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elle ne recouvrait pas sa liberté; elle ne faisait que rentrer sous la tutelle de son père ou de son plus proche parent.
Quant aux esclaves, nous avons déjà dit qu'il n'y avait point de mariage pour eux ; leur union n'était pas reconnue, et le législateur ne la regardant que comme l'accouplement transitoire et fortuit des animaux, le produit en revenait tout naturellement aux maîtres de leur personne.
On comprend que le mariage établi sur ces bases ne présentait point à ]a société des garanties bien stables pour la propagation et le maintien des familles. Et, en effet, vers les derniers temps de la république, les citoyens l'avaient pris tellement en dégoût, et la population était par là si sérieusement menacée, qu'on dut recourir à tout un système de législation pour encourager le mariage et punir le célibat. Telle fut l'origine des lois Pappiennes , qui prirent une place considérable dans la législation romaine, jusqu'à ce que la réforme des mœurs introduite par le Christianisme les rendît inutiles.
Une autre cause de la dissolution de la famille dans l'antiquité, c'était le divorce. Dans la pensée des législateurs eux-mêmes, le mariage n'était considéré que comme une association qui ne devait durer qu'autant que les associés étaient en bon accord. Là où il n'y a plus d'entente, pensait-on, il n'y avait plus de société possible; et l'on en concluait que, pour prévenir ce mal, il fallait pouvoir dissoudre légalement un mariage qui n'était plus, en fait, qu'une désunion. Ces idées avaient tellement prévalu, que le divorce et la polygamie étaient universellement autorisés par la législation chez les différentes nations de l'antiquité. Les Indiens, les Thraces, les Perses, les Egyptiens, les Grecs, les avaient admis dans leurs mœurs; et, dans les derniers temps de la république et de l'empire, les Romains avaient
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poussé le divorce jusqu'aux plus honteuses limites de l'immoralité et de la corruption.
Il ne faut pas confondre le divorce avec la répudiation. Le premier était la dissolution du mariage patricien, et la seconde était celle du mariage plébéien. Le divorce était un acte entre gens libres , égaux en droits , et il pouvait être demandé par l'un ou l'autre des conjoints. La répudiation était un acte de maître à esclave, et elle ne venait jamais que du maître, c'est-à-dire du mari. Le divorce rappelait, par son nom même, l'indépendance de ceux qui avaient le droit d'y recourir ; il signifiait séparation des parties, qui s'en allaient chacune de leur côté, par suite de Tincompatibilité de leur caractère ou de leurs habitudes. Cette rupture devait être constatée et consommée d'une manière aussi authentique que le mariage même; ainsi l'intervention des ministres du culte était encore nécessaire, parce que seuls ils pouvaient délier ce qu'ils avaient lié, et qu'il fallait que la confarréation fût détruite par la difarféation. Quant au mariage par coemption, qui était celui de la très-grande majorité, sa rupture était extrêmement simple : conclu sous forme de vente , il se défaisait par une vente, ou plutôt par un rachat. La femme avait été, comme disaient les jurisconsultes, mancipée, c'est-à-dire vendue par son père ou par son tuteur; celui qui l'avait achetée, son mari, la moncipait à son tour, comme une esclave dont il ne voulait plus. Seulement, c'étaient ceux qui l'avaient vendue d'abord qui la rachetaient; ou, pour parler plus exactement, elle leur était rendue comme elle leur avait été achetée, par une vente simulée.
Le divorce était un acte sérieux, et il devait avoir , aux termes de la loi, un caractère irrévocable. Mais il n'en était pas de même de la répudiation. Dans ce cas, c'était un maître qui faisait ce qu'il voulait de son esclave : il la prenait, il la quittait, et personne n'avait le
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droit de lui demander compte de ses caprices. Du reste, rincompatibiiité d'humeur et la stérilité étaient, avec l'adultère, les principales causes de répudiation et de divorce ; ou du moins c'étaient celles que l'on invoquait pour la forme dans ces sortes de séparation.
Après cela, il faut dire que le divorce, non plus que la répudiation, n'empêchaient pas une femme de se remarier, tout aussitôt qu'elle le voulait. Lorsque les mœurs furent arrivées au dernier terme de leur corruption, on abusa tellement de ce droit, que les séparations parurent comme une conséquence inévitable et toute naturelle du mariage. Sous le règne des empereurs, il y avait beaucoup de femmes des premières familles de Rome, qui auraient pu, pour ainsi dire, compter leurs années, non par le nombre des consuls, mais par celui de leurs maris (1). C'était au point que les épouses avaient acquis aussi le droit de divorcer, même en l'absence de leurs maris; et il était arrivé à plus d'un époux, en rentrant chez lui après un lointain voyage, de ne plus retrouver dans sa femme que l'épouse d'un autre. Evidemment, comme le disait Martial, la femme qui se mariait tant de fois et si facilement, ne se mariait pas : elle était adultère par la loi (2). Ce qui mettait d'ailleurs les plébéiens tout à fait à l'aise sous ce rapport, c'était la conduite des patriciens et des empereurs eux-mêmes. Quand on voyait Auguste, par exemple, chasser sa première épouse, pour enlever à Tibérius Néron sa femme, qui était sur le point de devenir mère; quand on voyait ensuite des hommes comme Mécènes, Cicéron, et d'autres graves personnages, agir en cette matière avec la même facilité, on se croyait suffisamment autorisé à marcher sur leurs traces. Aussi les plus légers motifs suffisaient en réalité pour amener une séparation entre
(1) Seneca, de Benf., m, 16.
(2) Epig. VI, 7.
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les époux : un âge trop avancé, quelque légère maladie, une infirmité passagère, ou simplement la satiété, et c'en était assez pour en venir au divorce ou à la répudiation. Or, avec de tels principes et des abus si monstrueux, il est facile de conclure à quel degré de dépravation les mœurs devaient être tombées : il n'y avait plus de mariage, et par conséquent plus de famille ; c'était une débauche universelle (1).
Ce que nous avons dit jusqu'ici de l'état de la femme dans le mariage, peut déjà nous donner une idée de son abaissement et de sa dégradation; tout n'est pas dit cependant. Je ne sais s'il faudrait l'attribuer aux traditions primitives, qui rapportaient à la femme la cause de la chute originelle; mais toujours est-il que jamais l'antiquité païenne n'a considéré la femme comme l'égale de l'homme, et qu'elle l'a même placée dans un degré d'infériorité qui ne s'explique que par un mépris profondément enraciné. « Les âmes des hommes seront punies à la seconde génération en passant par le corps d'une femme, disait Platon; et, à la troisième, en passant par celui d'une bête. »
Dans ces idées, on ne s'étonne pas de trouver la femme partout et toujours sous la tutelle de l'homme. Avant son mariage, dans sa famille, elle était la propriété de son père, et par conséquent sous une tutelle qu'aucune majorité ne détruisait; et, après son mariage, cette tutelle continuait sans rien changer à sa dépendance. En effet, ou bien elle était mariée, comme patricienne, par confarréation, en prenant le titre de matrone, et alors elle n'était affranchie personnellement de son mari qu'en restant sous la tutelle de son père ou de son aïeul; ou bien elle passait sous la puissance de son mari, et alors c'était celui-ci qui devenait non plus seulement son tuteur, mais son maître absolu.
(1) Voyez Rome au siècle d'Âugustej cîiap. XLVIII et XLIX.
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La femme avait bien cependant le titre de mater f amilias, alors même qu'elle n'avait pas d'enfants ; mais ce titre signifiait simplement qu'elle était la mère des esclaves de la maison. En fait comme en droit, elle n'était jamais sui juris; elle n'avait près de son mari que le rang d'une fille; et quand elle devenait mère, ce n'était que pour rester la sœur, consanguinea, de ses propres enfants. Du reste, dans un cas comme dans un autre, elle était privée du droit de propriété, ou du moins elle ne possédait qu'à la manière des enfants : car ses biens étaient toujours sous la tutelle de son mari ou de son père.
Cette inexorable tutelle de l'homme sur la femme ne cessait pas même par la mort du mari. Avant sa mort, celui-ci avait le droit de donner à son épouse un tuteur de son choix ; et, quand il ne le faisait pas, la veuve retombait tout naturellement sous la tutelle de son père ou de son plus proche parent, comme avant son mariage.
Nous n'avons pas besoin d'ajouter qu'avec de tels usages et sous une telle législation, la mère n'avait aucun droit sur ses propres enfants. Nous avons déjà dit qu'elle partageait toute leur dépendance par rapport à ceux sous la tutelle desquels elle vivait, et, par conséquent, tout droit lui était interdit.
En résumé, la femme passait toute sa vie dans l'esclavage de l'homme. Propriété de son père avant son mariage, propriété de son mari après son mariage, elle devenait encore, dans son veuvage, la propriété de son plus proche parent, ou d'un tuteur choisi par son mari : c'est-à-dire qu'elle passait de mains en mains comme toute autre propriété, et qu'elle pouvait appartenir à tous, sans s'appartenir jamais.
Dans cet état d'abaissement personnel, on comprend que la femme ait cherché quelque dédommagement désespéré. Et, comme elle ne trouvait autour d'elle que la compensation des plaisirs sensuels, on comprend
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aussi qu'elle s'y soit jetée avec fureur. Ce fut ce qui arriva. Le luxe, quand il lui fut possible, le raffinement de toutes les voluptés, voilà ce qui devint la grande préoccupation de la femme dans l'antiquité civilisée. Et comme la volupté est égoïste jusqu'à la cruauté, il se trouva que la femme , esclave de son mari ou de son tuteur, prit un plaisir cruel à exercer sa tyrannie sur les autres esclaves qui lui étaient soumis.
