‹ Le catholicisme considéré dans ses rapports avec la sociétéChapitre 21 sur 35 · PEÊTEE DE SAINT-SULPICE · texte numérisé non relu

PEÊTEE DE SAINT-SULPICE

Pendant que l'impiété prend occasion du développement des sciences ainsi que du progrès et des avantages de la civilisation pour susciter contre la très-sainte religion du Christ les plus insidieuses calomnies, le très-saint Père et Seigneur Pie IX vous

félicite des efforts que vous avez faits pour la repousser, en répondant à ses attaques par les raisons qui paraissent les plus propres à les anéantir. Et en effet, comme tous l'avez montré, lorsque les hommes, toujours dévorés du désir de savoir, n'arrivaient cependant jamais à connaître la vérité, l'histoire nous apprend de quelle hrihante lumière la doctrine catholique est venue les éclairer, et de quelle manière elle les a conduits à la haute connaissance de leur origine et de leur noble destinée. C'est encore à la clarté de l'histoire que l'on voit cette divine doctrine réformer les mœurs, mettre les lois en accord avec les règles de la justice, ramener les barbares aux habitudes de la vie civile et sociale, rompre les hens de l'esclavage, relever la dignité de la femme, tempérer l'exercice du pouvoir, réprimer les passions, provoquer la libérahté, protéger et cultiver la science et les arts, et unir enfin tous les membres de la grande famille humaine par les liens d'ime commune dilection. La division de votre ouvrage fait, à elle seule, suffisamment comprendre que tels sont, entre beaucoup d'autres , les faits que vous avez entrepris de mettre en évidence sous les yeux de vos lecteurs dans votre livre du Catholicisme considéré dans ses rapports avec la société. D'où il résulte naturellement que si la religion catholique venait à disparaître, tout devrait nécessairement retomber dans le désordre, et qu'ainsi ceux qui attaquent l'œuvre divine du Christ ne font autre chose que travailler à la ruine de la société humaine. En conséquence, quoique Notre Saint-Père et Seigneur, au miïieu des solhcitudes qui l'accablent, n'ait pas encore eu jusqu'ici le temps de hre votre ouvrage par lui-même, il n'a cependant pas voulu différer à vous exprimer l'approbation qu'il accorde au but que vous vous êtes proposé, et il veut en même temps vous faire connaître que, dans les circonstances particuhères de l'époque où nous vivons, il juge que votre travail est opportun et d'une très-grande utilité. Aussi présage-t-il que des fruits abondants seront la récompense de l'œuvre que vous avez entreprise. Il accepte d'ailleurs avec gratitude la Dédicace que vous lui en avez faite ; il appelle sur vous les divines faveurs , et, comme gage de sa haute et paternelle bienveillance, il vous accorde très-affectueusement la bénédiction apostolique.

Heureux d'avoir été chargé de vous communiquer ces choses, j'en profite pour vous exprimer moi-même mon estime bien sincère, et je prie Dieu de vous accorder toutes sortes de biens.

François MERGURELLI,

Secrétaire de Sa Sainteté pour les Lettres latines.

Rome, 4 avril 1866.

A l'envoi de ce Bref, Mgr Mercurelli a daigné joindre la lettre suivante:

Monsieur l'Abbe,

I J'ai lu votre ouvrage avec le plus grand plaisir; et, en voyant l'ampleur des

vues, le bon ordre qui y règne, sa division aussi juste que soignée, son style plein et à la portée de tous, je me suis persuadé que son utilité pourra vous récompenser des longues études que vous avez dû y consacrer et de la fatigue qui en a été la suite nécessaire.

Je me réjouis donc avec vous , Monsieur l'Abbé , et, tout en vous souhaitant d'être bientôt obligé de travailler à une nouvelle édition, je vous offre mes sentiments de vive reconnaissance et d'estime sincère avec lesquels j'aime à me dire.

Monsieur l'Abbé , Votre très-dévoué serviteur,

François Meectjkelli.

Rome, 4 avril 1866.

LE

CONSIDEEÉ

DANS SES RAPPORTS AYEC lA SOCIÉTÉ.

DU DOGME

Du Do^me aTant «fésus-Christ.

Un sage historien de l'antiquité disait qu'il lui semblait plus facile de bâtir une ville dans les airs que de la conserver sans la croyance à la divinité (1). En s'exprimant ainsi, il ne faisait qu'énoncer une vérité fondamentale et confirmée par l'expérience de tous les siècles et de toutes les nations. Oui, chez tous les peuples, dans tous les temps et à tous les degrés de la civilisation, on trouve la croyance à la divinité ; et cette croyance est la base de toute société.

Mais il faut avouer que la croyance à la divinité s'est exprimée trop souvent, dans le courant des âges, d'une manière bien singulière et bien humiliante pour l'esprit et le cœur de l'homme. A part le peuple juif,

(1) « Facilius urbem condi sine solo posse puto, quam, opinione de diis penitus sublata, civitatem coire aut constare. » (plutarch., Conlra Cololen.)

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qui conserva dans sa pureté la véritable notion du monothéisme, que de bizarreries, que de caprices et quelles passions dans la mythologie de tous les autres peuples! Je ne parle pas des peuples à l'enfance delà civihsation, des peuplades barbares ou des peuplades sauvages; mais en Grèce, à sa plus brillante époque qui résumait la civilisation de l'antique Asie; mais à Rome, au siècle d'Auguste qui résumait la civilisation de tous les autres siècles, quelle religion et quels dogmes !

Trop souvent, il faut bien le reconnaître, on exagère dans le tableau que l'on fait des religions anciennes. Pour former un contraste plus frappant en regard de la vraie religion dans les temps modernes, on ne présente le paganisme que par son côté ridicule ou bizarre , on charge les descriptions, et l'on se donne ainsi le trop facile plaisir de puériles triomphes. Hélas! l'histoire religieuse de l'esprit humain dans ses égarements est bien assez triste, sans qu'il soit besoin d'ajouter encore à ses humiliations! Voyons donc, avec la dignité et l'exactitude qui sont les caractères de la vérité, quelle était réellement la croyance religieuse au plus haut point de la civilisation romaine, c'est-à-dire au plus haut point de la civilisation du monde ancien (1).

(1) Tout ce que nous allons dire sur la religion du paganisme serait incomplet, si nous ne parlions pas ici des divers systèmes religieux, qui composaient le culte des Romains. Les philosophes distinguaient trois religions principales : la religion des poètes, celle des philosophes et celle des citoyens. Ils les désignaient sous les noms de théologie mythique, de théologie physique et de théologie civile.

L'imagination des poètes avait rempli la première de ces religions de fictions et de suppositions qui étaient contre la nature et la dignité des dieux. Ils leur attribuaient des vices dont il faudrait rougir dans le dernier des hommes. Dans un langage d'autant plus dangereux qu'il était plein de grâce, ils représentaient ces dieux enflammés de courroux ou passionnés jusqu'à la fureur. Ils dépeignaient leurs guerres, leurs démêlés, leurs combats et leurs blessures ; ils parlaient de leur naissance et de leur mort; et ils racontaient leurs chagrins, leurs plaintes, leurs voluptés, leurs adultères et leur commerce impudique avec le genre humain. Cette théologie mythique, qui ne faisait point partie des dogmes reçus par les prêtres, avait un grave in-

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A cette époque, l'idée et le sentiment de Dieu étaient encore si profondément gravés dans l'esprit et dans le cœur des hommes, que l'on avait imaginé des dieux particuliers pour tous les âges, pour toutes les passions, pour toutes les affections de l'âme, pour toutes les phases de la vie et pour tous les phénomènes de la nature. Depuis la conception de l'homme jusqu'à sa tombe, aux différentes périodes de la vie, il y avait toujours un dieu particulier qui présidait. Les actions même les plus indifférentes avaient aussi leurs divinités; et l'on n'hésitait point à croire qu'il y en avait jusqu'aux seuils, jusqu'aux portes et même jusqu'aux gonds des édifices. Les passions étaient trop chères à l'homme pour qu'il n'eût pas songé à les diviniser; aussi en avait-il fait des dieux honorés dans leurs temples. Tout naturellement après cela, les sentiments et les affections de l'âme devaient avoir également leurs sanctuaires dans le cœur de l'homme et sur les places publiques. On n'avait même pas reculé devant l'idée de diviniser les calamités et les vices ; et il fallut que la fièvre et la peur eussent pareillement leurs temples et leurs adorateurs.

convénient pour les classes ignorantes du peuple. Comme elles n'étaient pas en état de la juger, elles devaient naturellement éprouver du mépris pour des dieux agités de toutes les passions humaines , et elles se laissaient aller d'ailleurs aux crimes et aux vices avec d'autant moins de scrupule qu'elles les retrouvaient tous dans leurs divinités.

La théologie physique embrassait l'origine, la formation et la nature des dieux. Rien de plus controversé que cette matière ; aussi prenait-on soin de cacher, autant que possible, au vulgaire les opinions qui divisaient les philosophes à cet égard. On estimait dangereux de lui faire connaître que des savants et des sages niaient l'existence des dieux ; et que d'autres, tout en reconnaissant leur existence, professaient sur leur intervention dans les choses de ce monde des idées qui n'étaient pas moins pernicieuses.

Une secte philosophique très-répandue à Rome, celle des épicuriens, prétendait que les dieux vivaient dans une complète indifférence de toutes les choses de ce monde ; et cependant ils les honoraient pieusement et saintement comme des êtres excellents et parfaits.

Les philosophes académiciens protestaient généralement contre cette opinion, et ils l'accusaient de détruire non-seulement la piété, mais la religion elle-même. Les stoïciens allaient plus loin : non contents d'ensei-

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A la campagne, il y avait une multitude de dieux et de déesses qui présidaient aux phénomènes de la nature. Les terres, les collines, les vallées, les montagnes, les semailles, les moissons, avaient toutes et chacune leurs dieux. Les jardins, les fruits et les fleurs avaient aussi leurs divinités particulières, de même que les mers, les fleuves, les rivières et les ruisseaux. On alla jusqu'à imaginer un diea pour la borne des champs, et ce fut le dieu Terme.

Mais c'est surtout dans l'intérieur des maisons que les divinités furent multipliées. Et d'abord, c'était une croyance universelle que chacun de ceux qui les habitait avait son bon ou son mauvais esprit : c'était là ce qu'on appelait son Génie ou sa Junon ; et l'on était persuadé que ces divinités personnelles présidaient à la destinée de chaque homme, depuis son entrée dans le monde jusqu'à sa mort. Outre ces génies individuels, ces êtres invisibles que chacun se figurait à sa manière, il y avait les génies collectifs et publics : chaque maison, chaque endroit, chaque famille, chaque classe d'artisans, le peuple pris en masse et les corps de l'État, tous avaient leurs génies.

gner l'intervention de la divinité dans le gouvernement de l'univers, ils admettaient l'action d'une providence particulière et toute divine sur chacun des mortels.

Telles étaient donc les principales opinions des philosophes sur la théologie physique. Nous n'essayerons pas d'exposer les autres : elles étaient trop nombreuses, et l'on remplirait des volumes de toutes les doctrines religieuses pi'ofessées par les Romains ou par les Grecs. Observons seulement que la religion, surtout dans sa partie mythique et métaphysique, était originaire ■de la Grèce, et que les Romains en l'adoptant n'avaient fait que la dégager de quelques détails simplement accessoires.

La théologie civile était celle que les citoyens et leurs prêtres cultivaient plus particulièrement dans les grandes cités. Elle enseignait à chacun quelles étaient les divinités qu'il devait adorer et quels étaient les sacrifices qu'il devait leur offrir. Mais il arrivait que le peuple, égaré par les fictions des poètes, outrepassait de beaucoup les prescriptions de cette théologie; les décisions des prêtres n'étaient plus respectées, et ceux-ci finissaient eux-mêmes par se laisser entraîner dans le courant populaire. De là cette multitude de dieux auxquels on rendait des honneurs divins, tandis que leur nombre demeurait assez restreint dans les livres des pontifes. (Voyez Rome au siècle d'Auguste, par Dezobry, chap. XLV.)

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Mais ce n'était point assez de ces fantômes insaisissables; il fallait, à l'intérieur du foyer, des dieux qu'on pût voir et toucher ; et ce besoin donna naissance aux Pénates et aux Lares. Les Pénates ou les Lares, car c'étaient les mêmes divinités, étaient les dieux domestiques, les protecteurs de la famille; c'étaient les familiers, les dieux paternels, comme on les appelait. Afin de pouvoir les transporter plus facilement, on les adorait sous forme de statuettes en pierre, en bronze, en ivoire, en or ou en argent. Ces statuettes représentaient ordinairement quelqu'un des dieux les plus vénérés dans la contrée ; chacun choisissait librement celui qui lui inspirait le plus de confiance, et il se plaçait ainsi sous sa protection particulière.

Le nombre des dieux était si considérable qu'on finissait par les confondre; il fallut, pour ne pas s'y tromper, les partager en deux classes principales : les dieux de grande lignée et les dieux de petite lignée, que l'on appelait aussi les grands et les petits dieux, ou les dieux plébéiens.

Il y avait donc les douze grands dieux proprement dits (1), qui composaient le conseil de Jupiter, et que l'on appelait pour cela Consentes. A ces dieux de grande lignée on ajoutait huit autres dieux inférieurs, et qui étaient désignés sous le nom de dieux Choisis (2). Enfin venaient les petits dieux ou de petite hgnée; et ceux-ci se partageaient encore en Indigètes, qui étaient des hommes divinisés dans leur pays, et en Senones ou

(1) Ces douze grands dieux étaient ; Jupiter, le roi du ciel ; Junon, la reine et son épouse ; Minerve, déesse de la sagesse ; Vesta, déesse du feu ; Cérès, déesse des moissons ; Neptune^ dieu de la mer ; Vénus , déesse de l'amour et de la beauté; Vulcain, dieu du feu; Mars^ dieu de la guerre; Mercure, dieu de l'éloquence et du commerce; Apollon, dieu de la musique, de la poésie et de la médecine, et Diane, déesse des forêts et de la chasse.

(2) Ces huit dieux étaient : Saturne, le dieu du temps ; Janus, le dieu de l'année ; Rhéa, déesse de la terre ; Pluton, dieu des enfers ; Bacchus, le dieu du vin^ et enfin le Soleil, la Lune et Génius.

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Semi-homines , qui étaient à moitié hommes. Les nymphes, ainsi que les affections de l'âme, les vices et les calamités étaient rangés dans cette dernière classe.

Voilà, en résumé, à quel point les hommes avaient multiplié les dieux. Etait-ce, comme on l'a souvent répété, par pur caprice de leur imagination, ou bien par le désir de satisfaire leurs passions en les divinisant? Certainement, la fantaisie de l'esprit et la corruption du cœur y avaient leur large part ; mais nous croyons que le polythéisme n'est pas suffisamment expliqué par ces deux causes. Ce qui poussait l'homme à multiplier les dieux autour de lui, c'était, avant tout, le besoin de communiquer avec la divinité.

On a remarqué avec raison qu'au fond de ce polythéisme qui multipliait les dieux à l'infini, il y avait cependant comme une idée confuse de l'unité de Dieu. Au-dessus de cette multitude de divinités, on en reconnaissait une qui dominait toutes les autres. Jupiter, dans l'Olympe, était un roi bien imparfait sans doute, mais il était roi cependant, seul roi; et il y avait dans la croyance à sa domination suprême les vestiges des traditions primitives du monothéisme. Seulement, dans la suite des temps, et surtout en conséquence de^ la faute originelle et des autres fautes qui la suivirent, l'homme devint trop matériel pour concevoir, dans toute sa pureté, l'idée abstraite des perfections de Dieu; il perdit la véritable notion de l'infini, et il le mit en partage entre une foule de divinités dont l'infirmité de sa nature avait d'ailleurs besoin.

Ce besoin était celui de son esprit d'abord. Trop abaissé par ses misères, trop aveuglé par ses passions pour s'élever jusqu'au vrai Dieu et pour le contempler dans ses incommunicables perfections, l'esprit humain fit descendre la divinité jusqu'à ce qu'il pût l'atteindre avec ses conceptions purement humaines. C'était un attentat contre Dieu, sans doute ; mais un attentat qu'on

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explique, sans le justifier, par l'absence d'une foi surhumaine, d'une part, et, de Tautre, par l'instinct qui portait l'esprit humain à communiquer spirituellement avec Dieu.

J'ajoute que c'était aussi le besoin de son cœur. C'est une calomnie contre la nature de l'homme que d'avancer que c'est la crainte qui a fait naître en lui la première idée de Dieu. Abandonné à sa nature, il est trop libre, trop indépendant, pour se courber devant la peur; mais il éprouve un besoin plus fort que son indépendance; et, comme la créature ne peut le satisfaire , instinctivement il cherche au-dessus d'elle quelque objet plus digne de son amour, et il trouve Dieu. Oui, si Dieu était une création de l'homme, c'est certainement au cœur humain qu'il faudrait l'attribuer, et c'est avec raison qu'un poëte a dit :

Le cœur qui n'aima point fut le premier athée.

Enfin, l'homme éprouve aussi le besoin de communiquer avec Dieu par ses sens. Nous chrétiens, tout accoutumés que nous sommes à nous élever jusqu'au vrai Dieu par la foi, l'espérance et l'amour, bien souvent cependant nous sentons encore le besoin de le rapprocher de nous par des formes humaines que nous imaginons; comment donc s'étonner que ceux qui n'avaient point nos ressources fussent impatients de communiquer avec Dieu sous des formes sensibles? Ils éprouvaient le besoin d'entrer en rapport avec la divinité par la pensée, ils avaient encore un plus grand besoin de l'aimer ; mais, pour cela, il fallait bien qu'ils la vissent sur la terre, puisqu'ils ne possédaient point cette foi qui pouvait seule les élever jusqu'au ciel.

Or, sous l'influence de ce triple besoin de l'esprit, du cœur et des sens, l'homme en vint bientôt jusqu'à se faire des dieux à sa convenance. Cet instinct était

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tellement irrésistible que les Juifs eux-mêmes, malgré la -vraie notion qu'ils possédaient de la divinité et malgré les lois qui les éloignaient de l'idolâtrie, se sentaient comme naturellement poussés au polythéisme; et il ne fallait rien moins que d'épouvantables châtiments pour les faire rentrer dans le culte du vrai Dieu, quand ils s'en étaient écartés. Qu'on juge donc de l'impulsion avec laquelle devaient se jeter dans l'idolâtrie les hommes qui avaient perdu la véritable notion de la divinité. Partis de l'idée confuse d'un seul Dieu plus puissant que tous les autres, ils le personnifièrent d'abord dans Jupiter , le roi des dieux et des hommes. Mais, comme ce maître souverain n'était point suffisamment accessible à leur faiblesse, et comme, d'ailleurs, ils ne voyaient plus de quelle manière on pouvait concilier dans un seul dieu les difi'érents attributs de la divinité, ils trouvèrent plus commode de les partager en autant de dieux qui les personnifieraient chacun de son côté.

