‹ Le catholicisme considéré dans ses rapports avec la sociétéChapitre 23 sur 35 · DES HARMONIES NATURELLES · texte numérisé non relu

DES HARMONIES NATURELLES

Faire descendre Marie du piédestal de la virginité, pour ne plus voir en elle qu'une femme ordinaire, c'est déjà ravager de bien chères pensées et de bien doux sentiments dans l'esprit et dans le cœur de l'homme. Il était si beau de croire que, dans le chaste sein d'une Yierge, l'Esprit divin lui-même avait formé le corps de l'Homme-Dieu qui devait nous sauver ! Il y avait tant de charmes dans cette virginale maternité! Le nom de Marie retentissait à nos oreilles avec tant de suavité, et le cœur puisait une si grande force pour la vertu dans la croyance à la virginité de la Mère de Jésus ! Et pourtant, ces ravages ne seraient pas encore les conséquences les plus funestes de la ruine du cuite de Marie par la négation de la divinité de Jésus-Christ. Ce culte est en si parfaite harmonie avec les diverses conditions de l'humanité, et son influence y est si considérable, qu'on serait vraiment tenté d'attribuer à la haine et au mépris de l'homme les tentatives insensées qui se promettent sa destruction.

Le culte de Marie nous paraît particulièrement en harmonie avec les conditions intellectuelles, morales^

physiques et sociales de l'humanité; et c'est sous ces quatre différents aspects que nous nous proposons de l'envisager dans cette étude. Nous n'entendons pas dire que ces harmonies soient tellement propres au culte de Marie, qu'on ne les retrouve dans aucune autre relation du catholicisme avec l'humanité : nous savons le contraire. Tout ce qui compose le culte catholique est naturellement sympathique à l'homme, et, par conséquent, en harmonie avec les différentes conditions de son existence. Mais nous disons que ces harmonies se trouvent suréminemment dans le culte de Marie; et qu'après le culte de Jésus lui-même, il n'en est pas, dans le Christianisme, où elles se reproduisent si naturelles et si parfaites. Développons donc ces considérations.

Des harmonies in tellectuelles, morales, physiques et sociales du Culte de la très-sainte Tierce.

I. — Nous affirmons tout d'abord que le culte de Marie est en harmonie avec les diverses conditions de l'intelligence humaine. Nous ne répéterons pas ici ce que nous avons dit précédemment des aspirations de l'esprit et du cœur de l'homme vers une maternité suprême, capable de s'interposer entre Dieu et nous. Nous ne rappellerons pas non plus la manière dont Jésus-Christ a répondu à ces aspirations, en nous donnant Marie pour mère, du haut de la croix oii il allait expirer. Ce que nous nous proposons maintenant, c'est de constater avec quelle facilité cetle croyance a pris possession de l'intelligence humaine dans ses diverses conditions d'âge et de science.

A peine l'âme de l'enfant s'est-elle ouverte à l'intelligence des premières vérités, que la mère chrétienne y fait descendre, de ses lèvres et de son cœur, le doux

nom de la Vierge Marie. Si elle ne faisait pas davantage, ce nom ne serait qu'un vain son aux oreilles de l'enfant, et tout au plus le redirait-il machinalement. Mais, après ce nom doucement murmuré dans les embrassements et les caresses du berceau, le soir au moment du sommeil, et le matin à l'heure du réveil, la mère prend une image de la Vierge Marie suspendue au mur, elle montre à son petit ange cet autre enfant dans les bras de sa Mère : « Baise le petit Enfant, dit-elle alors, baise-le ; c'est le petit Enfant Jésus. Baise aussi la Vierge Marie ; c'est la Mère de Jésus, et c'est aussi ta Mère du ciel, mon enfant. » Alors, je ne sais ce qui se passe dans l'âme de l'enfant; mais ce que je sais bien, c'est que, de jour en jour, s'enracine de plus en plus dans son intelligence cette pensée, cette croyance, que la Mère de Jésus est aussi sa Mère. Il ne reçoit pas extérieurement de cette nouvelle mère les bienfaits que lui prodigue la mère penchée sur son berceau : ce n'est pas Marie qui le prend dans ses bras, qui le presse sur son cœur, qui le couvre de baisers, et qui satisfait à ses mille caprices; et cependant cet enfant égoïste, et qui parait n'aimer qu'à proportion de ce qu'on lui donne, non-seulement il accepte naturellement cette idée, qu'en outre de sa mère de la terre, il a. au ciel une autre mère dans la Vierge Marie ; mais il l'aime, cette mère qu'il ne voit que par images, il baise ces images avec le même amour qu'il baise sa propre mère; il lui semble que Marie lai sourit comme elle, et on lui voit parfois tendre ses petites mains, comme pour lui demander d'être aussi porté sur ses bras avec l'enfant Jésus.

Nous savons bien qu'il n'y a encore rien de réfléchi, de rationnel dans ces dispositions de l'enfant, et qu'elles peuvent s'expliquer par l'influence extérieure et sensible exercée par la mère sur une nature déjà soumise à l'action de la grâce ; mais il n'en est pas moins

permis de conclure, en conséquence de ce premier phénomène, que le culte de Marie renferme de mystérieuses affinités, qui le mettent tout naturellement en harmonie avec l'enfance dans le premier exercice de son intelligence.

A mesure que cette intelligence se développe, vers l'âge ordinaire de la première communion, une influence plus sérieuse lui est communiquée. Ce n'est plus seulement avec des images ni par de simples affirmations que le culte de Marie prend possession de ses facultés ; c'est au moyen de l'enseignement. En écartant le raisonnement dont une jeune et trop faible intelligence ne pourrait pas encore supporter le poids, l'enseignement pénètre dans l'âme de l'enfant avec l'autorité que donne la confiance. Pourquoi se défierait-il d'une autorité qui ne s'impose que par le dévouement? L'autorité de l'Eghse, l'autorité du prêtre, c'est l'autorité d'un père, l'autorité d'une mère ; et l'on ne se défie pas de cette autorité. Quand donc l'Eglise, par l'organe du prêtre, vient fortifier, au moyen de l'enseignement, les pieuses croyances qui avaient été déposées d'abord par la mère dans l'âme de son enfant, ces croyances deviennent chères par-dessus toutes les autres, et il n'y en a pas qui s'emparent de l'esprit avec une conviction plus sincère ni plus profonde.

Avez-vous vu, au jour de sa première communion, un enfant de douze ans faire sa consécration solennelle aux pieds de la sainte Vierge Marie? Quelle émotion dans le respect et dans l'amour exprimés sur ses traits et dans toute sa personne! L'avez-vous entendu jurer à Marie une éternelle fidélité? Quelle foi, quelle conviction et quelle simplicité dans les accents de sa voix ! Comme on sentait bien là un enfant de Marie ! Ah ! si, dans ce moment, un esprit mauvais était venu le tenter par quelques blasphèmes contre la virginité ou la maternité divine de la Mère de Jésus, avec quelle

indignation n'y aurait-il pas répondu? Il les aurait repoussés comme des exécrations contre sa propre mère!

Après l'âge de dix à douze ans, l'humanité se partage généralement en deux classes relativement à la science : la classe de ceux qui seront initiés par l'instruction aux connaissances divines et humaines, et la classe de ceux qui sont condamnés à vivre dans l'ignorance. A quelque classe que l'on appartienne, après l'enfance, il s'opère inévitablement un grand travail religieux dans Tintelligence de l'adolescent. Jaloux et fier de sa liberté, il tient à honneur de réviser lui-même l'ensemble des vérités qu'il a reçues par l'enseignement; et, bien qu'heureusement il ne puisse se dépouiller de toutes les influences du passé, il veut cependant, autant que possible, se faire lui-même la vie de son intelligence. Hélas! que de naufrages dans la témérité de ces prétentions! Mais enfin, après ce travail de l'esprit sur lui-même, que deviendra le culte de Marie? Conservera-t-il ses harmonies avec l'intelligence cultivée par la science, et continuera-t-il ses douces lumières dans les obscurités d'un esprit ignorant? Oui; malgré de mauvaises passions, à moins que l'orgueil ou la corruption du cœur n'aient entièrement troublé les lumières de l'esprit, le culte de Marie sera respecté dans l'âme de l'ignorant comme dans celle du savant. Dans la science rehgieuse, celui-ci ne trouvera rien qui ne vienne le confirmer dans ses croyances, et la science profane ne lui fera rien perdre de la simplicité de ses convictions. Et quant à l'ignorant, à défaut de la certitude rationnelle qu'il ne peut acquérir de la même manière, il trouvera dans son âme, par un bienfait de Dieu qui le dédommage, une certitude aussi profonde et plus inébranlable encore, la certitude da sens commun relevé par la foi. Oui, sans le faire passer par les mille détours de la science, Dieu

le conduira directement à la même conclusion, sous la direction de je ne sais quelle lumière intime qui resplendira pour lui des clartés de l'évidence.

Et, en effet, voyez avec quelle sympathie le culte de Marie est accepté des intelligences chrétiennes les plus élevées par la science! N'est-ce point dans ces intelligences que l'on rencontre, à cet endroit, la plus touchante simplicité ? Qui n'a vu ces hommes aux fortes pensées, aux larges conceptions, qui ne les a vus, ces bons et beaux génies, s'agenouiller comme de petits enfants devant une image de la Yierge, et réciter en son honneur avec la foule les plus simples prières? On voit quelque chose de plus étonnant encore : des hommes savants, qui ont perdu l'habitude des plus essentielles pratiques de la reUgion, et qui cependant demeurent fidèles à quelque pieuse pratique en l'honneur de Marie. Nous avons connu un célèbre médecin, qui se vantait de son incrédulité, et qui ne voulut point, un jour, faire sa visite accoutumée à l'hôpital dans la salle des cholériques, parce qu'il avait oublié la médaille de la sainte Yierge qu'il portait habituellement. Superstition! nous dira-t-on; oui, c'est vrai; mais comment l'expliquer sans une mystérieuse et naturelle harmonie de l'intelligence avec le culte de Marie?

Ce culte n'a pas des racines moins profondes ni moins vives dans l'âme de l'ignorant. Sous l'influence de cette conviction surhumaine dont nous parlions tout à l'heure, il s'abandonne à la dévotion envers la très-sainte Yierge avec une piété et une ferveur qui font sa dignité et sa consolation. Que lui importe, à lui, de ne point savoir toutes ces grandes et belles choses, qui font le plus souvent l'orgueil de l'esprit humain? Il croit qu'entre la souveraine Sagesse et son ignorance, il y a la Mère de l'Homme-Dieu , qui est aussi sa mère. Il croit que Marie est aussi bien la mère de l'ignorant que du savant; il sait que c'est « à cause

de son humilité que toutes les générations l'ont proclamée bien heureuse ; » et cette Yierge Marie, il l'aime au plus intime de son cœur : n'est-ce point beaucoup pour sa dignité d'homme? Est-ce qu'il n'est pas vraiment relevé de l'humiliation de son ignorance par la gloire d'être l'enfant de Marie? Il ne sait pas lire peutêtre, c'est un malheur; mais, en méditant sur la vie de la sainte Yierge, il y nourrira son âme des plus sublimes mystères. Il ne sait pas lire, c'est une humiliation; mais, en récitant son rosaire, il priera du moins avec les plus belles paroles de l'Église, et avec les paroles de Jésus-Christ lui-même.

Enfin l'inteUigence s'affaiblit et s'éteint sous les glaces de l'âge. A cette époque de la vie, le vieillard perd beaucoup des connaissances humaines qu'il avait acquises si laborieusement par l'étude et la méditation; et, ce qu'il y a de plus triste, c'est qu'il ne lui reste aucun moyen de réparer les ravages qui se font chaque jour dans son intelhgence. Heureusement, au milieu de ces ruines, les vérités religieuses restent toujours debout pour son honneur et sa consolation ; et le dogme de la double maternité de Marie, mère de Jésus et mère des hommes, brille entre toutes d'un doux éclat qui ne pâlit jamais. Marie est la mère de l'homme dans sa vieillesse, comme elle l'était aux jours de son enfance, de sa jeunesse et de sa virilité. C'est l'étoile de sa vie, depuis le berceau jusqu'à la tombe, et cet astre radieux ne perd jamais rien de ses clartés dans son intelligence, tant qu'elle consent à lui demeurer fidèle. Ah! sans doute, ces afQnités déjà si merveilleuses du culte de la très-sainte Vierge avec l'intelligence humaine dans ses diverses conditions, ces affinités ne sont encore que le prélude des harmonies plus ravissantes qui feront les joies du ciel, alors qu'il sera donné de mieux comprendre les liens divins qui nous rattachent à Dieu par la Mère de Jésus ; mais cependant,

dès maintenant, comment ne pas reconnaître, qu'après le culte qui nous unit à Dieu par Jésus-Christ, rien n'est plus en harmonie avec l'intelligence de l'homme que le culte de Marie?

IL — Nous disons , en second lieu, que ce culte est en harmonie aussi parfaite avec les diverses conditions morales de l'humanité. Ces conditions varient à l'infini, mais leurs variétés peuvent se résumer en quatre principales, qui renferment implicitement toutes les autres. Dans sa conscience et devant Dieu, l'homme est coupahle ou il est innocent; il est dans la tristesse ou il est dans la joie ; or, nous affirmons que le culte de Marie lui répond toujours sympathiquement, quelle que soit celle de ces dispositions morales qui domine dans son âme.

A moins d'avoir entièrement usé au service du mal les plus délicates facultés de Tesprit et du cœur, c'est un état affreux pour l'àme que de vivre dans le péché. La honte et le remords conspirent intérieurement pour torturer la conscience en l'ahaissant. Cette pauvre âme a soif de réhabihtation, mais il n'y a que Dieu qui puisse la réhabiliter; et elle n'ose plus regarder ce Dieu, dont elle a mérité la colère par ses iniquités. Les hommes qu'elle a trompés peut-être par l'apparence de ses fausses vertus, les hommes lui prodiguent des louanges et des flatteries qui pourraient la séduire, en la relevant à l'extérieur; mais sa conscience proteste intérieurement contre ces vaines adulations ; et elle n'accepte avec douleur, pour sa part méritée, que la flétrissure et l'humiliation. Et pourtant, il n'est pas possible à l'homme de vivre toujours dans ces tortures intérieures et dans ces abaissements, quand il n'a point perdu, avec le respect de soi-même, le sentiment et le besoin de la paix. Que fera-t-il donc dans cet état? Cherchera-t-il à s'étourdir dans l'ivresse des plaisirs sensuels ? Il l'a tenté peut-être, mais il n'y a trouvé

qu'une amère déception et des humiliations nouvelles. Il en est là, le malheureux I Semblable au proscrit banni de sa patrie et repoussé de toutes les frontières, il se sent rejeté du ciel et tourmenté par sa propre conscience. Dans cet état, le découragement et le désespoir commençaient à le gagner, lorsque le souvenir de la Vierge Marie est venu briller sur son âme, comme un astre doux et bienfaisant dans les ténèbres de la nuit. Marie, c'est le Ref uge des pécheurs ; ce sera donc à ses pieds qu'il ira demander asile et protection. Il sait bien qu'elle est la Vierge immaculée, et qu'il ne peut lui présenter, de son côté, que les hommages d'un cceur souillé par le péché ; mais, tout pécheur qu'il est, il n'a pas cessé de compter au nombre de ses enfants, et maintenant qu'il vient solliciter son pardon, la honte sur le visage et le regret dans le cœur, il ne peut être repoussé : quelle est la mère qui n'ait pitié du repentir de son enfant ? Encouragé par ces réflexions, l'homme coupable revient à l'espérance de sa réhabilitation; il voit bien toujours en Dieu un père irrité par ses fautes ; mais c'est Marie elle-même, c'est la Mère de Jésus qui est aussi sa mère, c'est elle qui s'interpose entre la colère du Père et les regrets de son enfant; et THomme-Dieune sait rien refuser aux prières de sa Mère.

Qui pourra dire le nombre des pécheurs qui sont revenus à la vertu sous cette douce influence? C'est par cette filiale confiance en Marie que, tous les jours, des miniers d'âmes retrouvent la paix avec la dignité de leur conscience. Dira-t-on que ce n'est là qu'un simple efî'et de l'imagination? Certes, ce n'est pas l'imagination qui est capable de faire passer l'homme du vice à la vertu, à travers des efforts et des sacrifices au-dessus de la nature. Non, mais il y a là une vertu ménagée par la bonté de Dieu en considération de la faiblesse et des misères de l'homme; et cette vertu est si parfaitement en harmonie avec le cœur humain, au miheu

même de ses égarements, qu'elle produit sans cesse ce que l'on appelle des miracles de conversion, c'est-à-dire des retours à la vertu qui seraient impossibles par une résolution purement humaine.

