L'DNITARISME ROMAIN ; LA CITÉ DE DIEU
Lé seul système adopté par l'Église est le système unitaire ; de là le titre de catholique qu'elle s-est donné et les épithètes de « une et sainte )» qu'elle y ajoute dans ses catéchismes. Une institution qui a un chef unique et invisible tend par cela même à Tunité de gouvernement. La forme unitaire, adoptée par le catholicisme, s'est accusée dans tous les temps, mais n'est parvenue à sa perfection que dans ces dernières années par la proclamation du dogme de rinfaillibilité. Tant que le pape a été, môme dans une mesure restreinte, soumis aux décisions des conciles, un reste d'oligarchie a subsisté dans le gouvernement de l'Église. Eh se démettant de leur fonction législative entre les mains du vicaire de Dieu, les évèques ont supprimé cette der-
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piëre trace d'indiyiduâlisme, et Ton a Vu se produire Tunité la plus absolue dont l'histoire ait encore fait mentioti.
Il est clair que, parvenue à ce point de perfection, Tunité ecclésiastique né peut rien tolérer en dehors d'elle. Car tous les éléments de dissidence ont pour effet d'amoindrir l'autorité du chef invisible, qui est Dieu, et tendent à s'éliminer eux-mêmes de la société religieuse qu'il gouverne. Séparés d'elle, ils lui deviennent hostiles et contribuent à la faire déchoir. C'est ce qui a été fortement exprimé par ces mots : « Celui qui ne rassemble pas avec moi, disperse. »
L'unitarisme romain s'étend aux sociétés protestantes, que l'Église s'efforce de rappeler à elle en les convertissant, aux populations orthodoxes, dont les églises nationales sont si éloignées de son système, à tous les peuples non chrétiens, qu'elle croit avoir pour tâche d'évangéliser . Il embrasse donc le monde entier. Tous les faits de prosélytisme, les sociétés de propagande catholique, les missions, les établissements scolaires entretenus par l'Église en pays lointain, ont pour but de faire entrer quelque membre de la famillp humaine dans l'unité tbéoçratique du gouvernement romain.
; Nous n'avons pas à discuter ici le droit que peut
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avoir TÉgUse dans ce grand travail d^absorption qii*elle poursuit depuis tant de siècles. Il n'y a d'absolu en ces matières que le droit de la conscience individuelle, dont la liberté est naturellement inaliénable. Le reste varie suivant les législations et rétat de la civilisation cbez les divers peuples de la terre. Tant que la violence ou la fraude ne sont ni mises en usage, ni conseillées, chaque homme est toujours libre de penser à sa manière, d'énoncer ses opinions et de les prêcher. Les obstacles^ue les règlements locaux lui opposent sont injustes et vexatoires, au môme titre que les actes de rébellion qu'il pourrait lui-môme tenter. C'est à la loi, juste juge, de supprimer les uns et d'empôcherles autres. On ne peut donc reprocher à l'Église de parler et . d'écrire en faveur de son unité et de s'efforcer de la rendre universelle. Elle ne fait qu'user d'un droit commun à tous, tant qu'elle ne procède que par démonstration, qu'elle ne pousse pas les hommes à la révolte et qu'elle n'en donne pas l'exemple.
Il faut ajouter seulement que l'exercice de ce droit ne lui est légitimement assuré que s'il est assuré au . môme degré à tous les hommes et à toutes les opinions. Car aucun système, soit théocratique, soit démocratique, soit tempéré, n'est préjugé vrai. Tous sont également soumis à la discussion ; chacun doit
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faire sa preuve ; aucun n'est reconnu bon que s'il a été essayé. Le plus souvent l'épreuve a été faite par les peuples qui ont une histoire ; mais Thistoire elle-même est à discuter ; les théories qu'on en tire sont toujours sujettes à l'examen. En fait, il n'existe pas jusqu'à présent en Europe, ni à plus forte raison dans les autres parties du monde, un seul pays où la liberté en matière religieuse soit aussi complète qu'elle devrait l'être. Chaque État y prend la couleur de la religion dominante et donne à une église des privilèges qu'il refuse aux autres. En France, par exemple, TÉglise catholique a dans la prédication de ses doctrines des licences que n'ont pas ses adversaires ; et pourtant le système politique de cette église est le plus contraire de tous à la constitution française, et ceux qui désapprouvent ce système sont évidemment les défenseurs de cette constitution. Le contraire a lieu dans d'autres pays, où les institutions démocratiques sont moins avancées, mais où les catholiques sont en minorité. Au fond, l'équité ne se rencontre nulle part.
