ET PARTICULIÈREMENT DE L'ÉGLISE CATHOLIQUE
De la constitution de l'Église.
En décomposant la société pour se rendre compte des éléments qui la constituent, on constate que les individus y produisent des familles, que les familles y forment divers centres de population, et que ces centres réunis composent l'ensemble harmonique que l'on appelle la société civile. Mais ce n'est pas tout. A côté de cette société, ou plutôt dans cette société même, il y a des individus qui manifestent au dehors les croyances naturelles et religieuses qu'ils portent dans leur âme : c'est le culte intérieur qui jaillit à l'extérieur. Il y a plus encore. Pressés par un instinct, par un besoin de diffusion, ces mêmes individus cherchent autour d'eux d'autres personnalités qui croient et qui pratiquent comme eux ; et c'est alors qu'ils composent des groupes ou des familles religieuses, qui accomplissent en commun leurs rites et leurs prières, et qui portent ainsi à la publicité le culte intérieur et le culte extérieur, qui n'avaient auparavant qu'un caractère personnel et privé. 'C'est le culte public. Enfin, ce culte public n'est
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satisfait dans ses aspirations que quand il est élevé jusqu'à la solennité, jusqu'à la nationalité, et même jusqu'à l'universalité. Nous verrons, plus tard, qu'un seul culte a revêtu dans le monde ce dernier caractère ; mais il en est d'autres qui se sont répandus de cités en cités, qui sont même 'parvenus à franchir les frontières qui séparent les peuples, et qui sont ainsi devenus des cultes nationaux dans plusieurs contrées. Or, dans ces conditions, les individus, les cités et les peuples qui pratiquent ces cultes forment une société véritable et distincte ; et c'est cette société que l'on appelle la société religieuse.
Ainsi, la société religieuse existe dans la société civile, et elle en est inséparable ; et cependant, elle y a sa vie propre et elle en est réellement distincte. Il ne faut pas s'en étonner : car, aussi bien, on pourrait dire que la société civile existe dans la société religieuse et qu'elle en est elle-même inséparable, puisqu'il n'y a point de société sans religion; et toutefois, la société civile est incontestablement distincte de la société religieuse. Ce sont, pour ainsi dire, comme deux sœurs jumelles sorties du sein de Dieu, mais qui ont chacune leur vie particuhère et leur action indépendante.
Pour les hommes qui n'admettent pas d'autres témoignages que ceux de leur propre raison, ce qui fait la difficulté, dans cette distinction, c'est qu'elle semble reposer sur une pure abstraction de leur esprit. En effet, le fondement, la base de la société rehgieuse, ce sont des idées, des croyances, c'est la foi dans l'âme de chaque individu; mais toutes ces choses sont du domaine de l'esprit, et elles se conçoivent d'une manière abstraite . En réalité, les in dividus qui composent la société religieuse sont les mêmes qui composent la société civile ; et c'est par le côté matériel qui les rattache à cette dernière société qu'ils sont plus généralement appréciés dans le commerce de la vie. De là vient que, pour un
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trop grand nombre, la société religieuse ne se trouve pas seulement mêlée, mais absorbée dans la société civile ; les intérêts matériels sont les seuls qui les frappent, et, pour eux, la foi religieuse n'est qu'une chimère. Dans ces idées, on comprend toute l'infériorité relative de la société religieuse en regard de la société civile , et l'on conçoit également que le pouvoir qui gouverne celleci ait tout naturellement la prétention de régir celle-là.
Telle est la théorie; mais c'est de l'histoire aussi. A toutes ses époques et à tous les degrés de la civilisation, nous voyons la société religieuse pénétrer jusqu'au plus intime de la société civile : elle est là comme la vie et comme l'àme de ce grand corps social . Mais, de même que dans les relations de l'âme avec le corps, c'est trop souvent la matière qui étouffe l'esprit, il est aussi fréquemment arrivé, dans les rapports des deux sociétés, que le principe religieux a ;été comprimé par la prédominance matérielle et violente de la société civile. Naturellement alors, l'autorité civile a prétendu devenir en même temps l'autorité religieuse; et c'est ainsi que, chez les peuples de l'antiquité, presque toujours, la société religieuse était subordonnée au pouvoir qui gouvernait dans la société civile.
A l'époque surtout où Jésus-Christ parut dans le monde, jamais la société religieuse n'avait été plus dépendante du pouvoir civil. En étudiant les conditions du culte avant le Christianisme, nous avons constaté, déjà, que les premiers rois de Rome avaient positivement décrété que la religion et ses ministres devaient relever de leur autorité suprême; et nous avons vu que, plus tard, sous l'empire romain, les empereurs avaient fini par s'arroger le titre et usurper les droits de Pontifes Maximes. Pontifes vraiment dignes des dieux qu'ils adoraient! comme le remarque Bossuet. Enfin, quoi qu'il en soit de l'appréciation, il est certain que le culte extérieur, pubhc, solennel et national, c'est-à-dire le culte de tout le
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monde civilisé, était presque entièrement soumis à l'arbitraire et aux caprices des empereurs romains. Ils étaient libres d'admettre ou de retrancher, à leur gré, telle religion qui leur plaisait ou qui ne leur convenait plus. Et, comme le culte extérieur n'est que l'expression du culte intérieur de l'âme, et que Ton s'était accoutumé, d'ailleurs, à trouver tout naturel que le pouvoir civil fût maître de toutes choses à l'extérieur, il s'ensuivait qu'on se livrait à peu près corps et âme à la merci de ce pouvoir, que la société rehgieuse n'était qu*un accessoire dans la société civile, et que la religion n'était plus, en réalité, que l'esclave des empereurs qui gouvernaient le monde conquis par leurs armées. A Rome, en particulier, c'était assurément quelque chose de hideux de voir à la tête du culte et comme chefs des collèges des pontifes, des prêtres et des vestales, des hommes tels que ceux qui dirigeaient l'empire ; et cependant, on acceptait sans récriminations une condition si dégradante, et pas une voix ne s'élevait pour protester contre une semblable usurpation.
