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AVANT LE CHRISTIANISME

L'homme est né pour la société : la raison le démontre en théorie, et l'histoire le prouve en fait par l'expérience de tous les temps et de tous les pays. Quelle que soit cette société, quant au nombre des individus qui la composent et quant à la forme qui la constitue, il est certain d'ailleurs qu'elle n'existe que par la combinaison et les relations de deux éléments qui sont de son essence; je veux dire, le supérieur et l'inférieur, le gouvernant et le gouverné, le pouvoir et le sujet. Ainsi entendue, la famille qui reçoit l'individu à son apparition dans le monde, la famille est une véritable société, dont le pouvoir est représenté par le père et dont les sujets sont les enfants. Mais cette société particulière n'est elle-même qu'un élément d'une autre société plus complète et plus vaste. Bientôt l'homme a franchi le cercle trop étroit de la famille, et voilà qu'il se trouve dans une agglomération d'individus et de familles réunis par un lien nécessaire et commun, et qu'on appelle la 5oaV^e proprement dite. Nous n'avons point à nous occuper ici de toutes les théories émises sur l'origine delà société; pas plus que nous n'avons à réfuter, contre Rousseau, cet étrange paradoxe, que

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l'homme vivant en société est un être dépravé. Nous prenons la société telle qu'elle a toujours existé, telle qu'elle existe en fait, et telle qu'elle existera toujours; et c'est cette institution sociale dont nous devons maintenant chercher à nous rendre compte.

Pour cela, après avoir décomposé la société dans les deux éléments essentiels qui la constituent, le pouvoir et les sujets, il faut d'abord considérer chacun de ces éléments en lui-même et dans les différentes formes sous lesquelles il se produit, pour les envisager ensuite dans leurs relations et dans leur action mutuelles et réciproques. Les deux principales formes sous lesquelles le pouvoir se présente, dans une société civile, sont la forme monarchique et la forme démocratique. Quant aux relations réciproques, elles ont pour objet les personnes et les choses soumises au pouvoir qui dirige la société, ainsi que les contestations qui peuvent s'élever entre des sujets égaux. Il est certain que le pouvoir a des droits sur ces personnes, sur ces choses et sur les prétentions auxquelles elles doivent donner lieu : l'exercice de ces droits est précisément ce qui établit les relations entre les gouvernants et les gouvernés ; et c'est d'après ces relations qu'on peut et qu'on doit apprécier l'ensemble d'une société. Enfin, comme il y a dans le monde des sociétés multiples avec des droits naturellement égaux, une société particulière ne peut être jugée avec exactitude qu'à la condition d'être appréciée dans ses relations internationales avec les autres sociétés qui l'environnent. Ainsi, pour juger et comparer exactement la société civile qui a précédé l'établissement du Christianisme et celle qui l'a suivi, nous les considérerons successivement : 1° dans les différentes formes de pouvoir qui les ont régies ou qui les régissent encore actuellement; 2° dans les relations, c'est-à-dire dans les droits et les devoirs réciproques des sujets avec le pouvoir, relativement aux personnes et aux choses, ainsi qu'aux litiges

qui s'y produisent nécessairement; 3° enfin, dans les relations internationales des sociétés entre elles, ainsi que dans la défense et la revendication de leurs droits mutuels par la guerre.

Gomme dans nos précédentes études, nous considérerons les sociétés sous ces différents rapports : d'abord dans l'antiquité, avant l'avènement de Jésus-Christ, ensuite sous l'influence du Christianisme ; et nous terminerons en montrant ce que deviendrait inévitablement la société civile, dans le monde actuel, par la négation de la divinité de Jésus-Christ.

I. — Sans entrer ici dans la discussion des opinions relatives à l'origine du pouvoir civil, nous pouvons certainement établir en principe que ce pouvoir vient de Dieu, au moins indirectement, dans toute société. Dans la plus ancienne histoire connue, chez les Hébreux, le pouvoir fut d'abord exclusivement théocratique ; il devint ensuite monarchique, et il finit par une sorte de pouvoir mixte, dans lequel se confondaient la puissance religieuse et la puissance civile. Nous ne nous arrêterons point à l'étude de cette société particulière, parce que sa théocratie fut une exception dans le monde, parce qu'ensuite sa monarchie s'exerça souvent elle-même sous l'action immédiate, directe et miraculeuse de Dieu, et parce qu'enfin le pouvoir civil fut chez elle ce qu'il était partout ailleurs, quand il devint purement humain.

Le pouvoir civil se produisit, dans l'antiquité, sous deux formes qui se modifièrent considérablement dans leurs détails, mais qu'on peut cependant toujours qualifier exactement par ces deux termes : la monarchie et la démocratie. La monarchie était surtout dans les tendances des sociétés orientales et asiatiques ; les autres contrées du monde semblaient, au contraire, préférer instinctivement le gouvernement de plusieurs. Dans leur mollesse naturelle, les premières, telles que la Perse et la Médie, trouvaient sans doute plus commode de se

laisser gouverner par un seul ; mais les secondes, représentées surtout par les Grecs et les Romains, estimaient plus digne de leur énergie de faire, autant que possible, leurs affaires par elles-mêmes. Par une disposition toute particulière de la Providence, il arriva, cependant, que la société la plus puissante qui ait paru dans le monde ancien, la société romaine, fut successivement gouvernée par un pouvoir démocratique et [par un pouvoir monarchique ; et ces deux pouvoirs y furent exercés d'ailleurs avec une action tellement caractéristique, qu'on peut les considérer comme les véritables types de la monarchie et de la démocratie dans l'antiquité. En conséquence, ici comme dans nos études précédentes, nous sommes dispensé de niultipHer nos observations en parcourant, l'un après l'autre, les différents peuples du monde civilisé ; mais il nous suffira d'étudier la société qui résuma toutes les autres par son importance et par son étendue, la société civile de l'empire romain.

