‹ Le catholicisme contemporainChapitre 79 sur 94 · L EMPIRE, LE COMMUNISME · texte numérisé non relu

L EMPIRE, LE COMMUNISME

mité et non la monarchie, qui s'accorde avec la politique romaine.

En France, fait digne de remarque, les plus redoutables adversaires des Bourbons sont lesBonapartes. Car ceux-ci, comme Napoléon I" Ta prouvé, pourraient agir de concert avec le catholicisme. Cet empereur ne s'est brouillé avec TÉglise que par son esprit de domination, par. son projet aventureux de constituer en France un empire romain et de faire de la religion un organe de sa politique : comme les rois, à Reims, s^engageaient à expulser les hérétiques, de même Napoléon voulait, en 1806, que Pie VII expulsât des états pontificaux les Sardes, les Anglais, les Suédois et les Russes. Napoléon III n'ignoitait pas que le projet de son prédécesseur avait été chimérique. Malgré son origine révolutionnaire, il fit pour se mettre d'accord avec l'Église de grands efforts, auxquels l'Église ne fut pas insensible et que favorisait le cléricalisme de sa femme. Si le régime impérial avait pu durer sans déchaîner les plus grands maux sur la société française, peut-être rÉglise en serait-elle devenue l'auxiliaire. Mais cette alliance ne put s'accomplir, parceque la forme môme du gouvernement d'alors n'était plus acceptée chez nous. L'Église comprît qu'une telle alliance l'exposait elle-même aux der-

iiiers revers et elle se rattacha définitivement à l'héritier des Bourbons. Lorsque dans ces derniers temps elle a paru faire cause commune avec les partisans des Bonapartes, aucun homme vraiment po*. litique n'a été le jouet de cette illusion: on a compris que ce parti n'était pour TÉglise qu'un marchepied, dont elle voulait se servir pour replacer sur le trône le roi légitime.

Ce n'est donc pas l'empire qui répugne à l'Église : c'est, si l'on peut parler ainsi, la manière de s'en servir. Il y a empire et empire. Quand les empereurs sont le produit de l'élection ou sont élevés au trône par -des conjurations militaires, la théocratie ne peut s'accommoder d'un tel régime, parce qu'il ne lui offre aucune garantie. L'esprit des armées varie selon les. temps et les lieux. Dans les beauxjours de l'empire byzantin, les régiments d'Asie étaient libéraux et hostiles à l'esprit monacal, les régiments d'Europe en étaient imbus; les empereurs iconoclastes, c'est-à-dire libéraux, vinrent tous d'Asie; les deux impératrices qui opérèrent la réaction, Irène et Théodora, étaient athé- niennes. Pourtant, même au plus fort de la réforme, l'église d'Orient put vivre en assez bons termes avec l'empire, par ce que cette église n'était pas constituée en théocratie, comme celle de Rome,

. I*EMPIRE, LE GOVHUNISHE. 307

Quant au communisme, il n'est pas en contradiction avec la monarchie, puisque Tun et l'autre tendent àabsorberrindividu. Un roi pourrait ôtrele chef d'une vaste association communiste, et par conséquent s'entendre avec la théocratie. Le communisme civil a été violemment combattu par le gouvernement de Louis-Philippe, qui n'était pas un roi légitime. En revanche plus d'une idée communiste a été favori- ' sée par le second empire, qui en outre a laissé se produire un étonnant débordement des ordres religieux. Dans VAsie centrale, il y a des villes entières composées de vîAdrûw, c'est-à-dire de couvents bouddhiques, dont le communisme est la base; leurs supérieurs reconnaissent l'autorité du lama, qui est un bouddha vivant, quelque chose de plus qu'un vicaire de Çàkya-mouni. Toute une contrée pourrait être organisée de cette façon ; son supérieur général serait une sorte de monarque sous l'autorité spirituelle et même temporelle d'un lama, Au huitième siècle, avant la réforme dès iconoclastes, l'empire byzantin avait presque atteint cette extrémité, d'où Léon IlIVIsaurien vintTarracher. Pourquoi, au siècle dernier, le Portugal y a-t-il échappé ? Pourquoi, aujourd'hui, la Belgique y échappera-telle? Uniquement parceque l'esprit moderne est en opposition directe avec le communisme et la théo-

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cratie, et parce que, en tout pays, le salut peut venir du dehors quand il ne vient pas du dedans. Si le mal devenait assez grand et qu'un roi d'origine civile sentit le pouvoir royal menacé dans son existence ou dans son essence, il ferait peut être vainement appel à ses su ets, que Tesprit monacal aurait envahis; un monarque communiste lui serait substitué par une révolution théocratique. Mais TEiirope ne tolérerait probablement pas cette invasion d'un principe qu'elle répudie ; il se produirait des interventions armées pour y mettre un terme.