Mais voilà que, dans une province soumise à l'empire romain, au fond delà Galilée, on entendit un homme extraordinaire prononcer d'étonnantes paroles, en s'adressant à quelques pauvres Juifs qui le suivaient. Un jour, il prend à part l'un d'entre eux, un simple batelier, et il lui dit : « Simon, fils de Jean, m'aimes-tu plus que tous ceux qui sont ici? Et Simon Pierre lui répondit : Oui, Seigneur, vous savez bien que je vous aime. Et Jésus lui dit : Pais mes agneaux. Une autre fois, il lui dit encore : Simon, fils de Jean, m'aimes-tu? Et Pierre lui répondit : Oui, Seigneur, vous savez que je vous aime. Et Jésus lui dit de nouveau : Pais mes agneaux. Enfin, Jésus lui dit une troisième fois : Simon, fils de Jean, m'aimes-tu? Et Pierre fut contristé de cette troisième question, et il répondit : Seigneur, vous qui connaissez tout, vous savez bien que je vous aime. Et Jésus lui dit :
Pais mes brebis (1). » Et quels sont donc ces agneaux, et quelles sont ces brebis que Simon Pierre devait paître en récompense de son amour? Évidemment, c'était au figuré qu'il fallait prendre ce langage de Jésus; il ne vivait point de la vie des pasteurs, et les brebis et les agneaux dont il parlait ici signifiaient les âmes e^ les pasteurs des âmes que devait paître le fils de Jonas, comme leur pasteur suprême.
C'est après avoir passé par la mort, et dans une apparition, que Jésus-Christ parlait ainsi à Simon Pierre. Quelque temps auparavant, il lui avait dit déjà : « Simon, Simon, voilà que Satan a demandé à te cribler comme du froment; mais, avait-il ajouté, j'ai prié pour toi afin que ta foi ne défaille point ; et, quand tu seras converti, affermis tes frères (2). >» Et quels sont-ils ces frères ? « Les Apôtres, répond le grand évêque de Meaux, les colonnes mêmes : combien plus les siècles suivants (3) ! »
Enfin, dans une autre circonstance où Jésus-Christ avait interrogé ses Apôtres sur ce qu'ils pensaient de lui, Simon Pierre lui dit : « Vous êtes le Christ, le Fils du Dieu vivant. Et alors Jésus lui répondit : Tu es heureux, Simon, fils de Jonas, parce que ce n'est ni la chair ni le sang qui t'ont révélé cela, mais mon Père qui est dans les cieux. Et moi je te dis que tu es Pierre, et que sur cette pierre je bâtirai mon Église; et les portes de l'enfer ne prévaudront point contre elle. Et jeté donnerai les clefs du royaume des cieux ; et tout ce que tu lieras sur la terre sera lié dans le ciel, et tout ce que tu déheras sur la terre sera délié dans le ciel (4). « Pour ceux qui connaissent le style de l'Écriture, il n'y a point à se méprendre sur la valeur de ces expressions. Les portes
(1) Joan., c. XXI, v. 15-17.
(2) Luc, c. xxn, v. 31 et 32.
(3) Sermon sur Vunité de VÉglise.
(4) Matth., 0. XVI, t. 18 et 19. - ^
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de V enfer sont les puissances infernales, telles que les hérésies et les schismes; et les clefs sont le symbole de l'autorité, du gouvernement; de même que le pouvoir de lier et de délier exprime la puissance législative.
Ainsi, voilà qu'un batelier de la Judée est établi par Jésus-Christ comme le fondement d'une nouvelle société d'âmes qui s'appelera l'Église, et contre laquelle les puissances de l'enfer ne prévaudront point. Le voilà investi des clefs du royaume des deux, avec le pouvoir de lier et de délier, d'ordonner, décommander et d'absoudre; enfin, avec le droit de gouverner l'Église. « Tout est soumis à ces clefs, dit Bossuet, tout : rois et peuples, pasteurs et troupeaux... C'est manifestement le dessein de Jésus-Christ de mettre premièrement dans un seul ce que, dans la suite, il voulait mettre dans plusieurs. Mais la suite ne renverse pas le commencement, et le premier ne perd pas sa place. Cette première parole : Tout ce que tu lieras, dite à un seul, a déjà rangé sous sa puissance chacun de ceux à qui on dira : Tout ce que vous remettrez; caries promesses de Jésus-Christ, aussi bien que ses dons, sont sans repentance, et ce qui est une fois donné indéfiniment et universellement est irrévocable ; outre que la puissance donnée à plusieurs porte sa restriction dans son partage, au lieu que la puissance donnée à un seul, et sur tous, et sans restriction, emporte la plénitude (1). »
Il est évident, d'ailleurs, que la prérogative qui faisait ainsi de Pierre le fondement de rÉo:lise devait durer
autant que cette Église elle-même, c'est-à-dire jusqu'à la fin des temps, comme nous le verrons plus loin. En vain Jésus aurait-il fondé son ÉgHse sur la chaire de Pierre, si cette chaire avait été exposée à tomber avec Pierre. Il est donc bien facile de conclure que la primauté de Pierre ne lui était pas donnée seulement pour
(1) S&rmon sur l'unité de VEglise.
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lui, mais pour tous ceux qui devaient lui succéder jusqu'à la consommation des siècles. Ainsi, disait encore Bossuet, « qu'on ne pense point que ce ministère de S . Pierre finisse avec lui : ce qui doit servir de soutien à une Église éternelle ne peut jamais avoir de fin ; Pierre vivra dans ses successeurs, Pierre parlera toujours dans la chaire : c'est ce que disent les Pères, c'est ce que confirment trois cent soixante évêques au concile de Ghalcédoine (1). »
D'ailleurs encore, quand Jésus-Christ dit à Pierre d'affermir ses frères, « cette parole, remarque Bossuet, n'est pas un commandement qu'il lui fasse en particulier, c'est un office qu'il érige et qu'il institue dans son Église à perpétuité... Il devait toujours y avoir un Pierre, dans l'Église, pour confirmer ses frères dans la foi; c'était le moyen le plus propre pour établir Tunité des sentiments que le Sauveur désirait plus que toute chose; et cette autorité était d'autant plus nécessaire aux successeurs des Apôtres, que leur foi était moins afiermie que celle de leurs auteurs (2). »
Une fois investi de cette autorité suprême, Pierre ne quitte plus la prééminence à laquelle il vient d'être élevé, et partout il paraît le premier. Le premier de tous à confesser la foi, il est aussi le premier des Apôtres qui ait vu Jésus-Christ après sa résurrection ; comme il devait en être le premier témoin devant tout le peuple. Après la trahison de Judas^, il est encore le premier à proposer de lui éhre un remplaçant dans le collège des Apôtres. Plus tard, quand il faut confirmer la foi par des miracles, c'est lui qui opère le premier; de même que c'est encore lui le premier qui convertit les Juifs, qui reçoit les Gentils, et qui prend la parole dans le concile de Jérusalem. Partout, enfin, il se montre le prince et le
(1) Sermon sur Vunité de l'Eglise,
(2) Méditations sur l'Evangile.
