LES LAÏQUES, RÉDUCTION DU COMMUNISME
clergé latin lui-môme, malgré les efforts de quelques évêques passionnés, comme le fut saint Augustin, affaiblit tellement le princtpe communiste dû à son origine, qu'il finit, sauf le célibat des prêtres, par former une pure et simple administration, analogue aux administrations impériales. Nous ne voulons pas dire que le communisme eût cessé d*être parce qu'il n'était plus pratiqué dans les églises ; nous verrons tout à l'heure où il s'était réfugié et le rôle qu'il continua de remplir dans la société chrétienne. Mais avant de toucher ce point capital, nous devons nous arrêter un moment sur la constitution des deux églises.
Chacune d'elles se modela sur les constitutions païennes qu'elle avait sous les yeux. On sait que rOrient hellénique n'avait été que fort peu atteint dans son organisation civile par la conquête romaine. Les villes avaient continué d'y jouir d'une ombre d'indépendance ; elles purent se croire encore républiques autonomes, parce que le maître les laissait s'administrer elles-mêmes. Tout ce qui concernait la milice passa entre les mains des conquérants, qui eurent en outre, dans chaque pays conquis, une haute administration politique. Mais les cités grecques ne perdirent pas leur ancienne organisation communale^ c'est-à-dire leurs assemblées populaires, leurs conseils électifs et leurs chefs locaux. Les sociétés chrétiennes de l'Orient
constituèrent sur ce modèle leurs églises, leurs synodes et leurs administrations ecclésiastiques. L'évêque répondit à l'archonte : comme les cités helléniques étaient indépendantes les unes des autres, les églises le furent aussi ; les évoques restèrent indépendants et autonomes chacun dans son ressort. Il y eut un métropolitain ou archevêque dans la principale ville de chaque province, c'està-dire dans la grandp ville d'oîi la prédication avait rayonné vers les villes plils petites et vers les campagnes. Telles furent Antioche, Alexandrie, Éphèse, Gorinthe, Thessalonique. Ce métropolitain convoquait les synodes provinciaux et les présidait.
Le plus grand pas que les anciens Hellènes eussent pu faire vers l'unité administrative avait été la création des amphictyonies, sorte de diètes où se réglaient les affaires communes des cités. Les synodes généraux furent calqués sur le modèle de ces diètes et eurent pour président un patriarche. Le plus ancien patriarcat fut celui d'Antioche, oîi saint Pierre, dit-on, avait fondé la première église. La fondation de Téglise d'Alexandrie est attribuée à saint Marc l'évangéliste, disciple de Pierre ; celle de Jérusalem à Jacques, fils d'Alphée; celle de Gonstantinople ne date que du cinquième siècle.
Mais le patriarche eut à Tégard des autres évoques un simple droit de préséance et non un droit de juridiction.
Cette division de la chrétienté en Orient fut la principale cause qui lui fit perdre Tesprit de prosélytisme, si ardent à Torigine. Les Grecs, en répudiant le principe de la communauté des biens, renoncèrent ainsi à se charger pour leur part d*exécuter Tordre du Sauveur : « Allez, enseignez les nations et baptisez-les. » 11 n'y avait aucune raison pour que Tune de ces petites églises s'en chargeât plutôt que les autres. Les Grecs ne se trouvèrent pas non plus, autant que les Latins, en contact avec des peuples barbares, qu'on ne pouvait vaincre qu'en les catéchisant. C'est plus tard que l'église de Constantinople fournit aux Russes, et sur leur demande, des prêtres qui leur enseignèrent la religion chrétienne et les éléments de la civilisation. Vers l'Orient, les églises grecques ne dépassèrent pas les limites du monde hellénique et ne pénétrèrent ni dans la Perse, ni dans l'Inde, si ce n'est pour s'adjoindre le peu d'Hellènes qui s'y trouvaient dispersés. II n'est pas nécessaire de développer ici les causes qui empêchèrent le prosélytisme chrétien de réussir dans ces deux contrées. Disons seulement qu'elles n'avaient rien à appren-
dre de lui. La morale de Zoroastre n'avait guère à envier à celle du Christ. Quant à Tlnde, il y avait plus de cinq cents ans qu'elle avait eu son réformateur social et religieux dans la personne du Bouddha et que les moyens de propagande employés par Jésus s'y étaient comme naturalisés. Toutes ces causes réunies firent que la société hellénique, devenue chrétienne, se renferma en ellemême, s'organisa de son mieux suivant les idées nouvelles, abandonna le moins qu'elle put de son antique et brillante civilisation, enfin perdit tout esprit de prosélytisme et ne se préoccupa du reste du monde que du jour où des étrangers vinrent la troubler.
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Les choses se passèrent autrement en pays latin, surtout en Italie et dans les contrées conquises, pacifiées et en quelque sorte assimilées. Les sociétés chrétiennes y trouvèrent l'organisation romaine à tous leà degrés de l'administration politique, civile et militaire. Là, plus d'autonomie locale comparable à ce qui existait chez les Grecs ; les municipalités y avaient infiniment moins de pouvoir que les dêmes ou communes dans le monde hellénique. Au-dessus d'elles tous les pouvoirs publics formaient une hiérarchie dont les degrés allaient en diminuant vers le haut ; au sommet était le prince ou empereur, entre les mains de qui toute la puissance publique était concentrée. L'armée offrait le même spectacle. La vue de cette
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unité administrative, où la pensée du chef suprême se propageait, par des voies tracées d'avance, jusqu'à ses derniers agents, séduisit les chrétiens. Us la prirent pour idéal, se modelèrent sur elle et bientôt se donnèrent pour tâche de conquérir l'empire ou de le supplanter.
