L ANTAGONISME
Ça été certainement le plus grand malheur et aussi la plus grande faute de Téglise romaine, d'avoir ouvert et sans cesse approfondi ce fossé, dont elle s'est entourée comme pour se protéger et se rendre inaccessible. Car, en se séparant de plus en plus et par tous les moyens de la société laïque, elle a fini par lui devenir étrangère.
Pendant ce temps les peuples, qui se créaient des langues littéraires plus commodes que la langue ecclésiastique et mieux adaptées au génie moderne, acquéraient la connaissance de Tantiquité, de ses grandes œuvres d'art, de littérature, de philosophie. On lisait les écrits de Thucydide, de Platon, de Démosthène, d'Aristote et de tant d'autres écrivains, si supérieurs à tout ce que
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réglise avait produit, et Ton s'habituait, aux dépens des idées catholiques, à raisonner avec eux, à penser comme eux. Vainement l'église interdit l'étude du grec : on se convainquit que la supériorité n'appartenait pas seulement aux païens de l'ancienne Grèce, mais que l'église grecque ellemême avait eu des écrivains et des orateurs auxquels l'église latine ne pouvait opposer aucun des siens. Combien, par exemple, la langue élégante et châtiée de Basile et de Ghrysostome est supérieure à l'idiome presque barbare de saint Augustin!
Enfin apparurent au milieu des nations modernes les germes d'oîi sont sorties les sciences qui ont transformé nos sociétés. Brûler un philosophe, emprisonner un astronome, excommunier une science n'ont servi qu'à accélérer la marche de la science et de la philosophie. Tous les actes, tous les décrets, par lesquels l'autorité ecclésiastique a tenté de l'arrêter ou de la retarder, ont accru l'isolement du clergé et ont fait voir en lui, non plus seulement un étranger pensant autrement que les laïques et parlant une autre langue, mais un antagoniste et un ennemi.
Les violences de Rome contre l'esprit nouveau, qui a été souvent anticatholique, mais qui ne s'est
presque jamais montré antichrétien, ont eu pour contre-coup la suppression du clergé et la fermeture des églises au temps de la révolution française, et récemment la conquête de Rome par les Italiens et Tabolitiou de la papauté temporelle. Pie IX a porté la peine des fautes commises par ses prédécesseurs, comme certains roig, en Angleterre, en France et ailleurs, ont été punis, moins poUr leurs propres fautes que pour celles de leurs ancêtres, qui s*étaient accumulées sur eux. Certes, la nature est indifférente aux actes de chacun de nous ; mais ces actes ont des suites nécessaires, qui vont se croisant, s'annulant ou se multipliant les unes par les autres; un temps arrive où leur produit éclate au jour et se manifeste quelquefois par des renversements.
Jésus avait choisi Pierre et les autres ; ses disciples se sont choisi des successeurs; on s*est accoutumé à être dirigé par eux; de petites administrations clandestines sont devenues des gouvernements; la puissance a engendré l'orgueil, et avec Torgueil la dépression de l'ignorant et du pauvre. Mais l'ignorant s'étant instruit, et le pauvre s' étant enrichi par son travail, ont mis de côté les successeurs de Pierre et les ont traités en ennemis. Yoilà comment
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le laïque s*esl tu en quelque sorte mis hors de réglise et cherche aujourd'hui hors d'elle le salut qu'elle lui refuse. Le temps des violences semble passé, parce que l'esprit nouveau répugne aux mœurs des autres siècles et condamne tout ce qui peut porter atteinte à la liberté des esprits. Mais jamais la séparation du clergé et des laïques n'a été plus profonde.
Il y eut un moment, à la fin du siècle dernier et dans les premières années du siècle présent, où il eût peut-être été possible, sinon facile, de reconnaître les fautes dont on venait d'être puni et de rompre avec le passé; en ce moment l'esprit laïque lui-même demandait qu'il fût oublié et qu'une mutuelle amnistie réconciliât le prêtre et le peuple chrétien. Rome, il faut bien le dire, a été sourde. Profitant, après brumaire, d'usurpations criminelles et, après 1815, de restaurations éphémères, elle a cru pouvoir renouer « la chaîné des temps ». La chaîne ne s'est point renouée. La réconciliation n'a pas eu lieu et désormais l'esprit laïque et l'esprit de l'Église semblent séparés pour jamais. La substitution de l'Église à l'empire est à refaire : mais elle est aujourd'hui plus difficile à réaliser qu'au temps des empereurs romains, parce qu'en renonçant à l'esprit du catholicisme, les sociétés
modernes n'ont pas pour cela cessé d'être chrétiennes. En possession des principes de morale répandus par le christianisme, elles se sont émancipées par eux, non moins que par Tesprit de la science, qui ne leur est nullement contraire. Etranger à la hiérarchie ecclésiastique, le laïque s'est accoutumé à se passer d'elle et à faire lui-même son salut en ce monde et dans l'autre. Ainsi par un renversement des choses, c'est maintenant le prêtre qui tend à être abandonné à lui-même : s'il ne prend aucune mesure pour se rapprocher des laïques, non pour les rapprocher de lui, le jour vient où toute la société laïque lui fera défaut, désertera ses autels et le laissera officier, comme un pontife étranger, sous des voûtes sonores et désolées.