La première période monarchique du peuple romain ne peut pas être celle qui doit servir de base à nos appréciations : époque de formation et de conquête, elle devait être nécessairement dominée par un pouvoir despotique et violent ; mais ce n'était pas l'état normal de son gouvernement, c'était une transition. Plus tard, quand vint la république, ce fut la belle époque de la société romaine, et c'est dans cette période, qui résume la plus parfaite des institutions démocratiques qui aient paru avant Jésus- Christ, que nous pouvons juger de son gouvernement. ■ Il faut bien que la constitution politique sur laquelle reposait la république romaine ait été une constitution puissante et sagement combinée pour avoir produit de si grandes choses, et pour avoir si longtemps résisté aux tentatives du despotisme militaire. Disons donc bien vite que c'était en effet comme le chef-d'œuvre politique des temps anciens. Mais cette institution, si admirable au point de vue des intérêts exclusifs et généraux de la

patrie, puisait sa principale force dans l'absorption des personnes et des choses qui en dépendaient, et surtout dans l'absorption toujours violente et brutale des sociétés trop faibles pour se défendre contre son ambitieuse rapacité.

Au temps même de la plus grande liberté du peuple romain, l'individu n'était rien devant le pouvoir auquel il était soumis. Ce pouvoir avait sur sa personne des droits illimités, et les lois qui protégeaient si bien le citoyen contre les agressions de ses égaux et des étrangers, ces lois le laissaient sans défense devant les exigences des dictateurs, des consuls et du sénat. À plus forte raison en était-il ainsi des choses et des propriétés du citoyen : l'État était un gouffre qui les engloutissait au premier besoin qu'il croyait en avoir. Quant au peuple étranger, quel qu'il fût, c'était un ennemi, par cela même qu'il était étranger; il était donc toujours permis de le dépouiller corps et biens, ce qu'on ne manquait pas de faire dès lors qu'on le pouvait matériellement. C'est à dessein que nous ne faisons qu'esquisser ici les principaux traits du tableau politique de la république romaine ; car bientôt nous allons les retrouver mieux caractérisés et plus complets dans leur développement sous le gouvernement impérial. Rappelons seulement que cette politique républicaine fut celle de la plus glorieuse époque du peuple romain; mais que la république, qui ne s'était maintenue et fortifiée que par l'absorption de l'étranger et de ses propres citoyens, finit par être absorbée elle-même par le despotisme des empereurs.

En fait, cette révolution s'opéra par le passage du Rubicon. Au jour et à l'heure où César fit traverser par son armée ce ruisseau qui lui avait été assigné comme dernière limite, il n'y avait plus de république, et l'empire commençait. Mais la monarchie impériale avait trop besoin de se faire pardonner son usurpation pour en venir immédiatement au despotisme absolu ; le travail se

fit peu à peu, de César à Auguste, et d'Auguste à Tibère. Et cependant, il ne fallut pas plus de trois empereurs pour enchaîner tout ce grand peuple romain, et, avec lui, l'univers entier, dans les entraves d'un despotisme vraiment oriental. « Les empereurs romains étaient absolument libres et maîtres des lois aussi bien que d'euxmêmes, dit un écrivain du temps ; ils faisaient tout ce qu'ils voulaient et ne faisaient que ce qu'ils voulaient (1). »

Les lois, d'ailleurs, mettaient les empereurs fort à l'aise dans le despotisme de leur volonté. Ulpien assure qu'une loi organique leur conférait la souveraine puissance, en vertu de laquelle leur volonté était reconnue comme une source de la loi pendant tout leur règne, et comme la règle d'action de tous les sujets de l'empire (2). Antérieurement à l'empire, le pouvoir exécutif était confié par le sénat à des consuls et aux tribuns du peuple; mais le consulat disparut avec l'avènement des empereurs, et le sénat conféra à l'empereur Auguste toute la puissance tribunitienne. Ajoutez à cela que les comices législatifs n'existaient plus que pour la^forme, et que l'empereur ayant attiré à lui presque tout le pouvoir des lois, les tribus n'étaient plus convoquées que pour donner à ses volontés une sanction sans liberté. D'ailleurs, ses jugements personnels étaient sans appel, et il lui était réservé de recevoir tous les appels des jugements prétoriaux.

Avec de pareils pouvoirs, sanctionnés par les lois, tolérés par le peuple et passés en usage, il est facile de se figurer à quels effroyables abus devait se porter le pouvoir des empereurs. C'était une autorité sans limites et sans frein, et qui donnait essor aux plus violentes et aux plus honteuses passions. Aussi, il sufût de nommer

(1) Dion Cassius, lib. LIE.

(2) De Constit. princip.^ i, 4.

les représentants du despotisme impérial, pour rappeler en même temps la tyrannie dans toute sa brutalité et le crime dans toutes ses turpitudes. C'était Tibère, entouré d'eunuques et de courtisanes dans son île de Gapri, et lançant, de là, des édits de proscription qui ensanglantaient Rome et l'empire romain. G^était Caligula, qui osait exprimer le vœu de ne plus voir au peuple-roi qu'une seule tête, afin de se donner le plaisir de la lui faire tomber d'un seul coup. C'était Claude, dont l'idiotisme n'aurait pas été capable de gouverner une famille et qui ne savait pas même se gouverner lui-même, mais qui se jouait de l'empire comme un enfant l'aurait fait d'un hochet. C'était Néron, qui faisait poignarder sa mère, qui revêtait les chrétiens de tuniques de poix, afin d'en faire autant de flambeaux pour éclairer ses jardins dans ses soirées d'orgies, et qui conduisait lui-même ses chars, en comédien, dans les saturnales qu'il donnait à ses courtisans. C'était Yitellius, qui imposait au sénat de discuter sur la sauce à laquelle il devait manger son poisson, qui faisait de son cuisinier et de son boulanger des ministres de l'empire, et qui mourait aux gémonies, gorgé de viandes et de vin. C'était Commode, un hercule monstrueux et féroce qui, pour faire ostentation de sa force, coupait un homme en deux. C'était enfin Héhogabale, qui affectait de souiller le trône par des impudicités, des scandales et des vices dont il se montrait fier, et dont le seul récit soulève l'esprit et le cœur de honte et de dégoût. Oui, voilà où en était arrivé l'empire romain quant au pouvoir qui le gouvernait ; et, chose incroyable, le peuple qui avait conquis le monde et qui lui commandait en maître, ce peuple se courbait devant le despotisme de ce pouvoir déshonoré : la débauche et la cruauté régnaient au Capitole, et leurs décrets n'étaient pas contestés .