Mais tout n'est pas fini, quand une fois l'homme est rentré dans le devoir. Ce qui lui coûte, ce n'est pas de marcher pendant un temps plus ou moins long dans le sentier de la vertu : c'est même un besoin pour son amour-propre; mais ce qui lui est difficile, ce qui lui est même impossible par ses seuls efforts, c'est d'y marcher toujours. Pendant plusieurs semaines, pendant plusieurs mois peut-être, vous aurez obéi aux lois de la conscience, vous en serez heureux et fier, et vous croirez répondre par vous-même de votre persévérance; et voici que, pour vous faire tomber, il n'a pas été besoin de faire conspirer contre vous les tempêtes du monde ni les plus violentes agitations de votre propre cœur : une séduction s'est offerte à vous avec l'attrait d'un plaisir fugitif, et il n'en a point fallu davantage pour faire évanouir toutes vos résolutions. Evidemment, ce qui vous manquait alors, ce n'était pas la bonne volonté, c'était la force. Eh bien, après la force surnaturelle, qui nous est surtout communiquée par la grâce des sacrements, pour nous conserver dans l'innocence, il en est encore une qui vient, du culte de Marie, au secours de notre faiblesse, et qu'on pourrait appeler la puissance de l'imitation. Pour un vrai chrétien, Marie est un modèle aimé dont il veut reproduire les traits dans la pratique de sa vie. Et, comme le premier caractère de la Mère de Jésus c'est l'innocence, il s'imposera des sacrifices surhumains pour la conserver en lui-même, à son imitation. Il sait bien, d'ailleurs, que c'est surtout à cette marque que la Mère de Jésus reconnaît ses plus chers enfants. Sans doute, Marie est toujours notre mère, alors même que nous avons eu le malheur de tomber dans le péché; mais son cœur ne

s'intéresse à nous, dans cet état, que par le désir de nous ramener à l'innocence. Ce n'est qu'aux âmes pures qu'elle se communique dans sa plus maternelle tendresse ; ce sont ces âmes qui sont comme sa garde d'honneur. L'enfant de Marie le sait bien, et c'est dans cette conviction qu'il puise une force supérieure à celle de la nature : la force de surmonter toutes les difîicultés, pour demeurer toujours digne de sa Mère du ciel par l'innocence du cœur.

Qui ne voit, tous les jours, au milieu des passions et des vices du monde, ces âmes jeunes -et pures dont l'innocence s'exprime si doucement sur les traits du visage? On dirait ces blancs alcyons qui glissent toujours paisiblement sur les vagues, jusque dans la tourmente des plus violentes tempêtes. Et savez-vous ce qui préserve ces âmes des écueils contre lesquels, chaque jour, tant de vertus viennent se briser? Elles ont les yeux souvent fixés sur leur Mère du ciel. « Etoile de la mer, lui disent-elles, salut! 0 vous qui êtes la Vierge Mère de Dieu et la Porte du ciel, nous vous en conjurons, préservez-nous du naufrage. Montrez que vous êtes notre Mère; conservez nos cœurs purs, et ouvrez devant nous le chemin qui doit nous conduire sûrement au port du salut (1)! » Oui, telle est leur prière; et la réponse à ce cri de l'innocence , c'est un secours , c'est une grâce qui descend du ciel par l'intercession de Marie, et qui sauve l'âme de ses enfants des naufrages du monde.

D'ailleurs, l'exemple de Marie n'a pas seulement pour effet de contribuer efficacement à la conservation de l'innocence dans les âmes, il possède encore un attrait capable de développer en elles les plus difficiles vertus. Nous avons déjà vu la puissance de cet exemple pour produire la virginité ; mais que de vertus découlent

(1) Ave, maris Stella... Monstra te esse matrem...

encore de ce principe, comme autant de ruisseaux qui s'échappent d'un fleuve large et profond! Quand on aime Marie d'un véritable amour, et qu'on lui voit préférer la virginité à la gloire de la maternité divine, comment ne pas travailler généreusement à devenir chaste, à l'exemple de cette Vierge bénie ? Quand on la voit ensuite s'anéantir dans les grandeurs incomparables qui lui sont faites par Dieu lui-même, comment ne pas chercher à l'imiter par la pratique de l'humilité? Quand on la voit encore aimer les hommes jusqu'à s'unir à la justice de Dieu dans le sacrifice de son divin Fils, comment ne pas brûler du désir de l'imiter en se dévouant au service des autres par la charité? Quand, enfin, on la trouve debout au pied de la croix, dans une douleur si profonde et cependant si résignée, comment n'être pas disposé à répondre à Tépreuve par l'obéissance et la résignation? Certes, on peut bien le dire : après l'exemple de Jésus, il n'y en a pas qui donne à l'homme d'aussi généreuses aspirations vers la vertu que celui de Marie. Aussi, cet exemple n'est-il pas demeuré sans efficacité; et, tous les jours, dans l'Église de Dieu, on voit se multiplier des sacrifices à la vertu, qui ne sont que les reproductions fidèles des exemples donnés par la Vierge Marie.

L'innocence et la vertu procurent à l'homme le plus grand bien de la vie, mais elles ne lui apportent pas toujours la joie avec la paix. Indépendamment des adversités qui tombent sur le juste comme sur le coupable, parce que nous sommes tous ici-bas aux jours de notre épreuve, il y a, dans le cœur humain, un fond inépuisable et mystérieux de tristesse et d'ennui. Un jour, sans motif apparent, vous sentirez les larmes monter de votre cœur jusqu'aux yeux, et couler brûlantes sur vos joues ; vous pleurerez, et vous ne saurez pas pourquoi!.. Ah ! je le sais bien, moi, et je vais vous le dire : vous pleurez les larmes de l'exilé sous un

DU CULTE DE LA SAINTE VIERGE. lli

ciel étranger! comment pourriez-vous y chanter joyeusement les chants de la patrie?

Oui; mais, avec ce patrimoine inaliénable de tristesse et d'ennui, que de malheurs, que de pertes encore, qui viennent parfois, comme autant de coups de foudre, briser notre existence ! Alors , ce n'est plus de la tristesse seulement, ce n'est plus seulement cet ennui qui nous arrache de si profonds soupirs : c'est la douleur qui nous inonde et qui déborde de toutes parts; c'est le chagrin amer qui distille goutte à goutte dans notre cœur et qui le ronge jusque dans ses fibres les plus intimes. Ah ! comme nous avons besoin alors d'une consolation supérieure à celle des hommes, à celle même de nos plus chers amis ! Ne dirait-on point parfois que Dieu nous délaisse, lui aussi, et ne serionsnous pas tentés de lui crier avec le Sauveur sur la croix : « Mon Dieu, pourquoi m'avez-vous délaissé? » Mais non, il ne nous a point abandonnés. Au pied de cette croix, sur laquelle nous sommes attachés avec Jésus, nous trouvons toujours la sainte Vierge Marie. Elle souffre comme nous, elle souffre plus que nous; et, de plus, elle souffre à cause de nous. Et voyez comme elle souffre, avec quelle douceur et quelle patience! Eh bien, nous souffrirons avec elle, dans les mêmes dispositions; et la Mère des divines douleurs sera la Consolatrice et le soutien de nos cœurs affligés. Ah! si les martyrs du monde savaient quelles douces larmes on répand au pied des autels de Marie, et quelles précieuses consolations on en remporte aux jours des plus grandes douleurs !

Grâces à Dieu cependant, les jours du vrai chrétien ne se passent point tous sur la terre sans des rayons d'une joie pure qui viennent parfois les illuminer avec suavité. Il ne se livre pas aux folles joies du monde ; mais il ne les regrette point : car il sait trop, par l'expérience des autres, et peut-être, hélas ! par sa propre

expérience, tout ce qu'il y a d'amer et d'empoisonné dans ces fruits si beaux et si doux en apparence ! Ses joies à lui, ce sont les joies de l'âme, les joies du cœur; et quand il lui est donné de les goûter aux jours de calme que lui laisse Tépreuve, comme il s'y épanouit avec délices ! Alors les solennités de l'Eglise sont réellement pour lui de beaux jours de fête. Son âme y est en joie, surtout dans les solennités consacrées à la Vierge Marie; et il s'y réjouit comme le fait un enfant au jour de la fête d'une mère bien-aimée. Les gracieuses figures des Livres saints appliquées à Marie, les cantiques chantés en son honneur, les fleurs, les lumières, toute cette pompe extérieure remplit son cœur d'une douce allégresse ; et quand il quitte, après ces jours de fête, le sanctuaire de la Vierge Marie, il en emporte comme un parfum qui embaume sa vie, et qui lui donne courage pour supporter les épreuves à venir.

En dehors de ces joies solennelles, le cœur pur d'un enfant de Marie se conserve habituellement dans une pieuse sérénité. Quand il sent la tristesse aux portes de son âme, lui-même il se reprend doucement, et il se dit avec le Roi-Prophète : « Pourquoi donc es-tu triste, ô mon âme, et pourquoi te troubles-tu ? Espère au Seigneur; » aie confiance en Marie, et sois en paix, puisque tu dois régner avec elle dans la gloire des cieux. . Une chose digne de remarque, c'est la douce gaieté qui fait le fond du caractère de ceux qui sont fidèles au service de Dieu, et plus particulièrement dévoués au culte de Marie. Ils se rappellent, d'abord, que l'Esprit de Dieu lui-même a dit « qu'il aime ceux qui font leurs sacrifices avec la joie du cœur (1). « Mais ce qui leur donne surtout cette aimable physionomie, c'est la paix et la sérénité de leur conscience à l'intérieur ; et puis, à l'extérieur, ce sont ces solennités, toutes ces fêtes de la Vierge

{{) II Corinth., cap. ix, vers. 7.

qui exaltent l'âme alors qu'elle y prend part, et qui lui laissent encore plus tard des réminiscences joyeuses. Les chants surtout, et les chants à Marie, excitent une pieuse joie : on répète, en particulier, les cantiques qui avaient délicieusement remué l'âme, lorsqu'ils étaient chantés à l'église avec tant d'harmonie ; et quand l'hommechante, sur la terre, c'est qu'il oublie pour un temps les misères de l'exil. Ainsi, dans la joie comme dans la tristesse, dans l'innocence comme dans le péché, le culte de Marie est toujours sympathique à l'âme ; et c'est ainsi qu'il justifie ce que nous avancions, en affirmant qu'il est enharmonie avec les diverses conditions morales du cœur humain.

III. — Nous avons ajouté que ce culte est également en harmonie avec les dispositions naturelles de l'homme dans les différentes conditions physiques oii il se trouve. Il est évident que nous n'entendons point parler ici de toutes les conditions physiques par lesquelles l'homme doit passer sur la terre : nous ne le pourrions que par des lieux communs sans intérêt, et qu'en tombant dans des redites fastidieuses; mais nous voulons surtout envisager en ce moment les conditions qui touchent aux bases de l'existence physique, telles que les dangers suprêmes qui menacent la vie, les infirmités graves, les maladies, et, finalement, la mort. Or, nous disons que, dans ces diverses conditions, le culte de Marie répond encore sympathiquement aux besoins du cœur humain.

La vie physique de l'homme est généralement uniforme et calme dans son admirable organisation . Les actes qui la constituent, qui la maintiennent et qui la développent, se succèdent avec des lois et une régularité telles qu'ils finissent par devenir des habitudes irréfléchies et comme instinctives; on vit dans une sorte d'insouciance de ce qui donne et conserve l'existence. A certains jours, cependant, un danger suprême se présente, qui nous force à compter avec la vie. Il vient là, brusque et soudain, nous saisir comme avec une main de fer, nous pousser

brutalement en face de la mort; et cela, peut-être, dans toute la plénitude de notre force et de notre jeunesse. Alors nos cheveux se dressent, le frisson nous gagne, nous pâlissons, une sueur froide glace nos membres, notre poitrine devient haletante d'effroi, nous étendons nos bras comme pour repousser la mort, nous ne voulons pas mourir, et, fussions-nous les plus braves du monde, nous avons peur!

Ces suprêmes dangers sont innombrables dans l'existence humaine ; mais il en est deux principaux et qui sont plus fréquents : ce sont les dangers des batailles et les dangers de la mer.

L'heure du danger, pour le soldat, ce n'est pas l'heure même de la bataille. Non ; quand le clairon a sonné et que la voix du capitaine a commandé la charge ; quand les hommes et les chevaux se précipitent avec une fougue terrible et dans des nuages de poussière; quand les coups de fusil retentissent , que le canon gronde et que la mitraille éclate ; quand les morts et les blessés tombent pêle-mêle les uns sur les autres, et qu'ils sont écrasés par les chevaux au galop ; quand le sang coule à fiots, et qu'on entend partout autour de soi les cris des blessés et le râle des mourants; quand l'esprit est surexcité par le bruit des armes qui s'entrechoquent, par le son des trompettes qui retentissent dans la mêlée, et que les sens sont enivrés par l'odeur et la fumée de la poudre; quand, enfm, l'honneur du drapeau exalte le combattant et qu'il est enthousiasmé par l'ambition et par la gloire, alors le soldat n'est plus un homme qui voit le danger et qui a peur ; c'est un lion qui combat et qui se rit de la miort.

L'heure du danger, pour le soldat, c'est celle qui précède la bataille. Cent mille hommes sont là, couverts par la colline: les fantassins ont l'arme au bras, les cavaliers sont à cheval, les batteries sont chargées, on n'attend plus qu'un dernier mot du général pour voler au combat.

Tous frémissent d'impatience : car ils ont vaincu déjà, et ils ont d'ailleurs l'avantage du nombre et de la position. Du côté opposé de la colline, se trouve une autre armée harassée de fatigue, épuisée par ses pertes, et cependant sans défaillance. Il s'agit, pour ces troupes, de rindépendance de la patrie, et tous ses défenseurs sont prêts à vaincre ou à mourir pour elle. Et cependant, l'expectative est terrible. Tout à l'heure, quand l'ennemi va démasquer ses batteries et lancer la mitraille, des miniers d'hommes vont tomber sur le champ de bataille; et chaque soldat se dit que son cadavre mutilé pourra bien se trouver au miheu des victimes. Alors, il pense à ceux qu'il aime ; il pense à son âme, à son éternité surtout; et quelque chose d'inexprimable se passe dans son cœur. Ce n'est point de la peur, ce n'est point de la lâcheté ; non, c'est l'émotion suprême et solennelle d'un homme plein de force et de vie qui se sent aux portes de la mort.

En ce moment, et avant de fondre sur l'ennemi, le soldat s'agenouille, s'il le peut, ou du moins il élève vers Dieu son esprit et son cœur. Il prend, sur sa poitrine, une médaille de la Vierge Marie, que sa mère, que sa sœur, qu'un pieux ami y a suspendue au jour de la séparation. Il baise cette médaille, il la baise avec amour, comme il embrassait sa mère elle-même ; il prie la Mère de Dieu que cette image représente, il lui recommande son âme ainsi que les intérêts de ceux qu'il chérit ; et puis il se relève, après cette prière, avec un courage et une confiance inébranlables. Et maintenant, brave soldat, prends tes armes et marche au combat; je ne sais point si tu reviendras vainqueur; mais ce dont je ne doute pas, c'est que tu seras fidèle aux lois de la conscience et de l'honneur. Et quand l'ennemi devrait chanter victoire sur ton corps palpitant et meurtri, tu l'emporterais encore sur lui dans la mort : car alors tu t'élèverais triomphant dans la gloire des cieux.

Etrange phénomène assurément que celui que nous constatons en ce moment ! Une médaille, une simple image de la Yierge Marie, qui donne confiance au cœur et paix à l'àme chrétienne à l'heure de la bataille ! Et cependant il en est ainsi. Oui, et ce phénomène a pris, de nos jours, des proportions si merveilleuses, qu'il est maintenant peu de soldats catholiques qui n'emportent ce pieux souvenir. Bien plus, telle est la confiance qu'on y attache, qu'alors même que le soldat, esprit fort, refuserait cette image de Marie, une pieuse mère la glisserait encore sur sa poitrine, dans le plastron de sa tunique ; et alors on ne serait pas sans espérer en la protection de la Reine du ciel.

Après le danger suprême des batailles, il en est un autre qui n'est pas moins terrible : c'est le danger de la mer au moment d'une grande tempête. Il y a quelques années nous nous trouvions à Naples. Un jour que nous vouhons visiter l'île de Gapri, nous convînmes, avec trois matelots, de nous y faire conduire en barque particulière. Cette embarcation n'était pas pontée, et le vent soufîlait avec violence; mais il soufîlait dans la bonne direction , et, pour des hommes accoutumés à la mer, il n'y avait pas trop de témérité à prendre le large . Au bout d'une heure cependant, le vent devint tellement furieux qu'il nous fallut plier les voiles en nous livrant à la merci de l'ouragan. Une horrible tempête se déchaîna dans le golfe ; les vagues , s'amoncelant et se brisant les unes contre les autres, soulevaient notre barque, la faisaient tournoyer et la précipitaient , avec d'affreux craquements, dans des abîmes qui menaçaient à chaque instant de nous engloutir. Cette frêle embarcation conservait l'eau des vagues qui se brisaient au-dessus de nous, parce qu'elle était sans pont; et d'ailleurs nous n'avions pas de pompe pour nous en décharger. En certains moments, nous enfoncions jusqu'au niveau de la mer, et quelques vagues de plus nous auraient

submergés. Le vent, en nous secouant violemment, nous débarrassait bien, de temps en temps, d'une portion de l'eau qui remplissait la barque ; mais c'était pour nous lancer en bondissant sur les vagues en fureur. Nous demandâmes à nos matelots s'ils pourraient nous faire aborder à l'île de Capri ; et ils nous déclarèrent que ce n'était plus possible. Nous voulûmes revenir à Naples, et nous ne le pouvions pas davantage. Il semblait bien que le vent nous dirigeait insensiblement vers Sorrente ; mais c'était avec tant de détours et de si brusques renvois, qu'il était impossible de manœuvrer régulièrement dans cette direction. Décidément, il n'y avait plus pour nous qu'un seul parti à prendre : nous abandonner à la tempête, et surtout à la grâce de Dieu.

