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(2) Matth. XXVIII, 19.
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cet acte de régénération. Quand Jésus-Christ disait : « Personne ne vient à moi sans que mon Père ne l'y attire (1), » il nous révélait que la foi, le principe de toute vie spirituelle, est le don particulier du Père. Quand, après lui, saint Pierre ajoutait « que Jésus-Christ nous a régénérés dans l'espérance vivante (2) , « il nous apprenait que l'espérance est le don particulier du Fils. Quand, enfin, saint Paul disait « que la charité est répandue dans nos cœurs par le Saint-Esprit qui nous a été donné (3), » il nous manifestait que la charité est le don particulier du Saint-Esprit. Or, puisque c'est par le baptême que nous recevons la Foi, l'Espérance, la Charité, et que l'habitude de chacune de ces vertus théologales est le don particulier de chacune des personnes divines, les voilà donc, ces trois personnes, travaillant de concert à notre régénération, comme elles avaient d'abord concouru toutes les trois à notre création. Et, comme le Père nous avait d'abord donné l'entendement, le Fils la raison et le Saint-Esprit la volonté , voici maintenant que le Père nous donne la foi qui éclaire l'entendement; voici que le Fils nous donne l'espérance qui relève notre raison ; voici , enfin, que le Saint-Esprit nous donne la charité, qui purifie et dirige notre volonté. Ainsi les trois grandes puissances de l'homme sont relevées; ainsi les caractères de la Trinité sont rétablis dans l'âme chrétienne, et son image s'y reproduit plus magnifique encore. Oui; car alors l'entendement est illuminé par la clarté des plus sublimes vérités ; la raison est relevée par l'énergie des plus nobles espérances, et la volonté est dirigée par le secours de grâces plus abondantes et de lois plus parfaites. C'était certainement ce travail sublime de la régénération de l'homme
(1) Joan. VI, 44.
(2) I Petr. I, 3.
(3) Rom. V, 5.
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qu'envisageait saint Paul, lorsqu'il disait aux fidèles de Colosse et d'Ephèse : « Dépouillez donc le vieil homme et revêtez le nouveau, celui qui a été créé dans la sainteté et dans la justice de la vérité (1). »
En procédant comme nous venons de le dire à l'égard de l'homme, Dieu l'avait traité avec trop de respect pour ne pas respecter en même temps les droits de sa liberté. Il est bien vrai qu'il dirigeait et purifiait sa volonté par le secours de ses lumières et de ses grâces, mais il ne la violentait pas. Aussi Jésus-Christ n'opposa pas seulement la Providence divine au principe ancien de la fatalité; mais il supposa toujours comme inviolable la liberté des actes humains, et c'est pourquoi il en laissa à l'homme la responsabilité devant les récompenses ou les châtiments de l'éternité.
Maintenant, comment accorder l'action providentielle de Dieu avec la liberté humaine? Assurément, il y a là des difficultés qui ne disparaissent pas tout entières devant rexpHcation des philosophes et des théologiens. Mais, dit Bossuet, « il ne faudrait pas s'étonner que nous ne sussions peut-être pas si bien conciher ensemble ces deux choses. Car cela viendrait de ce que nous ne saurions pas le moyen par lequel Dieu conduit notre liberté : chose qui le regarde, et non pas nous, et dont il a pu se réserver le secret sans nous faire tort. Car il suffit que nous sachions ce qui convient à notre conduite; et nous n'avons rien à désirer pour cela, quand nous savons, d'un côté, que nous sommes libres, et, de l'autre, que Dieu sait conduire notre liberté. Car l'un de ces sentiments suffit pour nous faire veiller sur nous-mêmes ; et l'autre suffit aussi pour nous empêcher de nous croire indépendants du premier Etre, par quelque endroit que ce soit (2). »
(1) Coloss. III , 9.
(2) Traité du Libre arbitre, chap. iv.
DE l'homme.
