Vie du cardinal Gibbons,^ t. i, p
toute son âme parce qu'américain. Né aux États- Unis de parents irlandais, il garde un sou en fidèle à la terre de ces~ancêtres, mais il ne connaît et n'aime qu'unepatrie, l'Amérique. Quand Cahensly, un député allemand, alléguant que la raison du déchet des émigrants catholiques est le manque de prêtres et d'évêques de leur nationalité et parlant leur langue, en demande pour eux, il n'hésite pas à le combattre et il obtient que Rome le désapprouve. Dans la controverse sur l'Américanisme et le P. Hecker, il regrette avec Ireland que de malavisés polémistes européens aient faussé les idées sur l'un et l'autre sujet. Quand les États-Unis, par la voix de leur président décident, en 1917, d'entrer dans la Grande Guerre à côté des alliés, le cardinal Gibbons s'empresse d'assurer les autorités que les, catholiques seront à l'avant-garde dans cette entreprise nationale.
Cette ardeur d'adaptation de Gibbons à la démocratie et à la Cité américaines, secondées par d'autres grands prélats désignés par lui-même, pour la plupart, au Saiat-Siège, conquit à sa personne et au, catholicisme qu'elle symbolisait, une estime et une popularité inconnues avant.
Une année après son élévation au siège primatial de Baltimore, il faisait dans son journal cette observation (6 juillet 1877) :
J'ai écrit au cardinal Simeone pour lui dire la cordialité des relations existant maintenant entre les autorités civiles et l'Église. Elle s'est manifestée par la présence du Président et de son cabinet à l'ouverture de notre
Collège à Georgetown, par celle du gouverneur à la même solennité et par la loi récemment votée qui exempte la propriété d'Église d'un gros chiffre de taxe.
Quand le cardinal retourna de Rome à Baltimore, après sa victoire dans la cause des Chevaliers du Travail et après son fameux discours sur les relations de l'Église et de l'État, le maire de cette ville le salua, à la gare, en ces termes :
« Vous avez exposé aux peuples européens les bienfaits dont la liberté civile et religieuse comble les citoyens de l'Amérique. Ici les honneurs politiques et sociaux sont ouverts à tous ; la liberté règne pour tous, sans licence, et l'autorité est reconnue et maintenue, sans despotisme. Votre patriotique attachement à votre terre natale vous vaut d'être un symbole national.' Votre souvenir, comme celui de Carroll, le premier archevêque de Baltimore, sera gardé, précieux trésor, comme en un reliquaire dans le cœur de votre peuple, »
Lors de soji passage à Saint-Paul (Minnesota), dans une tournée d'inspection et de visite à travers les États de l'Ouest, le juge William L. Kelly, faisant allusion à la part que Gibbons avait prise, à côté des personnages officiels, au centenaire de la Constitution, et associant son nom à celui de John Ireland, archevêque de cette villcj lui disait :
« Hier, à l'invitation de vos concitoyens, sans distinction de foi religieuse ou de parti politique, vous, prêtre, archevêque, cardinal, vous éleviez vos mains au-dessus des foules assemblées et, en vertu de votre ministère sacré, vous invoquiez la béné-
diction de Dieu Tout-Puissant sur la Constitution de ces États-Unis. En cette occasion, illustre Monsieur, votre voix était celle d'un prêtre; elle était davantage celle d'un prophète... Les vieilles barrières qui nous ont longtemps séparés de nos frères, dans le même bercail, sont, grâce à Dieu, à peu près par terre. Dans toutes les grandes questions sociales et politiques, nous marchons, à Saint-Paul, la^main dans la main. Nous sommes inébranlables dans nos convictions religieuses et ils sont inébranlables dans les leurs. L'honnêteté de personne n'est mise en doute. Nul n'a autant travaillé à réaliser ce cordial et catholique état de choses, que l'homme assis à vos côtés. Le nommer, c'est l'honorer : John Ireland. »
Gibbons ne se passait pas, dans ses discours ou écrits publics, d'insister sur la stabilité des institutions politiques américaines et sur la possibilité pour l'Église de s'adapter à elles. Les hommes politiques qui connaissaient son admirable équilibre et^on identification à l'esprit et aux intérêts de la République, le consultaient sur les plus graves affaires de l'État. Le président Cleveland lui demandait son avis sur une question de tarif, et Me Kinley voulait savoir de-^lui si les États-Unis devaient garder les Philippines. Les hommes religieux des credo les plus divers, le virent prendre part au Parlement des religions en 1892, alors que l'archevêque anglican Benson refusait l'invitation. Il profita de l'occasion pour exposer devant eux les bienfaits que le catholicisme avait apportés à l'humanité.