En ce moment , le pilote nous avoua que nous étions dans un extrême danger, et que c'était le temps de nous préparer à bien mourir. Nous le vîmes, ainsi que les deux autres matelots, se recommander à Dieu avec une grande ferveur et réciter ensemble des prières à la sainte Vierge. Ils regardaient le ciel en suppliants , tendaient les bras comme pour appeler Marie à leur secours ; et l'un d'entre eux lui recommandait ses trois petits enfants. Pour nous, à l'annonce d'une mort qui pouvait à l'instant même nous enlever, et à la vue des gouffres qui s'entr'ouvraient incessamment devant nous, comme pour nous engloutir, nous nous sentîmes d'abord saisi de stupeur et d'effroi. Le souvenir de ceux que nous aimions et que nous avions laissés bien loin venait surtout nous briser le cœur. Un coup de vent de plus, nous disionsnous, et nous serons précipité dans l'abîme des vagues ; la mer se refermera sur nous, ce sera fini pour toujours, et personne, peut-être, ne pourra faire savoir en France ce que nous sommes devenu. Mais ce qui nous épouvantait plus vivement encore, c'était la pensée des jugements de Dieu et de l'éternité : cette perspective nous pénétrait d'une vive terreur. Après quelques moments passés

dans ces tortures de l'âme et dans ces angoisses du cœur, nous récitâmes avec ferveur VAve maris Stella, ainsi que notre chapelet, dont nous baisions affectueusement la médaille et la croix, et nous sentîmes alors renaître en nous la confiance et la paix. Nous nous étions rapproché, par l'espérance, du cœur maternel de Marie ; nous avions trouvé comme un refuge entre ses bras ; il nous semblait, après cela, que nous pouvions demeurer en paix. Et cependant, toujours furieux, le vent nous avait jetés vers les roches escarpées qui bordent la mer du côté de Sorrente. Un moment, nous fûmes précipités avec tant d'impétuosité que nous étions sur le point de toucher à la côte ; encore quelques mètres seulement, et notre barque allait se briser comme une coquille sur d'énormes rochers. Les matelots poussèrent un cri d'effroi et se crurent perdus; nous attendîmes, quant à nous, avec tranquillité et toujours dans la même confiance. Cette effroyable tempête dura plus de quatre heures dans le golfe de Naples. A son approche, les plus grands bâtiments n'avaient osé quitter le port: et nous étions en mer sur une barque sans pont. Enfin, le vent s'apaisa peu à peu, le pilote put faire quelques manœuvres pour nous diriger vers le port de Sorrente, et nous allâmes échouer, tout près, sur un banc de sable. En ce moment, les vagues étaient moins agitées, et, comme nous n'étions plus qu'à une faible distance du rivage, nous nous jetâmes à la mer, et nous fûmes sauvés.

Nous avions lu souvent, et l'on nous avait raconté avec quelle naturelle et sympathique confiance les navigateurs s'adressent à Marie dans les dangers de la tempête et du naufrage, et nous n'en avions jamais douté. Mais, après avoir expérimenté nous-même ces dangers, ainsi que les effets de cette confiance, nous comprîmes encore mieux la raison de ces ex-voto suspendus par la reconnaissance aux autels de la Vierge. Et nous aussi, nous nous sentîmes pressé d'aller déposer

à ses pieds l'hommage de notre gratitude, et nous le fîmes, avec nos trois matelots, dans un de ces sanctuaires que les populations catholiques ne manquent jamais d'ériger à Marie dans le voisinage de leurs ports de mer.

Les suprêmes dangers de la guerre et de la mer ne menacent que les soldats et les navigateurs ; mais il y a, dans la vie, une multitude d'accidents qui tombent indistinctement sur tous, et qui, sans donner la mort, troublent cependant l'existence par des infirmités qui la rendent presque insupportable. Ce sont des yeux qui ne voient plus, des oreilles qui n'entendent plus, des membres qui ne peuvent plus remuer; ce sont, peut-être, des organes essentiels qui ne fonctionnent plus qu'avec une douloureuse difficulté. En cet état, et en dehors de tout espoir de guérison naturelle, souvent l'infirme se sent pris d'un profond découragement, et il voudrait mourir. « Plutôt souffrir que mourir, » a dit le poëte : c'est vrai du plus grand nombre, mais pas de tous les infirmes certainement. Qui n'a rencontré de ces malheureux qui demandaient la mort avec des cris d'une déchirante sincérité? Est-ce que l'on n'en voit pas, trop souvent, qui hâtent, par le crime, ce qu'ils appellent leur délivrance?

Sous une plus douce inspiration, il en est d'autres qui raniment alors dans leur esprit et dans leur cœur tout ce qu'ils ont de foi, d'espérance et d'amour en Marie. Ceux-là se disent, dans le découragement de tous les remèdes humains : « Eh bien, je me ferai transporter dans un sanctuaire vénéré de la Mère de Dieu ; elle peut tout m'obtenir : car elle est toute-puissante sur le cœur de son Fils. L'Église l'invoque comme le Salut des infirmes : elle peut donc me guérir ; oui, elle me guérira, car je suis son enfant et je suis malheureux. » Et maintenant, le voilà, suivant son pieux désir : il est là devant la statue de Marie, il la regarde avec amour, il prie, il pleure, il espère ; et, soudain, il lui semble que la lumière arrive à ses yeux , le son à ses oreilles , et que le mouve-

ment revient à ses membres paralysés. Il se lève, et c'en est fait, il est guéri : miracle ! miracle !

Était-ce bien réellement un miracle, c'est-à-dire une dérogation aux lois de la nature? Oui, peut-être. Certainement, quand c'étaient des aveugles, des sourds, des paralytiques qui, depuis longtemps, étaient atteints de leur infirmité, qui avaient tout employé vainement pour guérir, et qui étaient là soudainement délivrés sans autre moyen que la prière devant une statue de la Vierge Marie, oui, oui, c'était un miracle. Grâce à la puissante intercession de la Mère de Jésus, il s'en opère encore souvent, et nous y croyons avec pleine conviction. Mais, sans recourir toujours à une intervention surnaturelle et miraculeuse, nous sommes également convaincu qu'on peut expliquer un certain nombre de guérisons par la puissance de l'âme et par la force de la volonté sous l'influence d'une ardente confiance. C'est alors Tâme qui s'impose au corps par l'énergie de sa foi, et qui lui fait reprendre naturellement le cours régulier de ses opérations. Du reste, et quoi qu'il en soit, il est certain que la confiance en la très-sainte Vierge ranime l'espérance dans l'âme découragée d'un grand nombre d'infirmes. Il n'est pas moins incontestable, en fait, que beaucoup de guérisons ont été opérées et s'opèrent encore par l'invocation de Marie, et que cette Vierge bénie n'a pas cessé de justifier le titre que l'Église lui donne en l'appelant le Salut des infirmes, Salus infirmorum.

Enfin, survient la dernière maladie, et, au terme de cette maladie, la mort. Dans les desseins de la Providence, les maladies sont des moyens de réparer les fautes du passé et de préparer des mérites pour l'avenir ; mais la nature ne comprend pas ces vues providentielles. Quand le patient est là, sur son grabat, dans des souffrances aiguës; quand ses nuits tout entières se passent dans une fiévreuse insomnie, et que chaque jour ne lui apporte que de nouvelles douleurs; quand les organes

refusent les aliments nécessaires pour réparer des forces qui s'éteignent, et que la vie se consume lentement; quand, enfin, le malade est condamné à l'immobilité, et qu'il lui faut peut-être recourir à la main mercenaire d'un étranger pour en recevoir les soins les plus délicats : alors comment voulez-vous que la nature ne se révolte pas de tant souffrir dans une telle impuissance? Nous avons vu, sur leur couche, des malades qui s'y trouvaient en proie à la souffrance depuis plusieurs années; et, quand il n'y avait plus pour eux espoir de guérison, et, quand ils le savaient, qu'ils le sentaient et qu'ils n'avaient pour se consoler ni les pensées de la foi, ni les espérances du ciel, nous nous sommes dit que leur maladie était alors comme un prélude des éternels supplices.

Oui ; mais quand, au chevet de leur lit, nous avons trouvé l'image de la Yierge Marie debout au pied de la croix, nous avons pris cette image, et, rappelant au malade tout ce que sa divine Mère a souffert : « Courage ! lui avons-nous dit, c'est pour vous qu'elle a enduré ce martyre de l'amour ; unissez vos souffrances aux siennes et à celles de son Fils Jésus; et, si vous n'arrivez pas à les aimer, à l'exemple des saints, vous les recevrez du moins avec une douce résignation.» Combien de malades qui ont goûté ce langage de la foi! et combien aussi qui ont puisé là une force et un courage supérieurs à toutes les souffrances ! Alors la pensée de Marie donnait à leur âme une pieuse sérénité; son image était comme un charme qui assoupissait leurs douleurs; leurs nuits passaient moins longues dans l'insomnie : car, au lieu des fantômes sinistres qui troublent l'esprit du malade incrédule, il leur semblait voir Marie leur présenter son divin Fils et leur sourire dans un rêve enchanté.

Mais c'en est fait, la mort a marqué de son sceau le front de sa victime, et les terreurs de l'éternité s'emparent de son âme. Le moribond ne peut plus se faire illusion : encore un peu de temps, et il lui faudra pa-

raître devant le souverain Juge. Quelle sera pour lui l'éternelle sentence?... Il y a bien çà et là dans sa vie quelques bonnes actions; mais, en retirant de ces œuvres trop rares tout ce qu'il y a donné à l'intérêt, au tempérament, à l'amour-propre, au désir de plaire, que reste-t-il, grand Dieu ? De plus, à côté de ces actions d'un mérite douteux, combien d'autres qui étaient certainement mauvaises , qui n'ont pas été suffisamment réparées, et dont le souvenir vient en ce moment troubler le mourant ! Ces pensées plongent d'abord son âme dans un profond découragement; et puis, la mort entr'ouvrant devant lui les portes du jugement et de l'éternité, c'est l'épouvante qui le saisit.

Nous avons dit déjà comment la grâce des sacrements et l'image du Christ parviennent à rétablir la confiance et la paix dans cette âme éperdue ; mais ce qui l'encourage, ce qui la fortifie puissamment aussi dans ces terreurs de la mort, c'est le souvenir, c'est le nom, c'est l'image de la Yierge Marie. Comme le petit enfant qui se jette entre les bras de sa mère au moment du danger, c'est dans les bras de Marie que le moribond va se cacher avec une pieuse confiance. Il sait bien qu'elle ne le repoussera pas dans cette extrémité : car elle est sa mère, et la plus tendre des mères. D'ailleurs, par sa puissante intercession auprès de Dieu , Marie peut tout en sa faveur, et, maintenant que la mort a condamné son corps à la dissolution, n'est-ce pas sur son âme qu'elle fera descendre, avecle pardon de ses péchés, les plus précieuses bénédictions ? Ces pensées consolantes dissipent de plus en plus les dernières frayeurs, et elles finissent par établir le mourant dans une pleine confiance. Et puis, quand sa langue déjà paralysée par la mort ne peut plus articuler que des mots incohérents, le nom de Marie, qu'il a si souvent répété avec amour , revient comme naturellement sur ses lèvres, avec celui de Jésus, pour fortifier son espérance. Et quand ses yeux à demi fermés

peuvent encore distinguer les plus chers objets, ils s'entr'ouvrent sur une image de Marie, qu'il fait approcher de ses lèvres et de son cœur; et c'est dans ces derniers témoignages de confiance et d'amour que son âme s'envole aux tabernacles éternels.

lY. — Mais tout n'est pas fini pour Thomme , quand le culte de Marie lui a donné ses sympathies dans les difFérentes conditions intellectuelles , morales et physiques où il se trouve en cette vie. L'homme est un être sociable ; et, par conséquent, ce culte doit être encore en harmonie avec les situations diverses où il peut se trouver dans la société. Or, non-seulement cette harmonie ne lui fait pas défaut ; mais le culte de Marie exerce encore, sur l'ensemble de toutes les classes sociales, une influence sympathique qui mérite leur plus sincère reconnaissance.

Plus l'homme est déshérité des biens de la fortune, plus il est petit par sa position dans la société, et plus il semble avoir droit aux dédommagements de la divine Providence. Aussi Jésus-Christ s'est-il montré pour lui d'une extrême délicatesse à cet endroit. Il ne s'est pas contenté de dédommager le pauvre et le petit par des maximes qui les relevassent moralement à la hauteur des riches et des grands; mais lui-même il s'est fait petit et pauvre, en venant sur la terre ; et les plus humbles dans le monde ont pu le regarder comme un des leurs, et au-dessous d'eux encore. Dans ce plan providentiel, il est évident que la Mère de Dieu devait contribuer aussi à la réhabilitation sociale des petits et des pauvres, et que son culte devait leur être plus particulièrement accessible : aussi est-ce bien là ce qu'on a vu toujours.

D'abord Marie, elle aussi, a passé toute sa vie dans l'abaissement et dans la pauvreté ; elle a même déclaré que cette humiliation serait le principe de son exaltation dans les siècles futurs : il y a donc de la grandeur aux derniers rangs de la société. Et quand, dans leur cons-

cience et devant Dieu, le petit et le pauvre ont la gloire d'être, en ce inonde, au rang social où Jésus et Marie se sont trouvés placés, ils prennentfacilement leur parti de ce qui leur manque dans la considération des favoris de la fortune. Sans doute Marie est bien la mère de tous les hommes ; mais il semble qu'on soit plus particulièrement de sa race divine, quand on trouve dans sa propre vie les caractères extérieurs qui ont distingué celle de cette Vierge bénie.

Et puis d'ailleurs, dans le culte qui rattache à Marie les petits et les pauvres, tout n'est-il pas de nature à le leur rendre facile ? A l'intérieur, ce culte consiste dans le respect, dans la confiance et dans l'amour qu'un enfant doit à sa mère : il suffit du cœur pour cela ; et il y a dans le cœur du peuple une simplicité qui se prête peut-être plus naturellement à l'expression de ces sentiments. A l'extérieur, ce qui constitue surtout le culte de Marie, ce sont les plus simples prières, des cantiques devenus populaires à force d'être répétés, et les hommages rendus à des images qui représentent sensiblement la Mère de Dieu. Or, quoi de plus accessible à toutes les classes de la société ? Quand, au sortir du temple, le pauvre éprouve le besoin d'avoir sur lui, ou de garder chez soi, une petite image qui lui rappelle la Vierge, devant laquelle il a prié avec tant de bonheur, dans nos cités, il la trouve presque toujours aux portes mêmes du lieu saint. Au prix de quelques oboles, il achète une médaille, une image, une statuette ; et ce pieux souvenir devient l'objet de sa vénération, l'ornement de son foyer et sa sauvegarde contrôles tentations qui le sollicitent au mal.

Il faut bien que le culte de Marie se présente avec une sympathie facilement saisi ssable aux instincts populaires, pour que les petits et les pauvres le pratiquent avec le zèle et la ferveur que nous voyons. Entrez dans une église, aux jours de fête, les dimanches; cherchez, à l'autel de Marie, quels sont les fidèles les plus nom-

breux et les plus fervents dans la prière : et vous trouverez, presque toujours, que ce sont les petits et les pauvres. A leur attitude pieuse et recueillie, à l'expression de leurs regards et de leurs traits, vous sentirez bien vite que leur cœur est là, et que par conséquent ils se croient devant une source abondante de grâces : car, ainsi que Jésus-Christ l'a dit lui-même : « Votre cœur est là où se trouve votre trésor : Ubi est thésaurus veste7% ihi et cor vestrum erit (1). »

D'ailleurs, le calte de Marie n'est pas le patrimoine exclusif des petits et des pauvres ; les riches et les grands y prennent part avec une égale sympathie. Oui, en fait, il est facile de constater que tout ce qu'il y a eu de plus grand et de plus noble dans le Catholicisme s'est incliné devant Marie avec la plus touchante vénération. En France surtout, nos rois et nos princes se sont fait gloire de cette dévotion, et on les a vus rivaliser de zèle et de piété avec leurs sujets dans les sanctuaires les plus honorés de la Mère de Dieu.

Je ne m'en étonne pas. D'abord, il fallait bien que toutes les classes, comme toutes les générations, contribuassent à glorifier la très-sainte Vierge Marie. Dieu le voulait ainsi, pour exalter dans tous les siècles les grandeurs de sa maternité virginale ; et, tout naturellement alors, il mit au cœur des hommes des volontés et des dispositions conformes à ses éternels décrets. Mais, de plus, il y a, dans les grandeurs de Marie, un caractère d'élévation devant lequel il faut bien que toute majesté humaine se reconnaisse petite. Sur la terre même, l'humble hlle de Juda était, elle aussi, de la descendance des rois, et maintenant, près de Dieu, n'est-elle pas la Reine des anges et la Reine du ciel? Il n'y a point, ici-bas, de grandeur qui approche de la sienne : à genoux donc devant elle! Mais, en même

(l) Matth. Yi, 21.

temps, quelle douceur et quelle bécignité dans cette royale grandeur! On aime autant la mère qu'on admire la reine en Marie ; et il se forme, de cette mixtion céleste, un ensemble ravissant qui fait les délices des grands aussi bien que des petits. Seulement, il y a là, pour les grands, un enseignement particulier : ils apprennent, à l'exemple de Marie, qu'il n'y a point de vraie grandeur, dans l'homme, sans la douceur et la bonté qui sont au cœur d'une mère.