IL — Sous un tel pouvoir, on peut déjà juger de la condition des personnes et des choses dans l'empire

romain. Le droit public qui en était la base avait son origine clans la législation des anciens rois et dans celle des Douze-Tables, qui la suivit. Or, cette double législation, qui n'était inspirée que par l'esprit de conquête, c'est-à-dire par une ambition rapace et cruelle, devait tout naturellement s'appliquer aux personnes et aux choses avec les mêmes tendances et le même caractère.

Et d'abord, le pouvoir romain était bien convaincu que les peuples conquis par ses armes lui appartenaient comme une propriété, et il en usait en conséquence. Il partageait en diverses catégories les hommes et les choses qui leur avaient appartenu; mais, en tous cas, ce n'était que le petit nombre qui était admis au privilège de citoyens; la grande majorité des hommes était privée de tout droit et même de toute protection dans la cité conquise.

Mais là ne s'arrêtaient pas les violences des conquérants ni les malheurs de leurs victimes. Indépendamment des captifs dont les vainqueurs étaient avides, pour satisfaire aux besoins de leur service ainsi qu'au luxe et aux caprices de leurs passions, il y avait à Rome des Chasses d'hommes par des bêtes féroces , des Présents de gladiateurs et des Naumachies , pour lesquels il fallait une multitude de combattants et de victimes ; or, c'étaient les vaincus qui devaient fournir ce contingent. Il faut lire les historiens et les autres écrivains de l'époque pour croire à de pareilles monstruosités.

Les Chasses des hommes par des bêtes féroces, destinées à distraire les loisirs du peuple, se faisaient avec un raffinement de cruauté auquel rien ne manquait. La veille de ce spectacle, on donnait aux condamnés un repas splendide, qu'on appelait, par dérision, le souper de la liberté. Le peuple, admis au lieu du banquet, venait jouir d'avance de la vue des victimes qui devaient être sacrifiées à ses plaisirs du lendemain. On choisissait, pour le spectacle des Chasses, l'endroit le plus com-

mode et qui pouvait recevoir le plus grand nombre de curieux. C'était ordinairement le Cirque. Là, on mettait les victimes dans un état complet de nudité , et on les jetait en proie à des bêtes féroces. Pour intéresser plus vivement les spectateurs, on imaginait parfois d'envelopper les malheureux dans des filets, afin d'exciter davantage la fureur des animaux. D'autres fois, on les plaçait au-dessus des loges où des lions, des ours et des panthères étaient renfermés ; et, par une trappe qu'on entr'ouvrait, on les abandonnait à la voracité de ces bêtes en fureur.

Les Présents de gladiateurs, ainsi appelés parce qu'on les offrait au peuple comme une sorte de présents agréables, étaient plutôt des combats véritables que des jeux. Les jouteurs, en effet, y répandaient leur sang, recevaient des blessures, et même le plus grand nombre y perdaient la vie.

C'était aussi dans les cirques, et au milieu d'une foule immense de spectateurs, qu'avaient lieu ces combats. L'empereur, les plus nobles patriciens, et jusqu'aux vestales, y avaient leur place réservée. Le plus souvent, les gladiateurs combattaient deux à deux, soit avec des lacets au moyen desquels ils cherchaient à s'étrangler, soit avec des glaives dont ils se frappaient jusqu'à la mort de l'un des combattants. Mais, quelquefois aussi, on les lançait par troupes les uns contre les autres, et alors le cirque devenait un véritable champ de bataille avec toutes ses horreurs. Quand le terrain était devenu une boue sanglante à force de combats, on suspendait les jeux pendant quelque temps, et, après avoir nettoyé l'arène, on recommençait avec le même acharnement. Il arrivait parfois que les gladiateurs se lassaient de s'entretuer ainsi; mais aussitôt les maîtres du troupeau, comme on les appelait, les maîtres venaient les ranimer à la lutte^ en les piquant aux flancs avec des lames de fer chaud; et il leur fallait continuer jusqu'à ce que les

spectateurs fussent rassasiés de leur sang, ou plutôt jusqu'à ce que tous les gladiateurs fussent mis hors de combat. Alors, en s'éloignant du Cirque, on pouvait entendre de sourds gémissements qui s'échappaient d'un endroit qu'on appelait le spoliaire : c'étaient ceux des mourants traînés hors de l'arène et qu'on achevait d'égorger. Des jeunes gens étaient les exécuteurs de cet affreux carnage ; et c'est ainsi qu'on leur apprenait comment ils devraient verser le sang, quand ils y seraient appelés sur le champ de bataille.

Il n'y avait pas de spectacles dont les Romains fussent plus avides que des combats de gladiateurs. C'était leur passion : « Panem etcircenses, s'écriaient-ils : Du pain avec les j eux du Cirque ! » Aussi les empereurs ne manquaientils pas de leur jeter cette pâture dans les circonstances solennelles et toutes les fois qu'ils avaient besoin de ménager leurs faveurs. D'abord, le nombre des combats et celui des combattants furent déterminés ; mais bientôt l'on ne connut plus de bornes, et l'on en vint jusqu'à sacrifier plus de six cents gladiateurs dans un seul Présent.