A cette époque de mollesse, de sensualisme et de volupté 011 nous vivons, il nous est cependant difficile de nous figurer jusqu'où se portaient les excès de ce genre dans le monde de la femme païenne. Nous n'essayerons pas de faire tomber le voile de l'histoire qui cache tant de corruption : le cœur se soulève de dégoût en face de ces révoltantes monstruosités. Mais le luxe, mais la cruauté de la femme païenne pour ses esclaves, comment y croire, même d'après les récits des historiens les plus accrédités?
Au temps de la république romaine, une loi avait été portée qui défendait aux femmes les vêtements de différentes couleurs, les jeux et les chars; mais celte loi Oppia fut obligée de céder devant les réclamations toujours croissantes des matrones, et elle fut abrogée vingt ans après sa promulgation. Alors, comme pour se dédommager, les femmes se livrèrent au luxe le plus effréné. Une femme libre consacrait tout son temps à la parure, aux divertissements et aux festins ; et elle avait alors, pour la servir, tout un monde d'esclaves. C'étaient surtout iQ^cosmètes, chargées de préparer et d'appliquer des pâtes, des onguents et des parfums de toutes sortes, pour dissimuler les défauts naturels et pour donner quelque beauté artificielle. C'étaient, ensuite, les ornatrices^ dont les fonctions étaient de parer leurs maîtresses de leurs riches vêtements. Enfin, la pratricienne avait à son service tout un troupeau d'esclaves chargés de conduire son char, de la porter, de la
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suivre, de la précéder, et de courir partout au moindre signe de sa volonté ou de ses caprices.
Les Romaines étaient un an à leur toilette, disait-on proverbialement ; aussi se faisaient-elles une sorte de coquetterie d'admettre leurs amis pendant le travail de certains détails de leur parure. Alors, malheur aux esclaves étourdies , maladroites , ou qui ne répondaient pas immédiatement aux désirs de leurs maîtresses ! un châtiment prompt et terrible venait aussitôt leur rappeler tout ce qu'on exigeait d'elles. La patricienne n'hésitait point à leur lancer à la tête tout ce qui lui tombait sous la main; elle allait même jusqu'à se jeter sur elles et à les frapper, en leur arrachant les cheveux et leur déchirant la figure avec ses ongles. On en voyait qui poussaient la rage encore plus loin : car elles s'armaient de longues aiguilles dont elles perçaient cruellement leurs victimes jusqu'au sang. Il y avait des femmes qui exigeaient que leurs esclaves les servissent nues jusqu'à la ceinture, afin de pouvoir les châtier plus facilement. Plusieurs même portaient la cruauté jusqu'à faire venir chez elles des bourreaux publics pour déchirer, à coups . de fouet et de lanières de cuir, le corps de ces pauvres servantes, qu'elles faisaient attacher à un poteau ou suspendre par les cheveux; et cela sous leurs yeux, et pendant qu'elles se faisaient embaumer des plus suaves parfums. Ce n'était que quand la force venait à manquer aux exécuteurs, que la matrone songeait à mettre fin au suppUce de ses victimes ; alors elle les chassait de sa présence.
Yoilà ce qui se faisait à Rome, sous les empereurs, pubhquement, et sans que personne élevât la voix pour stigmatiser de pareilles infamies. Ce sont les historiens et les satiriques de l'époque qui nous les ont transmises; mais, à la manière dont ils les racontent, il est facile de conclure qu'ils ne les considéraient que comme de simples exagérations : la conscience n'était pas en
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cause en pareille matière, ni la justice non plus ; ce n'était qu'un travers passé dans les usages d'un peuple qui en avait bien d'autres, et de plus monstrueux.
Avec toutes ces recherches du luxe et de la cruauté, la femme se sentait intérieurement ravalée si bas, qu'elle s'efforçait de se relever à l'extérieur par des joyaux du plus grand prix. Les patriciennes étaient couvertes d'or; des colliers d'émeraudes, de toutes sortes de pierreries et de perles flottaient sur leur sein et serpentaient au-^ tour de leur taille. Leurs mains étaient chargées de bagues enrichies de pierres précieuses, et leurs bras, ainsi que leurs poignets, portaient des bracelets façonnés en serpents d'or, et qui pesaient jusqu'à six et dix livres romaines (1).
C'était en vain, cependant, que la femme cherchait à se relever ainsi de son trop réel avilissement ; elle était tellement flétrie dans l'opinion, que la débauche ellemême l'avait prise en dégoût dans le raffinement de ses voluptés. Oui, celle qui avait été créée pour vivre la compagne de l'homme, ne fut même plus jugée digne de devenir le jouet de ses passions; et il fallut que l'homme lui-même vînt se prostituer, à sa place, à des abominations contre nature, et qui finirent pourtant par n'être plus honteuses, tant elles devinrent communes !
Par la condition de la femme dans la famille païenne, on peut juger déjà quel devait y être le sort de l'enfant : c'était un autre esclave sur lequel le chef de la famille exerçait le droit de pleine propriété.
A Rome, dans les plus beaux jours de sa civihsation, tout enfant, aussitôt après sa naissance, était déposé à terre aux pieds de son père. Si celui-ci le relevait, c'est qu'il le reconnaissait et qu'il consentait à lui conserver la vie. Mais si, au contraire, il le laissait à ses pieds, c'est qu'il l'abandonnait : alors on allait l'exposer sur quelque
(1) Voyez Rome m siècle d'Auguste, chap. XLVI.
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voie publique sans plus s'en inquiéter. Ainsi délaissée, cette infortunée créature n'avait guère d'autre sort que celui de périr de faim ou de froid, ou bien d'être dévorée par des chiens. Elle était quelquefois plus malheureuse encore : car des entrepreneurs de mendicité avaient aussi le droit de s'en emparer et de la mutiler, pour obtenir des aumônes de la commisération publique.
Dans les meilleures conditions de la vie de famille, l'enfant restait tellement la propriété de son père, que celui-ci n'avait aucun compte à rendre à la loi de l'usage qu'il en faisait. En effet, le droit paternel que Romulus avait rendu commun aux patriciens et aux plébéiens, per> mettait aux pères de mettre leurs enfants en prison, de les faire battre de verges, de les charger de fers, de les reléguer à la campagne pour y travailler à la terre, de les vendre comme des esclaves, et aussi de les faire mourir, alors même qu'ils auraient été revêtus des premières charges, et qu'ils aniraient rendu à la république les services les plus signalés.
Ajoutons que cette puissance absolue du père sur son enfant n'était point exclusivement propre aux Piomains : elle était admise dans la législation de tous les peuples ; et c'est à peine si quelques philosophes firent entendre des protestations équivoques et dont personne ne tenait compte dans la pratique de la vie. « Quant aux législateurs romains en particulier, dit Sextus Empiricus, ils avaient rendu la condition des enfants absolument semblable à celle des esclaves, et les pères étaient maîtres de leurs biens jusqu'à ce qu'ils les eussent affranchis, de la même manière qu'on affranchissait les esclaves (1). «
Au temps des empereurs, il est vrai, la rigueur de l'ancienne législation fut adoucie par quelques lois coer-; citives de l'autorité paternelle ; mais ces lois nouvelles étaient plutôt un appel à la piété paternelle qu'une véri-
(1) Pyrrhon, Hypotypos, lib. III.
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table répression, puisqu'elles n'étaient sanctionnées par aucune peine déterminée. Aux magistrats seuls appartenait de prononcer sur les plus graves délits; mais comme il s'agissait ici d'un abus de pouvoir toléré par les siècles passés et qui se trouvait toujours en accord avec les idées du temps, on y fermait facilement les yeux; et c'est ainsi que la puissance paternelle pouvait devenir impunément la plus cruelle des tpannies.
Du reste, sous le régime des lois les plus bénignes en faveur des enfants, le père avait toujours le droit de vendre son nouveau-né, dans un cas de nécessité dont il était le principal juge ; et, s'il ne se trouvait pas d'acheteur, rien ne s'opposait à ce qu'il l'exposât dans cfuelque endroit solitaire pour s'en débarrasser.
Ce qui ajoute encore au despotisme de cet abus du pouvoir paternel, c'est l'extension que la loi lui donnait quant aux personnes qui lui étaient soumises. En effet, cette puissance ne s'étendait pas seulement à tous les enfants nés d'un véritable mariage, ainsi qu'aux adoptés et aux adrogés\ mais elle s'appliquait encore aux enfants ou petits-enfants qui étaient nés du mariage des fils ou des petits-fils; elle atteignait jusqu'aux bellesfilles mariées et mancipées, qui ne devenaient ainsi que comme les filles de leurs maris, et qui restaient par là comme les petites filles de leurs beaux-pères. La loi ne pouvait pas reconnaître la puissance, du fils de famille sur son épouse et ses enfants, parce que, disait-elle, il fallait être maître de soi pour exercer puissance sur un autre, et il ne l'était pas (1) •
En résumé, le mariage païen n'était donc qu'une union par laquelle la femme passait sous la tutelle d'un mari, quand elle ne demeurait pas sous la tutelle de son père. Avec la pleine liberté du divorce, cette union n'avait d'autres garanties de stabilité que les caprices des
(1) Dig. XLViii, 0, 21. Ulp,
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époux : de là une effroyable corruption dans les mœurs, et la perturbation de la famille. Dans ces conditions, établies ou tolérées par les lois, la femme et l'enfant étaient de véritables esclaves, soumis, corps et biens, au despotisme de l'époux ou du père. Pour tout dire en un mot, les femmes et les enfants étaient, comme les esclaves, la libre propriété d'un maître; et celui-ci, qu'il fût époux ou père, pouvait en user et en abuser, comme il l'aurait fait des meubles abandonnés à son usage. Telle était la famille dans l'antiquité, lorsque Jésus- Gbrist parut sur la terre.
He la famille chrétienne.
