L*ÉVÉQUE ET LE PAPE
prendre pour argument l'autorité du pape, et ainsi Taccusation remonte jusqu'au souverain pontife.
C'est donc encore le Syllabus et l'encyclique de 1864 qui nous font connaître la tâche imposée désormais aux évoques, tâche à laquelle ils ne peuvent en aucune façon se soustraire. Leur devoir est de défendre contre le pouvoir laïque ce qu'ils appellent la liberté de l'Église, ses prérogatives et celle du souverain pontife ; de travailler pour cela au rétablissement du pouvoir temporel, amoindri par les arrêts des souverains et par les concordats et finalement détruit par les Italiens. Mais comme, sans le secours des souverains, qui dams une grande partie de l'Europe sont aujourd'hui, non des rois, mais des peuples, l'Église est impuissante, les évoques ont pour devoir de gagner les suffrages de ces souverains, soit par des raisonnements, soit par des promesses, soit par des actes. Ils ont donc à lutter contre l'opinion libérale, qui leur est hostile, à la convertir, s'ils le peuvent, à la dompter, s'il le faut*
La propagande est un des procédés nécessaires dont ils disposent; elle s'exerce comme elle s'exerçait sous les premiers empereurs romains; par là, ils espèrent gagner des suffrages. L'autre procédé consiste à se rendre favorables les gouvernements, palace que ceux-ci ont une action directe, immédiate
et légale sur les populations. Si les gouvernemenls leur sont contraires, les évoques doivent {SylLy 28) s'aflFranchir de la permission des gouvernements, passer outre à Texécution des ordres de Rome, ne pas demander d'exequatur et dédaigner Y appel comme d'abus (41), réclamer l'intervention de l'Église dans renseignement, combattre tout système d'éducation qui ne serait pas catholique (48), entretenir, malgré les concordats, des relations indépendantes soit entre eux, soit avec le pontife romain (49), enfin présenter comme des modèles à suivre ceux des pays catholiques, s'il en e§t; où les étrangers ne jouissent pas du libre exercice de leurs cultes respectifs (78) et parlàfaire prévaloir l'intolérance. Voilà, tels que lé Syllabm les définit, les principes qui doivent guider dans leur conduite tous les . évêques de la catholicité. Ils sont en eux-mêmes très-simples et rendent faciles les relations de l'épiscopat avec son chef suprême qui est à la fois irresponsable, infaillible et absolu. Nous n'avons besoin d'aucun développement pour montrer combien ces théories sont loin de ce qu'admettent les pays civilisés, et combien profonde est devenue la séparation, creusée par la force des choses, entre le clergé latin et les peuples que sa fonction était d'évarigéliser.
l'infaillibilité.
Pie IX a défini lui-môme,- comme il l'entendait, son pouvoir, sa situation dans le monde catholique, ses doctrines, ses volontés et ses espérances, dans les lettres écrites par lui depuis le commencement de son pontificat, confirmées par sa circulaire* du 8 décembre 1864, et résumées dans le Syllabus publié le même jour. Depuis cette époque, il n'a point changé d'idées; il a, au contraire, reproduit ses doctrines dans une foule de circonstances; il a essayé en toute occasion de les faire prévaloir ; de sorte que peu de souverains dans l'histoire ont montré une politique aussi constante que la sienne. Le concile de Rome, qui, le Ï8 juillet 1870, déclara le pape infaillible, fit du Syllabus un acte sur lequel il n'y avait plus à revenir, à moins que le sou-
verain pontife n'en prît lui-môtne Tinitiative. La déclaration du concile est valable pour les papes futurs, comme elle l'a été pour Mastaï Ferretti, qui vient de mourir. Si son successeur, Léon XlIIPecci, accepte Tinfaillibilité qui a été décernée au pontife en général, aucun concile ne pourra la lui retirer, sans causer dans l'Église un ébranlement formidable.
Ainsi, par l'acte de 1870, Tépiscopat a livré le monde catholique à un pouvoir tellement absolu, que le clergé n'aura désormais aucun moyen de s'en affranchir, ni même de le modérer.
Quant aux laïques, leur situation vis-à-vis de ce pouvoir dont l'histoire n'offrait pas d'exemple, ne présente aucune difficulté. Gomme ils n'ont point participé à son érection et que le gouvernement de rÉglise s'exerce en dehors d'eux, ils n'en dépendent que s'ils le veulent bien, et il leur suffit, pour s'y soustraire, de passer outre, sans prendre garde à son existence. 11 est vrai que dans ce cas on est frappé d'anathème par des déclarations pontificales que chacun peut connaître; mais du moment que vous n'admettez pas un arrêt d'un concile, l'anathème vous a déjà frappés. Ce'n'est pas un des effets les moins curieux de la séparation primitive du clergé et des laïques, que l'autorité pontificale et la
L INFAILLIBILITE. 173
liberté du laïque atteignant simultanément leur point culminant. Gomme il est bien certain que pas une personne sur cent, peut-être sur mille, n'accepte le dogme nouveau, et puisqu'en le reçoussant on est frappé d*anàthème, on peut dire que presque tous les laïques se trouvent de droit mis hors de Torthodoxie catholique et que Tacte de 1870 a porté à l'Église le coup le plus rude qu'elle pût recevoir. C'est vainement que, pat* la circulaire de 1864, le pape appelait au secours delà papauté tous les fidèles ; un grand nombre de ceux qui auraient pu lui venir en aide lui sont devenus indifférents ou se sont tournés contre elle, du moment qu'elle a été déclarée supérieure à l'humanité.
Que telle fût bien la pensée des évoques à cette époque où le clergé achevait de rompre avec les laïques, c'est ce que démontre amplement ce que l'on a connu des discussions du concile ; c'est ce qui a été confirmé par les actes et les déclarations qui, depuis lors, se sont "succédé sans interruption : car peu de souverains ont fait du « glaive de la parole » un aussi fréquent usage que Pie IX. Le clergé romain qui entourait le pape accueillit avec une joie extrême et des espérances prochaines le décret du concile; on en tira alor,s un tableau symbolique, en quelque sorte officiel, dont la reproduction se
17/i LE CATHOLICISME CONTEMPORAIN.
vendait an Borgo et dont nous avons une photographie estampillée : sur un piédestal, portant les mots Pelra Christi^ Pie IX est assis, couvert de ses vêtements pontificaux et coiffé de la tiare ; au-dessus de sa tête, la colombe répand sur lui les rayons de TEsprit-Saint ; plus haut, dans les nuages et la lumière, est le Père étemel, ayant à sa gauche saint Pierre et à sa droite la Vierge Marie, couronnée d'étoiles et portée sur le croissant de la lune ; autour du piédestal, sont cinq femmes, cinq reines en adoration, figurant les cinq parties du monde. Dans cette glorification du pontife romain, il ne manque qu'une personne, la seconde de la Trinité, le Christ; mais il n'est absent qu'en apparence, puisque le pape l'a remplacé.'
Ce pontife, si huipble au temps des empereurs romains, qui plus tard dirigea des armées, fut roi suzerain en Europe, puis vit les rois et les peuples prendre contre son excessive puissance des mesures préservatrices, quelquefois rigoureuses; ce pontife a eu finalement la même destinée que celui des Bouddhistes de l'Asie centrale : il, est devenu un personnage surhumain, une sorte de divinité, devant laquelle toutes les nations de la terre viennent se prosterner et brûler de l'encens.