‹ Le Catholicisme aux Etats-Unis [microform]Chapitre 31 sur 34 · I.E CATHOUCISME AUX ÛTATS-Vma · texte numérisé non relu

I.E CATHOUCISME AUX ÛTATS-Vma

sortent, à explorer le Mississipi, appelé par les Indiens « Père des Eaux ». Arrivé à l'emboucbure de r Illinois qui s'ouvre sur le Mississipi, 60 kilomètres avant le Missouri, il le remonta. Dans l'été de 1673, il se trouvait chez les Indiens de Peoria où il baptisait, en son canot, un enfant mourant de cette tribu que ses parents lui apportèrent. Suivant le cours de F Illinois vers le Nord, il passa dans son affluent, appelé maintenant le Des Plaines. Là il trouva un « portage », établi par les natifs d'où sa barque fut transportée dans le Chicago sud qu'il suivit jusqu'à l'endroit, où les deux branches, après s'être jointes, se jettent dans le lac. Malade, il passa l'hiver de 1674-1675 dans une cabane non loin de l'endroit où la rivière stagnante, formée sans doute par les dunes du lac, se raccorde à lui.

En passant sur le large pont-levis jeté là pour permettre aux omnibus, taxis et tramways de circuler, quand il n'y a pas de bateaux arrivant du lac ou y entrant, un de mes compagnons fit cette remarque : « Que diraient le P. Marquette, ses deux compagnons et les Indiens qu'ils venaient évangéliser ici, s'ils sortaient de leurs tombeaux ? — Ils se hâteraient d'y retourner, fis-je observer, pour retrouver la paix et ne pas se perdre, comme cela m'est arrivé déjà dans cet entrelacement rectiligne de rues, de boulevards, d'avenues que surplombent des skyscrapers ou des tours géantes parfois élégantes, comme celle de la « Chicago Tribune ».

Le contraste entre cette cabane en écorce d'arbres et de branches sèches qui servit à ce mission-

naire français, de cuisine, de chambre à coucher et de chapelle en une sauvage solitude, et la colossale cité qui s'est dressée autour de sa hutte, près de ce lac, devrait exciter l'imagination d'un poète et lui inspirer un noble chant. N'oublions pas que le Chicago qui, maison par maison, s'était élevé depuis 1673 près du Michigan, fut à peu près complètement brûlé par l'incendie monstre de 1871. La ville actuelle, avec près de trois millions d'habitants, a été construite en soixante ans. Tous les jours, elle s'étend et sa population augmente. Étrange population accourue des quatre coins de l'Europe, plus mêlée encore que celle de New-York et des autres cités américaines, avec prédominance de l'élément germanique. Ceci expliquera pourquoi le maréchal Jofîre ne jmt y être reçu pendant la guerre,

A l'endroit où le P. Marquette séjourna en 1673 et en 1674,. on a élevé une grande croix de bois. Alentour se réunirent le 22 juin deux cents pèlerins d'origine française. Il y avait des Acadiens de la Nouvelle-Ecosse, des Canadiens de Montréal et de Québec, des Louisianais. Us déposèrent une couronne de lauriers au pied de la croix. Plusieurs évêques, d'origine française, s'étaient joints aux pèlerins. Parmi eux, Mgr Mathieu, archevêque de Regina, et Mgr Prudhomme, évêque de Suskatoon (Alberta-Canada), Celui-ci prononça un éloquent discours dont je veux citer ces paroles : «La France est fière que la première messe dite ici en ce pays neuf Fait été par un de ses enfants; elle est fière de ses prêtres qui ouvrirent un monde nouveau

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au Dieu de paix. Leur course en ces contrées,! est une preuve splendide de l'endurance, humaiae. »

Mais Marquette me fait oublier que nous|avions déjà atteint, avec notre auto, la cathédrale pour nous joindre aux adorateurs.

Les rues de la ville basse, d'ordinaire encombrées par le tra:fic toujours intense, l'étaient davantage encore ce jour-là. Les pèlerins s'y pressaient et bousculaient. Nous dûmes attendre longtemps aux coins des rues où les lumières des disques rouges arrêtent automatiquement les voitures.. Il faut avant de pouvoir aller plus loin que le disque jaune paraisse. En d'autres endroits, c'est encore plus clair : le disque dit stop (arrêtez-vous), en attendant qu'il s'éteigne et qu'apparaisse : go (avancez) !