D'abord, ce fut entre les douze grands dieux et les huit dieux Choisis que le partage se fit. Mais bientôt ce ne fut plus suffisant : ces dieux de l'Olympe étaient encore trop haut, malgré les abaissements qu'on leur avait fait subir; il fallait des dieux venus de la terre et montés jusqu'aux cieux, il fallait des hommes divinisés; et de là les dieux Indigètes et les dieux Senones. De cette manière, l'homme trouvait la divinité au-dessus de lui, à différents degrés et dans une sorte de hiérarchie, qui s'élevait jusqu'à l'idée vague d'un Dieu souverain maître. Il la trouvait autour de lui, et presque à son niveau, dans ses dieux familiers. Encore un pas de plus, et il la trouvait au-dessous de lui dans la divinisation de ses passions et de ses vices. Ce pas, il le franchit, et c'est là son éternelle honte!

Mais enfin, il possédait la divinité à la manière dont il en avait besoin dans ses instincts naturels, tout viciés

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qu'ils étaient. Il avait voulu communiquer avec Dieu par l'esprit, par le cœur et par les sens : il le pouvait, puisqu'il avait fait, du ciel et de la terre, une sorte de panthéon où la divinité se retrouvait à chaque pas sous une forme nouvelle. Hélas ! oui, tout était Dieu, excepté Dieu lui-même !

Quand on explique ainsi ce que nous appellerions volontiers la génération humaine des dieux dans le polythéisme, on se sent pris d'une profonde pitié pour l'humanité, qui en était arrivée là à son plus haut degré de civilisation ; mais on ne se moque pas, et on ne méprise pas non plus. Voilà donc où avaient abouti, après tant de siècles, la doctrine des sages, les conceptions des philosophes, et le sentiment religieux des plus grands peuples! Quelle faiblesse et quel aveuglement! Voilà donc les croyances et les doctrines qui eussent été les nôtres, si nous avions vécu dix-huit cents ans plus tôt! Quelle gloire, ou plutôt quel bonheur à nous d'avoir été réservés pour des siècles éclairés de meilleures lumières !

Nous savons bien ce que l'on a dit pour atténuer la chute et la dégradation de l'esprit humain dans le polythéisme. En étudiant l'antiquité dans les ouvrages de ceux que l'on appelait ses sages, on a trouvé qu'ils n'acceptaient pas tous les préjugés du vulgaire en fait de religion. Sur un passage de Caton, disant que deux aruspices ne pouvaient plus se regarder sans rire dans l'exercice de leurs fonctions, on a prétendu que les prêtres eux-mêmes ne croyaient plus à ce qu'ils pratiquaient; et l'on en a conclu qu'il n'y avait plus guère que le simple peuple qui prît au sérieux la religion du paganisme.

Tout n'est pas vrai dans cette conclusion. Sans doute il y avait, dans l'idolâtrie polythéiste, des pratiques superstitieuses auxquelles les sages et les hommes d'un esprit élevé ne se soumettaient que pour

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la forme; mais c'était surtout parce qu'ils jugeaient cette expression du culte trop peu conforme à leurs croyances, et pas assez digne de la majesté de leurs dieux. Quant aux croyances purement spéculatives, ils les partageaient, en général, avec le peuple, sauf quelques détails qui provenaient d'un trop grossier matérialisme et qu'ils abandonnaient à la superstitieuse crédulité de la plèbe. Si l'on rencontre des esprits qui se sont mis tout à fait en dehors des croyances communes, ils sont rares, et nous ajouterons que ce n'étaient pas des esprits supérieurs, mais seulement des esprits moqueurs et sceptiques, comme il s'en trouve à toutes les époques, et qui n'avaient d'autre mérite que celui de démolir, sans pouvoir rien réédifier.

Il est vrai qu'à la plus brillante époque de la civilisation romaine, cette malheureuse disposition tendait à se propager, et qu'elle avait gagné quelques-uns des meilleurs esprits. En étudiant les ouvrages philosophiques de Gicéron, qui paraissent résumer la philosophie du monde romain, on se demande s'il restait, à cette époque, une seule croyance religieuse qui ne fut ébranlée jusque dans ses fondements; et l'on arrive bien près du scepticisme en philosophie et de l'athéisme en religion. Mais ces ravages étaient ceux qu'on retrouve à tous les points culminants de la civilisation, toutes les fois que le rationalisme s'attaque à la superstition ou même à la foi des peuples sans mesure et sans frein. L'incrédulité est une tentation pour l'orgueil de l'esprit humain, comme la créduhté est un besoin de son cœur; et, quand surtout les passions viennent s'ajouter aux forces de l'orgueil, et qu'il n'y| a point d'autorité pour les subordonner, alors il se fait une lutte terrible de l'homme contre la vérité et contre Dieu lui-même ; et la vérité s'obscurcit, et la clarté de Dieu se perd dans l'infini.

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Or, c'est là précisément ce qui se passait dans un certain nombre d'esprits supérieurs pendant le siècle d'Auguste. Mais ces esprits n'entraînaient que de rares disciples; la multitude n'aurait pu les comprendre dans leurs spéculations; et le bon sens et le cœur de l'homme, dans ses instincts, auraient tout naturellement repoussé des conclusions qui brisaient leurs rapports avec la divinité.

Le polythéisme, à quelques exceptions près, était donc franchement accepté par le consentement unanime des peuples les plus civilisés, et l'on peut dire qu'il régnait sur le monde avec pleine possession. En face de cette situation, évidemment les hommes lesplus puissants par le génie ne pouvaient rien; aussi rien de sérieux n'avait-il été tenté. Tout à coup, cependant, un homme se lève, dans le pays de la Judée, affirmant que c'en est fait du polythéisme, et qu'un seul Dieu doit être adoré désormais en esprit et en vérité. Voyons donc quelle sera sa doctrine, et comment il pourra seul la faire régner sur les ruines de l'idolâtrie .

Da Dog^me chrétien.

Pour connaître le dogme apporté au monde par son divin Réformateur, il y a dix-huit siècles, c'est à la source des Livres saints qu'il faut remonter. Avant d'y puiser, nous n'avons pas besoin d'établir ici rigoureusement leur authenticité ni leur divinité. Il nous suffit, à nous, qu'on veuille bien accorder que ces livres, tels que nous les possédons, sont bien ceux qui ont réellement servi de base à l'établissement du christianisme : or, qui pourrait s'y refuser ? Et quant à leur divinité, dès lors que les Livres saints contiennent des vérités qui ne se retrouvent dans aucun livre

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humain, et que ces vérités ont placé le monde dans des conditions nouvelles et qui persévèrent depuis tant de siècles, n'en est-ce pas assez pour que nous les élevions à une hauteur qui n'est plus celle de l'homme? C'est par l'effet que nous jugerons de la cause.

Quand Jésus-Christ apparut dans le monde, malgré la situation religieuse que nous venons d'exposer, tout n'était pas à recommencer pour ramener les hommes à la vérité. Indépendamment des traditions éparses dans les diverses sociétés , et jusque dans les fahles de la mythologie polythéiste, il existait un livre mystérieux qui contenait le dépôt de la plus ancienne doctrine. Il n'y avait qu'à la faire sortir de son obscurité, qu'à lui donner cours dans le monde par une promulgation digne de sa majesté ; et c'est ce que Jésus-Christ fît tout d'abord.

Avant toute autre vérité, le livre de l'Ancien Testament avait nettement établi l'unité de Dieu ; et Jésus- Christ en fît lui-même la base de son enseignement. En présence de cette multitude de dieux qui recevaient les hommages de l'univers entier, il affirma que le genre humain se trompait, et qu'il n'y avait qu'un seul Dieu. Les débris du monothéisme, qui avaient presque entièrement disparu dans l'obscurcissement des traditions primitives, se retrouvèrent dans les attributs qui furent reconnus au seul vrai Dieu, maître suprême du ciel et de la terre. La puissance, l'indépendance, la justice et la bonté n'appartiennent qu'à lui seul dans toute leur plénitude. Les créatures peuvent bien en recevoir un écoulement et une participation; mais, entre elles et Dieu, entre leurs perfections et celles de Dieu, il y a toujours l'infîni, et Dieu doit rester seul sur le trône de sa souveraine majesté.

Il n'y a donc qu'un seul Dieu, et ce Dieu possède à l'infini tous les attributs que le polythéisme avait

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répartis dans une multitude de dieux. Telle était la première affirmation donnée par l'Ancien Testament, oubliée par tous les peuples, excepté par le peuple juif, et confirmée et renouvelée par Jésus- Christ. Mais ce Dieu, quelle est sa vie intime? Le paganisme avait bien constaté, comme nous, l'action externe de la Divinité sur les créatures et dans tout l'univers : c'était là comme sa vie extérieure. Mais Dieu doit vivre aussi à l'intérieur de sa vie propre ; encore une fois, quelle était donc cette vie intime? Cette question, pourtant si naturelle, le paganisme ne se l'était point posée; elle était trop au-dessus de son matérialisme. Platon avait bien essayé, après Socrate, de pénétrer philosophiquement dans la nature de la divinité. Plus tard, Gicéron l'avait aussi tenté; mais, d'abord, ils n'avaient rapporté de ces excursions métaphysiques que des conclusions inexactes et ténébreuses, quand elles n'étaient pas bizarres; et puis , ces conclusions étaient trop savantes pour descendre jamais jusqu'à la multitude : à peine si quelques rares disciples pouvaient les accepter. Eclairés du flambeau de la révélation primitive consignée dans leurs Livres saints, les Juifs en savaient plus que tous les autres peuples sur la vie intime de Dieu, mais ils n'en possédaient cependant que les éléments ; leurs voyants et leurs prêtres étaient à peu près les seuls qui les distinguassent dans les expressions bibliques et dans les faits qui les contenaient implicitement d'une manière mystérieuse. C'est Jésus-Christ le premier qui fit connaître, de la vie intime de Dieu, ce que l'homme pouvait en savoir : il fallait être plus qu'un homme pour faire au monde une semblable révélation.

11 révéla donc que, dans un Dieu unique , il y a trois personnes distinctes : le Père, le Fils et l'Esprit- Saint. Sans doute c'était, au fond, un impénétrable

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mystère que cette révélation; mais, indépendamment de l'autorité de celui qui l'affirmait, en Tappuyant sur d'autres révélations aussi anciennes que le monde, ce mystère était si parfaitement en harmonie avec la nature de Dieu dans ce qu'elle avait de positivement connu, et avec la nature de l'homme lui-même, qu'il entrait sans effort dans son intelligence et dans son cœur. On a fait de magnifiques études sur les analogies du mystère de la sainte Trinité avec les phénomènes de la nature, et ce sujet est loin d'être épuisé. Mais ce n'est point à nous de présenter ici, dans le détail, ces trésors du dogme ; notre ouvrage n'est pas un livre de théologie ; il n'entre même pas dans notre plan d'appuyer sur des textes faciles à produire les points dogmatiques que nous constatons; nous ne présentons que la doctrine connue de tous, et d'après des textes que personne n'ignore. D'ailleurs, notre principal hut est de la produire ici, en regard du dogme antique que nous venons d'exposer ; et c'est d'une manière purement accessoire que nous constatons l'harmonie générale de cette doctrine avec la nature de l'homme.

L'homme, qui est tout à la fois, dans son unité, entendement, raison et amour, acceptait donc naturellement la révélation d'un seul Dieu, entendement par le Père, raison par le Fils et amour par le Saint- Esprit. Il trouvait même en lui comme une justification analogique de la génération du Père par le Fils, et de la procession du Saint-Esprit par le Père et par le Fils. En creusant plus profondément encore, il voyait se dérouler d'autres analogies merveilleuses; mais ces études supposant des connaissances qui ne sont pas communes, la multitude en savait assez de la vie intime de Dieu par la simple révélation de la Trinité, et elle pouvait adorer cet incompréhensible mystère avec honneur pour sa raison.

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Cette satisfaction une fois donnée à l'esprit de l'homme par la sagesse de Dieu, il restait encore beaucoup à faire à l'amour divin pour gagner le cœur de sa créature déchue. Nous le constations plus haut : l'homme n'a pas seulement besoin de communiquer avec Dieu par l'esprit; il a besoin surtout de l'aimer avec son cœur. Or, ce besoin n'était pas pleinement satisfait par la révélation de la divine Trinité. Entre ce Dieu trois fois saint et l'homme il y avait l'infini ; et cette distance, rapprochée autant que possible de l'esprit par la révélation, était cependant toujours infranchissable pour le cœur. Ce n'est pas tout. Entre Dieu et l'homme, il y avait encore autre chose que l'infini, il y avait le mal moral, la faute, ce que l'on a désigné dans le langage chrétien par le terme de péché.

Un péché primitif d'abord, une faute dont la réversibilité sur tout le genre humain était encore un mystère, mais un mystère qui n'était pas sans analogie, non plus, avec la nature humaine, et dont les vestiges s'étaient conservés d'ailleurs dans les débris des erreurs et des mensonges du paganisme. En outre, avec cette faute originelle, il fallait reconnaître, plus particulièrement encore, les fautes personnelles : les fautes de l'esprit, les fautes du cœur, les fautes des sens aussi, sous la fausse direction de l'esprit et du cœur. Or, quand il y avait, entre Dieu et l'homme, toutes ces fautes qui criaient vengeance, l'homme avait peur de Dieu, et l'on aurait dit qu'il n'osait plus l'aimer. Des théologiens célèbres ont pensé qu'à part même le péché. Dieu se serait manifesté aux hommes par une incarnation, afin de rapprocher ainsi, autant que possible, l'infini du fini. Mais, après le péché, l'humanité devenait beaucoup plus intéressée à cette incarnation. Dieu la décréta donc dans sa miséricorde, son Yerbe se fit chair, et cet acte divin fit naître au cœur de l'homme

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un amour qui le releva de son infirmité naturelle et de sa culpabilité.

Enfin l'homme avait besoin de communiquer avec Dieu sensiblement, à certains moments de sa vie et sous une certaine forme extérieure : il avait besoin d'entendre, ou du moins de voir Celui qu'il avait si grand besoin d'aimer. En présence de cette disposition de la nature humaine, si le Yerbe ne s'était point incarné, on est effrayé des difficultés que l'homme aurait rencontrées pour se conserver avec Dieu dans des rapports simplement raisonnables, et pour échapper aux aberrations du paganisme et de l'idolâtrie.

Grâce à la miséricorde infinie de Dieu , l'homme n'est pas demeuré dans cette triste condition. Un jour, un petit Enfant naquit ; et, au-dessus de la crèche qui lui servait de berceau , des voix se firent entendre qui disaient : Gloire à Dieu au plus haut des cieux, et paix sur la terre aux hommes de bonne volonté! Oui, paix aux hommes, parce que l'Emmanuel venait au milieu d'eux sous une forme humaine ! Paix aux hommes, parce qu'ils pouvaient désormais voir Dieu, entendre Dieu et parler avec Dieu ! Paix aux hommes enfin, parce que Dieu, au lieu de se présenter à eux comme le vengeur de leurs fautes, leur apparaissait sous la forme douce et bénigne d'un petit enfant ! Le Verbe de Dieu s'était incarné, il s'était fait homme comme nous. Loin de nous donc, maintenant, les grands et les petits dieux ! loin de nous aussi les demi-dieux et tous les hommes divinisés! Il faut désormais chasser de leur Panthéon toutes ces divinités devenues puériles; oui, car il n'y a qu'un Dieu, un seul Dieu, et c'est ce Dieu qui s'est fait homme dans le temps, lui qui règne éternellement dans la gloire des cieux. Il s'est fait Emmanuel par l'Incarnation, Dieu avec nous ; il n'y a plus d'autre Dieu que lui au ciel et sur la terre.

Un Dieu incarné, un Homme-Dieu! c'était un mys-

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tère encore; mais, pour peu que les païens eussent voulu réfléchir, ils n'avaient pas le droit de se montrer bien difficiles en présence des mystères chrétiens. Est-ce que leur mythologie tout entière n'était pas un tissu de mystères ? Ils n'avaient point de théologie généralement admise, point de code doctrinal, point de symbole de leurs croyances; mais la simple nomenclature des dieux qu'ils adoraient devait soulever dans leurs esprits de révoltantes difficultés. Quand ils morcelaient l'infini dans la pluralité de leurs dieux, quand ils leur prêtaient des attributs incompatibles et contradictoires, quand ils les mettaient en lutte les uns contre les autres, quand ils leur supposaient les passions et les vices des hommes, et qu'ils les adoraient cependant toujours comme des dieux, certes il y avait là plus que des mystères, c'étaient autant de grossières absurdités.

Les mystères de la Trinité et de l'Incarnation, tels qu'ils étaient présentés à la raison et au cœur de rhomme, n'avaient donc rien qu'ils ne pussent accepter. Mais voici que Dieu leur donna une satisfaction nouvelle et plus complète encore. Pour racheter le genre humain de ses iniquités, il résolut de sacrifier, dans le temps, le Fils qu'il avait engendré de toute éternité. Il y avait encore un grand mystère dans ce divin sacrifice, mais un mystère à jamais digne de la reconnaissance des hommes. En vain l'humanité s'efforçait-elle d'apaiser Dieu par le sang des animaux qu'elle égorgeait sur ses autels : il n'y avait pas de proportion entre ces sacrifices et les crimes de l'homme; la justice divine demandait satisfaction par une victime d'un plus grand prix ; et c'est ainsi que l'homme demeurait l'éternel ennemi de Dieu, qu'il avait tant besoin d'aimer.

Or, pour rétablir complètement entre Dieu et l'homme les rapports que le péché avait brisés, il ne fallait rien moins, dans les desseins de Dieu, que le sacrifice sanglant de l'Homme-Dieu lui-même. C'est ainsi

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que devait s'accomplir, par le mystère ie plus impénétraLle, la grande œuvre de la rédemption de l'homme. Il fallait que son Emmanuel mourut pour le sauver. Ce mystère était tellement étourdissant pour la raison humaine que, tout intéressée qu'elle était à l'admettre, elle le repoussa d'abord avec horreur : un Dieu qui meurt sous une forme humaine! ce n'était pas possible! Aussi, l'image de ce mystère, qui fait aujourd'hui notre gloire et notre consolation, était-elle un scandale pour les païens; et, pendant des siècles, il fallut la cacher.