Après les Chasses des bêles féroces et les Présents de gladiateurs, les Naumachies étaient une troisième sorte de spectacles qu'on donnait aux Romains à l'occasion de certaines fêtes, et dont les acteurs et les victimes étaient encore des prisonniers de guerre. Pour cela, un grand lac avait été creusé à Rome, vis-à-vis du Champ de Mars, et des vaisseaux de toute grandeur y étaient conduits pour les spectacles des Naumachies ou des combats navals. Un jour, il plut à César d'éclipser par une Naumachie gigantesque toutes celles que l'on a\'ait le plus adm irées jusque-là. Deux flottes furent mises en p résence, montées par plus de trente mille combattants. On devait simuler la flotte d'Athènes repoussant celle des Perses. Avant le combat, tous les navires défilèrent l'un après l'autre et lentement devant l'empereur; et ceux qui les montaient lui présentèrent les armes, en le sa-

luant par ces mois : « Ave, imperator; morituri te salutant. » Aussitôt une bataille acharnée s'engagea entre les deux flottes; une nuée de flèches, de traits et de javelots se croisèrent dans les airs; le plomb, les pierres, des brandons enflammés, frottés d'huile, de bitume et de soufre, furent lancés du haut des tours par les combattants et par des machines de guerre. Bientôt on se battit à l'abordage, et ce fut une effroyable mêlée, corps à corps, des hommes sur les navires. Des vaisseaux furent coulés ; d'autres étaient embrasés par les flammes, et ceux qui les montaient périssaient en foule par le fer, par le feu ou par l'eau. Plusieurs de ces malheureux cherchaient à se sauver à la nage; mais des soldats romains stationnaient aux abords du lac, et, repoussant les combattants à coups d'épée, ils les obligeaient à remonter sur d'autres vaisseaux pour affronter une mort nouvelle. L'empereur finit par se sentir saisi d'un certain sentiment d'humanité, en présence d'un si horrible massacre ; il ordonna de cesser le combat, bien que le peuple en demandât la continuation; mais c'était tard, car la plupart des combattants étaient plus ou moins grièvement blessés, le sang coulait 'à flots, le lac en était rougi, et il y avait un grand nombre de tués et de noyés (1).

Il fallait une si grande quantité de combattants et de victimes pour ces spectacles sanglants, que les prisonniers de guerre n'y suffisaient pas ; alors on avait recours aux esclaves et aux condamnés à mort. Plus tard, ce furent les chrétiens, et même des femmes, qui ensanglantèrent l'arène du Golysée. Et c'est ainsi que les captifs, les esclaves, les criminels et les chrétiens étaient confondus pêle-mêle, et que, pour satisfaire la curiosité sanguinaire des Romains, ils devenaient également les martyrs de leurs jeux et la pâture des bêtes.

(1/ Voyez Jîowe au siècle d' Auguste ^ chap. xciv, xcv,et cviii.

La captivité, le dépouillement, les souffrances et la mort, tel était donc le sort qui attendait généralement les vaincus du peuple romain. Maintenant, lorsque nous allons parler de la condition des personnes, sous la république et sous l'empire de Rome, il est bien évident que tout ce que nous dirons ne devra s'appliquer qu'aux hommes libres. Nous avons vu que les esclaves formaient une classe à part et avec laquelle on ne comptait point, quand il s'agissait des droits : les esclaves n'avaient que des devoirs, avec des châtiments, quand ils ne les accomplissaient pas au gré de leurs maîtres.

Quant aux personnes libres, elles se partageaient généralement en deux classes : les citoyens et les étrangers. Les premiers seuls jouissaient des droits civils et politiques dans toute leur plénitude; les seconds, qui comprenaient tous les sujets conquis, étaient privés de tous ces droits. Nous ne parlons pas des colonies ni des provinces, qui ne subsistaient que sous la tutelle de leur métropole. Les habitants des provinces surtout étaient exploités comme des propriétés romaines , dépouillés de leurs droits et de leur franchise ; ils devenaient la proie des proconsuls chargés de les gouverner.

Sans doute, les droits du citoyen romain étaient considérables au temps de la république , et même sous l'empire : ils imphquaient le droit de famille ainsi que ceux de testament, d'héritage , de propriété légitime, de tutelle, de milice, de suffrage, de cens et d'honneurs. Ces privilèges , qui sont aujourd'hui à peu près ceux de tous les citoyens dans les pays civilisés et libres, étaient alors une distinction d'autant plus appréciée qu'elle était rare, relativement au nombre des sujets libres dans les contrées romaines. Mais remarquons que ces droits de citoyen ne subsistaient réellement que sous la dépendance et l'arbitraire du pouvoir, auquel ils étaient rigoureusement asservis eux-mêmes. Le citoyen, qui se montrait si fier de ses droits vis-à-vis des

étrangers et des esclaves, n'était à son tour qu'un véritable esclave de la république ou de l'empire. Au temps de l'empire surtout, tous les pouvoirs, civils, religieux, militaires et judiciaires, se trouvant réunis dans la seule main de l'empereur, tous ceux qui les exerçaient dans la pratique étaient naturellement sous la dépendance du maître absolu qui les leur avait confiés ; leur obéissance était passive , elle devait être aveugle, et il en résultait une servitude bonteuse de toutes les volontés aux caprices du despote. Il s'élevait bien parfois, dans la conscience humiliée de ces fiers Romains, des indignations et des révoltes qui s'exprimaient par des conspirations ; mais alors, l'empereur n'avait pas besoin de recourir aux tribunaux pour se faire rendre justice : un mot de sa bouche, un signe de sa main, et c'en était assez pour commander l'exil, la proscription et la mort. Aucune loi ne protégeait le citoyen suspect contre les jalousies et la colère du maître. Tant qu'il avait la force en main, le droit de vie et de mort lui appartenait également sur tous et sans contrôle ; et tout le monde sait comment l'exerçaient les empereurs romains. Un semblant de faveur fut bien accordé, cependant, sous l'empire, aux hommes libres de Rome et de l'Italie : ils furent exemptés du service militaire. Mais cet affranchissement fut loin d'être désintéressé : les empereurs avaient peur d'avoir autour d'eux ritahe sous les armes; ils savaient bien, dans leur conscience, ce qu'ils devaient attendre de ses vengeances.

