‹ Le catholicisme considéré dans ses rapports avec la sociétéChapitre 31 sur 35 · DANS SES RAPPORTS AVEC L'ÉTAT · texte numérisé non relu

DANS SES RAPPORTS AVEC L'ÉTAT

Il n'est pas nécessaire d'être catholique, ni même chrétien, pour reconnaître que l'Église est vraiment admirable dans sa constitution : avec une intelligence ordinaire des principes généraux de l'économie sociale, il suffit de la simple bonne foi. Gela est si vrai, qu'on a vu souvent des ennemis avoués du Christianisme saluer avec respect cette grande institution fondée par Jésus- Christ. Mais ce n'est point assez qu'une société religieuse soit parfaitement constituée par les éléments qui la composent et dans le pouvoir hiérarchique qui la gouverne : avant de porter sur elle un jugement définitif, il faut encore la voir fonctionner dans les agitations du monde. Il faut, d'abord, constater quelle est son attitude dans ses rapports avec l'État, et quelle est, ensuite, son influence sur la société civile ; alors seulement il est sage de se prononcer sur sa valeur réelle. Or, telle est la double appréciation historique à laquelle nous allons nous appliquer dans les deux études suivantes. Nous y rencontrerons naturellement des sujets délicats et

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difficiles à traiter; nous ne les fuirons point. Non pas que nous estimions avoir assez de talent ou assez d'habileté pour affronter ces difficultés; mais il nous a toujours semblé que l'amour et le désir de la vérité pouvaient y suppléer dans une certaine mesure, et que la ferme volonté de la manifester sans détour devait rendre excusable la témérité de Tentreprise.

Quand Jésus-Christ établit son Éghse au milieu de la société civile de l'empire romain, il est incontestable qu'en principe, il entendait donner et conserver à chacune de ces deux sociétés la liberté et l'indépendance qui leur conviennent. Et d'abord, l'Église devait être indépendante et libre : car, sans cela, comment l'autorité qui la gouverne aurait-elle pu s'exercer? comment ses ministres auraient-ils pu s'acquitter de leurs fonctions? comment, enfin, lui aurait -il été possible d'accomplir, dans le monde des âmes, son auguste mission? D'un autre côté, il n'est pas moins évident que le pouvoir civil de la société ne devait point perdre son autorité naturelle par l'établissement de l'Église : ses droits généraux venaient également de Dieu ; ils étaient imprescriptibles tant qu'ils ne sortaient pas de ses justes limites, et c'était son devoir de les faire respecter. En conséquence, ces deux sociétés, l'Église et l'État, devaient marcher ensemble et parallèlement dans la possession réciproque de leur autorité ; et la formule exacte, pour exprimer cette situation, pourrait être en effet, si on l'entendait bien, celle que l'on avait imaginée dans ces derniers temps, pour s'en servir avec une si choquante partialité : lEglise libre dans l'Etat libre.

Cependant, cette théorie, qui est si naturelle et si juste , dans ses principes, devient réellement très-difficile dans son apphcation pratique. Il y a, entre les deux sociétés,

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des points de contact si délicats et si fréquents ; il y a tant de choses mixtes qui touchent à chacune d'elles par leurs différentes faces, qu'il est souvent bien épineux de déterminer avec précision la part de chacune. Et puis, en cas de htige, quelle est l'autorité qui devra prononcer sur la conclusion définitive? Grave et difihcile question que celle-là, dans la solution pratique des prétentions réciproques! Si l'on ne se rappelait pas que la perfection absolue n'est point de ce monde, on s'étonnerait que Dieu n'eût point épargné à la véritable Église une situation si remplie d'embarras. Mais la réponse à ce trouble de l'esprit est facile à trouver. En effet, ce n'est pas l'œuvre de Dieu qui est atteinte de cette imperfection; seulement, il y a dans les hommes qui en sont les ministres et les exécuteurs, des erreurs, des préjugés et des passions qui en altèrent la pureté; et ce sont eux qui créent les difficultés et qui font naître les embarras.

Enfin, il faut compter avec ces embarras et ces difficultés. Les causes et les questions mixtes qui existent entre les deux sociétés en sont naturellement l'occasion; et, de plus, le caractère nécessairement faillible des hommes du pouvoir doit y donner également lieu. Eh bien, dans ces conditions réciproques de l'Église et de l'État, nous nous posons cette grave question : depuis l'étabhssement du Ghristianismie et dans la suite des âges, quelle a été l'attitude de TÉgiise dans ses rapports avec l'État?