De l'harmonie qui existe entre le culte de Marie et les différentes classes de la société, on comprend qu'il doive résulter une influence générale et sympathique sur toutes les classes sociales. Et, en effet, voyez comment elle se produit dans les pays de foi cathohque. Quand les cloches convoquent les fidèles à quelque grande solennité en l'honneur de la Vierge Marie, aussitôt les populations s'émeuvent, prennent leurs habits de fête et se rendent à l'église. Là, il n'y a plus de grands ni de petits, il n'y a plus de riches ni de pauvres : ce sont tous frères et sœurs de la même famille ; ce sont tous enfants dans la maison de leur mère et sous le regard du même amour. Ils prient avec les mêmes prières, ils chantent les mêmes cantiques; c'est là vraiment que se réalise cette fraternité tant rêvée par les utopistes, et qui n'est qu'une chimère en dehors du Christianisme. C'est encore là que s'éteignent les jalousies des petits à l'égard des grands, et que s'opère la franche réconcihation du riche avec le pauvre. Comment tous ne s'aimeraient-ils pas les uns les autres, lorsque c'est la charité de Jésus-Christ qui les unit, et qu'ils se sentent aimés du même amour au cœur de leur Mère du ciel?

Et maintenant nous le demandons : est-il possible de concevoir un culte plus naturellement en harmonie avec les besoins de l'homme et de la société que le culte

de Marie ? Merveilleusement en harmonie avec les différentes conditions iyitellectuelles ^ morales , physiques et sociales dans lesquelles l'homme peut se trouver sur la terre, il procure encore à la société tout entière des éléments d'unité et de charité qui contribueraient certainement à lui donner la paix et le bonheur, sans Faction perverse des mauvaises doctrines. Evidemment, un tel culte doit avoir de profondes racines dans le monde catholique; aussi son action s'y fait-elle sentir dans toutes les grandes manifestations de la vie personnelle et publique; et c'est là certainement un des plus étonnants phénomènes qui puissent frapper un esprit observateur.

Voyez en efPet. 11 y a dix-huit siècles, une humble femme de la Judée devient la mère d'un homme qui passe lui-même trente ans dans une profonde obscurité. Après trois ans seulement d'une vie merveilleuse et publique au milieu des montagnes, sur le bord des lacs, dans les bourgades, et rarement dans les villes, cet homme avait fini par expirer sur un gibet. De son vivant, du reste, l'existence de sa mère était tellement humble, que nous n'en connaissons, par les Évangélistes, que quelques traits épars et d'une très-grande simplicité. Plus tard, après la mort de son Fils Jésus, l'histoire ne nous en dit plus rien. Pour la société de son temps, Marie disparaît. Elle disparaît du monde comme elle y était venue, dans une complète obscurité.

Et cependant, voilà que, peu après, le nom de cette femme vole de bouche en bouche jusqu'aux extrémités de l'univers connu. On ne le redit pas seulement avec le respect qui s'attache à l'illustration, on le redit avec reconnaissance, on le redit avec amour. Ce n'est pas tout : voilà qu'on élève des autels et des temples magnifiques en son honneur; non pas pour l'y adorer, mais pour l'y vénérer par un culte solennel comme la Mère de Dieu. Alors, l'essor étant donné, on ne se con-

tente plus de ce culte public : chaque chrétien fait dans son cœur à Marie un sanctuaire de confiance et d'amour. On la prie comme la dispensatrice des grâces divines, et on se la représente comme l'avocate de l'humanité auprès des miséricordes et de la justice de Dieu. Pour répondre à ce culte intérieur et à ce culte public qui prennent possession de tout le monde chrétien, les arts rivalisent de zèle et lui donnent leurs chefsd'œuvre. Dans ces cathédrales, dans ces sanctuaires que l'architecture élève à Marie, avec une délicatesse ravissante et une sublime majesté, la sculpture et la peinture présentent à la vénération des fidèles des statues, des tableaux et des vitraux qui deviennent pour eux comme une expression des charmes, des grandeurs et des bontés de leur Mère du ciel. Et remarquez que ce n'est pas seulement pour répondre au .besoin des sociétés et des individus que les arts produisent leurs chefsd'œuvre à la gloire de Marie : non ; quand chaque population possède le sanctuaire qui convient à son amour et à sa dévotion, quand chaque chrétien porte sur soi ou conserve à sa maison les images dont il a besoin pour se représenter la Vierge bénie et lui témoigner sa confiance personnelle, l'architecture, la sculpture et la peinture enfantent encore de nouvelles œuvres, comme par besoin de travailler en son honneur. Ces arts ne se lassent jamais à son service; après des siècles et des siècles, ils trouvent toujours des idées nouvelles qu'ils veulent exprimer ; et c'est ainsi qu'ils contribuent à propager perpétuellement les grandeurs et la gloire de Marie.

Aussi, maintenant encore, après dix-huit siècles et malgré l'affaiblissement de la foi, le zèle pour le culte de Marie ne s'est point ralenti ; il s'en faut bien. Ce n'est pas seulement l'architecture, la sculpture et la peinture qui continuent à lui faire l'hommage de leurs plus belles productions ; ce n'est pas seulement la musique qui continue à composer pour lui ses plus suaves harmonies;

ce n'est pas seulement l'éloquence et la littérature qui perpétuent les panégyriques des siècles précédents mais, tout en continuant les traditions du passé, chaque jour vient y ajouter par un nouveau tribut. Ce sont de nouvelles congrégations religieuses qui portent le nom de Marie; ce sont de nouvelles associations qui s'établissent en son honneur ; ce sont de nouvelles œuvres de charité qui se mettent sous son patronage ; enfin, ce sont de nouvelles pratiques de piété qui se propagent à la gloire de ses vertus. Il y a, nous le savons, des esprits étroits et méticuleux qui s'effrayent de ces nouveautés de détail dans le culte de Marie ; ils en appellent, contre elles, à la simplicité des premiers siècles chrétiens. Et nous aussi, certes, nous nous en effrayerions, si ces nouveautés portaient sur des doctrines inconnues de l'antiquité chrétienne, et si le caprice en était seul le principe et l'arbitre. Mais, tant que la doctrine de nos jours sera celle que nous tenons de nos pères dans la foi, et tant que l'autorité suprême de l'Église 'sanctionnera ces pieuses pratiques qui lui seront soumises, nous sommes bien sûrs de ne pas nous égarer. D'ailleurs, pourquoi blâmer ces pratiques nouvelles ratifiées par l'Éghse? Le culte de Marie, c'est le culte du cœur, c'est le culte de l'amour; et quand c'est vraiment le cœur qui aime, il ne se contente jamais de ce qu'il a fait pour l'objet qu'il chérit ; il cherche sans cesse de nouvelles expressions, et jamais il ne se repose, en disant : C'est assez.

Une autre chose non moins digne de remarque, c'est la proportion toujours conservée par la Providence entre la foi de nos jours, tout affaiblie qu'elle est, et les moyens qui lui sont donnés de se raviver aux sanctuaires les plus vénérés de la Mère de Dieu. De temps en temps, le cœur fidèle à Marie éprouve le "besoin de secouer la routine et de se retremper aux sources plus abondantes de ses grâces. Pour cela, aux siècles d'une foi plus généreuse, le chrétien s'en allait à pied, le

bâton à la main, la besace du pèlerin sur l'épaule, et il parcourait ainsi d'énormes distances pour aller prier dans quelque sanctuaire privilégié de Marie. Il passait là quelques jours, et même quelques heures seulement; puis, son pèlerinage terminé, il revenait à ses foyers de la même manière, mais avec un accroissement de ferveur dont il conservait longtemps la bénigne influence. Pèlerin de la vie sur une terre étrangère, l'homme porte en lui des instincts conformes à sa destinée ; il se fatigue du présent, et il s'en va, cherchant dans le lointain des émotions inconnues dont son cœur a besoin. Ces instincts sont si puissants, qu'ils se retrouvent jusque dans les religions les plus sensuelles; et c'est ainsi, par exemple, que le musulman fait son pèlerinage à la Mecque, comme le catholique fait le sien à Notre-Dame de Lorette.

Aujourd'hui, cependant, notre zèle refroidi ne ferait certainement plus, comme autrefois, ces pèlerinages lointains ; et Ton peut croire que notre égoïsme et notre insouciance finiraient par oublier les traditions du passé, en faisant taire nos plus naturels instincts. Mais voici que la Providence vient au-devant de notre mollesse, en nous transportant plus rapidement et plus commodément sur des chars de feu aussi prompts que les vents. Une grande solennité se prépare à Notre-Dame de Chartres , à Notre-Dame du Puy ou à Notre-Dame de Boulogne-sur-Mer; les évêques invitent les fidèles de leurs diocèses à s'y joindre dans un concert universel de louanges et d'amour : et aussitôt des milliers de pèlerins se précipitent de tous les points de la France, du sein même de la capitale, et ils arrivent en foule aux pieds de la Yierge Marie. Voilà ce que nous avons vu.

A l'envisager humainement, ce qui surprend le plus dans le culte de Marie, tel qu'il existe actuellement, ce n'est pas tant son expansion universelle, qui se manifeste par des solennités magnifiques et populaires, par

le concours de tous les arts, et par des associations de toutes sortes. En eux-mêmes, ces effets sont assurément merveilleux et , inexplicables , quand on les rapporte à une femme qui a vécu dans l'obscurité , il y a dix-huit siècles. Mais ce qui nous parait beaucoup plus prodigieux encore, ce sont les sentiments que cette femme a fait naître dans le monde chrétien, et qu'elle sait encore conserver à cette distance de temps. Oui, voilà dix-huit cents ans que le cœur humain triomphe des inconstances qui lui sont si naturelles, et qu'il donne à Marie un amour et une confiance qui ne s'épuisent jamais . Et, comme si toutes les manifestations de ce culte devaient se jouer, pour ainsi dire, des difficultés qui se présentent devant elles, c'est par la prière que ces pieux sentiments s'expriment le plus naturellement.

La prière ! Avons-nous jamais sérieusement réfléchi sur le mystère qu'elle implique, lorsqu'elle s'adresse aux saints, et particulièrement à Marie? Rien n'est plus naturel que de prier Dieu : la toute-puissance est en ses mains; et d'ailleurs il est partout, sur la terre comme au ciel, et nos lèvres n'ont qu'à s'entr'ouvrir pour faire arriver jusqu'à lui les soupirs de notre cœur. Mais Marie , toute privilégiée que nous la supposions , elle a été, sur la terre, une créature comme nous; et maintenant, dans le ciel, au milieu des splendeurs qui l'environnent, elle est néanmoins toujours séparée de Dieu par la distance incommensurable du fini à l'infini. Et pourtant, voilà que dans le monde, depuis bientôt deux mille ans, tous les jours des millions d'hommes s'agenouillent au pied des autels de Marie, et qu'ils la prient. Ils la prient; et, dans sa prière, chacun de ces fidèles est persuadé que sa voix arrive jusqu'au cœur de Marie, qu'elle est distinguée de toute autre prière, et qu'il y a, dans la Yierge à laquelle il s'adresse, une puissance d'intercession qui peut tout lui obtenir. Il ne

se trompe pas. Malgré la distance de la terre au ciel, souvent sa prière lui revient avec une bénédiction qui la rend efficace. Mais, alors même qu'elle n'aurait pas été visiblement exaucée, l'âme qui Fa faite ne cesse pas pour cela d'avoir confiance en Marie et de la prier : elle prie et elle aime toujours, parce qu'elle est toujours sûre du cœur de sa Mère du ciel.

Une prière à Marie que nous remarquerons entre toutes les autres, c'est le chapelet. Voilà cinq siècles que l'on récitait cette prière pour la première fois; et le cœur de l'homme, qui se laisse si facilement éprendre aux charmes de la nouveauté, le cœur de l'homme lui est demeuré fidèle. On peut en être d'autant plus surpris qu'il y a, dans cette prière, une simplicité qui froisse l'orgueil humain : le chapelet est la prière des ignorants. Et cependant, malgré ces préjugés, cette prière a traversé les siècles et elle demeure toujours universelle et populaire. Les grands, les savants et les riches la récitent comme les pauvres, les simples et les petits; et ils la récitent avec eux dans un magnifique concert. C'est comme une gracieuse couronne qu'ils tressent ensemble sur la tête de la Reine des Anges; c'est aussi comme une guirlande de fleurs qu'ils renouvellent sans cesse à ses pieds; enfin, c'est comme une chaîne d'amour qui, de la terre au ciel, unit le cœur de la Mère au cœur de ses enfants. Je le sais bien cependant, il y a toujours des hommes qui sourient en nous entendant redire la même parole dans la prière du chapelet ; mais, comme le remarquait un orateur célèbre : « Ceux qui sont éclairés d'une meilleure lumière comprennent que l'amour n'a qu'un mot, et, qu'en le disant toujours, il ne le répète jamais. »

Au point oii nous en sommes, nous nous trouvons, encore une fois, devant un fait humainement inexphcable, et cependant de la plus évidente réalité. Ce fait, le voici. Une femme a vécu clans un pays obscur, il y a dix-huit

cents ans, et elle a disparu du monde sans y avoir rien fait d'éclatant. Et cependant, depuis ces dix-huit siècles, qui ont englouti tant de réputations célèbres , cette femme mystérieuse n'a cessé de recevoir les hommages de tout le monde catholique. On l'a proclamée la Reine du ciel, mais en lui donnant en même temps l'empire sur la terre. Oui, elle est Reine dans le monde, et comme jamais aucune autre ne le fut avant elle. Reine invisible, elle a régné, et elle règne toujours par toute la terre, sur les intelligences et sur les cœurs de ses sujets. Elle a été la Reine des Patriarches, la Reine des Prophètes, la Reine des Apôtres, la Reine des Martyrs, la Reine des Confesseurs, la Reine des Vierges, la Reine de tous les Saints, et notre siècle l'a proclamée, par la grande voix de l'Éghse, la Reine immaculée jusque dans sa conception. Nous l'avons même saluée la Reine de la nature . c'est à ce titre que nous lui avons consacré le plus beau mois de l'année, le mois de mai, avec sa verdure, ses fleurs, le chant des oiseaux ; et nous avons appelé ce mois d'un nom qui lui restera, le mois de Marie. Et maintenant, cherchez tant que vous voudrez une explication rationnelle à ce fait : vous n'en trouverez certainement pas. Il n'y a qu'une raison divine qui puisse en rendre compte ; et cette raison, c'est que Marie est la Vierge Mère de Jésus, c'est la Mère de Dieu.

De la ruine du culte de la sainte Vierg^e par la nég^ation de la dlTinité de tVésus-Christ.

Le culte de Marie n'est qu'une partie du culte général dans le Christianisme, et cependant, en résumant tout ce que nous venons d'en dire dans cette étude, on est étonné de sa merveilleuse influence sur l'homme et sur la société tout entière.

Un culte qui est en harmonie avec les différentes conditions intellectuelles de l'huinanité; c'est-à-dire avec rintelligence de l'homme pris dans l'enfance, dans la jeunesse, dans la maturité de l'âge, jusque dans la vieillesse ; et cela sans distinction de l'ignorant et du savant ;

Un culte qui est en harmonie avec les différentes conditions morales de l'humanité; c'est-à-dire avec la conscience coupable qu'il réveille dans l'engourdissement du vice pour la ramener à la vertu , comme avec la conscience innocente qu'il encourage et qu'il conserve en la perfectionnant; c'est-à-dire encore, avec le cœur qui souffre dans la tristesse comme avec l'âme qui se dilate dans la joie;

Un culte qui est en harmonie avec les différentes conditions physiques de l'humanité ; c'est-à-dire avec l'homme dans les dangers suprêmes qui menacent sa vie, dans ses infirmités graves, dans ses maladies, et, finalement, au moment de sa mort ;

Un culte qui est en harmonie avec les différentes conditions 5oaa/es de l'humanité; c'est-à-dire avec les petits comme avec grands, avec les pauvres comme avec les riches, et qui établit entre tous une fraternité impossible par des moyens purement humains ;

Un culte qui n'est pas seulement en harmonie spéculative avec toutes ces différentes conditions de l'humanité, mais qui exerce encore sur chacune d'elles une influence pleine d'efficacité ;

Un culte qui a conservé ces harmonies et ces influences sur le genre humain depuis plus de dix-huit cents ans, et qui, maintenant encore, semble agir sur le monde catholique avec une énergie toute nouvelle ;

Un culte, enfin, qui n'a pas seulement captivé les hommages extérieurs des hommes qui composent le monde cathohque, mais qui a gagné leurs cœurs, en y faisant naître et en y conservant la confiance, l'amour et la prière :

Yoilà le culte de Marie.