Un moyen dont les empereurs se servirent encore pour confisquer la liberté des citoyens au profit de leur despotisme, ce fut d'afi'ranchir des esclaves. Par cet affranchissement , ils s'en faisaient des créatures auxquelles ils confiaient les principaux emplois, et ils avaient ainsi, dans ces hommes vendus, autant d'instruments aveugles qu'ils opposaient aux prétentions des citoyens.

Il ne faut pas oublier, d'ailleurs, que tout ce que nous venons de dire ne s'appliquait qu'aux citoyens libres et dans la maturité de l'âge, c'est-à-dire à la très-petite minorité des hommes. A côté d'eux et à leur suite, indépendamment d'une multitude d'esclaves, il y avait les femmes et les enfants dont la vie toujours en tutelle n'était elle-même qu'une humiliante servitude. De sorte qu'il faut reconnaître qu'au point le plus élevé de la civilisation ancienne, le monde romain n'était plus en réalité qu'un immense troupeau de serfs, partagés sans doute en différentes catégories, mais tous courbés plus ou moins servilement sous le despotisme d'un pouvoir sans contrôle et sans bornes.

A la distance des temps qui nous séparent de la république et de l'empire de Rome, on se demande comment il est possible de concilier tant d'abaissement dans la condition des personnes avec tant de grandeur et tant de force dans la domination de l'État. Quoi ! c'était avec des esclaves que Rome devenait la maîtresse du monde ! Et quand tous les peuples tremblaient à l'approche de ses légions, ses plus fiers citoyens n'étaient eux-mêmes que les servîtes instruments de son ambition! Oui, voilà bien la vérité. Les individualités étaient si complètement absorbées par l'État, que, quand vint le temps où l'empire romain s'écroula sur ses bases, il ne se trouva plus des caractères assez forts pour le soutenir, ni des bras assez puissants pour le relever. L'homme païen fut entraîné avec lui dans les flots d'invasion qui le poussaient à l'abîme ; et il fallut au Christianisme lui-même des siècles de lutte et de martyre pour faire éclore des hommes nouveaux dans le sang de la persécution.

On imagine facilement ce que devait être la propriété dans les conditions du pouvoir et des personnes telles que nous venons de les exposer. Dès qu'on admettait en principe de droit public que les peuples vaincus devenaient personnellement la propriété des vainqueurs.

à plus forte raison devait-il en être ainsi de leurs possessions territoriales. Généralement, ces propriétés étaient divisées en deux parties, dont l'une revenait au domaine public et dont l'autre était partagée entre les citoyens vainqueurs. Quelquefois les territoires conquis étaient abandonnés à l'administration des indigènes ; mais alors ceux-ci perdaient leurs droits de propriétaires , et ils devenaient de simples tributaires de l'État ou des Romains qui les avaient conquis.

C'était surtout entre les anciens soldats et les hommes de la plèbe qu'on partageait les biens des vaincus ; mais la condition de ces nouveaux propriétaires ne leur laissant pas la faculté de les administrer personnellement, ils finissaient par les céder à vil prix à de riches citoyens qui les faisaient exploiter par leurs esclaves. De cette manière, peu à peu, les petites propriétés disparaissaient pour s'ajouter au domaine de l'État, ou pour passer entre les mains de quelques rares possesseurs qui se partageaient avec lui des territoires entiers. Après un certain temps, l'abus devint si criant que le peuple se souleva en réclamant une nouvelle répartition des biens territoriaux ; et le pouvoir dut lui céder en proclamant les Lois Agraires. Mais les premiers possesseurs trouvèrent mille moyens de les éluder ; le Sénat luimême se croyait intéressé à tolérer leur violation ; et c'est ainsi qu'on retomba fatalement dans l'ancien état de choses.

Du reste, nous l'avons vu déjà, les plus riches citoyens, et même les patriciens, n'étaient point à Fabri des revers de fortune qui pouvaient venir chaque jour du despotisme ou du caprice de leurs maîtres. Il est vrai que, sous le règne des empereurs païens, ils furent toujours exemptés, à Rome et dans toute l'Italie, de l'impôt direct territorial et personnel; mais, en dehors de ces impôts , il y en avait une foule d'autres dont ils étaient accablés. Tout était imposé et soumis au tribut, jusqu'à l'ombrage

des arbres, pour lequel il fallait payer une contribution. De plus, la confiscation était toujours suspendue comme une menace imminente sur les propriétaires dont la fortune excitait la cupidité du pouvoir. Un maître toutpuissant et jaloux ne manquait jamais de trouver des raisons pour accuser ceux qu'il voulait anéantir ; et quand il leur faisait grâce de la vie, il se croyait parfaitement autorisé à les ruiner du moins , en les dépouillant des biens qui faisaient leur puissance.

Enfin, après la condition des personnes et des propriétés, une troisième chose qu'il importe d'examiner dans les relations du pouvoir avec les sujets, c'est la justice et la manière dont on l'administrait dans la pratique.

En distinguant l'administration de la justice dans les jugements privés de l'administration de la justice dans les jugements publics, nous dirons que la première répondait aussi complètement que possible aux exigences des temps et à la civilisation de l'empire romain; mais la seconde, qui fut d'abord également bonne, finit pardégénérer, dans la pratique, jusqu'à devenir absolue, personnelle, tyrannique et sans aucun contrôle.