Avant d'ouvrir l'histoire, le simple bon sens fait une réponse préalable. Évidemment, se dit-on, l'attitude de l'Église n'a pas été celle d'un pouvoir usurpateur ou persécuteur, en face de l'autorité civile. Partout et toujours, l'Église a été matériellement la plus faible : or, ce n'est jamais le plus fort qui souffre l'usurpation et la persécution de la part du plus faible. La force physique et matérielle est une garantie contre l'Église entre

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les mains du pouvoir civil, s'il en avait besoin. Voilà ce que dit le bon sens naturel.

En dehors des idées de la foi, la raison peut également reconnaître qu'en cas de conflit entre les deux sociétés, la vraisemblance du droit se trouve a 'priori du côté de l'Église, et que le jugement définitif est beaucoup moins suspect quand il est prononcé par elle. Humainement parlant, l'Église, en effet, n'est pas seulement préservée des tentations d'abus par la faiblesse relative de son pouvoir temporel; mais les causes mixtes lui appartiennent exclusivement par leur côté spirituel; et l'on ne voit pas qu'elles doivent lui échapper par leur côté matériel, qui peut être également de son ressort. L'État, au contraire, n'a certainement aucune juridiction sur les choses spirituelles ; et il est tellement fort dans le domaine de son pouvoir temporel , qu'on peut facilement supposer un empiétement dans ses prétentions, et un abus d'autorité dans ses jugements. En résumé, l'Église est la gardienne de la vérité, et elle n'a guère qae la vérité pour se défendre. L'État, de son côté, est le dépositaire de la force pubhque ; et il peut disposer de cette force autant pour attaquer que pour se défendre. Or, dans ces conditions réciproques, il n'est pas difficile de prononcer, ce semble, de quel côté se trouvent les meilleures garanties pour la justice, et à laquelle des deux sociétés revient naturellement la supériorité morale.

De plus, quand on se rappelle, dans la croyance de l'Évangile, que l'infaillibilité a été donnée comme une prérogative au chef de l'Église dans les questions qui touchent à la foi et aux mœurs, on n'en conclut pas immédiatement, sans doute, que les Papes ne se trompèrent jamais dans les choses temporelles, non ; mais comme ils ne s'en occupent, généralement, qu'autant qu'elles intéressent le bien spirituel de l'Éghse, on peut en conclure qu'ils y sont dirigés par des lumières supérieures à

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celles de la simple raison; et cette assistance surnaturelle présente, en leur faveur, une garantie nouvelle et qui s'ajoute à la valeur de leur autorité morale.

Ces préliminaires une fois bien établis, nous revenons à la question principale qui doit nous occuper ici, et nous nous demandons quelle a été, pratiquement, la conduite de l'Église dans ses relations avec les différents États, depuis l'établissement du Christianisme et dans la suite des âges.

Il nous semble que, sous ce rapport, on pourrait partager l'histoire de l'Église en quatre périodes principales. La première, qui commence à l'établissement du Christianisme, et qui s'étendrait jusqu'aux premiers empereurs chrétiens, jusqu'au règne de Constantin, je le suppose, serait la période de la persécution. La seconde remplirait l'espace de temps qui s'écoula depuis l'empire de Constantin jusqu'au. règne de Charlemagne, et ce serait la période de la protection donnée à l'Église par le pouvoir civil. Nous ferions ensuite une troisième période, du règne de Charlemagne jusqu'au siècle de la prétendue réforme protestante; et ce serait la période de la suprématie de l'Église. Enfin, la quatrième période, ouverte au temps de la Réforme, aurait continué jusqu'à nous; et ce serait, contre l'Église, la période de l'agression dans son domaine spirituel.

Il est évident que cette division n'est point d'une rigueur absolue dans le détail des faits qui s'y trouvent renfermés. Il y a eu, pour l'Église, des années d'indépendance dans la période de ses persécutions. Elle a été parfois persécutée dans la période où nous la disons généralement protégée par le pouvoir civil. Elle a aussi subi les tyrannies de ce pouvoir dans la période de sa suprématie. Et enfin, tout le monde sait que son pouvoir spirituel a traversé des phases de repos et de paix dans sa quatrième période. Mais, à part ces exceptions, qui sont inévitables dans l'histoire de toute so-

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ciété, nous maintenons, comme exacte dans son ensemble, la division que nous venons d'énoncer; et c'est, en conséquence, dans les différentes conditions qu'elle suppose, que nous allons voir quelle fut l'attitude de l'Église dans ses rapports avec le pouvoir civil.