La dissolution de la famille, ainsi que la servitude de la femme et de l'enfant sous le despotisme de l'homme venaient surtout des abus et des vices qui s'étaient introduits dans le mariage païen ; c'était donc par là qu'il fallait commencer le travail de réhabilitation : c'est ce que fit Jésus-Christ. Pour cela, il plaça le mariage sous la garantie de trois grands principes, qu'il consacra luimême de son autorité, à savoir : la sainteté, l'unité et l'indissolubilité.
La sainteté d'abord. L'antiquité païenne avait ellemême senti le besoin de mettre sous la protection de la religion l'union de l'homme et de la femme, et elle en avait fait une cérémonie religieuse. Jésus-Christ fit quelque chose de plus : il en fit un sacrement : « Maris, écrivait un de ses Apôtres auxEphésiens, aimez vos femmes comme Jésus-Christ a aimé son Église. Celui qui aime sa femme s'aime lui-même ; car personne ne hait sa propre chair, mais il la nourrit et l'entretient, comme fait le Christ à l'égard de son Éghse, parce que nous sommes les membres de son corps, formés de sa chair et de ses os.C'estpourquoi, l'homme quittera son père et sa mère.
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et il s'attachera à sa femme, et ils seront deux en une seule chair. Ce sacrement est grand, je dis en Jésus- Christ et en l'Éghse (ij. «
Autant que possihle/l'union des époux doit donc être parfaite comme celle de Jésus-Christ avec l'Église ; et le mariage est un vrai sacrement inslitaé par le Sauveur. Dès lors, les époux sont sanctifiés et comme consacrés par cette union sacramentelle ; et ce n'est pas seulement l'homme qui est élevé par la grâce du sacrement, la femme y participe dans une égale mesure. Sans doute, l'homme demeure toujours le chef de la femme, comme le Christ est le chef de l'Eglise (2) ; mais cette femme possède cependant, dans le mariage, des droits égaux à ceux de son mari; et, s'il est vrai que son corps ne lui appartient plus, l'Apôtre ajoute hien vite que le mari est, sous ce rapport, dans les mêmes conditions (3). Ainsi l'épouse n'est déjà plus l'esclave de l'homme, elle en est la compagne et la sœur ; et c'est à la dignité et à la sainteté du sacrement de Mariage qu'elle doit cette première réhabihtation. Elle est désormais pour son mari comme l'Église pour Jésus-Christ lui-même : quel type de respect et d'amour !
L'unité du mariage était un second principe qui découlait tout naturellement de la sainteté du sacrement et des rapports de Jésus-Christ avec son Éghse proposés comme modèles. Dans le principe , le mariage était l'union d'un seul homme avec une seule femme. Le premier exemple de bigamie que nous connaissions historiquement fut donné par Lamech. Après le déluge, Dieu avait permis certainement la pluralité des femmes ; mais il n'est pas moins positif que Jésus-Christ a rappelé le mariage à son institution primitive, sous ce rapport. Les raisons qui avaient justifié précédemment la polygamie
(1) Ephes. V. 25 etseq.
(2) Ephes. V. 23.
(3) I Corinth. vu, 4.
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simultanée n'existant plus, ce n'était plus que dans la barbarie et dans la corruption qu'on aurait dû la retrouver. Et cependant, à l'avènement du Messie dans le monde, il y avait, à tous les degrés de la civilisation, une foule de peuples qui la pratiquaient sous la garantie des traditions, des usages et des lois. Or, ce sont ces peuples dépravés que Jésus- Christ condamna dans la personne des Pharisiens, lorsque ceux-ci lui demandant s'il était permis à un homme de renvoyer sa femme pour quelque cause que ce fùt^ il leur répondit : « N'avez-vouspas lu que celui qui a créé l'homme au commencement, créa un homme et une femme, et qu'il dit : Pour cette raison, 'homme quittera son père et sa mère et s'attachera à sa femme, et ils seront deux dans une seule chair ? Ainsi ils ne sont plus deux, mais une seule chair (1 ). >> Ils seront deux dans une seule chair; deux et non pas davantage. Jésus-Christ a donc voulu que l'homme ne pût avoir qu'une seule femme, selon l'observation du Concile de Trente.
Malgré la corruption naturelle au cœur humain, cette condamnation de la polygamie simultanée se justifiait trop bien d'ailleurs par d'autres considérations prises dans l'ordre de la nature, pour n'être pas du moins comprise, si elle n'était pas respectée dans la pratique. Mais il n'en était pas de même de l'indissolubilité du mariage. Ce troisième principe révoltait si directement l'indépendance et les caprices des passions, qu'aucun sage, et dans aucun pays, n'osa le proposer. Jésus- Christ, lui, fit plus que de le proposer, il l'imposa; et, chose plus étonnante encore, il le fît accepter dans le monde chrétien. Le même jour où les Pharisiens étaient venus lui demander si un homme pouvait répudier sa femme pour quelque grave raison, après leur avoir répondu que les deux ne devaient plus faire qu'une
(l)Mattli. XIX, 4 et seq.
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seule chair, il ajouta : « Que l'homme donc ne sépare pas ce que Dieu a joint. — Mais pourquoi, reprirent les Pharisiens, Moïse a-t-il ordonné qu'on donnât un écrit de divorce à sa femme et qu'on la renvoyât? Il leur répondit : C'est à cause de la dureté de votre cœur que Moïse vous a permis de renvoyer vos femmes ; mais il n'en a pas été ainsi dès le commencement (1). « Ainsi Jésus-Christ prononce que le mariage était indissoluble dès le commencement; et, après avoir déclaré qu'il abroge la permission qu'avaient les Juifs de répudier leurs femmes en certains cas, il rappelle le mariage à sa première institution, et le proclame indissoluble.
Cette doctrine était claire et positive ; et cependant, comme si Jésus-Christ s'était défié de toutes les difficultés que les passions devaient soulever contre elle, il y revint dans une autre circonstance : « Quiconque, dit-il, renvoie sa femme et en épouse une autre commet un adultère , et quiconque épouse celle que son mari a répudiée commet le même crime (2). » Après cela, S. Paul était bien en droit de conclure, en écrivant aux Corinthiens, « que la femme ne doit pas se séparer de son mari ; qu'elle est liée à la loi du mariage tant que son mari est vivant; et que, si elle se sépare, elle doit rester sans se marier (3) . « A des déclarations aussi formelles (4), il n'y avait plus rien à répliquer, et il fal-
(1) Mattli. XIX, 3 et seq.
(2) Luc. XVI, 18.
(3) Corinth. vu, 10 et 11.
(4) On o"bjecte cependant ce passage de S. Matthieu : « Quiconque renvoie sa femme, si ce n'est pour cause de fornication, et en épouse une autre, commet un adultère (*). » Si donc un mari renvoie sa femme pour cause de fornication, et s'il en épouse une autre, il n'est pas coupalDle d'adultère- Ainsi raisonnent les défenseurs du divorce. Or, pour répondre à cette difficulté, il suffit de faire remarquer que le passage en question renferme deux parties. La première comprend ce qui est permis au mari quand sa femme a commis l'adultère, et la seconde ce qui lui est défendu, même dans le cas d'une séparation légitime. Or, l'exception : si ce n'est en cas
n Matth. XIX, 9.
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lait admettre de droit divin l'indissolubilité du mariage, tout aussi bien que son unité et sa sainteté, par la vertu du sacrement.
La théorie était facile, nous dira-t-on; mais l'histoire ne lui donne-t-elle pas dans les faits un démenti pratique? Qu'est devenue la doctrine de Jésus-Christ sur le mariage, en face de la cupidité des sens et au milieu des tempêtes soulevées par les passions? Ah! sans doute, elle a provoqué plus que des réclamations, elle a suscité des haines, des colères et des rages. Les passions humaines ne se sont pas seulement mutinées sous le joug qui leur était imposé, elles l'ont secoué en rugissant, et elles auraient voulu le briser pour toujours. Mais, alors qu'elles s'en croyaient' enfin délivrées, un Vicaire de Jésus-Christ, un successeur des Apôtres les condamnait avec toute l'énergie de son autorité, et quelquefois dans le sang de son martyre ; et c'est ainsi qu'il relevait une digue devant le torrent débordé de la plus audacieuse corruption.
Oui, la sainteté du mariage a prévalu contre le sensuahsme, l'intérêt et Fégoïsme qui régnaient seuls auparavant ; et elle a donné aux époux, dans leur union, et surtout à la femme, une dignité qu'on ne leur connaissait pas. La doctrine du sacrement de Mariage fut acceptée comme un honneur fait à l'humanité; et les inchnations naturelles, toutes viciées qu'elles étaient, ne
d'adultère, ne tombe que sur la première partie, à laquelle elle se rapporte naturellement ; comme si Jésus-Christ eût dit : Quiconque renvoie sa femme, hors le cas de fornication, commet un adultère ; et celui qui, ayant renvoyé sa femme pour une cause quelconque, même pour cause d'adultère, en épouse une autre, devient aussi coupable d'adultère. D'oii l'on peut tirer cette conclusion, savoir : qu'il est permis au. mari de renvoyer sa femme pour cause d'adultère, mais qu'il lui est défendu d'en épouser une autre après l'avoir renvoyée. Ce qui est parfaitement d'accord avec le texte de s. Paul que nous citions plus haut : « La femme est liée parla loi du mariage tant que son mari est vivant ; si elle épouse un autre homme pendant la vie de son mari^ elle sera tenue pour adultère (*). "
(*) Voy. Théologie Dogm. de Mgr Gousset, tome II, page 671, n" 1065.
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purent s'empêcher de reconnaître la réhabilitation dont elles étaient l'objet.
