La Science des religions ^ ch. XI
autres, et n'éprouvant aucunement le besoin d'entrer dans une confrérie, où le premier sacrifice qu'elles auraient à faire serait celui de leur liberté. Mais beaucoup d'autres pensent autrement. Souvent un homme a besoin de communiquer à ses semblables ce qu'il pense sur des matières qui l'intéressent et de se confirmer dans son opinion en la voyant partagée. Il n'y a pas loin de là à l'association : celle-ci a lieu, quand on est d'accord sur les choses essentielles et que le dissentiment ne porte que sur les choses secondaires. On se fait des concessions réciproques et l'on crée sur l'ensemble une orthodoxie.
Une foule de sociétés, en ce moment florissantes^ n'existent qu'à cette condition. Les grandes sociétés civiles et politiques qu'on appelle nations, ne sont pas autre chose : elles ont pour orthodoxie la loi et pour statuts les codes. Ge qui fait leur supériorité, c'est que leurs lois sont de nature à pouvoir, être changées, perfectionnées, abolies. Les sociétés académiques ont moins d'élasticité : au bout d'un certain temps, elles ne répondent plus aux idées qui les avaient fait naître et ressemblent à des vieillards décrépits qui ne veulent pas mourir. Les sociétés religieuses sont immuables de leur nature. Elles naissent, quand il existe chez un peuple une
f manière de penser sur Dieu, à laquelle les religions existantes ne répondent plus. Il se forme alors .spontanément une association qui représente les ^nouvelles idées et qui peut devenir le point de départ d'une révolution religieuse universelle. C'est ..ce qui est arrivé pour le christianisme.
Celui'CÎ s'est brisé à son tour à plusieurs reprises. En Orient, il a donné lieu à des églises nationales ; en Occident, il a engendré la théocratie. Mais les excès du régime théocratique ont produit ce démembrement, qui a pris le nom de protestantisme, et les autres schismes, dont nous n'avons pas à raconter l'histoire. A l'heure présente un grand nombre de chrétiens,. baptisés dans le catholicisme, sont mécontents de l'église romaine, dont les doctrines ne soiit plus les leurs et dont la politique est en contradiction avec les tendances les plus légitimes des nations modernes. Ils sont prêts à se détacher d'elle et à se grouper dans de nouvelles associations. L'ensemble de leurs croyances les retient seul dans le catholicisme, parcequ'ils n'ont pas d'autre église à laquelle ils puissent se rattacher.:
Les lois sur les cultes, telles qu'elles existent chez nous aujourd'hui, rendent la formation de telles églises à peu près impossible. Si elles parve-
liaient à se créer, elles ne^ fonctionneraient qu'au tnilieu des obstacles et despérils. Ces lois, fortifiées par les règlements sur les associations et par les concordats, créent en réalité, en faveur des églises existantes et surtout de l'église catholique, un véritable monopôle religieux. Des projets de loi ont été proposés ; rien encore n'a été fait. Beaucoup de chrétiens qui pratiqueraient une religion de leur choix, s'ils le pouvaient, restent chez eux plutôt que de fréquenter des églises qui ne leur conviennent plus. Beaucoup désapprouvent le célibat des prêtres .et persuadent à leurs femmes et à leurs filles de quitter le confessionnal. Or, qui ne va pas à confesse ne peut participer aux sacrements ; pour celui-là l'office divin devient inutile, illusoire ; et l'église est désertée. Ainsi par ses concessions à l'esprit romain, la législation a eu pour résultat de priver beaucoup de gens de toute religion.
11 n'est pas douteux que, du jour oiîi la loi aura proclamé la liberté des cultes, c'est-à-dire le droit de se réunir pour conférer sur des matières religieuses et pour célébrer des cérémonies nouvelles, on verra naître des églises libres. Les unes seront des églises chrétiennes S6 rapprochant plus ou moins du.catholicisme ; les autres se rattacheront peut-être à d'autres doctrines anciennes ou à des
conceptions absolument nouvelles. Il y en aura qui mourront en naissant; il s'en produira d*autres qui jouiront de quelque longévité. Toutes seront une protestation contre le catholicisme el surtout contre la théocratie et Tabsolutisme de TÉglise de Rome. Alors aussi on verra renaître les grandes discusions métaphysiques, qui ont disparu nonseulement de réglise, mais aussi de la philosophie laïque, tout imbue de catholicisme. L'avancement scientifique, des nations européennes y gagnera ; car la science est bien incomplète, quand elle n'est pas couronnée par les hautes spéculations de l'esprit. L'Église de Rome est nécessairement hostile à la liberté des églises. Chaque église libre qui se fondera aura pour elle deux défauts : ce sera une association dissidente, créée aux dépens de la catholicité ; et ce sera un centre, oîi seront professées des doctrines contraires aux siennes. Le premier reproche ne sera pas tout à fait juste; car ces associations seront en réalité composées de personnes qui ont déjà rompu avec l'Église et d'autres qui n'attendent qu'une occasion pour s'en séparer. Le second le sera davantage : car la discussion des dogmes est le fléau des orthodoxies. Quand la loi aura rendu impuissantes les foudres du Vatican, les catholiques viendront en foule là où ils trouva