I. — La première période que traversa l'Église fut celle de la persécution. Ses premiers pasteurs n'en durent pas être surpris : car c'est à eux surtout que Jésus-Christ avait dit dans la personne des Apôtres : « Je vous envoie comme des agneaux au milieu des loups (1). >> Mais ce qui rendait plus difficile l'épreuve de ces persécutions, c'est que les coups terribles qu'elles frappaient venaient directement du pouvoir civil, et d'un pouvoir légitime d'ailleurs, en le considérant au point de vue politique. A côté de ces prescriptions injustes et impies qu'il imposait si rigoureusement aux chrétiens, il portait des édits, il promulguait des lois qui demandaient, en conscience, l'obéissance de tous les citoyens sans distinction. En face d'une situation si hérissée de difficultés, si pleine de dangers et si menaçante des plus cruels supplices, que devait faire l'Église, et qu'a-t-elle fait en réalité?

D'une manière générale, Jésus-Christ lui avait indiqué, en deux mots, quelle devait être sa ligne de conduite. « Soyez prudents comme des serpents et simples comme des colombes (2), » avait-il dit à ses Apôtres. Soyez prudents comme des serpents; et, par conséquent, ne vous laissez point emporter par une ardeur inconsidérée qui vous donne tort vis-à-vis de vos persécuteurs. Evitez les séductions et les pièges qu'il sèmeront sur vos pas, cherchez tous les moyens de les gagner à la vérité, et donnez-leur, en votre personne, l'exemple des vertus naturelles et civiles. Mais, après

(1) Matth., c. X, V. 16. ^

(2) Matth., c. X, V. 16.

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cela, quand sera venu le temps cle donner à la vérité le témoignage public de votre foi, faites-le avec la simplicité de la colombe. Faites-le devant les peuples et les rois, faites-le devant les tribunaux, faites-le courageusement devant la mort elle-même. « N'ayez pas peur de ceux qui tuent le corps et qui ne peuvent pas tuer l'âme ; mais craignez plutôt celui qui peut précipiter à la fois dans la géhenne et le corps et l'âme (1). »

Prudents comme des serpents et simples comme des colombes : » cette recommandation du divin Fondateur ne fut point oubliée dans l'Église de Dieu durant la période de la persécution. Les catacombes de Rome sont une preuve de sa prudence ; et les reliques innombrables de ses martyrs sont un témoignage non moins éclatant de l'héroïque simplicité de sa foi. Oui, les chrétiens mouraient, comme les Machabées, dans leur simplicité [2).

Mais il nous reste, de cette époque, un monument authentique et célèbre, qui ne permet pas le doute sur la conduite de l'Église à l'égard de l'État pendant les siècles de persécution : c'est V Apologétique de Tertullien, Ecoutons avec quelle assurance et quelle fierté de langage il répond aux calomnies dont on chargeait déjà les chrétiens de son siècle. « On nous accuse, dit-il, de ne point honorer les empereurs par des sacrifices : nous n'ofî'rons pas de victimes; mais nous prions pour le salut des empereurs le seul Dieu véritable, éternel; nous les respectons, mais nous ne les appelons pas dieux, parce que nous ne savons pas mentir. Au reste, notre fidélité ne saurait être suspecte; vous en avez une preuve convaincante dans notre patience à souffrir la persécution. Souvent le peuple nous jette des pierres; on brûle nos maisons ; dans les fureurs des bacchanales,

(1) Matth., ex, T. 28.

(2) Machab., c. ii, v. 87.

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on n'épargne pas même les morts : on les retire de leurs sépulcres et on les met en pièces. Qu'avons-nous fait pour nous venger de toutes ces injustices? Si nous voulions vous faire une guerre ouverte, manquerions-nous de forces et de troupes? Nous ne sommes que d'hier, et déjà nous remplissons vos villes, vos châteaux, vos bourgades, vos champs, le palais, le sénat, la place; nous ne vous laissons que vos temples. Ne serions-nous pas bien propres à la guerre, même à forces inégales, nous qui ne craignons pas la mort, si ce n'était une de nos maximes de la souffrir plutôt que de la donner? Il nous suffirait même, pour nous venger, de vous abandonner, et de nous retirer hors de l'empire : vous seriez épouvantés de votre solitude... Comment peut-on dire, d'ailleurs, que nous sommes inutiles au commerce de lavie?Nousvivons avec vous; nous usons delamême nourriture, des mêmes habits et des mêmes meubles que vous; nous ne rejetons rien de ce que Dieu a créé; seulement nous nous en servons avec modération, rendant grâces à celui qui en est l'auteur. Nous naviguons avec vous, nous cultivons la terre, nous portons les armes, nous trafiquons avec vous. En quoi donc méritons-nous la mort? Yous qui jugez les criminels, parlez : y en a-t-il un seul qui soit chrétien? J'en prends à témoin vos régistres : parmi les malfaiteurs que l'on condamne tous les jours pour leurs crimes, il n'y a pas un seul chrétien, ou, s'il y est, ce ne peut être qu'à cause de son nom : s'il y est pour une autre cause, il n'est plus chrétien. L'innocence est pour nous une nécessité : nous la connaissons parfaitement, l'ayant apprise de Dieu, qui est un maître parfait; et nous la gardons fidèlement, comme ordonnée par ce juge que l'on ne peut tromper. >> Il faut bien remarquer que ce n'étaient pas seulement les chrétiens de telle ou telle cité qui se montraient ainsi ; c'étaient les chrétiens de toutes les villes, de tous les peuples, de toutes les contrées qui composaient l'empire

