CHAPITRE Vil
Les éducateurs du ^clergé àmérioain. ,. -
Les sulpîciens français.
Sommaire : Arrivée des sulpiciens à Baltimore (1791). Les difficulté^ du début. — Le séminaire Sainte-Marie et le collège Saint-Charles. — Leur histoire. — Leurs supérieurs. — Dédicace du nouveau grand séminaire le 5 novembre 1929.
Le 15 août 1790, John Carroll, ancien jésuite et parent du seul catholique signataire de la Décla-' ration de l'Indépendance américaine, au château de Lulworth en Angleterre, était consacré premier évêque de Baltimore et des Etats-Unis naissants. Il y avait alors dans la jeune République 25 prêtres et 40.000 fidèles, disséminés dans la PensyKanie, l'État de New-York, le Maryland et ailleurs. Dans ses lettres à la Propagande, Carroll, alors supérieur de la Mission catholique, avait déclaré en 1787 que le seul moyen d'avoir le nombre de prêtres suffisant aux nécessités présentes et futures, était de fonder un collège et un grand séminaire. . En 1789, il ouvrait le collège de Georgetown dans le district de Golumbia; c'est maintenant l'université de même nom. Le 9 septembre 1790, donc vingt-quatre jours
après sa consécration, Mgr Carrai! écrivait au car-] dinal Antonelli, secrétaire d'État :
« A la demande de Son Excellence le Nonce apostolique, un des directeurs de Saint-Suîpice (M. Nagot) est venu à Londres. Après avoir conféré ensemble, nous avons décidé d'établir un séminaire à Baltimore. De cette institution, nous attendons de grands avantages pour le bien de la religion. Il ne me paraît pas douteux que la Providence donne une preuve de sa sollicitude à notre égard, en inspirant à ces excellents prêtres l'idée de nous apporter une aide particulièrement précieuse, à une heure où notre diocèse a un si pressant besoin de leurs services ^. »
L'illustre M. Émery était alors le neuvième Supérieur de Saint- Sulpice.
La tempête révolutionnaire grondait en France, menaçant de détruire toutes les institutions ecclésiastiques, et, avec elles, la Compagnie fondée par M. Olier. Pour la sauver du naufrage, il avait d'abord décidé d'aller établir un séminaire à Gallipolis sur les rives de l'Ohio, où quelques genfcilhommes royalistes français émigrés allaient fonder une colonie, qui, d'ailleurs, devait échouer pitoyablement. S'étant ouvert de son projet au Nonce dti pape à Parisj Mgi' Dugnani, celui-ci lui conseilla de l'abandonner. Il l'engagea à se mettre en rapports avec le nouvel évêque de Baltimore, qui cherchait des prêtres pour le séminaire américain qu'il avait en vue. Et voilà pourquoi nous trouvons M. Nagot.
1. « Les missions siilpiciennes », Wniversité catholique, 15 août 1905, p. 570.
conférant à Londres le 9 septembre 1790 avec Mgr Carroll qui n'avait pu se rendre à Paris. « Nous avons arrangé tous les préliminaires, écrivait l'évêque à Lord Arundell, un mois après. J'attends à Baltimore, pour les premiers jours de l'été, quelques-uns des messieurs de cette Compagnie qui se mettront vaillamment à l'ouvrage. »
Pie VI, informé de l'accord par M. Émery, l'approuva chaleureusement. M. Nagot fut choisi pour supérieur. MM. Garnier, Levadoux et Tessier, le chanoine Delavau du diocèse de Tours (un nonsulpicien) devaient être ses collaborateurs. Ils amenaient avec eux cinq séminaristes théologiens recrutés en divers diocèses. Ils disposaient d'environ 200.000 francs, des ornements sacrés et des livres nécessaires. La Compagnie, en plus, assurait leur entretien pendant deux ans.
Ils s'embarquèrent à Saint-Malo le 8 avril 1791. Parmi leurs compagnons de bateau se trouvait un jeune homme de vingt-deux ans. Il s'apîjelait Chateaubriand, et allait chercher l'homme de la nature rêvé par Rousseau, dans les forêts du Nouveau Monde. Les sulpiciens l'intéressaient peu. Ils étaient sans doute trop civilisés pour lui, devenu alors un « esprit fort », avouera-t-il plus tard.
Le voyage dura trois mois. Hébergés à leur arrivée, en l'absence de l'évêque, par le R. P. Charles'^Sewal, curé catholique de Baltimore, ils louèrent d'abord et puis achetèrent un terrain où était un cabaret, à Paca Street, à l'endroit même où se trouve encore aujourd'hui le vieux grand séminaire.