chef des Apôtres. Telle est,^du reste, la prééminence qui lui a toujours été reconnue dans TÉglise : la pratique des premiers siècles, les écrits des saints Pères, les décrets des papes et des conciles, s'accordent unanimement à reconnaître dans S. Pierre, et l'évêque de Rome son successeur, le Prince et le Chef de l'Église universelle.
Mais d'où vient donc à Pierre cette auguste prééminence dans la société des âmes fondée par Jésus-Christ? Du choix libre du Fondateur, sans doute ; et toutefois, il a daigné nous faire connaître lui-même la raison de ce choix dans le dialogue si touchant que nous rapportions plus haut. « Seigneur, avait dit Pierre, vous qui connaissez le fond des cœurs, vous savez bien que je vous ,aime. » Et c'est à cause de cet amour qu'il lui fut dit alors : « Pais mes agneaux et pais mes brebis. » L'amour, oui, voilà la première base de l'autorité dans l'ÉgUse : les successeurs de Pierre ne l'oublieront pas dans la suite des âges.
Avant :d'aller plus loin dans cette étude sur la constitution de l'Église, il faut bien s'arrêter et méditer un peu en face de ce nouveau, de cet étrange pouvoir fondé par Jésus-Christ. Maintenant que nous y sommes accoutumés, nous oubhons trop facilement tout ce qu'il renferme de hardi, de prodigieux et de divin dans son origine comme dans sa permanence.
C'est donc au temps même où les empereurs les plus puissants étaient les maîtres de la société religieuse par le pontificat suprême, et cela à Rome, au centre même du monde civilisé; c'est en ce temps qu'une société nouvelle se produit dans une province de l'empire romain, avec la prétention d'envahir l'univers, et qu'un nouveau Pontife Maxime lui est donné par le fondateur de ce culte inconnu jusque-là. Nous n'avons plus à remarquer ici tout ce qu'il y avait d'humainement impossible dans la propagation et la durée de cette nouvelle
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doctrine : nous l'avons fait au commencement de cet ouvrage; mais ce qui doit en ce jnoment nous frapper, c'est le choix de celui qui est appelé à gouverner les âmes dans cette société chrétienne. Quoi! c'est un pauvre batelier de la Judée qui doit devenir le Pontife Maxime ! C'est lui qui détrônera les Césars au Capitole, et qui les verra, plus tard, dans leurs successeurs, lui apporter l'hommage de leur obéissance et de leur vénération ! Eh bien! oui, voilà ce que le monde verra, voilà ce qu'il a vu, voilà ce qu'il voit encore de nos jours, au miheu des défections et des trahisons de plusieurs ; et voilà certainement ce qu'il verra jusqu'à la consommation des siècles !
Il fallait, d'ailleurs, que Jésus-Christ fût bien sûr de son œuvre et de lui-même pour faire ainsi reposer extérieurement sur un seul homme le fondement de son Église. En face de toutes les erreurs et de toutes les violences du monde, qu'est-ce qu'un homme, en effet, pour soutenir l'édifice extérieur de la vérité à travers les siècles? Mais il suffit d'un coup de sabre pour lui trancher la tête ! et, alors, c'en sera donc fait de ce royaume des âmes qu'il gouvernait? Non, non, il n'en sera pas ainsi. Il est vrai qu'à l'origine, tous les efforts ont été tentés pour étouffer, dans le sang de Pierre et de ses successeurs, l'Église à son berceau. Pendant près de trois siècles, la persécution ne s'est point lassée de les immoler à sa haine du Christ, et c'est à peine si quelques-uns d'entre eux ont pu lui échapper ; mais le pontificat de Pierre était comme l'hydre de Lerne, et la tête renaissait sous le coup qui venait de frapper un de ses successeurs. « Tu es Pierre, avait dit le Sauveur, et sur cette pierre je bâtirai mon Église, et les portes de l'enfer ne prévaudront jamais contre elle. « Cette parole était une prophétie ; et c'étaient les persécuteurs eux-mêmes qui lui donnaient raison.
La continuité et la perpétuité du pontificat de Pierre
320 DE LA CONSTITUTION DE l'ÉGLISE.
et de ses successeurs dans la pureté primitive de la foi, est ce qu'on app^elle son indéfectibilité ; et cette indéfectibilité ne pouvait elle-même reposer que sur Tassistance perpétuelle de Dieu. Mais il ne suffisait pas aux Pontifes suprêmes de se perpétuer à travers les siècles : puisqu'ils avaient à paître les agneaux et les brebis, c'était à eux de décider en matière de foi et en matière de discipline. Interrogés sur les plus délicates questions du dogme et de la morale, c'était à eux qu'il appartenait de formuler une réponse catégorique et sans appel; c'était à eux, enfin, de gouverner l'Église à travers les mille erreurs et les mille passions qui chercheraient à la corrompre. Or, comment s'acquitter de cette formidable mission sans l'infaillibilité? Ce n'était point assez que, à l'origine de l'Eglise, Pierre eût été mis à l'abri de l'erreur par une assistance divine qui lui fût personnelle : une fois la doctrine nettement formulée dans ses principes, il fallait cependant la développer par l'enseignement à travers les âges ; il fallait aussi proportionner cet enseignement suivant les décadences et les progrès de l'esprit humain; il fallait le défendre, enfin, contre les attaques sans cesse renouvelées de l'hérésie et du schisme : évidemment tout cela ne pouvait se faire, de la part des Pontifes successeurs de Pierre, sans l'infaillibilité. Aussi Jésus-Christ y avait bien pourvu; et quand, dans la personne de Pierre, il leur avait recommandé de confirmer leurs frères; et quand il leur assurait ensuite que jamais les portes de Venfer ne prévaudraient contre l'Église qu'ils gouvernaient, c'est que lui-même répondait de leur infaillibilité. « Allez, leur avait-il dit, allez enseigner les nations; apprenez-leur à bien garder tout ce que je vous ai confié; pour moi, voici que je suis avec vous tous les jours, et jusqu'à la consommation des siècles (1). »
(1) Matth., c. xxvm, v. 19 et 20.