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romain ; c'était l'Eglise tout entière. Partout et toujours, pendant ces trois siècles de persécutions, l'Église ne répondit aux coups qui la frappaient que par le dévouement à l'empire et la fidélité aux lois. C'était elle qui donnait à l'État ses meilleurs citoyens et ses plus braves soldats. Mais quand, par un abus sacrilège de leur autorité, les magistrats et les princes lui demandaient l'aposiasie de sa foi et la violation de TEvangile, alors seulement l'Église leur résistait en face : « Non, non, disait-elîe, ce n'est pas possible : Non possumus (1). » Et quand on la pressait de s'expliquer sur son opiniâtre résistance, en la sommant d'obéir aux empereurs, elle se contentait de répondre à ceux qui l'interrogeaient : « C'est encore plutôt à Dieu qu'aux hommes qu'il nous faut obéir (2). « Ainsi, la vie et la mort des enfants de l'Église peuvent se résumer en deux mots, pendant cette première période de la persécution : ils vivaient dans la fidélité, et ils mouraient dans la simplicité.

II. — Avec Constantin commença la période pendant laquelle les princes se firent généralement les protecteurs de l'Église. On s'est demandé souvent quel était le véritable motif de ce protectorat. Était-ce, dans un sincère désintéressement, le seul désir de faire triompher la vérité de l'Évangile? ou bien n'était-ce pas plutôt l'intérêt politique, qui cherchait uniquement à gagner à sa cause une grande force religieuse et morale? Des historiens distingués ont soutenu l'une et l'autre de ces deux assertions, et ce n'était pas assurément sans de graves raisons ; mais leur tort est d'en avoir tiré des conclusions trop exclusives et trop absolues.

Oui certainement, l'intérêt politique du pouvoir avait sa large part dans la protection qu'il donnait à l'Église.

Apologétique de Tertullien, dont nous citions tout à

(1) Act., c. IV, V, 20.

(2) Act., c. V, V. 29.

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l'heure le plus remarquable passage, montre assez clairement quelle devint bientôt la puissance morale et sociale de l'Église, et quel devait être aussi le poids de son autorité,, lorsqu'il viendrait s'ajouter à la puissance de l'État. Mais enfin, en dehors de cette considération, qui dut effectivement influencer le 'pouvoir civil, on ne peut pas se dissimuler, d'ailleurs, qu'il avait de graves difficultés à surmonter pour se déclarer ouvertement le protecteur de l'Église. D'abord, il était sùr de ne l'avoir jamais pour ennemie, et sa fidéhté lui était garantie par l'Évangile lui-même. De plus, 'le pouvoir savait bien qu'il ne pouvait protéger l'Église sans attirer sur lui les récriminations et les haines du paganisme et de ses prêtres, de la philosophie et de ses sectateurs, de tous les hommes, enfin, qui se voyaient troublés par le Christianisme dans la libre jouissance de leurs mauvaises passions : on était bien obligé de compter avec cette multitude. Quand donc un empereur, comme Constantin, se déclarait franchement protecteur de l'Église, il fallait réellement qu'il fût guidé par un autre mobile que par celui de son intérêt politique et exclusif; il fallait qu'il fût vraiment lui-même chrétien par le cœur, un enfant de l'Église, et qu'il cherchât sincèrement le triomphe de la religion dont elle conservait seule l'inviolable dépôt.