Mais ce que l'humanité n'avait point apprécié d'abord avec les seules lumières de sa raison, se trouva cependant bientôt justifié dans son cœur. Un mot lui expliqua, autant que possible, le mystère de la Rédemption : l'amour î Si Dieu s'était fait homme, c'était par amour pour nous; si Jésus-Christ avait souffert, s'il était mort, c'était par amour pour nous. L'homme se rappela donc qu il y a au fond de sa nature, tout infirme qu'elle est, un instinct qui la porte à s'abaisser vers ce qui est petit, vers ce qui est malheureux, vers ce qui souffre. En descendant dans son propre cœur, il trouva même qu'il y avait assez d'amour pour se dévouer parfois jusqu'à la mort ; et il en conclut que Dieu pouvait assurément bien faire ce que fait l'homme lui-même. Au reste, et quoi qu'il en fût de l'appréciation humaine sur ce mystère divin, il s'imposa avec une autorité tellement irrécusable, qu'il n'y eut plus qu'à l'accepter avec une entière soumission. Les traditions primitives l'avaient fait entrevoir, les sacrifices anciens l'avaient figuré dans toutes les religions, des prophètes l'avaient annoncé, Jésus - Christ lui-même l'avait prédit : il avait souvent et nettement affirmé qu'il était nécessaire qu'il mourût pour le rachat du genre humain; et, quand il prononça son dernier mot sur la croix où il allait expirer, ce mot disait que tout était consommé, et que l'humanité allait revivre par la mort de l'Homme-Dieu.

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Jésus-Christ ne devait souffrir et mourir qu'une seule fois pour le salut clu genre humain ; mais il avait résolu de renouveler mystiquement son sacrifice sur l'autel jusqu'à la fin des siècles. Ce ne serait pas seulement un souvenir du sacrifice offert sur la montagne du Golgotha, ce serait comme sa continuation. De cette manière, les hommes de tous les temps et de tous les heux se retrouveraient toujours en présence du grand acte qui les avait rachetés, ils y participeraient par la coopération de leurs sacrifices personnels : et c'est ainsi que devait se compléter la rédemption de l'humanité.

Enfin, Dieu trouva, dans le trésor inépuisable de son amour, un dernier moyen de perpétuer sa présence au milieu des hommes. Il semble que sa providence n'ait pas encore été rassurée par tout ce qu'il avait fait pour répondre à l'instinct naturel qui poussait l'humanité à jouir de Dieu sous une forme saisissable. En regardant au cœur de l'homme qu'il avait créé, il y vit le besoin, la passion de s'assimiler l'objet de son amour, et il tint compte de ce nouvel instinct dans sa divine condescendance pour lui. Oui, dans le transport de sa tendresse, quand l'homme jouit, par la parole et par le regard, de l'être qu'il chérit, ce n'est pas encore assez pour lui, il voudrait s'identifier avec cet être; et la mère surtout, en présence de l'enfant qui se jette dans ses bras, la mère laisse parfois échapper ces mots d'un délire sublime : Yiens, mon enfant, que je te mange !

Eh bien, Dieu n'a pas reculé devant cet élan du cœur de l'homme. Comme il voulait y susciter un amour supérieur à tous ceux de la nature, il résolut d'y correspondre en lui donnant un alimient proportionné à ses aspirations. Ce que l'homme ne demandait que dans une sorte defohe. Dieu le lui donna positivement ; l'impossible devint une réalité, et Dieu se fit aliment pour s'assimiler à l'homme et ne plus faire qu'un seul avec lui. On se demande, après l'Eucharistie, ce qu'il était pos-

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sible à Dieu lui-même de faire de plus pour l'homme ; et le ciel aussi bien que la terre disent qu'il n y a plus rien.

Indépendamment de ces différentes communications de Dieu avec l'homme sous une forme corporelle, Jésus- Christ voulut lui communiquer encore, par des signes symboliques et sensibles, une invisible participation de sa vertu, de sa force et de son esprit. La Rédemption était l'unique source de ces dons invisibles ; c'était des pieds , des mains et du cœur de THomme-Dieu crucifié que découlaient, avec le sang, ces trésors de grâces; mais il fallait comme autant de canaux pour en conduire jusqu'à chaque âme en particulier le précieux écoulement: et les sacrements sont ces canaux de la grâce. Il devait y en avoir sept qui répondissent aux différents et principaux besoins de l'homme comme individu et comme être social : le sacrement de Baptême, à son entrée dans la vie, pour le purifier de la tache originelle et lui imprimer le caractère des vrais enfants de Dieu ; la Confirmation, pour le fortifier, plus tard, contre les tentations qui menacent l'infirmité de sa nature ; la Pénitence, pour lui remettre les fautes commises après le Baptême ; l'Eucharistie, nous l'avons vu, qui mettait Dieu dans le cœur de l'homme, pour lui donner la force dans ses faiblesses, le courage dans l'épreuve, la consolation dans la tristesse, avec le gage de l'éternelle félicité ; l'Extrême-Onction, pour soulager son corps dans la maladie, et surtout pour fortifier son âme contre les terreurs de la mort, en la purifiant de plus en plus des souillures du péché ; l'Ordre , qui consacrerait tout particulièrement des hommes chargés d'intervenir entre Dieu et leurs semblables , par la prière, par le sacrifice et par le dévouement, et qui leur communiquerait les vertus pour pratiquer dignement ce ministère ; enfin le Mariage, qui devait sanctifier l'union de l'homme et de la femme. Toutes ces institutions étaient choses nouvelles quand Jésus-Christ les établit; jamais rien de sem-

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blahle ne s'était vu dans les religions anciennes : il n'y avait qu'un Dieu qui pût mettre ainsi l'humanité dans une si parfaite harmonie avec la divinité.

Mais ce n'est pas tout encore. On dit qu'un petit enfant, entendant sa mère prononcer les noms de l'adorable Trinité, en faisant le signe de la croix, l'interrompit vivement en lui disant : « Et il n'y a pas de mère?... » C'était un cri de la nature qui s'échappait du cœur, encore plus que des lèvres de cet enfant. Ce cri, Jésus l'avait pressenti au cœur du genre humain qu'il venait réformer, et il y répondit, comme à tous ses autres instincts naturels et bons, en lui donnant pour mère sa propre Mère, la Mère de l'Homme-Dieu, Marie. Au moment oii il allait expirer sur la croix, voyant à ses pieds l'humanité dans la personne de son disciple le plus tendrement aimé, et, près de lui, celle qui lui avait donné la vie du temps : « Mon fils, lui dit-il, regarde, voilà ta Mère. » Et, dès ce jour, après avoir dit au Dieu du ciel : « Noire Père, délivrez-nous du mal, » le chrétien pouvait ajouter, en pensant à Marie : Ma Mère, priez pour votre enfant ; vous pouvez tout auprès de Dieu, puisque vous êtes aussi sa Mère.

Nous ne faisons qu'exposer ici, à grands traits, les principales vérités dogmatiques du christianisme ; nous y reviendrons plus tard, en les envisageant sous un autre point de vue. Continuons.

Quand les païens invoquaient leurs génies, assurément ils cédaient à une erreur superstitieuse , et pourtant il y avait, dans ces fables, des vestiges d'une tradition primitive qui contenait la vérité. L'Ancien Testament parle très-fréquemment des anges, comme des ministres de Dieu auprès des hommes; et Jésus-Christ confirme par sa doctrine l'autorité de ces affirmations. Non, ce n'étaient pas des génies qui présidaient aux empires, aux cités et aux familles; ce n'étaient pas ces fantômes vagues et indéterminés qui présidaient à la naissance de

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l'homme, et qui veillaient sur lui jusqu'à sa mort : c'étaient des anges, de purs esprits créés pour exécuter les ordres de Dieu auprès des hommes et pour les protéger. Non, il n'y avait pas pour chaque homme, en même temps qu'un bon génie, un autre génie mauvais attaché particuhèrement à lui pour le perdre ; mais ce qui était vrai, c'est que de bons anges avaient été déchus par leur orgueil, et que, malgré leur dégradation et leur châtiment, ils conservaient encore assez de puissance sur les hommes pour les porter au mal. Telle était la vérité rétablie par la doctrine de Jésus-Christ, et qui n'avait rien que d'harmonique avec les antiques traditions.

Une seule chose restait à faire pour compléter l'œuvre doctrinale de Jésus, c'était d'établir une société qui la perpétuât dans son intégrité, sous la direction d'un chef suprême. Abandonnée aux caprices et aux passions de la multitude, la vérité dogmatique eût été bientôt mutilée, et elle se fût perdue, comme aux temps primitifs, dans des traditions légendaires et fabuleuses. Jésus-Christ ne voulut pas que ce chaos se renouvelât. Après avoir institué des sacrements, qui devaient être comme les caractères distinctifs des chrétiens dans le monde, il fit, de tous ses disciples, une grande société, une grande famille, qu'on partagerait plus tard en différents groupes, pour éviter la confusion; et il donna à un seul le commandement suprême de cette institution nouvelle. Il fallait à ce guide souverain une sagesse, une prudence et une force plus qu'humaines pour diriger la barque de la vérité à travers les tempêtes du monde : Jésus-Christ y pourvut en l'investissant de son autorité et de son infaillibilité.

Telle fut, en résumé, la doctrine nouvelle apportée au monde par Jésus-Christ, ou dont il consacra de nouveau la révélation primitive par son autorité. Quant à la manière dont il la produisit, elle était aussi nouvelle que la doctrine elle-même. Jusque-là, en effet, on n'avait pas

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imaginé qu'il fût possible d'imposer une doctrine aux hommes autrement que parla puissance du génie ou par les moyens de la philosophie ; et encore était-ce inutilement qu'on rayait essayé. Depuis Jésus-Christ, on a remplacé les tentatives du génie par celles de la force brutale, et l'on n'a pas beaucoup mieux réussi. Jésus-Christ seul eut assez de confiance dans la vérité et dans la divinité de sa doctrine pour ne l'imposer au monde qu'avec les seules ressources de son autorité personnelle : et il advint que ce que le génie et la philosophie n'avaient pu faire avant lui, que ce que la force des armes avait encore essayé inutilement après lui, il l'opéra, lui, avec la seule autorité de sa parole simpl-e et sans art. Jésus parla au monde : et le monde l'écouta, et le monde se rendit à ses affirmations.

Il est vrai que l'Homme-Dieu ne vit pas le triomphe de sa doctrine pendant qu'il était encore sur la terre ; il fallait le temps pour féconder le germe qu'il y avait déposé ; mais qu'était-ce que le temps pour la vérité qui a devant elle l'éternité ? Ce temps ne fut pas long d'ailleurs. Jésus-Christ avait dit, peu de jours avant sa mort, qu'à peine élevé de terre il entraînerait tout à lui; et sa prophétie ne manqua pas de se réaliser : car, malgré la fureur des persécutions, le monde était chrétien par la doctrine du Christ quelques siècles à peine après sa prédiction.

Au miheu des peuples qui se pressaient sous l'étendard du Sauveur Jésus, une race d'hommes parut que les rehgions antiques ne connaissaient pas, la race des saints. Ces hommes se présentaient dans des situations diverses, mais tous avec un caractère qui leur était commun, l'héroïsme . L'héroïsme dans la défense et la propagation de la vérité, qui faisait les apôtres et les confesseurs ; l'héroïsme dans le sang, qui faisait les martyrs ; enfin l'héroïsme dans la chasteté, qui faisait les vierges. Le chef de l'Eglise fondée par Jésus-Christ ne pouvait

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pas décerner, sur la terre, une couronne spéciale à tous les héros issus de la doctrine chrétienne : ils étaient innombrables. Mais, aux pieds de ceux dont la vertu avait brillé d'une plus vive splendeur, il déposa solennellement la palme de la sainteté et du triomphe public.

Dans cet établissement du culte des saints, il se trouva qu'une satisfaction nouvelle était donnée aux instincts du cœur humain. Dans le paganisme, ainsi que nous Tavons observé, ces instincts s'étaient manifestés par la multiplicité des dieux, qu'on cherchait à rapprocher de plus en plus de l'homme, pour en faire autant d'intermédiaires entre lui et la divinité suprême, qu'on n'osait plus invoquer directement. Maintenant, et quoiqu'il soit en possession de la pure vérité, la tendance du cœur humain est toujours la même. Oui, l'homme se sent encore si misérable en présence de Dieu, malgré ses divines bontés, qu'il réclame toujours des intercesseurs auprès de lui. Ces saints protecteurs, il ne les adore pas, car l'adoration n'est due qu'à Dieu ; mais il les honore, il les glorifie, et il élève à Dieu des temples qui rappellent leur souvenir et leurs noms. De plus, il les représente par des images et des statues qu'il vénère. Ce ne sont pas ses dieux familiers, ni ses dieux paternels ; mais ce sont des protecteurs qu'il charge de ses intérêts auprès de Dieu, et des amis puissants qui lui préparent au ciel sa couronne et son trône.

Et maintenant, voyez-vous cette magnifique échelle qui s'élève depuis l'homme jusqu'à Dieu, en passant par les saints, les anges, la Mère de l'Homme-Dieu et Jésus- Christ lui-même? l'homme, ce microcosr^ie qui résume tout le monde inférieur; Jésus-Christ, l'Homme-Dieu^ qui résume tout le monde des corps , tout le monde des esprits, le ciel et la terre, et qui n'est qu'un seul avec Dieu le Père et l'Esprit-Saint. Sans doute, c'était ce spectacle qui ravissait la grande âme de Paul, lorsqu'il écrivait aux Corinthiens : « Tout vous appartient, et

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TOUS, VOUS appartenez à Jésus-Christ ; mais Jésus-Christ, c'est Dieu (1). »

De l'état actuel des esprits par rapport aux croyances relig-ieuses.

En présence des superstitions du paganisme, nous venons d'exposer sommairement le dogme que Jésus- Christ leur a substitué. Nous avons montré comment il y répondit aux instincts naturels de l'humanité, et comment aussi ce dogme prit possession du monde par la seule force de la vérité qu'il contenait et de l'autorité divine de celui qui le promulguait. Mais la vérité n'est' pas seule la maîtresse du monde ; le mensonge y règne à côté d'elle sous l'impulsion des passions et des faiblesses humaines : et de là une lutte gigantesque, une lutte acharnée, une lutte incessante dans les conditions actuelles de Thumanité.

Depuis l'intronisation de la vérité dans le monde par Jésus-Christ, ce combat s'est engagé dans des circonstances diverses, suivant le motif qui poussait l'erreur contre elle. Mais enfin la vérité triompha toujours ; et aujourd'hui, après dix-huit siècles de lutte, malgré les tentatives de la science et de la philosophie au service de l'orgueil, malgré les assauts plus redoutables encore de la ruse et de la force au service des passions sensuelles, la croix, qui est son étendard, demeure debout et ferme au miheu des révolutions qui bouleversent le monde.

Pour apprécier exactement la prépondérance du dogme chrétien dans la société actuelle, il est nécessaire

(1) Omnia enim vestra sunt : vos autem Christi, Christus autem Dei, (Corinth., cap. iii; vers. 22 et 23.)

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de l'envisager sous un double rapport : d'abord dans sa situation numérique et territoriale, et ensuite dans la foi pratique avec laquelle il est accepté, surtout aux principaux foyers de la civilisation.

Quant à la situation numérique et territoriale, elle se constate par le nombre des Églises particulières dont l'établissement a été nécessité par suite de la propagation de la foi catholique. Or, voici quelle en est la statistique, en dehors des grandes contrées catholiques, telles que la France, l'Autriche, l'Espagne, l'Italie et la Belgique.

En Europe, le dogme catholique dispute les âmes à l'hérésie dans toutes les contrées; il a créé des missions, des paroisses et des diocèses en Angleterre, en Suisse, en Allemagne, en Grèce, en Turquie et dans les Provinces Danubiennes. Il vit et il agit à Londres comme à Genève, à Berlin comme à Gonstantinople, au Pôle Arctique comme dans Edimbourg et dans Athènes.

En Asie, ce dogme combat le paganisme et se propage pareillement en tous lieux. Il est à Jérusalem avant tout, à Jérusalem qui voit affluer de nouveau vers elle les pèlerins d'Occident, plus nombreux depuis vingt ans qu'ils ne l'avaient été pendant trois siècles. On le retrouve aussi à Nazareth, à Damas, à Antioche, à Smyrne, à Beyrouth et dans toutes les Echelles du Levant. Les Indes, la Perse, le Tong-King , la Cochinchine, sont également évangélisés par de nombreuses missions, et voici qu'au cœur de la Chine, à Pékin, il y a maintenant une cathédrale catholique.

En Océanie, les noirs sauvages de la Nouvelle-Guinée, les colonies protestantes de la Hollande, le nouveau monde de l'Australie, les îles à peine connues de la Polynésie, ont aussi leurs missions, comme autant de foyers allumés et qui rayonnent la vérité du dogme catholique.

En Amérique, plas de soixante diocèses sont éclairés de ses lumières : aux États-Unis, dans les anciennes chré-

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tientés françaises du Canada, dans les terres sauvages de l'Arkansas ou de la baie d'Hudson, au Texas et dans la Floride, au Mexique, aux Antilles et dans la Guyane.

En Afrique : Alger, Tunis, Tripoli, Suez et le Caire, les Gallas etl'Abyssinie, le Sénégal, la Nigritie, avec ses cinquante millions de nègres, le Cap de Bonne-Espérance, Madagascar et les Seychelles lui doivent la vérité religieuse, et des légions de missionnaires vont y porter la bonne nouvelle de l'Evangile au péril de leur vie.

Enfin, et pour nous résumer, les hérauts de l'Evangile se sont partagé le monde, et ils sont partout : les Carmes, au Liban ; les Dominicains, à Bagdad ; les Franciscains, au Bengale; les Missionnaires, au Thibet, au Japon, à Siam, dans la Corée et à Tourane ; les Lazaristes, dans le Levant ; les Jésuites, en Chine, à la Jamaïque, aux montagnes Rocheuses ; les Maristes, dans l'Océanie, à la Nouvelle-Calédonie et à la Nouvelle-Zélande; les Picputiens, aux îles Sandwich, à Tahiti, aux Marquises; et les Oblats, en Amérique et en Afrique. Qu'on cherche un point du globe connu et abordable où l'Évangile n'ait « été annoncé : on n'en trouvera point.

Dans cette condition territoriale du dogme catholique, on comprend bien qu'il ne soit pas possible de préciser en même temps sa situation numérique : Dieu seul peut la connaître. Mais ce que nous pouvons affirmer, c'est qu'elle va toujours croissant et qu'elle est actuellement plus considérable qu'elle ne l'avait jamais été.

Ajoutons, après cela, que tout semble se réunir, à notre époque, pour augmenter encore cette situation numérique et territoriale. Aujourd'hui, comme toujours, l'homme s'agite, mais Dieu le mène; et, quand des causes politiques conduisent en Chine, par exemple, les armées réunies de la France et de l'Angleterre , il se trouve , après la victoire , qu'elles ont encore mieux fait les affaires de Dieu que celles de la diplomatie. Hommes de

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génie et de force^, hâtez-vous donc, pour abréger les distances, de canaliser les isthmes, de percer les montagnes et de joindre les continents par des fils conducteurs; mais sachez que vous êtes, vous aussi, avant tout et sans vous en douter, les hérauts de la vérité chrétienne. Oui, quand la vapeur précipitera vers les contrées les plus lointaines vos troupes et les produits de votre industrie, sur les chars et les vaisseaux qui les transporteront, il y aura souvent quelque prêtre ignoré qui ne méditera rien moins que la conquête des âmes. Et quand vous reviendrez vers la patrie, couverts de gloire et chargés d'or, il restera, lui, sur la terre étrangère pour y accomplir son œuvre, et il y parviendra. Nous l'avons constaté déjà : sur tous les points du globe, les missionnaires catholiques ont prêché l'Évangile ; et c'est ainsi que le christianisme a trouvé des auxihaires dans le génie et la science, dans l'industrie et dans la force, et qu'ils sont devenus comme les instruments destinés à propager sa doctrine dans l'univers entier.