Nous pûmes enfin avancer et arriver à la cathédrale. C'est un monument en pierre blanchâtre de style gothique, flanqué sur la droite de la porte d'entrée, d'un clocher élancé. Elle était remplie. Un chapelet humain marchant Fentourait qui s'évanouissait dans la rue. Des agents le maintenaient. Ceux qui formaient chaque grain, pieux et recueillis, attendaient leur tour de dévotion. Pour attendre le nôtre, nous aurions dû passer là la nuit. Il fallut nous contenter d'une adoration de cœur à l'adresse du divin sacrement exposé, environné des rutilantes lumières que nous apercevions.

Cette piété patiente et recueillie de milliers de croyants, parmi les agitations de la ruche humaine de Chicago, me toucha profondément.

Le 24 juin était le grand jour. J'aurais bien tenu à assister à la procession. Mais l'endroit oiï elle devait se dérouler est à 50 Idlomètres de Chicago. Pour y aller en auto, il eût fallu partir le soir et j'avais un rendez-vous qui ne me le permettait pas. Le lendemain, j'aurais pu prendre l'un des chemins de fer qui toutes les deux minutes déversaient des centaines de pèlerins sur Mundelein. Mais, aimant peu les foules, je craignis de me perdre parmi elles, sans aucune chance de voir la procession. Je me décidai donc à accepter l'invitation à déjeuner que m'envoya le doyen de la faculté protestante de l'université de Chicago, M. Schailer Matthews. Nous étions déjà en relations. Il a écrit un livre de valeur sur 1' Enseignement Social de Jésus-Christ que j'ai cité plusieurs fois dans mes ouvrages sur la même question.

L'université de Chicago, l'une des ciriq ou six universités de cette ville (parmi elles celles des jésuites et des lazaristes), est située dans l'un des faubourgs, près du lac. Elle comprend plusieurs bâtiments de construction assez élégante, adaptés chacun à des études spéciales. M. Schailer Matthews m'en fit vivement visiter quelques-uns, parmi eux la chapelle en gothique anglais et de très bon goût, qui devait être achevée pour le mois d'octobre. «Elle servirait, me dit le doyen, à toutes les dénominations protestantes dont les jeunes gens se préparaient ici à leur ministère. » Je lui demandai ce qu'il pensait de Fosdick, un jeune pasteur baptiste, chef des « modernistes » que les « fondamentalistes » de sa confession ont rejeté. Il a une

LE CATHOI.ICISME AUX ÉTATS-UNIS, 8. *

forte influence sur les jeunes protestants des universités américaines. On l'a même invité en Angleterre à donner une série de conférences dans les grands centres intellectuels. Ses partisans ont construit pour lui à New- York un temple, où il peut développer sans crainte et à loisir ses théories. M. Schailer Matthews, qui est baptiste aussi, ne me cacha pas ses sympathies pour le pasteur Fosdick. Je fis observer que j'avais lu de lui un petit livre dont la phraséologie m'avait désappointé. « Pas surprenant, me dit M. Schailer Matthews, Fosdick est surtout un orateur qui soulève l'enthousiasme des jeunes. »

A ce moment, nous passions près d'une maison large et haute que des ouvriers se préparaient à transporter, dans quelques jours, à une vingtaine de mètres plus loin. Ces Américains ne reculent devant rien ! -

Au déjeuner, nous abordâmes plusieurs sujets intéressants. Je demandai au doyen s'il ne pensait pas qu'un jour ou l'autre la liberté religieuse et scolaire serait menacée aux États-Unis :« Je ne le crois pas, me répondit-il. Un moment arrivera où les propriétés des églises seront taxées. Vous savez que ces propriétés afi'ectées au culte ne paient pas d'impôts. La question des mariages mixtes soulèvera aussi des difficultés, car de plus en plus l'État prétendra monopoliser ce contrat.

« Et que dites-vous du congrès eucharistique? — Nous avons fait de cette question, le sujet d'une de nos conférences, où un catholique, un protes: tants et un juif ont exprimé leurs points de vue.

Je pense que ce seront surtout les masses catholiques croyantes qui profiteront de cette manifestation. Elle contribuera à rendre encore plus populaire le Christ en Amérique où ill'est déjà tant. »

Je lui rappelai le livre publié il y avait vingtcinq ans par M. Stead : Si le Christvenait à Chicago, Il avait eu un immense succès qui confirmait ses vues sur la popularité du Christ en son pays. Je l'avais lu à New- York avant de venir ici ' : lui, l'avait lu au moment de son apparition.

