Ecclesiasiical Review, août, 1921, p
semblé abandonner les immigrants à l'irréligion et au protestantisme, en combattant, et aVec vigueur, Cahensly qui prétendait donner à chaque groupé ethnique des prêtres de même langue et de même race. Là où il ne devait y avoir qu'une nation, il ne fallait qu'une église nationale. L'archevêque de Saint-Paul, Ireland, ami et émule de Gibbons, synthétisait leur pensée commune quand il déclarait : « Nous condamnons en Amérique un nationalisme allemand aussi bien qu'un nationalisme français ou irlandais. »
Or, la guerre qui a accéléré la fusion de la nation américaine dans l'ensemble, paraît avoir retardé l'assimilation des éléments catholiques d'immigration récente, et créé une situation plus difficile que celle contre laquelle Gibbons avait lutté. J'aborde un sujet délicat. Je le traiterai sans parti pris, n'ayant en vue que des intérêts supérieurs.
J'aime et j'admire l'Irlande et son catholicisme. Piétiné et persécuté trois siècles durant, son peuple a été là où le chassait l'intolérance de ses oppresseurs, le plus redoutable et intraitable adversaire de l'influence anglaise. En Australie, aux États- Unis, même dans les Iles Britanniques, il parle la langue de son persécuteur dans le club, dans les journaux, dans les partis, jusque dans les chaires et il le combat inlassablement. La haine de l'Angleterre qu'on rencontre partout, ardente, en ces pays, tenace et entreprenante, est son fait.
Il n'existe pas, de par le monde, fidèles plus dévoués à leurs prêtres que les fidèles irlandais. Ils les animent, les respectent et leur obéissent.
Avec une délicatesse infinie, ils jettent sur leurs fautes, quand ils en découvrent, le manteau de leur silence et de leur discrétion. Ils souffrent de les voir souffrir dans leurs biens et leurs affections. Ils se privent du nécessaire pour leur assurer une vie décente et confortable. ' J'ai vu de près ces attentions et ces délicatesses si touchantes. Le prêtre est pour l'Irlandais, non seulement le gardien et le consolateur de son âme, mais le compagnon de ses souffrances, le soutien de ses luttes pour le triomphe de la justice en la commune patrie.
La guerre lui fut une occasion de secouer le joug abhorré de l'Angleterre. La justice ne pouvait être du côté de sa vieille ennemie.
Gibbons n'était pas né en Irlande, mais il y avait vécu jeune. Ireland était aussi d'origine irlandaise. Ils s'adaptèrent si bien à l'âme jeune et entreprenante de l'Amérique, qu'on ne surprit jamais, sur leurs lèvres ou dans leurs gestes, rien qui laissât supposer qu'ils voulaient irlandiser le catholicisme américain.
Grâce à leur action lente, courageuse et souvent méritoire, même les catholiques, dont les sympathies raciales et les haines accumulées avaient favorisé, au début de la guerre, l'Allemagne et ses alliés, se rangèrent sans trop hésiter autour du drapeau américain. Beaucoup rivalisèrent . avec les autres confessions de dévouement dans les œuvres militaires de tout genre. Ils montrèrent que si leur souvenir se reportait quelquefois vers les terres lointaines, d'où la pauvreté avait chassé leurs parents, à cette heure de difficultés pour les États-Unis,
leur cœur, leur vie appartenaiejit sans réserve à la patrie adoptée. Cette attitude, œuvre du génie prévoyant du pur Américain Gibbons et de ceux qu'il inspirait, valut définitivement le droit de cité au catholicisme.
La guerre finie, les raisons de sentiment et d^intérêt qui avaient uni les catholiques autour du Stars and Stripes, perdirent de leur force. Les déceptions d'une défaite pour ceux d'origine germanique, l'oubli inique des longues souffrances de l'Irlande et de ses trop justes réclamations, les déceptions italiennes qui s'agitaient surtout autour de la France, réveillèrent les particularismes et les colères raciales calmées ou assoupies. Il manqua une main sage pour les apaiser, comme au temps de Cahensly. Une explosion de fureur se déchaîna contre le traité de Versailles, contre l'Angleterre et contre la France. Certains organes catholiques dénoncèrent violemment le militarisme anglais ou français, et se lamentèrent sur les mauvais traitements infligés, avec une criante injustice, aux vaincus. On se mit à les dégager des responsabilités de la guerre-^.
Un phénomène curieux se produisit. Des gens qui, avant cette guerre, étaient en lutte ouverte,
1. On trouvera sur ces questions des renseignements suggestifs dans une brochure, La charité et la Justice parmi les nations, que je publiais ehd924, pour répondre à un article du D'^ Ryan de Washington, dans The catholic World,
« Il y appelle le traité de Versailles : Infamous document» Il ne dit pas d'ailleurs pourquoi.
a Que doit-il donc penser du traité de Brest-Litvosk et
se réconcilièrent dans la haine commune des alliés. Ils oublièrent l'Amérique et les sages recommandations de Gibbons.
Ceux trop compromis pour prendre la tête du mouvement se firent discrets, supprimèrent plusieurs journaux en leur langue, mais, à peu près partout, s'unirent politiquement aux autres dans leur action de revanche.
