‹ Le catholicisme contemporainChapitre 54 sur 94 · LE DRAME : L ENFANT · texte numérisé non relu

LE DRAME : L ENFANT

Malgré l'affaiblissement de la foi dans les pays catholiques, Tensemble des doctrines qui en sont l'objet est encore le plus puissant moyen d'action que possède l'église. Entre les dogmes latins et les dogmes grecs ou orthodoxes, la différence est petite: la métaphysique chrétienne est presque la même dans les deux communions. Mais l'église romaine a su, mieux que les églises d'Orient, envelopper la vie entière" du fidèle dans le réseau de la foi. Elle a fait de Texistence présente et future de chacun de nous un véritable drame, qui se déroule en actes successifs et aboutit à un dénouement iné*^ vitable. Ce drame nous saisit à notre naissance, et sans que nous le sachions ; quand nous avons atteint l'âge de penser par nous-mêmes, nous nous

LE drame: L enfant. 217

apercevons que nous sommes engagés dans une action tragique, d'oii il nous est très-difficila de sortir, parce qu'une scène en amène une autre et que notre rôle est étroitement lié à celui des hommes qui y sont engagés avec nous.

Les Grecs ont conservé le baptême par immersion, qui paraît si singulier aux Occidentaux. Les Latins en ont réduit les rites à leur expression la plus simple, comprenant que des cérémonies compliquées etdémonstratives n'ont aucune vertu sur le petit enfant et sont inutiles aux parents, puisque ceux-ci ne le font baptiser que parce qu'ils ont la foi. Mais l'église latine prend .soin que les pères, que les mères et ceux qui les ont représentés au baptême, élèvent le petit enfant dans des sentiments catholiques, et l'accoutument aux choses de la religion. Vient l'âge de raison : l'enfant commence à discerner le bien du mal, et a quelque sentiment des devoirs que sa religion impose.

Alors il est conduit au catéchisme ; là on lui donne une définition de Dieu ; on lui fait connaître les mystères qui sont articles de foi, la trinité divine, l'incarnation du Fils et la divinité de Jésus, le péché d'Eve et d'Adam, la damnation du genre humain, l'état de dégradation d'où la grâce du baptême nous retire. On lui montre qu'il était lui-

même, en naissant, un de ces malheureux condamnés ; qu'une faveur toute gratuite Fa racheté ; mais qu'il n'en jouira, que s'il reste fidèle à la grâce. Puis on lui enseigne les commandements de Dieu et de l'Église. Toutes ces choses lui sont transmises au moyen de formules et de définitions, qu'il apprend par cœur et qui forment un corps de doctrine compacte et puissamment organisé. Quand il les sait et qu'il les tient pour des vérités absolues, il est admis à la confession générale des fautes commises par lui depuis sa naissance ; il en est lavé par la pénitence, et il vient participer au banquet sacré, où la communion l'identifie, dans son corps et dans son âme, avec son créateur. C'est le premier acte du drame de la vie catholique.

L'église romaine, surtout en France, a su tirer de l'Eucharistie un moyen d'action d'une extrême puissance. L'enfant grec communie quelques jours après sa naissance ; il n'est point confirmé ; avec le baptême, il a déjà reçu le myre, qui répond à l'extrème-onction des Latins^ En accumulant ces sacrements sur une frêle créature, qui n'a aucunement conscience de ce qui lui est fait, l'église grecque s'est privée d'un moyen d'influence que le Clergé latin utilise merveilleusement. La splendeur qu'il donne aux premières communions éblouit les

LE drame: l'enfant. Î19

sens et attendrit les assistants, comme, dans les représentations théâtrales, le décor ajoute à l'intérêt de Taction. Mais ce n'est là qu'une mise en scène ; c'est dans le cœur même dés enfants que le drame véritable s'accomplit.

Entre dix et douze ans, le jeune catholique reçoit pour la première fois l'Eucharistie ; à cet âge, son esprit s'éveille, son imagination travaille ; la nature est pour lui une source inépuisable de problèmes ; il entrevoit les forces qui agissent en elle ; l'ordre et l'harmonie des choses le frappent et l'enchantent ; il se sent vivre avec elles, et il devient à lui-même le plus étrange et le plus impénétrable des mystères.

