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FONDÉE PAR JÉSUS-CHRIST

Avant de s'expliquer sur le pouvoir civil dans la société, Jésus-Christ commença par en indiquer le principe et la source. Ce principe, c'est-lui-même, c'est sa divinité ; et c'est pourquoi il disait à ses disciples que toute puissance lui avait été donnée au ciel et sur la terre (1). Cette parole n'était, du reste, que la confirmation de ce qui était écrit déjà au Livre des Proverbes, où Dieu luimême avait dit : « C'est par moi que les rois régnent et que les législateurs prescrivent ce qui est juste (2). » Et S. Paul le rappelait aux Romains, en leur écrivant « qu'il n'y avait point de pouvoir qui ne vînt de Dieu (3). Ainsi tout pouvoir, sur la terre, est un écoulement de celui de Dieu et de Jésus-Christ son Fils.

Il est évident, d'après cela, que ce pouvoir ne doit point être exercé arbitrairement, et qu'il n'est point soumis à la seule volonté, ni moins encore aux caprices de

(1) Matth. SX VIII. 18.

(2) Prov., c. VIII, V. 15.

(3) Ep. ad Rom., c. xiii, v. 13.

ceux qui le possèdent. Emané de Dieu, il faut qu'il en conserve le caractère, et qu'il soit juste avant tout. Le droit public ancien acceptait comme principe que le bon plaisir du prince avait force de loi : c'était un mensonge et une lâcheté. Non, disait plus tard l'Ange de l'Ecole, en résumant sur ce point la doctrine de l'Évangile, dans son admirable Traité des lois, non, ce n'est pas la volonté du prince qui fait seul la loi. La loi, « c'est un règlement dicté par la raison, ayant pour but le bien commun et promulgué par celui qui a le soin de la communauté (1). » Alors, ajoutait-il, cette loi oblige au for de la conscience, et c'est dans la loi éternelle, de laquelle elle dérive, qu'elle puise sa force obligatoire (2).

Une semblable doctrine dut retentir étrangement aux oreilles des princes, lorsqu'elle fît son apparition dans le monde. Mais ce qui les confondit surtout, ce furent ces autres paroles de Jésus-Christ qui bouleversaient les idées reçues relativement au pouvoir. « Yous savez bien, dit-il un jour à ses disciples, que les princes dominent sur les nations et que ce sont les plus grands qui exercent le pouvoir au milieu d'elles. Eh bien, il ne faut pas qu'il en soit ainsi parmi vous. Non; mais celui qui voudra devenir le plus grand d'entre vous, celui-là devra être votre ministre; et celui qui voudra devenir le premier parmi vous, celui-là devra se faire votre serviteur. C'est alors qu'il ressemblera au Fils de l'Homme, qui n'est pas venu pour être servi, mais pour servir et pour donner sa vie afin d'en racheter un grand nombre (3). »

Bien que cette déclaration ne fût point une condamnation directe de la domination précédente, elle indiquait cependant, d'une manière assez claire, les tendances contraires du pouvoir chrétien. Il n'y avait plus à de-

(1) Summ.^ la 2», Quœst. xc, art. 4,

(2) Quœst. xcvj, art. 3.

. (3) Matth., c. xx, v. 25 et seq.

mander si les rois étaient faits pour les peuples, ou les peuples pour les rois ; la réponse était donnée, et l'on pouvait conclure, comme le fit plus tard la théologie, « que le royaume n'est certainement pas pour le roi, mais le roi pour le royaume; attendu que Dieu a constitué les rois pour régir, pour gouverner, et pour conserver à chacun la possession de son droit; et que telle est la fin de l'institution. Que si, d'ailleurs, les rois tournaient les choses à leur profit et s'ils agissaient autrement, ce n'étaient plus des rois, mais des tyrans (1). »

I. — Les conséquences pratiques de cette doctrine étaient bien évidentes. Et d'abord, puisque tout pouvoir vient de Dieu et que c'est par lui que les rois régnent, ils ne sont, en conséquence, que les dépositaires et non pas les maîtres absolus de la puissance qui leur est confiée : arrière donc le despotisme ! En second lieu, l'exercice du pouvoir devant toujours être conforme à la droite raison, au bien général des peuples et surtout à la loi éternelle qui est Dieu lui-même, les princes, qui en sont les ministres, n'ont jamais le droit de s'en éloigner dans la pratique ; ils ne sont que les gardiens et non pas les maîtres de la loi. Enfin, puisque le prototype des princes c'est Jésus-Christ, qui est venu, « non pas pour être servi, mais pour servir lui-même; » ils devront se rappeler qu'ils sont, en réalité, les premiers serviteurs des peuples qu'ils gouvernent. Ils n'en seront point humiliés, mais plutôt honorés, puisqu'ils marchent ainsi sur les traces de l'Homme-Dieu, qui est venu donner sa vie pour la rédemption des hommes.

Quelle transformation dans la théorie du pouvoir ! et comme nous voilà loin de l'absolutisme et du despotisme des empereurs païens ! Ce fut sans doute avec un éclat de rire que Néron accueillit ces maximes du Galiléen, lorsqu'il les entendit pour la première fois sur les

{{) De Regimine Principwn, c. xi.

hauteurs du Palatin, dans sa Maison Dorée : quelle ridicule extravagance! Et pourtant, telle était la base que le Christianisme allait donner aux pouvoirs du monde. Encore quelques années, et, à la place de l'aigle, c'était la croix qui devait surmonter le diadème des empereurs Romains.