L'unité du mariage prévalut également sur la polygamie des peuples orientaux, qui s'y soumirent à mesure qu'ils devinrent chrétiens. Elle s'enracina aussi et se fortifia de plus en plus chez les Occidentaux, et notamment dans l'empire romain. Enfin, elle prit dans tout le monde chrétien un tel ascendant, qu'elle n'y détruisit pas seulement la polygamie simultanée ; mais qu'elle tendit même à y diminuer la polygamie successive, par des décrets particuliers sans doute exagérés, mais qui manifestaient, par leur exagération même, l'autorité dont elle était d'ailleurs en possession.
L'indissolubilité du mariage fut la barrière qui gêna le plus l'inconstance et les caprices des passions. Depuis Jésus-Christ jusqu'à présent, souvent elles s'y ruèrent impatiemment, et on les vit faire, pour la renverser, des efforts désespérés. Pourquoi donc ne serait-il pas permis de répudier celui ou celle qui n'est plus digne de notre estime et de notre amour? Pourquoi serait-on condamné à vivre dans l'intimité de celui ou de celle qui ne nous inspire plus que du dégoût et de l'horreur ? Et, quand la séparation serait acceptée des deux côtés, pourquoi ne pourrait-on pas contracter un mariage nouveau? Pourquoi, enfin, Jésus-Christ et son Eglise seraient-ils plus sévères, sous ce rapport, que toutes les plus sages législations de l'antiquité?... Ces questions et une foule d'autres semblables tombaient comme autant d'accusations et de protestations sur la loi de l'indissolubilité, et elles en demandaient arrogamment l'abrogation. Les puissants et les princes surtout s'irritaient des prétentions du Christianisme à cet égard. Dans les premiers siècles chrétiens, on prétextait qu'il fallait transiger avec le paganisme, afin de ne pas le décourager, ku moyen âge, c'était une société nouvelle qui s'élevait sur les ruines du monde païen et aux ins-
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tiricts de laquelle il fallait bien donner quelque satisfaction. Enfin, dans les temps modernes, en face de l'émancipation de la raison et des libertés nouvelles si difficilement conquises, pourquoi donc l'Église ne se relâcberait-elle pas de ses rigueurs sur cette question d'indissolubilité antique et surannée ?
Il fallait bien qu'il y eût une force énorme dans la combinaison de tous ces moyens d'attaque contre l'indissolubilité du mariage, pour qu'à certains temps et dans certaines contrées, des Églises particulières aient paru tolérer le divorce légal. En face d'une- législation qui l'autorisait, et d'une coutume qui s'imposait généralement depuis des siècles, on comprend que ces Églises n'aient rien brusqué et qu'elles ne se soient servi de leur autorité qu'avec des ménagements pleins de prudence. C'était une condescendance à la faiblesse de leurs enfants et à la difficulté des temps. Mais il ne faudrait pas conclure de là que la doctrine chrétienne ait varié sur ce point, ni qu'elle ait défendu sans raison, plus tard, ce qu'elle avait permis dans l'origine. Non, l'Église a supporté parfois, et pour un temps, des usages et des faits contraires à ses principes inébranlables; mais, aussitôt qu'il lui devenait possible d'en faire l'application, toujours on la voyait s'opposer comme un mur d'airain aux réclamations les plus violentes de la puissance et du libertinage.
En résumant l'histoire sur cette grave question, on arrive incontestablement à ces trois conclusions : 1° La législation chrétienne du divorce s'est perfectionnée toujours et par degrés, depuis les invasions jusqu'à Gharlemagne ; 2° Au moyen âge, l'Église a maintenu constamment la loi de l'indissolubilité et régularisé le droit de séparation. 3° Enfin, dans les temps modernes, c'est encore l'Église qui a énergiquement défendu l'indissolubilité du mariage contre les nouvelles attaques de l'hérésie, de la philosophie et de la révolution ; et c'est à ses efforts qu'on doit le triomphe définitif de ce principe,
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qui existait au commencement et que Jésus-Christ a rétabli par son autorité.
Quand le Christianisme n'aurait rien fait de plus pour la famille que de donner pour bases au mariage les trois grands principes de sainteté, d'unité et d'indissolubilité dont nous venons de parler, c'était déjà une réhabilitation qui transformait moralement toute la société. Par ces principes, en effet , la femme cessait d'être pour l'homme le jouet de ses caprices; elle rentrait à sa place dans la famille avec la dignité qui lui convient ; et les enfants issus de son mariage n'étaient plus exposés, par le divorce, à se voir arrachés aux soins et à l'éducation des auteurs de leurs jours. Et toutefois, Jésus-Christ ne borna point à cette réforme du mariage les sollicitudes qui devaient achever la réhabilitation de la femme et de l'enfant. Nous allons voir ce qu'il fit de plus pour les investir d'une dignité nouvelle, et les couvrir d'un respect qui les protégeât contre la force des passions.
Quant à la femme d'abord, le Sauveur la prit au degré d'abaissement et de dégradation où nous l'avons vue tombée, et il la releva en déclarant que tous sont égaux devant Dieu et frères en Jésus-Christ son Fils, sans distinction de condition ni de sexe. Evidemment, c'était aller à la racine du mal et détruire à la base l'esclavage de la femme. Mais, indépendamment de cette doctrine générale, le Rédempteur du monde choisit, entre toutes, une femme qui devait être sa mère, qu'il devait élever au-dessus des hommes et des anges eux-mêmes, et qui, par cette exaltation, devait relever de leur abaissement toutes les créatures de son sexe. 0 hommes ! s'écria-t-il du haut de sa croix, et en montrant Marie ; ô hommes qui n'aviez considéré la femme que comme l'esclave de vos passions et de votre égoïsme, regardez celle qui est là sur le sommet du Golgotha : c'est votre Mère à tous ! Ecce 7nater tua. Et l'humanité recueillit, en effet, avec amour et respect l'héritage que lui avait laissé le
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Fils de Dieu ; et il se trouva qu'en donnant à la Mère de Jésus la vénération et la tendresse qu'elle lui devait aussi comme à sa propre mère, elle enveloppait ainsi dans un même respect et dans un même amour le sexe tout entier auquel elle appartenait. Gomment l'homme aurait-il pu mépriser encore la femme, lorsque c'était une femme que Dieu avait choisie pour se faire homme comme lui, et que c'était aussi une femme qu'il lui donnait pour protectrice au ciel comme sur la terre ? . - '
Après cette nouvelle réhabilitation de la femme par la glorification et par le culte de Marie, Jésus-Christ voulut encore la fortifier par ses exemples personnels. Pendant les années de sa vie publique, il permit à des femmes de le suivre dans ses courses au milieu de la Judée, et il consentit à recevoir leurs soins et leurs services. Sans doute, ces femmes étaient des personnifications vivantes de sa doctrine et de sa morale, et sa condescendance pour elles était comme une récompense des vérités qu'elles embrassaient et des vertus qu'elles pratiquaient ; mais cela ne sufQsait pas pour le but qu'il se proposait. Ce n'était pas seulement la femme innocente qu'il voulait relever par sa justice : sa miséricorde s'étendit jusqu'à la femme pécheresse et repentante; et, pour que personne ne se méprît sur le degré de réhabilitation auquel il la plaçait, il donna des marques d'une prédilection toute particulière à la pécheresse Madeleine, et ce fut à cette illustre pénitente qu'il apparut une des premières après sa résurrection. Ah ! je n'en suis pas surpris : cette courtisane de la veille devait être au pied de la croix de son bon Maître, le lendemain de sa conversion, et lorsque tant de disciples avaient pris la fuite en tremblant; et, maintenant déjà, voici que beaucoup de péchés lui étaient remis, parce qu'elle avait beaucoup aimé (1).
Ces exemples de Jésus ne furent point inutiles pour
(1) Luc. VII, 47.
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les apôtres et les disciples qui en furent les témoins. Comme leur divin Maître, ils acceptèrent, dans leurs voyages, le service des femmes qui les suivaient; ils allèrent jusqu'à leur confier certaines fonctions dans l'Église, ils en firent des Diaconesses; et, à ce titre, lorsqu'elles touchaient à la vieillesse, elles avaient surtout l'honneur de seconder les prêtres dans l'assistance des pauvres et des femmes malades.
Hâtons-nous d'ajouter que la femme chrétienne sut dignement reconnaître la dignité et l'indépendance qu'elle avait reconquises. Des vertus que l'on avait regardées comme impossibles jusqu'alors, lui devinrent communes, et l'on vit éclater tous les jours, dans ce sexe méprisé, des actes d'héroïsme qui laissaient bien loin derrière eux tous les traits si vantés des Grecs et des Romains. Alors, on vit des épouses chrétiennes gagner à la religion du Christ le cœur de leurs maris et de tous ceux qui les voyaient dans leur maison. Alors , des veuves consacrèrent à la pratique des bonnes œuvres le reste de leur vie. Alors, des jeunes filles renoncèrent aux joies de la famille, pour vivre dans l'honneur de la virginité et au service de toutes les misères. Alors, enfin, on vit des femmes qui se trouvaient encore réduites à l'esclavage extérieur, mais qui commandaient le respect et l'admiration de leurs maîtres, par la dignité de leur caractère et par les vertus vraiment surnaturelles qu'elles pratiquaient.
Après cela, il fallait bien que les empereurs chrétiens accordassent à la femme l'affranchissement légal que le paganisme lui avait toujours refusé : ce n'était qu'un acte de justice et de réparation. Aussi, cette émancipation commença-t-elle avec Constantin, qui reconnut aux femmes des droits civils égaux à ceux des hommes; et Justinien l'acheva, après lui, par une législation qui fit disparaître jusqu'aux derniers vestiges de leur ancienne servitude.