Si le vœu de l'église catholique se réalise un jour, le genre humain tout entier formera un seul royaume, dont Jésus-Christ sera le chef invisible et qui sera effectivement gouverné par le pape ; il n'y aura «qu'un seul troupeau et un seul pasteur».
Cet état sera une monarchie absolue, offrant quelque analogie avec les anciens empires asiatiques et avec la Turquie. Seulement l'absolutisme du monarque y sera plus complet, parce que ce prince est maintenant tenu pour infaillible» Ses ordres ne pourront rencontrer aucune opposition, ni chez les chefs secondaires, ni parmi les poputions.
Le principe de la responsabilité sera exclu de tout l'organisme politique : car les emi^yés de tout ordre ne seront que les agents du pouvoir central, et ce pouvoir sera condensé entre les mains du chef suprême, dont l'attribut essentiel est de ne pouvoir se tromper. On ne discutera jamais les lois, si le chef n'en demande lui-même la discussion, non par besoin, mais pour son bon plaisir. On ne verra rien d'analogue aux assemblées politiques .de nos jours, ni à la représentation nationale.
Les conciles, qui ont souvent traité des questions politiques et qui ont fondé et organisé la théocratie romaine, ne se réuniront plus, si l'église est conséquente avec elle-même. Car le dernier d'entre eux a abdiqué pour toujours entre les mains du pontife souverain. Ces réunions d'évôques offraient le type de ce qu'aurait été la grande assemblée législative du monde chrétien, quand le genre humain
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aurait été converti tout entier. Mais ce type a été aboli par la proclamation de rinfaillibiiité. Les décrets des conciles avaient force de loi pour les catholiques ; ces décisions, quand elles ne se rapportaient pas à des matières purement religieuses, avaient un caractère à la fois politique et ecclésiastique; c'était en même temps des lois et des canins. Il n'y aura plus ni droit civil ni droit canon ; il n'y aura que des ordonnances. Le sceau du monupque sera à lui seul toute la loi.
A mesure que Tempire du pape s'annexera, une nouvelle portion de la terre, elle deviendra une province. Si elle était gouvernée par un roi, ce roi sera déchu ou deviendra un agent secohdaire du vicaire de Dieu. Si elle était en république, ses assemblées seront dissoutes, ses pouvoirs publics congédiés et remplacés par une administration ecclésiastique. Car aucune institutioii laïque ne peut subsister dans l'unité organique d'une théocratie. Et quand la dernière portion de la terre en fera partie, les rois, les empereurs, les présidents, les consuls, les sénats, les représentants du peuple, les peuples eux-mêmes auront disparu, absorbés dans le vaste corps de Tégiise.
Comme il n'y aura plus de rois, il n'y aura plus de guerres ; les armées seront inutiles ; la terre
sera pacifiée, pax romana. Tous les hommes seront frères, toutes les femmes auront le nom de sœurs. Les héritages privés seront l'héritage commun de la famille chrétienne ; le Saint-Père sera le suprême administrateur de cette société patriarcale. Dans cette famille, unie et sainte, la vie sera simplifiée : on ne verra plus cette extravagance de luxe et de prétendu bien-être, qui pousse les hommes à des inventions toujours nouvelles et tour à tour délaissées. Les arts profanes s'enfuiront avec la folie du monde. On renoncera à ces sciences qui prétendent pénétrer les secrets de Dieu, secrets impénétrables, et démontrer des lois que Dieu peut changer quand il lui plaît. L'adoration des décrets divins, interprétés par le chef infaillible de l'Église, se substituera pour tous les hommes à cette masse effrayante de travail stérile, sous laquelle le genre humain ploie aujourd'hui et semble sur le point de succomber.