Du reste, en donnant au pouvoir le caractère nouveau qui devait le distinguer et en ajoutant des devoirs à ses droits, le Christianisme ne songea point à le gêner dans les différentes formes qu'il lui conviendrait d'adopter pour son gouvernement. IJLn'y a pas, dans l'Évangile, un seul mot de blâme ou de faveur sur telle ou telle forme de gouvernement. Il ne faut pas s'en étonner : Jésus-Christ avait déclaré que « son royaume n'est pas de ce monde (1) ; « et, sans être indifférent sur la m„eilleure forme de gouvernement relative, il les laissait se produire toutes avec pleine liberté. Cette tolérance était si bien dans l'esprit originel du Christianisme, que pas un des disciples du Sauveur ne s'en est écarté : ils se sont accommodés de tous les régimes; tous les pouvoirs légitimes les ont trouvés soumis , et, s'ils en ont parlé dans leurs discours ou leurs écrits, c'était pour recommander une égale déférence à l'égard de tous.

On a souvent accusé le Christianisme de donner ses préférences au régime monarchique et de réserver ses antipathies pour les institutions libérales : cette accusation est aussi fausse qu'injuste. Il est vrai que l'Église a souvent favorisé la monarchie, en reconnaissance des services qu'elle en avait reçus ; mais, lorsque des gouvernements démocratiques se sont élevés devant elle avec deshbertés plus étendues, non-seulement elle n'en a pas eu peur, mais elle a montré au monde que son régime à elle, tout monarchique qu'il est, s'accommodait cependant très-bien de leurs institutions. Nous dirons

(1) Joan., c. XVIII, v. 36.

plus : c'est que le Christianisme ayant émancipé l'homme en lui donnant sa véritable liberté, il entre plus naturellement en harmonie avec les institutions d'un pur libéralisme; et il ne s'élève pour condamner la démocratie tout aussi bien que la monarchie, que quand la première tombe dans l'anarchie et que la seconde en vient au despotisme et à la tyrannie.

En dehors de ces deux exagérations, le Christianisme ne se borna point à respecter le pouvoir civil sous ses différentes formes : après lui avoir assigné les devoirs qui limitent ses droits, il lui obtint, dans la conscience de ses sujets, une obéissance et une fidélité inviolables. Tout en déclarant que son royaume n'était point de ce monde, Jésus-Christ ne s'était pas contenté d'enseigner à ses disciples « qu'ils devaient rendre à César ce qui appartient à César (1) ; « lui-même avait donné dans sa personne l'exemple de la plus parfaite soumission au pouvoir. Il était encore dans le sein de sa mère, qu'il obéissait déjà par elle au recensement prescrit dans l'empire romain. Plus tard, il se conforme à tout ce qui est ordonné par les édits des princes et des magistrats ; il se soumet, alors même que le pouvoir agit contre lui avec la plus révoltante iniquité ; et ce n'est que rarement qu'il défend, par quelques mots, les droits de la justice indignement outragée. Le plus souvent, il ne proteste que par la majesté du silence contre la violation de ces droits ; et c'est ainsi « qu'il se fait obéissant jusqu'à la mort, et même jusqu'à la mort de la croix (2). »

Après cet exemple, on ne s'étonne plus de voir saint Paul, un citoyen romain, écrire aux fidèles de l'Église de Rome : « Que toute âme soit soumise aux plus hautes puissances ; car il n'y a point de puissance qui ne vienne de Dieu : or c'est Dieu qui ordonne ce qui est. C'est pour-

(1) ]\Iatth., c. XXII, V. 21.

(2) Epist. ad Philipp., c. II, Y. 18,

quoi celui qui résiste au pouvoir résiste à ce que Dieu lui-même a ordonné, et ceux qui résistent ainsi attirent sur eux la damnation. Les princes n'ont rien de redoutable pour ceux qui font le bien, mais seulement pour les méchants. Voulez- vous donc n'avoir rien à craindre du pouvoir? faites le bien, et vous n'en recevrez que des louanges : car alors le prince sera pour vous comme le ministre des bontés de Dieu. Mais lorsque vous avez fait le mal, craignez : car ce n'est pas sans raison que le prince est armé du glaive; il est encore le ministre de Dieu près du coupable, et c'est alors le ministre de ses vengeances et de sa colère. Il faut donc de toute nécessité que vous soyez soumis ; mais ce n'est pas seulement la crainte de la colère qui doit vous inspirer la soumission, c'est la conscience (1). »

Ce passage de l'Apôtre est d'autant plus remarquable qu'il ne prescrit pas seulement les devoirs des sujets, mais qu'il implique aussi très-clairement les devoirs des princes, et qu'il résume ainsi les obligations réciproques du pouvoir et de ceux qu'il gouverne. Oui, les sujets doivent obéissance au pouvoir, et ils la lui doivent en conscience, parce qu'il vient de Dieu ; mais cette obéissance suppose que le pouvoir ne s'exerce que comme le ministre du Seigneur, et qu'il ne porte le glaive que pour venger la cause de Dieu en vengeant celle de la justice et de la vérité. Par ces principes, le pouvoir civil se trouvait investi d'un caractère sacré, puisqu'il était le représentant de Dieu lui-même; mais, en même temps, il était retenu dans de sages limites et détourné du despotisme et de la tyrannie, parce qu'il n'était auprès des peuples que le ministre des éternelles justices. D'un autre côté, sans doute, les sujets étaient astreints à l'obéissance vis-à-vis du pouvoir; mais cette soumission n'avait rien que d'honorable dans leur conscience, puisque c'était

(1) Epist, ad Rom.,c. xiiij x. t-G,

à Dieu qu'ils obéissaient dans la personne du prince. Ainsi s'équilibraient entre elles l'autorité des gouvernants et la subordination des gouvernés ; ainsi s'harmonisait le Christianisme avec les deux éléments de la société civile, et cette transformation s'opérait par les paroles et les exemples de l'Homme-Dieu, Jésus-Christ.