Avant l'établissement de la république, l'administration générale de la justice appartenait aux rois ; mais le peuple, par une concession toute volontaire de la royauté,. jugeait les causes privées. Après la chute des rois, les consuls succédèrent à leurs droits judiciaires, et ils les gardèrent jusqu'à ce que, surchargés d'affaires par l'extension de la république, ils se démirent de ces pouvoirs en faveur d'un nouveau magistrat que Ton nomma Préteur. Plus tard encore, le Préteur fut secondé dans ses fonctions par des délégués, des arbitres, des récupérateurs, des décemvirs et des centumvirs. Cette institution de tout un corps judiciaire facilita considérablement l'administration de la justice, et elle fit du magistrat qui en était le chef, une sorte déjuge consultant

auquel toutes les affaires étaient soumises d'une manière générale, et qui les renvoyait chacune à son juge compétent.

La justice se rendait en plein Forum. Devant tout un public qui pouvait approcher librement , on entendait les témoins, on discutait les dépositions et l'on prononçait les sentences. Indépendamment de ces garanties, la plus puissante peut-être, c'est qu'aucune affaire n'était jugée irrévocablement une première fois. A l'exception du jugement impérial , tous les jugements des autres magistrats pouvaient être portés en appel soit devant le Préteur, soit devant le Sénat et même devant l'Empereur.

Quant aux jugements pubhcs, de même que les jugements privés, ils furent originairement dans les attributions des rois ; et, à l'abolition de la royauté, ils passèrent dans celles des consuls. Mais le consulat n'en demeura pas longtemps le possesseur, et bientôt les causes pubhques passèrent au peuple, au moyen des Coinices judiciaires, qui se tinrent toujours par centuries. Seulement, lorsque le peuple prit le parti de se faire représenter dans ces jugements par des délégués de son choix, il fut plus facile au despotisme des empereurs de les accaparer, et ils n'y manquèrent pas. Alors, en effet, ils cessèrent de faire débattre au Forum les causes publiques; on les enferma dans l'étroite enceinte d'un temple, afin d'y étouffer les réclamations des accusés, les dépositions des témoins, et d'empêcher l'opinion populaire de se manifester. Alors les comices se trouvant diminués , les grandes causes publiques étaient soustraites au peuple, et la justice demeurait presque tout entière' entre les mains de quelques hommes soumis et vendus au pouvoir. Dans cet état de choses, il n'est pas possible d'imaginer toutes les odieuses et injustes sentences qui sortirent de ce temple de Mars Vengeur : ce n'était plus certainement le temple de la

Justice. Et, cependant, c'était encore à Rome que la justice était administrée avec plus d'équité. Dans les provinces, les tribunaux et leur magistrature étaient des instruments dociles entre les mains des proconsuls, qui gouvernaient en maîtres, sans tenir compte des lois. Leurs jugements n'étaient le plus souvent que l'expression brutale de leur volonté personnelle, et les victimes se hasardaient rarement à faire appel à la justice de Rome : car elles savaient par expérience qu'elles n'avaient rien à y gagner.

Du reste, la jurisprudence romaine se prêtait merveilleusement à l'arbitraire de ses jurisconsultes et de ses juges. Sous les premiers rois, les formes judiciaires étaient d'une extrême simplicité. On regardait alors la foi publique comme une vertu tellement inviolable, que la simple parole de quelqu'un passait pour le plus grand serment et pour le témoignage le plus certain. Aussi, dans les causes douteuses, les magistrats s'en rapportaient toujours à la bonne foi des parties intéressées. Cependant, peu à peu, les rois réglèrent la justice et rendirent des édits qu'ils firent graver sur des tables de bois ; mais ces tables disparurent à l'expulsion de la royauté, et il ne resta des lois qu'elles contenaient, qu'une collection recueillie par le Pontife Sextus Papirius, et qui prit le nom de Code civil Papirien. Les patriciens étant seuls initiés à la législation, tous les autres citoyens étaient obligés de s'en rapporter à leur témoignage dans leurs actions judiciaires ; et c'est ainsi que les prêtres et les grands se trouvèrent investis du monopole de la justice, qu'ils administraient arbitrairement. Enfin, le peuple se lassa d'un tel état de choses, et il exigea l'établissement d'une législation fixe connue de tous et que chacun pût invoquer. Après de longues hésitations, les patriciens durent céder aux instances populaires, et l'on finit par adopter la loi des Douze- Tables,

Quelque sages que fussent ces lois pour le temps où elles parurent, elles étaient trop laconiques pour prévoir et décider tous les cas : les jurisconsultes en profitèrent pour se livrer à des interprétations et à des commentaires dont ils formèrent une sorte de code additionnel, connu d'eux seuls, indispensable dans les causes judiciaires, et qu'ils rédigèrent en chiffres, afin d'en conserver plus sûrement le monopole. Ils firent si bien qu'ils se rendirent ainsi maîtres de la justice pendant près de deux siècles, jusqu'à ce qu'un simple scribe, nommé Flavius, déroba leurs secrets, et publia les diverses formules d'actions dans un recueil qui fut appelé plus tard le Droit civil Flavien. Furieux de cette publicité, les jurisconsultes cherchèrent à reconquérir leur ancienne influence, et ils imaginèrent de nouvelles formules qu'ils s'étudièrent à rendre plus secrètes ; mais elles finirent aussi par être divulguées cent ans après, et l'on en fit un recueil qui fut appelé le Droit JîJlien, du nom de son rédacteur ^Elius. Malgré toutes ces modifications, les jurisconsultes conservèrent une très-grande influence. Leurs réponses étaient reçues comme de véritables oracles, qu'ils ne se donnaient pas la peine de motiver; on nommait leurs fonctions un règne judiciaire, et l'on comparait à un trône le siège sur lequel ils prononçaient leurs sentences.