11 n'y a donc pas de contradiction absolue entre le communisme et la monarchie: quand le premier se présente sous les dehors de la religion et qu'il est d'institution ecclésiastique, quand d'autre part le monarque est à la fois légitime, sacré et soumis au chef suprême de la théocratie, vicaire de Dieu, l'accord s'établit de lui-même. Le roi n'est plus qu'un ministre du souverain pontife et la société tout entière s'achemine, non vers la civilisation, mais vers la sainteté.

LA DEMOCRATIE, LA Cl VÎLI8A tlON.

Toutes les formes de gouvernement se Ramènent à deux classes t celles où le principe de Tau^ torité réside dans un monarque, celles où Il réside dans les citoyens. Quand le monarque est en même temps pontife et que le chef invisible de la société est un dieu, c'est une théocratie. Quand le monarque n'e&t pas pon^ tife, mais qu'il fait ou peut faire partie d'une série sacrée par le pontife ^ il est roi légitime. Ce roi prend le titre d'empereur, qtiànd son gouvernement a un (Caractère mililaire et l'empereur peut être légitime. Là rbyàuté est dite tempérée et le gouvernement est mixte, quand le monarque procède de Téleclion ; s'il obtient d'être sacré, le tempérament disparaît et le pouvoir royal s'achemine vers la légitimité.

310 LE CATHOLIt:iSME CONTEMPORAIN.

Les oligarchies se rattachent à la seconde classe. Quand elles sont pures^ comme le fut un moment celle de Rome après l'expulsion des rois, elles ne comportent aucun élément populaire et remettent Texercice du pouvoir entre les mains de deux ou de plusieurs agents. La nation tout entière se partage alors en patriciens et plébéiens ; les premiers commandent, les seconds obéissent. Mais le plus souvent les oligarchies sont tempérées parleur mélange avec la monarchie ou par l'accession d'un élément populaire, souvent par l'un et l'autre à la fois. Le gouvernement de Juillet était oligarchique puisque la France avait une chambre héréditaire et une autre que nommaient seulement deux cent mille électeurs ; mais il était en même temps monarchique et la chambre élue représentait en partie l'opinion populaire.

La démocratie n'est constituée que par le suffrage universel dégagé de toute entrave. Celle qui existe en France est tempérée par plusieurs institutions empruntées à d'autres systèmes. Ici le sénat est oligarchique, quoique à des degrés différents, dans les deux parties dont il se composé. Le chef de TÉtat jouit de presque toutes les prérogatives royales : pourêtreun monarque, il nelui manque, pour ainsi dire, que l'hérédité ; c'est son ori-

LA DÉMOCRATIE, LA CIVILISATION. 3lt

gine élective et la durée limitée de ses pouvoirs, qui font de lui un président de république. Si ces éléments légués à là France contemporaine par les régimes antérieurs, venaient à disparaître, elle deviendrait une démocratie pure, comme TAthènes de Périclès.

On voit que les formes de gouvernement se rangent en une série continue, dans laquelle il y en a de pures, placées de distance en distance, comme les nœuds sur la tige d'une plante. Des formes mixtes ou tempérées sont dans les intervalles et empruntent plus ou moins à celles qui les avoisinent. Aux deux extrémités sont la théocratie, dont le chef idéal est au ciel, et la démocratie, où le souverain vit et agit dans la nation même. Or il est impossible que Tautorité, c'est-à-dire la loi et le droit de Ténoncer, ait deux origines opposées. Si là loi a pour organe le vicaire du Dieu, elle s'impose de haut à tous les hommes, aucun d'eux n'a le droit de la changer, ni de s'en plaindre, ni de l'approuver ; elle est ce que Dieu la fait et le devoir des hommes est de l'exécuter en silence. Si au contraire elle émane de la nation et que la raison commune en donne l'expression obligatoire, elle revêt des caractères tout opposés : elle est perfectible, elle peut être blâmée, discutée, changée ; ce

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n'est plus seulement le droit de chaque homme de l'apprécier, et de dire ce qu'il en pense; c'est aussi son devoir, puisque le but d'une société ainsi constituée est de l'améliorer sans cesse. Ainsi la théocratie et la démocratie placent les hommes dans les deux conditions sociales les plus opposées oîi ils se puissent trouver. L'une de cçs conditions s'appelle par métaphore, la « cité de Dieu » ; l'autre, sans métaphore, la « civilisation ))« Dans la première les hommes sont des fidèles; dans la se* conde, des citoyens.