La vie sera toujours la même^ modeste, douce et heureuse, sous la conduite des pasteurs. Au lieu d'être passionnée^ elle sera mystique : ses ardeurs inconsidérées seront tournées vers des objets purs et divins. Pour satisfaire en même temps la chair et l'esprit, cette vie aura deux faces, comme le système théocratique tout entier, Tune tournée vers le monde, l'autre vers le ciel. Toute femme
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aura deux époux, Tépoux terrestre, à qui le prêtre Taura unie par le mariage, et Jésus, qui est, comme Agni, répoux des femmes et Tamant des filles. Tout enfant aura deux mères, celle qui Taura enfanté selon la chair, et Fautre, qui est la mère universelle et la reine des cieux, Marie. Dans ce monde idéal trouTcront satisfaction et paix ces passions emportées, ces amours, brûlants, qui dévorent aujourd'hui le genre humain.
Telle est, dans ses traits les plus essentiels, cette «cité de Dieu », que rêve pour nous la théocratie romaine et qui doit remplacer nos constitutions civiles et politiques. Tous les éléments dont elle se compose ont été ou sont encore réalisés quelque part, soit dans la société chrétienne, soit ailleurs. Mais ils sont dispersés. La politique de l'église consiste à les découvrir là où ils sont, à se les assimiler, à les tourner à son service, à les grouper autour de la puissance centrale qui siège à Rome et à préparer ainsi pour l'avenir le triomphe complet et définitif de sa théocratie. Elle consiste en même temps à lutter contre les forces adverses, à les annihiler avec douceur, quand elle le peut, avec violence, quand il le faut. Ces forces sont de toute nature, politiques, sociales, religieuses, philosophiques ; les unes sont libres et individuelles ; les
autres, publiques et organisées. La lutte que soutient réglise pour procurer le triomphe de son idée est universelle. De là ce double caractère de la politique ecclésiastique dont il me reste à parler.
Toute la politique de l'église latine a son explication dans ce qui précède. Son histoire est d'une clarté, d'une simplicité qu'aucune autre n'égale, parce qu'elle a toujours procédé du môme principe et poursuivi le môme objet. Une église, est un ôtre collectif, comme les nations ; mais c'est une collection artificielle dont toutes les parties sont liées par une seule idée, celle du^ouvernement de Dieu; notion très élémentaire, dépourvue de complication, capable de se développer, mais non de changer. Les nations au contraire sont des organismes naturels et complexes, qui naissent et grandissent spontanément, et non suivant un système prémédité. Elles se développent par périodes, que sépare presque toujours une révolution, c'est-à-
dire un changement de système, de principe et de but. Chez elles, la souveraineté se déplace. Elles passent successivement par la monarchie primitive, telle qu'elle est par exemple dans le Vôda, par rétat oligarchique ou féodal, par la monarchie unitaire et finissent par la démocratie. Souvent ces périodes sont entremêlées de constitutions mixtes, où les trois systèmes se tempèrent entre eux et qui forment la transition de Tune à Tautre.