Ses noces d'argent comme cardinal et ses noces
d'or comme archevêque coïncidant, en juin 1911, furent l'apothéose du grand prélat oii rivalisèrent les autorités civiles et religieuses des États-Unis. 20.000 personnes l'acclamèrent dans la plus vaste salle de Baltimore. A leur tête se trouvaient le. Président Taft, le vice-président Sherman, l'exprésident Roosevelt, les présidents des Chambres, les ambassadeurs, le gouverneur du Maryland, le maire de Baltimore. Les discours que lui adressèrent alors les Présidents Taft et Roosevelt seraient à citer ici; je me contente du dernier paragraphe decelui de Roosevelt.
« Le héros de notre fête, disait-il, a été un exemple pour nous tous dans notre vie publique et privée, et par le but qu'il a donné à son effort, et par la manière dont il s'est appliqué à le réaliser. Il a travaillé pour la justice, il a travaillé pour l'honnêteté dans les procédés et il l'a fait dans l'esprit de vérité, dans cet esprit qui n'a rien à voir avec l'ambition ou le désordre, reconnaissant en même temps et sans arrière-pensée que la loi et l'ordre, s'ils sont essentiels, le sont d'abord parce que sur eux comme sur une assise et seulement sur cette assise, il est possible d'élever le temple majestueux de la Justice et de la 'Rectitude dans les relations d'homme à Tiomme. Je suis honoré,- nous sommes tous honorés, cardinal Gibbons, que les circonstances nous permettent aujourd'hui de payer un tribut à ce qu'il y a de plus haut et de meilleur dans un citoyen américain, en nous rencontrant ici pour vous fêter. »
Les démocrates et les républicains se disputaient
son prestige. Jamais il ne se prononça en public pour l'un ou pour l'autre parti. « Personne ne sait mes opinions politiques, disait-il un jour à un reporter du World ( 6 août 1912). Je fais plus de cas des principes que des hommes. Naturellement/ quand je vote, je dois voter pour quelqu'un. Je n'ai jamais dit à personne pour qui je voterais, en n'importe quelle élection. Je garde mon indépen^ dance et ma liberté de voter chaque fois, çoïnme je crois le meilleur, d'accord avec mes connaissances et ma conscience. » Démocrates et républicains l'invitaient à ouvrir leur convention par la prière. Des uns et des autres il resta l'ami. Chez tous il suscita même estime et même admiration.
La guerre déclarée, il rassembla tous les catholiques autour du président et du Gouvernement. Ses précédentes campagnes d'américanisation facilitèrent sa tâche. Son action d'alors fut un signalé bienfait pour son Église que l'on n'a jamais pu accuser de s'être tenue à l'écart ou d'avoir boudé, quand la Patrie était en cause,
La popularité et le prestige de bon aloi dont lui et les grands évêques qui suivaient ses exemples et ses inspirations, comme Ireland, Spalding, Keane, jouissaient dans toute la République, rejaillit sur le catholicisme, non seulement des États-Unis, mais de l'univers. Ils resteront une apologie en acte de cette religion, aux yeux de tout esprit sans préjugé, plus efficace que des arguments abstraits.
Il y a à peine quelques années, disait un avocat distingué de Baltimore en recevant le cardinal Gibbons,
en 1894, à son retour d'un voyage à Rome, l'idée prévalait ici que l'Église serait une excroissance étrangère, inadaptée à la vie moderne américaine, et même que ses enseignements étaient hostiles à nos libres institutions. Ce préjugé se fortifiait et se répandjait. Il n'eût pas cédé devant les armes ordinaires de la logique et de la raison. Il fallait une illustration vivante de son absurdité. Cette illustration, Votre Éminence l'a fournie. En vous, le peuple américain voit la plus haute autorité spirituelle parfaitement à l'aise avec les exigences du devoir civil et patriotique i.
Il offrit au monde un type nouveau d'homme d'Église. II montra ce qu'un prêtre comprenant son temps, aimant son pays, ayant le sens de la tolérance et des exigences nouvelles de nos démocraties, restant cependant fermement attaché aux exigences de sa foi, peut réaliser pour le bien de la cité temporelle, dans des sociétés plus que jamais divisées religieusement et politiquement, où le pouvoir spirituel est de plus en plus confiné dans, une action morale.
Son historien le dit avec raison :
Il a créé ce type nouveau d'homme d'Eglise en Amérique, non seulement pour son Église, mais pour toutes les formes de croyance. Il s'était fait pour luimême une place que nul autre n'a prise ni n'a essayé de prendre, car elle n'était à la portée de personne.
A nul prêtre catholique n'avait pu venir l'idée, avant Gibbons, qu'il pourrait être un chef dans la vie )ublique de sa nation sans s'exposer à une violente