DE LA CONSTITUTION DE l'ÉGLISE. 321
Lorsque des hommes entreprennent de fonder quelque société, ils commencent par préparer les éléments destinés à la constituer; ils les réunissent, ils les coordonnent ; et c'est seulement quand ils se croient sûrs de réussir qu'ils font connaître l'autorité qui devra gouverner, ainsi que les coopérateurs chargés de la seconder dans l'administration. Ce n'est point ainsi que procède Jésus-Christ. A peine avait-il semé sa doctrine dans quelques âmes, qu'il considère son Église comme fondée. Il savait bien, ainsi qu'il le disait lui-même, que ce petit grain de sénevé deviendrait un grand arbre (1); et, par conséquent, certain du succès, il ne se préoccupe que du gouvernement de cette nouvelle société. Enfin, le Pontife-Roi des âmes était oint et sacré ; il n'avait plus qu'à paraître dans la gloire du martyre, et tous les peuples, l'un après l'autre, allaient répudier le pontificat déshonoré des empereurs romains, pour se ranger sous la houlette de Pierre et de ses successeurs.
Si l'humanité était reconnaissante, sa vie tout entière devrait être une action de grâces à Dieu pour cette révolution opérée par Jésus-Christ dans la société religieuse. Autrefois, c'était l'homme le plus élevé, le plus puissant et le plus fort dans la société civile, qui s'imposait en maître dans la société des âmes; la même autorité qui prononçait sur les affaires civiles, qui commandait la guerre et les déprédations, était aussi celle qui décidait de la religion et de son culte ; et le peuple obéissait comme un troupeau servile et muet. Mais aujourd'hui, voilà que le suprême Pontife des âmes est pris au dernier rang de la société, pour étendre sa domination sur les princes et les rois, comme sur la multitude. Ah! c'est bien ici qu'il est permis de répéter, après l'Apôtre des nations, « que Dieu a choisi, dans le monde, ceux que l'on appelle des insensés pour confondre les
(1) Matth., c. xin.
322 DE LA COKSTITI TIOK DE l'ÉGLISE.
sages, et qu'il a pris ce qu'il y a de plus faible pour confondre les forts. » Il a fait plus : car il a pris, dans la société, des gens que l'on regardait, avec mépris, comme le rebut du monde, comme des hommes de rien; et c'est avec ces instruments qu'il a renversé ceux qui croyaient être tout. Et savez- vous pourquoi? ajoutait le grand Apôtre. C'était afin que toute chair n'eût point à se glorifier en présence de Dieu (1).
La Vierge mère de Jésus avait certainement entrevu ces prodiges, et c'était leur prévision qui exaltait son âme, quand elle s'écriait dans son divin enthousiasme : «c Le Seigneur a dispersé les superbes d'un soufïle de sa bouche, il a renversé les puissants du trône qu'ils occupaient; et ce sont les humbles qu'il a mis en leur place (2). »
Nous venons de voir que ce fut la forme monarchique que Jésus-Christ adopta pour le gouvernement de son Eglise; mais il le fit avec une modération qu'on ne connaissait point au pouvoir jusqu'alors. C'était dans un collège de douze Apôtres formé par son amour et par ses enseignements qu'il avait choisi le suprême Pontife chargé de gouverner l'Église, et les onze autres devaient lui obéir comme à leur chef. Cependant, ceux-ci étaient prêtres et pontifes aussi ; ils étaient prêtres et pontifes par son autorité; c'était à eux tous qu'il avait dit : « Recevez l'Esprit-Saint; les péchés seront remis à ceux à qui vous les remettrez, et ils seront retenus à ceux à qui vous les retiendrez (3). » Et c'étaient encore eux tous qu'il envoyait comme son Père l'avait envoyé, quand il disait : « Allez, enseignez les nations, et voici que je suis avec vous jusqu'à la fin des siècles. »>
Autour du trône élevé par Jésus-Christ à la supré-
(1) Corinth., c. i, t. 27, 28 et 29.
(2) Luc, c. I, V. 51, 62.
(3) Joan., c. xx, v. 22 et 23.
matie de Pierre, il y avait donc comme un conseil de ses premiers ministres ; des hommes également revêtus du sacerdoce et de l'Esprit de Dieu, et qui devaient le seconder dans le gouvernement de l'Église. C'était bien Pierre tout seul qui devait être la base fondamentale de cette Église, et qui avait la suprême mission de confirmer ses frères ; mais, en l'investissant de cette mission, et en lui promettant pour cela l'assistance perpétuelle et personnelle de sa divine autorité, Jésus-Christ voulait cependant associer à son ministère ]a coopération de ses autres Apôtres. Dans ses desseins providentiels , c'étaient eux qui devaient l'aider de leurs lumières, de leurs travaux et de leur dévouement; et c'était dans ce concours et avec cette coopération que l'assistance divine devait se manifester régulièrement. Ainsi, ce n'était point, en fait, une autocratie despotique qui gouvernait l'Église, mais une monarchie secondée par le conseil et les lumières d'un sénat de Pontifes. Nous disions, dans l'étude précédente, que cette forme générale de gouvernement était, en politique, celle qui paraissait le mieux répondre aux aspirations et au tempérament des nations contemporaines; et voilà que, dix-huit cents ans auparavant, nous la trouvons dans la société religieuse fondée par Jésus-Christ, sans que les siècles soient parvenus à l'ébranler. Ainsi, l'Église était, politiquement, en avance de dix-huit siècles sur la civilisation moderne; et l'on peut juger, après cela, de la justice de ceux qui l'accusent d'en retarder le progrès.