Pendant que les peuples de TEurope ont subi ces transformations radicales, chaque système n'y a hérité du système précédent que sou$ bénéfice d'inventaire et n'en a adopté les lois et les mœurs qu'en les renouvelant et en se les accommodant. L'Église n'a pas changé de système : elle est restée immuable au milieu d'un monde qui ne semblait jamais garder son assiette. Tous ses actes dérivaient de son propre principe, qui ne variait pas, et avaient pour but uniqua de le maintenir et de le faire prévaloir. Ainsi, pour connaître l'opinion et la politique de Rome dans un cas donné, il suffit de dé* terminer ce qui, en cette circonstance, peut s'ac* corder avec l'idée théocratique et ce qui y répugne; l'Église accepte l'un et répond à l'autre « non possumus. » Peu de gouvernements ont employé Tin- Irigue et les ressorts cachés au^ même degré que
réglise romaine; aucun peut-être n'a autant usé de violence, de persécution et de terreur. Le christianisme n'en est pas responsable : ces procédés, que l'humanité condamne, s'imposent, selon les temps, à la théocratie et s'expliquent par elle. Ils tendent au même but que les moyens les plus doux, que la séduction par les images mystiques, les concerts sacrés et les parfums pieux. La théocratie joue un drame romantique, où tous les sentiments sont mis en scène et dont le dénouement est de retenir dans l'unité les âmes qui s'en écarteraient et d'anéantir celles qui n'y veulent pas être ramenées.
J'ai exposé tout à l'heure comment la théocratie peut s'accorder avec la royauté, à laquelle elle donne la consécration. L'histoire des nations de l'Europe nous montre en effet cette alliance d'autant plus étroite que les rois légitimes ont été pour le Saint-Père des ûls plus soumis et plus respectueux. L'alliance s'est déconcertée quand la royauté, afin d'agir par elle-même et de posséder quelque autonomie, a cherché un point d'appui dans le peuple, c'est-à-dire parmi les laïques. Le même roi qui, en révoquant redit de Nantes, fit une chose si agréable à l'Église, indisposa la papauté par la déclaration du clergé de France en 1682; mais aussi, dans
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ropinion de rancienne noblesse, le règne de ce prince fut, selon l'expression du duc de Saint- Simon, « un long règne de vile bourgeoisie. » L*acte de 1682 a été depuis lors rappelé maintes fois à la cour de Rome par le gouvernement français, qui devenait démocratique; il a servi de base au Concordat, c'est-à-dire à un des actes de Thistoire moderne les plus en désaccord avec la théocratie. Dans le siècle oti nous sommes, TÉgiise protège en France la royauté légitime ; mais elle n'accorde sa protection qu'au prix d'une entière soumission à ses décrets. Cette soumission, l'héritier royal ne semble pas l'avoir promise aussi absolue que Rome la demande; car il sait que, sur le trône, il ne pourrait plus tenir sa promesse. C'est donc la situation de ce prince qui est fausse; celle de la papauté ne. l'est pas, parce que le pape ne peut faire de concessions au peuple sans se porter préjudice à lui-même. Quand la lignée légitime sera éteinte dans la personne du comte de Chambord, il faudra bien que l'Église désire s'entendre avec la branche cadette des Bourbons, qui aura hérité des droits de la branche ainée. Mais la situation des princes d'Orléans sera plus ambiguë que celle du roi fictif, Henri V : car ils ne pourront jamais soutenir efficacement la théocratie ^ ni s'en montrer partisans.
Il restera donc alors que l'Église fasse sa paix avec la République française. Mais cela môme suppose une révolution dans TÉglise, c'est-à-dire un renoncement à tout son passé et un véritable suicide. Or on ne saurait demander à un système de gouvernement de se donner la mort à lui-même ; il n'est pas croyable que la révolution religieuse, si elle doit se faire, ait lieu par Tinitiative de la papauté ou de l'épiscupat.. Le simple prêtre est peut-être encore assez rapproché du peuple des laïques pour se lasser un jour de sa sujétion et de cet état d'hostilité envers la civilisation, où la politique théocratique de Rome Ta placé. Il reste à savoir si, d'après Tétat des esprits, des tentatives de ce genre produiraient un protestantisme ou un abandon complet de la religion. Nous en avons vu plusieurs dans ces derniers temps : aucune n'a réussi. Elles n'ont pas ranimé la foi qui s'éteint; elles n'ont éveillé que la curiosité ; on est allé aux conférences du père Hyacinthe comme à celles d'un député, d'un conseiller municipal ou d'un littérateur.