Si l'homme n'était qu'une production fortuite de la nature, et s'il était abandonné à sa liberté sans la direction d'une Providence divine, on comprendrait la théorie païenne, posant en principe qu'il était maître absolu de son corps, qu'il pouvait en disposer suivant qu'il le voulait, et qu'il pouvait même lui donner la mort quand il était fatigué de la vie. Mais la théologie chrétienne est loin d'admettre ces conclusions. D'abord, en voyant avec quelle déhcatesse, avec quelle précaution, pour ainsi dire, les trois personnes divines ont concouru à la formation de l'homme, elle reconnaît, comme l'auteur du livre de la Sagesse, que Dieu ne l'a traité « qu'avec un grand respect (1) ; » et elle en conclut que l'homme est tenu à plus de respect encore pour le chef-d'œuvre de la création. Mais, quand ensuite Dieu fait de sa créature privilégiée l'objet de son plus tendre amour ; quand, par ses sacrements, il imprime sur elle le caractère indélébile de la fîhation divine ; quand surtout il la nourrit de son propre corps et de son sang divin, alors le corps de l'homme est associé à la dignité de son âme ; ce n'est plus un instrument dont il peut se servir au gré de ses passions, et qu'il a le droit de détruire quand il en est fatigué : non, c'est un temple, c'est le sanctuaire de la divinité. Or, dit l'Apôtre, « si quelqu'un a la témérité de violer ce temple, c'est Dieu lui-même qui le perdra (2). Eh quoi ! ajoute- t-il ailleurs, ne savez-vous pas que vos membres sont le temple de l'Esprit-Saint qui est en vous, et que vous ne vous appartenez pas ? Yous êtes plus que des temples, vos corps sont les membres de Jésus- Christ. Et vous en feriez des membres souillés par la débauche! Rappelez-vous donc à quel prix vous avez été rachetés, et portez Dieu dans votre corps avec la gloire qui lui est due (3). »
(1) Sap. XII, 18.
{2)ICor. III, 17.
(3) I Cor. VI, 15, 19 et 20. ' ' '
DE L HOMME
Ainsi l'homme n'est pas maître absolu de son corps dans sa conscience et devant Dieu. 11 ne peut pas en disposer comme il le voudrait, parce qu'il appartient à Jésus-Christ qui l'a racheté par son sang et sanctifié par sa grâce ; et non-seulement il n'a pas le droit de le détruire par la mort, mais, quand il a le malheur de le souiller par le péché, il devient profanateur et sacrilège : car ses membres sont ceux de Jésus-Christ, et son corps est le temple de l'Esprit-Saint qui l'habite par sa grâce.
Dans cette croyance, on s'explique la solennité et la majesté des funérailles chrétiennes. Pendant que les familles sont dans la préoccupation de leur douleur, de leurs intérêts, et quelquefois aussi de leur vanité, l'Église, de son côté, se préoccupe d'abord de l'âme qui paraît devant Dieu, et elle entoure le corps d'honneurs presque divins. Ce ne sont pas des honneurs semblables à ceux qu'on rendait aux morts de l'antiquité païenne, et qu'on rend encore souvent de nos jours par ostentation ou par pure cérémonie, non ; mais avec plus de simpHcité, il y a aussi plus de grandeur et plus de vénération. Le corps est apporté dans le lieu saint, au milieu des fidèles, tout près du sanctuaire, à la place d'honneur. On allume autour de lui des flambeaux, on présente^rencens à cette dépouille mortelle, comme on le ferait devant les reliques des saints. Ah i s'il n'y avait là, dans le cercueil, que ce qu'y voyait le paganisme et que ce qu'y voit encore le matérialisme, ce serait une superstition et une idolâtrie que ces honneurs rendus à des corps sans vie. Mais, dans ces corps chrétiens, c'est toujours le temple du Saint-Esprit, ce sont toujours les membres de Jésus-Christ que l'Église catholique honore; et c'est pourquoi elle ne croit pas trop faire en leur rendant, sur le bord de leur tombe, des honneurs solennels et qu'on croirait divins.
Venu de Dieu, l'homme qui a suivi Jésus-Christ Dieu dans les sentiers de la vie, retourne vers Dieu pour l'é-
DE l'homme.