Ce n'est point blâmer une église que de la dire hostile à la civilisation, quand sa constitution théocratique lui impose cette hostilité. Le pape l'a déclaré pour l'église romaine dans le Syllabtis et nous ne voyons pas comment on pourrait le contredire. La civilisation est, par étymologie, la condition de citoyen et Ton est citoyen quand on possède dans la cité ce qui fait le gouvernement de soi«môme^ c'est-à-dire sa quote-part dans la confection des lois et dans leur exécution. Dans les petits États, comme ceux de l'antiquité grecque, les citoyens faisaient eux-mêmes la loi ; dans les grands États modernes, ils la font par le suffrage universel et le système représentatif. Dans les uns et dans les au* très, l'élection ou le sort désignent les hommes

chargés de la fonction executive. Aucun de ces éléments essentiels de la civilisation n'est compatible avec la tËéocratie, qui est la forme adoptée par réglise romaine. Ce n*est donc pas faii^ injure à celle-ci, ni être injuste à son égard, que de constater une contradiction qui est dans les principes eux-mêmes.

L'église laline a manifesté dès le commencement son éloignement pour la démocratie. Elle a d*abord accepté, par la bouche de Jésus, la légiti- , mité de Tempire, dans un moment où ^empire était représenté par un Tibère, Ensuite, elle s'est constituée en oligarchie^ en excluant les laïques et en les soumettant au clergé. Puis, à mesure que la figure du Sauveur a pris un aspect plus divin et plus lointain, Tévôque de Rome a été de plus en plus considéré par les Latins comme le chef de l'Église et le vicaire d'un Dieu. Après trois siècles, l'Église, devenue grande et puissante dans la so" ciété romaine, formait une véritable théocratie qui, de siècle en siècle, s'achemina vei's l'absolutisme et vers la souveraineté universelle. Certainement^ au temps de la plus grande puissance des papes, les idées démocratiques étaient bien rudimentaires en Occident. Mais elles commencèrent à poindre avec les communes, grandirent sous l'influence des

lettres grecques et acquirent, par le {Progrès des sciences et du bien-être, une puissance qui se trouva face à face avec la papauté.

Celle-ci pouvait-elle alors renier ses principes^ rompre avec tout son passé, comme une institution mondaine, et se trahir elle-même ? Ou bien devait-elle accepter la lutte et affirmer plus fortement encore sa divinité? Le choix ne lui a pas paru douteux. Pie IX, il est vrai, a semblé libéral pendant quelques jours ; on eût dit alors que le pape allait devenir le chef et le guide de la démocratie italienne. Quelle illusion ! Et combien ceux qui s'y abandonnèrent connaissaient mal l'essence des gouvernements et leurs contradictions inévitables! Quand le jour fut venu, ce même Pie IX fit le Syllabm et fut déclaré infaillible. Ainsi l'Église, fidèle à son principe, proclamait plus énergiquement que jamais sa propre divinité et rompait absolument avec la démocratie.

Le mot « république » ne signifie pas nécessairement démocratie; nous avons tort en France de confondre souvent ces deux expressions, tendant cinq siècles, Rome ne fut pas une démocratie et se donna pourtant à elle-même le nom de république, respublica, mot complexe dont les termes restèrent toujours séparés l'un de l'autre. Le temps que

dura cette institution mal venue fut une période de lutte entre l'oligarchie patricienne, qui avait renversé la royauté, et les plébéiens,qui réclamaient leur place dans la » chose publique ». La démocratie gagnait sans cesse du terrain, du moins en apparence. Mais elle ne put se constituer elle-même; elle se remit entre les mains de quelques hommes, puis d'un seul, et se perdit dans Témpire. De cette époque datèrent à la fois la chute de la démocratie, la décadence précipitée de la civilisation et le progrès de l'église romaine.