Maintenant, si nous considérons la foi pratique avec laquelle le dogme chrétien est accepté, de nos jours, aux foyers principaux de la civilisation, il faut bien le dire, nous n'avons plus la même satisfaction. Grâce à Dieu, il y a toujours, dans toutes les classes, un grand nombre de vrais croyants , et nous n'en sommes plus au temps où le peuple, presque seul, adorait le Christ que méprisaient les grands et qu'insultaient les sages du monde. Mais aussi, est-il une seule classe où l'on ne puisse constater un effrayant dépérissement de la foi ?

Sans doute, les souverains et les princes chrétiens rendent hommage à la religion du Christ; ils en parlent avec respect, et ils l'honorent de leurs recommandations. Mais qu'est-ce donc que cette foi spéculative que l'on dément d'une manière si flagrante dans la pratique ? A part quelques rares exceptions, les gouvernements européens sont-ils vraiment chrétiens? et n'est-ce pas

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plutôt l'indifférence en matière de religion qui préside aux négociations de leur politique comme aux décrets de leur législation? Heureusement pour les peuples, aussi bien que pour ceux qui les gouvernent, au-dessus de ces dispositions, de ces inconséquences et de ces contradictions, il existe toujours des éléments chrétiens qui ne perdent pas leur influence; et ces éléments, soutenus par la doctrine de l'Evangile, sont encore les seuls qui tiennent en équilibre l'autorité des gouvernants et la liberté des peuples. Les souverains le savent bien; et c'est là ce qui explique leur condescendance pour la religion spéculative, alors même qu'ils en violent si manifestement la foi dans l'exercice de leur autorité.

Au commencement de ce siècle, la science était systématiquement hostile à la religion, et toutes ses recherches étaient faites en vue de contredire nos Livres saints. Plus tard, ce fut le contraire, du moins pour plusieurs sciences, telles que l'ethnographie et la géologie. On semblait avoir peur, dans les investigations scientifiques, d'arriver à des conclusions compromettantes pour la religion, et on faisait de la science rehgieuse a "priori. Aujourd'hui, la marche de la science est différente encore, et, nous le dirons sans hésiter, elle est plus rationnelle. Ses recherches se font, en général, avec indépendance, sans prévention, sans aucun parti pris, et dans le but principal d'arriver au vrai dans ses principes et dans ses conclusions. La vérité religieuse ne devrait que gagner à cette manière de procéder dans les sciences, puisque ses conclusions, à elle, sont infaillibles. Malheureusement, il y a des savants qui font exception à la marche actuelle et générale de leurs collaborateurs. Toutes leurs études semblent avoir pour fin de combattre directement la vérité religieuse ; et leurs données scientifiques sont acceptées par une foule de demi-savants. De plus, il en est d'autres dont l'orgueil s'impatiente devant des difficultés inexpliquées

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jusqu'ici : ils ne veulent pas admettre qu'il y ait encore pour eux des secrets dans la nature; et, plutôt que d'attendre une solution du temps ou du progrès, ils se hâtent de conclure, et souvent contre Dieu. Pour ces différentes raisons il y a donc encore beaucoup d'incroyants dans la science, quoique leur nombre semble diminuer.

La philosophie de notre époque est généralement incrédule; et elle s'en fait une gloire. Triste gloire, en vérité, que celle-là ! Le mérite de cette philosophie serait peut-être d'avoir contribué à refouler le matérialisme du siècle dernier, pour mettre en sa place un spiritualisme incertain ; mais nier, au nom de la raison, ce que la plus haute raison avait accepté jusqu'ici, ce n'est pas une gloire; mais opposer aux lumières du Christianisme les obscurités du panthéisme , ce n'est pas une gloire non plus. Et pourtant, nous voyons chaque jour ceux qu'on appelle nos philosophes, se dresser, dans la lice, comme les glorieux agresseurs du Christ; et, quand ils ont réussi à faire autour d'eux un peu de bruit, ils s'empressent de crier victoire, comme si le Galiléen n'avait pas triomphé de tous les philosophes qui les ont précédés ! Aussi sommes-nous parfaitement rassurés sur l'issue du combat ; et, si le sourire était permis dans un si grave sujet, nous souririons, en appliquant à la philosophie de nos jours cette parole d'un de nos philosophes les plus chrétiens et les plus profonds : « Se moquer de la philosophie, c'est vraiment philosopher. » Les hommes de la philosophie sont d'ailleurs en petit nombre dans toutes les sociétés ; et , quand ils sont atteints du mal de l'incrédulité, on sait que ce mal n'est pas contagieux, quelque effort que l'on fasse pour le propager. Laissons donc passer, sans trop nous en émouvoir, leurs promesses et leurs menaces ; et, pour nous servir d'une parole du Maître qu'ils attaquent, « laissons ces morts enterrer leurs morts. »

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SI

Tant que l'histoire ne fut qu'un récit pur et simple des événements passés, non-seulement la Religion n'avait rien à redouter de ses études ; mais elle l'associait même, comme un auxiliaire, dans la grande mission de propager ses vérités. Le principal bénéfice en revenait d'ailleurs à l'histoire elle-même : car le Christianisme, étant à peu près l'histoire du monde entier, éclairait l'histoire profane de ses lumières plus éclatantes. Mais les historiens de nos jours ne se contentent plus de ce rôle trop simple ; l'exemple de quelques historiens anciens, tels qu'Hérodote et Tacite, les a tentés; ils ont voulu se faire aussi les philosophes et les juges de l'histoire, et, comme les maîtres de la philosophie contemporaine, ils sont devenus les adversaires du Christ que l'histoire avait eu l'honneur de défendre jusqu'alors. Sans doute, tous n'ont pas déserté clans cette noble mission : il en est toujours, et des plus célèbres, qui marchent glorieusement à la suite de Bossuet dans la philosophie chrétienne de l'histoire; mais, il faut bien le reconnaître, ceux qui ont mis leur talent au service des passions sont accueilhs avec plus de faveur ; les trahisons de l'histoire ont ravagé dans bien des âmes les vérités de la foi chrétienne !

Après les grands de l'autorité, de la science, de la philosophie et de l'histoire, dont nous venons d'esquisser la physionomie religieuse, il reste encore les grands de la noblesse, les grands de la fortune et le peuple enfin; où en sont-ils, eux aussi, sous le rapport des croyances religieuses?

La noblesse avait payé trop cher son incrédulité du xviii^ siècle, pour ne pas profiter de la leçon. Ses biens perdus, son sang versé dans les horreurs de la révolution, l'ont ramenée généralement soumise et croyante sous la main de Dieu qui l'avait si justement châtiée; et aujourd'hui qu'elle s'est, en partie, relevée de ses ruines, elle persévère sincèrement dans ses pieuses croyances.

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Certes, il y a bien des exceptions, nous le savons, à cette situation générale ; mais, pour preuve que nous avons dit vrai sur l'ensemble, il suffit de constater que c'est à la source des institutions religieuses que la jeune noblesse va maintenant puiser les principes de son éducation. C'est là que la plupart des nobles envoient leurs enfants ; et ils ne le font que parce qu'ils croient euxmêmes à l'efficacité des vérités chrétiennes pour la régénération de la société.

Nous n'en dirons pas autant de ceux que nous appe-

. lions tout à l'heure les grands de la fortune. Cette classe d'enrichis, dans laquelle nous comprenons la bourgeoisie, cette classe, en général, n'est pas religieuse. Je ne m'en étonne pas ; car d'abord elle ignore la religion. Un trop grand nombre de ses maîtres ne lui en ont parlé que pour la dénigrer. Et puis, plus tard, ce

• n'est pas dans ses magasins ni dans ses usines qu'elle apprend à la connaître : elle y a bien autre chose à faire ! Elle n'a, pour s'instruire de la religion, que ses journaux ; et l'on sait ce qu'elle y apprend. D'ailleurs, quand on a dû se priver d'abord ; quand ensuite on possède beaucoup ; quand enfin il n'y a pas, pour modérer la jouissance, ces grands principes qu'on ne puise qu'au foyer de l'Évangile, on est bien tenté de se jeter aveuglément dans les plaisirs des sens; et alors, comment voulez-vous qu'on n'ait pas en horreur une religion qui condamne l'égoïsme et la sensualité? Il y a donc peu de croyants parmi les aristocrates de l'or.

Et le peuple? Ah! le peuple, son nom seul nous émeut ici, car nous en sommes et nous l'aimons : Misereor super turbam. Le peuple a perdu beaucoup de la foi qui faisait son honneur et sa féhcité; mais si l'on a le droit de le lui reprocher, il faut encore l'en plaindre plus vivement. Il est instinctivement religieux, il l'était; et on l'a troublé dans sa foi par des sophismes et surtout par le mauvais exemple; oui, je le répète, il est victime

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encore plus que coupable. Or, voici ce qui est arrivé.

Jusqu'au siècle dernier, avec des passions qui le précipitaient souvent dans de coupables excès, le peuple avait cependant conservé une foi inébranlable. Malgré les trop fréquents scandales qu'ils lui donnaient d'ailleurs, les grands et les riches le fortifiaient pourtant dans ses pieuses croyances: car ces croyances étaient celles de tous. Mais il advint, ainsi que nous l'avons dit, que la noblesse se laissa séduire par l'incrédulité philosophique et littéraire du siècle dernier. Pendant assez longtemps cette gangrène n'exerça ses ravages qu'à la tête du corps social ; mais, peu à peu, elle s'infiltra dans toutes les veines, et elle gagna jusqu'au cœur du peuple. Aujourd'hui, après des opérations douloureuses et sanglantes, la tête est en voie de guérison; mais le cœur, mais tous les autres membres sont toujours bien malades. Pour faire descendre le mal de la tête jusqu'au cœur, il ne fallait que du temps; mais, pour arrêter ses progrès et détourner la mort, le temps seul ne suffit plus; il deviendrait même le complice du mal. Il faut maintenant un travail de réaction, un travail ardent et infatigable, le travail de Dieu et le travail de l'homme. Ce travail s'opère dans les grandes cités, mais le résultat est à peine sensible dans la masse du peuple. A moins de quelque catastrophe qui vienne hâter l'heure du rapprochement et de la réconciliafion, comme autrefois pour la noblesse, il faudra du temps, beaucoup de temps, pour rendre au peuple ses anciennes et rehgieuses croyances.

Toutefois, en parlant comme nous venons de le faire, nous ne voulons pas dire, il s'en faut bien, que le peuple soit aussi malade dans la foi que les autres classes de la société. Sans doute, en dehors des associations religieuses instituées pour lui dans les grandes villes, le peuple y vit généralement dans une désolante impiété et dans une honteuse corruption ; mais cette vie n'est pas celle du peuple travailleur dans toutes les campagnes. Le plus

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grand nombre y croit aux vérités religieuses; et s'il n'est pas toujours conséquenl, dans la pratique, avec ses saintes croyances, il laisse bien voir cependant, au moment de la mort, que sa foi n'était qu'assoupie, mais non pas morte.

Maintenant, si nous avons été juste dans nos appréciations, quelques mots suffiront pour nous résumer. A l'exception de la noblesse, qui n'est plus dans le corps social qu'un membre affaibli, et du peuple qui en est le cœur, parce qu'il est la source intarissable qui alimente sa vie, tous les autres membres sont dévorés plus ou moins par l'incrédulité, depuis la tête jusqu'aux pieds. Mais, tant que le cœur n'a point cessé de battre, tout irrégulières que soient ses pulsations, il y a de la vie, et par conséquent de l'espoir. Espérons donc : l'esprit trompe bien souvent; mais le cœur, quand il est simple, ne trompe jamais.

C/Ouséqueuces de la ]iég:ation tic la divinité de ^ésus-Christ relatiYemeiit au doj^me.

Pendant que je m'entretenais en moi-même de ces regrets et de ces espérances, tout près de moi, une voix se fît entendre, d'abord faible et timide, puis ensuite plus forte et plus hardie; et cette voix disait : « Il n'y a pas d'Emmanuel, Dieu n'est pas descendu sur la terre; non, Jésus n'est pas Dieu!... » Tant que cette voix demeura sans écho, elle n'attrista mon âme que comme le cri d'un insensé qni se perdrait au bruit du vent. Mais, peu à peu, d'autres voix se joignirent à la première que j'avais entendue, et toutes ensemble répétaient ces paroles : « Il n'y a pas d'Emmanuel; non, Jésus n'est pas Dieu! »

Et, parmi ceux qui entendaient le bruit confus de

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ces voix, les uns passaient avec indifférence, allant à leurs plaisirs ou à leurs affaires ; d'autres souriaient d'un sourire moqueur; d'autres encore applaudissaient comme à la proclamation d'un triomphe; mais le plus grand nombre demeurait saisi de stupeur.

Pour moi, je sentais mon âme oppressée comme dans un rêve douloureux. Il n'y a pas d'Emmanuel! Jésus-Christ n'est pas Dieu ! me disais-je en moimême; et, par conséquent, je ne sais plus rien de la vie intime de Dieu, puisque je ne la connaissais que par celui que je croyais l'Homme-Dieu, l'Emmanuel, et que les hommes ne peuvent m'en rien dire.

Il n'y a pas d'Emmanuel, Jésus-Christ n'est pas Dieu! Et, par conséquent, la Trinité n'est plus seulement un mystère pour mon intelhgence, c'est une obscurité sans aucune lumière, c'est la nuit; ou bien ce n'est qu'une conception métaphysique éclose d'une imagination sans guide et sans autorité. La Trinité n'est plus un dogme, ce n'est plus une vérité!

Il n'y a pas d'Emmanuel, Jésus-Christ n'est pas Dieu ! Et, par conséquent, il n'est pas vrai que Dieu se soit incarné; l'homme est condamné à vivre et à mourir dans le tourment du désir instinctif de voir Dieu, sans le voir jamais ; de s'entretenir avec Dieu, sans le pouvoir jamais. L'Incarnation divine n'est plus un dogme, ce n'est plus une vérité!

Il n'y a pas d'Emmanuel, Jésus-Christ n'est pas Dieu! Et, par conséquent, celui qui est mort sur la croix, ce n'était pas un Dieu; son sacrifice pour le salut des hommes n'avait qu'une valeur humaine et insuffisante; et, par conséquent encore, mon âme demeure chargée de toutes ses fautes, de sa faute originelle, de toutes les fautes volontaires et personnelles qui l'ont suivie; et ces fautes sont à jamais inexpiables. La Rédemption n'est plus un dogme, ce n'est pas une vérité !

Il n'y a pas d'Emmanuel, Jésus-Christ n'est pas

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Dieu! Et, par conséquent, ce que je reçois dans la communion, non-seulement ce n'est pas la substance réelle d'un Dieu caché sous les apparences du pain, mais ce n'en est même pas l'image ni la représentation véritable; c'est un mensonge, sans fondement. Ce n'est pas un Dieu que je m'assimile, comme mon cœur le voudrait dans le transport de son amour; ce n'est qu'un pain trompeur. L'Eucharistie n'est plus un dogme, ce n'est pas une vérité !

Il n'y a pas d'Emmanuel, Jésus-Christ n'est pas Dieu ! Et, par conséquent, Marie n'est pas la mère de Dieu ni la mère des hommes ; la parole de Jésus sur la croix n'était qu'un vain mot pour l'humanité; non, il n'y a plus de mère qui puisse s'interposer entre Dieu et les hommes pécheurs : la divine maternité de Marie n'est plus un dogme, ce n'est pas une vérité!

Il n'y a pas d'Emmanuel, Jésus-Christ n'est pas Dieu! Et, par conséquent, l'Église, qui ne tient que de Jésus-Christ son autorité et son infaillibilité, l'Éghse n'est plus maintenant qu'une institution purement humaine, usurpatrice de son autorité et trompeuse dans son infaillibihté. L'institution divine de l'Église par Jésus- Christ n'est plus un dogme, ce n'est pas une vérité !

Il n'y a pas d'Emmanuel, Jésus-Christ n'est pas Dieu ! Et, par conséquent, ce n étaient que des aveugles et des hallucinés ces hommes que nous appelons des saints, et dont la sainteté ne reposait que sur la divinité de Jésus- Christ. La croyance qu'ils intercèdent auprès de Dieu en notre faveur est sans aucun fondement. Le culte des saints n'est plus un dogme, ce n'est pas une vérité !

Il n'y a pas d'Emmanuel, Jésus-Christ n'est pas Dieu ! Et, par conséquent, quand le monde a cru, depuis dixhuit cents ans, aux dogmes de la Trinité, de l'Incarnation, de la Rédemption et de la présence réelle au sacrement de l'Eucharistie ; quand il a cru à la divine maternité de la Yierge Marie, à l'autorité de l'Éghse et à l'in-

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tercession des saints ; quand le monde a cru à ces dogmes qu'il estimait des vérités divines et révélées, il s'est trompé ! Quand il les croit maintenant encore, il se trompe! Et, par conséquent, le Christianisme tout entier, c'est-à-dire, non-seulement le Catholicisme , mais le protestantisme chrétien, avec toutes ses sectes ; mais la religion grecque, avec tous ses rites; tout le Christianisme enfin, qui repose sur Ja divinité de Jésus-Christ, s'écroule par la base, il est faux, et tout le monde s'y est trom.pé depuis dix-huit siècles et s'y trompe encore maintenant ! Et Dieu, s'il existait dans cette hypothèse, aurait laissé croupir le genre humain dans la bonne foi de cette universelle erreur, de cette universelle idolâtrie 1 Que deviendrait donc sa Providence?

Il n'y a pas d'Emmanuel, Jésus-Christ n'est pas Dieu! ... Au bruit confus de ces paroles, toutes les vérités du Christianisme tombaient sur mon âme accablée comme autant de grandes ruines. Le chaos s'y faisait, la nuit s'obscurcissait de plus en plus,- les astres se détachaient de la voûte des cieux. Autrefois, le monde était pour moi comme un temple immense et magnifique élevé à la gloire de son Créateur ; maintenant, ce temple était dépouillé de tous ses ornements , il était sombre et froid : ce n'était plus un temple, c'était un tombeau !

Heureusement, cette horrible vision n'était qu'un rêve! Bientôt, de tous les points du monde, des miUiers de voix s'élevèrent harmonieusement en l'honneur de l'Homme-Dieu. Ces voix composaient un magnifique concert qui faisait tressaillir l'univers tout entier; et, dans ce concert, la voix des blasphémateurs ne se faisait plus entendre que comme les cris sinistres de l'orfraie dans l'harmonie des vagues.