Ce culte occupe, en fait, une place si considérable dans l'ensemble du culte catholique, qu'on a pu sérieusement se demander s'il n'y avait point là une exagération de l'esprit humain, et si Marie n'y usurpait point des privilèges qui n'appartiennent qu'à Dieu. Non certes, te cen 'est là qu'un scrupule sans raison. D'abord, ce culte ne rend point à Marie le devoir suprême d'adoration qui n'est dû qu'à Dieu seul. Tout en exaltant ses sublimes prérogatives, il ne l'bonore cependant que comme la créature de Dieu ; et, dès lors, il laisse, entre les deux, une distance infinie qui réserve les droits exclusifs de la divinité. Mais, de plus, comment ne pas reconnaître que tous les honneurs rendus à la sainte Vierge remontent par elle jusqu'à Dieu lui-même ? Quand on élève des temples à la gloire de Marie , on ne fait que répondre à la glorification dont elle a d'abord été l'objet de la part de Dieu; et c'est ainsi Dieu lui-même que l'on glorifie encore dans sa créature éminemment privilégiée. Quand nous nous agenouillons devant l'image de Marie, et qu'à mains jointes nous lui demandons une faveur, c'est le pouvoir que Dieu lui a communiqué qui nous inspire confiance. Et quand noire cœur s'épanouit à son nom avec l'amour d'un enfant pour la meilleure des mères, c'est la maternité réelle que Dieu lui a donnée sur toute la grande famille des hommes qui produit notre tendresse fihale : c'est donc encore Dieu que nous aimons dans celle qu'il nous a laissée pour mère. Sur ces bases, le culte de Marie n'a certainement rien que de très-rationnel dans son objet et dans ses motifs ; et l'on ne voit pas ce que l'esprit le plus scrupuleux à l'endroit du culte qui n'est dû qu'à Dieu, pourrait avoir à se reprocher dans le culte qu'il rendrait à Marie. Oui ; mais dépouillez la Mère de Jésus des prérogatives exclusives qu'elle tient de Dieu luimême, ne faites plus d'elle que la mère d'un homme, si merveilleux qu'il soit; alors, il faut l'avouer, Marie n'est plus qu'une femme vulgaire, et l'on se demande

136 DU CniTE DE LA SAINTE VIERGE.

avec stupéfaction comment il a pu se faire que le o-enre humam se soit laissé prendre au piège d'une superstition SI persévérante, si universelle et si grossière pourtant Mais nous n'avons point dit assez. Si Jésus n'était pas D^eu et SI par conséquent Marie n'étaitpas la Vierge Mère de 1 Homme-Dieu, son culte ne serait pas seulement une superstation, ce serait une sacrilège profanation et une détestable parodie. Quoi ! cette femme à laquelle on rend les plus grands honneurs après Dieu, cette femme au souvenir de laquelle on érige des autels et des temples, cette femme ne serait que 1 épouse vulgaire d un artisan oLscur et la mère d'un imposteur qui se serait mdignement arrogé l'honneur de la divinité ! Quoi' ce serait là cette femme devant l'image de laquelle le monde catholique s'agenouillerait depuis près de deux mille ans, en lui prodiguant, avec l'encens, les fleurs et les cantiques, les témoignages de sa confiance et de son amour dans la prière! Encore une fois, quelle monstrueuse profanation des choses saintes, mais aussi quelle inconcevable démence! Si l'on en venait à constater enfin ce prodige d'aberration, après tant de siècles passes dans le mensonge et la superstition, ce ne serait point assez de démolir, avec ses images, ses autels et ses temples, toutes les fausses croyances du culte de Marie, Il faudrait prendre en pitié l'esprit humain qui se serait laissé tromper si grossièrement et pendant tant de siècles; il faudrait rougir, pour l'humanité, de cette grande prostitution de ses plus nobles instincts et de ses sentiments les plus délicats; et l'on devrait alors se demander avec découragement s'il ne serait pas plus sage de se défier de toutes les autres croyances et de se jeter au hasard dans les obscurités et les abîmes d'un scepticisme universel.

Oui ; mais avez-vous pensé à toutes les ruines que vous accumulez alors sur l'esprit, sur le cœur de I homme, et dans la société tout entière ?

Ces douces et pures harmonies qui existaient entre les différentes conditions intellectuelles de l'humanité et le culte de Marie, vous les brisez ! Et alors, l'âme de l'enfant ne s'épanouira plus à la gracieuse pensée de la Mère de Jésus; et l'âme du vieillard ne se sentira plus rajeunir en appelant toujours Marie sa mère, avec une tendresse toute filiale. Alors l'esprit de l'ignorant ne sera plus relevé par un culte qui descend jusqu'à sa proportion, pour le faire monter ensuite avec lui, par l'espérance, jusqu'à la Reine des cieux ; et l'intelligence du savant ne sera plus ramenée à la simplicité par une dévotion qui la satisfait sans flatter son orgueil.

Ces douces et pures harmonies qui existaient entre les différentes conditions morales de l'humanité et le culte de Marie, vous les brisez ! Et alors, vous fermez à la conscience coupable ce Refuge des pécheurs, où elle venait reprendre courage avant de rentrer avec confiance dans le chemin de la vertu; et vous retirez à l'âme innocente l'un des encouragements les plus capables de la faire persévérer et progresser dans la pratique du bien. Alors aussi, vous enlevez aux affligés leur plus afî'ectueuse consolatrice, et vous tarissez une source des plus pures joies qui puissent réjouir le cœur de l'homme sur la terre.

Ces douces et pures harmonies qui existaient entre les différentes conditions physiques de l'humanité et le culte de Marie, vous les brisez ! Et alors, dans les suprêmes dangers qui menacent notre existence, comme dans nos graves infirmités, nous n'aurons donc plus^ pour nous protéger, pour nous guérir et pour nous sauver, celle que nous appehons si justement le Secours des Chrétiens! Aux jours si tristes de la maladie, et surtout à l'heure si terrible de la mort, du fond de cette vallée de larmes, nous pousserons toujours vers le ciel nos soupirs et nos gémissements ; mais Marie ne nous répondra plus en tournant vers nous son regard de

compassion, et nous n'aurons plus en elle une avocate au ciel et sur la terre î

Ces douces et pures harmonies qui existaient entre les différentes conditions sociales de l'humanité et le culte de Marie, vous les brisez ! Et alors, les pauvres et les petits ne se consoleront plus de leur indigence et de leurs humiliations en se disant gu'après tout, ils ont au ciel une Reine qui est leur mère, et qu'ils sont destinés à régner un jour avec elle dans les splendeurs de l'éternité. Les riches et les grands n'apprendront plus de la Yierge qui domine au ciel et sur la terre, la douceur, la condescendance et la modération. Enfin, la grande famille humaine n'aura plus de mère, et, pour toujours, elle devient orpheline.

Et pourtant, il y avait tant de douceur à invoquer Marie! Lorsque nous l'implorions avec les paroles de l'Ange, ces paroles étaient si bien en harmonie avec les dispositions naturelles de notre cœur, que nous ne nous lassions pas de les répéter. Mais si Marie n'était pas la Mère de Dieu, l'amour et la confiance, dans ces prières, ne seraient plus que des illusions chimériques, et il faudrait les refouler pour jamais au fond de notre cœur trompé. Ces pieux cantiques chantés en son honneur, et qui produisaient dans l'âme une si suave jubilation, ils ne devraient plus se faire entendre : ce serait une dérision, une profanation. Ces pieuses images de Marie, ces statues, ces peintures, ces gravures, ces scapulaires, ces chapelets ; tous ces objets ne seraient plus considérés que comme des inventions et des industries de la superstition ; et ils devraient être brisés, déchirés et brûlés, avec tout le mépris qu'on porte à de grossiers fétiches. Ces pèlerinages traditionnels que nous avions regardés jusqu'ici comme une satisfaction donnée aux instincts naturels de l'âme et comme un moyen de développer la fraternité dans la civihsation, ce ne seraient plus que des rendez-Yous superstitieux et propres à favoriser Terreur

et le mensonge; il ne faudrait plus en parler, puisque d'ailleurs ils deviendraient sans but et sans objet.

Eh bien, je le demande maintenant: est-ce assez de ruines amoncelées sur l'esprit, sur le cœur de l'homme et sur la société ? Une négation, une seule négation les a toutes entraînées, ces ruines : la négation de la divinité de Jésus-Christ, et, par conséquent , la négation de la virginale et divine maternité de Marie. Une fois cette pierre fondamentale arrachée à la base du grand édifice chrétien , construit par Dieu avec le concours de l'homme, dans la durée de dix-huit siècles, cet édifice s'écroule, en accumulant toutes les ruines que nous venons d'énumérer.

Faudrait-il pleurer sur ces ruines? ou bien plutôt, ne serait-il pas permis de maudire ceux qui les auraient faites pour le malheur du monde ? Ah ! si la haine et la malédiction pouvaient se justifier au cœur du chrétien, certes, ce serait bien alors qu'on le frappe tout à la fois et si cruellement dans l'honneur de sa Mère et dans la dignité de sa propre conscience ! Attaquer mes croyances et mes plus chères convictions, jeter la honte et le ridicule sur les plus douces pratiques de ma vie religieuse, sans doute c'est un attentat qui soulève naturellement dans mon âme des flots d'indignation ; mais toucher à l'honneur de ma Mère par le sarcasme et la moquerie, mais la renverser du trône que Dieu lui-même lui a dressé dans la confiance et dans l'amour de mon cœur, ah! c'est alors s'attaquer à mes sentiments les plus intimes, les plus délicats et les plus susceptibles d'émotion ; et il me faut toute la mansuétude qui découle de la croix pour ne répondre que par ces mots divins : « Pardonnez-leur, Seigneur: car ils ne savent ni ce qu'ils disent, ni ce qu'ils font ! »

Alors cependant, blessé au plus vif de mon cœur, je m'assieds tristement devant la perspective de ces ruines du culte de Marie, et je me prends à pleurer. « 0 Reine,

m'écrié-je, Mère de miséricorde, ô vous qui êtes la vie, la douceur et l'espérance, salut ! Pauvres enfants d'Eve exilés dans cette vallée de larmes, nous poussons vers vous des cris et des soupirs mêlés de gémissements et de pleurs. 0 vous donc, qui êtes notre avocate, laissez tomber sur nous vos yeux si pleins de miséricorde ! Et, plus tard, après l'exil de cette vie, obtenez-nous le bonheur de contempler pour, toujours Jésus, le fruit béni de vos entrailles. C'est à vous que nous le demandons, ô Marie ! ô Vierge si pieuse, si clémente et si douce (1 ) ! »

Ainsi priais-je en écrivant ces lignes ; et, regardant ensuite une statue de Marie dont la douce figure paraissait sourire à mon travail, il me semblait l'entendre redire, avec un accent qui me rendait l'espérance, le cantique de son humilité et de son exaltation : « Mon âme glorifie le Seigneur, et mon esprit tressaille d'allégresse en Dieu mon Sauveur. Il a daigné jeter les yeux sur son humble servante , et c'est pourquoi toutes les générations me proclameront bienheureuse. Le Tout-Puissant a fait en moi de grandes choses, et son nom est saint. Sa miséricorde s'étend de race en race sur tous ceux qui le craignent. Il a manifesté sa puissance par la force de son bras,^ et il a dispersé les superbes par un souffle de son cœur. Il a renversé de leurs trônes les puissants orgueilleux, et il a exalté les humbles. Il a comblé de ses biens ceux qui étaient affamés, et il a renvoyé les mains vides ceux qui vivaient dans l'opulence (2). »

Je méditai ces fortes paroles, proférées par Marie aux jours de son humilité; et, envoyant comment sa prophétie se trouvait réalisée par dix-huit siècles d'amour, de confiance et de gloire, je me relevai tranquille et rassuré pour l'avenir.

(1) Saloe Regina.

(2) Magnificat anima mea Dominum.

DE L'HOMME

Toute religion, vraie ou fausse, est un fait trop considérable dans l'humanité, pour qu'il existe sans exercer une très-grande influence sur la société qui la reçoit, ainsi que sur les individus qui la pratiquent. La religion, en effet, est un commerce de l'homme avec Dieu : or, il est impossible que ce commerce ait lieu sans conséquences pour l'homme. Ces conséquences ne se feront pas seulement sentir dans sa vie individuelle et privée, elles le suivront dans les différentes conditions où il pourra se trouver : dans la famille, dans la société religieuse, dans la société civile; et c'est ainsi que la religion décidera du sort de l'homme comme du sort des peuples; c'est-à-dire qu'elle fera le bonheur ou le malheur du monde. Au point où nous en sommes de cet ouvrage, et après avoir constaté déjà, d'une manière générale, toute l'influence exercée sur l'humanité par le dogme et le culte chrétiens, on s'étonnera moins de nos affirmations; mais nous allons maintenant essayer de les justifier dans les détails, en étudiant successivement l'influence des principes religieux en général, et du Catholicisme en particulier : sur l'homme, sur la famille, sur la société religieuse et sur la société civile- Commençons tout d'abord par l'étude de l'homme.

DE l'homme.

I>e l'Iîomme sons le règne du pag-anisme.

Une première et très-importante question sur l'homme, c'est celle de son origine : car, son origine une fois connue, il est bien plus facile de déterminer sa fin, ainsi que les moyens qui doivent l'y conduire. Quelle est donc l'origine de l'homme? et quelle fut la condition primitive de l'humanité, à son apparition dans le monde?

A cette première question, la philosophie a répondu à peu près unanimement, dans l'antiquité, que l'homme est un produit de la nature préexistante, et que la condition primitive de l'humanité fut un état rudimentaire et analogue à celui des sauvages. Par un travail naturel, lent, mais toujours progressif, l'homme aurait parcouru successivement tous les degrés de la civilisation, et il aurait fini par arriver au point où nous en sommes. Cette conclusion de l'antique philosophie était encore accréditée par la mythologie des poètes; et ces fables, en se propageant parmi les peuples, en étaient venues à étouffer, au milieu d'eux, les traditions originelles et véritables du genre humain.

Partant de ce principe, et en dehors de toute intervention directe de la divinité dans la formation de l'homme, les forts étaient à l'aise pour disposer des faibles au gré de leurs passions ; aussi n'y manquèrent-ils pas. Ils partagèrent donc arbitrairement l'humanité en deux classes : la classe des hommes libres et la classe des esclaves. La classe des hommes libres; c'est-à-dire la actégorie de ceux qui possédaient, avec la liberté et sans travail , les richesses , les plaisirs et une autorité sans bornes et sans contrôle sur d'autres êtres humains qui leur étaient soumis. La classe des esclaves ;

DE L^HOMME

c'est-à-dire la catégorie de ceux qui ne vivaient qu'au profit des hommes libres , qui s'usaient à leur service comme leur propriété, et qui ne recevaient, pour prix de leur vie passée dans la souffrance, qu'un pain jeté par le mépris et détrempé de leurs larmes, quand ce n'était pas de leur sang.

En fait, l'esclavage vient de la guerre. Après la défaite de leurs ennemis ou la prise d'une ville, les vainqueurs s'emparaient des vaincus; et, quand ils leur épargnaient la vie, ce n'était que pour en faire leur propriété. Les femmes et les enfants étaient enlevés aussi bien que les hommes ; tous ensemble faisaient partie du butin, absolument de la même manière que les trésors et les animaux qui tombaient au pouvoir des vainqueurs ; et ce butin était partagé comme une marchandise vénale. En effet, comme les guerres étaient très-fréquentes, et qu'on finissait par posséder beaucoup plus d'esclaves qu'on ne pouvait en nourrir, on les vendait à des maqiiignons ou esdaviers, qui trafiquaient de cette marchandise humaine absolument comme d'autres le faisaient des plus vils animaux. Les esclaves étaient si nombreux^ et on se les procurait à si bas prix, qu'on en achetait pour les moindres services et même par pure ostentation, et il n'était pas rare de voir des maîtres qui possédaient jusqu'à quatre ou cinq cents esclaves : c'était la plèbe de la maison.

Sénèque avait bien défini les esclaves : c'étaient ^/e5 7nercenair es perpétuels. Telle était efî'ectivement leur condition dans l'empire romain; avec cette clause, cependant, qu'ils recevaient leur salaire tout en nature , c'est-à-dire qu'ils étaient nourris, logés et habillés par leurs maîtres. Jusque dans les plus opulentes familles, la plus sévère parcimonie présidait à leur nourriture ; on ne leur donnait ni vin ni viandes ; les malheureux n'avaient pour vivre que du pain mêlé d'un peu de sel, et ils ne buvaient que de l'eau.

DE l'homme.

L'âge, les accidents, la maladie, tendaient naturellement à diminuer, à détruire un personnel d'esclaves. Pour obvier à cet inconvénient, les maîtres permettaient, comme récompense , à ceux dont ils étaient contents un simulacre de mariage ; et tous les enfants qui naissaient de ces unions leur appartenaient et venaient remplir les vides.

Quant à la condition civile de l'esclave, elle était partout la même. C'était un individu qui n'avait aucun droit ni aucune volonté permise, qui ne jouissait d'aucune protection légale, qui était la propriété, la chose de celui qui le possédait, et qui, lui-même, ne pouvait rien posséder.

On a souvent répété que l'on méprise ceux que l'on craint. Quoi qu'il en soit, en réalité, de l'exactitude de cette parole, ce qui est bien certain, c'est que les Romains étaient animés de ce double sentiment à l'égard de leurs esclaves : du moins, ils craignaient l'espèce en général, et ils méprisaient les individus. Les esclaves, à leurs yeux, n'étaient tout au plus qu'une seco/z^/e espèce humaine, ou même moins que des hommes. Yoilà ce qu'écrivaient les poètes. Mais les philosophes eux-mêmes ne témoignaient pas beaucoup plus d'humanité que les autres. Est-ce que Caton ne voulait pas qu'on se défît des esclaves quand ils étaient vieux, afin de ne pas nourrir des êtres inutiles? On n'estimait pas plus un esclave qu'un animal domestique quelconque. Nous avons 1q dans plusieurs auteurs célèbres des plus beaux siècles de Rome que, dans les grandes maisons, l'esclave portier était attaché auprès de la porte avec une longue chaîne qui le retenait par les deux jambes. Souvent, on le vendait avec la maison, quand elle changeait de maître ; comme s'il eût été un objet ordinaire, et qu'il eût fait partie de la muraille où sa chaîne se trouvait scellée !