Le seul peuple dans l'histoire qui ait offert un type complet de la démocratie, c'est le peuple athénien. Il avait eu, lui aussi, des rois à la façon des anciens râjas de l'Indus, et de la royauté il était passé à l'aristocratie. Mais, par une série régulière de perfectionnements, il était parvenu à l'égalité des citoyens, à « l'isonomie», comme on l'appelait, c'est-à-dire à l'égalité devant la loi et à la plus grande somme de liberté donton aitjamais Joui. En une occasion solennelle, Pérîclès eut à définir le gouvernement de son pays dans un discours que Thucydide nous a conservé ; il en indiqua les caractères essentiels et le nomma « démocratie ». Cette démocratie athénienne tut, comme son orateur le proclapaa, « l'école de toute la Grèce

3l(i X.E CATHOLICISME CONTEMPORAIN,

et môme du monde entier. » Ce mot, par lequel il la désignait, était l'expression propre, puisqu'elle veut dire souveraineté du peuple. Il a été conservé depuis lors dans la langue grecque ; et les Hellènes de nos jours disent encore, en parlant de nous : la démocratie française.

Il a existé des républiques gouvernées par des rois : telle fut la république de Sparte. Le nom de res publica fut conservé à Rome, même sous l'empire, dont le chef portait seulementle titre de prince, c'est-à-dire « premier ». Napoléon fit inscrire sur les actes publics et sur les monnaies les deux expressions àla fois : républiquefrançaise. Napoléon empereur. De telles républiques ne sont incompatibles avec la théocratie que par l'élément démocratique qu'elles renferment et tournent facilement à la monarchie proprement dite. Car elles sont d'une nature hybride et la science a démontré que les hybrides tendent à retourner h l'un des deux types d'où ils sont issus. C'est ce que l'histoire aussi a démontré pour la plupat^t des constitutions politiques dites tempérées : elles ont glissé dans la monarchie, parce que la victoire est plus facile à celui qui tient le pouvoir dans ses mains qu'à ceux qui définissent les lois. Les peuples qui tiennent à l'isonomie et à la civilisation et qui redoutent la théo-

crâtie, s*atlachent donc avant tout au maintien des éléments démocratiques qu'ils possèdent et, s*il se peut, à leur développement. C'est cet attachement qui permit aux Athéniens d'atteindre à celte haute culture, qui a fait d'eux un peuple unique dans l'histoire et permis à leur grand théoricien Aristote de définir l'homme « un animal politique », c'est-à-dire « capable de civilisation a . Il est vrai de dite que les Athéniens n'avaient pas d'église, pas de clergé, mais seulement des cultes isolés et que la théocratie ne se mêlait pas à leurs institutions.

L*ÉGLÏSE ET L'ÉTAT.

11 nous est permis maintenant de déterminer d'une manière plus précise les rapports de l'Église catholique avec TÉtat laïque en général.

Dans les conditions présentes de TEurope, on n'emploie pas une expression tout à fait juste quand on dit que l'Église forme un État dans l'État, Car l'église romaine dépasse de beaucoup les limimites de chacun des États européens. En outre elle est répandue sur une grande partie de la terre; elle a des représentants dans presque tous les pays. C'est donc plutôt chaque État qui forme un État dans l'Église. Mais cela même n'est pas absolument vrai. Car en ce moment le catholicisme a son centre à Rome, mais il pourrait le transporter ailleurs; déjà il l'a eu. dans Avignon et l'on a exa-

, l'église et l'état. 319

miné, dans ces dernières années, l'opportunité qu'il pourrait y avoir à le transporter hors de l'Italie. Si le catholicisme est un État, c'est doiic un État flottant et en quelque sorte infini, comme le cercle de Pascal dont le centre est partout et dontla circonférence n'estnuUe part. C'est le propre des théocraties de pouvoir changer de capitale, parce que leur véritable centre est le trône de leur dieu, qui est au ciel; cela est moinà facile et plus périlleux pour les États laïques, qui ont la leur sur la terre.

En outre le catholicisme est représenté dans des proportions bien différentes chez les divers peuples chrétiens. Chez quelques-uns il tend à dominer l'État politique par l'importance qu'il a su y conquérir; chez d'autres, il a moins d'influence dans les affaires, quoiqu'il y soit puissant encore ^t traité avec indulgence et courtoisie ; ailleurs enfin, il est malmené par le pouvoir et, comme il dit, persécuté. En réalité il ne forme nulle part et ne formera jamais un État dans l'État, parce que, prétendant à l'universalité, il n'étendra jamais dans chaque pays qu'un de ses rameaux.