Enfin, quoi qu'il en soit des motifs de cette protection, il est de fait qu'à partir de Constantin, les empereurs et les rois l'accordèrent assez généralement à l'Éghse. Il y eut bien parfois des retours vers la manière païenne, comme sous l'empire de Julien, mais ce n'étaient que des exceptions. 11 arrivait bien aussi, et plus souvent, que les empereurs trempaient dans l'hérésie et qu'ils devenaient en réalité les persécuteurs acharnés de l'Église, tout en se flattant d'être les protecteurs de la religion du Christ; mais la fermeté généreuse de l'Église et sa constante résignation finissaient presque toujours par rame-

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ner les princes hérétiques dans son sein ; et leurs successeurs profitaient de cette expérience pour s'appliquer plus sincèrement à lui donner leur protection.

En définitive, cette protection fut beaucoup plus profitable à l'État qu'à TÉglise elle-même. Nous sommes bien loin de méconnaître le bénéfice réel que l'Église en retira, dans la vie politique et sociale des membres qui la composaient. Oui, sans doute, leur culte fut reconnu officiellement, leurs pratiques religieuses purent être exercées sous la protection de l'autorité civile ; ils n'avaient pas seulement la liberté d'ériger des temples, mais on leur abandonnait ceux que le paganisme n'occupait plus. Enfin, loin d'être refoulés à l'arriêre-ban de la société, les chrétiens prenaient rang dans les plus hauts emplois, parmi les citoyens les plus recommandables : c'était là certainement une grande transformation ; et l'Église savait bien reconnaître l'énergie protectrice des princes qui l'avaient opérée. Lorsque, plus tard surtout, les rois voulurent assurer au chef de l'Église une souveraineté temporelle qui le rendît indépendant, l'Église les entoura de sa plus maternelle gratitude, et elle en fit les enfants de sa prédilection.

Oui donc, les empereurs et les rois étaient devenus pour l'Église des défenseurs généreux et des protecteurs zélés : elle leur devait beaucoup dans l'ordre temporel. Cependant, nous remarquerons, d'abord, qu'elle ne leur devait ni son établissement, ni sa propagation, ni son accroissement spirituel dans le monde : tout cela s'était fait dans la période de la persécution, envers et contre tout; et, quand les empereurs changèrent leur rôle de persécuteurs en celui de protecteurs, le fait se trouvait accompli, et l'Église était déjà catholique dans l'empire romain. Non-seulement la persécution n'avait point étouffé l'Église à son berceau ; mais le sang des martyrs avait été comme une semence généreuse qui l'avait propagée sur tous les points du monde.

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Nous dirons plus ; c'est que les faveurs de l'État n'étaient pas sans inconvénient pour l'Église. D'abord, elle prenait par là, dans l'esprit de plusieurs, je ne sais quel caractère officiel qui ne plaisait pas à leur indépendance. Ce n'était qu'un préjugé, sans doute, et ils en revenaient bientôt quand une fois ils connaissaient mieux l'Église ; mais il n'en est pas moins vrai que ce préjugé était accrédité. Après cela, il arrivait trop souvent que les protecteurs de l'Église se prévalaient des services qu'ils lui avaient rendus, pour s'immiscer dans son administration temporelle eL même spirituelle, avec des prétentions vraiment exorbitantes. Est-ce qu'on ne vit pas, plusieurs fois, des empereurs et des rois qui prétendaient supplanter le chef de l'Église dans la présidence des conciles, et qui auraient voulu en diriger les décisions disciplinaires ou dogmatiques au gré de leurs caprices ? Alors, les protecteurs devenaient pour l'Église de véritables embarras, et l'on se demandait, en certaines circonstances, si leur simple tolérance, et quelque fois même leur franche hostilité, n'auraient pas mieux valu. Les faits se pressent ici sous notre plume pour justifier nos appréciations ; mais il faut nous hâter.

Avant tout, ce que nous devons constater ici, c'est la manière dont l'Église a répondu à la protection dont elle a été l'objet de la part des empereurs et des rois dans cette seconde période de son histoire. Nous le répétons : elle s'est hautement montrée reconnaissante pour les " avantages temporels qui lui furent accordés; mais sa gratitude ne l'empêcha point de rappeler au respect de son autorité spirituelle les protecteurs qui semblaient l'oubher. Plutôt que de transiger sur les prérogatives qu'elle tenait de son divin Fondateur, on la vit même sacrifier plusieurs fois la faveur des princes. Elle se sentait trop élevée par la haute mission qui lui était confiée, pour s'abaisser jamais au rang des courtisans : elle était reine elle-même, et on ne la vit point abdiquer sa

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royauté pour devenir la servante et l'esclave des princes.