Et maintenant, je reviens cependant, par la pensée, vers ces ruines accumulées sur l'âme humaine par la négation de la divinité de Jésus-Christ ; et je me demande tout d'abord : Serait-il donc possible que jamais

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l'homme pût rien faire de semblable ? — Oh ! non, cela n'est pas possible !

En 1831, après le pillage et la destruction de l'archevêché de Paris, quelques émeutiers, armés de pioches, se dirigèrent vers Notre-Dame; et, s'attaquant d'abord aux masses de pierre qui se trouvaient à leur portée sur la façade, ils s'efforçaient de démolir. Un passant qui les regardait ne put s'empêcher de leur faire observer, en souriant, qu'ils s'y prenaient mal, qu'ils ne parviendraient jamais à renverser la cathédrale en l'entamant par son milieu, et que, d'ailleurs, fussent-ils capables de réussir de cette manière, ils seraient eux-mêmes écrasés sous les ruines. Les démolisseurs finirent par comprendre, et ils se retirèrent honteux de leur impuissance et de leur stupidité.

Est-ce que nous n'assistons pas à quelque chose de semblable ? Armés de la philosophie, de l'histoire, de la science, de la critique, comme d'autant de pioches destructives, des démolisseurs se présentent au cœur du Christianisme, et ils s'efforcent d'en arracher la pierre qui fait la base de l'édifice, la divinité de Jésus-Christ. Insensés que vous êtes ! ni vous non plus, vous n'y parviendrez jamais : tant d'autres sont morts à la peine avant vous ! Seulement, prenez garde : car le moindre débri que vous ferez tomber vous menace vous-mêmes, et il suffira pour vous écraser tous.

La ruine totale du dogme chrétien par la négation de la divinité de Jésus-Christ n'est pas possible dans ce monde, parce que ce dogme repose sur l'éternité et rinfailhbilité de Dieu lui-même, indépendamment des racines profondes qu'il a prises au cœur du genre . humain. Mais, nous l'avons dit déjà, une destruction locale, partielle et passagère est en la puissance de l'homme ; il l'a plusieurs fois accomplie pour le malheur de ceux qui ont pris part à son œuvre ; et cette calamité pourrait encore se reproduire à notre époque.

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Alors voici ce qui se passe dans les intelligences dépossédées de la croyance à la divinité de Jésus-Christ. Le vide s'y fait, mais un vide affreux que rien ne peut combler. L'intelligence, excitée par des aspirations sans fin vers la vérité, va se heurter contre le doute et contre la négation, pour retomber ensuite sur elle-même dans un complet découragement. Le cœur, pressé par des instincts qui le soulèvent vers un monde supérieur, n'y trouve plus rien qu'une amère déception.

Avant tout, il faut à l'intelligence une notion vraie de Dieu : car il ne lui suffit pas de savoir qu'il existe. Qu'est-ce donc que Dieu ? Les philosophes ne peuvent pas s'entendre pour me répondre ; ma raison, d'ailleurs, ne s'élève pas jusqu'à l'essence divine. Je ne sais pas !

Dieu habite les profondeurs de son éternité ; il y a, entre lui et moi, une distance infinie, et par conséquent infranchissable. Quand j'aspire à communiquer avec Dieu, comment donc pourrai-je y parvenir jamais? Dieu daignera-t-il s'abaisser jusqu'à moi'/ ou bien daignerat-il m'élever jusqu'à lui ? Ce rapprochement est-il vraiment possible ? Je ne sais pas !

Il y a, dans ma nature, des abaissements et des élévations qui se contredisent ; d'où vient donc cette contradiction ? Je ne sais pas !

Je sens, dans ma conscience, non-seulement des misères et des faiblesses, je sens des fautes aussi. Ces fautes font encore plus qu'éloigner la distance qui me séparait déjà de la divinité, elles font de Dieu un juge et un vengeur. Et pourtant, j'ai besoin d'aimer Dieu et de m'en sentir aimé ! Gomment donc satisfaire à sa justice, et comment apaiser sa colère ? Je ne sais pas !

Au fond de mon cœur, il y a encore quelque chose de plus que le besoin de voir Dieu et de l'aimer ; il y a le besoin de m'identifier avec lui par l'amour. C'est Dieu luimême qui m'a doué de cet instinct; mais comment serat-il possible de lui donner satisfaction? Je ne sais pas !

L'infirmité humaine réclame auprès de Dieu des auxiliaires et des intercesseurs : elle demande une mère d'abord, une mère puissante dans le ciel, et qui couvre de sa tendresse et de son dévouement les faiblesses et les plaies de ses enfants. La déchéance de l'homme appelle encore, entre la grandeur de Dieu et sa bassesse, d'autres intercesseurs qui aient été des hommes comme lui, et qui se soient élevés par leurs vertus jusqu'au pied du trône de la divinité. Le paganisme lui-même avait essayé de répondre à ces aspirations par l'apothéose de ses demi-dieux; mais nous, maintenant, de quelle manière nous sera-t-il donné de les satisfaire ? Je ne sais pas !

Dieu n'est pas visible à l'homme sous une forme humaine qui s'exprime extérieurement. Il ne répond point par des paroles à ses questions et à ses doutes. Et pourtant, l'homme a souvent besoin d'une réponse extérieure qui fixe son intelhgence et qui règle son cœur ; et, puisque Dieu n'est pas là pour lui répondre sous une forme sensible, il lui faut une autorité visible qui lui représente l'autorité divine. Mais où la trouvera-t-il, cette autorité? Je ne sais pas!

Non, du moment où Jésus-Christ ne garantit plus par sa divinité la solution qu'il a donnée à toutes ces grandes questions, elles demeurent sans réponse, et je ne sais plus rien. Autrefois, sur une parole que j'estimais divine, j'étais en possession de la vérité sur tous ces graves problèmes de la vie humaine; maintenant, je n'y trouve plus que ténèbres et que doute, si Jésus-Christ n'est pas Dieu : car alors, qui peut me garantir que je ne suis pas trompé?

Réduit à cette extrémité, je suis comme cet homme dont le génie de Pascal a tracé un si effrayant tableau. « Je ne sais qui m'a mis au monde, ni ce que c'est que le monde, ni que moi-même. Je suis dans une ignorance terrible de toutes ces choses. Je ne

sais ce que c'est que mon corps, que mes sens, que mon âme, et cette partie même de moi qui pense ce que je dis, qui fait réflexion sur tout et sur ellemême, et ne se connaît non plus que le reste. Je vois ces effroyables espaces de l'univers qui m'enferment, et je me trouve attaché à un coin de cette vaste étendue, sans que je sache pourquoi je suis plutôt placé en ce lieu qu'en un autre ; ni pourquoi ce peu de temps qui m'est donné à vivre m'est assigné à ce point plutôt qu'à un autre de toute 1 éternité qui m'a précédé et de toute celle qui me suit. Je ne vois que des infinités de toutes parts, qui m'enferment comme un atome, et comme une ombre qui ne dure qu'un instant sans retour. Tout ce que je connais est que je dois bientôt mourir ; mais ce que j'ignore le plus est cette mort même que je ne saurais éviter.

« Gomme je ne sais d'où je viens, aussi je ne sais où je vais; et je sais seulement qu'en sortant de ce monde, je tombe pour jamais, ou dans le néant, ou dans les mains d'un Dieu irrité, sans savoir à laquelle de ces deux conditions je dois être éternellement en partage. Voilà mon état, plein de misère, de faiblesse, d'obscurité. »

Qu'un homme, que quelques hommes puissent renoncer aux pleines lumières du Christianisme pour se jeter aveuglément dans l'ignorance et dans le scepticisme, on le comprend dans une certaine mesure ; mais ce qui ne peut s'expliquer, c'est que des peuples se laissent insensiblement tomber dans cet abîme. Et pourtant, ce phénomène s'est vu; et maintenant, au milieu de nous, il s'opère encore sur un grand nombre d'intelligences cultivées.

Encore, si ceux qui ravagent dans les âmes les vérités chrétiennes, pouvaient du moins les remplacer, en compensation, par quelques théories consolantes ! Mais comment en auraient-ils la prétention avec des

systèmes arbitraires et sans autorité? Gomment le pourraient-ils avec leur métaphysique à peine intelligible? Ce n'est pas avec le panthéisme qu'on remplace le dogme de la Trinité sainte. Ce n'est pas avec les élucubrations du rationahsme que l'on peut consoler les âmes dépossédées des dogmes de rincarnation et de la Rédemption ; et le symbole du matérialisme doit paraître bien triste, après le culte de l'Eucharistie, de la Yierge Marie et des Saints! Il est vrai que les dogmes chrétiens sont des mystères, mais ce sont les mystères de Dieu ; et voici qu'on essaye de les renverser pour y substituer les mystères de l'homme ! Oui : car, au fond, le panthéisme et le rationalisme sont hérissés de mystères. Que ceux qui voudraient les imposer au monde se présentent donc avec une autorité et une sainteté au moins égales à celles de l'Auteur du Christianisme ; et s'ils ne sont euxmêmes que des hommes sans mission, des hommes qui ne relèvent que de leurs prétentions et de leur orgueil, que nous importent leurs vaines spéculations ? Arrière ! nous les repoussons de toute l'indépendance de notre âme : car, aussi bien, nous le savons, quand on ne sème que le vent, la seule chose que l'on puisse attendre, aux jours de la moisson, c'est la tempête.

Malgré les larges brèches faites à la foi chrétienne dans les différentes classes de notre société, nous le répétons avec confiance : Oui, cette foi vit toujours, et elle ne cesse de dominer tous les systèmes et toutes les opinions qui s'agitent dans le monde. Mais si la • partie saine qui la possède , venait à l'abjurer, il faut bien qu'on le sache, la première conséquence qui résulterait de la négation de la divinité de Jésus-Christ, ce serait la ruine de tous les dogmes.

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Du culte ayant le cbristianisme.

Un des faits les plus universels que l'on constate invariablement dans les religions de tous les temps et de tous les peuples, c'est le sacrifice. Ouvrez l'histoire; et partout et toujours vous trouvez un autel, une victime et un prêtre.

Un prêtre d'abord, sacerdos, c'est-à-dire un homme qui donne les choses sacrées ; un homme pris du milieu des autres hommes, et qui cependant n'est pas confondu avec la multitude ; un homme qui est l'ambassadeur de Dieu auprès de l'humanité; un homme enfin doublement consacré, et par des rites mystérieux qui lui donnent droit sur les choses saintes, et par l'estime et la confiance publiques qui l'élèvent au-dessus de ce qu'il y a de plus élevé dans le monde. Quel homme que le prêtre ! et, si ce n'est pas Dieu qui l'a. donné à la terre, qu'on dise donc quelle est la pensée humaine qui pouvait le créer?

Le prêtre est avant tout un sacrificateur; il lui faut des victimes. Rien n'est assez grand, ni assez beau, ni assez pur, ni assez précieux pour lui. Les prémices doivent lui appartenir; et, dans ce qu'il y a de plus utile et

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déplus agréable pour l'homme, on lui donne le droit de choisir, pour la divinité qu'il sert ou pour lui-même, ce qu'il juge meilleur. On ne lui refusera pas même le sang humain , lorsque , dans son fanatisme , il aura déclaré que la divinité l'exige.

Quant à l'autel, il variera suivant les conditions des peuples au milieu desquels il s'élève ; mais qu'il soit en terre, en pierre, en marbre, en argent o u en or, on le verra toujours, attendant sa victime et le prêtre qui doit la sacrifier.

Or, quatre grandes pensées se retrouvent constamment sous le fait universel du sacrifice. Il y a l'adoration d'abord, la reconnaissance du souverain domaine de Dieu, s' exprimant par l'immolation des créatures qui lui sont sacrifiées. Il y a ensuite l'action de grâces, pour les bienfaits dont les hommes se reconnaissent redevables envers la divinité. Puis l'impétration, qui sollicite de nouvelles faveurs. Enfin, il y a, plus manifestement encore, l'expiation. L'humanité se sent tellement coupable dans sa conscience que, partout et toujours, elle s'est efi'orcée d'apaiser Dieu à force de sacrifices; et, ce qu'il y a d'étrange, en dehors du Christianisme qui l'explique, c'est que, partout et toujours aussi, elle a cru que le sang était nécessaire à la réparation.

A ces quatre points de vue de l'adoration, de l'action de grâces, de l'impétration et de l'expiation, le sacrifice résume le culte de toutes les rehgions. Tous leurs rites et toutes leurs liturgies n'en sont que l'expression, l'interprétation ou le développement ; en sorte que l'on peut dire avec vérité que le sacrifice a été la rehgion de tous les temps et de tous les peuples.

Du reste, le sacrifice a revêtu des formes bien multiples, et parfois bien bizarres. Tout en conservant les idées fondamentales qui le justifiaient dans les instincts religieux de l'humanité, il donnait lieu souvent aux cultes les plus extravagants, les plus immoraux, et

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quelquefois même les plus cruels. A part le peuple juif, dont le culte émanait d'une révélation positive et directe, et dont les rites furent immédiatement et invariablement fixés, il semble que tous les autres peuples se sentaient travaillés du besoin de modifier le culte qu'ils tenaient de leurs ancêtres; leur idéal du sacrifice n'y trouvait pas sa complète satisfaction, et ils cherchaient quelque autre manière qui fût plus en harmonie avec leur nature particulière, leur chmat et le degré de leur civilisation. Plus de trois mille ans S'écoulèrent dans ces tentatives infructueuses ; de même qu'on avait adoré toutes les créatures, on avait aussi sacrifié toutes celles qui sont au pouvoir de l'homme ; le sang surtout avait coulé à flots sur les autels ; et cependant le prêtre cherchait toujours quelque nouvelle victime à sacrifier.

L'état du culte dans le monde romain, à l'époque oii Jésus-Christ y apparut, était certainement l'efî'ort suprême du génie religieux des nations pour arriver au plus parfait; voyons donc ce qu'il avait produit.

Deux classes de prêtres bien distinctes s y partageaient le sacerdoce : c'était d'abord la classe des Pontifes (i), ministres des dieux en général, et des Flamines, ministres de quelque divinité particulière; et en second lieu, la classe des Augures et des Aruspices, établis pour prédire l'avenir par l'observation des présages.

Ces deux classes de prêtres se divisaient en plusieurs collèges sacerdotaux chargés chacun d'une partie spéciale du culte ; mais l'inspection générale en appartenait au Sénat, qui veillait à la conservation des anciens

(1) Le nom de Pontife est d'origine romaine. Il vient, suivant les uns, de ce que les prêtres sont principalement destinés au service des dieux toutpuissants, en latin, potentes. Suivant d'autres , il vient de la charge qu'ils avaient d'entretenir un certain pont de bois conduisant au Janicule, oîi ils allaient^ chaque année , ofiFrir en grande pompe im ancien sacrifice symbolique.

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rites, prononçait souverainement sur l'admission ou le rejet des nouveaux cultes que l'on proposait d'établir, et ordonnait toutes les cérémonies religieuses extraordinaires. L'esprit de cette surveillance était éminemment politique : les Romains pensaient que, par l'introduction de nouvelles divinités , on engageait les citoyens à suivre des lois étrangères, ce qui devenait une source de séditions et de révoltes.

Ministres inviolables de la divinité, les Pontifes étaient respectés à l'égal des magistrats, dont ils portaient le costume. A leur tête se trouvait le Pontife Maxime, suprême arbitre de toutes les cérémonies religieuses. C'était lui qui réglait le culte public, qui faisait les principaux sacrifices, et qui présidait à l'accomplissement des vœux religieux concernant la République. C'était aussi de lui que relevaient tous les prêtres en général, et c'était lui, enfin, qui donnait l'inauguration à tous les sacerdoces.

L'empereur Auguste voulut être Pontife Maxime, et cette haute dignité passa à ses successeurs comme un des privilèges du chef de l'empire. Elle revenait ainsi au principe de son institution : car Romulus s'était réservé le pouvoir de régler tout ce qui concernait le culte des dieux, et Numa s'était établi lui-même Pontife Maxime.

Avec les Pontifes, il y avait les Augures et les Aruspices. On n'entreprenait aucune affaire publique un peu importante sans consulter préalablement la volonté des dieux, par le moyen de certaines pratiques sacrées que l'on nommait augures et aruspices. Les augures se prenaient d'après les chants des oiseaux, et les aruspices d'après l'observation de leur vol. On nom^ mait encore augure ou aruspice, par extension, une troisième manière de consulter les volontés célestes, et qui consistait dans l'inspection des entrailles des animaux que l'on immolait. Or, ces consultations divins-

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toires étaient pratiquées par deux ordres de prêtres, nommés Augures et Aruspices.

Quand on pense que la guerre, la paix, l'élection des magistrats, les lois et souvent l'administration de la justice dépendaient des Comices du peuple ; que les Augures avaient droit d'empêcher ou de dissoudre ces assemblées, en déclarant qu'elles ne paraissaient pas agréables aux dieux; que leur influence allait jusqu'à faire abdiquer des magistrats en fonctions, en dénonçant simplement leur élection comme vicieuse dans son origine, on peut dire que les Augures étaient comme les rois de la république; d'autant mieux qu'à ce pouvoir si étendu ils joignaient le privilège de l'inamovibilité.

Les Aruspices n'appartenaient réellement pas à la hiérarchie religieuse proprement dite; c'étaient plutôt des prêtres libres, étrangers pour la plupart, et beaucoup moins considérés que les Augures. Ils avaient pour fonctions de prédire l'avenir d'après des événements ou des phénomènes, ou bien ils allaient en chercher la révélation dans les entrailles fumantes des victimes.

Dans cette organisation sacerdotale, les sacrifices étaient la partie la plus considérable du culte. Il y avait d'abord les sacrifices pubhcs ou populaires, qui étaient faits par tous les citoyens. Puis venaient les sacrifices particuliers, ou Gentilices, ainsi nommés parce qu'ils composaient le culte de chaque race, gens. Toutes les races n'en avaient pas ; mais celles qui en possédaient étaient obligées de les conserver à perpétuité. Le chef de la race en était chargé, et les Pontifes veillaient à ce qu'ils ne fussent pas néghgés. A la mort du père de famille, cette charge tombait sur son héritier le plus proche, et le sacrifice ne s'éteignait qu'à l'extinction de toute la race qui l'avait fondé. Enfin, on célébrait des sacrifices étrangers, mais seulement pour les dieux étrangers dont les Romains avaient importé le culte chez eux^ et que le Sénat avait approuvé.

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L'esprit religieux avait rendu les sacrifices trèsfréquents dans le monde païen. On les distinguait en sacrifices de propitiation, d'expiation et de gratitude; ce que l'on désignait par les deux mots sacrificare et litare, dont le premier s'employait pour exprimer les sacrifices d'expiation, et le second pour ceux de propitiation et de gratitude .