Mais si, dans la suite des temps, les États européens ou seulement les pays catholiques de I'Eut rope prenaient à s'unir et à ne former qu'un seul

État, unitaire ou fédératif, et si, dans cette profonde transformation du vieux monde, TÉglise catholique restait ce qu'elle est, alors sans aucun doute elle formerait un État dans l'État nouveau. Celui-ci serait démocratique dans son ensemble et dans quelquesunes au moins de ses parties, puisqu'elles le sont déjà et que de puissants éléments démocratiques existent dans toutes les autres. L'Église garderait la théocratie, qui est son essence et sa raison d'être. 11 y aurait ainsi dans l'agglomération européenne deux États l'un dans l'autre, deux principes contradictoires et une cause permanente de conflits et de désordre.

Cette hypothèse n'est pas absolument chimérique. Il peut se rencontrer un concours d'événements qui pousse, qui force les nations dites catholiques à se concentrer, pour opposer une force de résistance efficace à un antagoniste agissant du dehors. On n'a pas forgé sans quelques raisons les mots barbares, mais significatifs de « panslavisme » et de « pangermanisme ». La valeur de ce dernier n'est pas bien démontrée, parce que plusieurs peuples de langue allemande ne sont pas de la même religion que la Prusse ou la Saxe et ont des intérêts différents ou même opposés. Mais il n'en est pas de même des Slaves et de quelques peuples secon-

l'église et l'état. 821

daires, auxquels on a fait accroire dans ces derniers temps qu'ils sont Slaves d'origine. Le slavisme se présente aujourd'hui comme une masse compacte : il n'a qu'une seule religion, jointe à une civilisation fort arriérée, qui confine à la barbarie ; il est soumis à une sorte de théocratie impériale dans la personne du tzar, chef de la religion et des armées. Ce pays du nord, qui grandit tandis que le nôtre diminue, pourrait devenir pour la vieille Europe un épouvantail qui la forcerait à s'unir.

Une école, qui n'a jamais brillé que par son manque de sens politique, propose d'opposer au slavisme le catholicisme romain et convie les nations dites latines à se ranger sous ce drapeau. Ce serait une nouvelle croisade de la catholicité contre l'orthodoxie. On verrait les démocrates de France, d'Italie, d'Espagne, de Belgique, d'Angleterre et môme d'Autriche, se grouper sous l'étendard de la théocratie romaine et recommencer, sous la direction du Vatican, les guerres de religion du moyen âge. Les États latins, qui tous aujourd'hui sont laïques, renonceraient, pour être sauvés, aux conquêtes morales que la science leur a permis de faire et renoueraient la chaîne des temps au point oii Boniface VIII l'avait laissée.

Si les nations européennes doivent s'unir un jour,

soit spontanément, soit par nécessité, ce n'est point roriflamme de la théocratie qui les rassemblera^. Ce sera l'idée moderne de la démocratie, sous le nom de république ou sous tout autre nom. Quand l'organisation ecclésiastique s'sst substituée à l'empire romain, celui-ci était en décadence et n'avait en lui-même aucun principe de rénovation. De nos jours,, c'est la théocratie qui est en décadence dans tous les États catholiques ou mélangés et leur renouvellement s'accomplit depuis plusieurs siècles par une marche continua de la civilisation vers la démocratie. A mesure qu'elle avance, la contradiction des deux formules de gouvernement se manifeste avec plus de clarté, la chute de la théocratie s^approfondit, lé pape s'abime comme dans l'Enfer deDante. Ce n'est donc pas lui qui pourrait être opposé à la théocratie moscovite, au cas oîi celle-ci ne se dissoudrait pas d'elle-même avant le temps. C'est au contraire en annihilant par la civilisation l'âctibn dissolvante de la théocratie romaine, que les peuples occidentaux ont la prétention d'atteindre à l'unité d'action politique qui pourrait alors les sauver.