II. — La doctrine enseignée par Je Sauveur tendait bien à ne plus faire de l'humanité tout entière qu'une seule et même famille spirituelle, dont tous les membres seraient unis par les liens de la fraternité chrétienne dans la paternité de Dieu en Jésus-Christ son Fils. Au temporel cependant, et dans la constitution civile de la société, il devait toujours y avoir une certaine hiérarchie qui supposât quelque distinction dans les personnes; et cette distinction elle-même avait sa raison d'être dans les inégahtés intellectuelles, physiques et morales qui se trouvent inévitablement dans les individus. L'échelle sociale conserva donc ses différents degrés; mais, au lieu des trois classes, de patriciens, de plébéiens et d'esclaves, qui les occupaient autrefois, trois autres classes se formèrent sous le régime chrétien, et ce furent le clergé, la noblesse et le peuple.

Le clergé fut placé au premier rang dans l'Etat, et les constitutions impériales créèrent en sa faveur une foule de privilèges. Plus tard, nous verrons comment il y répondit; disons seulement ici que le clergé ne forma jamais une classe aristocratique exclusive, qu'il se recrutait dans toutesles conditions sociales, et que d'ailleurs il était au service de toutes les nécessités pubhques et privées.

C'est aux empereurs chrétiens, et d'abord à Constantin, qu'il faut rapporter l'origine de la noblesse nouvelle. Il est vrai que le patriciat ancien s'y conserva avec ses titres, ses privilèges, et qu'il fut toujours réservé aux plus hauts fonctionnaires de l'État, tels que les sénateurs et les premiers ofûciers de l'empire; mais il y eut aussi, dans cette première classe de la noblesse, ceux qu'on

appelait les honorati, c'est-à-dire des nobles qui devaient leur distinction au nouvel état de choses et surtout aux services rendus à la religion chrétienne. De plus, il y eut une noblesse d'un ordre inférieur et dans laquelle entraient des magistrats et des fonctionnaires d'un rang moins élevé. Mais, à quelque ordre qu'ils appartinssent et quelles que fussent leurs prérogatives, les nobles touchaient aux classes inférieures par la même foi, par la même charité et par les mêmes pratiques religieuses ; et il en résultait, sous ce rapport, une admirable fusion de toutes les classes sociales.

Enfin le peuple, plebs, formait la troisième classe de l'État, et cette catégorie comprenait les hommes libres de condition inférieure dans les villes et dans les campagnes. En principe, les plébéiens furent, il est vrai, maintenus longtemps encore dans l'exclusion de la curie et de la participation aux affaires publiques ; mais, en pratique, et moyennant certaines conditions, telles que l'acquisition d'une étendue de terres suffisante et une conduite honorable, il leur était possible d'échapper à cette exclusion et d'entrer dans des classes supérieures.

Quant à l'esclavage, nous| avons dit déjà ce que fit le Christianisme pour Tabolir; mais cette révolution sociale devait s'opérer graduellement, sous peine de bouleverser le monde. On commença donc par défendre la séparation des proches parents unis dans la servitude de la glèbe; et dès lors le père, la mère et leurs enfants, ainsi que les frères et les sœurs, purent goûter les douceurs de la famille : ce qui leur avait été toujours interdit précédemment. De plus, on multiplia peu à peu les causes qui affranchissaient de la servitude. Enfin, sous la même influence chrétienne, la nouvelle législation prit également sous' sa protection les enfants nés en dehors de l'union reconnue des esclaves, et il suffisait que la mère eût été libre un seul jour pendant

sa grossesse, pour que le privilège de la liberté fût reconnu à son enfant.

Yoilà pour les esclaves privés. Quant aux esclaves publics, ils obtinrent bientôt une condition meilleure encore. Ils eurent la disposition testamentaire de la moitié des biens qu'ils avaient acquis ; ils purent porter les armes et farent admis à plusieurs fonctions publiques de l'État. Dépositaire de la doctrine et de la morale de Jésus-Christ, l'Eglise n'était cependant pas encore assez puissante pour effacer de la législation les causes de l'esclavage; mais, du moins, s'efforçait-elle d'en combattre les effets, tout en diminuant le nombre des esclaves par l'affranchissement.

Entre l'esclavage païen et l'émancipation chrétienne qui se propageait dans le monde, il y eut une sorte de transition, qui fut celle du servage, issu de l'esclavage germanique. La condition des serfs n'était pas absolue comme celle des esclaves romains, mais relative et subordonnée aux charges de la propriété : il y avait autant de degrés dans le servage qu'il y avait de conditions diverses pour les tenures. Les serfs appartenaient au sol, et quand la propriété était vendue, ils passaient généralement avec elle en d'autres mains. Quoique moins dure que celle des esclaves, leur condition était cependant très-pénible, et, pendant longtemps encore, les serfs demeurèrent taillables et corvéables à merci. Peu à peu, cependant, ces tâches obligées furent régularisées, et elles diminuèrent avec les jours de repos introduits par le Christianisme. Le clergé fit plus encore en faveur des serfs : lorsque des maîtres avares et durs cherchèrent à les exploiter outre mesure, il fit avec les opprimés une étroite alhance, à charge de services réciproques. L'Église organisa aussi leurs propriétés d'une manière plus stable; et si leurs droits furent moins étendus que ceux des hommes fibres, du moins demeurèrent-ils aussi bien garantis. Enfin, en même temps que le servage,

il y avait le colonat, dont l'origine remontait aux anciennes institutions romaines et qui pesait bien lourdement aussi sur les malheureux qui s'y trouvaient soumis. Mais nous n'en dirons rien d e particulier, parce qu' on peut appliquer aux colons tout ce que nous venons de dire sur les conditions faites aux serfs par le Christianisme.