Ce qui lui permettait d'ailleurs de conserver cette position vis-à-vis du pouvoir civil, c'est qu'en réalité elle lui donnait encore plus qu'elle n'en avait reçu. En retour des avantages temporels qu'il lui avait accordés, elle lui rendait, de son côté, une protection morale et religieuse qui lui donnait un caractère sacré dans la conscience des peuples. Nous avons vu, précédemment, ce que devint le pouvoir sous Pinfluence du Christianisme ; or, c'est l'Église qui dirigeait cette influence, et c'est la papauté qui gouvernait l'Église.

Ainsi l'Église se montra reconnaissante sans faiblesse ; elle rendit moralement au pouvoir de l'État beaucoup plus qu'elle n'en avait reçu temporellement; et c'est ainsi qu'elle se conserva toujours à la hauteur de sa mission vis-à-vis des souverains qui l'avaient protégée.

III. — Au ix^ siècle, pendant le règne de Gharlemagne, l'Église avait acquis déjà par elle-même une grande prépondérance chez tous les peuples d'Occident. Son action civilisatrice et religieuse sur les barbares envahissears de l'empire romain, sa diffusion rapide et entraînante, sa propagation toujours croissante, et surtout la supériorité réelle de sa morale, de sa discipline et de son administration, en avaient fait la reine et la maîtresse du monde civilisé ; et ses Pontifes pouvaient, sans exagération, faire graver au frontispice de leur basilique de Saint-Jean de Latran : Sacrosancta Laterafiensis Ecclesia, omnium urbis et or bis Ecclesiarum mater et caput. Mais, après que la protection généreuse des souverains eût ajouté à cette prépondérance religieuse et sociale un domaine temporel, qui faisait du chef de l'Église un prince indépendant, alors la papauté devint, dans le monde, la puissance de premier ordre; et c'est ainsi que s'établit la suprématie dont elle fut en possession dans la troisième période de son histoire, pendant le moyen âge.

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Les rois, d'abord, n'en parurent point jaloux, parce que cette suprématie était, en partie, leur œuvre. De plus, ils n'étaient point fâchés de reconnaître au-dessus d'eux une autorité dont ils n'avaient rien à craindre pour leur temporel, qui ne leur , était supérieure que dans Tordre spirituel, et qui pouvait devenir, en politique, l'arbitre des souverains, quand ils seraient en discussion entre eux ou avec leurs peuples. Il n'y eut, il est vrai, aucune convention positive et officielle qui reconnût cet arbitrage; mais, en fait, la plupart des souverains y recouraient à l'occasion ; et, le plus souvent, ils acceptaient comme un jugemenf définitif la décision du Pape. Le principal bénéfice de cette intervention était certainement en faveur des rois, qui trouvaient, dans le caractère des Papes et dans l'indépendance de leur position, une garantie de justice et d'impartialité. Mais cette mission était pleine de dangers pour la papauté, qui se faisait le plus souvent des ennemis de ceux qu'elle condamnait. Et toutefois, on ne voit pas qu'elle ait jamais été retenue par la crainte des représailles, qui pouvaient se venger de la justice de ses jugements. Ce n'est point elle qui s'était arrogé la mission de juger et de condamner les rois; mais, quand on l'avait sollicitée de la remplir dans l'intérêt des princes et des peuples, elle n'avait pas reculé non plus devant les difficultés terribles qu'elle devait rencontrer. L'égoïsme pourrait peut-être taxer de témérité le courage des Papes qui acceptaient un rôle si périlleux; mais, nous le demandons: comment des historiens ont-ils pu leur en faire un crime? et comment même a-t-on pu le leur reprocher comme un empiétement ambitieux?

L'Église, dirigée par les Papes, était donc en possession d'une complète suprématie durant la période du moyen âge. Mais comment l'a-t-elle exercée, cette suprématie? telle est la grande question.

Ici s'élèvent contre l'Eglise trois graves accusations,

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semblables à trois machines de guerre formidables qui cherchent à l'ébranler et à la renverser. Nous devons y répondre brièvement.

La papauté, dit-on, a fait abus de sa suprématie, en mettant ses armes spirituelles au service de la politique des rois et de sa propre politique. Elle a déposé les souverains, elle a fulminé contre eux des excommunications, elle a délié les peuples de la fidélité qu'ils leur avaient promJse ; et ces abus de pouvoir n'ont abouti qu'à la perturbation de la société.

Ce n'est pas tout : la papauté a fait abus de sa suprématie, en suscitant des guerres fratricides entre des peuples dont le seul crime était de ne point reconnaître l'autorité de l'Église. Nous lui demandons raison des flots de sang qu'elle a fait couler dans ces guerres de rehgion.