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« Cette amélioration dans le sort de la femme , dit M. Laboulaye , est due évidemment aux influences chrétiennes. Ce n'est pas par un adoucissement insensible que les lois romaines sont arrivées là; leurs principes n'enserraient point de pareilles conséquences. Ce fut par un renversement de la législation que les idées chrétiennes se firent jour, et assurèrent à la m.ère une juste prépondérance. Cette révolution légale, qui date de Constantin, fut la consécration de la grande révolution sociale qui avait commencé trois siècles plus tôt. C'est ce que ne veulent pas comprendre ceux qui accusent Constantin et Justinien d'avoir bouleversé la jurisprudence romaine. Eh oui, sans doute, ils bouleversèrent toute cette antiquité païenne; mais pour remplacer la dureté des anciens principes par la douceur des principes chrétiens. C'est ce qui explique la persistance des lois romaines jusqu'à nos jours. Ces lois restées ne sont pas les lois de la république, ce sont les lois des empereurs chrétiens, c'est la morale chrétienne réalisée dans les institutions. Tout ce qui était de Rome païenne a péri ou s'est desséché peu à peu : les seules branches vivantes nous sont venues du Christianisme, et celles-là dureront autant que cette divine religion (1). «
La femme ne devait pas être seule réhabilitée dans la famille; à côté d'elle et avec elle, il y avait l'enfant, cet autre esclave de l'antiquité dont le père pouvait disposer à son gré et sur lequel il avait le droit de vie et de mort. On a souvent parlé de la réhabihtation de l'enfant sous l'influence des doctrines chrétiennes ; mais on n'est peut-être pas remonté, comme on le devait, jusqu'à la source même de cette réhabilitation. C'est dans les paroles et dans les actes de Jésus-Christ qu'il faut la chercher avant tout, et c'est là qu'on la voit commencer, avec un principe de dignité et un caractère de respect qui ne de-
(1) Recherches sur la condition des femmes. Droit Rom. Scel. Il, chap. m.
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mandaient plus qu'à se développer avec le temps, pour arriver à la plus complète régénération.
Et d'abord, nous voyons Jésus-Christ se plaire au milieu des enfants : il les laisse approcher autour de lui, il les caresse, il les embrasse ; c'est au point que les disciples en sont importunés pour leur Maître, et qu'ils cherchent à l'en débarrasser ; mais Jésus les retient par ces douces paroles : « Laissez donc venir à moi ces petits enfants, car c'est à ceux qui leur ressemblent qu'appartient le royaume des cieux(l). » Une autre fois, il appelle un petit enfant, et, le plaçant au milieu de ses disciples : « En vérité , leur dit-il , si vous ne devenez semblables à ces petits enfants, vous n'entrerez jamais dans le royaume des cieux. C'est celui qui s'humihera comme ce petit enfant qui sera le plus grand dans le royaume céleste. Aussi, quiconque reçoit en mon nom un enfant tel que celui que vous voyez , celui-là me reçoit moi-même. Et quiconque est un scandale pour un de ces enfants qui croient en moi, il vaudrait mieux pour lui qu'on lui attachât une meule au cou et qu'on le précipitât au fond de la mer... Prenez donc garde de ne jamais mépriser un de ces petits enfants : car. je vous le dis, leurs anges voient sans cesse dans les cieux la face de mon Père céleste (2). » C'était assurément la première fois que l'on entendait parler de l'enfant dans ces termes ; jamais rien de semblable n'avait été dit par les philosophes les plus amis de l'humanité : c'était donc comme une révélation nouvelle de la dignité de l'enfant qui était faite au monde par le Sauveur Jésus.
Mais ce qui fortifia cette doctrine dans la pratique, ce fut le sacrement de Baptême. Nous savons bien que, dans les premiers siècles de l'Église, ce sacrement n'était pas conmunément conféré aux enfants comme il l'est de nos
(1 } Marc. X, 14.
(2) Mattli. xrni, 2 et seq.
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jours et que l'on attendait souvent, pour le leur donner, qu'ils eussent atteint l'âge de raison ; mais on le leur administrait, cependant, toutes les fois qu'il y avait danger pour la vie, et la pratique de le conférer ainsi avant l'âge déraison finit peu à peu par devenir générale. Or, quand le sacrement de Baptême avait fait d'un nouveau-né un enfant de Dieu et de son Église , une créature rachetée du sang de Jésus-Christ, un héritier du royaume céleste, il devenait un chrétien; il était même plus qu'un chrétien ordinaire, dans l'innocence du baptême : c'était comme un ange de Dieu. Alors , non-seulement on ne méprisait plus cette faible créature, non-seulement on n'avait plus l'horrible pensée de s'en débarrasser par l'exposition ou par la mort ; mais on l'environnait d'une sorte de culte; et, quand il dormait dans son berceau, on aurait pu surprendre son père et sa mère qui s'inclinaient vers lui et lui baisaient la poitrine avec vénération, comme un sanctuaire consacré par la grâce du sacrement de Baptême.
Et puis, du jour oii la prédiction du prophète Isaïe s'était réahsée, du jour oii Dieu s'était donné à l'homme dans la personne d'un fils de l'homme, et qu'il était né dans l'infirmité de l'enfance ; du jour, enfin, où l'on put voir Dieu petit enfant dans les bras de sa Mère, quelque chose de la dignité qui rayonnait sur son divin front illumina les traits de tout enfant chrétien. On respectait sans peine l'enfant marqué du sceau de Jésus-Christ, quand on avait adoré son Sauveur dans les grâces de l'enfance; et il semblait qu'à côté de tout enfant, on voyait le gardien céleste chargé de le protéger, comme on se représentait les anges à Bethléem, autour de la crèche de Notre-Seigneur Jésus-Christ.
Dans ce courant d'idées, il fallait bien encore que la législation modifiât ses dispositions à l'égardde l'enfance, que les usages changeassent, et que l'enfant prit, au foyer de la famille, la véritable place qui lui appartenait :
2ia
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c'est ce qui arriva. Ainsi, dans les Gaules, alors même qu'elles étaient encore sous la domination romaine, le fils fut émancipé par le mariage, et il devint chef de famille indépendant. Il n'exerçait pas seulement la puissance de l'époux, mais la loi lui reconnaissait encore la puissance paternelle ; et ce n'était qu'à son défaut, après sa mort, par exemple, que l'aïeul intervenait pour le remplacer auprès de ses petits- enfants.
Ce n'est pas tout. Sous la même influence, une grave modification fut apportée à la législation romaine relativement aux enfants dont les parents appartenaient à des conditions différentes. Dans la rigueur de l'ancienne loi, Tenfant était toujours placé dans la plus mauvaise condition (1); ce fut le contraire qui arriva désormais. L'union entre les serfs et les filles des colons plaça les enfants dans le colonat; et l'union des colons avec les filles de parents libres procura la liberté aux enfants qui naissaient de ce mariage. Or, cette modification dans la législation avait pour résultat tout naturel d'éteindre le servage et de transformer le colonat; et l'on peut dire que ce fut là comme le point de départ d'un mouvement progressif vers la liberté civile et politique.
Quant à l'usage barbare dont nous avons parlé plus haut, et qui permettait aux parents d'exposer leurs enfants, le Christianisme ne se borna point à l'attaquer indirectement par le respect, la dignité et la religion dont il environna l'enfance chrétienne en général : il le condamna directement et tout particulièrement, par ses Constitutions apostoliques, par ses Conciles, par la voix de ses évêques et par les écrits de ses plus éloquents apologistes. D'un autre côté, la législation, devenue chrétienne, prit elle-même des mesures contre les parents dénaturés qui exposaient encore leurs enfants, au mépris des châtiments de l'Église. Et d'abord, elle déclara
(i) Cod, Theocl, XI Y, vu, 1.
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que quand un enfant exposé aurait été recueilli par un tiers, personne ne pourrait plus le réclamer, pas même son père, et que celui-ci serait à jamais privé de la puissance paternelle (1). Constantin n'osa pas aller plus loin contre la coutume d'exposer les enfants, tant elle était générale et profondément enracinée ; mais, un peu plus tard, Yalentinien, Valens et Gratien, ses successeurs, complétèrent ses dispositions, en rendant un édit qui enjoignait à chaque père de famille de nourrir ses enfants, et qui prononçait la peine de mort contre quiconque les exposerait. Cet édit considérait comme homicide le père qui exposait son enfant (2) .
Toujours sous l'influence des mêmes idées chrétiennes, Constantin et ses successeurs restreignirent par des lois la puissance excessive des pères sur leurs enfanis, sans cependant porter atteinte à leurs droits naturels. Ainsi, le chef delà famille fut toujours honoré et respecté par ses enfants; il conserva, dans une certaine mesure, le droit de les déshériter (3) ; mais il fut dépouillé de tous les droits absolus et despotiques que lui avait accordés l'ancienne législation. En conséquence, d'après les lois nouvelles, non-seulement les enfants furent autorisés à posséder certaines propriétés; mais il leur fut aussi permis de les administrer à leur gré et même de les aliéner.
Enfin, une dernière amélioration des lois nouvelles sous l'action du Christianisme, fut celle qui se fit relativement aux enfants naturels. Les empereurs chrétiens s'occupèrent de régulariser leur position dans la famille et dans la société ; et l'on admit pour cela leur légitimation par le mariage subséquent de leurs parents.
(1) M. Troplong, de Vlnfluence du Christianisme sur le Droit romain.
(2) Lib. Il Cod. Justin. De infant, exposit. — M. Troplong, dans l'ouvrage cité.
(3) Cod. Just., lib. III, de Potestate fatria.
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Les Gaules s'empressèrent d'admettre cette législation, et de là vint une formalité dont l'usage s'est conservé jusqu'à nous : les enfants étaient mis sous poile en sainte église; si devenaient-ils loyaux et seraient à hériter comme loyal hoir. C'était là comme une réparation authentique et solennelle qui légitimait les enfants naturels, en les plaçant juridiquement sous la puissance et les droits de leur père, jusqu'à leur émancipation par le mariage (1).