On peut donc penser que, comme institution politique, TÉglisé touche en France aux derniers jours de sa lutte. Dès son origine, cette institution n'a poursuivi que son propre triomphe; elle a employé également le glaive de fer et le glaive mysti-
que de la parole. Depuis que les armes sont tombées de ses mains, elle a cherché des alliances et n'en a trouvé que dans la royauté légitime. Mais la légitimité a été désarmée à son tour; elle a suc-* combé dans sa lutte contre la souveraineté populaire. Comme il est impossible que le souverain siège en même temps au Vatican et dans Tâme vivante d'une démocratie qui a conscience d'ellemême, la légitimité en expirant laisse la théocratie livrée à ses seules ressources, sans autre appui dans le monde qu'un souvenir mêlé de bien et de mal, un passé trop peu enviable pour être regretté. Le mouvement des esprits qui se manifesta en France il y a quatre-vingts ans, s'est étendu par degrés à tout le monde catholique ; seulement sa marche a été plus ou moins rapide, suivant l'état de la civilisation dans chaque pays. On ne peut se dissimuler que l'établissement de la république en France n'ait pour effet de l'accélérer. Les princes qui régnent dans les autres pays catholiques se succèdent régulièrement, si ce n'est en Espagne ; mais ils ne sont plus sacrés; ils sont constitutionnels et reconnaissent la souveraineté du peuple. L'Église ne peut compter sur eux; quelques-uns lui sont hostiles. Elle est donc, dans leurs royaumes aussi bien qu'en France, à l'état de force révolu-
tionnaire : car elle n'y pourrait reprendre Tempire qu'à la faveur d'une révolution. Mais cette révolution devrait être radicale, puisqu'elle aurait pour but de rétablir, conformément au principe ecclésiastique, le droit divin et le sacre royal. La civilisation est trop avancée aujourd'hui pour qu'un tel renversement soit possible ou durable : c'est un mouvement qui oscille, mais qui avance toujours. Gomme l'Église ne peut s'y soumettre sans périr et qu'elle ne peut non plus abdiquer, elle est donc condamnée à lutter sur tous les points et à mourir les armes à la main.
On dit que la persécution est le plus sûr moyen de faire triompher une idée. Oui, quand l'idée est juste et acceptable. Mais quand elle ne représente plus qu'un passé qui s'éteint, une expérience terminée et dont on n'a pas toujours été satisfait, son triomphe est pour le moins un problème. Dans la lutte qu'elle soutient chez les peuples protestants, l'Église ressemble à une victime. On prétend qu'elle a gagné du terrain en Angleterre^ où le protestantisme n'a pas l'âpreté qu'il a en Allemagne. Elle en perd au contraire dans ce dernier pays, où elle se dit persécutée, tandis qu'elle ne l'est pas dans l'autre. L'Angleterre est très pieuse, d'une piété en quelque sorte officielle : on y va au prêche et on lit périodiquement la Bible, par coutume, comme on
va froidement aux exécutions musicales deHaendel. La religion y est comme un livre de commerce : les échéances sont à jour ûxe et les paiements se font au comptant. Cette tournure d'esprit des Anglais ne s'accommoderait pas mal de la théocratie, et nous ne devons pas nous étonner que la cour de Rome fonde sur eux de hautes espérances. Mais la civilisation est grande en Angleterre; chaque homme y a le sentiment profond de son individualité; Toligarchie et la royauté y subissent une décadence lente, mais continue ; enfin les principes démocratiques y marchent infiniment plus vite que les idées de théocratie. D'ailleurs TÂngleterre a eu ses luttes religieuses, qu'elle n'a pas oubliées et dont le souvenir rendra illusoires les espérances de Rome.
