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LES PERSÉCUTIONS

Nous ne cherchons point à justifier, mais à préciser les motifs des persécutions : à nos yeux, si la propagande religieuse et les violences qu'elle engendre sont condamnables, Tintervention de la puissance politique dans les affaires de la conscience ne Test pas moins. Mais quand un État a une religion, son devoir est de la défendre et, quand môme il se croirait en droit de laisser le champ libre à une propagande pacifique, il est bien forcé de tenir pour suspectes les sociétés qui se cachent et de les poursuivre, si elles attaquent les fondements sur lesquels il repose. Le mot persécution auquel les chrétiens, justement sans doute à leur point de vue, ont attaché un sens odieux, ne signifie en latin que « poursuites judiciaires » ; or il n'est pas douteux qu'aujourd'hui même, en pareil cas, des poursuites judiciaires seraient exercées.

C'est à ce prix que la réformation morale prôchée par Jésus pouvait se réaliser. Il avait luimôme annoncé la guerre ; on peut dire qu'il l'avait déclarée et qu'il y avait succombé le premier. L'enthousiasme qui avait animé ses discours, sa foi ardente dans sa mission, son innocence couronnée par sa mort, surtout la hauteur et la pureté de sa doctrine morale soutinrent ses successeurs et furent leur meilleur appui dans l'accomplissement de

Tœuvre qu'il avait commencée. Mais la société payenne, les administrations impériales, tous ceux dontravenir était lié à Tordre public, ne pouvaient voir les choses comme les chrétiens d'alors les voyaient ou comme nous pouvons les voir nousmêmes aujourd'hui. C'est pour cela que nous sommes en quelque sorte forcés de nous placer tour à tour à l'un et à Tautre point de vue, si nous voulons apprécier avec exactitude et justice les tendances et les événements.

L ORGANISATION : LE CLERGK.

Les deux tendances initiales du christianisme^ je veux dire la réformation des mœurs et le communisme, allèrent se développant parallèlement Tune à Tautre, mais eurent des destinées différentes et ne produisirent pas les mêmes effets dans toutes les parties de l'empire.

Dans les petites associations apostoliques elles se trouvèrent confondues; c'est ce que Ton peut constater dans les trois premiers Évangiles et dans les Actes des apôtres. L^organisationdeces Églisesétait très-simple : c'était plutôt une distribution des rôles qu'une hiérarchie. On le voit par le chapitre douzième de la première lettre de Paul aux Corinthiens, où il est dit : « Dieu a établi dans l'Église premièrement les apôtres, secondement les prophètes, en

troisième lieu les docteurs, ensuite les thaumaturges, ceux qui guérissent, ceux qui secourent, ceux qui administrent et ceux qui parlent plusieurs langues (les interprètes). » Tous formaient ensemble le « corps du Christ » et chacun en était « un membre». .

Mais aussitôt que les Églises comptèrent un assez grand nombre d'associés, il devint nécessaire de distribuer les rôles autrement et pour un autre but. En effet, les fonctions dont parle saint Paul ont toutes, sauf une seule, pour objet direct la propagation de la foi. Le texte cité résume en peu de mots les procédés employés par les premiers chrétiens pour obtenir des prosélytes de tout pays, pour les pénétrer des doctrines nouvelles en les catéchisant, les y retenir par une sorte d'enseignement explicatif, les y attacher par Tétonnement ou par la bienfaisance. Bientôt il fallut organiser dans chacune des Églises une administration régulière, soit pour veiller à la rentrée et à l'emploi des fonds, soit pour s'occuper de tout ce qui concernait le culte, les sacrements, les affaires de l'Église et des associés. On vit ainsi se former un ensemble de fonctionnaires, répondant à ce que nous nommons aujourd'hui le clergé et la fabrique.

L'administrateur général prit le nom de surveillant

l'organisation : le clergé. 67,

ou évêque. Ces surveillants furent d'abord les apôtres, puis des associés présentés par les fidèles, confirmés et investis par les apôtres. On leur donna ensuite à eux-mêmes les titres d'apôtres, de successeurs des apôtres, déjuges des Églises, d'anges, de dieux terrestres. L'évoque était entouré de fidèles choisis probablement par lui et portant le nom grec de clercs ; c'est avec leur aide qu'il surveillait et administrait son Église. On les partagerait en deux ordres: celui desp7'êtres, mol qui signifie « les plus vieux », mais qui n'emportait pas nécessairement l'idée de vieillesse, et celui des diacres, qui étaient chargés des fonctions secondaires.' A côté de ces derniers, on institua des diaconesses^ qui remplissaient auprès des femmes un rôle analogue à celui des diacres auprès des hommes.

C'étaient des mères de famille, des veuves âgées de quarante ans au moins ; elles surveillaient les femmes non-seulement à l'Église, mais encore dans la ville et à la maison ; pour conserver la pureté des mœurs et l'honneur du clergé, elles étaient présentes à tout entretien qu'un diacre, un prêlre ou môme un évoque pouvait avoir avec une personne de l'autre sexe. Elles instruisaient les femmes catéchumènes, comme les diacres instruisaient les hommes. Leur rôle devint si important au second siècle, qu'elles

tentèrent d'offrir le saint sacrifice et d'enseigner dans rassemblée, comme si elles eussent été de vraies prêtresses. Cette usurpation des femmes avait été d'avance condamnée par saint Paul; Tordre des diaconesses fut poursuivi par les évoques; au cinquième siècle il n'existait plus.