LE PRINCIPE éLECTIP.
il est clair que, si dès Torigine les paroles du Christ, que nous avons citées plus haut, avaient été appliquées dans toute leur extension, Thistoire des Églises et avec elle l'histoire du monde moderne eût été tout autre qu'elle n'a été. L'église romaine n'eût peut-être pas eu l'unité monarchique à laquelle elle s'est arrêtée ; mais les luttes qu'elle soutient ou qu'elle suscite, depuis quinze cents ans, auraient pu être évitées. En effet chacun des fidèles aurait été, non un instrument, mais un membre du corps du Christ, comme il avait été qualifié dès l'origine. Participant au choix de ses chefs spirituels, il n'eût été que rarement en désaccord avec eux, et tout désaccord eût été local et sans conséquences. Le souverain pontife, si l'on eût senti la
nécessité d'en avoir un, n'aurait point été un monarque absolu dans l'église, mais le représentant de tous les fidèles, responsable devant la chrétienté et hors d'état de jamais l'asservir. Il n'aurait eu de pouvoir temporel que celui que Ton aurait voulu lui confier; mais son autorité spirituelle eût été immense, et son prestige incomparable. Un tel état de choses eût comporté tous les progrès de l'esprit humain, dans les lettres, dans les sciences et dans les arts ; le conflit, la lutte profonde à laquelle l'église se voit succomber aujourd'hui, eût été impossible et un long avenir s'étendrait encore devant elle.
Cette utopie ne s'est point réalisée ; l'église latine a poursuivi et poursuit encore l'application du principe contraire ; elle ne paraît pas môme s'apercevoir qu'il est épuisé et que l'esprit moderne suit précisément la marche opposée. Chez elle l'autorité descend et ne remonté pas. Dans les constitutions modernes elle remonte et, si elle redescend ensuite, c'est sous la condition de la responsabilité. Le premier système engendre le droit divin et la théocratie, dans lesquels les peuples sont des sujets, d'autant plus louables qu'ils obéissent mieux à l'ordre d'en haut. Dans l'autre la voix du peuple est celle de Dieu môme, en tant qu'il est présent en
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chacun de nous; le droit que la raison nous confère, nous le déléguons à des personnes chargées par nous de définir les lois et d'en assurer l'exécution. La loi est la maîtresse, et, comme elle procède de nous-mêmes, nous ne pouvons jamais être asservis par elle.
Tel est, sous une de ses formes, le conflit dont souffre aujourd'hui le monde occidental. Comme la volonté de tou^est plus forte que la volonté d'un seul ou de quelques-uns, il n'est pas douteux que le problème se résoudra par la disparition du premier de ces deux systèmes, déjà presque éliminé de la politique, et que, si l'église] persiste à le vouloir maintenir, elle disparaîtra avec lui, comme, avec l'empire romain, ont disparu les sacerdoces anciens.
Nous devons maintenant e^^aminer la situation du prêtre catholique à Theure où nous écrivons. Elle n'a pas toujours été la même à toutes les époques de l'histoire; elle pourra se modifier, encore et subir même de véritables révolutions, car elle n'est pas ce qu'elle devrait être. La séparation du clergé et des laïques d'une part, de l'autre la constitution théocratique de l'église ont forcé^de bonne heure les souverains à prendre vis-à-vis de celle-ci des mesures de précaution, qui les ont protégés contre ses empiétements. Parmi ces mesures, il en est qui sont de justes revendications ; d'autres atteignent la conscience même et l'indépendance de la foi ; les unes et les autres mettent en partie le prêtre sous la main du pouvoir civil. Gomme il est
. en même temps subordonné à son évêque, qui Test au souverain pontife, le prêtre est, en vertu de son vœu, l'agent soumis ou l'instrument fragile d'un autre pouvoir en antagonisme avec le premier.
Les droits de l'État sur le prêtre sont inscrits dans les concordats; les prétentions des évêques et du pape ont été déclarées pour la dernière fois le 8 décembre 1864 dans l'écrit pontifical connu sous le nom de Syllxbus et dans Y encyclique dont il était accompagné. Six ans après, le 18 juillet 1870, le concile réuni à Rome dans l'égliâe métropolitaine de Saint-Pierre, déclara le pape infaillible, et cette déclaration transforma le Syllabus en une sorte de loi fondamentale, obligatoire pour toute l'église romaine. Aujourd'hui, nul n'est bon catholique s'il n'admet, dans toute son étendue, la doctrine contenue dans le rescrit papal; le prêtre est dans la stricte obligation, non-seulement de l'admettre et de s'y conformer, mais môme de l'enseigner et de la défendre jusque dans ses dernières conséquences. Mais, d'un autre côté, la Déclaration des droits de rhomme, qui est le fondement de la civilisation moderne, et les concordats, qui ont assuré à l'État des droits dont il ne s'est point dépouillé, contiennent des formules en contradiction avec celles du Syllabus ; ces formules obligent le prêtre, en face de la
société laïque, pour laquelle il exerce son ministère. 11 est donc mis, par les deux principes opposés dont il a été parlé tout à Theure, dans une situation fausse et dans une véritable impossibilité : car, s'il obéit à son chef ecclésiastique, il viole la loi de son pays et tombe sous le coup de la justice ; s'il se conforme à la justice et à la loi, il viole ses vœux d'obéissance et devient dans l'église un révolté.