La théocratie est à peu près vaincue dans les états protestants du continent. La lutte qu'elle y soutient encore est une lutte suprême, où elle a contre elle à la fois la majorité du peuple et les gouvernements. En Suisse, le catholicisme est tenu en bride par la Constitution, qui est l'expression de la volonté commune. Une récente affaire a montré qu'il ne peut l'enfreindre sans être aussitôt frappé par la puissance publique, et cela sans appel et sans retour. Ce qui, en Allemagne, nourrit les espé-
rances de Téglise catholique et encourage ses efiforls, c'est que les idées démocratiques n'y ont pas encore fait beaucoup de chemin. Un grand diplomate américain, qui connaît à fond les affaires de l'Europe, nie disait un jour que, selon lui, tous les états européens se mettraient tour à tour en république, mais que l'Allemagne serait la dernière à le faire. Il faudrait conclure de là que la société s'y est moins qu'ailleurs éloignée de la théocratie. Mais la politique catholique ne saurait fonder là-dessus de longues espérances. Si les rois ou les empereurs d'Allemagne devenaient jamais des personnages sacrés, ce n'est pas la foi romaine qui leur imprimerait ce caractère. Le protestantisme pourrait, malgré son origine, devenir une église unitaire et se constituer en une sorte de théocratie. Cette tendance s'est même manifestée dans ces derniers temps. L'empereur germain, devenu sacré et succédant à Luther, serait mis en face du tzar au Nord et du pape au Midi.
Ce serait, en Allemagne, la fin du catholicisme, et c'est probablement en ce sens que sont dirigées les mesures de coercition prises depuis quelques années contre lui. Nous ne croyonspas, néanmoins, que ces tendances puissent aboutir. L'Allemagne est savante et se fera démocrate et tolérante quand
il le faudra. Le pape n'a plus assez de force pour qu'elle doive lui opposer un antagoniste. Quant à la Russie, elle est minée par des sociétés sans nombre, qui ne sont nullement faTorables au maintien du saint empire des tzars. Plus elle étendra ses conquêtes, plus elle sera sur le point de se briser en morceaux. Pour que TAllemagne se constituât en une théocratie protestante, il faudrait que les chefs des deux religions du Nord et du Sud fussent assez redoutables pour la forcer à centraliser sa résistance, au point d'opposer église à église. Au contraire, il est visible pour tout le monde que le pape diminue et que, si le territoire de la Russie augmente, Taction religieuse du Izar ne croît pas dans la même proportion et perd du terrain dans les esprits. Le jour n'est pas éloigné où son empire ne s'appellera plus la « sainte Russie» et sera démocratisé à son tour. Les forces adverses qui envelopperont le trône d'Allemagne ne seront donc pas des forces religieuses ; ce sera celles de la souveraineté populaire, forces politiques et sociales, qui ont déjà renversé plus d'une monarchie, qui ont pénétré toutes les autres et auxquelles il faudra bien que TAllemagne s'ouvre à son tour.
Toutefois, il est intéressant de constater que dans ce pays le parti catholique vote presque tou-
jours avec les démocrates et les a en quelque sorte pour alliés, comme tout récemment en France il a eu pour alliés les bonapartistes. Mais ce sont là des alliances momentanées et contre nature; c'est un concours d'événements où des principes contradictoires s'unissent contre un ennemi commun. Quand Tennemi est renversé, les alliés se battent sur son cadavre. En réalité, le catholicisme est en lutte avec la puissance publique en Allemagne, parce que rAUemague est protestante et gouvernée par une monarchie qui ne saurait être catholique. Quand les Allemands auront fait leur révolution, le catholicisme sera en lutte avec la démocratie allemande et sera vis-à-vis d'elle dans la situation où il est aujourd'hui en face de la république française. Jusque-là, il soutiendra la lutte dans le menu des événements : car il s'agit pour lui de se maintenir et c'est à cela que toutes ses ressources sont employées.