Quant aux Églises secondaires, issues des Églises primitives, elles furent, vis- â- vis de ces dernières, dans la condition des colonies grecques vis-à-vis de leurs métropoles. Telles étaient par exemple les Églises de Macédoine par rapport à celle de Thessa- Ionique. Mais il se passa trois siècles avant qu'elles eussentleuradministrationparticulière;c'està cette époque seulement et dans les Églises de langue latine, que l'extension prise par les associations chrétiennes provoqua en Occident la création des curés y auxquels on donna d'abord le nom de cardinaux. Mais ces clercs cardinaux étaient loin d'exercer les mêmes pouvoirs que les curés d'aujourd'hui. Ainsi chacun sait que dans l'Église d'Orient ou, pour mieux dire, dans les Églises sufFragantes de Constantinople, la matière de l'onction est préparée dans cette ville et envoyée par le patriarche à tous les évêques de sa communion. En Occident il en fut de même pendant cinq siècles au moins pour l'eucharistie; elle était bénie par l'évêque et envoyée

l'organisation : le clergé. 69

par lui aux curés, chargés seulement de la distribuer.

Nous sommes entré dans ces détails pour montrer, par quelques exemples, comment une organisation administrative, une hiérarchie de fonctionnaires avait succédé de bonne heure aux agents, pour ainsi dire mystiques, dont parle le texte de saint Paul cité plus haut. A ces ministres de la religion il faut ajouter Véconome qui administrait les biens de l'Église. Quoique ce titre ne paraisse dans les livres qu'au quatrième siècle, la fonction existait certainement dès l'origine ? Judas le traître était comme l'économe de la petite troupe qui entourait Jésus. Dans les grandes Églises l'économe ne pouvait suffire seul à sa gérance ; il était, sans aucun doute, aidé par des commis et des agents secondaires. Tous ensemble étaient sous la surveillance de l'évêque. Us formaient avec ce dernier ce que Ton appelait déjà le clergé ; ce nom comprenait toutes les fonctions ecclésiastiques sans exception ; les gens d'Église chargés de soins matériels étaient des clercs ; les ouvriers travaillant exclusivement pour l'Église, les fossoyeurs mêmes étaient des clercs.

J.ES laïques, réduction du communisme.

Ainsi se forma dans l'Église Tordre du clergé, par opposition à celui des laïques. Ce dernier mot est déj à dans saint Ignace, qui vécut entre 68 et 107 ; il désignait toute personne faisant partie de rassemblée des fidèliBs, mais ne participant d'aucune manière à l'administration de l'Église. A mesure que le clergé s'étendit, la séparation entre lui et les laïques devint plus profonde. C'est lui qui non-seulement distribuait les sacrements et les grâces et réconciliait les pécheurs, mais qui en outre disposait des fonds cpmposantla caisse de l'association chrétienne. C'est sur ces fonds que le .clergé était payé, ses membres étant presque entièrement au service de l'Église. C'est sur eux aussi qu'étaient prélevés les aumônes et les secours de toute sorte qui étaient distribués

LES laïques, Réduction dû communisme. 71

aux « particuliers»; j'emploie ce dernier mot pour traduire un des mots grecs par lesquels on désignait les laïques ; ceux-ci s'appelaient encore (( mondains ou gens du siècle». La séparation du clergé et des laïques eut pour conséquence une réduction progressive des idées communistes dans la société chrétienne. Il ne faut pas oublier en effet que les prêtres furent longtemps mariés ; saint Paul (I Tim., m, sq.) avait donné la règle à cet égard et déclaré que les évoques et les diacres ne devaient pas avoir eu plus d'une femme.

Les autres membres du clergé Tétaient aussi ; les diaconesses étaient veuves et souvent avaient des enfants. Les clercs vivaient dans leur famille; en Orient ils n'ont pas cessé d'y vivre ; dans l'Église latine, c'est saint Augustin qui le premier les força d'embrasser la vie commune ; l'usage de vivre en communauté autour de l'évêque ne se répandit que plus tard et dé proche en proche» Enfin la plupart des fidèles laïques étaient mariés ou devaient l'être.

Or oîi trouver deux principes plus contradictoires que celui de la famille et celui du communisme 7 Jésus l'avait bien senti quand il prononçait les paroles rapportées plus haut où il exigeait que ses adeptes eussent plus d'amour pour lui que pour

leur père, leur mère ou leurs enfants. Celte doctrine peut être pratiquée par quelques personnes ou passionnées ou froides dans leurs affections; elle ne peut pas être celle de tout un peuple. A mesure que le clergé s'étendit, les laïques firent de plus en plus ce qu'avaient fait Ânanias et Saphira. Ils ne donnèrent plus à l'Église qu'une contribution; chacun garda pour soi et les siens ses propriétés, ses revenus et le fruit de son travail.

C'est ici que l'on commence à apercevoir avec quelque clarté les tendances séparatistes des Grecs et des Latins. En effet, le clergé grec a continué de pratiquer le mariage; le clergé latin l'a supprimé pour tous les degrés supérieurs de la hiérarchie, en retirant le nom de clercs aux simples employés et ouvriers de l'Église. Quoique, en 325, le concile de Nicée eût déjà recommandé le célibat aux prêtres, il ne fut décrété, comme mesure obligatoire pour les prêtres latins, que par le concile de Latran, en 1215. En d'autres termes le principe communiste a été banni de la société chrétienne en Orient; il ne l'a été que de la société laïque en Occident. Le clergé grec est demeuré à peu près dans les conditions où il était dès le quatrième siècle ; le clergé latin a subi toutes les crises sociales et poli^ tiques survenues plus tard en Occident, Mais le

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