A ne considérer l'Éghse que par son côté purement humain, il restait encore beaucoup à faire dans l'intérêt de son développement et surtout de sa stabilité. Une société humaine ne subsiste et ne fonctionne régulièrement dans le monde , que moyennant une constitution qui règle définitivement les rapports de ceux qui la composent; et encore ce n'est pas pour long-
DE LA COXSTITUTIOX DE l'ÉGLISE.
temps. Mais comme ce n'était pas une société purement humaine que Jésus-Christ avait fondée, il ne procéda point à la manière des hommes. Sûr de l'avenir pour son œuvre, parce qu'elle reposait sur la toute-puissance divine, il se contenta d'en tracer les grandes lignes, et il laissa à Pierre et à ses successeurs le soin de la compléter dans la suite des âges. Il leur donna seulement les trois principaux éléments qui servent de base à toute société : le pouvoir, des sujets, avec un ministère chargé de la puissance exécutive. Une fois ces trois éléments réunis, ainsi que nous l'avons vu, Jésus- Christ pouvait remonter corporellement dans la gloire de son Père : il suffisait qu'il envoyât son Esprit-Saint à ses Apôtres et à leurs successeurs; et, peu à peu, l'Éghse, déjà si belle par son unité et par sa sainteté, l'Église allait se répandre jusqu'aux extrémités du monde et devenir cathohque.
Fidèles à la mission qu'ils avaient reçue de Jésus- Christ par l'intermédiaire de ses Apôtres, les premiers pasteurs de l'Église continuèrent son œuvre, malgré tous les obstacles qui se dressaient devant eux. Dans la pensée du divin Fondateur, il fut d'aboi'd bien reconnu que la primauté ne devait jamais cesser d'appartenir au successeur de Pierre. Ensuite, on formula plus explicitement les prérogatives qui lui venaient de son origine , et l'on en reconnut aussi quatre principales : 1° Le siège de Pierre, que l'on appela par respect le Saint-Siège, devait être le centre de l'unité chrétienne. 2" Le Souverain Pontife, ou le Pape, devait avoir la principale part aux décisions concernant la foi ; et c'était un devoir de recevoir avec respect et soumission les décrets dogmatiques émanés de sa Chaire apostolique. 3° Le Pape avait le droit de porter, en matière de discipline, des lois qui eussent force obligatoire dans l'Église tout entière. Et i" enfin, l'institution des évêques appartenait originairement au Souverain Pontife. La théologie établit aisé-
DE LA CONSTITUTION DE l'ÉGLÏSE. 325
ment, en principe, l'existence de ces quatre prérogatives, et il nous serait facile d'apporter ici ses témoignages à cet égard; mais ce n'est point là notre tâche. D'ailleurs, ne suffît-il pas, en fait, que ces prérogatives soient maintenant encore en pleine vigueur, pour qu'on ne puisse les nier ? En les étudiant dans l'exposé que nous faisons actuellement de la constitution de l'Église, nous n'avons donc qu'à montrer brièvement comment elles se justifient au tribunal de la raison éclairée par la foi.
Et d'abord, le Saint-Siège devait être le centre de l'unité chrétienne. Nous l'avons vu, S. Pierre est le fondement de l'Éghse de Jésus-Christ ; c'est lui qui a reçu les clefs, c'est-à-dire le gouvernement du royaume de Dieu ; c'est lui qui a été chargé de paître les agneaux et les brebis, c'est-à-dire le troupeau tout entier. Or, l'Éghse de Jésus-Christ est une, le royaume de Dieu est un, le bercail du Sauveur est un : unum ovile et iinus pastor. On ne peut donc appartenir à cette Église, à ce royaume, à ce bercail, à moins qu'on ne fasse partie de l'édifice fondé sur Pierre, du royaume dont le gouvernement lui a été donné, du bercail dont la conduite lui a été confiée ; à moins, par conséquent, qu'on ne soit dans la communion du Pape, successeur de Pierre. En effet, dit Bossuet, « l'autorité ecclésiastique, premièrement établie en la personne d'un seul, ne s'est répandue qu'à la condition d'être toujours ramenée au principe^ de son unité, et que tous ceux qui auront à l'exercer se doivent tenir inséparablement unis à la même chaire (1). »
Quant à la seconde prérogative, reconnaissant que c'est principalement au Pape qu'il appartient de prononcer sur les questions relatives à la foi, elle découle aussi naturellement de la primauté du Saint-Siège. Quoique tous les évêques soient juges de la foi, ils sont cependant tous subordonnés, dans leurs jugements, à
(1) Sermon sur l'Unité de l'Eglise.
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l'autorité du Pape, vicaire de Jésus-Christ. C'est Pierre, dont il est le successeur, qui a reçu la mission de paître les agneaux et les brebis, et d'affermir ses frères; et il doit y avoir toujours, dans l'Église, un représentant du pouvoir de Pierre, pour confirmer ses frères dans la foi.
