SES MOYENS D'ACTION
La situation présente de l'église catholique est due -principalement à la séparation des laïques et des clercs, opérée dès l'origine du christianisme. Le clergé considère cette division comme de droit divin et se fonde pour cela sur ces paroles métaphoriques de Jésus : « Faites paître mes agneaux, faites paître toes brebis » . Or> aj ou te*t-on , ce ne sont pas les brebis qui choisissent leur pasteur, le pasteur est leur supérieur naturel et a le droit de les conduire où il Veut et comme il veut* Quelle que soit la justesse de cette interprétation et la solidité du fondement sur lequel les docteurs se sont appUyés, nous voyons
qu^en fait le clergé romain s'est de plus en plus séparé du reste des chrétiens et les a désintéressés des choses de l'église. Par cet isolement excessif, il a nui non-seulement à Téglise de Rome, mais au christianisme môme, avec lequel il a toujours affecté de la confondre. Il est difficile aux laïques de distinguer une religion de Téglise qui la représente et de concevoir la foi, le culta même, comme indépendants des ministres qui en ont la garde. L'habitude empêche de faire cette distinction, que les prêtres aussi repoussent. La confusion que Ton fait entre la religion et Téglise, entre le christianisme, qui est une doctrine, et le catholicisme, qui est un système théocratique, a pour effet que Ton attribue à Tun lés fautes de l'autre ert qu'on charge le dogme des vices du système. Par là, les fidèles sont entraînés à la révolte et on les voit se détacher successivement d'une croyance, d'où Ton tire des conséquences qu'ils ne peuvent accepter.
Quand on compare l'état des croyances aux diverses époques de notre histoire, on est étonné de l'affaiblissement rapide qu'elles ont subi depuis un siècle et demi ou deux siècles. Au temps de Louis XIV, un acte comme la révocation de Tédit de Nantes était possible;. il était approuvé du plus grand nombre; une victime était encore brûlée
viye, pour, de prétendus actes de magie antireligieuse, en 1699, sur une place publique de Bayeux. Le siècle suivant vit la fin des Jansénistes et la condamnation de Calas. Mais déjà celle-ci rencontrait la désapprobation populaire ; et les philosophes obtinrent que Calas fût réhabilité,
La Révolution française, prise à ses commencements, c'est-à-dire avant que la lutte eût soulevé les passions et suscité la violence dans tous les partis, montra combien les esprits s'étaient éloignés du catholicisme. Dès 1790, il était devenu possible de faire subir au clergé latin une transformation totale. Quand on promulgua la constitution civile du clergé, celui-ci se divisa; une partie des prêtres Taccueillit, les autres la repoussèrent; une grande partie du peuple y voyait une réforme nécessaire et un moyen de sauver la religion, que le clergé du dix-huitième siècle et les ordres monastiques avaient compromise.
Quelques années après, un de ces mouvements de réaction qu'engendrent toutes les choses excessives ramena Tancien clergé; le premier consul crut avoir pris des mesures suffisantes contre l'église romaine, en signant le Concordat et en promulguant les fameux articles organiques. Mais déjà le clergé. se sentait assez fort pour ne les pas
reconnaître, et bientôt la Restauration rétablissait la plupart des anciens abus.