La politique romaine s'est toujours hautement exprimée dans ses relations avec les sociétés orthodoxes. Mais le résultat n'a été heureux ni pour elle ni pour les peuples occidentaux. Elle a toujours revendiqué un droit de suprématie sur les églises de rOrient. Gomme ces églises sont nationales, la papauté, en les dominant^ aurait dominé les nations elles-mêmes et compté parmi ses vassaux les empereurs d'Orient. Les empereurs n'ont guère cédé à ces prétentions de la cour de Rome ; ils les ont souvent, d'accord avec les patriarches, rejetées avec hauteur; quelques-uns ont été forcés de les repousser les armes à la main. C'est à elles qu'ont été dues les Croisades: car les faits ont démontré que la guerre aux SarrasinS; comme on
appelait alors les musulmans, n'a guère été que le prétexte de ces expéditions aventureuses. Sylvestre II et Grégoire VII les avaient conçues. Les Croisés n'ont pas moins guerroyé contre les Grecs que contre les mahométans. Des papes et des évoques les ont excités contre des chrétiens que Ton qualifiait d'hérétiques. Finalement, les Croisés ont détruit l'empire de Constantinople et institué, dans tout l'Orient hellénique, des évêchés catholiques et des monastères latins*.
Qu'est-il resté de cet édifice, dont les fondements avaient été arrosés de tant de sang? L'empire latin a duré soixante années; la fleur de la chevalerie latine s'est abîmée dans les boues du Copaïs ; les évoques catholiques ont été chassés, les monastères détruits, les églises nationales rétablies dans leur indépendance; et pendant cinq ou six siècles une haine implacable a séparé les peuples grecs des peuples latins. Rome n'y a donc rien gagné: aujourd'hui elle exerce timidement une propagande strictement surveillée et parfois énergiquement comprimée.
Quant aux peuples occidentaux, l'Église^ en leur mettant la croix sur la poitrine, les a poussés à détruire de leurs propres mains le seul rempart qui les protégeait da côté de l'Orient. Leurs bandes ont parcouru les pays grecs pendant près de deux
siècles et y ont mis la confusion. Les querelles qu'ensuite ils ont eues entre eux et avec les empereurs ont empêché ceux-ci de reconstituer Tempire byzantin^ qui est tombé aux mains des Ottomans. Ce jour-là, la terreur régna dans tout TOccident et pénétra jusqu'au chef de la catholicité. Deux fois les Turcs sont venus mettre le siège devant Vienne en Autriche. Quand ils ont été affaiblis à leur tour, la nation grecque, resiée insoumise, a commencé de secouer le joug et la diplomatie européenne a consenti à lui créer un petit centre d'indépendance. Pendant ce temps, l'orthodoxie prenait du côté du Nord un développement imprévu qui inquiéta les puissances latines, et Ton inventa contre la Russie le système de a l'équilibre européen ». Mais on ne rétablit pas à temps la nation grecque, qui seule pouvait tenir en balance la puissance mosco-' vite et fixer une limite à ses envahissements. A présent, il est bien tard : le système de l'équilibre est renversé; l'Europe même n'existe plus; nul ne peut tracer ni vers l'Orient, lii vers le Sud , une ligne que les Russes ne puissentjamais franchir. Ainsi, la politique théocratique de Rome, en détruisant les Grecs orthodoxes au lieu de s'entendre aveceux etde les avoir pour alliés,a d'abord amené les Turcs à Gonstantinople et à Vienne; puis elle nous a légué cette
question d'Orient, qui, transportée en Asie, rougira un jour le Tigre et FEuphrate du sang des Européens .
Je laisse de côté la Pologne, où la lutte entre la foi romaine etrorthodoxie moscovite, entre le pape et le tzar, est à Tétat aigu depuis tant d'années. Je demande seulement pourquoi les malheureux Polonais trouvent maintenant si peu d'appui chez les nations latines. N'est-ce pas parce que le catholicisme militant les a détachées d'eux et parce que là société polonaise est d'autantpluspersécutée,queles jésuites exercent sur elle plus d'influence? La politique du Vatican perd la Pologne comme elle a perdu l'Empire grec, quoique par d'autres voies. La Pologne n'a plus d'espoir que dans une révolution sociale en Russie ou dans une révision générale de la carte d'Europe. Il y a dans le monde moderne des principes politiques, sous la protection desquels il est dangereux de s'abriter.