Il eût désiré me présenter au professeur Dodd, l'historien du président Wilson, mais il n'était pas là. Lui ayant dit que son université passait pour être la fondation de M. Rockfeller : «Oui, me dit-il, mais dépuis quinze ans, il n'a pas donné un dollar. »

Il me parla de la vague de crimes qui déferlait déjà sur Chicago et qui préoccupait tous les esprits sérieux et les responsables de la cité. Il l'attribuait à une bande de hootleggers (contrebandiers) appartenant pour la plupart à une nation que je

ne nommerai pas.

Le soir du 24 juin, nous dînions chez un ami du P. Devos établi depuis longtemps à Chicago, M. Quilty. Il était ingénieur et avait connu le curé de Saint- Jean-Berchmans, quand celui-ci réalisait dans le Nebraska une œuvre splendide de pionnier et de missionnaire.

Parmi les hôtes, se trouvait un jeune prêtre dont les traits et la couleur rougeâtre, dès l'abord me frappèrent. Rien d'européen, dans son extérieur.

C'était le premier prêtre catholique indien des États de l'Ouest. Ceux de sa race ont là des « réservations » que le gouvernement fédéral protège. Leur nombre ne dépasse guère 200.000. Ils ont été décimés jadis par le whisky que les settlers leur faisaient boire pour mieux les abêtir' et les dominer.

Le P. Gordon ainsi s'appelait l'ami de M. Quilty, qui avait quitté sa réservation, pour assister au Congrès eucharistique, nous donna sur la situation des Indiens des détails intéressants. La phtisie les ravage et les autorités ne se préoccupent pas assez de les défendre contre ce mal terrible et contagieux. Ils n'ont ni assez de médecins, ni assez d'écoles, ni assez de prêtres : mal logés, ils s'entassent dans leurs cabanes. Les blancs, sous une forme ou sous l'autre, continuent à les exploiter.

L'intelligence et le bon sens du P. Gordon me frappèrent. Si ses compatriotes sont à son niveau, ils méritent un autre traitement que celui dont il se plaignait.

J'ai pu avoir quelques indications supplémentaitaires sur lui. Il est né en 1886 et a eu 16 frères ou sœurs. Il appartient à la tribu des Chippewa. Il étudia un an en Europe. Curé de la paroisse irlandaise Saint-Patrick près de Centuria (Wisconsin), il peut s'occuper des Indiens qui ont, non loin de là, , une réservation. Ils ne l'appelaient que Tibishkoijik | « signe dans le ciel » nom donné à ses ancêtres, il y a trois ou quatre siècles. Interrogé sur le problème religieux parmi les siens, il répond :

«L'Indien est troublé par tout ce qu'il constate chez les « visages pâles ». Je me souviens de l'histoire d'un de nos chefs. Il avait connu un prêtre comme moi n'ayant pas de femme. Il trouva ensuite un ministre qui en avait une. Enfin un mormon se présenta à lui avec trois. Comme ces trois chrétiens ne paraissaient pas savoir combien un homme devait avoir de femmes, l'Indien décida de rester païen. »

-Le 25 juin au matin je me précipitai sur les journaux pour avoir des détails sur la grande procession à Mundelein, à laquelle je n'avais pu assister. L'afïluence avait dépassé toute attente. Les trains seuls avaient déversé 427.000 personnes à l'endroit où elle devait avoir lieu. En fixant à 300,000, le nombre de ceux que les autos ou d'autres moyens de locomotion avaient portés, on peut estimer à 660.000 les congressistes accourus à la procession. Beaucoup étaient arrivés le soir et avaient dormi à la belle étoile ou dans leurs autos. Un journal prétendait que 75.000 de ces autos avaient été parquées sur un même espace de terrain. ^

-Après la messe chantée dans la chapelle du séminaire, la procession commença le long du lac Sainte- Marie. Un gros orage avec tonnerre, grêle et pluie qui dura près de deux heures, la troubla. Au dire d'un quotidien, il endommagea pour plus de 200.000 dollars de vêtements et d'ornements sacrés. Des accidents, quelques-uns graves, furent à

déplorer. De l'avis de beaucoup, la procession eût évité ces inconvénients, et eût produit plus d'effet dans le Stadium de Chicago. Elle s'y serait déroulée devant des millions de spectateurs. -