Les Irlandais sont maintenant en^majprité dans les grandes capitales américaines": New- York, Boston, Chicago, San-Francisco. Ils y occupent mairies et municipalités. Ils disposent par leur influence, en raison de leur nombre et de leur
même de certain traité concernant Panama et la Colombie? Je ne suis pas certes un admirateur du traité de Versailles. Je crois cependant qu'un document qui "pour la première fois, institue une Société des Nations dont plus de 50 peuples font partie, dont l'idée a suscité l'éloge des papes (qui, par le fait de l'Italie, en ont été exclus), et qui n'a d'ennemis réels, aux États-Unis que parmi quelques surnationalistes; dont l'action a déjà donné des résultats pacifiques ; un document qui consacre le relèvement de la Pologne, qui essaie de reconstituer l'Europe centrale, ce foyer de guerres, sur des bases plus rationnelles, qui satisfait, dans la mesure possible les aspirations des autres nationalités; un traité qui est la sanction de l'union sacrée des peuples dans une sorte de croisade en faveur de la justice, ne mérite pas cette épithète d'ailleurs trop inexpliquée. Pour moi, je pense du traité de Versailles qu'il ne fut pas fait par des hommes ayant, à la fois, le sens de l'idéal de la civilisation humaine et des réalités européennes. Ils avaient de vagues aspirations vers je ne sais quel humanitarisme imprécis et ils entendaient, coûte que coûte, suivre les inspirations de l'égoïsme sacré et tirer l'épingle du jeu pour leur nation. » La Charité et la Justice parmi les nations.
activité, d'une foule de journaux; ils disposent surtout de l'influeiice du clergé catholique qui, dans sa hiérarchie et ses prêtres, pour plus de la moitié est d'origine irlandaise et pour un gros quart, d'origine allemande.
Profitant de cette situation favorable et de la force qu'ils tirent de leur alliance avec certains éléments, ils semblent monopoliser le catholicisme et travailler à le modeler à leur image. L'histoire, les traditions, la politique des États-Unis, paraissent subordonnées aux exigences de leurs revendications. Dans plusieurs centres, des conflits .graves se sont élevés entre eux, et ceux qui refusent de se laisser dominer ou absorber. Au Nord, il y a lutte violente entre l'Irlandais et le Franco-Canadien auquel d'ailleurs je ne donne pas raison ^. Un peu partout, les uns et les autres ont des difficultés avec les Italiens et les Polonais. Je connais des Américains de vieille souche, qui se refusent à entrer dans certaines églises ne voulant pas, allèguent-ils, entendre des « prédications raciales » ^. A New- York, la police, ayant dissous une réunion du Birth control, fut accusée, avec le maire, d'être aux ordres du
1. Dans la Revue bleue de novembre et décembre 1924, p. 660, 699, 736, après une visite au Canada, j'ai expliqué la question irlando-canadienne très aiguë dans l'ouest du Canada et le nord des Etats-Unis. Elle s'agite surtout autour de la question de la langue. Je pense que les Irlandais sont trop exigeants pour l'anglais dans l'ouest du Canada, et que les Canadiens doivent avoir pour langue principale aux États-Unis, l'anglais.
|,| 2. Au mois d'octobre 1929, parlant dans une grande église de New- York, à l'occasion d'une importante cérémonie, un
clergé. Les mêmiBS accusations sont formulées ailleurs.
Quand un dignitaire, après l'armistice, parut prendre parti pour ceux qui avaient maltraité un drapeau allié, beaucoup de catholiques protestèrent vivement. Un prélat très distingué, me disait : « Nous avons ici trois races que nous n'arrivons pas à assimiler : les Juifs, les Franco-Canadiens et les Irlandais. » Mon interlocuteur était d'origine irlandaise, lointaine, il est vrai, car l'élément revêche à l'assimilation est surtout l'élément qui a émigré, il y a vingt-cinq ans. Le prélat ajoutait : « Cette résistance est la raison principale du Ku- Klux-Klan. J'entrevois pour notre Église de mauvais jours. » Il exagérait, je le dis plus loin. .| , En août 1929, j'écrivis à un de mes amis, ancien diplomate et fort intelligent, d'une vieille famille catholique du Maryland, le priant de me donner son sentiment, sur cette question. Voici sa réponse du 12 du même mois.
« Jusqu'à l'époque de l'immigration en masse, quand les gens venaient en Amérique individuellement ou en petits groupes, ils s'assimilaient vite à une nationalité américaine, basée sur une population anglaise, mais en différant.