Enfin la papauté a fait abus de sa suprématie en établissant l'Inquisition, ce tribunal terrible qui procédait par la torture, et qui punissait de la potence et du bûcher ceux qui avaient le malheur de ne pas admettre l'infaillibilité de l'Église . Gomment justifier jamais cette grande iniquité?

Reprenons, l'une après l'autre, chacune de ces accusations.

l'' On commence par accuser les Papes d'avoir abusé de leur suprématie en déposant les rois, en les excommuniant et en déliant leurs sujets de leur serment de fidélité. Il est vrai que les Papes ont plusieurs fois employé ces moyens extrêmes contre des souverains odieux et rebelles ; mais d'abord, indépendamment du pouvoir qui ressortait de l'autorité suprême que Jésus-Christ leur avait conférée, on peut dire encore qu'ils remplissaient, en agissant ainsi, la mission qui leur avait été confiée par les peuples et par les rois eux-mêmes : ce n'était point l'abus, mais simplement l'usage de leur suprématie. Ensuite, nous ferons remarquer que, géné-

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paiement, les Papes n'employèrent ces rigueurs qu'à la dernière extrémité, et seulement lorsqu'ils avaient épuisé inutilement tous les autres moyens de conciliation. Enfin, la véritable histoire est là pour affirmer que ces rigueurs ne sont généralement tombées que sur de mauvais princes, sur des empereurs et des rois qui avaient indignement violé leurs serments, et dont le règne n'était plus qu'une tyrannie ou un scandale qui soulevait la conscience des peuples.

Ah! sans doute, ces grands coups n'étaient point frappés sans produire, dans la société, une vive perturbation ; mais c'est une injustice et une calomnie que de prétendre que la papauté y fût intéressée, ou qu'elle se mît politiquement par là au service des princes qui l'avaient circonvenue. Le principal bénéfice de ces rigoureuses mesures n'était pas seulement en faveur des souverains opprimés dont elles protégeaient les droits violés ; mais les peuples en profitaient aussi pour le maintien de leurs franchises et de leurs libertés ; et les grands principes du droit public étaient surtout sauvés de l'usurpation et des prétentions arbitraires des princes ambitieux. Oui, les sévérités des Papes causaient parfois, dans la société, de violentes commotions ; mais c'était pour lui éviter de plus graves désastres. Quant à la papauté elle-même, nous le répétons, elle n'en retirait que des haines et des menaces de représailles ; et il lui fallait toute la générosité qui vient de Dieu pour se dévouer au bien général, en s'exposant ainsi sans faiblesse et sans crainte.

Est-ce à dire, cependant, que^ jamais et dans aucun cas particulier, les délégués des Papes ne se soient trompé dans la mesure ou dans l'opportunité précise des peines qu'ils infligeaient aux princes? Non certes, nous n'allons point jusque-là; et nous ne croyons pas manquer au respect et à la soumission que nous devons au Saint-Siège, en avouant qu'en effet ils ont bien pu

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céder parfois à des considérations qui ne paraissent pas naturellement suffisantes pour expliquer toute leur sévérité. Mais, à part ces exceptions, d'une rareté prodigieuse en pareilles circonstances, au résumé, il reste bien constant, dans les autres cas dont il s'agit ici : J° que les Papes, d'ailleurs en possession de leur autorité suprême, ont particulièrement agi en vertu d'une mission qui leur avait été implicitement confiée par les rois et les peuples chrétiens; 2° qu'ils s'en soat acquittés avec désintéressement et toujours au bénéfice général de la société; et 3° enfin, que leurs sévérités n'ont généralement atteint que des souverains odieux et déjà réprouvés dans l'opinion publique.

2° Mais voici qu'on nous demande compte à grands cris des flots de sang que l'Église a fait couler dans les guerres de religion : l'accusation est grave, hâtons-nous d'y répondre.

Nous observerons, d'abord, que les guerres de religion ne sont pas, comme on voudrait le faire croire, d'origine chrétienne. Ce n'est pas seulement chez le peuple juif qu'on les trouve dans l'antiquité : les peuples païens de l'Asie, et notamment les Babyloniens et les Perses; d'autres peuples d'Europe, et principalement les Grecs, avaient souvent pris les armes pour attaquer les ennemis de leur religion. On crie bien vite à l'intolérance en pareil cas : cette réclamation, sans doute, peut s'échapper d'une conscience sincère, et nous ne la réprouvons pas absolument. Cependant, en y réfléchissant, on ne voit pas bien pourquoi les peuples auraient le droit d'entrer en guerre pour un traité de commerce ou pour l'agrandissement de leur territoire, et pourquoi on leur ferait un si grand crime de leurs combats quand il s'agit d'une question religieuse, qui domine tous les intérêts matériels. Mais enfin, nous le répétons : non, les guerres de religion ne sont pas d'origine chrétienne, et ce n'est point l'Église qui en est premièrement responsable.