Sous cette influence, qui dirigea la justice jusqu'à l'apparition du Christianisme, il est facile d'imaginer de quelle manière elle dut être administrée. Il est vrai que les lois se multiplièrent et se succédèrent avec une étonnante facilité ; mais qu'était-ce que ces lois soumises aux mille subtilités des jurisconsultes, et surtout aux caprices despotiques des empereurs? D'ailleurs, l'esprit de la législation était parfaitement en harmonie avec l'application qu'on en faisait dans la pratique. Issues de l'ambition et de la violence, elles en portaient le caractère, et les châtiments auxquels elles condamnaient

les coupables étaient empreints d'une certaine cruauté. La Prison Mamertine, que l'on voit encore à Rome, et qui servit sous les rois, sous la république et sous l'empire, cette prison où fut renfermé l'apôtre saint Pierre, nous donne une idée de ce que devait être l'emprisonnement en général. Creusée dans le roc, en deux parties superposées et ne communiquant que par une ouverture semblable à celle d'un puits, ce n'était pas seulement une prison pour ceux qu'on y jetait, c'était un épouvantable cachot privé d'air et de lumière. Ajoutez que c'était encore là qu'on exécutait certains grands criminels, et qu'il s'en exhalait une odeur insupportable de cadavres et de sang.

Les lois ne prononçaient contre les citoyens romains que deux sortes de peines. C'étaient d'abord l'exil, la rélégation ou la déportation, qui entraînaient la perte des droits de cité romaine ; puis la peine de mort, qui était ordinairement précédée de l'emprisonnement. Les condamnations à mort s'exécutaient de diverses manières : la strangulation était la plus fréquente, et elle se faisait ordinairement en secret. Il y avait aussi le supplice de la hache et du crucifiement, La mort par précipitation consistait, à Rome, à jeter le condamné du haut de la Roche Tarpéienne. Cette roche était à pic, d'une hauteur effrayante, et partout hérissée d'aspérités qui meurtrissaient les corps, qui les déchiraient, et qui les repoussaient violemment. De plus, un grand nombre d'arêtes surgissaient sur les côtés, de sorte que, de toutes parts, le supplicié trouvait une mort certaine. Après la précipitation, les cadavres étaient tramés nus en quelque endroit écarté , et ils étaient abandonnés en pâture aux chiens et aux oiseaux de proie. Un autre genre de mort, beaucoup plus terrible encore que ceux dont nous venons de parler, et qui était réservé aux parricides, c'était la noyade. Dans ce dernier supplice, le criminel était cousu dans un sac de cuir avec un chien, un coq,

une vipère et un singe, et il était ainsi jeté à la mer ou dans le fleuve le plus proche (1).

En résumant ce que nous venons d'exposer sur la condition des personnes et des propriétés, ainsi que sur l'administration de la justice dans l'empire romain, nous pouvons dire, en deux mots, que les personnes, les propriétés et la justice étaient soumises au régime de l'arbitraire et de la violence, et qu'il manquait surtout à la justice et aux personnes une condition sans laquelle elles ne peuvent se produire avec honneur, la liberté. Voyons maintenant de quelle manière s'exerçaient les droits internationaux dans les sociétés anciennes, et dans quelles conditions aussi la guerre s'y pratiquait.

III. — Il est très-facile de caractériser le droit international de l'antiquité, on peut le faire en un mot : c'était le droit du plus fort. Semblables à des vautours, tous les États qui se sentaient plus puissants avaient les yeux fixés sur la faiblesse de leurs voisins; et, dès que l'heure favorable était venue, ils se précipitaient brutalement sur leur proie et ils la dévoraient. Toutefois, il faut bien le reconnaître, nul autre ne s'entendit aussi bien que le peuple romain à pratiquer cet abus de la force. Depuis l'établissement de sa royauté et le rapt des Sabines jusqu'au règne' des empereurs chrétiens, l'existence de ce peuple ne fut qu'une longue suite d'usurpations injustes et tyranniques. Rome indiquait bien ce qu'elle était en faisant porter l'aigle en tête de ses légions : c'était un oiseau de proie.

Or, voici comment se pratiquait l'absorption des peuples vaincus dans le corps de l'empire romain. Rome les agrégeait à son gouvernement particulier, comme autant de petites répubhques. Quelquefois elle leur permettait de se régir d'après leur législation nationale ; mais, le plus souvent, c'était sa propre législation qu'elle

(1) Rome au siècle d''Augustej chap. xL.

leur imposait. Dans tous les cas, ces peuples soumis vivaient dans une entière dépendance de ses ordres ; ils contribuaient à ses charges de guerre, et ils ne pouvaient rien entreprendre au dehors sans son consentement préalable.

C'était au moyen de la guerre que les États les plus forts de l'antiquité subjuguaient les plus faibles : tout le monde le sait. Mais ce qu'il faut surtout rappeler ici, c'est la violence, la barbarie, c'est l'inhumanité avec lesquelles ces guerres se pratiquaient.

Malheureusement, il faut bien le reconnaître, dans les conditions ordinaires et générales de Thumanité, avec ses passions et surtout avec ses ambitions, la guerre est un mal nécessaire. Pour que ce terrible fléau disparût de la terre, il faudrait d'abord y déraciner ces ambitions et ces passions ; mais l'on n'y parviendra jamais. Seulement, le droit de la guerre étant admis en certains cas exceptionnels, il doit du moins être borné dans des conditions de justice et d'humanité qui en détournent les excès. Ainsi, on peut avoir recours à la guerre en cas de légitime défense ; on peut la faire pour revendiquer des droits usurpés et pour venger rhonneur de la patrie gravement outragé; mais lorsqu'on l'entreprend uniquement par ambition, c'est un crime. De plus, alors même que la guerre est légitime dans son principe, la nature a ses lois et ses droits jusque sur le champ de bataille; et c'est surtout à l'heure de la victoire que ces droits et ces lois veulent être respectés. Or, ces principes du droit naturel n'étaient pas même reconnus en théorie dans l'antiquité. Les sages les plus vantés de la Grèce admettaient avec Xénophon que,^ dans une bataille, les biens 'dn vaincu devaient être la récompense proposée aux vainqueurs (1). Platon allait encore plus loin : selon lui,

(1) De Instit. Cyri, lib. VIT,ii.

parmi les manières légitimes et naturelles d'acquérir la propriété, il y en a une qui s'appuie sur le droit de la guerre, et c'est le pillage, l'acquisition par la loi du plus fort(l).