En prenant possession du monde par sa doctrine, Jésus-Christ laissa donc des distinctions entre les différentes classes sociales. Nous ne devons pas nous en étonner : car,- d'abord, il nous en avait prévenus luimême, en disant « qu'il y aurait toujours des pauvres parmi nous (1); » oui, des pauvres, c'est-à-dire des déshérités des avantages et des biens de cette vie. Et puis, le Christ qui venait régénérer et sauver le monde, ne voulait pas le bouleverser dans ses fondements. C'était bien une révolution sociale qu'il entendait opérer, mais une révolution dans les cœurs et par la charité. En maintenant donc dans le monde la hiérarchie des différentes classes de la société, le Christianisme condamna et réprima, dans les personnes, les vexations et les duretés des grands à l'égard des petits; il les rapprocha même par les liens d'une même fraternité, par la même foi et par Je même amour. Le but qu'il se proposait, c'était que tous ses croyants ne formassent plus qu'un cœur et qu'une âme, comme on le vit bientôt dans certains centres de la primitive Église (2) .

Sans doute, ce travail ne devait s'opérer qu'avec le temps et insensiblement, parce que Dieu ne se précipite pas à la manière de l'homme et qu'il a les siècles pour réaliser ses immuables volontés. Sans doute encore, cette œuvre de régénération ne devait point arriver à la perfection sur la terre, et il devait s'y trouver toujours de regrettables lacunes et de profondes misères, parce que la per-

' (]) Matth., cap. xxti, v. 2.

(2) ici., c. IV, V. 32. i j -:

fection n'est pas de ce inonde. Mais il n'en est pas moins vrai que c'est Jésus-Christ, par sa doctrine, qui produisit, dans la condition des personnes, les améliorations et les transformations que nous avons constatées. Une fois cette œuvre commencée dans le monde chrétien, elle se développa dans le courant des siècles, sous la même influence; et aujourd'hui qu'elle a produit la situation dont nous avons la jouissance, il n'y a plus que l'injustice, l'ingratitude ou l'ignorance qui puissent en méconnaître l'Auteur divin. Bien des sages, avant le Christianisme, avaient eu la prétention de travailler à l'amélioration des classes sociales ; mais la plupart n'avaient fait que consacrer, par leurs maximes, les révoltantes inégalités qui s'y trouvaient déjà; et si quelques voix rares et plus généreuses s'élevèrent parfois pour protester contre certains abus, elles se perdirent bientôt dans le bruit des multitudes où les passions les étoujffaient. Le monde en était là, lorsque Jésus-Christ parut en Judée dans la simplicité de sa doctrine. Sans faiblesse comme sans violence, il enseigna publiquement des préceptes nouveaux. Ce n'étaient, en apparence, que quelques maximes qui paraissaient étranges ; mais, fortifiée par la vie et surtout par la mort de son divin Prédicateur, bientôt cette doctrine devint prodigieusement féconde, et elle se répandit par tout le monde, du fond des vallées obscures qui l'avaient entendue d'abord . Plus rapide et plus conquérante encore que les légions romaines, elle s'introduisit dans les contrées barbares pour les civihser; elle parcourut l'empire romain pour le régénérer; et voilà, qu'après deux ou trois siècles, le monde était étonné de se trouver chrétien dans sa civilisation : la condition des personnes avait changé, et le droit public païen se trouvait refoulé (1).

m. — Les propriétés, ainsi que l'administration de la

(1) Voyez le Christianisme jugé 'par wsceîir m, par M, Laviron, t. I,liv. I, c. v.

justice, ne furent pas moins redevables au Christianisme dans les transformations qu'elles subirent et dans les conditions nouvelles où elles furent placées depuis l'ère chrétienne.

Les conditions de la propriété se transformèrent tout naturellement suivant celles des personnes. A mesure qu'ils devinrent plus indépendants, sous un pouvoir moins absolu, les anciens propriétaires se sentirent mieux affermis dans leurs possessions. Ils n'avaient plus à redouter que l'invasion des barbares sur leur territoire ; mais leurs droits devinrent de plus en plus inviolables en face de l'arbitraire et des prétentions des empereurs et des rois. Ce fut au point que, dans la suite, lorsque de puissants seigneurs parvinrent à posséder de vastes domaines, ils devinrent eux-mêmes comme des chefs de principautés, et ils se montrèrent souvent les rivaux de la puissance royale. La propriété avait donc une garantie certaine contre les ambitions et la cupidité du pouvoir : on n'avait plus à craindre, comme autrefois, la proscription et la spohation, à moins de crimes publics et bien reconnus ; on était vraiment maître sur sa propriété.

De plus , la propriété qui s'était accumulée, comme nous l'avons dit, entre les mains d'un petit nombre de possesseurs, se divisa bientôt par suite de la condition nouvelle faite aux affranchis, aux serfs et aux colons. Ces classes devinrent aptes à posséder ; et quand, par leur travail ou par des dons gratuits, elles parvinrent enfin à la possession de quelques biens territoriaux, ces biens leur furent garantis avec la même inviolabilité que ceux des plus puissants propriétaires. Il y avait même quelque chose de plus inviolable dans leurs possessions: celles des grands reposaient avant tout sur le droit public et commun, tandis que celles des faibles étaient tout particulièrement protégées par l'autorité de TÉglise, c'est-à-dire par l'autorité plus directe de Dieu lui-même.

Un nouveau genre de propriétés, qui parut dès les premiers siècles chrétiens, fut celui des corporations religieuses, qui commencèrent alors. Ce n'étaient plus seulement des propriétés ordinaires que celles-là , c'étaient les possessions des serviteurs de Dieu, c'était le patrimoine des pauvres, c'étaient comme les propriétés de l'Église; et, à ce titre, elles prirent un caractère presque sacré qu'on ne pouvait plus violer sans sacrilège. Ce respect religieux pour certaines propriétés particulières dut fortifier singulièrement les garanties et l'inviolabilité de la propriété en général. On n'y respectait plus uniquement le droit légal : la religion du Christ y avait comme apposé son sceau, et ii devenait inviolable devant les hommes comme devant Dieu.

