LES BARBARES
sorte de concurrence, d*abord secrète, puis ostensible. A mesure que le nombre des fidèles grossissait, les nouvelles écoles devenaient plus florissantes et donnaient une instruction variée : on y enseignait la grammaire, la rhétorique et une philosophie quelquefois profonde, quoique appuyée sur des principes que la raison ne fournissait pas. En Occident, les maîtres faisaient tous partie du clergé. Les barbares étaient totalement illettrés, les chefs aussi bien que les soldats. Quand il^ se trouvèrent en présence du clergé latin, celui-ci prit aussitôt sur eux tout l'ascendant que donne la culture de rintelligence sur des esprits incultes et grossiers. Le clergé s'accoutuma promptement à cette supériorité, l'entretint avec le plus grand soin et, sous les formes monarchiques des sociétés nouvelles, institua une véritable théocratie à la tête de laquelle était le pape. Enfin pendant que ces nations conquérantes luttaient entre elles pour des frontières qu'aucun droit ne pouvait fixer, la hiérarchie romaine conservait son unité et s'étendait comme un réseau sur tout l'Occident. Ainsi l'église, qui déjà s'était substituée à l'empire en l'imitant, profitait encore de la barbarie des nouveaux venus pour étendre et consolider sa domination.
LE PÀPK.
Ce dernier mot exprime la pensée principale du clergé latin, à partir du jour où Constantin servit une dot à révoque de Rome. Les premiers apôtres du christianisme sentaient assurément qu'il y avait un principe fécond de régénération dans les idées dont ils se faisaient les promoteurs. Mais quand ils ordonnaient, sous peine de n^ort, de mettre les biens en commun et de professer le mépris de la richesse et du pouvoir; ils ne soupçonnaient pas qu'un jour viendrait où un chef de l'église, un successeur de Jésus pauvre et crucifié, serait le premier dans ' Rome et serait courtisé par les rois, Gepen iant cette puissance papale s'accrut encore, après les Carlovingiens, jusqu'à l'époque où sous Innocent III elle atteignit son point culminant. Mais
LE PAPE. 9t
nous ne voulons en ce moment que constater la tendance de Téglise romaine vers la monarchie universelle.
Cette tendance se montra si forte que, longtemps savant la querelle des Investitures et la guerre des Gibelins et des Guelfes, peu de temps après Gharlemagne, la papauté émit la prétention de dominer non-seulement sur les évêques latins, mais encore sur les évêques et les patriarches de l'Orient. Celte prétention, nourrie par le clergé romain et soutenue par le bras séculier, fut un des principaux moteurs des croisades. Car ces expéditions, si tumultueuses et si mal dirigées, ne sauvèrent point la Terre-Sainte ; elles eurent pour résultat final l'épuisement du monde hellénique et la destruction de la seule barrière qui arrêtât les Mahométans, l'empire byzantin. Nous savons en effet, par des documents authentiques, que ce fut à l'instigation de la cour de Rome que des princes d'Occident firent la guerre à cet empire et se l'approprièrent un instant. Mais les patriarches orientaux n'ont pas cessé pour cela de repousser la suprématie du pape ; l'universalité de l'église romaine n'a pu franchir l'Adriatique. Cette église n'avait donc reconstitué à son profit qu'une partie de l'empire romain, la partie latine; seulement elle l'avait accrue par
raccession de tous les barbares venus du Nord, c'est-à-dire des nations modernes.
A cette époque de son existence, l'église romaine, ne possédait pour ainsi dire plus aucun^ des principes d'oîi le christianisme était issu. Car si l'on reprend Tun après l'autre les articles du Sermon sur la montagne et les autres préceptes répandus dans le nouveau Testament, on n'en trouve pas un qui ne fût ostensiblement violé par elle. De l'absolue pauvreté elle avait passé à la vie la plus somptueuse, de l'humilité à l'orgueil, de la fraternité à la guerre, de la souffrance pour elle à la persécution pour les autres. Tous les vices étaient acceptés chez elle et venaient s'asseoir sur le trône pontifical : la simonie, l'adultère, l'inceste, l'incontinence dans les festins. Les pécheurs du lac de Tibériade avaient été remplacés par des princes de l'église, qui étaient souvent des princes séculiers, fils de grands seigneurs sur qui la parole chrétienne avait passé sans laisser d'autres traces 'que la superstition et l'aveuglement de l'esprit. La féodalité, constituée à la suite de la conquête, avait mis sur le même pied les évêques et les seigneurs; mais les évêques avaient des connaissances que ne possédaient point les seigneurs et qui leur donnaient une réelle supériorité. Us faisaient en outre