Les Supplications étaient des actions de grâces, des prières publiques, suivies de sacrifices, que l'on faisait solennellement aux dieux, soit pour se les rendre propices, soit pour les remercier de quelque faveur publique, soit enfin pour détourner leur colère, manifestée par quelque prodige ou quelque fléau. Les citoyens pratiquaient aussi ce que l'on pourrait appeler des supplications privées. Quand ils voulaient implorer quelque faveur de la bonté des dieux, ils écrivaient leurs vœux sur des tablettes de cire, et ils allaient les coller simplement aux genoux de la divinité dont ils réclamaient la bienveillance.

Un autre moyen d'apaiser la colère des dieux, c'étaient les Lectisternes , c'est-à-dire des festins propitiatoires que l'on servait à des dieux couchés sur des lits. On y conservait une grande simplicité, tant pour les mets que pour l'ameublement. Ces cérémonies étaient publiques, et toutes les classes du peuple venaient, une couronne sur la tête et une branche de laurier à la main, faire de pieuses processions devant les PulvinareSj ou lits des dieux. En passant devant ces coussins sacrés, ils y jetaient leurs couronnes, et l'on voyait des femmes pousser la dévotion jusqu'à balayer de leurs cheveux l'autel et le pavé du temple.

Parmi les prescriptions religieuses ordonnées par les Pontifes, il y avait encore les Amhurhiales , sacrifices expiatoires ainsi nommés parce qu'ils commençaient par une procession autour de la ville. Les citoyens en entouraient les murs, et ils les purifiaient par des

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lustrations, sous la direction des pontifes. Ensuite, la procession suivait à pas lents les détours de l'enceinte, et elle venait s'arrêter devant un autel où les Aruspices immolaient un bœuf ou d'autres victimes.

Les Ambarvales étaient des sacrifices pour la lustration des champs, comme les Amburhiales pour celle de la ville. Ils étaient propitiatoires, et consacrés à Gérés, déesse des moissons, et à Mars, qui présidait au renouvellement de la nature. Cette fête revenait tous les ans, à l'époque où la germination commence. Chaque père de famille y présidait avec Tautorité sacerdotale; car la cérémonie se célébrait en tant de lieux à la fois que les pontifes n'auraient pu y suffire. C'était un jour de férié complète, non-seulement pour les hommes, mais pour les animaux qui partageaient leurs travaux champêtres, et que l'on couronnait de fleurs.

Enfin on célébrait les Terminales, la fête des bornes, ou plutôt du dieu Terme, gardien des limites des champs. Les bornes servaient d'autels; et, conformément aux rites primitifs , qui défendaient de souiller ces pierres du sang d'aucun animal, on se contentait ordinairement d'offrir de larges gâteaux de froment, des grainS;, des fruits et des rayons de miel.

Les sacrifices dont nous avons parlé jusqu'ici étaient des sacrifices publics ; mais il y en avait beaucoup d'autres qui se faisaient dans l'intérieur des familles; les sacrifices aux Lares et aux Pénates, par exemple. Le culte des Lares et des Pénates privés était en harmonie avec le rang modeste qu'ils occupaient; rien de plus simple et de moins dispendieux ; des libations de vin pur, quelques grains d'encens, les prémices du festin , de petites couronnes de fleurs , des gâteaux , des fruits : telles étaient les offrandes qu'on leur présentait le plus souvent. De toutes les divinités, les Lares et les Pénates étaient les plus fréquemment honorées. Gela se conçoit, on les avait sous la main; et tous les

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souhaits, tous les désirs qui tourmentent la vie, leur étaient immédiatement communiqués. Seulement, la vigilance était une qualité requise de leur part. Les Lares suspects de négligence étaient exposés à la colère des individus qui les avaient choisis pour protecteurs. S'il arrivait quelque malheur aux protégés, ceux-ci éclataient en reproches amers contre les petits dieux, et quelquefois ils perdaient le respect jusqu'à les mettre en gage, et même jusqu'à les vendre.

Quelle que fût la pompe avec laquelle on célébrât les sacrifices publics que nous avons rappelés précédemment, ce n'étaient pas encore les grands sacrifices : ceux-ci ne se faisaient qu'au Gapitole de Rome, parce que ce lieu, étant regardé comme la demeure du roi du ciel sur la terre, était aussi considéré comme le centre du culte universel. Or, voici comment se pratiquaient ces sacrifices. Le cortège qui devait y prendre part se dirigeait en procession de la maison du roi des sacrifices vers le Gapitole. Un héraut sacerdotal marchait en tête, recommandant de temps en temps l'attention et le silence, et invitant les gens de métier à suspendre leur travail. Dix grandes victimes venaient ensuite : c'étaient des bœufs et des vaches magnifiques et d'une éclatante blancheur. Ils avaient les cornes dorées, le front orné de festons, de fleurs et de bandelettes , et le corps ceint par le milieu d'une large bande d'étofî'e à franges. Un Victimaire, nu jusqu'à la ceinture, conduisait chaque animal , en le tenant de la main droite et portant à la gauche une petite hache ou un maillet. Après lui venaient les Cultraires et les Popes, autres ministres du sacrifice, vêtus comme les Yictimaires et portant à la ceinture un grosse gaine garnie de plusieurs couteaux. De jeunes enfants portaient un vase d'eau lustrale, avec un aspersoir et un cofîret plein de farine et de sel, pour consacrer les victimes. Les joueurs de flûte s'avançaient à leur suite.

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Enfin les prêtres paraissaient : c'étaient les Pontifes , les Collèges sacerdotaux , les divers Flamines et les Vestales, dont nous parlerons plus tard. Ils tenaient à la main des baguettes pour faire écarter la foule sur leur passage, et ils étaient couronnés de rameaux de chêne.

En avant du portique du temple s'élevait l'autel des sacrifices : car jamais on n'immolait dans Tintérieur. Les prêtres n'y entraient qu'un instant avant de commencer le sacrifice, ils y adoraient Jupiter le roi des dieux; puis ils retournaient aussitôt vers la porte, où ils s'asseyaient pour se recueillir et prier à voix basse. Du reste, ils avaient, ainsi que tous les assistants, la tête voilée d'un pan de leur toge, afin que rien ne pût les distraire du sacrifice qui allait être ofl'ert.

Après quelques instants, un prêtre se levait en s'écriant : Que les langues soient captives ! Il allait ensuite se placer près de l'autel des sacrifices, où il se purifiait les mains. Aussitôt les Popes venaient présenter les victimes à l'autel. Le prêtre aspergeait chacune d'elles avec l'eau lustrale, et lui jetait sur la tête un peu de farine et de sel. Alors, il prenait un des couteaux, et en dirigeait obhquement la lame depuis le front jusqu'à la queue de la victime. Il arrachait à l'animal une petite touff'e des plus longs poils, qu'il jetait sur un brasier ; puis il faisait des libations de vin sur son front, en prononçant une formule de consécration. A chaque consécration, il disait le nom du dieu auquel s'adressait le sacrifice, et un joueur de flûte faisait entendre quelques accords. Après les consécrations, un Pope s'approchait de la victime, prenait les ordres du prêtre et frappait violemment de son maillet l'animal à la tempe. Aussitôt les Gultraires se jetaient sur la victime, achevaient de la renverser et l'égorgeaient. Le sang était recueilli dans des patères , et le prêtre en faisait des libations sur les flammes de l'autel des sacrifices. Les Jécuaires ouvraient le corps de la victime, et après que

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les Augures avaient reconnu l'étal des entrailles, ils les dépeçaient , mettaient dans des corbeilles les extrémités et le cœur, les saupoudraient de farine d'orge et les présentaient au Flamine. Ce dernier les faisait brûler dans les flammes sacrées, en les arrosant de vin et d'huile. Pendant cette cérémonie, un flûtiste, debout près de l'autel, ne cessait de jouer de son instrument. Enfin, le sacrificateur terminait par une invocation à Testa, et il annonçait la fin du sacrifice en disant aux assistants qu'ils pouvaient se retirer.

Dans ces sacrifices, les prêtres et les assistants étaient habillés de blanc; la pureté extérieure était de rigueur, et un sacrificateur qui se serait présenté avec un habit soit taché, soit déchiré, aurait commis un sacrilège. La pureté de la personne n'était pas moins recommandée : il fallait avoir observé , dès la veille , la plus rigoureuse chasteté ; et voilà aussi pourquoi on se lavait les mains avant de sacrifier.

Les cérémonies (1) du sacrifice avaient toutes leur raison et leur signification.. Ainsi, on réclamait le silence, pour que le sacrifice ne fût interrompu par le bruit d'aucune mauvaise parole. Les ablutions et les aspersions avaient pour but de purifier de plus en plus les sacrificateurs et les victimes. Avant de frapper ces victimes, on répandait sur leur front de la farine de froment, parce que c'était le plus ancien et le plus précieux des biens accordés à l'homme. Le sel y était employé comme le symbole de la pureté de l'âme. C'était proprement l'immolation, mola (meule), parce que le blé dont on se servait alors était moulu. Quant au vin qu'on employait pour les libations, il devait être parfai-

(1) Voici l'étymologie de ce mot cérémonie. Lors de la prise de Rome par les Gaulois, les habitants de Céré offrirent asile aux Vestales et aux Flamines, qui emportaient les objets du culte. En mémoire de cette généreuse hospitalité, on donna désormais aux rites sacrés le nom de cérémonie, parce que les habitants de Céré les avaient respectés pendant les malheurs de la république, comme au temps de sa prospérité.

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tement pur de toute souillure et de tout mélange. C'était aussi une prescription des rites sacrés de se tourner vers Torient pour faire le sacrifice, et cette position était également celle des temples quand rien ne s'y opposait. La statue du sanctuaire regardait vers le couchant, afin que ceux qui se présentaient devant elle fussent tournés vers l'orient. Enfin, on jouait de la flûte pendant le sacrifice, afin qu'aucune parole funeste ne vînt troubler le sacrificateur; et c'était aussi pour éviter les distractions qu'il se voilait la tête. :

L'observation de tous les rites était si rigoureusement requise, que deux Flamines des plus nobles familles de Rome furent déposés pour y avoir manqué dans quelques détails. Il arrivait souvent que l'on recommençait des sacrifices, lorsque, par négligence ou par hasard, on avait omis quelques-unes des cérémonies prescrites par la tradition.

Quant aux victimes, il y en avait de deux sortes : les victimes proprement dites, et les hosties. Dans un sacrifice offert par ceux qui allaient à l'ennemi, on immolait des hosties ; mais, après la victoire, c'étaient des victimes. Les hosties étaient de deux espèces : les unes dans les entrailles desquelles on cherchait la volonté divine ; les autres que l'on immolait pour en offrir seulement l'âme aux dieux. L'hécatombe était un sacrifice ^de cent victimes, offert sur cent autels de gazon élevés dans le même lieu. Dans les premiers temps de la république romaine on n'offrait guère aux dieux que quelques grains de froment rôti, mêlés d'un sel pur et lucide, et des libations de vin et de lait. Plus tard, ce furent les Etrusques qui apprirent aux Romains à verser le sang des animaux; et l'on en vint jusqu'à sacrifier des hommes dans des circonstances extraordinaires, quoique ces sacrifices n'aient jamais été reconnus par les lois.

Voilà, sommairement, quel était l'état du culte païen dans le monde romain quand Jésus -Christ y apparut.

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Nous sommes entré dans quelques détails que l'on ne doit pas regarder ici comme inutiles ou minutieux, puisqu'ils révèlent quelles étaient réellement alors les pratiques religieuses du peuple le plus avancé dans la civilisation. Du reste, tous ces détails sont confirmés et justifiés par les témoignages des écrivains les plus autorisés; et ces témoignages sont vraiment authentiques (1).

Et maintenant, que penser de cette situation religieuse du monde romain sous le rapport du culte?

La première observation que nous ferons à cet égard, c'est que l'on pratiquait, dans le culte ancien du paganisme, un certain nombre d'observances que l'on retrouve dans le culte chrétien avec quelques modifications -seulement. Il ne faut pas s'en étonner : la raison du sacrifice étant la même dans les deux religions, elle devait souvent s'exprimer par les mêmes pratiques extérieures. Ainsi, par exemple, quand, d'un côté comme de l'autre, le prêtre veut ofî'rir un sacrifice de propitiation, d'expiation ou d'action de grâces, quoi de plus naturel que de se purifier d'abord intérieurement et extérieurement par des aspersions et des ablutions, afin de présenter à Dieu une victime plus agréable? Il y a des similitudes si frappantes entre quelques-unes de nos cérémonies et celles que nous venons de rapporter, qu'on serait tenté de croire que le christianisme a copié de ce qu'il avait vu dans le paganisme. Mais on ne peut s'arrêter à une semblable conclusion, quand on se reporte aux cérémonies judaïques, assurément bien antérieures à celles du paganisme. C'était Dieu lui-même qui avait établi jusqu'aux moindres prescriptions du culte mosaïque ; et les cérémonies générales de ce culte avaient si bien leur raison dans la véritable situation de l'homme en présence de Dieu, que le christianisme

(1) Voyez Rome au siècle d'Auguste,

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en conserva tout ce qui n'était pas naturellement abrogé parla consommation de son divin sacrifice. Il serait donc beaucoup plus exact de supposer que c'est à la religion judaïque qu'il faut remonter, pour trouver la véritable origine de certaines pratiques religieuses et raisonnables du paganisme.

Une autre vérité, c'est qu'il existait dans toutes les sociétés anciennes, et qu'il existe encore dans des sociétés contemporaines, en dehors du christianisme, des traditions qui suffisent très-bien pour expliquer le culte qui s'y pratiquait ou qui s'y pratique encore, efc qui présente de si frappantes analogies avec le culte chrétien. L'idée générale des perfections infinies de la divinité et de la misère des hommes, le sentiment de la culpabilité dans la conscience humaine, et l'espoir de la réhabilitation et du pardon par le sacrifice : toutes ces pensées et toutes ces convictions circulaient dans l'humanité tout entière, et elles devaient naturellement se manifester par des pratiques analogues.

Mais, cette analogie une fois admise dans une première observation, quel vide, après cela, au fond de ce culte païen! Les hommes qui le pratiquaient sentaient bien toute son insuffisance; ils cherchaient autour d'eux ce qu'il y avait de meilleur et de plus précieux à sacrifier à leurs dieux; mais, alors même qu'ils avaient fait couler le sang à flots sur leurs autels, une voix leur disait toujours intérieurement qu'il n'y avait pas de proportion entre le sang des animaux et l'expiation des crimes du monde, devant le tribunal de la justice divine.

Et puis, à quels dieux s'adressaient donc ces sacrifices et ces adorations ? Certainement, il y avait l'idée vague de l'unité d'un Dieu souverain dans la multiplicité des dieux et des demi-dieux inventés par les caprices des hommes; mais ce n'était pas cependant à ce Dieu vaguement abstrait qu'on rendait hommage et que l'on sacrifiait; c'était à un dieu personnel et déterminé; et quel était-il.

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ce dieu? où résidait-il?... La pensée et le sentiment qui s'adressaient à lui n'allaient pas ordinairement plus haut que la statue qui le personnifiait : c'était vraiment le bois, la pierre ou le métal qu'on adorait, c'était là le dieu. On croyait bien à un Olympe habité par les dieux, mais on ne concevait pas aussi bien l'ubiquité de la divinité ; et, comme l'Olympe était trop loin de l'homme, que l'on ne s'imaginait pas comment les dieux pouvaient se manifester autrement sur la terre, et que, cependant, on voulait communiquer avec eux sensiblement , on trouvait plus facile de se les représenter sous forme de statues. On les adorait donc réellement sous cette forme. Mais, en vérité, devant ces lèvres qui ne s'ouvraient pas pour répondre aux supplications, devant ces yeux qui ne voyaient rien, devant ces pieds et ces mains toujours immobiles, que devait-on penser de ces dieux? comment pouvait-on les craindre? mais surtout comment était-il possible d'aimer, dans ces statues, autre chose que leur matière ou que leurs formes ?

L'histoire et la tradition de ces dieux était bien loin, d'ailleurs, de faire naître dans l'âme de leurs adorateurs des sentiments plus dignes de la divinité. Des libertins, des adultères, des incestueux, des fourbes, des menteurs, des ivrognes, des voleurs et des lâches: voilà ce qu'ils étaient, ces dieux, dans les récits traditionnels et légendaires. Nous savons bien que la théologie mythique n'était point uniquement la base sur laquelle reposait le culte populaire; mais il n'en est pas moins vrai qu'elle s'y associait comme un élément inséparable, et que les idées abstraites des perfections divines venaient même se perdre dans ces fables grossières.

Or, je me demande quelle influence un pareil culte devait exercer sur la vie positive de l'homme qui le pratiquait : car il n'est pas possible de supposer un culte sans une influence quelconque. Quand donc l'homme, fatigué de la vie, venait chercher le repos et la consola-

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tion dans le temple, au pied de la statue qu'on y vénérait, qu'y trouvait-il? du bois, de la pierre, ou du métal; et rien de plus. Quand, dans la générosité de son âme, il voulait essayer, enfin, de s'arracher aux passions qui le tyrannisaient, quel secours et quel enseignement pouvait-il puiser auprès de ces dieux qui avaient, pour ainsi dire, divinisé le vice, en le pratiquant eux-mêmes dans toutes ses turpitudes ? Il fallait donc sortir du temple et quitter son dieu sans profit pour l'esprit et sans encouragement pour le cœur. Je dirai plus : non-seulement on n'en devenait pas meilleur ni plus heureux, mais on s'en retirait plus misérable, et souvent plus vicieux. Oui: car, d'abord, il y avait là des exemples divins que justifiaient les plus honteuses passions ; et puis, quand l'homme était abandonné à lui-même, sous cette influence si profondément im^morale, comment voulezvous qu'il lui restât autre chose que l'esclavage des sens? Je me représente un jeune homme pur, ou une jeune fille innocente allant sacrifier pour la première fois au temple de Vénus : pauvres victimes d'une impudique déesse !

Quand on réfléchit à l'abaissement que l'homme avait fait subir à la divinité dans son esprit , on ne s'étonne plus de ses aberrations dans le culte qu'il lui rendait. C'était comme un voyageur égaré et qui cherche son chemin. Si quelque chose doit surprendre, c'est qu'au milieu de ces lamentables égarements, on ait néanmoins conservé quelque chose des primitives traditions. Mais, au-dessus de ces éléments presque imperceptibles, quel désordre dans les pensées ! quel dévergondage dans les imaginations ! et quelle bassesse dans les actes qui en étaient l'expression ! Aussi, à l'époque dont nous venons de parler, il semble que l'esprit humain avait honte de lui-même dans le culte qu'il rendait à ses dieux. Indépendamment des protestations incrédules que l'on rencontre dans tous les temps, on trouve alors, dans

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les meilleurs auteurs, des aveux qui trahissent le plus profond découragement. « Certainement, écrivait Gicéron, l'antiquité s'est trompée en beaucoup de choses, réformées depuis par l'instruction et par le temps. Et cependant, ajoutait-il, l'opinion du vulgaire et le bien de la république n'en font pas moins un devoir de conserver les coutumes et la religion que nous tenons de nos ancêtres. >> Déjà même bien avant Gicéron, quoique dans le même siècle, Varron, dans un grand ouvrage sur la religion, avait dit qu'en fait de croyances religieuses, il y avait beaucoup de choses fausses , mais qu'il était utile que le peuple les crût vraies. Le motif de cette conclusion n'est pas bien difficile à trouver. Les croyances religieuses étant indispensables aux peuples pour les maintenir dans le devoir et dans ] 'ordre, le petit nombre des grands savait bien qu'il finirait par être dévoré tôt ou tard par la multitude, s'il ne lui laissait, comme un os à ronger, cette religion déshonorée.