Naturellement, ces dispositions nouvelles se manifestèrent jusque dans les conquêtes, à l'égard des vaincus. Ce n'étaient pas seulement leurs personnes que l'on traitait avec plus d'humanité ; mais leurs biens cessèrent d'être considérés comme la proie du plus fort, et l'on se contenta, le plus souvent, d'exiger une partie du bénéfice de la propriété.

Dans ces conditions plus larges et plus indépendantes données à la propriété sous l'action du Christianisme, il est remarquable que Jésus-Christ n'ait rien fait ni rien dit contre l'établissement de l'impôt public. Au contraire, un jour que des pharisiens lui demandaient, pour le tenter, s'il était permis de donner le cens à César ou de le lui refuser, il leur dit de lui montrer une pièce de la monnaie qu'on donnait pour l'impôt ; et, leur ayant fait remarquer que l'image et la suscription de cette pièce étaient celles de César, il leur répondit par ces mots : « Rendez donc à César ce qui appartient à César, et à Dieu ce qui appartient à Dieu (1). » Une autre fois qu'il entrait à Capharnalim, et que les collecteurs de

(1) Matth., c. XXII, V. 17-21.

la drachme lui réclamaient ce droit, il revint de luimême sur ce sujet et dit à Pierre : « Dis-moi, Simon, que t'en semble-t-il ? de qui les rois de la terre reçoiventils le tribut ou le cens ? Est-ce de leurs enfants ou bien des étrangers? » Et comme Pierre lui répondit que c'était certainement des étrangers : «Alors, reprit Jésus, les enfants sont donc libres. Cependant, ajouta-t-il, pour ne point les scandaliser, vas à la mer, jette le hameçon; tu trouveras, dans la bouche du premier poisson que tu prendras, une pièce de monnaie, et tu la donneras pour toi et pour moi (1). » Ainsi Jésus-Christ voulait que ses disciples se soumissent au tribut. Plus tard, parlant aussi de l'impôt, dans une lettre qu'il écrivait aux Romains, S. Paul va jusqu'à leur dire que ce n'est pas seulement de force, mais par conscience, qu'ils doivent s'y soumettre; parce que ceux qui réclament cet impôt public sont en cela les ministres et les serviteurs de Dieu. « Donc, ajoutait-il, rendez à chacun ce qui lui est dû, et particulièrement le tribut à quiconque a droit de le percevoir (2) . »

En s'expliquant aussi nettement sur l'impôt public, il est bien évident, cependant, que Jésus-Christ et ses disciples n'entendaient point autoriser ni justifier les charges exorbitantes que le pouvoir faisait peser trop souvent sur ses sujets. 11 est vrai que ces charges devinrent une nécessité dans les premiers temps du Christianisme, et que la pénurie du trésor pubhc et l'entretien des armées destinées à refouler les barbares rendaient alors impossible la réforme de l'impôt ; mais, dans la suite, l'esprit chrétien finit par faire entrer dans la législation de l'impôt plusieurs améliorations importantes et qui vinrent heureusement en aide aux populations pressurées par le fisc. Ainsi, en 365 , l'em-

(1) Matth., c. xvn, v. 23-26.

(2) Epist, ad Rom., c. xiii, v. 5, 6, 7.

pereur Yalentinien créa la dignité de Défenseur de la cité, et cette magistrature fut un véritable bienfait pour les contribuables. Appelés le plus généralement à l'exercer, les évêques se montrèrent partout les défenseurs zélés des droits du peuple ; les exigences du fisc furent bmitées, et l'administration de l'impôt rentra dans des conditions plus normales.

Avec le temps, et insensiblement, il en fut de même de l'administration de la justice. Nous avons vu précédemment que les codes de jurisprudence ancienne étaient à peu près subordonnés à la libre volonté des empereurs, qui les modifiaient au gré de leurs caprices; et que, d'ailleurs, les jurisconsultes les interprétaient d'après des principes qu'ils cachaient au vulgaire et dont ils étaient les juges arbitraires. Ces conditions se modifièrent.

Sous l'influence de la morale chrétienne, les lois perdirent peu à peu de cette dureté et de cette violence qu'elles tenaient des mœurs de l'ancienne Rome. Il est vrai qu'elles eurent à lutter longtemps encore contre les nouveaux éléments qu'y apportèrent les invasions fréquentes des barbares; mais elles finirent par en triompher; la législation se christianisa avec et par la conversion de ces peuples conquis au Christianisme, et quelques siècles suffirent pour lui donner le caractère qu'elle a conservé depuis dans tout le monde civilisé.

Mais ce qui se modifia surtout et plus vite, ce furent les institutions et les magistratures destinées à l'administration de la justice. Observons d'abord que déjà, sous l'ancien Testament, le Seigneur avait rappelé que c'est lui-même qui a établi les magistrats chargés de rendre la justice au peuple. L'Esprit-Saint va jusqu'à les appeler des dieux, afin de faire comprendre que leur autorité tire sa source de Celui en qui réside la plénitude de toutes les perfections, et qui seul est souverain

Juge des hommes (1). L'expression était forte, et l'on aurait pu être tenté de la considérer comme une métaphore du genre oriental; mais Jésus-Christ lui-même Ta répétée, en la confirmant de son autorité ^2). Longtemps avant lui, le Prophète avait donc hien raison de dire : « Le Seigneur s'est assis au milieu de l'assemblée des dieux, et il rend avec eux les jugements (3). »

Du reste, l'Esprit de Dieu ne se borne point à signaler les prérogatives des magistrats chargés de la justice : les saintes Écritures leur rappellent souvent à euxmêmes comment ils doivent l'administrer. Sans faire acception des personnes, sans aucune crainte des hommes, ils sont obligés de rendre la justice à tous ceux qui réclament leur protection, aux petits et aux pauvres tout aussi bien qu'aux riches et aux grands. Ce serait un crime dans leur conscience que de se laisser corrompre par des présents; c'est la justice toute seule qui doit tenir la balance égale entre les parties intéressées (4).