Jusque-là, l'Église catholique gardera, en la voyant s'amoindrir, la position qu'elle occupe dans les États européens. Cette position s'est faite d'elle-

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même. L'Église avait, dès Torigine, accepté la tâche d'établir le règne de Dieu dans le monde. Elle devait être forcée d'étendre son action sur la terre entière, excédant de tous côtés les limites de l'État, quel qu'il fût, où elle aurait son centre de gouver-^ nement. Ce centre est à Rome aujourd'hui, parce que c'est là que son chef visible tient sa cour. Mais, dans tous les pays, l'église qu'il gouverne remplit une fonction sociale, instituée par elle et dont tous les organes sont entre les maiïis de son pouvoir central. Le chef qui les met en branle n'est pas moins au dehors pour l'Italie que pour la Belgique, la Bavière ou la France. Car, si l'Italie le possède géographiquement, il est pour le gouvernement de cette péninsule tout aussi extérieur que pour les autres. Les relations du pape et du roi d'Italie sont à peu près celles du patriarche de Constantinople et du sultan, qui communique avec l'église grecque par l'intermédiaire du réis-effendi, ministre des affaires étrangères. Il est môme digne de remarqué que la papauté a moins d'action réelle sur la chose publique en Italie qu'en Belgique ou même en France, parcequ'elle s'y rencontre avec des pouvoirs politiques plus disposés à ne lui rien céder. C'est de cette manière et dans ces conditions seulement que l'Église forme un État dans l'État.

A cause de son influence à l'intérieur, les pays catholiques sont forcés d'entretenir un ministère des cultes, que la liberté des religions, si elle était possible, rendrait inutile. En outre, parce que son chef réside au dehors, ils se croient obligés-d'avoir auprès de lui un représentant diplomatique, dont l'existence est d'autant moins utile qu'il est plus impuissant ou moins renseigné. Au contraire, par sa nature théocratique et l'étendue de son domaine, l'Église est dans la nécessité d*ôtre tenue au courant du mouvement des esprits et de la marche des événements, même cachés* Dans tous les pays, elle a des éclaireurs parmi les laïques comme dans le clergé ; les États démocratiques sont à la fois les mieux éclairés et ceux où il y a le moins de mystère dans les affaires publiques. Elle sait plus difficilement ce qui se passe dans les monarchies ; mais les démocraties croient, peut-être à tort, avoir moins de précautions à prendre ou de secrets à garder, parce qu'elles sont plus avancées que les monarchies dans la voie delà civilisation.

Dans la chrétienté orthodoxe les églises sont des institutions nationales. Celle des Russes est théocratique. Chez les Hellènes, FÉglise et l'État ont une sorte d'autonomie réciproque; mais l'État y jouit d'une certaine prépondérance. En Turquie, l'église grecque est presque indépendante du sultan. Ce qui donne un caractère national à ces églises, ce n'est pas seulement leurs rapports avec leurs gouvernements respectifs, c'est surtout le mariage des prêtres, comme nous l'avons exposé, ci-dessus. En se mariant, le prêtre est laïque par là moitié de lui-même, par sa femme et ses en-, fants, et devient comme un lien puissant entre le haut clergé et les ûdèles. En outre le haut clergé est organisé par nation et non d'une façon univer*»

selle comme le clergé latin. Ses synodes ne dépassent pas les limites de chaque pays. Il n^apas de chef résidant au dehors ; il n'a aucun dignitaire analogue au pape; les patriarches n'ont qu'un droit de préséance sur les autres évoques.

Le catholicisme ne redoute rien autant que les églises nationales. Il existe en France et en Italie une doctrine politique qui pousse à la création de telles églises. Ceux qui l'ont adoptée la recommandent comme un moyen de réduire la théocratie romaine et de vivre en paix avec la religion. Le moyen qu'ils proposent pour la réaliser est d'assurer l'indépendance du bas clergé par rapport aux évêques et de l'amener progressivement à élire ses propres chefs. Par là on accoutumerait le prêtre à la pratique du suffrage et aux institutions démocratiques. Les évèchés, délaissés par le clergé, n'auraient plus de raison d'être et tomberaient les uns après les autres. Avec les évêques disparaîtrait l'ingérence de la cour de Rome dans les affaires intérieures de chaque pays ; chacun pratiquerait sa religion comme il l'entendrait, sans subir lé joug d'un chef infaillible résidant au dehors. On pense que cette révolution dans le monde catholique peut être faite ou du moins commencée par l'initiative de l'État, soit sur une proposition du

ministre des cultes, soit d'après un vote de la représentation nationale. On juge que ni la législation antérieure, ni le Concordat ne seraient atteints par la réforme et qu'ainsi elle pourrait s'opérer pacifiquement.