En résumé, le culte païen n'avait donc pas répondu aux bons instincts du cœur de l'homme. Non-seulement il ne l'avait pas rendu meilleur dans sa conscience, mais il l'avait même égaré et trompé dans des pratiques fausses ou absurdes, quand elles n'étaient pas immorales ou cruelles. Aussi le culte privé n'existait plus réellement que dans la superstition du vulgaire ; et le culte public ne se maintenait plus lui-même, dans l'intérêt général, que par des solennités à grand effet qui fascinaient le peuple, sans le rendre meilleur.

tin Culte chrétien.

Pendant que la société la plus civilisée du monde se débattait ainsi dans les mensonges et le matérialisme d'un culte décrépit, un jour, dans une petite ville de la Judée, à Sichem, Jésus conversait avec une Samaritaine

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qui venait puiser de l'eau au puits public ; et, après lui avoir fait entendre que le temps était venu de rendre à Dieu des hommages dignes de lui, il ajoutait : « Oui, et désormais c'est en esprit et en vérité que l'adoreront les vrais adorateurs : Veri adoratores adorabunt Patrem in spiritu et veritate (1). »

Un horizon nouveau s'entr'ouvrit sur le monde lorsque furent prononcées ces prophétiques paroles. Encore un peu de temps, et les ombres du paganisme allaient disparaître pour faire place aux splendeurs de la révélation chrétienne. Oui, c'est en esprit que les vrais croyants devront adorer Dieu; et, par conséquent, le matérialisme grossier du culte idolâtrique a fait son temps. Ce n'est plus par l'offrande des choses les plus précieuses qu'on rendra gloire à la divinité , mais bien plutôt par les adorations intérieures de l'âme. Ce n'est plus avec le sang des animaux qu'on apaisera la colère du ciel, mais bien plutôt avec les humiliations et les sacrifices du cœur. Le Fils de Dieu lui-même l'a dit : C'est en esprit que les vrais adorateurs devront adorer son Père.

C'est en vérité diUssi ; et, par conséquent, les mensonges de la superstition vont perdre leur prestige sur la crédulité des hommes. Ce n'est plus aux statues ellesmêmes que s'adresseront désormais les vœux et les hommages, mais bien à la divinité régnant dans la gloire des cieux et présente à tous les points de l'univers par son immensité et sa toute-puissance. Ce n'est plus de ses mérites ni de ses sacrifices que l'homme attendra sa réhabilitation auprès de Dieu ; mais il la demandera au nom et par l'intercession du Dieu fait homme. Affirmer que l'homme est capable de satisfaire par lui-même auprès de Dieu, c'est un mensonge; etc'est en vérité que les croyants devront adorer désormais leur Père qui est au ciel.

(1) Joan., IV, 23.

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Toutefois, ne nous y trompons pas. Des hommes ont avancé que, par ces mots qui prédisaient l'adoration en esprit et en vérité, le Christ a voulu dire que tout culte extérieur était dès lors condamné , et que Dieu ne recevrait plus pour agréables que les seules adorations intérieures du cœur humain ; et ils ont appelé une grande révolution et un admirable progrès cet enseignement nouveau qu'ils prêtaient à Jésus. Mais ce n'est évidemment là qu'une supposition mensongère et gratuite. Le Christ connaissait trop bien la nature de l'homme pour le jeter dans l'idéal d'un culte purement mystique, et pour ne point donner satisfaction à la nécessité qui le presse d'exprimer à l'extérieur le culte de son âme. Sa vie tout entière est d'ailleurs une protestation contre une interprétation semblable donnée à sa parole. Donc, repousser tout culte extérieur, et borner la religion aux seules adorations de l'âme, sans doute, ce serait encore adorer Dieu en esprit^ mais ce ne serait certainement pas l'adorer en vérité, puisque alors on se mettrait en contradiction avec la pensée de Dieu et avec la nature de l'homme.

Aussi Jésus-Christ respecta-t-il le culte extérieur du sacrifice dans la religion nouvelle qu'il apportait au monde. Il ne le conserva point tel qu'il Tavait trouvé, parce qu'il n'était que figuratif; mais, après avoir rem« placé les figures par la réalité dans sa propre personne, il éleva le prêtre , la victmie et l'autel à une hauteur et à une perfection qui rendirent le sacrifice vraiment digne de Dieu.

On a voulu faire croire aux esprits crédules que la pensée de Jésus-Christ était toute antisacerdotale ; qu'il n'était pas sympathique au sacerdoce, et qu'il ne voulait pas de prêtres dans la religion qu'il venait établir. Cette insinuation est fausse. Sans doute Jésus-Christ répudiait le sacerdoce antique, parce que la religion dont il était le ministre n'allait plus exister ; mais

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encore, tant qu'il fut debout, avant l'heure fixée dans les desseins de Dieu pour l'abrogation du judaïsme, il voulut qu'on le respectât au point d'écouter toujours la parole du prêtre, alors même qu'on devait fuir l'exemple de sa vie (1). Et, plus tard, pour relever le sacerdoce et lui conférer une puissance et une dignité nouvelles, il s'est fait prêtre et pontife lui-même. Il est le Christ, consacré par l'onction d'un sacerdoce royal. Comme premier et suprême Pontife de la loi nouvelle, il a institué d'abord un sacerdoce destiné à continuer son ministère après lui et à se perpétuer jusqu'à la fin des siècles; et puis, quand l'heure delà rédemption eut sonné pour le genre humain, Prêtre divin, il monta sur l'autel de la croix, et il s'immola lui-même comme une victime d'expiation à la justice de son Père céleste. Oui, voilà ce que Jésus-Christ a fait, et voilà la pierre fondamentale du sacerdoce nouveau.

Dans la magnifique épître que S. Paul écrivait aux Hébreux, et qui semble avoir pour but d'établir et de glorifier le sacerdoce de Jésus-Christ, l'Apôtre définit lui-même ce qu'est le prêtre dans le christianisme. « Le prêtre, dit-il, c'est un homme pris du milieu des autres hommes, établi pour traiter auprès de Dieu les intérêts de ses semblables, chargé d'offrir pour leurs péchés des dons et des sacrifices, et qui puisse compatir à ceux qui vivent dans l'ignorance et l'égarement, en se souvenant qu'il est lui-même accablé d'infirmités (2). »

Entre le prêtre ainsi défini et le prêtre du paganisme, il y a tout un monde nouveau. Tous deux sont bien choisis du milieu des autres hommes et chargés, l'un comme l'autre, d'ofi'rir à la divinité des dons et des sacrifices; mais là s'arrête la similitude. Ce que le prêtre païen ne faisait pas, et ce que le prêtre du christianisme fait tous les jours, c'est, au souvenir de ses

(1) Matth,, XXIII, 3. — (2) Epist. ad Hebr., cap. v , vers. 1 et 2,

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propres misères, de s'incliner vers les misères d'autrui ; c'est de se faire l'instructeur des ignorants, le consolateur de ceux qui souffrent et le guide des âmes qui s'égarent. Et pourquoi le prêtre catholique accomplit-il comme un devoir naturel une mission que le prêtre païen ne soupçonnait même pas? Ah! c'est que celui-ci n'avait point appris le dévouement dans sa théologie ; ses dieux ne s'étaient pas sacrifiés pour les hommes. Mais le prêtre de Jésus-Christ, lui, il marche à la suite d'un Maître dont le pontificat divin est un perpétuel sacrifice de soi au service des autres. Il n'y a qu'un mot pour expliquer la vie du Fils de Dieu fait homme, naissant dans une étable, vivant dans l'obscurité et mourant sur la croix : c'est le sacrifice. Et maintenant que, remonté vers son Père, il demeure cependant encore mystiquement au milieu de nous, la raison de sa présence sur l'autel, c'est toujours le sacrifice de lui-même pour le salut des hommes.

Le prêtre cathohqne ne l'oubhe pas. Du moment où l'onction sacerdotale est venue le consacrer, il ne s'appartient plus, son sacrifice est fait. C'est pour toujours qu'il appartient à Dieu pour l'honorer et le prier , et aux hommes pour les servir, pour les consoler, pour les instruire des choses de Dieu, pour les aimer, enfin, jusqu'à la mort, s'il le fallait. Voilà le sacerdoce tel que Jésus-Christ l'a fait. Ce n'est point là tout ce que nous devons en dire pour le faire connaître, et nous y reviendrons plusieurs fois pour l'apprécier dans son action religieuse et sociale; mais ce que nous nous proposons ici, c'est de constater qu'à raison de son origine, de la dignité et de la générosité de sa vie dans le sacrifice, le prêtre catholique est un homme nouveau donné au monde par Jésus-Christ ; c'est que son existence est un bienfait inestimable pour l'humanité; c'est enfin que le sacerdoce païen, quand on le lui compare, n'est plus qu'une misérable parodie.

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Avec le prêtre, il faut un autel pour le sacrifice. Sans doute, l'autel en est la partie la moins essentielle. A toutes les époques et dans toutes les religions, quand l'art et les richesses manquaient, une simple éminence en terre, en pierre ou en bois suffisait au culte du sacrifice. Cette simplicité s'harmonisait d'autant mieux avec le christianisme, que c'était sur une croix de bois qu'avait été offert le sacrifice divin qui en est le fondement. Et cependant, lorsque la paix fut donnée à l'Église, et que le génie, la science et le pouvoir eurent déposé à ses pieds l'hommage de leurs services et de leur dévouement, on sentit le besoin d'ériger à la gloire de Dieu des autels plus dignes du sacrifice qui devait y être offert; on les fit magnifiques de travail et de richesse. Il fallait ensuite, pour abriter ces autels, des temples qui leur fussent proportionnés en grandeur et en magnificence; et on les vit s'élever comme par enchantement. Tous les temples païens étaient très-petits, même dans les plus grandes villes, et on le comprend, puisque la foule n'entrait pas dans ces édifices pendant le sacrifice et qu'elle se tenait simplement aux abords. Il n'y avait pas de cérémonies qui l'appelassent à l'intérieur, et, comme elle ne s'y rendait pas pour prier en public, il était inutile de construire ces temples dans de vastes proportions. Le temple païen n'était qu'un abri plus ou moins élégant pour les statues qu'on y adorait, et comme une habitation pour les prêtres chargés de leur culte; ce n'était pas pour la multitude une maison de prière.

Mais quand, à la place des statues adorées, ce fut vraiment Dieu lui-même qui vint reposer sacramentellement sur Tautel, le temple dut prendre des proportions plus larges. Quelque chose de semblable à ce qui s'était passé sur le Golgotha devait s'y reproduire : le sacrifice de l'Homme-Dieu. Ce n'était plus, comme autrefois, d'une manière sanglante; mais, en réalité, c'était toujours la même victime qui s'offrait là mystiquement

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sur l'autel. Loin de nous donc encore ces bœufs, ces agneaux et tous ces animaux qu'on avait égorgés jusqu'ici à la gloire de Dieu : ces victimes ne lui plaisent pas, parce qu'elles ne sont point capables de satisfaire à sa justice pour les péchés des hommes. Mais la voilà, la voilà enfin cette victime tant attendue, qui peut seule apaiser la colère divine et faire descendre sur les hommes le pardon et les bienfaits du Ciel. Tous les jours, et presque à toutes les heures du jour, elle s'offrira sur tous les points du monde par le ministère des prêtres ; et, quand son sacrifice sera terminé visiblement sur l'autel, elle ne cessera pas de s'offrir à Dieu pour les hommes dans le silence du tabernacle; elle demeurera toujours et réellement au milieu d'eux, pour recevoir leurs prières et consoler leurs cœurs.

Dans ces conditions données par Jésus-Christ au sacrifice nouveau, on comprend qu'il dut devenir le centre et comme le résumé de tout le culte chrétien. Le temple fut comme l'asile sacré d'un perpétuel sacrifice. Ce ne fut plus seulement un lieu spécialement destiné à Dieu et à ses prêtres, ce fut une éghse, c'est-à-dire une assemblée ; oui , car le sacrifice qui se consommait sous ses voûtes était le sacrifice pour tous, et il fallait que tous pussent y participer avec pleine liberté. En conséquence, le temple chrétien prit un aspect nouveau. Comme il était la maison des petits et des pauvres aussi bien que des riches et des grands, comme il était pour tous également une maison de prière, on le construisit en proportion avec l'importance des populations au milieu desquelles il s'élevait. Ce n'est pas tout : on le mit en harmonie avec la foi, l'espérance et l'amour de ceux qui venaient y prier ; on fit du temple chrétien une sorte de prière au Dieu qui l'habitait, et le fidèle n'eut plus qu'à regarder autour de lui pour la senfir s'exhaler de son âme sous l'influence des pieuses impressions qu'il recevait.

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Jugeons-en nous-mêmes par notre propre expérience. Trop souvent, sans doute, nous avons porté jusque dans nos temples quelque chose de cet inséparable ennui qui se retrouve partout au fond de notre âme ; peut-être même y avons-nous apporté des dispositions plus imparfaites encore; mais enfin, n'avons-nous pas aussi souvent éprouvé combien il est doux de méditer et de prier dans le silence du sanctuaire? A certains jours, par exemple, où notre âme fatiguée et brisée ressentait plus vivement le besoin de se retremper en présence de Dieu, lorsque nous étions là seuls, dans quelque chapelle obscure, au pied de l'autel, n'est-il pas vrai que nous y communiquions bien doucement avec Dieu, que nous puisions là de bien précieuses consolations, et que les heures s'enfuyaient bien rapides pour nous? Nous ne pouvions plus nous arracher de ce sanctuaire béni ; et, quand il fallait enfin nous retirer, il semblait que nous emportions dans notre âme quelque vertu de ce Dieu qui reposait au tabernacle. En d'autres jours encore, aux jours des grandes solennités, nous étions peut-être arrivés à l'éghse avec un cœur froid, distrait et mal préparé à la prière; mais, quand tout à coup les joyeuses volées des cloches se sont fait entendre, quand les sons harmonieux des orgues se sont mêlés aux voix des fidèles pour chanter les louanges de Dieu, quand l'encens s'élevait vers les voûtes avec la prière et les chants, quand enfin, autour de nous, tout paraissait tressaillir d'une sainte allégresse, n'est-il pas vrai que cet entraînement divin a fini par arriver jusqu'à nous, que la glace de notre cœur s'est rompue, que l'émotion nous a gagnés, et que nous nous sentions devenir meilleurs et plus unis à Dieu par cette prière solennelle et publique? Nous étions peut-être entrés à l'égHse avec une âme souillée; et voilà que nous en sortions avec la réconciliation que donne le repentir.

Quand on a résumé les avantages procurés au monde

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par ce qui constitue le sacrifice chrétien, c'est-à-dire par le prêtre, l'autel et la victime, il faut tomber à genoux dans l'effusion de la gratitude et reconnaître que Dieu est là avec ses plus miséricordieuses bontés. Oui, Dieu est là : car le premier Prêtre, le Pontife suprême, la raison et la source du sacerdoce catholique, c'est Jésus- Christ. Oui, Dieu est là : car la grande, la souveraine, la seule victime du christianisme, c'est encore Jésus- Christ. Oui enfin, Dieu est là : car le fondement sur lequel reposent l'autel et le temple cathoHques, c'est toujours Jésus-Christ; et Jésus-Christ c'est Dieu!

Mais si Jésus -Christ n'était pas Dieu, c'en serait donc fait du sacrifice chrétien; et il n'y aurait plus de prêtres, plus de victime, ni plus d'autel. Nous descendrions au-dessous du judaïsme et même du paganisme : car nous ne reviendrions certainement pas à leurs sacrifices, et cependant nous n'en aurions pas d'autres.

Il n'y aurait plus de prêtres! Ah! nous connaissons bien ceux qui s'en réjouiraient; oui, mais pendant qu'ils frapperaient des mains en chantant leur triomphe, sur tous les points -du globe, il y aurait des multitudes affamées qui demanderaient le pain de la parole de vérité : et il n'y aurait plus de prêtres pour le leur rompre. Il se trouverait toujours des cœurs découragés qui réclameraient des intercesseurs accrédités auprès de Dieu, pour porter jusqu'à lui le cri trop faible de leur misérable prière : et il n'y aurait plus de prêtres chargés de prier et de sacrifier pour eux. Il se trouverait toujours des âmes égarées qui chercheraient des guides : et il n'y aurait plus de prêtres pour les faire rentrer dans le chemin de la vérité et de la vertu.

Si Jésus-Christ n'était pas Dieu, jamais donc il n'y aurait eu, dans le monde, une victime de propitiation capable de satisfaire à la justice divine; il n'y en aurait pas encore maintenant ; et ce que nous appelons nos sacrifices, le sacrifice de la messe, le sacrifice de l'autel, ces

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sacrifices réputés divins ne seraient que des mensonges, puisque Dieu ne s'y trouverait pas. Mais alors, dans rimpuissance où nous serions de satisfaire par nousmêmes , nous resterions éternellement chargés du poids de nos iniquités ; rien ne pourrait en effacer la tache de notre âme; et, dès ici-bas, et avant même les châtiments de l'éternité, nous serions donc à jamais condamnés à la torture du désespoir.

Si Jésus-Christ n'était pas Dieu, et qu'il n'y eût plus de sacrifices ni de prêtres, à quoi bon désormais les autels et les temples? Lorsque nous entrons dans un temple hérétique, et que, cherchant du regard, nous ne trouvons pas l'autel du sacrifice ni le tabernacle oii repose le Dieu de l'Eucharistie, notre cœur se serre péniblement, et il nous semble que nous entrons dans le vide. Et pourtant ce temple, il a encore une certaine raison d'être : c'est un endroit où l'on vient prier, où l'on fait une cérémonie commémorative de la Cène, et où l'on entend prêcher quelque chose de la vérité et de la morale de Jésus-Christ. Mais si Jésus-Christ n'était pas Dieu, il n'y aurait même plus de motif pour conserver les temples à la manière des hérétiques. Qu'irions-nous faire dans ces temples que nous ne pussions faire tout aussi bien sous notre toit? Il faudrait donc transformer ou démolir ceux que la superstition de nos pères aurait élevés : oui, car ils ne seraient plus pour nous que les humiliants souvenirs de leurs aberrations, et ils pourraient devenir encore une tentation pour la crédulité de notre esprit.