Ces traditions bibliques passèrent naturellement dans le Christianisme avec les préceptes du Décalogue, qui servaient de base aux jugements sur les mœurs. Mais les uns et les autres furent perfectionnés de toute la supériorité de la morale évangélique sur la morale judaïque; de sorte que la justice tendit bientôt à se produire sous des formes nouvelles et d'après des principes généralement inconnus dans le monde.

Dans les premiers temps du Christianisme, lorsque les chrétiens se trouvaient dans l'impossibilité de se régir d'après l'esprit de leur divin x\uteur, ils évitaient d'en appeler à la justice païenne. En effet, il y avait,

(1) Exod.,c. XXIII ; Ps. Lxxxi, v. 6.

(2) Joau., c. X, V. 34.

(3) Psal. Lxxxi, V. 1.

(4) Deuter.j c. I, v. 12 et 16.

dans radministration de cette justice, certaines formalités qui impliquaient le culte des faux dieux, et la transaction n'était pas possible sur ce point. Aussi ne vit-on jamais aucun chrétien dans la magistrature païenne, et les disciples de l'Évangile s'abstenaient si rigoureusement de toute communication avec les tribunaux qui n'étaient pas chrétiens, que cet éloignement donna lieu aux accusations les plus graves contre eux. On les regardait comme les ennemis de la société; et, frappés d'ostracisme par leurs concitoyens eux-mêmes, ils étaient voués à l'exécration publique. A ces accusations et à ces injustices, les chrétiens n'opposaient que la patience. Ils s'éloignaient des tribunaux, mais ils honoraient les magistrats; ils obéissaient à la loi de Dieu avant tout, mais ils respectaient aussi la loi civile dans tout ce qui ne blessait pas leur foi ni leur conscience. D'ailleurs, les sujets de contestation avaient considérablement diminué parmi eux, depuis qu'ils avaient accepté la morale évangélique comme règle de leur conduite. L'abnégation et la charité étaient à la base de ses maximes; et quand elles se trouvaient violées par quelque faiblesse humaine, Jésus-Christ avait enseigné le pardon des injures avec une insistance qu'on ne pouvait oublier. Enfin cependant, comme il faut toujours tenir compte des mauvaises passions, jusque dans les plus saintes institutions, on dut songer au règlement de la justice dans son administration ; et c'est ce que firent les apôtres et les premiers pasteurs. Tant que les tribunaux demeurèrent païens, les chrétiens déférèrent leurs causes au jugement de l'autorité ecclésiastique ; et même longtemps encore après l'établissement du Christianisme dans l'État, les évêques restèrent en possession d'une autorité judiciaire assez étendue. Enfin, la séparation des deux pouvoirs s'étant faite dans la suite des temps, chacun d'eux rentra dans ses attributions spéciales. Toutefois, le pouvoir civil n'exerça plus comme

auparavant son autorité judiciaire : elle était devenue chrétienne entre les mains qui l'avaient administrée pendant plusieurs siècles, chrétienne dans son esprit, chrétienne dans sa jurisprudence, chrétienne dans ses pratiques et jusque dans ses châtiments. Ce caractère inconnu de l'antiquité venait à la justice humaine de l'Évangile de Jésus-Christ, et elle le conserva désormais pour toujours.

On nous accuserait sans doute de fuir les difficuhés et de nous réduire au simple rôle de panégyriste, si nous nous taisions ici sur une institution des premiers âges chrétiens qui fut appelée Jugement de Dieu. Disons donc hien franchement ce qu'en rapporte l'histoire et ce qu'il faut en penser : la vérité ne craint pas la lumière, il n'y a que le mensonge qui cherche à se cacher.

L'Ordalie, ou le Jugement de Dieu, n'est pas d'origine chrétienne, comme on pourrait le croire. Longtemps avant le Christianisme, on le trouve en usage chez les peuples du Nord, et notamment chez les Germains. Ce qui est vrai, c'est que ces peuples, devenus chrétiens, conservèrent leurs traditions anciennes, en y ajoutant même des pratiques abusives et superstitieuses de la vraie religion qu'ils venaient d'embrasser. Ainsi, les épreuves par Teau bouillante, par le fer et par le feu étaient en usage de temps immémorial, et on ne cessa point de les mettre en pratique; mais on y joignit aussi l'épreuve de la croix, celle de TEucharistie et plusieurs autres semblables, et ce ne fut guère que vers la fin du XIII' siècle que les décrets des papes et les décisions des conciles en défendirent l'usage.

Parmi ces épreuves, il en était une qui remontait certainement aux temps les plus reculés, et qu'on retrouve dans les traditions des Celtes et des Scandinaves, c'était le Combat judiciaire. Dans cette épreuve, comme dans les autres dont nous venons de parler, on croyait donc que Dieu intervenait directement pour décider lui-même

de la justice dans les querelles privées, et que la bonne cause était toujours attestée par le succès, et même par un miracle. Ainsi, le coupable devait être inévitablement vaincu dans le Combat judiciaire, et il devait aussi succomber dans l'épreuve de la Croix et de l'Eucharistie; tandis que l'innocent devait échapper miraculeusement à l'épreuve de l'eau comme à celle du feu. Telle était la croyance.