Au Sénat répondit le concile œcuménique ; aux provinces et aux diocèses les archevêchés et les évêchés ; aux vice-préfets, aux préfets, aux proconsuls, aux procurateurs répondirent, avec des différences de ressort et d'attributions, les différents degrés de la hiérarchie épiscopale ; enfin l'empereur eut pour analogue l'évêque de Rome, qui eut le titre de souverain pontife ou de pape. Depuis le sommet de la hiérarchie jus(|u'aux plus humbles fonctions, s'établit une sorte de parallélisme entre l'administration impériale et l'administration ecclésiastique. Les pouvoirs et l'autorité du pape allèrent en augmentant : au cinquième siècle, il exerçait dans l'ensemble de l'église latine une action comparable à celle de l'empereur dans la société politique et civile.
n s'ensuivait que si, par la marche des événements, celle-ci venait àfaillir et à succomber, une autre organisation était là toute prête à en prendre la place. Ajoutons que, du jour où les associations
chrétiennes avaient senti leurs forces grandir, elles avaient conçu la pensée d'amener peu à peu cette substitution, La chute prochaine de Tempire romain est proclamée dans l'Apocalypse en un langage où Ton voit de quelle passion les chrétiens furent animés contre lui, après les grandes persécutions ; Tauteur fait de l'état social de Rome un tableau dont les couleurs forcées sont le reflet de leurs espérances :
«Viens, dit l'ange, je te montrerai la condamnation de la grande prostituée, qui est assise sur les grandes eaux, avec laquelle les rois de la terre ont forniqué et les habitants de la terre se sont enivrés du vin de son impudicité. Je vis une femme assise sur une bête couleur d'écarlate, pleine de noms de blasphème et qui avait sept têtes et dix cornes. Vêtue de pourpre, parée d'or, de pierreries et de perles, elle avait à la main une coupe d'or pleine de la souillure de ses impudicités. Je la vis enivrée du sang des saints et des martyrs de Jésus. Et l'ange ajouta : les sept têtes sont sept collines sur lesquelles la femme est assise et ce sont aussi sept rois.i. Les dix cornes sont dix rois qui n'ont pas encore régné;... ils combattront contre l'agneau, mais l'agneau les vaincra, parce qu'il est le maître des maîtres et le roi des rois, et ceux qui sont avec
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lui sont les élus. Les eaux sur lesquelles la prostituée est assise sont les peuples, la multitude des nations et des langues. Les dix cornes de la bête sont ceux qui haïssent la prostituée, qui la rendront désolée et nue, qui mangeront ses chairs et qui la brûleront dans le feu. Car Dieu leur a mis au cœur d'exécuter ce qui lui plaît et d'avoir un même dessein. Et la femme que tu as vue, c'est la grande ville qui règne sur les rois de la terre.... » Après que l'ange s'est écrié : elle est tombée, la grande Babylone, une voix du ciel ajoute ; « Sortez, mon peuple, de peur que participant à ses péchés vous n'ayez aussi part à ses plaies. Rendez-lui la pareille ; rendez-lui le double de ce qu'elle vous a fait ; versez-lui à boire au double dans la coupe où elle vous a versé à boire... Elle dit dans son cœur : je suis assise reine et je ne verrai pas le deuil. Les plaies, le deuil, la mortalité ou la famine viendront en un même jour; car le maître qui la jugera est puissant. Les rois qui se sont souillés avec elle pleureront sur elle. Les marchands pleureront aussi, parce que personne n'achètera plus leurs marchandises, objets d'or et d'argent, pierreries, perles, étoffes de lin, de pourpre et de soie, ivoire, airain et fer, parfums, vin, huile, blé, brebis, chevaux, chars, esclaves et âmes humaines... » «
ciel, ajoute Tauteùr, réjouis-toi à cause d'elle, et vous aussi, saints apôtres et prophètes ; car Dieu a exercé ses jugements sur elle à cause de vous... C'est dans cette ville que le sang des prophètes et des saints et de tous ceux qui ont été mis à mort, a été trouvé. Et dans le ciel j'entendis la voix d'une grande multitude qui disait : alléluia, la gloire appartient au Seigneur notre Dieu, car il a jugé la grande j)rostituée et il a vengé le sang de ses serviteurs; alléluia, sa fumée monte aux siècles des siècles ; alléluia, car le Seigneur est entré dans son règne, les noces de l'agneau sont venues et son épouse est parée ; heureux ceux qui sont invités au banquet de l'agneau ! — Et un ange cria à tous les oiseaux du ciel : venez, assemblez-vous pour le festin du grand Dieu, pour manger la chair des rois, la chair de^ capitaines, la chair des puissants, la chair des chevaux et des cavaliers, la chair de tous les hommes, libres, esclaves, petits et grands. » Ainsi, Jean ou quel que soit l'auteur du livre, chante au nom du Dieu des chrétiens un chant de triomphe sur les cendres de Rome et célèbre un festin sacré sur le cadavre de l'empire.