« Nous avions une nationalité commune et un civisme commun. Les catholiques étaient complètement et intégralement partie de l'Eglise uniprêtre de la cathédrale de Newark, s'élevait avec véhémence contre Mac-Donald, dont la récente campagne pacifique aux États-Unis, n'était d'après lui, qu' « une misérable hypocrisie. »
versellè dont le ceîâtre est Rome. Avec l'immig^atio^ en masse, l'assimilatiop. à la jiatiojialité américaine cessa. Les immigrants formèrent des groupes séparés par la race et par la langue. Nous avons aujourd'hui un civisme commun, mais nous n'avons pas de nationalité comm,une. Dans ces conditions, les catholiques ont tendance à se tenir à l'écart de la. vieille communauté américaine, ou à devenir plus américains que les américains. Dans le premier cas, ils inclinent à faire du.catholicisme une secte identifiée, à un groupe racial; dans le second^ pour prouver leur complet américanisme, ils inclinent à se passer du pape dans toutes les affaires pratiques et à le regarder comme un potentat européen. Théoriquement, il est le chef de l'Ëglise. Pratiquement, son autorité s'arrête à EUis Island. »
Je fis observer à mon ami que je trouvais son point de vue paradoxal.
« Est-il après tout si paradoxal, me répondit-il, qu'appartenant au début, à une nationalité et étant unis entre nous, nous fussions plus réellement partie de l'Église universelle que nous ne le sommes maintenant où nous avons en commun, le titre de citoyens, mais où nous n'avons plus ni même nationalité, ni mêmes coutumes, ni mêmes intérêts ? Nous possédons aux États-Unis une Église allemande, une Église italienne, une Église polonaise, une Église française, et chacune de ces Églises est hostile à l'autre. Plusieurs d'entre elles sont hostiles au Saint-Siège; toutes sont opposées à l'état de choses existant, quand elles arrivèrent en
Amérique ; chacune prétend être « l'Église ». Encore l'an passé, l'un de nos éditorialistes diocésains les plus expérimentés, publiait un article demandant que dans la quête annuelle faite par . tout le pays, pour les Noirs et les Indiens, on comprenne les Italiens !»
Cette réponse de mon ami ne me convainquit pas pleinement. Il existe, je l'ai dit, encore des tendances et des singularités raciales dans le catholicisme américain. La guerre les a rajeunies et exacerbées. Elles se manifestent sur des questions de langue, d'argent, de suprématie de groupes ethniques, mais nulle part ces groupes ne m'ont paru opposés à Rome. Chez aucun, on n'a relevé les tendances à l'indépendance, à la méfiance et à la critique de la curie, qui se sont manifestées ailleurs, surtout dans les crises du modernisme et de V Action Française. C'est \Tai : certains ont réclamé leur liberté dans le domaine politique. On ne peut en conclure qu'ils considèrent «l'autorité du pape comme s'arrêtant à EUis Island. »
Surtout, depuis les lois qui restreignent l'immigration, la fusion des divers éléments raciaux de catholiques, s'opère tous les jours.
Quant aux Irlandais, il y a parmi eux une élite appartenant à des familles arrivées depuis longtemps et même récemment, qui comprennent, toujours niieux, la nécessité de s'américaniser et d'oublier les vieilles querelles et les vieilles haines. Ils ne ménagent pas leurs critiques à ceux de leurs compatriotes qui les compromettent par l'appui donné aux mouvements irlandais, ou leur
immixtion dans la mesquine politique des Tammany Hall de New- York et des autres métropoles.
Aussi bieii, les fautes d'un certain irlandisme ne doivent pas faire oublier aux catholiques, quels qu'ils soient, les mérites et les services incomparables rendus à leur Foi commune par l'Irlandais. C'est lui qui a bâti la plupart de leurs Églises, qui les remplit constamment, qui paie les prêtres et les religieux; c'est lui qui dans une société où le culte des dollars et du confortable domine, où le protestantisme se dissout tous les jours et abandonne les temples, où cinquante millions d'américains vivent et pensent en agnostiques, a offert le spectacle de milliers de gens, souvent sans fortune, tout dévoués à un idéal, désintéressés, assidus aux cérémonies de leur culte, proclamant par leurs actes et leurs paroles, la sincérité et la profondeur de leur amour et de leur croyance en Dieu et en son Fils incarné, Jésus-Christ. Leurs vertus familiales, leur justice, leur charité pour tous, leur dévouement et leur héroïsme religieux se sont imposés à l'admiration et au respect des protestants, et même de leurs ennemis politiques. Je puis en témoigner. Leur particularisme si explicable, sinon excusable, par leur longue histoire de persécutés, s'amende sans cesse. L'arrangement survenu et qui s'améliorera encore, entre leur vieille patrie et l'Angleterre, les pacifie. Les cris de douleur de l'Irlande rie les distraient plus. D'exilés meurtris, froissés, vivant à part sur une terre étrangère où le malheur les transporta, ils deviennent eux et surtout leurs enfants, tous les
jours plus joyeusement Américains. Ils n'ont plus maintenant qu'une seule patrie. Heureux aux États-Unis, n'étant plus troublés et absor^ bés par leur ressentiment contre l'Angleterre, ils peuvent se donner sans partage à l'Amérique et s'y consacrer à ceux qui;' ne sont, ni de leur race, ni de leur religion; ils peuvent porter leur regard plus loin et plus haut, et voir dans le monde entier, les besoins des peuples qui ne sont pas Irlandais pour en devenir, avec d'autres, les missionnaires et les apôtres.
Il est juste d'ajouter que les catholiques, d'origine allemande et franco-canadienne aux États- Unis, font aussi honneur à leur Église.