D'aiJleurs, en faisant de S. Pierre le fondement de son Église, Jésus-Christ lui a promis que les portes de l'enfer ne prévaudraient jamais contre elle; promesse divine qui garantit pour toujours l'orthodoxie de Pierre et de ses successeurs dans leur enseignement. Le Pape ne pourrait enseigner une erreur contre la foi, sans que l'enfer ne prévalût contre le fondement de l'Église, et par conséquent contre l'Église elle-même. « Il est plus clair que le jour, dit Fénelon, que le Saint-Siège ne serait point le fondement éternel, le chef et le centre de la communion catholique , s'il pouvait définir quelque chose d'hérétique dans ce qu'il ordonne à toute l'Éghse de croire (1). »
La troisième prérogative qui appartient au Pape, et qui est une conséquence de la primauté qu'il tient de Jésus- Christ, c'est, avons-nous dit, qu'il peut porter des lois qui soient obligatoires pour toute l'Église. Et en effet, dès lors qu'il a reçu, dans la personne de Pierre, les clefs du royaume des cieux, avec le pouvoir de lier et de délier sur la terre, avec la pleine puissance de paître, de régir et de gouverner TÉgiise, il est évident qu'il peut porter des lois obligatoires pour tous les chrétiens. Il n'y a point de gouvernement sans pouvoir législatif ; aussi les Pères nous représentent-ils le Pape comme Prince de toute l'ÉgHse, comme Chef d'une principauté qui s'étend sur tout le monde chrétien, enfin comme le Pasteur de tous, et même des évêques; expressions qui ne peuvent convenir qu'à celui qui a droit de commander à tous. Aussi tout évêque, à son sacre, promet-il de rece-
(1) Instr. past. pour V acceptation de la bulU Unigenitus.
DE LA CONSTITUTIOX DE l'ÉGLISE.
voij' avec respect et d^observer les saintes décrétales et onstitutions du Siège apostolique (1).
Enfin, nous avons dit que l'institution des évêques appartient originairement au Pape ; et c'est là sa quatrième prérogative. Sans doute, la puissance spirituelle du Pape et des évêques vient de Jésus-Christ; c'est « l'Esprit-Saint qui a établi les évêques pour gouverner l'Église de Dieu (2) ; » mais, pour prendre part au gouvernement de l'Église, il ne suffit pas d'avoir reçu le caractère épiscopal; outre le pouvoir d'ordre, qui est inhérent à l'ordination, il faut une juridiction canonique, tant pour le for extérieur que pour le for intérieur. Or, dit à ce sujet un illustre cardinal (3), « il n'a été donné qu'au Souverain Pontife d'exercer cette j uridiction sur tous les autres évêques, en les appelant, en les choisissant, en les déposant et en les envotjant ; de sorte que nul n'est choisi ni envoyé de Dieu que par ce même Pontife. Ainsi, toutes les fois qu'on entend dire que, dans les provinces éloignées, quelqu'un a été promu à l'épiscopat par le métropolitain, il faut toujours concevoir que cela s'est fait en vertu d'une constitution des x\pôtres, ou d'un décret d'un légitime concile, ou d'un privilège des Pontifes romains ; en sorte que l'autorité expresse ou tacite du Saint-Siège y a certainement concouru, sans quoi le chef cesserait d'être chef; et cela s'est vu dans tous les évêques choisis par Jésus-Christ, les Apôtres exceptés (4). » Ainsi les évêques ne reçoivent leurs pouvoirs que parle Pape, et c'est par lui seul qu'ils peuvent obtenir l'institution canonique. Il faut donc reconnaître que le Siège Apostolique est la source unique de toute juridiction, et qu'il est le canal par lequel elle est transmise
(1) Voyez le Pontifical Romain.
(2) Act. Apost., c. XX, V. 28.
(3) Le cardinal de Lorraine, archevêque de Eeims.
(4) Collecta monumentorwm ad historiam Concilii Trid., t. V.
DE LA CONSTITUTION DE l'ÉGLISE.
aux évêques, avec une étendue ou une restriction dont il est seul le juge. Tel est du reste, sur ce point, l'enseignement des Pères, des conciles et des Souverains Pontifes (1).
Il faut bien distinguer, d'ailleurs, la nomination de l'évêque d'avec son institution canonique. Celle-ci, nous venons de le voir, appartient originairement au Souverain Pontife lui seul ; mais la nomination ou la présentation s'est faite, dans l'Église, de différentes manières. Primitivement, les évêques n'étaient nommés que par le Pape, ou par les autres évêques, ou par le clergé et les fidèles du diocèse qu'ils devaient gouverner. Ge mode d'élection n'était pas seulement dans l'esprit et les constitutions de l'Église, c'était aussi le plus logique et le plus rationnel. Malheureusement le pouvoir civil s'immisça peu à peu dans ces élections ; et, comme il était le plus fort, il finit par les absorber à peu près tout entières. L'Église protesta d'abord de tout son pouvoir; mais les malheurs des temps l'obligèrent à transiger sur ce point disciplinaire, et elle crut devoir prudemment concéder, dans des concordats, la nomination des évêques au bénéfice du pouvoir des princes.
Après la reconnaissance de ces quatre prérogatives attachées à la papauté, la hiérarchie pouvait être facilement constituée dans les rangs de l'Église. Et d'abord, autour de la personne du Pape, on établit un collège de Pontifes appelés à seconder plus directement le Vicaire de Jésus-Christ dans le gouvernement de l'Éghse : ce furent les Cardinaux. Leur nombre ne fut pas rigoureusement déterminé, parce qu'il devait être proportionné à l'importance numérique ou à l'étendue territoriale de l'Éghse. Leur nom même, dont l'étymologie [cardd) signifiait qu'ils étaient comme les gonds et les pivots de
(1) Voyez, sur ces prérogatives de la japauté, la Théologie dogm. de Mgr Gousset, Traité de l'Eglise, Ille partie, c. i, ii, m, IV et v.
l'Église, leur nom ne remontait pas à la période apostolique. Enfin, leurs attributions, comme leurs privilèges, ne furent définitivement réglés qu'avec le temps ; mais, depuis les Apôtres jusqu'à nos jours, il y eut, sans interruption, comme un sénat auguste et composé des hommes les plus éminents par leur sainteté, par leurs vertus et par leurs lumières : ce furent ces hommes que l'on appela les Princes de l'Église.
Après eux venaient les Archevêques et les Évêques : les Évêques, préposés à la garde d'une certaine étendue de pays chrétien, appelée d'abord Église, et, plus tard, Diocèse; et les Archevêques, dont la juridiction s'étendait sur une agglomération de plusieurs Diocèses.