ternité. Nous n'avons point à dire ici quelles sont les joies qui lui sont réservées dans la gloire des deux. Nous ne le pourions pas d'ailleurs : car « l'œil n'a point vu, l'oreille n'a point entendu, et le cœur n'a jamais rien goûté de ce que Dieu a préparé à ceux qui l'aiment (1). » Ce n'est point comme une mer qui ait son flux et son reflux, non; c'est l'océan immense qui déhorde à la fois sur tous ses rivages. « Seigneur, s'écriait le Prophète, je serai rassasié quand votre gloire m'apparaîtra (2). »
Oui ; mais pour entrer dans la gloire des cieux, il faut une âme sans souillure et sans tache, il faut l'innocence et la pureté des anges : or, comment traverser la corruption du monde, sans y souiller au moins les franges de sa robe ? Sans doute, les larmes du repentir et de l'amour peuvent rendre à 1 ame sa primitive et parfaite pureté ; mais, pour cela, il faut dans le cœur une perfection de sentiments et de dispositions bien difficile à l'homme. Dieu le savait, et c'est pourquoi, avant les récompenses éternelles du ciel, il a miséricordieusement préparé à l'âme imparfaite un lieu d'expiation temporaire, où elle pût compléter et perfectionner sa purification. L'hérésie protestante refuse d'admettre ce dogme du Purgatoire : c'est une faute de cœur, et elle est en retard, sous ce rapport, avec les traditions du paganisme lui-même. Ah ! qu'il est triste dépenser à ceux qui nous ont été chers et dont nous sommes séparés par la mort, quand nous n'avons pas, pour nous consoler, le dogme du Purgatoire ! Nous sommes sûrs, d'un côté, que rien de souillé n'entrera dans le royaume des cieux. Nous ne pouvons pas nous dissimuler, d'ailleurs, que nos chers défunts ont emporté de la terre bien des misères et des imperfections : où sont-ils donc maintenant, si vous leur refusez la possibilité de s'en purifier
(1) ICor. XI, 9.
(2) Ps, XVI, 15.
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au delà de cette vie ? Pour nous, qui croyons au Purgatoire, le souvenir des souillures de la vie ne nous désespère jamais pour les chères âmes que nous avons perdues sur la terre : nous savons qu'il est, après la mort, un lieu d'expiation, où elles achèvent de réparer ces fautes avant d'entrer au Paradis. L'Église nous dit, de plus, qu'il nous est possible de les aider dans leur expiation par nos prières et par nos sacrifices ; et cette pensée que nous pouvons ainsi les soulager et hâter leur délivrance, est certainement pour nous la plus douce des consolations, après l'espoir de l'éternelle union.
Descendu de Dieu, voilà donc comment, par Jésus- Christ Dieu, l'homme remonte jusqu'à Dieu. On ne peut pas dire, assurément, que les vertus pratiquées pour arriver à ce terme soient précisément en harmonie avec la nature et les instincts de l'homme déchu. Au contraire, elles les humilient, elles les froissent, et elles vont même jusqu'à les étouffer par l'action de la grâce Mais si l'on considère ces vertus dans leurs rapports avec les conditions et les tendances de l'homme réhabilité, on reconnaît alors que rien n'est plus justement en harmonie avec ces dispositions nouvelles, et par conséquent avec Dieu qui doit en être la fin.
Après cela cependant, pourquoi faut-il donc qu'il y ait un si grand nombre d'hommes qui rompent cette harmonie? Issus de Dieu, il y en a tant qui se détournent du chemin qui devait les reconduire vers lui, et qui tombent dans l'abîme de l'éternelle réprobation ! Mais qu'auraientils à reprocher à leur Créateur, et que pouvait-i] faire de plus pour eux ? Dieu s'est fait homme pour les sauver, il a souffert et il est mort pour expier leurs pèches; après cela, quand des ingrats s'obstinent à l'outrager dans ses bienfaits, quand ils foulent aux pieds le sang versé pour les racheter, il faut bien que Jésus-Christ descende de sa croix . Alors ses bras étendus , pour les embrasser tous dans son amour, se replient comme d'eux-mêmes sur
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son cœur, et il remonte au ciel pour y régner éternellement au milieu de ses anges et de ses bienheureux.