Mais cependant, avant de sortir pour toujours de ces antiques basiliques, de ces églises du hameau, de ces pieuses chapelles, comment ne pas se retourner avec regret vers ces sanctuaires qui avaient donné la paix, Tinnocence et la joie à tant de générations? Le dimanche, par exemple, après les labeurs et les tristesses des jours qui l'avaient précédé, il était si doux d'aller là se reposer,

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en écoutant des chants qui épanouissaient le cœur, et en recevant de saintes paroles qui fortifiaient dans les épreuves de la vie! Ce n'était pas seulement un jour de repos, c'était un jour de pieuse allégresse. Maintenant , quand ce jour reviendrait, j'attendrais que le son joyeux des cloches vint m'appeler aux saintes solennités : et j'attendrais en vain. Je demanderais à ce qui m'entoure quelque chose qui pût donc remplacer le bien que faisaient à mon âme les paroles, les chants et les cérémonies de la religion de Jésus-Christ : et je n'entendrais que le bruit monotone et matériel des affaires du siècle, et je ne verrais autour de moi que des misères sans consolation et des crimes sans repentir.

Vous vous trompez, nous a-t-on répondu ; vous n'aurez plus de prêtres , mais vous aurez des philosophes ; vous n'aurez plus vos solennités religieuses, mais nous vous donnerons des fêtes splendides; vous n'irez plus à l'église , mais nous vous conduirons au théâtre.

Les philosophes ! Ah ! nous avions bien entendu dire que ceux qu'on appelle de ce nom faisaient, à l'usage des plus habiles, de la sagesse transcendantale qui leur rapportait un peu de gloire et de l'argent ; mais nous ne savions pas qu'ils eussent encore trouvé le secret de donner au peuple la vérité qui le rend plus sage et la vertu qui le rend meilleur. Quant aux fêtes populaires, nous savons trop bien quelle est leur influence sur les multitudes; il y a longtemps que l'expérience nous l'a démontré : elles les corrompent au bénéfice de ceux qui les exploitent. Enfin, quand on nous proposera de remplacer la messe par le théâtre, nous aurons le droit de crier à l'hypocrisie et à la trahison , puisqu'on voudra nous arracher ainsi aux douces et pures harmonies du ciel , pour nous traîner dans les turpitudes et dans la fange du vice; mais nous reviendrons sur ce sujet.

Disons donc que, par la négation de la divinité de Jésus-Christ, le sacrifice chrétien disparaît, sans com-

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pensation , avec toutes ses solennités ; et que les trois éléments qui le composent : le sacerdoce, la victime et l'autel, tombent et se perdent comme des ruines irréparables sous les coups sacrilèges de cette impiété.

Quand les anciens du paganisme s'enfuyaient de leurs villes envahies et ravagées par l'ennemi ou par l'incendie, ils emportaient avec eux ce qu'ils appelaient leurs dieux , c'est-à-dire leurs Pénates ; et ce dépôt , qu'ils estimaient précieux , les consolait dans leur malheur. Mais nous, quand les ennemis de Jésus-Christ auraient abattu nos autels et nos temples, est-ce que nous pourrions emporter aussi quelque chose de la divinité que nous y adorions? Ah ! si seulement nous pouvions conserver avec nous l'image du divin Crucifié ! . .

Avec toutes les autres si précieuses ressources que nous possédons déjà dans le christianisme, le crucifix est encore un de nos plus chers souvenirs et l'une de nos plus douces consolations. J'allais dire que c'est le Dieu du foyer domestique; mais il est certainement la vive reproduction des plus touchantes bontés du Dieu qui nous a rachetés ; et que d'enseignements dans cette image !

Quand le pauvre a froid dans sa mansarde, parce qu'il est à peine vêtu ; quand il a faim, parce que la charité n'est point encore arrivée jusqu'à lui, il regarde son crucifix; et, en voyant là son Sauveur dépouillé de ses vêtements et n'ayant que du fiel pour apaiser sa soif, il s'approche de sa chère image, il en baise amoureusement les pieds, et il se relève avec courage et confiance dans l'avenir. Quand le malade est torturé par la souffrance, quand les doigts glacés de la mort viennent le toucher au cœur, il regarde sur la croix son Sauveur meurtri et tout ensanglanté, il le voit expirant dans les plus horribles tourments et par amour pour lui ; et cette vue fait descendre dans son cœur une douce résignation. Et quand c'est notre âme qui soufî're, quand nos ?mis nous abandonnent ou nous trahissent, quand nous

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souffrons des souffrances des autres, quand Tennui nous dévore, quand le découragement nous prend au cœur et que nous sommes là seuls avec ce fardeau qui nous écrase, ô Jésus crucifié! comme nous avons besoin de vous prendre alors dans nos mains, devons porter à nos lèvres et de vous serrer sur notre cœur ! Oh ! comme nous vous sentons alors notre père, notre ami et notre consolateur ! . . .

Oui, mais si vous n'étiez pas Dieu, quelle dérision pour notre confiance et quelle déception pour notre amour ! Il faudrait donc le prendre ce crucifix, et, avec plus de raison que ses persécuteurs, il faudrait le jeter et le fouler aux pieds, en lui disant avec indignation : Va, tu m'as trompé! Le crucifix, tout à l'heure exalté comme le triomphe de la faiblesse sur la force , tout à l'heure aimé du plus ardent amour comme le consolateur de toutes les infirmités et de toutes les misères ; le crucifix glorifié jusqu'alors, et maintenant arraché de sa place d'honneur et traîné dans la boue ! quelle ruine encore, mon Dieu, devant la négation de la divinité de Jésus- Christ!

Et pourtant nous n'en sommes pas à la dernière, et j'en vois qui s'accumulent à la suite, comme les vagues de l'Océan dans un jour de tempête. Nous avons remarqué déjà l'harmonie qui existe entre les sacrements du catholicisme et les positions diverses où l'homme se trouve dans la vie. Indépendamment de la fin pour laquelle ils sont institués, et qui est l'infusion surnaturelle de la grâce dans l'âme, ces sacrements procurent encore des avantages extérieurs et naturels qui font le bonheur et le charme de l'existence.

Ces avantages extérieurs ne sont point appréciés par l'enfant qui reçoit le sacrement de Baptême ; mais ce sont ses parents qui les recueillent, comme autant de gracieuses et ravissantes bénédictions. Tout à l'heure, cet enfant tant désiré et tant aimé déjà, on le couvrait des

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plus tendres baisers; mais ceux qui lui prodiguaient ces témoignages d'amour savaient bien qu'il y avait là, dans cette pauvre petite créature, quelque chose de souillé par le seul fait de sa participation aux conditions de l'humanité déchue. Il faut la purifier à son entrée dans la vie, et c'est alors seulement qu'elle fait partie de la grande famille des enfants de Dieu. Cette purification s'est faite par le baptême ; et maintenant, dans ce petit enfant, c'est un ange de Dieu qu'on aimera. Le jour de sa régénération spirituelle sera pour tous un jour d'allégresse, on se réjouira avec ses amis ; et désormais, quand ce petit ange dormira, on pourra, sans exagération, s'incliner vers son cœur et le baiser comme un tabernacle où repose l'Esprit de Dieu par sa grâce.

Plus tard, lorsque l'enfant a grandi et qu'il est entré en possession de son intelligence et de son amour, il s'associe aux joies de sa famille, quand viennent les jours de sa première communion et de sa confirmation. Alors c'est lui-même qui en reçoit la part la plus abondante, il est comme le héros de la fête. Certes, on a bien raison de lui donner, ces jours-là, les blancs vêtements de l'innocence : son âme est si pure, et c'est pour lui une si douce joie que de recevoir Dieu dans le sanctuaire de son cœur ! En regardant attentivement ces longues files d'enfants qui revenaient de la table sainte avec la paix, la douceur et la joie des anges; en les voyant pleurer des larmes de bonheur, plus d'un incrédule s'est arrêté visiblement ému : l'attendrissement et l'amour venaient remuer pieusement son âme, et on le voyait se reporter avec regret vers ses plus chers souvenirs. Interrogez la mémoire de votre cœur, rappelez- vous les jours les plus fortunés de votre vie : vous n'en trouverez pas de plus doucement heureux ni de plus saintement bénis que ceux de votre première communion et de votre confirmation.

Alors même que le sacrement de l'Eucharistie n'aurait

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été institué que pour donner le vrai bonheur à l'homme un seul jour de sa vie, on devrait encore en rendre grâces à Dieu comme d'un immense bienfait, et repousser comme des ennemis les méchants qui voudraient nous le ravir par leur cruelle doctrine : le vrai bonheur est si rare sur cette terre! Mais c'est presque chaque jour qu'il nous est possible de le goûter dans la sainte communion. Ah! si le monde savait tout ce que l'on puise de force, de consolation et de joie dans l'Eucharistie, il y aurait une explosion d'horreur et de réprobation contre ceux qui chercheraient à la faire disparaître ! Lorsque le courage me manque et que je suis prêta défailHr dans le chemin de la vertu, laissez-moi donc le Dieu de l'Eucharistie, qui doit relever et fortifier mon âme. Quand le chagrin me dévore, et que le monde me fatigue de ses banalités, laissez-moi donc le Dieu de l'Eucharistie, qui donne à mon cœur de si précieuses consolations. Quand, enfin, je suis étendu sur mon lit de souffrance, que les hommes de l'art ne peuvent plus rien pour me guérir, et que j'entrevois la mort aux portes de l'éternité, laissez donc venir à moi le Dieu de l'Eucharistie, ce Dieu qui me rend douces les plus cuisantes douleurs, et qui m'apporte le gage de l'immortelle félicité. Partout et toujours, l'hom^me a si grand besoin de Dieu près de lui et avec lui, que sans lui la vie devient une désolation, et l'on ne peut échapper à ses amertumes que par l'étourdissement de Tâme et l'ivresse des sens.

Hélas! il faut bien le reconnaître, le blanc vêtement d'innocence dont la grâce de Dieu nous revêt, est bien facilement souillé par les fanges du monde qu'il nous faut traverser ! Nous y rencontrons aussi tant de ronces sur le chemin, que nous sommes bien exposés à nous y déchirer! Gomment donc recouvrer notre première pureté, perdue par le péché ? Quel baume appliqueronsnous sur les blessures qu'il nous a faites? 11 faut un médecin pour nous guérir, un guide pour nous diriger, un

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représentant de Dieu pour nous pardonner, un père pour nous aimer. Eh bien, le sacrement de Pénitence répond à tous ces besoins de notre âme.

Il faut avoir fait l'expérience de ce sacrement dans certaines situations difficiles de la vie pour en apprécier les salutaires avantages. Un homme se sentait dégradé par l'habitude du vice, il était pour lui-même un objet dé dégoût, et ce mépris de son âme l'avait jeté dans un profond découragement. Mais voici qu'un jour, je ne sais quelle impulsion secrète l'entraîne, comme instinctivement, vers un confessionnal. Son esprit s'y trouble, la honte couvre sa face, il se cache dans ses mains et il peut à peine s'exprimer. « Courage! mon enfant, lui dit alors une douce voix, courage! vous êtes aux pieds d'un père, et ses bras sont ouverts pour vous recevoir avec bonté. » Alors le pénitent décharge sa conscience; le péché en Sort comme une humeur fétide d'une plaie gangrénée; on arrache de cette plaie l'aiguillon vénéneux qui l'avait produite : l'opération est achevée, le malade est guéri. Et maintenant, quelle joie dans son cœur et sur ses traits! Avec la parole du prêtre, il a senti le pardon arriver jusqu'à son âme; il s'était agenouillé coupable et malheureux, et le voilà qui se relève justifié et ravi. Quelle est l'âme, autrefois pécheresse et maintenant fidèle, dans l'Église de Dieu, qui n'ait goûté quelque chose de ces douces émotions dans le repentir du sacrement de Pénitence? Et pourtant, nous n'avons dit encore que les joies du pardon ; mais les pieux encouragements, les saintes consolations, les sages avis, nous rappellerons, plusloin, tout le bien qu'ils produisent dans le sacrement de Pénitence. Et voilà pourtant ce que l'on ravirait encore à l'homme pécheur et misérable par la négation de la divinité de Jésus-Christ! Est-ce assez de ravages?

Non, ce n'est pas tout encore. Nous ne parlerons pas du sacrement de l'Ordre qui consacre les prêtres : car, nous l'avons vu, il n'y a plus de sacerdoce chrétien, si

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Jésus-Christ n'est pas Dieu ; et alors le sacrement qui le perpétue n'a plus sa raison d'être; il croule par sa base.

Mais comment ne pas regretter de voir le sacrement de Mariage disparaître sous la ruine de la divinité de Jésus-Christ? Sans lui, l'union de l'homme et de la femme n'est plus qu'un rapprochement provoqué par des sympathies sensuelles, ou ménagé par les positions sociales et par les intérêts. Qui donc lui donnera sa dignité, et qui pourra l'élever jusqu'à la hauteur de la sainteté? C'est encore Jésus-Christ qui l'a fait par l'institution du sacrement de Mariage. Nous reviendrons, plus tard, sur les avantages qui en résultent pour la famille et la société; mais quel avantage déjà pour les époux qui le reçoivent ! C'est au pied d'un autel qu'ils se font leurs mutuels serments; le prêtre appelle sur eux les bénédictions du Ciel par les plus touchantes supplications ; et leur vertu et leur fidélité sont fortifiées par l'efiicacité d'une grâce sacramentelle. Il n'y a rien pour le cœur dans le contrat civil du mariage; mais quels sont les époux vraiment chrétiens qui aient oublié les indéfinissables émotions qu'ils éprouvaient à la face des autels, sous la main du prêtre qui les bénissait? Soavenir touchant , qui conservais l'amour dans le cœur des époux, et qui les relevais dans les défaillances de leur chancelante vertu, tu ne serais plus qu'un rêve, si JésuS'- Christ n'était pas Dieu ! Il n'y aurait plus de sacrement de Mariage!

Enfin, il est une heure, dans la vie, où l'homme le mieux aimé ne trouve plus autour de lui que des amis impuissants à lui faire du bien ; c'est le moment de la mort. Ce qu'il lui faut alors, ce ne sont pas seulement de bonnes et affectueuses paroles : car ces témoignages ne peuvent qu'ajouter aux regrets déjà si déchirants du moribond. Ce ne sont pas non plus les encouragements des hommes de l'art : car la mort qui se

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précipite ne lui permet plus d'espérer. Ce ne sont pas, enfin, les richesses ni les avantages qu'elles procurent: qu'est-ce que tout cela peut faire à cet homme qui meurt et qui va bientôt devenir la pâture des vers? Ce qu'il lui faut, ah! c'est le pardon de ses fautes, avant que n'ait sonné pour lui l'heure du redoutable jugement ; ce qu'il lui faut, c'est la résignation, c'est la confiance, c'est l'espérance du ciel : et qui pourra donc lui procurer ces avantages suprêmes? Nous savons bien que ce n'est pas l'homme, avec ses encouragements trompeurs et avec ses fades consolations. Mais ce que l'homme ne peut pas, Dieu le fait par un sacrement institué par Jésus-Christ, le sacrement de l'Extrême- Onction. Ce sacrement, en eâ*et, ne confère pas seulement une vertu, une grâce qui soulage le malade dans ses souffrances physiques ; mais il efface dans son âme les restes du péché, il Je rend fort contre les terreurs de la mort, et il l'élève, par l'espérance des biens célestes, au-dessus des regrets et des déchirements qui torturent le cœur du moribond, lorsqu'il est privé de la foi chrétienne. Voilà pourtant encore un sacrement qui disparaît avec la négation de la divinité de Jésus- Christ.

Or, quand je vois ces sacrements si divinement, si amoureusement institués par Jésus-Christ pour le bonheur et la dignité de l'homme; quand je les vois tomber l'un après l'autre, comme autant de ruines, sous les attaques des ennemis de la divinité du Christ, il me semble voir passer sur la terre un de ces ouragans terribles qui renversent et qui détruisent tout ce qui se rencontre sur leur passage. Regardez, quand ils ont disparu : ils ne laissent après eux que le dénùment et la désolation. Il est bien dur de retirer à l'homme tout ce qui fait sa force, tout ce qui fait sa joie, tout ce qui fait son espérance; et de ne lui laisser, pour sa consolation, que le vide et le néant!

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Si le culte chrétien devait disparaître tout entier par la négation de la divinité de Jésus-Christ, qui en est la base, après tant de ruines amoncelées déjà, il faudrait encore regretter la destruction du culte que nous rendons aux saints. Les saints, en effet, ne sont que des branches entées sur le tronc de la divinité de Jésus-Christ : la sainteté n'est plus qu'une extravagance et une folie, si Jésus-Christ n'est pas Dieu; qui ne le voit sur-le-champ? Sublime extravagance pourtant, que celle qui a élevé ces hommes jusqu'au sommet des plus héroïques vertus ! Bienheureuse folie, que celle qui a donné au monde ses plus généreux bienfaiteurs, en lui proposant en même temps ses plus parfaits modèles! Et cependant, si Jésus-Christ n'était pas Dieu, par respect pour la vérité et pour la dignité de l'homme, il faudrait renverser les autels des saints et briser leurs images. Et bien, ne sentez-vous pas tout ce qu'il y a de barbare dans cette destruction? Nous nous révolterions à la seule pensée qu'on voudrait insulter l'image de nos ancêtres; mais démolir les temples et les autels élevés en l'honneur des saints, qui sont nos amis et nos intercesseurs auprès de Dieu ; mais faire cesser ces pieux pèlerinages qui entraînent les multitudes vers leurs reliques, et qui ne les renvoient jamais sans les rendre meilleures et plus heureuses ; mais déchirer et briser ces images, ces médailles et ces statues, que nous portons sur nous, que nous conservons dans nos demeures, que nous vénérons, que nous aimons, que nous baisons avec amour comme les précieux souvenirs de ceux qu'ils représentent : en vérité, n'est-ce pas aussi provoquer dans nos âmes une sainte indignation?

Grâce à Dieu ! en dépit des ennemis de Jésus-Christ et malgré la perfidie de leurs attaques, le culte catholique n'a rien perdu de sa grandeur, de sa beauté ni de sa simplicité ! Si le nombre de ceux qui l'acceptent dans son intégrité a diminué, il semble que, par compensation.

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ii a gagné en influence sur ceux qui lui demeurent fidèles. Jamais il n'a été plus digne, plus noble ni plus pur; et jamais non plus il n'a été plus en harmonie avec les conceptions religieuses de l'humanité et avec les élans de son cœur. Aussi, nous n'avons pas peur du marteau qui frappe à coups redoublés l'édifice à sa base ; et, s'il est vrai qu'il peut l'ébranler à la superficie, encore une fois, nous en sommes sûrs, les ruines qu'il entraînera ne pourront écraser que les barbares qui en seront les auteurs : « Ayez confiance, nous a dit le Fils de l'homme, car j'ai vaincu le monde : Confidite^ ego vici mundum, » (Joan, xvi, 33.)

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