Nous ne le croyons pas. Elle n'a pu réussir en 1790, dans un temps oii les idées du clergé n'étaient pas arrêtées comme elles le sont aujourd'hui, où beaucoup de prêtres étaient « voltairiens». La constitution civile du clergé, adoptée parla moitié des prêtres, fut rejetée par l'autre moitié et ne fut pas le moindre des écueils où notre révolution est venue se briser. Depuis quatrevingts ans, la théocratie n'a pas fait une concession à l'esprit moderne Elle s'est recueillie, elle a organisé comme une armée, son clergé, ses religieux des deux sexes, ses tiers ordres, ses congrégations et confréries laïques et ses affiliés mondains. Le jour où la puissance civile voudra porter atteinte au principe même de la catholicité, tous ces ressorts joueront à la fois et produiront dans notre société un effroyable ébranlement. La société verra de quel réseau elle s'est laissé envelopper : ce sera comme un de ces immenses filets cachés au fond des eaux, que le pêcheur soulève au moment voulu, saisissant dans leurs mailles la troupe im-

prudente qui ne les a pas aperçues. Si un tel événement devait se produire, causé par une tentative prématurée, je crois que la société l'emporterait sur réglise, mais non sans avoir subi ou livré des combats sanglants.

Il faudrait s'assurer avant tout que le système des églises nationales est dans les vœux du peuple et qu'il a en lui-môme d'assez grands avantages pour mériter d'être essayé. Quant au peuple français, rien n'indique qu'il le désire; et je n'aperçois non plus aucun symptôme général de cette tendance, soit en Espagne, soit en Italie. Reste le système en lui-môme, qui sans aucun doute déconcerterait l'église romaine et porterait un coup mortel à la papauté. Mais ce qu'il y substituerait vaudrait-il mieux ? Y aurait-il plus de liberté de conscience dans une église nationale qu il n'y en a dans l'église universelle? On en peut douter. Car il arrivera l'une de ces deux choses : ou le synode général, élu par des prêtres élus, émettra des statuts et des formules de foi invariables pour les temps à venir et .créera une orthodoxie ; dès lors où est la; liberté ? Où bien ces formules pourront être changées par de nouveaux élus ; alors, où est la religion? Ces synodes seront des académies, moins orthodoxes que les nôtres ; ils tombjeront sous la risée publique,

D'ailleurs la création d'une église nationale suppose la foi chez la nation qui la crée. Qu'est devenue la foi chez les peuples catholiques ? Quel est le nombre des indifférents ? Combien, dans chaque commune, réunira-t-on d'électeurs pour choisir le prêtre ? Et, quand il sera élu, combien de fidèles réunira-t-il lui-même à ses cérémonies ? Les femmes participeront-elles à l'élection ? Ou bien faudra-t-il, comme chez les musulmans, déclarer que la religion n'est pas faite pour elles, qu'elles n'ont pas d'âme et qu'elles ne vont pas en paradis? Bonc admettons-les au suffrage . Comme la foi, ou une habitude de penser qui ressemble à la foi, s'est maintenue chez elles plus que chez les hommes, elles seront partout en majorité ; le prêtre nommé sera le pontife des femmes ; il sera ùltralïiontain, parce qu'elles le sont, et la papauté sera sauvée par le suffrage, dont elle a dit tant de mal. L'affaire est moins simple qu'elle ne le paraît. L'église romaine vivra longtemps encore avec sa pauté infaillible, avant que des églises nationales, régulièrement constituées et fonctionnant à la satisfaction commune, Talent renversée.

LES ÉGLISES LIfiRES.

Les églises libres ont plus d'avenir. Elles rentrent dans la loi générale que j'ai exposée dans un autre ouvrage, auquel je prie le lecteur de se reporter *. Cette loi, qui s'accomplit sans interruption depuis l'origine des religions aryennes et que j'ai nommée la « loi du dédoublement », fait que les églises vont sans cesse en se partageant, engendrent, par voie de rupture spontanée,des églises plus étroites et plus nombreuses et tendent à se résoudre finalement dans la religion individuelle et la liberté absolue de la conscience.

Au temps présent, beaucoup de personnes, nées dans le christianisme, sont déjà parvenues à ce dernier terme : elles ne font partie d'aucune église, pensant sur Dieu à leur façon, non à la façon des

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