Si Ton suit dans Thistoire de notre siècle, non la série des actes des gouvernements, qui ont été souvent en opposition avec Tesprit publie, mais la marcke des idées, on s'aperçoit que la tolérance a passé dans les mœurs, à mesure que Taltachement à réglise a diminué et que Tune, a été précisément en proportion inverse de l'autre. V£ssai sur FindifférenceàQ M. de Lamennais fit encore quelque bruit dans son temps, sans ramener à la foi les âmes qui s'en écartaient. Aujourd'hui les facilités qui sont données à l'église datis les États catholiques, l'extrême tolérance- gu'on lui montre, le sommeil de la loi à son égard et les privilèges qu'on lui laisse, prouvent moins un retour vers elle que le peu d'importance et d'efficacité qu'on lui attribue. La destruction du pouvoir temporel dupape^ conséquence de la conquête de Rome, n'a excité dans le peuple ciatholique, ni colère, ni désapprobation, elle n'a mécontenté qu'un parti, dont la politique s'est depuis longtemps alliée à celle de l'église. On se tromperait aussi en croyant voir une recrudescence de la foi dans la réparation des édiHces du culte ou l'érection de temples nouveaux : l'amour de l'art, le goût de l'histoire, les progrès de l'édilité
rendent compte de ces mesures, prises le plus souvent par des administrateurs qui n'ont pas la foi des temps passés. Enfin, un des signes les plus clairs de l'affaiblissement des croyances est dans. la fréquentation décroissante des églises et des confessionaux, et dans ce fait, que le sexe viril s'écarte de plus en plus des offices et des sacrements. Cette décadence est visible surtout dans les villes : en France, elle gagne même les campagnes, principalement dans les provinces de l'Est, où Tipslruction est plus avancée que dans les antres.
L'église romaine connaît mieux que nous dans quelle mesure le peuple des laïques l'abandonne. Elle a des moyens qui nous manquent de constater ce délaissement progressif, de savoir par quelle classe de personnes il a commencé, et comment les autres ont suivi. Il lui est facile de dresser à cet égard des statistiques, et de découvrir, par les inductions les mieux fondées, les causes sociales qui concourent à ce résultat. Ces causes une fois connues, elle peut, non les empêcher, car plusieurs d'entre elles lui échappent et l'ont déjà débordée, mais les contrarier et en retarder les effets. Nous avotls toutes sortes de raisons de croire que l'église se livre depuis longtemps à ces observations, (JU'élle recueille les faits, qu'elle eti cherche l'ori-
gine, qu'elle en a tiré certaines règles de conduite et une sorte de politique pratique.
En effet, c'est son existence qui est en jeu. Si l'abandon des laïques se continue, elle sent fort bien qu'elle périra d'une sorte d'anémie. Qu'est-ce qu'une église sans laïques? C'est une administration sans administrés, un cadre d'officiers sans soldats. Si les laïques manquaient au clergé, Celui-ci n'aurait plus de raison d'être, et succomberait à son inutilité. Il faut donc que l'église emploie les moyens les plus efficaces pour retenir le « monde » , qu'elle censure et sans lequel elle ne saurait vivre. Il faut qu'elle agisse sur le peuple par les voies qui lui sont ouvertes depuis Constantin, et par d'autres que la civilisation moderne lui ouvre. Les grands surtout, c'est-à-dire les riches, les nobles et les chefs de tout ordre et de tout degré, doivent être l'objet de ses constants efforts ; chacun d'eux exerce sur une partie du peuple, quelquefois sur le peuple entier, une action personnelle, qu'elle a besoin de tourner à son profit.
Enfin il y a, dans les sociétés modernes, des forces qui lui sont hostiles ou qui poussent les hommes à l'indifférence. Ces forces étaient en décadence au temps des empereurs romains ; l'Église les a néanmoins combattues et vaincues. Elles ont
pour ainsi dire sommeillé au moyen âge, et ont laissé réglise maîtresse des âmes pendant un millier d'années. Mais dans les temps modernes, elles se sont réveillées avec une vie nouvelle, et tendent à donner à notre civilisation un caractère étranger au catholicisme. Les moyens employés contre elles dans les premiers siècles de l'Église n'auraient que peu d'efficacité aujourd'hui ; l'Église est donc amenée, si elle veut vivre, à en chercher de plus sûrs, et c'est à cette civilisation qu'elle les emprunte. C'est ainsi qu'un peuple, en inventant de nouvelles armes de guerre,, force tous les autres peuples à changer les leurs et à adopter les siennes. Nous allons exposer les principaux moyens d'action, soit anciens, soit nouveaux, dont l'église catholique dispose et qu'elle emploie, pour se maintenir malgré les forces hostiles de la civilisation moderne.