Au premier aspect, on ne voit, dans ces pratiques, qu'une grossière superstition; et l'on s'étonne qu'elles aient pu durer si longtemps chez des peuples chrétiens, que l'Eglise elle-même les ait tolérées, et qu'elle ait tant tardé à les proscrire rigoureusement. Mais nous remarquerons, d'abord, que dans ces pratiques, toutes superstitieuses qu'elles étaient réellement, il y avait cependant un certain progrès religieux et moral, une certaine protestation de la justice contre la force. En dehors de ces usages, il n'y avait guère que la force brutale qui décidât du droit chez les peuples barbares ; et c'était assurément une idée plus généreuse et plus élevée que celle qui en appelait alors à la justice divine. Il ne faudrait donc pas s'étonner que Dieu ait souvent répondu à cet appel par le miracle, et il l'a fait sans aucun doute. Après cela, qu'il y ait eu dans ces pratiques un mélange grossier d'ignorance et de superstition , personne , évidemment, ne peut le méconnaître. Oui, c'était l'ignorance des lois, aussi bien que du droit, qui faisait recourir le plus souvent à ces épreuves dans les querelles privées. Oui, c'était une superstition que rien ne peut justifier devant la foi ni la raison, qui faisait intervenir ainsi le miracle pour décider régulièrement des causes particulières. Mais, en vérité, quand on se reporte au temps et chez les peuples où le Jugement de Dieu et le Combat judiciaire furent en usage, on voit sans étonnement que ces pratiques anciennes et enracinées aient si longtemps persévéré ; on comprend égals

lement qu'il ait pu s'y mêler des pratiques chrétiennes appliquées avec superstition; et, si l'on regrette que l'Église n'ait pu les arrêter dès leur apparition, il faut reconnaître, du moins, qu'elle les a condamnées et supprimées dès qu'elle a pu le faire avec l'indépendance de son autorité.

IV. — Sous une action qui modifiait si considérablement la société civile dans le pouvoir qui la gouvernait, ainsi que dans les conditions des personnes et des choses qui lui étaient soumises, il n'était pas possible que le droit international et la guerre restassent ce qu'ils avaient été précédemment.

Dans les sociétés anciennes, le droit international, nous l'avons vu, n'était que celui du plus fort. Il entrait bien, dans ce droit, quelque notion vague et générale de la justice ; on en parlait même beaucoup dans les débats qui précédaient les agressions ; mais ce n'était guère que pour la forme. Au fond et dans la pratique ordinaire des relations internationales, c'était la force qui décidait de tout. Mais quand, à la force brutale et à la justice affaiblie du monde ancien, vint se joindre, au sein du Christianisme, l'élément nouveau de la charité, cet élément y devint assez puissant pour mitiger la force el pour fortifier la justice. Alors, sans doute, il y eut encore des violations de traités, des rivalités jalouses et des ambitions agressives, parce que les mauvaises passions vivaient toujours au foyer de l'humanité. Mais ces ambitions étaient obligées de se dissimuler sous le masque de quelque prétendu droit à revendiquer^ mais ces rivalités cherchaient à justifier leurs impatiences par les prétentions des États voisins ; mais, enfin, ces violations se cachaient sous des apparences et des prétextes qui s'efforçaient de tromper l'opinion. Gomme autrefois, dans le monde romain, on n'osait plus mettre en avant le seul droit de la force, pour conquérir des peuples inofPensifs ; on reconnut qu'il existait entre

toutes les nations des droits réciproques, tout aussi respectables que ceux qui existent entre les citoyens égaux et libres d'un même Etat; et les liens de la fraternité chrétienne, qui unissaient déjà les individus de toutes les classes dans l'Église, tendirent encore à réunir les différentes nations entre elles par le même principe.

Telle fut, sous ce rapport, la puissance du Christianisme, qu'il s'imposa aux barbares eux-mêmes. Aux flots les plus impétueux de leurs terribles invasions, on vit, plusieurs fois, des Pontifes de Jésus-Christ venir opposer seuls les droits de la justice, avec la menace des jugements de Dieu; et l'ennemi reculait épouvanté devant la majesté personnelle dont ils étaient environnés. En d'autres circonstances, les barbares étaient conquis au Christianisme par ceux-là mêmes dont ils avaient triomphé par la force des armes ; et ils apprenaient alors de leurs vaincus le droit des gens , le respect des traités et la modération dans le succès.

A côté de ces améliorations apportées par le Christianisme dans les principes et l'exercice des droits internationaux, une des réformes les plus considérables fut assurément celle qui fut faite dans la pratique de la guerre. Longtemps avant l'apparition du Messie sur la terre, Isaïe avait prophétisé, dans ses inspirations, qu'à son avènement, les peuples forgeraient des socs de charrue avec leurs épées, et qu'ils feraient des faux avec leur s lances. « Alors, ajoutait-il, un peuple ne tirera plus l'épée contre un autre peuple, et ils ne s'exerceront plus à combattre l'un contre l'autre (1). » Or Jésus- Christ, quand il parut, justifia complètement, par sa doctrine et par ses actes, l'annonce de son prophète. Il est vrai qu'on ne trouve dans l'Évangile aucune condamnation directe de la guerre ; mais l'ensemble de sa doctrine et de sa morale n'est qu'une protestation contre

(1) Isaie^ c. II, V. 4,

cet emploi violent de la force. Partout on y trouve des exhortations à la paix et à la pratique des vertus capables de la perpétuer dans le monde , telles que la charité, le pardon des injures et l'amour des ennemis. Jésus-Christ répète souvent qu'il vient apporter la paix; et c'est ainsi qu'il confirme lui-même la parole que des anges avaient chantée au jour de sa naissance : « Paix sur la terre aux hommes de bonne volonté (1) ! >»

Nous savons bien qu'à cette conclusion on oppose un texte évangélique qui parait la contredire, et ce texte est celui-ci : « Ne pensez pas que je sois venu apporter la paix sur la terre; non, ce n'est pas la paix que je suis venu apporter, c'est le glaive (2). » Mais, en vérité, quand on rapproche ces paroles de la doctrine si positive que nous venons de rappeler, comment ne pas comprendre, avec tous les commentateurs, qu'il ne s'agit ici que de la guerre de l'Evangile contre le monde, de l'esprit contre la chair, du bien contre le mal, de cette guerre qui doit durer toujours, parce qu'il y aura toujours en l'homme deux principes en lutte? C'est aussi cet antagonisme qui explique pourquoi la mission pacifique du Sauveur n'a pas été complètement réalisée dans ses résultats; mais il n'en reste pas moins que Jésus-Christ n'est venu sur la terre qu'avec le caractère d'un roi doux et pacificateur ; qu'il veut, avant tout, établir la paix parmi les hommes, et qu'il n'y permet la guerre que par nécessité.