La législation elle-même ne faisait aucune différence entre les esclaves et les bêtes. Une loi condamnait à la

DE L HOMME

même peine l'individu qui avait tué l'esclave ou la bête de somme d'autrui. Il devait en payer le prix, qui variait suivant que l'esclave était infirme ou valide, suivant le plus ou moins de dommage causé au maître par sa mort.

On abusait d'ailleurs, avec une effroyable dureté , du pouvoir sans frein que la loi donnait au maître sur ses esclaves : on les traitait exactement comme des animaux. L'immensité de la population servile faisait, disait-on, une nécessité d'une pareille conduite : la douceur, ou seulement l'équité, aurait tout compromis. Aussi la plus sévère cruauté vis-à-vis des esclaves était-elle une tradition et comme un principe qu'on n'oubliait jamais. L'empereur Auguste nous en fournit lui-même un épouvantable exemple. Après l'apaisement des guerres civiles, il fit arrêter tous les esclaves qui avaient été enrôlés dans la milice. On les amena à Rome, et, après avoir permis aux maîtres de reprendre ceux qui leur avaient appartenu, les esclaves que personne ne réclama furent égorgés par ordre de l'empereur, ou mis en croix; et il n'y en eut pas moins de six mille !

La dureté politique des Romains à l'égard de leurs esclaves passait naturellement jusque dans la vie privée, et elle y rendait trop souvent les maîtres inhumains jusqu'à la férocité. Les esclaves ne devaient pas seulement demeurer en silence devant eux ; mais Sénèque nous apprend qu'un accès de toux, un éternument, un hoquet, un souffle, étaient autant de fautes suivies de leurs punitions. Le plus simple et le plus ordinaire de ces châtiments, c'étaient les coups que l'on donnait sur la bouche de ces pauvres esclaves, et qui allaient jusqu'à les ensanglanter en leur brisant les dents. Quant aux plus graves punitions, qu'ils recevaient d'ailleurs suivant les caprices de leurs maîtres, c'étaient celles de la fourche, du fouet, de la torture et de la marque. La fourche était une pièce de bois fixée sur la poitrine et

DE L'HOMME

aux épaules, et s'étendant jusqu'à l'extrémité des deux bras, qu'on y attachait. Le fouet était composé de lanières . de cuir garnies de balles de plomb et de nœuds. La torture était un supplice pendant lequel on étendait le patient sur un chevalet, en le déchirant à coups de verges ou en le brûlant avec des lames de fer ardent. La marque était un châtiment qui consistait à raser la tête et les sourcils de l'esclave, pour lui imposer ensuite un stigmate sur le front, au moyen d'un fer chaud. Les chaînes et la prison étaient une même chose pour ces malheureux : car tous ceux qui étaient jetés en prison y étaient enchaînés. Pour la mort des coupables, elle avait presque toujours lieu par le crucifiement. Ils étaient cloués sur la croix, et on les y laissait mourir de faim, en abandonnant leurs cadavres à la voracité des oiseaux de proie.

Si du moins c'eût été pour des crimes qu'on leur eût appliqué ces cruels châtiments ! mais non , il suffisait pour cela des plus légers déhts : une maladresse dans le service, une erreur, un oubli, et c'en était assez pour s'attirer quelqu'une de ces terribles punitions. Un jour qu'Auguste soupait, en Gampanie, chez un chevalier romain nommé Pollion, un esclave eut le malheur de casser une coupe qui servait au festin. Aussitôt le maître ordonna qu'on le précipitât tout vivant dans son vivier, pour y être dévoré par des monstres marins qu'il engraissait de chair humaine. Il est vrai que l'empereur fit grâce à cet esclave dans un moment d'humanité ; mais luimême, peu de temps après, faisait crucifier un de ces malh eureux pour le seul crime d'avoir rôti et mangé une caille de sa volière. La législation, du reste, était aussi cruel le à l'égard des esclaves que la tyrannie de leurs maîtres. Ainsi, quand un crime pubhc avait été commis; quand, par exemple, un maître avait été assassiné chez lui, la loi condamnait à périr par le supplice de la croix tous les esclaves, indistinctement,

DE L HOMME

qui s'étaient trouvés sous le même toit au moment du crime (1).

On ne voudrait jamais croire de semblables horreurs, si elles ne nous avaient été transmises par des écrivains contemporains et les plus dignes de foi. Mais ce qui les rend d'ailleurs plus croyables, c'est que, maintenant encore, elles se retrouvent tout entières dans les contrées qui n'ont point reçu ou qui ont oublié les saintes doctrines de l'Evangile. Descendez seulement quelques degrés de latitude sur l'échelle du globe, et vous vous retrouverez en face de l'esclavage ancien avec toutes ses infamies et toutes ses cruautés.

Par la condition des esclaves, on peut déjà juger quels devaient être le caractère et les mœurs des hommes libres dans le monde ancien ; mais nous connaissons d'ailleurs les principes qui présidaient à leur éducation et qui servaient à diriger leur vie.

Le premier de ces principes, celui qui dominait tous les autres, c'était que l'homme libre avait le droit de se procurer toutes les satisfactions qu'il désirait, et cela par tous les moyens qui se trouvaient en son pouvoir et sans aucun autre frein que celui d'une force supérieure et contraire .

Il est aisé de comprendre tout ce qu'un pareil principe impliquait d'égoïsme, et comment il étouffait dans l'âme le germe de toutes les vertus. Et d'abord, il est bien évident qu'il ne laissait point de place aux vertus spéciales du Christianisme, telles que l'humilité, la chasteté, le détachement et la mortification. Rien ne le heurtait plus directement ni plus violemment que la pratique de ces étranges vertus, et leur nom seul aurait effarouché les partisans de ce principe. Mais ensuite, quant aux vertus naturelles et purement humaines, est-ce qu'elles étaient complètement praticables dans l'égoïsme d'un

(1) Voyez Rome au siècle d'Auguste, tome I, cliap. xxil.

DE l'homme.

semblable principe ? On connaissait les noms et l'on parlait beaucoup des quatre grandes vertus, qui font le mérite et l'honneur de l'homme sous la loi de nature, des vertus cardinales ; mais leur apphcation complète, dans la pratique de la vie, n'était pas même tentée. On exaltait en termes magnifiques la prudence, la justice, la force et la tempérance ; les philosophes en écrivaient spéculativement des choses ravissantes, et l'on rencontrait réellement de loin en loin des exemples admirables de ces principales vertus ; mais enfin, dans la pratique générale et ordinaire de la vie, la prudence consistait principalement à éviter le mal physique par toutes les précautions imaginables, et à se procurer les avantages de la vie par l'habileté, par l'adresse et même parla ruse. On estimait et l'on pratiquait la justice; mais seulement dans certaines conditions, à l'égard de certaines personnes et de certaines choses, en dehors desquelles on n'agissait plus qu'au gré de ses passions ou de ses caprices. La force était la vertu dont on aimait surtout à se glorifier ; mais, au moral, c'était, le plus souvent, avec une affectation contre nature ; et la force physique avait généralement pour caractère la dureté et la brutalité. Qaantà la tempérance, c'était celle des quatre vertus principales dont on se vantait le moins, et dont on faisait le moindre usage dans la vie. A la condition qu'on ne compromettait pas trop sérieusement sa santé et sa vie dans l'usage et dans l'abus de toutes les jouissances, on s'estimait sobre, et l'on n'avait jamais eu la prétention de porter plus loin la vertu de tempérance. Ainsi, quand Jésus-Christ parut dans le monde, il n'y avait plus, dans le cœur de l'homme, que des vertus relatives, que des vertus diminuées, suivant le langage des Livres saints; de même qu'il n'y avait plus, dans son intelligence, que des vérités diminuées : Diminutœ sunt veritates a filiis hominum (1). Il ne

(1) Psal. XI, 2.

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faut pas s'en étonner : car les vertus sont les vérités du cœur, comme les vérités sont les vertus de l'intelligence.

Mais, en revanche, les vices capitaux avaient leur place tout entière au cœur de l'homme ancien. L'orgueil s'y exaltait à proportion du rang qu'on occupait; et quand on pouvait dire surtout qu'on appartenait à un peuple glorieux, comme le peuple romain, c'était jusqu'à là fureur et à la démence que se portait cet orgueil. La soif des richesses était insatiable ; non pas qu'on eût alors, plus qu'aujourd'hui, l'amour de l'or pour l'or ; mais il fallait des richesses immenses pour satisfaire au luxe des esclaves et aux délices de la vie : on n'en avait jamais assez. Du reste, l'amour des plaisirs était encore plus effréné que l'amour de l'or : il en fallait à tout prix et par tous les moyens, et l'on ne comprenait plus la raison de vivre dès que les sens ne pouvaient plus jouir. L'histoire de la philosophie présente des pages hideuses à cet endroit. Ce n'était point assez , pour ceux que l'on appelait des sages, de jeter sur les plus infâmes désordres le manteau de leur complicité ou de leur tolérance ; mais ils n'avaient pas honte de se ravaler eux-mêmes jusqu'à des voluptés contre nature et plus ignobles que celles de la bête. La simplicité primitive avait disparu dans les repas : c'était le raffinement et la prodigalité qui présidaient au choix des mets, et l'intempérance ne connaissait plus de bornes. Par la manière dont les esclaves étaient traités, on peut conclure quels devaient être l'emportement et la fureur des maîtres : cette colère était d'autant plus emportée que la loi n'en punissait presque jamais les conséquences, si terribles qu'elles fussent. Enfin, l'homme de l'antiquité, comme celui de nos jours, n'aimait pas le travail ; et comme il avait à peu près autant d'esclaves qu'il en voulait, et qu'il n'avait qu'un mot à dire pour les faire travailler comme des bêtes de somme, il se reposait sur leurs labeurs et s'engraissait, dans l'oi-

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siveté, du fruit de leurs sueurs et de leur sang. Nous n'exagérons rien : qu'on lise, en particulier, les écrivains du siècle le plus civilisé qui ait précédé l'avènement de Jésus-Christ , et l'on verra que nous ne sommes point sorti de la réalité.

Un second principe, qui s'imposait généralement dans l'antiquité, c'était que vie humaine étant soumise au destin, c'est-à-dire à la fatalité, l'homme n'avait pas la responsabilité morale des divers actes qui s'y produisaient, et que par conséquent il ne devait songer qu'à jouir du présent sans souci pour l'avenir. En effet, quand l'occasion de jouir était offerte, de quelque manière que ce fût, pourquoi donc ne pas l'accepter sans se préoccuper des réclamations de la conscience? C'était le Destin qui présentait cette occasion, bonne ou mauvaise; et, le Destin étant dieu, il était bien permis de se conformer à ses décrets. De cette manière donc, tous les actes mauvais se trouvaient justifiés, quand ils avaient la jouissance pour fin. Il est vrai que, d'après ce principe, il fallait accepter avec le même abandon tout ce qui arrivait de fâcheux sous les coups de la fatalité ; mais ce n'était pas avec la dignité de la résignation à de sages décrets qu'on s'inclinait devant le malheur : on l'acceptait comme l'esclave subissait le châtiment, quand on ne maudissait pas le Destin, qui en était l'auteur. Après cela, la crainte des châtiments dans l'autre vie n'était pas plus un frein pour le crime que l'espoir des récompenses n'était un encouragement pour la vertu. Du moment que l'homme n'avait pas la responsabilité de sa vie, il est évident qu'il n'entrait pour rien dans les récompenses ou dans les châtiments qui devaient en être la conclusion. Seifiblable à l'animal sans raison, il s'en allait donc, parcourant en aveugle les chemins de la vie, sans savoir à quel terme il devait aboutir, et ne pensant qu'à dévorer, sur son passage, toutes les jouissances que la fortune lui donnait en pâture.

DE L HOMME

Enfin, le troisième principe d'après lequel l'homme ancien gouvernait sa vie, c'était qu'en sa conscience et devant Dieu, il était maître absolu de son corps, qu'il avait donc la liberté d'en disposer suivant qu'il le voulait, et qu'il pouvait même lui donner la mort quand il était fatigué de la vie. D'après cela , il n'y avait plus d'autres bornes que celles des passions pour contenir les sens dans le devoir, c'est-à-dire qu'ils étaient sans limites et sans frein. Et pour le suicide, nous savons avec quelle effrayante facilité on y recourait pour échapper aux malheurs et même aux ennuis les plus ordinaires de la vie. Avant l'introduction du Christianisme , les Marseillais gardaient, dans un dépôt public, une potion mêlée de ciguë, et destinée à quiconque justifiait devant le Conseil des Six-Cents des motifs qui lui faisaient désirer la mort. Mais, à Rome, il y avait pour tous une entière liberté. En dépit des protestations de quelques philosophes, l'opinion générale regardait le suicide comme une détermination aussi généreuse que sage, et l'on se révoltait des maximes contraires. Pour un Romain, c'était comme attenter à sa liberté que de lui disputer ce qu'il regardait comme une des plus précieuses prérogatives dont il pût jouir, au milieu des peines de la vie. L'affreuse manie du suicide devint encore beaucoup plus commune après l'introduction du stoïcisme grec dans l'empire romain. Alors, le malheur ne fut plus le seul motif de quitter la vie : Sénéque et Yalère Maxime attestent qu'on vit des gens se donner la mort, les uns parce qu'ils s'ennuyaient de leur bonheur, et d'autres parce qu'étant heureux et l'ayant toujours été, ils avaient peur de l'adversité dans l'avenir, et qu'ils voulaient la fuir avant qu'elle les eût atteints.

Après la mort,les funérailles étaient tout naturellement en proportion avec le rang et la fortune du défunt; mais, en général, on les faisait avec tout le luxe et toute l'ostentation dont on pouvait disposer. Evidemment, ce

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n'était point la vraie douleur qui caractérisait avant tout les fuDérailles des grands et des riches: car, pour la remplacer, on y faisait venir des joueurs d'instruments et des pleureurs de profession, et l'on voyait ces malheureux s'arracher les cheveux et se meurtrir la figure pour une certaine somme, en faisant retentir l'air de leurs gémissements et de leurs cris lamentables. C'était surtout l'orgueil qui présidait à ces funérailles : les images des ancêtres, les éloges pompeux en relevaient la solennité. Enfin, avant de mettre le feu au bûcher sur lequel était déposé le corps du défunt, on le couvrait des plus riches offrandes, et l'on immolait des animaux et quelquefois des Iwmmes , autant pour l'honorer que pour apaiser les Mânes par l'effusion du sang.

Une précaution que l'on n'oubliait pas, c'était de mettre : entre les dents du mort une pièce de monnaie, qui devait lui servir à payer son passage au nautonier des enfers ; car l'on croyait généralement à la survivance de l'âme au delà du trépas. Mais que devenait-elle, cette âme ? et quel était son sort ? Ici les croyances variaient suivant le génie et le caractère des peuples; mais surtout suivant qu'elles avaient plus ou moins conservé des primitives traditions. Assez généralement, on croyait aux enfers, c'est-à-dire à des lieux souterrains où se rendaient lésâmes des morts, et qui avaient Pluton pour dieu et pour roi. L'enfer était arrosé par cinq fleuves, dont le premier était l'Achéron, et au delà duquel on subissait le jugement. C'était après ce jugement définitif que l'on était envoyé, soit dans le Tartare, séjour des méchants autour duquel coulait le Styx; soit dans les Champs Elysées, séjour des bons, qu'arrosait le Léthé. En Grèce, c'était dans les marais d'Achérusie, dansTEpire, que les poètes avaient placé l'entrée des enfers ; et c'était dans les marais de l'Averne que d'autres le supposaient, en Italie. Sur ce fond commun et assez généralement accepté pendant des siècles, l'imagination des poètes et des

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peuples avait tissu une multitude cle fables plus ou moins accréditées. Mais, plus tard, le bon sens se ravisa, en même temps que le scepticisme ravageait ce qui restait des anciennes traditions ; et, quand le Christianisme parut avec ses dogmes, la croyance aux enfers, au Tartare et aux Champs Elysées n'existait plus que dans les superstitions des ignorants : la plus grande sanction morale , après celle de la conscience , avait à peu près entièrement disparu du genre humain.

Résumons maintenant, en quelques mots, ce que nous venons de dire de l'homme païen ; et nous nous trouverons en face du spectacle le plus humiliant pour son orgueil. L'esclave dégradé par l'homme libre, l'homme libre dégradé par lui-même, vivant l'un comme l'autre dans l'esclavage des passions et de la fatalité, et se précipitant par la mort dans l'inconnu de l'éternité : oui, voilà bien ce qui restait de l'homme , c'est-à-dire de la plus belle et de la plus noble créature qui soit sortie des mains de la divinité. A cette époque de sa dégradation consommée, n'était-ce pas le cas de répéter avec saint Paul, d'après le Roi-Prophète : « Qu'est-ce que l'homme, . Seigneur, pour que vous daigniez lui donner maintenant un souvenir ? et qu'est-ce encore que le fils de l'homme, pour que vous songiez à descendre jusqu'à lui : Quid est homo, quod memor es ejus, aut filius horninis, quoniam visitas eum (1) ?

De l'homme chrétien.