En traitant du dogme, nous avons cherché à nous rendre compte de la situation religieuse de notre époque; or, cette appréciation pourrait encore nous servir ici, pour juger dans quelle mesure et dans quelle proportion l'homme de nos jours est resté chrétien dans la direction pratique de sa vie par rapport à sa fin. Il est très-difficile d'établir, à cet égard, des comparaisons bien exactes entre notre époque et celles qui l'ont précédée; et, bien qu'il y eût généralement plus de foi dans les siècles passés, il serait peut-être téméraire de prononcer résolument que l'homme est très-loin d'être aujourd'hui, religieusement, ce qu'il était autrefois. On arrive trop vite à cette conclusion quand on ne regarde attentivement qu'autour de soi, et qu'on ne juge du reste qu'à la superficie; mais, quand on se reporte aux siècles précédents à l'aide des monuments contemporains, on est beaucoup moins sévère à l'égard du temps où nous vivons. A peine si le sang des persécutions avait cessé de couler dans l'Église, que les Pères des premiers siècles chrétiens faisaient, sur les désordres de leurs temps, des descriptions auxquelles il ne faudrait rien ajouter pour dépeindre les nôtres. Au moyen-âge, à cette épaque d'une foi si vive et d'une sainteté si héroïque, toutes les passions fermentaient avec une telle violence, et les excès qu'elles entraînaient étaient parfois si monstrueux, que la prudence hésite à porter son jugement définitif. Enfin, pour le dernier siècle qui nous a précédés, je le demande : sera-t-il possible de dépasser jamais ses impiétés et ses débauches?
Nous savons bien que les masses ont aujourd'hui perdu, en grande partie, cette vivacité et cette simplicité de foi qui caractérisaient les âges précédents, et qui faisaient pour l'homme un contre-poids aux désordres de sa vie. Nous savons bien que le respect, la
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confiance et la soumission diminuent de plus en plus par rapport à l'autorité, et que l'homme est tourmenté par des désirs d'indépendance qui le rendent impatient de tout joug : voilà, en face du passé, notre infériorité réelle ; et voilà aussi ce qui donne le plus à penser et à craindre pour l'avenir. Mais enfin, prenant l'humanité telle qu'elle existe de nos jours, nous pouvons constater, d'abord, qu'il s'y trouve une multitude de vrais chrétiens, dont les vertus exercent une influence immense sur la vie de ceux qui ne partagent point leurs croyances. Nous pouvons afiûrmer également que, sous cette influence, et par suite d'un courant établi dans le monde par Jésus-Christ, ceux mêmes qui ne sont pas chrétiens dans leurs croyances pratiquent cependant, dans la conduite de leur vie, des actes et des vertus qui n'y existent que parla religion chrétienne. Un homme vivant dans le Christianisme peut, sans doute, déshonorer sa vie par toutes les passions qui souillaient la vie de l'homme païen ; et cependant, comparez ces deux hommes dans la physionomie générale de leur conduite^, et surtout dans leurs rapports avec leurs semblables, et vous verrez que l'homme chrétien, si corrompu qu'il soit, n'est pourtant plus généralement capable de vivre comme un païen. Le peuple lui-même le juge ainsi dans son bon sens naturel : car, lorsqu'il rencontre un homme qui fait exception dans la société par la dégradation de sa vie, il ne croit pas pouvoir mieux le caractériser que par ces mots : Il vit comme un païen. Que s'il en est ainsi, nous avons donc le droit de conclure que, dans la civilisation actuelle, l'homme est encore chrétien par les habitudes générales de sa vie, et qu'une distance infinie le sépare de l'homme du paganisme.
DE l'homme.
SSe la chute de l'iïommc par la nég'ation de la dÎTiiiité de Jésus-Clirîst.
Entre l'homme chrétien et l'homme païen, avonsnous donc besoin de nommer ici celui qui remplit la distance, Jésus-Christ? Non pas Jésus-Christ homme : car évidemment il n'y a point de proportion entre la faible action d'un homme et les vertus surnaturelles du Christianisme. Je suppose qu'un homme ait été assez puissant par l'esprit et par le cœur pour faire accepter et aimer de ses contemporains une morale difficile, dont il leur aurait d'abord donné l'exemple dans la pratique de sa vie, ce serait un prodige déjà. Quelques philosophes l'ont essayé dans l'antiquité, et ils n'y sont parvenus qu'auprès d'un très-petit nombre d'adeptes. Mais Jésus- Christ n'a imposé ses préceptes de morale que dans une seule petite contrée de la terre ; et le monde entier les a pratiqués. Il ne les a enseignés que pendant trois années de sa vie; et voilà plus de dix-huit cents ans que l'humanité en fait la règle de sa conduite. Avec l'inconstance naturelle au cœur humain, ce phénomène ne s'expliquerait pas, alors même qu'il s'agirait de la plus facile morale. Mais quand Jésus-Christ vient heurter de front les plus indomptables passions, et qu'il parvient à enraciner dans l'humanité des vertus telles que l'humilité, la charité, la chasteté et la mortification, il faut bien reconnaître qu'on se trouve là devant une puissance supérieure à celle de l'homme, la puissance de Dieu dans le Christ Jésus.