On construisit en hâte une maison modeste,
et le 22 juillet 1791, on y célébrait la première! messe. Le 3 octobre de cette même année, les sulpiciens ouvraient les cours pour les cinq lévites arrivés avec eux : « La touchante piété de ces prêtres, écrira le 3" avril 1792 Mgr Carroll, est admirable, leur exemple est un stimulant... Tous nos espoirs reposent sur le séminaire de Baltimore. »
Les débuts en furent très difficiles. Jusqu'en 1795, il ne reçut que trois nouveaux élèves, dont un seul Américain. De 1795 à 1797, aucun ne se présenta. M. Émery ayant cependant envoyé aux États-Unis d'autres sulpiciens, on décida d'utiliser leur zèle hors du grand séminaire. MM. Levadoux, Richard et Chiconneau travaillèrent comme missionnaires à l'Ouest dans la vallée du Mississipi; M. David se chargea de trois missions à Sakia dans le Bas-Maryland, M. Garnier fonda la paroisse de Saint-Patrick à Baltimore. M. Ciquard fut envoyé aux Mimacs indiens du Maine déjà convertis par des sulpiciens canadiens. M. Dubourg entrait dans leur Compagnie en 1795. Bientôt après Mgr Carroll le nommait supérieur de Georgetown. Il devait devenir plus tard archevêque de la Nouvelle-Orléans (1815-1833).
M. Maréchal, qui avait fait partie du second contingent envové par M. Émery, fut- le successeur de Mgr Carroll (1810-1829) 1.
1. Saint-Sulpice donna plusieurs excellents prélats mis-' sioanaires à l'Église naissante des États-Unis. Mgr Faget fut le premier évêque (1808) de Bardstown dans le Kentucky. Sa juridiction s'étendait sur tout le Nord-Ouest jusqu'au lac Michigan, et comprenait;, outre le Kentucky, le Ten-
Mais le Supérieur général et M. Nagot, Supérieur aux Etats-Unis, tout en admirant l'activité apostolique et les succès de leurs confrères, constataient avec peine que leurs travaux ne répondaient pas aux intentions des fondateurs de l'a Compagnie. D'une part, l'évêque de Baltimore n'encourageait pas la fondation d'un séminaire-collège qui pût alimenter le grand séminaire, pour ne pas nuire à Georgetown; d'autre part, tous les essais de séminaires à la Nouvelle-Orléans et dans l'Ouest du Mississipi avaient échoué, et celui de Baltimore n'avait toujours pas d'élèves ou peu.
En même temps, la situation de l'Église en France s'était améliorée; tous les évêques réclamaient des sulpiciens pour diriger ou créer des maisons où leurs prêtres seraient préparés au sacerdoce. Dans ces conditions, d'accord avec M. Nagot, M. Émery décida de rappeler ses hommes en France. Consternation de l'évêque : qu'allait devenir son diocèse si d'un coup on lui enlevait
nessee, l'Ohio, l'Indianà, le Missouri, l'Illinois actuel et même une partie du Canada. Il transporta son siège à Louisville en 1841, où il mourut en 1850. Il avait eu, dès 1817, pour évêqué auxiliaire son ami, Mgr David, un autre sulpicien. Celui-ci, élu pour le remplacer en 1832, dut laisser le siège à Mgr Faget et" donner sa démission. Un de leurs~"conapagnons d'apostolat et confrère, Mgr Richard, fut l'organisateur du catholicisnae à Détroit, le fondateur de l'université de Michigan, député au Congrès pour cet État, le premier et le seul prêtre qu'on y ait jamais vu. Mgr Dubois, un sulpicien encore, ouvre la liste des évêques de New-York, oîi il fut nommé en 1826, et oîi il aura pour successeur, en 1839, son ancien élève, devenu coadjuteur, le grand prélat Hughes.
douze prêtres, les éducateurs, l'exemple et les animateurs de tout le clergé américain? Il faudrait citer ici les quatre lettres conservées qui s'échangèrent alors de 1800 à 1803, entre le Supérieur général et l'évêque de Baltimore. Elles sont un éternel honneur pour l'un et pour l'autre. Le Supérieur se plaint doucement à l'évêque qu'il ne les laisse pas fonder un collège : « 11 ne peut être question, lui dit-il, d'abandonner le séminaire de Baltimore, puisque ce séminaire n'a jamais, de fait, existé. » L'évêque le conjure de n'eii rien faire ou au moins « de laisser une semence qui produise des fruits au moment où Dieu le voudra ». Et il couvre de fleurs la Compagnie : « Je vous déclare, comme je l'ai toujours déclaré partout, que je n'ai jamais vu ni connu nulle part des hommes plus capables par leur caractère, leurs talents ou leurs vertus, d'élever des ecclésiastiques comme la religion les exige maintenant, que les Messieurs de votre Société. Je crois donc que ce serait un des plus grand malheurs qui pourrait arriver à ce diocèse s'il devait les perdre. »
M. Émery n'en persévérait pas moins dans son dessein; Pie VII étant venu à Paris en 1804 pour assister au couronnement de Napoléon ï®^, il décida de le consulter. Il lui exposa les besoins urgents de l'Église de France que le rappel des sulpiciens de Baltimore pourrait satisfaire. « Mon fils, lui dit le vénérable Pontife, laissez les choses en leur état, laissez le séminaire subsister. Un jour viendra où il portera des fruits. Rappeler ses directeurs pour les employer dans d'autres séminaires
serait voler saint Pierre pour payer saint Paul. » Pie VII fut bon prophète.