Une famille amie m'emmena le soir, avec M. Devos et un prémontré hollandais, visiter Mundelein. C'est un village à 50 kilomètres de Chicago. Des routes lisses et goudronnées, ombragées d'arbres et jalonnées des deux côtés de jolies maisons où viennent les millionnaires, leurs affaires terminées, y conduisent. De vertes prairies, des champs de maïs ou de blé s'étendent dans une plaine un peu monotone. Nous mîmes plus d'une heure et demie pour y arriver. Les quatre bâtiments du séminaire se rangent parallèles sur une éminence qui domine un lac. Au milieu se dresse la chapelle de forme rectangulaire, précédée d'un portique à colonnes^ comme les temples grecs. Il serait beau pour toute autre construction. Cette chapelle qui a l'apparence extérieure d'un marché couvert, rappelle, me dit-on, les églises des premiers temps de la colonisation. L'intérieur serait commode piour des séminaristes, mais vulgaire. Je n'ai pu le visiter. Je fis observer à mes amis en voyant les quatre masses en briques rouges, qu'elles rappelaient les casernes de chez nous. Le site avec ses vieux arbres, ses pelouses naturelles, ses rochers et son lac oblong courant loin à l'horizon, est ravissant. Il attendait une architecture déliée, gaie, adaptée à ses charmes et à son pittoresque. Les blocs rouge et noir le déparent. On a supprimé les pentes amenant au lac et construit' sur ses bords une jetée surmontée d'un belvé-

dère. Correction de la nature dont l'utilité est problématique !

Le réfectoire se trouve séparé des autres bâtiments. Pour aller à leur repas, les séminaristes

Ç, doivent braver le froid, le vent, la pluie, la chaleur

lou la boue, pendant cinq minutes. On parle, il est

/ vrai, de creuser un souterrain,

' J'ai visité les cellules qui s'alignent dans des corridors un peu sombres. Confortables, mais sans luxe exagéré, elles ont des salles de bains et des waterclosets dans un cabinet à côté. On évite ainsi, faisait observer un de mes amis, aux séminaristes la tentation de parler et de baguenauder dans les allées et avenues. Les jeunes Américains laïques ou clergymen auraient peu dégoût pour le travail intellectuel. On doit-aider la nature. L'archevêque, en bon et sérieux Allemand, s'en est préoccupé.

Le nom du village où s'élève le grand séminaire était Area. îl s'appelle maintenant Mundelein en reconnaissance pour le cardinal qui l'a choisi. Au moment où je le visitais, ce séminaire avait 250 élèves.

Il est confié à la direction spirituelle et intellectuelle des PP. jésuites. Les jeunes gens, une fois acceptés dans la maison, ne paient rien. Des prêtres séculiers ont charge du temporel.

L'idée du cardinal était d'avoir ici une université comme celle de Washington. Il espérait que les ordres religieux construiraient aux environs, leurs collèges. Ceux-ci ne paraissent guère entrer dans ses vues. Ils ont acheté très loin de là, du terrain pour leurs éi;ablissements.

Quelle impression le Congrès fit-il sur les noncatholiques ? Répondre en détail à cette question me mènerait trop loin.

J'ai déjà rapporté l'opinion du doyen de la Faculté protestante de Chicago. L'immense majorité du peuple américain salua l'événement avec sympathie. Le Christ est plus populaire aux États- Unis que dans la plupart des pays européens.

.Pourquoi? Le protestantisme, eh se dissolvant en 145 sectes officiellement reconnues, a conservé le respect et le culte des Evangiles. Un supérieur français des sulpiciens dans un grand séminaire, de l'Est, me le faisait remarquer. Là, est la raison profonde de l'idéalisme de ce peuple, de son haut standard moral qui flotte au mât du vaisseau qui court audacieux à la conquête de la Toison d'or. Les catholiques, de leur côté, stiniulés par l'exemple des protestants, n'ont jamais cessé d'être avant tout des chrétiens fidèles au Christ et à son Évangile autant qu'à l'Église. Des catholiques athées, tels qu'il s'en est déclaré en France^, leur seraient une monstruosité.

Le Congrès eucharistique de Chicago parut aux Américains protestants, aux incroyants et même aux juifs dont plusieurs ici réclament le Christ pour eux, le moyen propre aux catholiques de l'honorer. Ils s'inclinèrent devant leur geste non seulement par tolérance, mais par dévotion à Celui

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