Et cependant, si Jésus-Christ n'était pas Dieu, si le soleil de sa divinité venait à se détacher du ciel de cette vie terrestre, voyez-vous bien ce qu'il adviendrait pour l'homme? D'abord les ténèbres se feraient autour de lui; ses yeux n'étant plus éclairés par la lumière des préceptes divins, il s'en irait; aveugle infortuné, heurtant
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contre tous les obstacles et s'enfonçant chaque jour dans lahîme des passions. Jésus-Christ lui aurait bien enseigné quelques vérités à la manière des philosophes, mais il ne serait plus pour lui la vérité : Ego sum veritas. Et puis, avec la lumière, il perdrait la chaleur, c'est-à-dire la charité. Alors, dans cette froide obscurité, comment voudriez -vous qu'il luttât contre les difQcultés de la vie? Il pourrait bien s'y débattre dans une agitation convulsive et comme dans des efforts désespérés ; mais il ne serait plus en état de persévérer dans les grands sacrifices ; le découragement et le désespoir le gagneraient au cœur, et il mourrait de défaillance. Oui : car Jésus- Christ, qui lui aurait enseigné la vertu, ne serait plus pour lui la vie qui l'en rendrait capable : Ego sum vita. Enfin, sans lumière et sans guide, l'homme, descendu de Dieu, ne connaîtrait plus le chemin pour remonter vers Dieu. Semblable à ces astres errants que l'on voit parfois, dans la nuit, briller tremblants et incertains à la surface des mers, et qui se perdent bientôt 'pour toujours dans les abîmes, l'homme s'agiterait aussi, pendant quelques années, sur un point de la terre, pour disparaître ensuite, comme eux, dans les profondeurs de l'inconnu. Jésus- Christ n'aurait été pour lui qu'un sentier sans issue; mais il n'aurait pas été la voie : Ego sum via.
Le Christ aurait donc trompé l'humanité, lorsque, avec une autorité qui paraissait divine, ill'assurait qu'il était pour elle la voie, la vérité et la vie. Alors il faudrait renoncer aux vertus qui ne s'épanouissent que sous l'action vivifiante de sa divinité. Et que de ruines encore! La pauvreté perdrait la dignité que Jésus-Christ lui a donnée en la divinisant dans sa personne, et on ne la subirait plus qu'en maudissant sa destinée. L'humihté, n'étant plus imposée que par l'exemple et la parole d'un homme, redeviendrait une vertu impraticable et révoltante pour l'orgueil. La charité désintéressée serait en disproportion avec l'égoïsme enraciné dans
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le cœur humain, et l'on se contenterait d'admirer, sans songer à les imiter, les sacrifices qu'elle aurait produits dans des natures originales, ou tout au moins exceptionnelles. La chasteté serait une belle théorie, mais on n'y croirait plus dans la pratique. L'austérité chrétienne et l'amour de la croix n'auraient plus de sens pour la sagesse humaine; et la qualification donnée par S. Paul deviendrait vraie dans tous les sens : oui, tout cela ne serait plus qu'une fohe (1).
Ce serait peu de chose pour l'humanité, dira-t-on, que la ruine de ces vertus surhumaines, et l'homme conserverait du moins toujours ses vertus naturelles. Oui, à la manière dont les pratiquaient les hommes du paganisme, c'est-à-dire en les proportionnant à leur égoïsme et à leurs passions. C'est alors que reparaîtraient tous les principes qui avaient eu cours dans l'antiquité la plus démoralisée. On ne vivrait plus que pour jouir, et atout prix. Plutôt que de se préoccuper de la responsabilité de ses actes, on aimerait mieux s'abandonner à la fatalité, sans souci pour l'avenir. On disposerait de son corps, on userait et on abuserait de ses sens, avec la conviction qu'on en est complètement maître dans sa conscience et devant Dieu"; et l'on se ferait une gloire de s'en débarrasser, lorsqu'on serait rassasié de la vie. Je ne sais même pas si l'homme ne tomberait point plus bas dans la dégradation, puisqu'il est vrai que la profondeur de sa chute est toujours proportionnée à la hauteur d'où il s'est précipité.