Ainsi Jésus-Christ avait-il pénétré par sa doctrine jusqu'au cœur de la société religieuse et du pouvoir civil ; et, sous son influence, il se trouva bientôt que la famille était régénérée. Celui qui en était le chef conserva tous ses droits naturels, mais il dut renoncer à l'excessive puissance qu'il avait usurpée sous la complicité des lois païennes. La femme resta soumise à l'homme dans certaines limites, qui ne sont que celles de la nature ; mais on n'abusa plus de sa faiblesse. Comme fille, elle fut respectée par ses parents ; dans le mariage, elle devint la compagne et l'égale du mari; et, quand elle préféra généreusement aux joies de la famille la virginité qu'elle consacrait à toutes les infortunes, elle fut entourée d'une sorte de vénération. En un mot, la femme fut réhabilitée dans toutes ses couditions, et elle reçut partout comme un rejaillissement du respect et de la dignité qui honoraient son sexe dans la personne de la Vierge Mère de Dieu. D'un autre côté, l'enfance chrétienne recueillit les mêmes avantages et les mêmes privilèges sous l'influence et sous la protection de l' Enfant-Dieu. Et c'est ainsi que le Christianisme changea les conditions individuelles du père, de la mère et de l'enfant, qu'il les harmonisâtes uns avec les autres dans leurs rapports réciproques, et qu'il plaça la famille sur des bases nouvelles.
(!) Voyez U Christianisme jugé par ses œuvres, par M. l'abbé Laviron; tome II, titre I, chap. v.
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lîe l'état actuel de la famille.
Après dix-huit siècles de travail progressif, sous l'action du Christianisme, la famille [devrait aujourd'hui présenter un spectacle magnifique, si rien n'était venu contrarier sa marche vers le perfectionnement. Malheureusement il n'en est pas ainsi. Dans ce champ de la famille, avec tout le bon grain semé par Jésus-Christ et par les délégués de son apostolat, on a aussi jeté de l'ivraie : des hommes jaloux du bien qui s'opérait par l'Evangile, se sont efforcés de l'étouffer dans les étreintes des mauvaises doctrines ; et de là viennent tant de misères et tant de souillures qui flétrissent encore maintenant la famille dans le monde chrétien.
Et cependant, malgré tous les efforts tentés par le génie du mal contre la famille chrétienne, le chef de cette famille, le père, est demeuré ce que le Christianisme l'a fait dans l'exercice de son autorité. Les abus de la puissance paternelle et conjugale, tels qu'ils existaient dans le monde païen, sont devenus tellement impossibles dans les coutumes du monde chrétien, qu'on ne songe même pas à y revenir par des principes avoués. Mais il faut bien le dire aussi : en cessant de marcher pratiquement dans les voies du Christianisme, l'époux et le père s'est dépouillé lui-même de l'autorité sage et mesurée que l'Evangile lui avait conservée sous la garantie de ses principes sacrés. A la place de cette puissance despotique et absolue qu'il avait autrefois dans la famille, l'Evangile lui avait communiqué une autorité aussi forte que sainte, aussi douce que grave, aussi aimable que digne de respect. Mais, du jour où le chef de la famille déposa de lui-même ce sceptre que Jésus- Christ lui avait mis entre les mains; du jour où il ne
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voulut plus relever que de la nature et de la raison, alors il tomba comme un roi détrôné. Les attentats et les abus de la famille païenne ne lui étaient plus permis, et il perdit en même temps la seule puissance qui lui soit actuellement possible, la puissance chrétienne.
Et en effet, n'est-ce point là ce que nous voyons dans un trop grand nombre de familles oublieuses du Christianisme? Après avoir perdu ses droits de chrétien sur sa famille, celui qui devait en être le chef s'efforce de reconquérir une puissance nouvelle : il fait appel aux théories de la raison, aux instincts de la nature, il lutte, enfin, par tous les moyens humains contreles révoltes de l'indépendance qui décline son autorité ; mais ses tentatives sont vaines. Alors qu'advient-il? c'est que le chef de la famille devient aussi païen qu'il le peut dans Texercice de son autorité. Découragé de ne point diriger ceux qui lui doivent obéissance suivant la théorie qu'il s'était faite, il revient, autant qu'il le peut, aux exagérations, aux abus et aux monstruosités des anciens temps. Seulement, comme la pratique de cette autorité despotique ne peut plus se montrer au plein soleil des temps modernes, et qu'il lui est également impossible de se conserver longtemps dans l'ombre du foyer, un jour vient infailhblement où les esclaves de la famille parviennent à briser la chaîne de leur servitude ; et c'est alors qu'au sage tempérament de la vie chrétienne, et, plus tard, au despotisme de l'autorité, succède inévitablement une complète anarchie.
Dans ce nouvel état, la famille est conduite par son pilote comme une barque sans gouvernail : Dieu n'y est plus ! Tout marche à la dérive, sans ordre et sans subordination. Cette famille n'est plus un corps, dont l'époux est la tête, dont la femme est le cœur, et dont les enfants sont les membres. Tous veulent être à la tête, le cœur est comme paralysé, et les membres refusent d'obéir. L'époux n'a plus sur sa femme, le père n'a plus
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sur ses enfants que les droits que la loi lui maintient à l'extérieur; mais, à l'intérieur, il n'y a plus de loi, plus de principe, ni plus d'autorité dont l'exercice soit respecté. La famille ressemble alors à un de ces petits États dont les sujets sont mutinés, qui n'agissent plus que par eux-mêmes, et qui conservent cependant à leur tête, comme pour la forme, un fantôme de roi. Combien de familles qui ne vivent plus que de ce régime ! Combien de familles qui semblent jouir, au dehors, d'une harmonie sans désaccord, et qui se débattent, à l'intérieur, dans les convulsions désespérées d'un désordre sans fin ! Et cependant, elles se maintiennent sous une influence qui les pénètre et les conserve à leur insu : le Christianisme a pris racine au miUeu d'elles par ses traditions, par ses coutumes, par sa législation ; elles sont toujours chrétiennes, sans le croire et sans le vouloir; et c'est ce qui les préserve d'une complète dissolution.
Malgré l'affaiblissement de la foi, la femme de nos jours n'a pas cessé non plus de participer largement et d'une manière toute spéciale aux bienfaits du Christianisme. Il semblerait d'abord que la légèreté de son éducation, le sensualisme de ses mœurs, le caprice de ses modes , devraient avoir fait perdre à son sexe tout le bénéfice de ce respect général qui lui vient de l'Evangile ; eh bien, non : la femme, considérée comme telle, voit toujours la force de l'homme s'incliner devant sa faiblesse, et elle en reçoit les plus persévérants hommages. Jeune fille, elle est le charme du foyer, la fierté de son père et de sa mère ; et malheur au téméraire qui oserait insulter à la modestie de sa virginité! Jeune femme, dans le mariage, elle est la reine de la maison ; et, alors même qu'elle aurait à subir, dans l'intimité, des humiliations qui feraient l'amertume de sa vie, elle recevrait toujours, à l'extérieur, les témoignages de considération qu'on ne peut pas lui refuser. Plus tard, sous les cheveux blancs de la vieillesse, ce n'est plus avec le
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même sentiment qu'on l'aborde; mais on n'oublie pas qu'elle porte au front la triple couronne de l'âge, de l'expérience et de l'épreuve ; et, à ces titres, c'est quelque chose de plus que le respect qu'on dépose à ses pieds, c'est presque la vénération.
Et pourtant, il faut bien le reconnaître : dans sa personnalité, la femme n'est plus au degré d'honneur où la religion de Jésus-Christ l'avait placée ; et c'est par sa faute qu'elle en est descendue. Le chef-d'œuvre du Christianisme, dans la femme, c'est le tempérament, c'est l'alliance de la force morale avec la faiblesse physique ; et, dans l'antagonisme, c'est la prédominance de l'âme sur le corps. Alors se réalise vraiment le type de femme, tel que le Sage l'avait imaginé sous l'inspiration divine : «< Son bras est vigoureux , et ses reins portent la ceinture de la force. Elle emploie ses mains à des œuvres énergiques, et ses doigts ne craignent pas de s'appliquer à des travaux communs, mais utiles. Sa main s'ouvre généreusement au pauvre, et sa bienfaisance s'étend sur tous ceux qui sont dans la détresse. La force et la grâce sont des ornements dont elle est revêtue ; et quand arrive le dernier jour, elle sourit à la mort. C'est la sagesse qui s'exprime par sa bouche, et sa langue ne prononce que de bonnes et charitables paroles. Elle connaît tous les sentiers qui aboutissent à sa maison, on l'y voit sans cesse occupée ; ce n'est pas dans l'oisiveté qu'elle mange son pain. Aussi ses fils se lèvent devant elle, et ils la proclament heureuse entre toutes les femmes. Son époux en est fier ; il reconnaît, par ses éloges, et son mérite et ses vertus, et son cœur se repose en elle avec confiance. Les grâces du corps sont trompeuses, et la beauté physique passe comme une ombre vaine : il n'y a que la femme qui craint Dieu qui soit digne de louanges (1). » Voilà surtout la femme des siècles
(1) Proverb. x, 10 et seq.
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vraiment chrétiens, la femme de l'Evangile, la femme devenue forte au pied de la croix de Jésus-Christ notre Sauveur et par le sacrement de son amour.
Cette femme, nous la rencontrons encore de nos jours, mais comme une exception. La force morale, qui est le caractère auquel on distingue la vraie chrétienne, cette force s'est affaiblie peu à peu, elle a presque entièrement disparu, et elle a fait place à la mollesse et au sensualisme. La mollesse, oui: la mollesse dans le caractère, la mollesse dans les affections, la mollesse dans les actes, la mollesse dans les mœurs et dans les habitudes de la vie : voilà certainement ce qui caractérise la femme de nos jours.