Il fallait cependant trouver un moyen de recruter des élèves pour le grand séminaire. Il rt'y en avait pas d'autres que d'ouvrir un collège. En 1795, MM. Flaget et Richard, alors missionnaires dans le Middle West, n'avaient pu arriver dans cette partie de, l'Amérique encore à demi sauvage, et où les catholiques étaient très peu nombreux. Vers 1797, M. Babad, un Sulpicien venu d'Espagne à Cuba, écrivit à ses confrères de Baltimore que les familles des colons espagnols seraient heureuses de trouver un collège pour leurs enfants à la Havane. MM. Flaget et Dubourg partirent pour cette ville en 1799. Deux ans plus tard, le gouvernement espagnol exigeait la fermeture d'un établissement d'instruction dirigé par des Français. On s'en revint donc à Baltimore, en y emmenant trois jeunes Cubains qu'on logea au gi^and séminaire. L'cvêque toujours soucieux de l'avenir de Georgetown, ne permit d'abord de recevoir que douze jeunes gens. Il étendit un peu plus tard la permission à vingtcinq, mais aucun ne devait être Américain. Ils étaient à peu près tous Gubaiiis. Les autorités espagnoles, en 1803, les obligèrent à rentrer dans l'île.
Mgr CarroU se décida enfin à autoriser ses sulpiciens à recevoir des Américains. Ils leur oiivrirent les portes de leur collège Sainte-Marie, comme
pensionnaires ou externes, sans distinction de croyances, à l'automne de 1803. En 1806, ils avaient; cent six élèves.
Les deux collèges de l'État de Maryland, Washington collège et Saint John collège, vivaient d'une; vie précaire. Devant le succès croissant de la maison sulpicienne, les autorités politiques se décidèrent, en 1805, .à la déclarer établissement public à la' place du Washington collège, à condition qu'elle! reste ouverte aux catholiques et aux protestants. M. Dubourg en fut le président jusqu'en 1812,1 année où il devint archevêque de la Nouvelle- Orléans. Il avait alors deux cents élèves et jouissait d'une réputation scientifique et pédagogique méritée. Les plus illustres familles du Maryland et de la Pensylvanie lui envoyaient leurs enfants. Sur les listes de ces alumni, on trouve les noms de Jérôme Bonaparte, fils du roi de Westphalie, Chatard, futur évêque de Vincennes, dé Boarman, gouverneur de la Lousiane, de Kavanagh, gouverneur de la Nouvelle-Angleterre, de Latrobe, j fils de l'architecte du Capitole à Washington, j du littérateur Tekle Waltis, de Samuel Eccleston, le cinquième archevêque de Baltimore, d'Iturbide, j fils du premier empereur du Mexique, etc. •.
« Le système disciplinaire des sulpiciens à Balti- , more, dit M. Herbermann leur historien, était ^ fondé sur l'appel au respect de soi-même et sur le j caractère, non sur l'espionnage et le terrorisme. » Leurs élèves, même protestants dont peu se con- ] vertirent, leur restèrent toujours attachés.
Il subsista jusqu'en 1850. M. Faillon, délégué
aux États-Unis par le Supérieur général, décida sa fermeture. A ce moment-là, les jésuites établirent leur collège à Baltimore.
« Ainsi, dit Herbermann, disparut Sainte-Mary 's Collège de la liste des institutions académiques américaines. Il avait fidèlement exécuté le contrat avec l'Etat de Maryland, qui avait si libéralement aidé ses premiers pas. Il avait répondu aux exigences des parents qui si longtemps montrèrent leur confiance aux Messieurs de Saint-Sulpice, en leur donnant leurs enfants. Il s'était acquis la gratitude de ses anciens par sa maternelle et intelligente éducation, qui répondait pleinement à leurs besoins intellectuels et moraux. Il disparaissait par un acte de' sacrifice à un principe, renonçant aux plus belles promesses d'avenir i. »
Les bâtiments furent agrandis peu à peu pour recevoir les grands séminaristes qui arrivaient du petit séminaire, car. les Supérieurs de Sâint- Sulpice ne s'étaient jamais résignés à ne s'occuper que d'un établissement secondaire pour les seuls laïques à eux confiés par l'État de Maryland. « On ne peut s'empêcher, dit encore leur historien, d'admirer leur constance. Us échouèrent à Baltimore, ils échouèrent à Emmistbourg, ils échouèrent en Illinois, ils échouèrent à Détroit, mais pas un moment ils ne renoncèrent à réaliser la fin de leur Compagnie. Leur détermination presque farouche d'exécutei le programme de M. Olier et de M. Éme-