Telles étaient nos pensées; et ces dernières conclusions de l'impiété jetaient encore une fois notre âme dans un grand abattement. Alors les plaintes de Job commençaient à gronder sourdement dans notre cœur.
(1) I Cor, I, 23.
DE l'homme.
comme les eaux d'un torrent tout prêt à déborder. « Misérable que je suis, pourquoi donc la vie m'a-t-elle été donnée? Pourquoi faut-il que je marche dans des voies inconnues ? Pourquoi Dieu m'a-t-il enveloppé de ténèbres (1)? » Pourquoi...? Mais voici qu'après ce trouble et ces tristesses du cœur, la paix s'y rétablit avec ces assurances : « 0 mon âme ! espère au Seigneur; il sera toujours mon salut et mon Dieu, et je ne cesserai jamais de chanter ses louanges (2). >> Et puis, pour fortifier ces espérances et confirmer cette foi , la grande voix de Paul se fit entendre, et elle disait : Ne craignez pas, car « Jésus-Christ était hier, il est aujourd'hui, et il sera toujours dans les siècles des siècles (3). »
(1) Job, m, 20, 23.
(2"^ Ps. xLi, 6, 7.
(3) Ueb. XIII, 8.
DE LA FAMILLE
Quelque parfait qu'on le suppose, l'homme n'est cependant pas encore complet, tant qu'il ne possède que les qualités et les vertus de la vie personnelle. Dès le seuil de la vie, il se trouve dans la famille, et cette situation lui crée des devoirs et des droits qui n'ont pas moins d'importance que ceux de l'individu. En effet, la famille est comme le cœur du grand corps social : c'est elle qui forme, qui nourrit et qui vivifie chaque individu en particulier; et ce travail de préparation individuelle produit dans le corps de la société un résultat général qui fait sa force et sa grandeur.
La famille se compose de trois éléments : le père, la mère et l'enfant; et c'est de la condition particulière de chacun et de leurs relations mutuelles et réciproques que dépendent sa moralité, le bonheur de ses membres et les avantages qu'ils rapportent à la société. Etudions donc encore, sous ces différents rapports : i*" quel était l'état de la famille dans le monde ancien ; 2° quelle y fut la régénération produite par Jésus-Christ ; 3° quelle est la situation actuelle de la famille sous l'influence du Christianisme ; 4° enfin, ce qu'elle deviendrait inévitablement, dans la destruction du Christianisme , par la négation de la divinité de Jésus-Christ.
DE LA FAMILLE
De la famille aTant Jésus-Christ.
Pour nous faire une juste idée de la famille avant le Christianisme, c'est toujours dans la civilisation romaine et à sa meilleure époque que nous l'étudierons. Voyons donc ce qu'était alors le mariage , et dans quelles conditions respectives y vivaient le père, la mère et l'enfant.
Il y avait, à cette époque, dans les usages plutôt que dans les lois, deux sortes de miariages : le mariage patricien et le mariage plébéien. Primitivement, le premier se faisait presque toujours par confarréation^ c'est-àdire par une cérémonie religieuse dans laquelle on offrait du pain de far, et qui était destinée à donner à l'union des époux un caractère de durée et de stabilité. Le second, qui était le plus commun, et qui devint plus tard à peu près le seul mode par lequel les époux s'unissaient légitimement; le second était le mariage par coemption, c'est-à-dire un véritable achat. Par ce mariage, le mari achetait la femme qui, légalement parlant, devenait son esclave. Elle était vendue par son père ou son tuteur en présence de cinq témoins. Il est vrai que cette vente était plutôt symbolique que réelle, puisque le prix de la femme vendue n'était que d'un as (1) ; mais ses effets n'en étaient pas moins positifs, car le mari acquérait par là sur la femme un droit complet de propriété. En effet, il pouvait l'abandonner comme il l'avait acquise, et il avait même le droit de la prêter, absolument comme un meuble dont on céderait l'usage pour un temps. Avec ce pouvoir et ces droits, l'usage le plus modéré que l'homme pouvait en faire, c'était de répudier tout simplement sa femme. Mais, dans ce cas,
(1) Environ 6 centimes.
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