On essaye de justifier cette mollesse féminine par la faiblesse des complexions et par la débilitation des tempéraments; mais nous serions bien plus porté à croire que c'est la mollesse des âmes qui énerve les corps. Quoi qu'il en soit, on ne peut pas nier que les caractères ne se soient affaiblis dans la proportion de l'affaiblissement des forces physiques. Bercée dans le sensuahsme d'une éducation sans énergie, accoutumée aux prodigalités, aux recherches de la table, ainsi qu'au luxe et à la coquetterie de la toilette, la femme commence par sentir la nature physique s'engourdir, se paralyser en elle, et lui refuser toutes sortes de sacrifices. Mais ce n'est pas tout : l'âme s'affaisse et descend avec les sens dans cet accablement de la matière ; l'esprit se refuse aux grandes pensées, le cœur aux généreuses affections, le caractère s'abaisse, et il ne reste plus là qu'une diminution de cette créature sortie si grande et si noble de l'enfantement chrétien. Voyez plutôt quelle vanité, quelle futilité, quelle immoralité peut-être dans les lectures qui alimentent l'esprit et le cœur de cette femme ! Voyez ses préoccupations, ses occupations de chaque jour; ou plutôt, voyez son oisiveté et l'inutilité de sa vie, si c'est une femme du monde, libre et indépendante.
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Après de longues soirées, passées dans les divertissements ou les frivoles causeries des salons, cette femme a besoin de se reposer longtemps ; aussi, tout le monde travaille depuis plusieurs heures déjà, lorsqu'elle se décide enfin à se lever. Il est évident qu'elle n'a plus le temps de faire une prière sérieuse; il est trop tard. Après quelques formules répétées nonchalamment par la routine et du bout des lèvres, elle se met donc bien vite à sa toilette, et c'est à peine si elle est prête pour l'heure du premier repas. Après cela, c'est la promenade, ce sont des visites, de longues heures de piano ; et c'est de cette manière que l'on arrive au dîner et au soir, pour recommencer comme la veille. Ainsi les jours succèdent aux jours, les semaines aux semaines, les années aux années ; ainsi s'écoule toute la vie de cette femme du monde.
Quant à la femme du peuple, elle travaille, elle ; elle travaille pour son corps, et avec ses doigts; mais, pour son intelligence, pour son cœur, que fait-elle dans ces longues journées de labeur? rien, ou presque rien. Après le travail physique, elle a besoin de réparer ses forces, et elle prend son repas; elle a besoin de se reposer, et elle prend son sommeil ; elle a besoin de satisfactions matérielles, et elle cueille, au passage delà vie, quelques fugitives jouissances. Après cela, elle ne sent plus d'autres besoins ; et voilà comment se passent aussi sa jeunesse et sa vie, à travers' les déceptions, les amertumes et les souffrances, qui ne lui manquent jamais 1
Cette femme du peuple, cette femme du monde, je les regarde à la clarté de TEvangile... Ah! qu'elles sont loin de la femme chrétienne! Et pourtant, telles qu'elles sont, ou plutôt telles qu'elles se sont faites elles-mêmes par leur faute, on les respecte et on les aime toujours. Oui, mais il est incontestable qu'on ne les estime plus dans la proportion de l'amour qu'on leur porte ; et, quand cet amour s'éteint par l'habitude et par les glaces
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de Tâge, il n'y a plus de couronne sur la tête de ces femmes : ce sont des reines détrônées. C'était l'Evangile de Jésus-Christ qui avait mis le sceptre entre leurs mains : elles ont perdu ce sceptre, en s'éloignant de l'Evangile .
Comme la femme, et comme tout ce qui est faible, l'enfant vit toujours sous la protection des grands principes de l'Evangile ; mais, lui aussi, il ne participe à leurs bienfaits que dans la mesure où le Christianisme a pénétré dans la famille. Aujourd'hui, comme aux premiers siècles chrétiens, quand la famille demeure fidèle à Jésus- Christ, Tenfant y est considéré comme l'ange visible du foyer, et on le respecte autant qu'on le chérit. Mais quand le flambeau de l'Evangile s'y obscurcit, quand le Christianisme ne s'y trouve plus qu'en théorie, alors c'est la vie païenne et naturelle qui tend à reprendre le dessus; et de là deux exagérations en sens contraire, mais qui brisent toutes les deux les harmonies chrétiennes de la famille. Ou bien l'enfant retombe, à l'intérieur, sous le despotisme d'une autorité sans principe, et d'autant plus brutale qu'elle est contenue légalement à l'extérieur ; ou bien, au contraire, on fait de cette gracieuse petite créature une espèce d'idole qui flatte sottement la vanité et les caprices des parents. Dans le premier cas, l'enfant, par sa faiblesse, devient victime de la force ; et, dans le second, est-ce qu'il n'est pas encore victime de cette idolâtrie de la famille?
Yous faites de votre enfant adoré une idole ridicule : vous le parez avec coquetterie ; et, le produisant ainsi à vos promenades, à vos visites, à vos soirées et à vos spectacles, vous le placez comme sur un piédestal, en évidence, pour que tout le monde l'admire. Ce n'est pas tout. Afin de développer plus vite ses instincts de vanité et toutes ses autres petites passions, afin de l'embaumer d'un encens plus chatouilleux encore, vous faites un monde proportionné à l'âge et aux inclinations de cet enfant : un monde avec ses bals, ses théâtres, ses fes-
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tins, ses soirées ; un monde qui lui tourne la tête, qui lui donne du dégoût pour toute chose sérieuse. Et puis, quand vous avez fait tout cela pour votre enfant, et que vous l'avez rendu ridicule à force de prétentions, vous vous complaisez dans ces jouissances prématurées, et vous êtes fiers de vos succès dans la personne de cette pauvre petite créature! Eh bien, savez-vous ce que vous avez fait? Au lieu d'étouffer, dans celte jeune nature, les inclinations vicieuses qui s'y trouvaient en germe, vous en avez précipité la marche, vous avez provoqué les plus insatiables passions ; et maintenant vous ne trouverez plus rien qui puisse les satisfaire. Comme conséquence inévitable de cette éducation, il arrivera donc que vos enfants ne seront plus contents de rien, qu'ils vous demanderont des choses impossibles, et qu'ils vous accuseront d'injustice et de tyrannie, lorsque vous ne pourrez plus donner satisfaction à tous leurs caprices et à toutes leurs fantaisies. Alors, ils se poseront en victimes de la vie que vous leur aurez faite, ils s'en décourageront, et ils finiront par s'en aller chercher ailleurs, dans l'indépendance du vice peut-être, des émotions honteuses, que vous n'aurez pas voulu, ou que vous n'aurez pas pu leur procurer. Avouons-le : n'est-ce point là ce que nous voyons tous les jours autour de nous? Et d'où viennent ces chutes qui font le déshonneur et la désolation de tant de familles? De ce que Jésus-Christ n'en est plus le chef, de ce que ses doctrines n'y sont plus respectées, de ce que ses pratiques n'y sont plus observées, de ce qu'enfin l'orgueil et le sensualisme sont devenus des divinités auxquelles on sacrifie tout dans ces foyers.
En réfléchissant sur les conditions actuelles de la famille en général, en méditant sur la supériorité qu'elle conserve toujours relativement à la famille païenne, et sur sa décadence aussi, quand on la compare à la famille des siècles plus chrétiens, il nous est venu souvent à la
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pensée que tout ce bien et tout ce mal s'expliquent également par le mariage tel qu'il est pratiqué de nos jours. Le mal de la famille, c'est-à-dire : l'abus ou l'abandon de l'autorité de la part du chef; la sensualité, le luxe et la frivolité de la femme; les exigences, la cupidité, l'indépendance et les révoltes de l'enfant, tout cela ne vient-il pas, en grande partie, de la manière dont le mariage est contracté temporellement et spirituellement ? Au temporel, ce que l'on recherche avant tout et pardessus tout, dans le mariage, c'est l'argent et le plaisir : la religion, la vertu, la conformité des caractères, sont des détails qui ne viennent qu'après, ou dont on ne se préoccupe nullement. Au spirituel, le mariage, comme sacrement, n'est plus, pour un très-grand nombre, qu'une simple formahté. On oublie qu'une condition requise pour participer à la grâce sacramentelle et recevoir les fruits de la bénédiction nuptiale, c'est l'innocence de l'âme ; et, trop souvent, l'on vient au pied de l'autel avec un billet de confession qui n'est qu'une dérision du sacrement de Pénitence. Evidemment, ce n'est pas pour bénir que Dieu doit intervenir alors dans la solennité du mariage. Abandonnés à leur propre force, ou plutôt à lear propre faiblesse, voilà donc les nouveaux époux jetés dans les vicissitudes de la famille, avec les seules ressources de leur inexpérience : faut-il s'étonner, après cela, des malheurs et des ruines qui viennent les désoler?
Et cependant, nous avons dit que c'est encore au sacrement de Mariage qu'il faut rapporter la supériorité de la famille actuelle sur la famille des âges païens. Oui : car, malgré tout, l'esprit chrétien qui en découle n'a pas cessé d'exercer son influence bienfaisante sur l'ensemble général de la famille. Non-seulement la législation civile qui la régit n'a pas subi de dépréciation, et elle est demeurée toujours chrétienne dans ses dispositions protectrices de la femme et de l'enfant ; mais il circule toujours, dans les veines du grand corps social, un sang
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chrétien venu de Jésus-Christ, et qui maintient sa vie dans des conditions que le monde ancien n'avait jamais connues.
Conséquences de la nég^ation de la diTÎuif é de ^ésus-Christ relatÎYement à la famille.