A Torigine de l'Église, c'étaient les Évêques qui remplissaient presque toutes les fonctions du ministère dans la circonscription soumise à leur juridiction; et ils n'avaient guère, pour les aider, que les diacres d'abord, puis ensuite des coopérateurs que l'on appelait des Ghorévêques. Mais bientôt ces premiers ministres ne suffirent plus au service des âmes ; et, comme on ne pouvait pas multiplier indéfiniment le nombre des Évêques, on ordonna des prêtres {r.pzaoù:;], des vieillards par l'âge ou par le caractère , qui devaient exercer les saintes fonctions dans des localités déterminées et plus restreintes juridiquement. C'était, régulièrement, dans l'ordre des prêtres que les Évêques étaient choisis. En outre, comme les fonctions presbytérales demandaient elles-mêmes une grande sainteté de vie de la part de ceux qui les administraient, on s'y préparait par divers degrés qui étaient aussi des ordres; et à chacun de ces ordres étaient attachées des fonctions qui venaient en aide au ministère du prêtre. Yoilà l'Église dans sa hiérarchie.
Et maintenant, au pied de cette échelle mystérieuse, qui descend de Jésus-Christ Dieu à S. Pierre et à ses successeurs, aux cardinaux, aux archevêques, aux évêques, aux prêtres, et jusqu'aux ordres inférieurs; au
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pied de cette échelle s'épanouit la grande famille de l'Église chrétienne et catholique, composée d'une multitude immense et variée de fidèles. La mythologie avait imaginé une chaîne d'or qui rattachait la terre au ciel et qui tombait de la bouche de Jupiter : ce n'était qu'une fable. Le patriarche Jacob avait entrevu quelque chose de plus vrai, dans ses prophétiques visions, lorsqu'une échelle mystérieuse lui paraissait descendre du ciel jusqu'à la terre, et qu'elle était parcourue par des anges qui montaient et descendaient sans cesse. Mais ce qui est plus merveilleux encore, c'est l'accomphssement de cette prophétique intuition; et c'est ce qu'il nous est donné d'admirer dans l'échelle hiérarchique de l'Église catholique.
« A cet admirable spectacle, ditBossuet, qui ne s'écrierait avec Balaam : Quam pulchra tahernacula tua, Jacob ! 0 Église catholique, que vous êtes belle! Le Saint-Esprit vous anime, le Saint-Siège unit tous vos pasteurs, les rois font la garde autour de vous : qui ne respecterait votre puissance (1) ! >>
Et cependant, voici que des bruits confus se font entendre parmi les fidèles de l'Église de Dieu. L'orgueil, comme un loup ravissant, s'est ghssé dans le bercail, et il cherche à dévorer, dans les âmes, la vérité qu'elles tiennent de leur divin pasteur Jésus. Ce n'est point par la violence qu'il procède d'abord dans ses homicides projets, c'est par la ruse et par l'hypocrisie. Il mine sourdement quelque vérité de la foi, tout en protestant, d'ailleurs, de son respect et de sa fidélité pour l'Église; il amasse à dessein des nuages pour troubler, dans les fidèles, la simplicité de leur croyance; et voilà qu'après un certain temps, on découvre que l'erreur fermente au sein de la véritable Éghse, que des chrétiens se sont laissés surprendre, et que l'hérésie commence à lever la
(l) Sermon sur VUnité de VEgîise.
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tête d'un air triomphant. Les vrais fidèles se troublent, les pasteurs sont émus, la foi est en péril.
Aussitôtun mot d'ordre, parti de la chaire de Pierre, se répand par tout l'univers avec la rapidité de l'éclair. Tel mois, à tel jour, dans telle basilique, les évêques de tout le monde chrétien sont appelés à se réunir en concile, pour délibérer sur la question qui trouble les consciences, et pour formuler le dogme qui demande la foi. A cette invitation, sur tous les points du monde, les pontifes se lèvent de leurs sièges et ils s'acheminent vers l'endroit désigné par le Pape. Rien ne les arrêtera : ni leur âge, ni leurs infirmités, ni les affaires particulières, ni les mers à traverser, ni les distances à parcourir : Pierre a parlé, il doit être obéi. Les voilà donc réunis en grand nombre et sous la présidence du Chef de l'Église. En face du Crucifix et du saint Évangile, les questions sont posées, les avis sont demandés; chacun parle dans toute la liberté de sa conscience; et puis, lorsque la discussion est épuisée, le silence se fait dans le concile, et son auguste président, le successeur de S. Pierre, le Yicaire de Jésus-Christ, le Pape, se lève pour définir le dogme au nom de tous les pontifes assemblés. Écoutez dans quels termes et avec quelle autorité : « Visum est Spiritui Sancto et nobis : Il nous a paru, à l'Esprit-Saint et à nous (1). « Et alors il formule le dogme sur le point en litige ; les évêques s'inclinent et reconnaissent la décision ; ils s'en vont la répétant, comme autant de hérauts, à tous les vents de la terre; tout le monde catholique l'accueille avec obéissance : c'est décrété pour toujours. Après cela, on dirait, de ce dogme de foi, qu'il est déposé là, comme sur une colonne au miheu de l'océan ; oui, mais tandis que les flots en courroux renversent et submergent tout ce qui s'élève devant eux , seule, la colonne qui porte la vérité demeure inébran-
(1) Act» A'post., c. XX, V. 28.
lable, et elle se rit éternellement de la fureur des vagues. Qu'on nous dise donc quelle est, dans les sociétés humaines, l'autorité qui puisse ainsi parler et se faire, je ne dis pas obéir, mais seulement écouter.
Du reste, il fallait bien que la véritable Église possédât une autorité tellement imposante, qu'on pût la distinguer de toutes les autres sociétés religieuses répandues dans le monde. Sans cela, comment la simple bonne foi aurait-elle pu reconnaître la vérité au milieu d'une si grande multitude d'erreurs? Aussi Jésus-Christ n'a-t-il pas voulu laisser l'esprit humain en regard d'un travail si difficile pour lui; et c'est pourquoi, ne se bornant point à distinguer la véritable Église par le caractère d'une autorité qui l'emportât sur toutes les autres, il voulut encore la revêtir de quelques autres signes exceptionnels et exclusifs, qui ne permissent plus de la confondre avec aucune autre rehgion d'institution humaine.