Aussi avons-nous lieu de penser que la plupart des jeunes hommes qui, dès l'adolescence» se préparent à la prêtrise et qui persévèrent, n'ont qu'une idée vague de la situation qui les attend. Quelquesuns, sans doute, entrent dans les ordres pour échapper à certaines charges de la société ; mais peut-on douter que la plupart n'y soient attirés par le sentiment religieux et par la beauté qu'ils attribuent à cette mission. Or c'est seulement quand il faut agir et remplir cette mission périlleuse, qu'ils sentent dans quelle alternative poignante ils se sont eux-mêmes placés.
On ^e prépare spontanément à la prêtrise, mais on ne devient prêtre, que par le choix de l'évêque, La plupart des adolescents qui peuplent nos séminaires sont des enfants du peuple, dont beaucoup sont nés dans les villages et ont été séduits par le rôle du curé et par l'importance que lui donne son
ministère. Le curé qui officie est, comme le personnage de la scène antique, élevé d'un degré audessus du commun des hommes, et mis dans une sorte d'atmosphère idéale, où un éclat surhumain Tenvironne. Quand il paraît dans les fêtes, un pouvoir mystérieux reluit dans sa personne et semble révéler en lui un organe de la divinité. Les filles admirent et restent confondues; Tâme des jeunes garçons se remplit de désirs, à la pensée qu'il est possible à tout homme d'atteindre à cet état supérieur. On déclare sa vocation;. on apprend les éléments de la langue de l'église, on entre au petit séminaire, et, si l'on en est capable, au grand.
Je n'ai à faire ici ni la critique ni l'éloge de l'enseignement qu'on y reçoil, je dois dire cependant que le Syllabus en est maintenant la base dans tous les séminaires catholiques^ et je sais des livres mis entre les mains des élèves dans tous nos collèges, qui sont interdits, comme dangereux, dans les grands séminaires* Il n'y a ni à s'en étonner, ni à s'en plaindre. C'est la conséquence nécessaire delà séparation des laïques et du clergé. Il est évident que le premier soin de ceux qui président à rinstruction du prêtre futur doit être de le soustraire à toutes les idées mondaines, c'est-à-dire contraires à ce que l'autorité épiscopale exigera de
lui dans Tavenir. Les séminaires sont des espèces de couvents temporaires, où l'élève passe trois années, se préparant à recevoir les ordres. Ils doivent leur esprit monacal à leur origine; saint Augustin, qui fonda les premiers, les conçut comme des monastères et leur en donna môme le nom.
Cet évêque, comme nous Tavons déjà observé, fut aussi le premier. qui força les prêtres à vivre en communauté. Il connaissait, par une expérience de neuf ans, les dangers que couraient les jeunes hommes dans la vie dissipée des villes, que le christianisme était loin d'avoir transformée. Il sentait aussi que le monde barbare ne tarderait pas à mettre le clergé latin dans une situation nouvelle, où il ne pourrait se maintenir qu'en s'isolant.
Une sorte d*ascétisme s'introduisit dans l'éducation des jeunes ecclésiastiques; il -y eut certainement des défaillances à plusieurs époques, où la vie du prêtre était devenue bien mondaine. La réforme générale de l'Église, opérée au seizième siècle par le concile de Trente, créa définitivement les séminaires; quelques années après, une ordonnance royale obligeait chaque évêgue de France à en ériger un pour son diocèse. Dans les contrées plus méridionales de l'Europe, les écoles abbatiales continuèrent de remplir le rôle que jouaient chez nous
les séminaires. Ces écoles étaient annexées à des couvents et mises sous l'autorité de Tabbé. Elles ne se confondaient point avec les universités, où renseignement était généralement donné par des clercs, mais qui étaient surtout fréquentées par dé Jeunes laïques. L'esprit monacal n'existait chez ces derniers que dans une faible mesure, tandis qu'il régnait dans les écoles abbatiales et dans les séminaires. Les révolutions que l'Europe a subies depuis trois siècles, ne l'en ont point banni : comment en pourrait-il être autrement, puisque le jeune homme qui se destine à la prêtrise sait qu'il devra prononcer un vœu dis célibat et de chasteté, qu'il renoncera aux affections les plus puissantes de la nature humaine et qu'il sera assailli par toutes les tentations ? Il est donc nécessaire qu'il soit préparé de longue main à subir ces assauts.
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