A ce moment, le prêtre catholique se présente avec une solution toute faite, où toutes les questions sont élucidées, où la voie de la vie est tracée d'avance à celui qui aura la foi. Le catéchisme, les instructions,lesprôches, les retraites, la confession, la pénitence et enfin la participation au banquet sacré, opèrent dans le jeune néophyte une sorte de révélation. Ce Dieu, qui pénètre en lui corporellement avec la première hostie, l'enlève à lui-même et le transfigure ; un mysticisme profond l'emporte dans les plus étonnantes régions ; les uns sont pénétrés d'une terreur pieuse, à la pensée que quel-

que péché oublié charge peut-être encore leur conscience; d'autres cueillent déjà les fruits de pureté, que les ardeurs de la foi font mûrir pour eux, et goûtent par avance les joies du paradis. Il en est qui voudraient mourir sur l'heure pour s'envoler avec les anges. J'en ai le souvenir encore présent et le lecteur me permettra de le rappeler ici. Quand je fis ma première communion dans la petite ville de Normandie oîi j'étais né, .j'avais pour compagne habituelle une pelite fille du voisinage qui la faisait le même jour. Après la messe, qù nous venions de recevoir pour la première fois notre créateur, nous nous retirâmes ensemble dans le jardin de mon père, et là nous eûmes une de ces conversations mystiques dont celle de saint Augustin et de sa mère Monique est restée le modèle. Nous avions dix ans et nous concluions que, dans l'état de grâce où nous étions en ce moment, identifiés par la sainte Eucharistie avec notre Sauveur, le plus grand bonheur pour nous serait de quitter la terre à l'instant.

Le jour dé la première communion marque pour le catholique une des péripéties du drame de la Vie. A partir de ce jour, l'Église est pour lui une mère, qui lui a donné la seconde naissance et à laquelle il s'attache pur tous les liens de l'amour fî-

LE drame: L enfant. 221

liai : c*est ce que marquent le renouvellement des vœux du baptême et la confirmation, qu'il reçoit des mains de Tévêque.

Pendant les années qui suivent et qui, de la première communion au mariage, forment la seconde période de la vie, l'église n'abandonne point ceux qu'elle a régénérés. Au bout d'une année, elle renouvelle pour eux la communion solennelle.

Fréquemment ensuite, elle les appelle aux sacrements qu'elle leur a déjà conférés ; elle les leur impose, comme un commandement qu'ils ne peuvent enfreindre sans péché. Par là elle entretient l'ardeur de la foi, et autant qu'il est en elle, préserve ces âmes jeunes et tendres de la contagion du siècle, Depuis quelques années, Téglise, sentant de quels périls leur foi est environnée, a introduit l'usage du a catéchisme de persévérance ». Le catéchisme est une suite de formules, que l'on apprend par cœur et. qui doivent rester dans l'esprit, comme base de la foi catholique. Elles sont coordonnées entre elles etforment un ensemble logique, duquel on n'en peut retrancher aucune sans que l'édifice s'ébranle. (Testa la fois la force et la faiblesse de la doctrine romaine ; elle ofTre un dogme métaphysique, un système de morale et une institution théocratique, liés entre eux comme le sont

dans rinde la religion brahmanique et le système des castes. Elle a donc besoin, pour se maintenir, de se défendre sans cesse contre les opinions du dehors. La période de la vie qui s'écoule entre la première communion et le mariage est peut-être la plus exposée au péril. Car c'est celle où l'instruction scientifique s'acquiert, et où la nécessité de se faire une carrière fait passer les esprits du mysticisme enfantin aux réalités de la vie. C'est cela même que l'église désigne par le mot « matéria- Usme », et c'est pour y soustraire la jeunesse de l'un et de l'autre -sexe, qu'elle a introduit le catéchisme de persévérance. Il y a des villes, entre autres celle de Paris, où un assez grand nombre de filles participent à ces exercices, et quelquesunes les suivent jusqu'au jour où «lies se marient. Les garçons n'ont pas les mêmes loisirs et la foi s'éteint plus vite en eux.

Page 1