« Voici, pour toute la terre, Je sujet d'une grande joie : un Sauveur nous est né; et c'est Jésus-Christ Notre-

(l) Hehr., XI, 6.

DE l'homme.

Seigneur (1). » — « Le Verbe s'est fait chair, il a habité parmi nous, et nous l'avons vu plein de grâce et de vérité (2). -

C'était beaucoup que Dieu daignât se manifester aux hommes, qui ne le connaissaient plus ; mais ce n'était pas tout. L'homme ayant perdu la véritable notion de son origine et de ses destinées, il fallait encore lui en rendre la révélation ; c'est-à-dire qu'il fallait manifester l'homme à l'homme, en même temps que Dieu lui donnait la manifestation de sa divinité.

Grâce à la bonté divine , ces manifestations ont été faites avec iine pleine lumière! Nous avons vu déjà, en traitant du dogme, comment Dieu s'est manifesté à l'homme par( l'incarnation de son Verbe dans le monde, et maintenant nous allons voir comment il lui a rendu la connaissance de son origine et de ses destinées.

Cette connaissance se résume tout entière dans cette simple formule : L'homme vient de Dieu, et il retourne à Dieu par Dieu.

L'homme vient de Dieu : ce n'est donc point dans la fécondité de la matière qu'il faut chercher son origine. La matière a été créée comme lui ; or, ce qui a été créé peut bien modifier et perfectionner, mais il n'a pas luimême la puissance de créer.

Si l'homme était éclos du travail lent et progressif d'une matière préexistante, on comprendrait qu'il n'ait pu parvenir à l'état où il est, qu'en parcourant successivement diverses périodes ascensionnelles, autant sous le rapport intellectuel moral et social que sous le rapport physique ; et alors il faudrait conclure, avec les philosophes et les poètes anciens, que l'état primitif de l'homme fut un état analogue à celui des sauvages. Mais Dieu ne crée pas à la manière dont la nature produit ses

(1) Luc. X, 2.

(2) Joan. I, 14.

DE l'homme.

phénomènes. Ce qui est sorti de ses mains, dans le monde physique, a reçu tout d'abord le caractère de perfection qui lui était propre : il devait en être, et il en a été de même de la créature humaine. Physiquement, l'homme est sorti tout complet des mains dé son Créateur, et son intelligence et son cœur entrèrent immédiatement en possession des dons naturels et des dons de la grâce qui devaient le rendre heureux.

Avec ces magnifiques prérogatives, l'homme avait reçu la liberté de les mettre en action, suivant sa volonté. Dans les desseins de Dieu, c'était une faculté précieuse qui devait donner à sa créature un mérite personnel et la rendre digne de s'élever encore plus haut, en se rapprochant de Celui qui est son principe. Malheureusement et par sa faute, l'homme abusa de sa liberté ; il tomba par désobéissance, entraînant dans sa chute, par solidarité, Thumanité tout entière. L'homme ne perdit point, par le péché originel, les dons naturels dont Dieu l'avait enrichi au jour de sa création; mais il y fut blessé, comme s'exprime la théologie, il y fut blessé profondément ; et, quant aux dons de la grâce, qui lui avaient|été donnés pour s'élever surnaturellement vers Dieu, il les perdit intégralement. Devant cette double conséquence, le mystère du bien et du mal s'explique dans le monde et dans l'homme : c'est un désordre produit parle péché.

L'humanité tout entière vient d'une souche unique. C'est Dieu qui a créé le premier homme et la première femme, et c'est de ce premier couple que tous les hommes sont issus. Une science hostile ou superficielle s'est bien efforcée d'argumenter sur les différences notables qui existent dans le langage et dans la constitution physique des diverses branches humaines, pour en tirer des conclusions contraires à celles des Livres saints; mais des travaux plus consciencieux, sur la philologie et sur l'ethnographie, ont rétabli la vérité des

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faits; et la science a fini par conclure comme la Bible.

Du moment où toute l'humanité est ramenée à l'unité d'origine, il est évident qu'il n'existe entre les hommes aucune distinction de nature; et, par conséquent, le partage de l'humanité en deux classes, les hommes libres et les esclaves, est un partage arbitraire, qui ne peut se justifier que par la brutalité des passions; c'est un partage inique et qui doit disparaître.

En attendant, il était évident que l'homme, venu de Dieu, avait perdu le chemin qui devait le reconduire à Dieu, m'avait perdu par l'affaiblissement de ses facultés naturelles blessées par le péché, et surtout par la privation des dons surnaturels, qui devaient être comme ses fils conducteurs pour l'élever jusqu'à Dieu. Nous avons dit déjà comment s'est opérée, par l'incarnation du Fils de Dieu, la grande restauration de l'humanité déchue. D'une manière générale, cette rédemption s'est faite pendant les années que le Sauveur a passées sur la terre ; mais son application particulière et personnelle continue tous les jours, et elle durera jusqu'à la fin des siècles sur la terre. Or, dans ce nouveau plan dè la Providence, l'homme, venu de Dieu, ne remonte plus vers lui par la seule force des facultés naturelles et des dons surnaturels qu'il avait reçus au jour de sa création; c'est Dieu lui-même qui devient sa voie, sa vérité et sa vie (1) ; en sorte qu'il est tout à la fois son principe, son moyen et son terme.

Jésus-Christ Dieu s'est fait la voie de l'homme : Ego siim ma \ et pour cela, il s'est fait homme lui-même. Il a voulu passer par toutes les conditions de la vie humaine ; il a voulu surtout en subir toutes les épreuves, afin que nous pussions le rencontrer partout comme un modèle dans les sentiers de la vie . Ainsi , avant d'ouvrir la bouche pour annoncer la vérité, il pouvait se montrer à l'homme

(1) Eqo sum via, veritas et vita, (Joan. xiv , 6.)

DE l'homme.

dans toutes les situations et lai dire avec confiance : « Regarde et agis suivant le modèle qui t'est proposé : Inspice et fac secundum exemplar quod tibi monstraUira est [Y). » Je ne suis pas seulement ton guide et ton appui dans les sentiers de la vie, je suis la voie : Ego sum via. Créature de Dieu, tu t'es égarée du chemin qui conduit à lui ; suis -moi, et tu seras sûre d'arriver au terme: car alors ce sera Dieu qui te conduira vers Dieu.

Jésus-Christ Dieu s'est fait la vérité pour l'inteUigence de l'homme : Ego sum veritas. Il lui a parlé ; et, pour lui communiquer plus efficacement la vérité par sa parole, il s'est fait Verbe lui-même, c'est-à-dire parole. Verbe éternel qui était aussi la vérité, puisque ce n'était autre chose que Dieu. Pendant quelques années seulement , la vérité se fit entendre extérieurement par le ministère du Verbe ; mais aussitôt après, le Verbe se fixa dans l'Écriture, et la vérité y passa sous la forme de cette parole écrite. Jésus-Christ est donc toujours la vérité pour l'homme; puisque sa parole lui reste dans les saints Evangiles, et que cette parole, c'est la vérité sous le Verbe de Dieu.

Enfin Jésus-Christ Dieu s'est fait la vie pour l'homme : Ego sum vita. Il y avait bien déjà dans l'humanité la vie de la nature qui se termine par la mort ; mais cette vie purement naturelle n'a point l'énergie suffisante pour remonter par elle-même jusqu'à Dieu. Il faut pour cela une vie supérieure à la nature, une vie surnaturelle; et cette vie, c'est encore Jésus-Christ se communiquant à l'homme par la grâce, au moyen de la prière et des sacrements. Alors, comme le disait si énergiquement l'Apôtre des nations, ce n'est plus l'homme qui vit, mais Jésus-Christ qui vit en l'homme : Vivo^ jam non ego, vivit vero in me Christus (2) .

(1) Exod. XXV, 40,

(2) Galat. ii, 20.

DE l'homme.

Ces grands principes une fois posés et reconnus, leur application pratique et personnelle devait naturellement transformer l'homme, et en faire une créature nouvelle, suivant l'expression des Livres saints. D'abord, il ne devait plus y avoir d'esclaves dans cette humanité régénérée par Jésus-Christ. Et, en effet, pourquoi des esclaves? Est-ce que tous les hommes ne sont pas les enfants d'une même famille? Est-ce qu'ils n'ont pas tous pour Père le même Dieu qui est au ciel? Il est vrai qu'ils ont été tous, pendant longtemps, les esclaves du péché; mais maintenant, est-ce qu'ils n'ont pas été tous rachetés au prix du sang de l'Homme-Dieu Jésus-Christ? Aussi, écoutez avec quel transport l'apôtre saint Paul chante l'hymne de la délivrance : « Non, s'écrie-t-il, il n'y a plus de Juifs, il n'y a plus de Gentils, il n'y a plus d'esclaves, il n'y a plus d'hommes libres; vous ne faites plus tous qu'un seul dans le Christ Jésus (1). Vous avez été rachetés à grand prix; n'allez donc plus devenir les esclaves de l'homme (2). »

D'après la doctrine exprimée par ces paroles, des hommes ont demandé à quelle heure de l'histoire le Christianisme avait donc enfin brisé les liens de l'esclavage. Ils voudraient qu'on l'assignât positivement, tout comme on cite le jour où fut signé tel décret ou abrogée telle constitution. On oublie que Dieu ne procède pas à la manière de l'homme. L'homme se hâte, quand il veut édifier ou démohr, parce que l'avenir ne lui appartient pas. Et puis, quand un temps plus oii moins long s'est écoulé sur son œuvre éphémère, il se trouve qu'elle n'a plus assez de vitalité pour s'étendre plus loin : elle meurt donc; et on la regarde mourir, pour la recommencer, ou pour la laisser se perdre dans un éternel oubh. Il n'en est pas ainsi de Dieu. Les siècles sont à lui, et il agit dans le temps d'une manière qui

(1) Galat. m, 28. — (2) Corinth. vu, 23.

DE l'homme.

convient tout à la fois à sa dignité et à la liberté de l'homme, qu'il respecte toujours. Pour briser l'esclavage, il n'a donc pas précipité le monde dans des révolutions et dans des guerres d'extermination, telles que celles qui viennent d'ensanglanter l'Amérique, sous le prétexte d'arriver au même but. Non; mais le principe ayant été posé, il l'a jeté dans l'humanité comme une semence féconde. Le germe s'est développé, insensiblement il a grandi; et, un jour, sans décret d'abrogation préalable, sans révolutions et sans guerres, il s'est trouvé qu'il n'y avait plus d'esclaves dans le monde chrétien. Je me trompe, il y en a touj ours ; mais au moins n'y en a-t-il plus que chez les peuples qui ont étouffé la voix du Christ et le sang de sa rédemption dans le bruit du mensonge ou dans les ignominies de leurs passions. Et encore, on ne peut pas dire alors qu'il y ait là des hommes libres et des hommes esclaves; ce sont tous des esclaves: car, comme le disait Jésus-Christ lui-même : « C'est être esclave du péché que de s'y abandonner (1). »

Ce n'était donc point assez d'avoir affranchi l'homme de l'esclavage de l'homme : il fallait encore le délivrer de l'esclavage de ses passions. Car, enfin, ce qui l'empêchait de remonter vers Dieu, ce n'était pas tant la tyrannie d'autrui que celle de ses inchnations naturelles : voilà donc les despotes dont il fallait briser le joug. Pour cela, Jésus-Christ fit trois choses. Premièrement, il montra dans sa personne ce qu'il fallait pratiquer, en le pratiquant d'abord lui-même; il se fit la voie de l'homme, comme nous le disions plus haut. Mais, comme il ne devait se montrer visiblement qùe pendant quelques années sur la terre, et que le récit de ses actes devait frapper beaucoup moins vivement ceux qui viendraient plus tard que ceux qui en avaient été les bienheureux témoins, à ses exemples il ajouta,

(1) Joan. VIII, 34.

DE l'homme.

en second lieu, des préceptes clairs et positifs. Enfin, parce que l'homme déchu était impuissant par lui-même pour se maintenir toujours dans Taccomplissement de ces préceptes et dans la conformité à ce divin Modèle, Dieu lui donna sa grâce, c'est-à-dire sa force, par la prière et. par les sacrements.

Et d'abord, en face du principe ancien : que l'homme libre avait le droit de se procurer toutes les satisfactions qu'il désirait, par tous les moyens qui se trouvaient en son pouvoir, et sans autre frein que celui d'une force supérieure et contraire; en face de ce principe, dis-je, Jésus-Christ posa, par ses actes et par ses paroles, un principe diamétralement opposé. Ses actes, ce furent ceux de toute une vie passée dans l'obscurité, dans le mépris, dans la souffrance, et terminée par une mort ignominieuse et cruelle. Sa parole, c'est celle-ci, entre beaucoup d'autres semblables : « Si quelqu'un veut marcher après moi, qu'il fasse d'abord abnégation de lui-même, qu'il porte sa croix et qu'il me suive (1). »

Il ne veut pas qu'on se méprenne sur le sort réservé en cette vie à ceux qui vont vers Dieu sous sa conduite : il faut d'abord subir un joug et porter un fardeau. Et toutefois, pour ne point rebuter la faiblesse naturelle de ses disciples, il se hâte d'ajouter, avec bonté, « que son joug est suave et son fardeau léger (2). » Il va plus loin, il place le bonheur dans les choses mêmes qu'on avait réputées jusqu'alors les misères de la vie; et il proclame bienheureux ceux qui sont pauvres, ceux qui pleurent et ceux qui souffrent persécution pour la justice (3).

Il y avait deux raisons essentielles de poser ce principe d'abnégation et de mortification à la base de la vie

ri) Matth. XTi, 24.

(2) Matth. XI, 30.

(3) Matth. Ti, 3 et iuiv.

DE l'homme.

de tout homme chrétien. D'abord, l'humanité s'étant ^ écartée du chemin qui la conduisait à Dieu, par Tégoïsme, par l'orgueil et par l'amour des plaisirs sensuels, il était juste et sage de l'y faire rentrer par des efforts dirigés dans un sens contraire. De plus, et indépendamment de la réhabilitation personnelle qu'il procurait à l'homme, ce principe était encore comme une source féconde d'où jaillissaient, pour le service et le bonheur d'autrui, des vertus inconnues jusqu'alors. Ainsi parurent la pauvreté volontaire, l'humilité, la charité et la chasteté : vertus nouvelles dans ie monde et qui le jetèrent dans une sorte de stupéfaction.

Toutefois, comme rien n'était naturellement plus difficile que la pratique de ces vertus, Jésus-Christ ne se contenta point d'établir le principe dont elles étaient les conséquences; il fit, pour ces vertus, ce qu'il avait fait pour le principe : il les enseigna par ses paroles et surtout par ses actes.

La pauvreté d'abord. Jusque-là, certainement personne n'avait eu la pensée d'en faire une vertu : c'était un malheur, un défaut, c'était presque un vice dans le monde païen : Paiiperies inimica bonis est moribus, avait dit un philosophe. Et pourtant, il y avait tant de pauvres, et il devait y en avoir toujours en si grand nombre jusqu'à la fin des siècles! Il n'était donc pas possible que Jésus-Christ les oubliât. Avant de leur créer, par la charité, des trésors nouveaux, il fallait d'abord les réhabiliter et les relever moralement de l'abaissement et de l'humiliation dans lesquels ils avaient vécu jusqu'alors. Puisqu'il n'y avait plus d'esclaves et qu'il y avait cependant toujours des pauvres, il fallait donc donner à ces derniers une dignité qui compensât intérieurement tout ce qui leur manquait à l'extérieur. Jésus-Christ leur procura cette première satisfaction en se faisant d'abord, par sa naissance dans une étable, sur la paille d'une crèche, le plus pauvre d'entre eux.

DE l'homme.

Certes, quand il sortit de là pour aller vivre de son travail dans l'atelier d'un artisan, il avait bien le droit de s'écrier que « bienheureux étaient les pauvres, et que le royaume des cieux leur appartenait (1). « Oui, car, en efîet, quel plus grand bonheur, et quel plus grand honneur aussi, que de vivre sur la terre de la vie que Jésus-Christ s'était choisie lui-même, et de le sui^Te ainsi de plus prés dans le chemin qui remonte vers Dieu ! Ennoblie et relevée surnaturellement par la vie pauvre du Fils de Dieu fait homme, la pauvreté devint donc une sainte et divine vertu ; elle eut ses partisans et ses amateurs, comme la fortune avait les siens; des multitudes de riches se firent pauvres volontairement; et l'on se glorifia de la folie de la pauvreté, comme on se glorifiait déjà de la folie de la croix. Ainsi l'homme pauvre ne fut pas seulement réhabilité, mais il fut exalté; et, sans paraître étrange, devant la plus haute cour du monde, un jour, le plus grand orateur des temps modernes put faire un magnifique discours sur Véminente dignité des pauvres.

L'humilité n'était pas plus facile à établir dans le monde que la pauvreté. L'orgueil de l'homme dut se révolter avec tous ses plus fiers dédains, lorsque, pour la première fois, un mot lui fut dit qui l'abaissait dans sa conscience et devant ses semblables. Aussi Jésus-Christ, tenant compte de ces résistances naturelles au cœur humain, commença par se faire le plus humble d'entre tous, avant de recommander l'humiilité. Sa vie tout entière ne fut qu'un tissu d'humiliations recherchées, ou du moins acceptées avec une inaltérable douceur. Un jour, il va jusqu'à se mettre à genoux devant ses disciples, et, leur ayant lavé les pieds, il les essuie de ses mains divines. Après cela, certainement, il avait bien le droit de se proposer aux siens pour modèle, et

(1) :\IaUh. V, 3.