Ces signes, ou Notes, comme on les appelle en théologie, sont au nombre de quatre; ce sont : l'unité, la sainteté, la catholicité et l'apostolicité, que l'Église ellemême exprime par cet article de son symbole : Credo m unam, sanctam^ catholicam et apostolicam Ecclesiam .
Et d'abord, il est évident que la véritable Éghse doit être Une, comme la vraie religion n'est qu'une. C'est en vain que le Sauveur du monde serait venu sur la terre pour y enseigner la vérité, si ses enseignements n'y étaient pas obligatoires pour tous; aussi Jésus-Christ déclare-t-il lui-même qu'il « n'y aura plus qu'un seul troupeau et qu'un seul pasteur : Et fiet unum ovile et U71US pastor (1). >> En fait, cette unité consiste, quant à la doctrine, dans la croyance de toutes les vérités que l'Église enseigne au nom de Jésus-Christ ; et l'unité du ministère consiste dans la soumission aux pasteurs légi-
(1) Joan., c. X, V. 16.
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times, et principalement au Pape, le chef de l'Église. Or, cette double unilé est un fait qui éclate manifestement au regard de tout observateur. D'une extrémité du monde à l'autre, partout et toujours, c'est la même doctrine qui est enseignée à tous les catholiques; et ils obéissent aussi partout à leurs pasleurs légitimes, sous la juridiction suprême du Souverain Pontife.
La Sainteté devait être tout naturellement une Note de la véritable Éghse. Jésus-Christ a voulu qu'elle fût sainte, et qu'elle le fût toujours. « Il a aimé son Église, dit S. Paul, et il s'est livré à la mort pour elle, afin de la sanctifier, en la purifiant par l'eau où elle est lavée et par la parole de vie; pour la faire paraître devant lui pleine de gloire, sans tache, sans ride, sans aucun défaut, et la rendre sainte et irrépréhensible (!).>♦ Or, évidemment, l'Église chrétienne est sainte. Elle est sainte en Jésus-Christ son fondateur, qui est le saint des saints et la source de toute sainteté. Elle est sainte, parce qu'elle a été instituée pour la sanctification des hommes. Elle est sainte, parce que ses dogmes, ses sacrements, sa morale sont saints, et qu'ils sont autant de moyens de sanctification. Elle est sainte, enfin, parce qu'un certain nombre de ses membres sont réellement saints, et plusieurs même d'une éminente sainteté.
La Cathohcité de l'Église est, en général, son universalité sous le rapport du temps, sous le rapport de la doctrine et sous le rapport des lieux. Mais, en tant qu'elle est une Note de l'Église, on ne la considère que sous le troisième de ces rappports, et alors on peut affirmer deux choses : 1° que l'Église catholique, en vertu de son institution, est répandue simultanément dans la plus grande partie des régions connues ; et 2" qu'elle a toujours été plus répandue que chacune des autres sociétés séparées de sa communion. Non, jamais aucune secte
(1) Epitt. ad Ephes., c. v, t. 27.
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n'a été et ne sera, nous ne disons pas plus nombreuse, mais même aussi nombreuse que l'Église du Christ.
Enfin, l'Église est Apostolique, et c'est sa quatrième Note. On distingue deux sortes d'apostolicité : l'apostolicité de la doctrine, qui consiste dans la croyance à toutes les vérités que les Apôtres ont enseignées de vive voix ou par écrit; et l'apostolicité du ministère, qui consiste dans la succession non interrompue des évêques sur les sièges fondés par les Apôtres ou par leurs successeurs légitimes. Or, il est incontestable que l'Église possède l'apostolicité sous ce double rapport. Les monuments écrits dans le passé et l'enseignement oral dans le présent peuvent être comparés aux écrits apostoliques, et l'on y reconnaîtra toujours la même doctrine et la même croyance. Et, quant à l'apostolicité dans le ministère, elle est établie sur les témoignages de l'histoire ; et ces témoignages sont certainement irrécusables.
Nous ne faisons qu'indiquer ici les Notes de l'Église, qui sont développées et démontrées dans tous les traités de théologie. D'ailleurs, ce qui les rend plus frappantes et manifestes à la moindre observation, c'est qu'elles ne peuvent réellement s'appliquer à aucune autre société religieuse. Qu'on nomme, en dehors de l'Église cathohque, la société religieuse dont on pourrait dire qu'elle est Une, Sainte, Catholique et Apostohque. Aussi, l'exclusive possession de ces privilèges donne-t-elle à la véritable Église un caractère de visibilité qui la rend reconnaissable à tout esprit qui veut sérieusement s'éclairer. Après cela, nous le demandons : cette Église n'est-elle pas la maison du Seigneur prophétisée par Isaïe, « cette maison élevée sur le sommet des montagnes, au-dessus des collines, et à laquelle doivent se réunir toutes les nations (1)? »
(t) Isaï., c. II, T. 2.
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Et maintenant, frappé de ces considérations, nous jetons un regard d'ensemble sur l'exposé que nous venons de faire de la constitution de l'Église ; et, en voyant la solidité de sa base, la grandeur et la beauté de ses proportions, la puissance de son autorité, l'harmonie de sa hiérarchie et les caractères glorieux qui la rendent visible à l'univers entier, nous nous rappelons ces paroles de l'apôtre S. Jean dans son Apocalypse : « J'ai vu descendre du ciel la cité sainte, la nouvelle Jérusalem qui venait de Dieu et qui était parée comme une épouse pour son époux. Et alors, j'ai entendu une voix forte qui sortait du trône et qui disait : Voici le tabernacle de Dieu avec les hommes ; il demeurera avec eux ; ils seront son peuple, et Dieu, au milieu d'eux, sera leur Dieu (1). » Évidemment, c'était l'Église de Jésus-Christ que voyait l'Aigle de Pathmos dans cette Jérusalem nouvelle. Sans doute , elle était encore loin des splendeurs de la Jérusalem céleste; et cependant, l'Apôtre ne voyait rien, sur la terre, qui pût en donner une si grande et si magnifique idée.
(1) ApocaL, c. XXI, v. 2 et 3.