Ces maximes passèrent tout naturellement de la Grèce en Italie, et les Romains les portèrent jusqu'aux dernières limites de la violence. Pour eux, le droit n'était rien dans la guerre. « Il faut juger d'une guerre par le succès, disait Sénèque, et non pas par le motif qui l'a fait entreprendre (2). » En effet, ajoutait Lucain, « le vaincu est celui qui a tort (3). » Et cela, continuait Tacite, « parce que, parmi les grands, la raison du plus fort est la meilleure (4). » En conséquence, tous les crimes étaient justifiés par le droit de la guerre; il suffi sait d'être vainqueur : Vœ victis (5) !

Avec de semblables principes sur le droit de la guerre, on voit bien vite quelle dut en être l'application pratique dans l'antiquité. Après le massacre, le pillage et l'incendie qui suivaient la victoire, c'étaient toujours les biens et les personnes des vaincus qui devenaient la propriété des vainqueurs; et nous avons vu le sort qui leur était réservé. Rien n'était plus ordinaire que le pillage d'un camp ou d'une ville, après la victoire ; souvent aussi on passait les vaincus au fil de l'épée ; et, ce qu'il y avait de plus barbare, c'est que l'on confondait, dans ce massacre général, jusqu'aux femmes et aux petits enfants. Les histoires de l'antiquité, dans tous les pays, sont remplies de ces scènes de carnage; mais il suffira d'un trait pour faire juger du reste; et nous nous bornerons à rappeler qu'un des empereurs romains les plus vantés par sa dou-

(1) De Legibus, t. II, lib. I.

(2) Herc. fur., v, 401.

(3) Luc. Phars., 1. Vn, v. 269.

(4) Tacit., Disc, prél., g 3.

(5) TJna salus victis^ nullam sperare salutem,

disait Virgile.

ceur, Tite, d 'hésita point à livrer aux bêtes du Cirque les femmes et les enfants faits prisonniers à Jérusalem, après le sac de cette ville. Les rois eux-mêmes n'étaient pas plus épargnés dans leur défaite : ce n'était point assez de les faire mourir avec cruauté, on se faissait d'abord une joie de leur dégradation. Aussi les princes voisins savaient si bien le sort qui les attendait, que le plus souvent ils recouraient eux-mêmes à une mort volontaire : leur fin était ainsi plus douce, et ils échappaient par là aux indignes et cruels traitements qui devaient la précéder. L'histoire a raconté après quelles humiliations et quels outrages Jugurtha, roi de Numidie , et le roi de Pergame, Aristonique , furent mis à mort : ce sont deux traits entre une foule d'autres. Enfin, il n'y avait point jusqu'au droit naturel des otages qui ne fût indignement violé; et l'on voyait des femmes et des enfants, ainsi confiés à la bonne foi des traités, massacrés par centaines au mépris des lois les plus sacrées, les lois de la nature. Yoilà de quelle manière et par quels moyens de grands peuples, comme le peuple romain, arrivaient à conquérir de plus faibles nations.

En regard de ce que nous venons de rappeler, nous le pressentons bien, on ne manquera pas denousopposer ici les excès de la guerre chez le peuple juif lui-même. Nous ne les nierons pas : car aussi bien l'historien sacré n'a point essayé de les dissimuler. Nous reconnaîtrons donc qu'en appréciant certaines guerres des Hébreux au simple point de vue du droit naturel, on y trouve des massacres que rien ne pourrait justifier humainement. Cependant, nous ajouterons trois choses qui répondent à l'objection, et qui exphquent les faits dont il s'agit. D'abord, il est incontestable que la législation mosaïque n'autorisait la guerre que dans des cas de nécessité et jamais pour des motifs d'ambition. En principe, la guerre devait être une exception dans la vie du peuple hébreu. En second lieu, si les Israélites entreprirent des guerres

d'extermination contre les peuples de Ghanaan, c'est que Dieu leur en avait une fait une obligation, afin de châtier par eux des crimes qui demandaient les vengeances du Ciel. Enfin, il est d'autres guerres que Dieu permit aux rois d'Israël sans les ordonner, et ces guerres étaient légitimes, parce qu'elles avaient pour objet, soit de défendre le pays contre d'injustes agressions, soit de réclamer par les armes la réparation des droits violés, soit enfin de protéger la liberté, la fortune et la vie des citoyens contre les dangers dont ils étaient menacés.

Quant aux guerres de religion proprement dites, si Dieu les encouragea, dans certaines circonstances, ce ne fut jamais que pour venger de sacrilèges profanations. Après cela, que, dans toutes ces guerres, il y ait eu des excès semblables à ceux qui se commettaient chez tous les autres peuples de l'antiquité, encore une fois nous ne le nions pas : la loi ancienne qui inspirait et dirigeait les Israélites, et qui était la meilleure relativement au temps où ils vivaient, cette loi était encore bien loin de la perfection ; et ce n'est que dans le Christianisme que nous verrons l'esprit de son divin Auteur donner à la guerre elle-même les conditions de justice et d'humanité qui doivent en être inséparables.

En résumant ce que nous venons de dire sur les conditions de la société civile dans l'antiquité, avant le Christianisme, nous avons le droit de conclure : 1° Que le caractère du pouvoir qui gouvernait alors les sociétés était essentiellement despotique , absolu et souvent tyrannique ; 2° que, sous un tel pouvoir, les personnes, les propriétés et l'administration de la justice elle-même perdaient leur liberté, et qu'elles étaient soumises aux volontés et aux caprices de la force qui s'imposait; S** enfin, que le droit international n'était, en réalité,

que le droit du plus fort ; et que la guerre , qui en était l'instrument, se pratiquait généralement au mépris de toutes les lois de la nature et de l'humanité. Voyons maintenant ce que fît le Christianisme pour remédier à de si graves désordres.

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