D'ailleurs, lorsque, par suite du malheur des temps ou par l'effet des passions humaines, cette nécessité se produisit dans le monde chrétien, l'esprit de l'Evangile ne cessa point de s'y faire sentir, et les vainqueurs devinrent moins inhumains à l'égard des vaincus. Ces dispositions nouvelles se manifestèrent, avec le temps, parla création des Ordres militaires. Soldats par la nécessité de

(1) Luc, c. XI, V. 14. ; ^

(2) Matth., c. X, V. 34.

repousser les agressions des ennemis du Christ et de la civilisation, ces religieux, armés de pied en cap, restaient fidèles à l'Évangile, sous le casque et la cuirasse, jusque sur le champ de bataille ; et l'on apprenait d'eux comment on pouvait se battre en héros et demeurer chrétien.

Après la victoire, sans doute, il y avait toujours des représailles terribles, souvent exagérées, et contre lesquelles protestait l'Eglise par la voix de ses Pontifes ; mais ce n'étaient plus les excès que l'on voyait autrefois dans les guerres des païens. On faisait toujours des prisonniers; mais il n'y avait plus de captifs, plus de ces esclaves qui devenaient la propriété des vainqueurs, et que l'on réservait à la plus dure servitude, quand ils n'étaient pas condamnés aux travaux publics, ou destinés aux jeux sanglants du Cirque. En outre, ce qui dut frapper les peuples qui n'étaient pas encore chrétiens, et ce qui est un chef-d'œuvre de l'esprit évangélique, ce furent les Ordres étabhs pour la rédemption des captifs. Les chrétiens ne faisaient pas de captifs après leurs victoires ; mais, quand le sort des armes leur avait été contraire, et qu'ils tombaient eux-mêmes en captivité, il se trouvait alors, parmi les frères qu'ils avaient laissés dans la patrie, des hommes, des religieux, qui venaient à travers les mers, au miheu de tous les dangers, s'efforcer de les racheter, à prix d'argent d'abord, et même au prix de leur liberté, et quelquefois de leur sang, s'il le fallait. Ce fut surtout pendant les croisades que ces grandes vertus éclatèrent en Orient et en Afrique, au milieu des peuplades retombées dans le paganisme par leurs mœurs sociales. Les soldats de l'Europe y firent briller, pendant plus d'un siècle, le flambeau presque éteint de la civilisation chrétienne. Certes, quand même les croisades n'auraient pas été la manifestation nécessaire, spontanée et naturelle du travail religieux qui fermentait alors au sein de la société ; quand elles n'auraient pas délivré, pour un temps, les

278 DE LA SOCIÉTÉ CIVILE FONDÉE PAR JÉSUS-CHlilST.

chrétiens d'Orient et le tombeau du Christ, à ce simple point de vue de la civilisation sociale que nous venons de signaler, ne mériteraient-elles pas de trouver grâce, au moins, devant la critique et l'histoire de nos jours?

Une institution qui révéla bien l'esprit du Christianisme relativement à la guerre, et les efforts de l'Eglise pour en diminuer les horreurs dans la pratique, ce fut ce que l'on appela la Trêve de Dieu. C'est à la France qu'il faut rapporter l'honneur de cette institution. Vers le milieu du x' siècle, un évêque du Puy, nommé Guido, entreprit avec succès de pacifier son diocèse, où les seigneurs étaient en guerre continuelle les uns contre les autres. Bientôt, un grand nombre d'autres évêques imitèrent son exemple dans la Bourgogne et l'Aquitaine ; et, malgré l'opposition de quelques-uns, la Paix de Dieu, que l'on appelait aussi Pax Gallicana, fut adoptée et jurée dans les Flandres, par l'influence du comJe Baudouin.

Tout efficace que fût cette institution, elle ne suffisait cependant pas pour empêcher complètement la guerre chez des peuples encore à demi barbares : c'est alors que, pour en diminuer du moins les effets désastreux, les évêques établirent des lois qui rendirent ces guerres plus rares et moins cruelles. Une trêve fut acceptée, qui défendait toutes sortes de combats pendant certains jours de la semaine et à une certaine époque de l'année ; et des peines sévères furent décrétées contre ceux qui oseraient la violer. Ce fut la Trêve de Dieu, que l'on appelait encore la Paix de F Eglise, et que l'on fait communément remonter à Tannée 1041 , Recommandée et propagée par les évêques et les conciles provinciaux, cette institution fut d'abord fortement encouragée par les papes ; mais, bientôt, ils la promulguèrent eux-mêmes comme une loi générale de l'Eghse; et c'est ce que fit en particulier le pape Innocent II, au deuxième Concile de Latran.

Malheureusement, les efforts de l'Eglise n'aboutirent point à un succès durable: les désordres et l'anarchie du moyen âge en détruisirent les premiers résultats ; et ces lois, si favorables à la civilisation, finirent par tomber en désuétude. Mais il en resta cependant quelque chose dans l'esprit des peuples; et, si le but ne fut pas complètement atteint, ici encore, en face de l'action civilisatrice du Christianisme, ce. fut la faute de l'homme avec ses passions en révolte. Le Christianisme a fait, en principe, tout ce qui était possible pour pacifier le genre humain ; mais il ne pouvait aller plus loin, dans la pratique, sans violenter la hberté : or, ici-bas, Dieu lui-même s'arrête devant la liberté de l'homme rebelle à ses principes.

DE UÉTAT ACTUEL

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