Et cependant, si l'on venait à démontrer que Jésus- Christ n'est pas Dieu et que l'Evangile n'est qu'un mythe, qu'adviendrait-il de la famille ? Il est facile de le prévoir, et il n'est pas besoin d'une grande perspicacité pour en prophétiser les conséquences. Assurément, on n'en reviendrait pas aux conditions dans lesquelles la famille se trouvait antérieurement à l'avènement du Christ. Le grand courant catholique a creusé dans la société un lit trop large et trop profond pour qu'on puisse de longtemps le combler. Le Christianisme, d'ailleurs, a suscité dans l'homme un sentiment de liberté et de dignité personnelles qui a passé sympathiquement dans les habitudes de la vie , et qui doit être indestructible. Mais cependant, que de ravages et que de ruines encore dans la famille , si la principale base sur laquelle elle repose venait à lui manquer !
Et d'abord, si Jésus-Christ n'était pas Dieu, il est bien évident que le mariage n'existerait plus comme sacrement. On n'en ferait plus qu'un simple contrat civil, analogue à tout autre contrat, et par lequel deux époux s'engageraient réciproquement dans les liens de la famille, sous certaines conditions; absolument comme s'ils s'engageaient d'ailleurs dans une association quelconque.
On dira peut-être que cela se pratique ainsi dans certains cas particuHers, et qu'il ne semble pas que les choses en aillent beaucoup plus mal. Nous ne prétendons pas, assurément, que tout mariage civil soit, sans exceptions, un mariage humainement mauvais, et que la
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famille ne puisse jamais y exister dans des conditions naturelles et durables. Mais quand ces exceptions se seraient généralisées, quand il n*y aurait plus rien que de naturel et de légal dans le mariage, quand la religion en serait bannie et que Dieu ne s'y trouverait plus, alors, soyez-en sûrs, c'en serait promptement fini de l'unité et de l'indissolubilité; la polygamie aurait bientôt fait la traversée de Constantinople à Paris et à Londres, et le divorce ne se contenterait plus des lois pourtant si complaisantes de l'Angleterre et de l'Amérique.
Pour n'être pas en retard avec le paganisme, sans doute, on imaginerait quelque cérémonie qui aurait la prétention de remplacer le sacrement de Mariage. Mais, nous le demandons, après la complète disparition du Christianisme, quelle autre cérémonie pourrait-on trouver, qui ne fût ridicule ou simplement bizarre ? Nous ne supposons pas qu'on voulût rétrograder jusqu'aux cérémonies du paganisme. Eh bien, entre Dieu et l'homme, il n'y aurait donc plus rien dans le mariage ? il n'y aurait plus aucune intervention religieuse? Non, et l'union des époux ne serait plus, en général, que l'accouplement intéressé , fortuit , passager , d'un homme et d'une femme, qui s'adoreraient un jour, pour se mépriser et se maudire, peut-être, le lendemain.
Or, dans ces conditions, voyez-vous ce que deviendraient, dans la famille, ceux qui sont les plus faibles : les femmes et les enfants? La femme d'abord. Privée intérieurement de la dignité, de la force et de la sainteté qui sont les fruits du sacrement de Mariage , elle n'aurait plus pour garantie, à l'extérieur, que la convenance, les lois et la police. Marie n'étant plus que la mère d'un homme, son culte disparaîtrait bientôt; elle tomberait de ce trône que lui auraient érigé la crédulité et la superstition ; et, avec elle, disparaîtrait toute l'influence protectrice qu'elle avait exercée jusque-là sur son sexe par son exaltation. Après cela, de quelle uti-
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lité serait-il pour la femme que Jésus-Christ l'eût honorée, pendant sa vie, dans la personne de Marie, et qu'il ait eu la pensée de la léguer comme mère à l'humanité tout entière au moment de sa mort sur la croix? C'eût été déjà quelque chose de bien étrange pour les contemporains; mais, après dix-huit siècles, entre cette femme et l'humanité , quelle relation et quelle communication pourraient donc exister réellement? Il est vrai que des siècles et des générations auraient pris au sérieux la divine maternité de la Vierge Marie; il est encore vrai que ces générations et ces siècles auraient proclamé Marie la mère de l'humanité, et que toute femme chrétienne aurait trouvé sa réhabilitation et sa glorification dans ces croyances; mais, du moment où la critique prouverait au monde qu'il s'est trompé dans ces convictions pendant dix-huit cents ans, il faudrait bien que la femme en supportât la conséquence; et elle redeviendrait alors ce qu'elle était auparavant.
Il n'est pas possible de mesurer la profondeur de l'abîme où la femme serait précipitée 'dans cette chute : tout ce qu'on peut en dire, c'est qu'elle devrait être en raison de l'élévation qui l'aurait précédée; et alors, qui pourrait en calculer les déplorables résultats ? Dans le découragement et la déception d'une dignité perdue , seule avec ses charmes d'un jour et avec sa faiblesse de toute la vie, on se demande ce que deviendrait la femme dans un monde sans principes et sans foi, et quand elle y serait jetée comme une pâture à la cupidité de toQtes les passions. Alors, sans doute, cette reine détrônée ferait un dernier effort, un effort subhme pour retenir du moins quelques lambeaux de la pourpre qu'elle portait autrefois; mais, contre le torrent débordé du despotisme et de la luxure, elle ne résisterait pas longtemps; et, bientôt, elle retomberait dans le double esclavage de sa propre faiblesse et de la brutalité d'autrai.
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Ce qui rend bien évidente la situation qui serait faite à la femme par la négation de la divinité de Jésus-Christ dans le monde, c'est celle où elle se trouve dans les pays qui l'ont renié, ou simplement chez les peuples qui n'ont plus qu'une croyance affaiblie. Quand nous voyons ce que l'on a fait de la femme par la polygamie dans les anciennes chrétientés de l'Asie et de l'Afrique ; quand nous voyons aussi ce qu'elle devient par le divorce dans les contrées hérétiques de l'Europe et de l'Amérique, nous pouvons nous faire une idée de la dégradation générale où elle tomberait infailliblement, du jour où Jésus-Christ ne la protégerait plus, en aucune manière, par sa divinité.
Et pour l'enfant, quand il ne serait plus revêtu par le baptême de la robe angélique de l'innocence et de la sainteté, quand il ne porterait plus au front le sceau des enfants de Dieu ; quand, plus tard, il n'aurait plus, pour fortifier sa jeune âme, le pain divin de l'Eucharistie et l'huile sainte de la Confirmation ; quand il n'aurait plus l'enfant Jésus pour le compagnon de son âge, et que les exemples et les paroles du Fils de Dieu ne seraient plus le bouclier et la sauvegarde de sa faiblesse; quand, enfin, il ne lui resterait plus, pour le protéger contre les abus de la force, que la rigueur des lois et les charmes de son âge : ah! je sais bien qu'il pourrait encore se réfugier dans les bras de son père et sur le cœur de sa mère! oui, mais pas toujours cependant. Combien d'enfants qui n'ont plus de père ni de mère, et qui végéteraient comme des êtres perdus dans l'exil du monde ! Et puis, quand Jésus-Christ ne serait plus au cœur du père ni de la mère par les pratiques et les maximes de son Évangile, êtes-vous bien sûrs que les enfants trouveraient toujours asile et protection dans leur tendresse? Ils avaient bien leur père et leur mère ces enfants de l'empire romain qui vivaient cependant sous une tutelle sans fin, dans un esclavage sans contrôle, et dont
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la mort pouvait être décrétée, dans la colère et l'impatience, par la seule décision du père. Ils ont également leur père et leur mère ces enfants de la Chine civilisée, que l'on expose tous les jours à la voracité des bêtes et au courant des fleuves. Et parmi nous, est-ce qu'ils n'ont point aussi leur père et leur mère, ces enfants de l'intempérance et de la débauche, que l'on nourrit, que l'on couvre à peine, et que l'on exploite dans les ateliers et dans les fabriques comme de véritables machines? Encore une fois, non, non, il ne faut pas se reposer, pour le bonheur et pour le sort de l'enfant, sur la tendresse exclusivement naturelle du père et de la mère; et quand Dieu, quand Jésus-Christ ne s'y trouverait plus, on peut conclure, de l'expérience du passé comme de celle du présent, que l'enfance serait malheureusement exposée, dans la famille, à toutes les barbaries contre nature.
Oui, mais quand l'enfant aurait grandi, lorsque le jeune homme et la jeune fille seraient arrivés à l'indépendance de l'âge et de la force, alors ce serait le temps de la réaction, le temps des représailles; représailles et réaction d'autant plus redoutables qu'on en aurait comprimé l'essor avec plus de violence et qu'il n'y aurait plus aucun principe capable de les arrêter. Nous constations, plus haut, l'insubordination et les révoltes de la jeunesse, quand elle ne vit plus de FÉvangile, au milieu d'une société pourtant toujours chrétienne, dans son ensemble; mais quand le Christianisme ne serait plus rien pour cette jeunesse, peut-on se figurer le débordement de ses passions et le déchaînemenl de ses cupidités? Elle dépasserait certainement les excès de la jeunesse païenne : car, avec les mêmes inchnations naturelles vers le mal, elle ne pourrait plus être retenue, comme elle l'avait été, par le despotisme absolu du pouvoir paternel.
Les résultats que nous venons d'indiquer sont telle-
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ment incontestables, d'après les enseignements du passé et les observations des temps présents, que l'on se demande comment il est possible à certains esprits de se faire illusion sur ce point. Après cela, faut-il croire qu'il y ait des hommes assez pervertis et assez méchants, pour ne pas reculer devant les ruines qu'ils entraîneraient sur la famille par la négation de la divinité de Jésus-Christ dans le monde?.. Peut-être! Quoi qu'il en soit, nous pouvons nous reposer dans la confiance qu'ils n'y parviendront pas ; car la vérité de Dieu n'est point à la merci des hommes, et elle demeure éternellement : Veritas Domini manet in œternum (1).
(1) Ps. CXYI, Y. 2.