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Nous ajouterons, en second lieu, que ces guerres de religion sont loin d'être aussi nombreuses qu'on le prétend. A l'exception des croisades, dans l'entreprise desquelles il entra autant de raisons politiques que de motifs religieux, et qu'on peut d'ailleurs justifier par les avantages réels qu'on en retira et qui compensèrent les pertes de tant d'expéditions malheureuses; à part ces croisades, on ne voit, pendant treize siècles, aucune guerre à laquelle on puisse vraiment assigner une cause religieuse.

Enfin, quand ces prétendues guerres de religion éclatèrent au xiii^ siècle et dans les siècles suivants, il n'est pas vrai qu'elles aient eu la religion pour motif principal : elles ont été, avant tout, des guerres sociales ou des guerres politiques, dont la religion n'était que le prétexte . Ainsi, quand on connaît les hérésies des albigeois; quand on sait que la doctrine de ces novateurs n'attaquait pas ■ seulement le Christianisme, mais qu'elle menaçait en même temps l'ordre social tout entier; comment dire que la guerre qui les extermina, au xiii^ siècle, fut uniquement une guerre de religion? Plus tard, au xvi^ siècle, quand de semblables guerres recommencèrent avec les protestants, ce fut la politique qui en était le principal motif. Et puis, enfin, quand arriva cet horrible massacr-e de la Saint-Barthélemy, comment reprocher au pape Grégoire XIII le Te Deum qu'il fit chanter à Rome , quand on sait que les émissaires de Charles IX étaient allés simplement lui annoncer que le roi venait d'échapper à une effroyable conspiration ?

Eh bien, soit! dira-t-on; mais on ne peut nier, du moins, l'acharnement des catholiques dans ces guerres qui avaient la rehgion pour prétexte. Non, nous ne le nierons pas. Il y eut, de la part des catholiques, comme de la part des albigeois et de la part des protestants, un acharnement et des cruautés qu'on ne peut trop regretter. Mais l'Église n'en avait pas la responsabilité,

DE L^'ÉGLISE DANS SES RAPPORTS AVEC l'ÉTAT. 355

l'esprit de l'Évangile les condamnait rigoureusement, et la papauté n'a pas m^anqué de les flétrir avec toute la sévérité dont elle était capable.

Quant aux guerres particulières que les Papes entreprirent ou soutinrent contre les souverains, comme princes temporels, il nous semble qu'il suffit d'observer qu'ils avaient précisément autant le droit de faire la guerre que les autres princes : car nul prince ne saurait avoir le droit de la faire injustement, et tout prince a le droit de la faire justement, « Sans doute, dit M. de Maistre, c'est un très-grand mal qae les Papes soient forcés de faire la guerre; sans doute encore, Jules II fut trop guerrier; cependant l'équité l'absout jusqu'à un point qu'il n'est pas aisé de déterminer. « Jules, « dit l'abbé de Feller, laissa échapper le sublime de sa « place; il ne vit pas ce que voient si bien aujourd'hui « ses sages successeurs, que le Pontife romain est le père ce commun, et qu'il doit être l'arbitre de la paix, non « le flambeau de la guerre (i). «

« Oui, lorsque la chose est possible; mais dans ces sortes de cas, la modération du Pape dépend de celle des autres puissances. S'il est attaqué, de quoi lui sert sa qualité de Père co?nmim? Doit-il se bornera bénir les canons pointés contre lui? Lorsque Bonaparte envahit les États de l'Église, Pie VI lui opposa une armée : Impar congressiis Achillil Cependant il maintint l'honneur de la souveraineté, et l'on vit flotter ses drapeaux. Mais si d'autres princes avaient eu le pouvoir et la volonté de joindre leurs armes à celles du Saint-Père, le plus violent ennemi du Saint-Siège eùt-il osé blâmer cette guerre et condamner, chez les sujets du Pape, les mêmes efforts qui auraient illustré tous les autres hommes de l'univers ?

« Tous les sermons adressés aux Papes sur le rôle

(1) Feller, Dict. hist., art. Jules IL

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