DE l'homme.

de leur demander de faire du moins, à son exemple, ce qu'il avait fait lui-même (1). Dans une autre circonstance, il les avertit que « si quelqu'un veut être le premier, il sera le dernier et le serviteur de tous (2). » — « Quiconque s'élève, ajoute-t-il, sera abaissé, et quiconque s'abaisse sera élevé (3). »Oui : « car, disait saint Pierre, Dieu résiste aux superbes, et ce n'est qu'aux humbles qu'il accorde sa grâce (4). »

Après tout, Jésus-Christ n'était que juste à l'égard de l'homme, en lui imposant l'humilité : car enfin, l'humilité, comme la définissait un illustre orateur, c'est une acceptation volontaire de la place qui nous est marquée dans la hiérarchie des êtres ; c'est une possession de soimême avec une modération égale à ce que l'on vaut, et qui nous porte à descendre vers ce qui ne nous vaut pas. Or, quoi de plus juste que cette disposition de l'âme? Et cependant l'humilité, qui parait si naturelle à ce point de vue, était devenue pour l'homme comme un état contre nature . Oui, tout en lui se révoltait contre cet abaissement. Mais, après que Jésus-Christ se fût fait petit, humble, et le plus humble de tous; après qu'il eut joint aux exemples de sa vie un enseignement pressant et positif sur l'humilité, on apprit à devenir, comme lui, doux et humble de cœur (5); et l'on prit pour modèle les petits enfants, afin de pouvoir entrer un jour dans les cieux avec ces anges d'innocence et de simphcité (6). *

Ainsi préparé par l'humilité, l'homme devenait plus facilement accessible à une autre vertu qui lui était également antipathique parnature, la charité. La charité est une vertu par laquelle celui qui la pratique donne à autrui,

(1) Joan. XIII) passim.

(2) Matth. IX, 34.

(3) Matth. xxiu, 12.

(4) Petr. I, 5.

(5) Matth. XI, 29,

(6) Matth. XVIII, 3,

DE l'homme.

volontairement, librement et par amour, quelque chose de soi. Certes, c'était encore là une vertu bien nouvelle pour l'homme ancien. Il ne savait que recevoir des autres, demander, et au besoin exiger par la force, quand il était hbre. Et, quand c'était un esclave, il donnait, mais uniquement parce qu'il y était contraint : son cœur n'était pour rien dans les services qu'il rendait. C'était donc bien avec raison que Jésus-Christ disait à ses disciples : « Yoici que je vous donne un précepte nouveau : c'est que vous vous aimiez les uns les autres comme je vous ai aimés (1). » On a bien le droit d'imposer un précepte quand, avec l'autorité, on a d'abord commencé par le pratiquer soi-même. Or, c'est ce que Jésus-Christ avait encore fait ici avec une perfection qui lui permettait de se proposer pour modèle. Ce n'était pas seulement quelque chose de lui qu'il donnait aux hommes, en venant les racheter en ce monde : il se donnait lui-même tout entier, en sacrifiant pour eux, sur la croix, jusqu'à la dernière goutte de son sang. Après un tel exemple, et du pied de cette croix, la charité se répandit par toute la terre, comme un immense incendie qui embrasa les cœurs. Ce n'est point ici que nous raconterons les prodiges qu'elle opéra et qu'elle ne cesse d'opérer tous les jours, nous le ferons plus loin; mais disons seulement que la charité devint, dans le monde, . un hen qui rapprocha tous les cœurs, qu'elle y établit une fraternité que l'antiquité n'avait pas soupçonnée, que le pauvre devint ainsi le frère du riche, le petit le frère du grand, des princes et des rois; et qu'au lieu de cet isolement égoïste dans lequel l'homme avait vécu jusqu'alors, il n'y eut plus qu'un cœur et qu'une âme parmi les croyants de Jésus-Christ (2).

C'était un prodige moral qu'une pareille fusion, et

(1) Joan. XIII, 34.

(2) Act. IV, 32,

DE l'homme.

cependant ce n'était pas encore le dernier mot de la charité. « Si vous n'aimez que ceux qui vous aiment, ajouta Jésus-Christ, quelle récompense aurez-vous? Les publicainsne ie font-ils pas aussi? Aimez donc vos ennemis, faites du bien à ceux qui vous haïssent, et priez pour ceux qui vous persécutent et qui vous calomnient (1). » C'était étourdir la raison et le cœur de l'homme que de leur parler ainsi. Jésus-Christ le savait bien : aussi, avant de mourir, il y revint, sur la croix, pour confirmer une dernière fois par son exemple ce qu'il avait enseigné par ses paroles. Sans proférer un mot de plainte contre ses bourreaux , il ne demande à son Père qu'une seule chose pour eux : c'est « qu'il leur pardonne, parce qu'ils ne savent ce qu'ils font (2). » Ah ! cette parole n'est pas tombée vainement de la bouche de Jésus. Tous les jours, quand les premiers mouvements de la colère et de la vengeance bouillonnent dans le cœur du chrétien outragé, il se rappelle les actes et les paroles de son divin Sauveur, et il ne répond que par la charité du pardon aux insultes et au mépris dont il est abreuvé.

Une fois en possession du cœur de l'homme par le détachement des biens extérieurs, par l'humilité et par la charité , il semble que Dieu pouvait tout lui demander et qu'aucun autre sacrifice ne dût plus lui coûter. Et cependant, il restait encore une passion qui n'était pas domptée, et qui causait dans la vie de l'homme d'affreux ravages : la passion des plaisirs sensuels. Jésus- Christ l'attaqua de front par la chasteté. En traitant de la virginité, nous avons vu toutes les difîîcultés que présentait une semblable entreprise : tout conspirait pour la faire échouer, et toutefois elle réussit. Sans doute le culte de la Vierge Marie eut une large part dans

(1) Matth. V, 44, 46. — Luc. vi, 27, 28, 35.

(2) Luc. xxiii, 34.

DE l'homme.

ce succès ; mais toute son efficacité lui vint de la vertu et de la puissance de Jésus-Christ. C'est à la vertu de Dieu que Marie devait sa maternité en conservant l'honneur de sa virginité. Et, plus tard, quand le Fils de la Yierge manifesta ses plus intimes prédilections, ce fnt toujours en faveur de ceux qui se rapprochaient de la virginité de sa Mère, par la chasteté de toute leur vie ou par le repentir de leurs anciennes souillures. Pour lui personnellement, sa vie était si pure et si chaste, qu'il ne fut pas possible à ses ennemis les plus acharnés d'y soupçonner la moindre tache à cet endroit. Aussi, quand il les défia de le convaincre d'un seul péché, on ne répondit que par le silence à cette provocation inouïe jusqu'alors : il n'y avait point de souillure dans la vie de Jésus. Il fallait qu'il fût Lien fort de sa vertu, pour attaquer la concupiscence de l'homme jusque dans l'immodestie de son regard, jusque dans le désir le plus caché de son cœur : il prononce qu'il y a là une véritable faute (1), et, comme telle, il la poursuit de sa condamnation et de ses menaces.

Du reste, Jésus-Christ ne fit pas seulement une vertu de la chasteté, il en fit une béatitude. « Bienheureux ceux qui ont le cœur pur, parce qu'ils verront Dieu (2). » Étrange béatitude encore que celle-là ! et cependant il s'est trouvé et il se trouve encore des multitudes de chrétiens qui sont réellement épris de ses charmes . A la suite des cohortes virginales , d'autres légions vivent dans une chasteté qu'on n'aurait jamais crue praticable avant l'avénement de Jésus-Christ; et ce que l'on avait considéré comme un martyre des sens est devenu le bonheur et la gloire du chrétien.

En face de l'humilité, de la charité, de la chasteté, de ces vertus qui ont fait du chrétien un homme vraiment

(1) Matth. V, 28.

(2) Matth. V, 8.

DE l'homme.

nouveau, on se demande encore par quel procédé a donc pu s'opérer une semblable transformation. Nous avons bien vu, dans l'histoire de Jésus, des exemples sublimes de ces vertus; mais il était Dieu, et nous ne sommes, nous, que de misérables créatures. Et puis, par cela même que ces exemples étaient sublimes, ils devenaient généralement inaccessibles à notre infirmité. Il est bien vrai qu'à ses exemples Jésus-Christ avait encore ajouté de magnifiques préceptes; mais, de l'admiration de ces préceptes à leur accomphssement, il y avait toute la distance de la sainteté de Dieu à la corruption de l'homme. Gomment donc cette distance a-t-elle été franchie, et çom ment l'homme a-t-il fini par se trouver au niveau des plus insurmontables difficultés? Le voici; et il nous suffit d'un mot pour nous en rendre compte. C'est que Jésus- Christ n'est pas seulement la voie qui dirige l'homme par ses exemples ; c'est qu'il n'est pas seulement la vérité qui l'instruitpar ses préceptes : il est encore la vie; et c'est en cette qualité qu'il lui donne la grâce, et, avec elle, une vertu qui domine les instincts et les passions de la nature.

Il est évident que Jésus-Christ n'avait pas donné à l'homme des vertus nouvelles pour le dispenser de celles qu'il avait plus ou moins pratiquées jusqu'alors; non-seulement ces nouvelles vertus ne détruisaient pas les anciennes, mais elles les fortifiaient et les élevaient à une plus grande hauteur, en les rendant en même temps plus applicables et plus faciles. La prudence, la justice, la force et la tempérance furent portées jusqu'à l'héroïsme; et cet héroïsme devint presque vulgaire, tant sa pratique était fréquente au milieu des chrétiens. Il ne faut pas s'en étonner : car, enfin, ces vertus cardinales se retrouvaient implicitement dans les vertus propres au Christianisme ; et, dès lors, elles présentaient beaucoup moins de difficultés à l'homme qui s'était rendu maître de son esprit, de son cœur et de ses sens, par l'humilité, par la charité et par la chasteté.

DE l'homme.

Disons, toutefois, que ce travail moral ne s'opérait pas dans l'homme sans une lutte incessante et sans des sacrifices qui lui coûtaient terriblement. Il ne fallait pas seulement que le chrétien se résignât à porter passivement sa croix pour marcher avec persévérance dans le chemin qui conduit à Dieu par la vertu, il fallait encore qu'il frappât directement à mort des inclinations qui tenaient à sa nature : de là une vertu, sans laquelle toutes les autres finissent par succomber, la mortification. Mortifier ses penchants et ses goûts naturels, c'était demander à l'homme ce qu'il ne paraissait pas capable de donner. Des philosophes l'avaient essayé avant Jésus-Christ, et ils n'avaient obtenu que des exagérations exceptionnelles et sans influence réelle sur la société. Mais lorsque Jésus-Christ eut mortifié, dans sa personne, l'humanité viciée par le péché, ses disciples sentirent, comme l'apôtre saint Paul, le besoin de continuer en eux-mêmes les soufî'rances de sa passion, afin de concourir ainsi à leur application personnelle (1). D'ailleurs, la mortification était une nécessité qui s'expliquait par la double raison des fautes à réparer et des mérites à conquérir. Aussi Jésus-Christ avait dit aux hommes, dans la personne de ses disciples , qu'ils périraient certainement tous de la même manière, s'ils ne faisaient pas pénitence (2), » c'est-à-dire s'ils ne se mortifiaient. L'austérité chrétienne répondit à cette injonction par des sacrifices, qui se sont ralentis sans doute, mais qui n'ont cependant pas cessé de donner à . l'homme une énergie capable des plus difiîciles vertus. Voilà donc par quels principes, par quels procédés et par quelles vertus le Christianisme avait combattu le principe fondamental de la vie morale dans l'antiquité. Ce principe établissait que l'homme libre avait le droit

(1) Adimpleo quœ desunt passionum Christî. (Coloss. i, 24.)

(2) Luc. XIII, 5.

DE L^HOMME

de se procurer toutes les jouissances possibles ; et Jésus- Christ le condamnait à la pénitence et au crucifiement de ses passions. Le principe ancien diminuait les vertus purement naturelles, il rendait impraticables toutes celles qui demandaient l'abnégation; et, d'un autre côté, il ouvrait la porte aux vices les plus effrénés en justifiant les appétits les plus désordonnés de la nature. Au contraire , le principe chrétien était une source d'où jaillissaient l'humilité, la charité et la chasteté; il développait, en les fortifiant, les vertus naturelles si imparfaitement pratiquées jusqu'alors, et il donnait à l'homme un frein puissant pour dompter ses passions.

Nous avons dit qu'un second principe qui s'imposait généralement dans l'antiquité, c'était que la vie humaine, étant soumise au destin, c'est-à-dire à la fatalité, l'homme n'avait pas la responsabilité morale des divers actes qui s'y produisaient, et que, par conséquent, il ne devait songer qu'à jouir sans souci pour l'avenir. Or, à la place de ce principe, le Christianisme en établit deux autres qui le renversaient à la base, et qui changaient ainsi les conditions morales de la vie humaine. D'abord, Jésus-Christ posa comme principe, en cette matière, que l'homme n'est point abandonné, dans la vie, aux caprices de ses désirs, pas plus qu'aux hasards d'une aveugle destinée, mais qu'il ne cesse de marcher sous le regard providentiel de Dieu, qui est au ciel. « Voyez, disait-il un jour à ses disciples, pour un as on peut acheter deux passereaux ; et, cependant, pas un seul d'entre eux ne tombe sur la terre sans la volonté de votre Père céleste. Pour vous, tous les cheveux de votre tête sont comptés. N'ayez donc aucune crainte : car vous valez beaucoup plus qu'une foule de passereaux (1). »

Donnée par Jésus-Christ avec toute l'autorité de sa sagesse et de sa puissance divines, cette assurance dé-

(1) Matth. X, 28 et seq.

DE l'homme.

veloppait, dans l'esprit et dans le cœur de l'homme, trois vertus surnaturelles ou surhumaines produites par la grâce, et qui le conduisaient à Dieu. La foi d'abord, qui lui faisait accepter sans hésiter toutes les vérités révélées par le Yerbe de Dieu. L'espérance ensuite, par laquelle il attendait avec une confiance inébranlable la réalisation des promesses divines en ce monde et en l'autre. Et puis enfin la charité, qui lui faisait aimer Dieu d'un amour surnaturel et impossible aux seules aspirations du cœur humain.

A ce point de notre étude sur l'homme réhabilité, nous ne pouvons résister au désir de résumer quelques pages d'une magnifique théologie sur le sujet qui nous occupe, et que nous empruntons au Père Ventura, dans sa Conférence sur la sainte Triniié.

Quand on voit les trois personnes divines se réunir, comme en conseil, pour produire leur chef-d'œuvre dans ]a création de l'homme, on est ravi d'admiration devant cette étonnante parole : « Faisons rhomm e à notre image et à notre ressemblance (1). » Il semble que l'on voit alors ces trois personnes de la sainte Trinité s'entendre entre elles pour conférer à l'âme de l'homme chacune de ce qui lui est propre, afin de s'y reproduire comme dans une image. Yoilà donc le Père qui lui donne l'entendement, le Fils la raison, et le Saint- Esprit la volonté. De sorte que, dès le premier moment de sa création, l'homme devint réellement la ressemblance de son Créateur.

Malheureusement, il ne sut pas se tenir dans cette gloire d'être l'image de Dieu : il se souilla par le péché. Et alors qu'arriva-t-il? C'est qu'en se livrant au péché, son entendement devint impuissant à engendrer de saintes pensées, et il cessa de représenter Dieu le Père. D'un autre côté, sa raison, abusant de ses lumières, ne

(1) Gen. I, 26.

DE l'homme.

chercha plus à plaire à Celui qui les lui avait données : elle se plut en elle-même, dans son propre orgueil, et elle ne représenta plus Dieu le Fils. Enfin, la volonté se corrompit et se dégrada dans la perversité du péché, et elle ne représenta plus Dieu le Saint-Esprit. L'homme était force, sagesse et amour; et il devint déraison, égoïsme et faiblesse. Les grands traits de la Trinité sainte se trouvaient bien encore dans son âme; mais son auguste image n'y était plus qu'altérée et comme décolorée. On n'y reconnaissait plus qu'à peine quelque chose de la ressemblance de Dieu; et c'est ainsi que l'homme, qui était destiné à vivre de l'intelhgence et de l'amour de Dieu, tomba, dans sa dégradation, jusqu'aux ignominies de la bête : « Homo^ cum in honore esset, non intellexit: comparatus est jumentis insipientibus et similis factus est illis (1). »

Gomment donc réhabiliter cette créature déchue? Comment rendre à cette image effacée toute sa première beauté? Evidemment Dieu seul le pouvait. Voilà donc la Trinité sainte émue de compassion pour cet homme misérable qui avait souillé son image divine ; la voilà qui descend jusqu'à sa bassesse; et, par le moyen du sacrement du baptême, la voilà qui révèle de nouveau sa nature, qui manifeste son opération, qui renouvelle sa propre image, qui retouche, enfin, ce chef-d'œuvre qu'une main ennemie avait altéré et souillé. « Allez, dit Jésus-Christ à ses Apôtres, allez par toutes les nations, et baptisez-les au nom du Père, du Fils et du Saint- Esprit (2). » Nous leur avions donné notre ressemblance pour la vie naturelle dans leur création , et elles l'ont perdue ; allez maintenant, en les régénérant, la rétablir en elles dans l'ordre de la grâce.

Et voyez par quel admirable procédé s'est accompH

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