A présent la politique romaine chez les nations orthodoxes ne s'exerce plus que comme dans les pays non chrétiens, c'est-à-dire par la voie des missions et des écoles et par quelques évêchés, oîi les fidèles catholiques ne se font le plus souvent remarquer ni par leur nombre ni par leur zèle. En Orient, la cause de Rome est perdue : elle est suspecte aux Hellènes, que Rome a jadis sacrifiés
à son ambition ; elle est détestée des Turcs, pour qui toute religion étrangère est une ennemie. Mais ce qui étonne les Européens, qui séjournent dans ces contrées, c'est de voir les privilèges que lui assurent encore les gouvernements latins. La politique romaine est contraire à leurs tendances actuelles et à leurs constitutions ; la protection qu'ils lui donnent leur aliène les populations orthodoxes, qui leur sont utiles, qu'ils devraient s'attacher en les ménageant. Cependant on a sous les yeux ce curieux spectacle d*États plus ou moins démocratiques secondant en Orient une théocratie qui leur fait la guerre en Occident. Dans ses relations avec Rome la diplomatie des peuples latins dans Test de la Méditerranée est encore ce qu'elle était au temps des rois légitimes : « elle protège les chrétiens du Levant.» Mais, comme il n'y a plus de chrétiens du Levant, que le commerce et i'industrie des occidentaux y sont protégés par les traités et par la crainte salutaire des cuirassés, cette protection diplomatique se réduit à -faciliter la propagande catholique, qui est prohibée chez les peuples du Levant, et à distribuer des immunités ou des fonds d'État aux agents de la théocratie romaine,
Nous ne pousserons pas plus loin cette analyse. Elle suffit pour dégager Tétat général de la politique ecclésiastique en face de toutes les nations européennes. Sa condition désormais inévitable est la lutte contre la civilisation, c^est-à-dire contre les éléments sociaux qui font qu'un homme est citoyen et en mérite le nom. Quand la papauté était puissante, qu'elle s'appuyait sur la large base de la foi populaire et qu'elle faisait mouvoir des armées, elle pouvait faire la grande guerre aux monarques, en Europe et en Asie, pour les forcer à se soumettre aux volontés de Dieu. Le progrès des idées et les transformations succesives des institutions laïques ont changé la situation de l'Église. Aujourd'hui, dans toute la catholicité, on
ne trouve plus de mojiarques absolus ; les pays les moins avancés ont des constitutions, auxquelles les monarques doivent se soumettre et qui ont une origine populaire. Quand le monarque les viole par des coups d^État ou les élude par la ruse, les peuples le renversent de son trône et redeviennent maîtres chez eux par une sorte de révolution légitime. La puissance populaire est si grande que, dès 4815, Louis XVIII ne pouvait se faire accepter qu'une charte à la main, c'est-àdire en traitant au plus d'égal à égal avec le peuple français.
La monarchie sacrée de Rome ne pouvait pas rester inébranlable dans cette chute universelle des monarchies. Une confusion avait été faite par elle entre deux autorités de nature absolument différente, l'autorité religieuse, sur laquelle le pape n'avait à s'entendre qu'avec les conciles, et l'autorité politique, que les doctrines modernes font résider dans la nation. L'Église ne devait-elle pas s*attendre qu'uif jour ce dernier pouvoir, dont le pape a joui durant tant de siècles, lui serait ôté, comme il l'a été aux autres monarques? Elle fi'y attendait sans doute. Mais la confusion avait été profonde ; l'exclusion des laïques l'avait inaugurée, dès l'origine ; les conciles en avaient donné
la formule; les papes l'avaient pratiquée; les ordres mouastiques s'en étaient faits les champions et les propagateurs intéressés; L'existence môme de Téglise catholique semblait reposer sur elle. On déclara donc que Ton ne pouvait faire aucune concession et que, privé de son pouvoir temporel, le pape se constituait prisonnier de la société laïque.
Dès ce moment la politique romaine s'est trouvée renversée. Privé de son bras séculier, le pape ne peut plus iinposer sa volonté aux monarques chrétiens. Comme la souveraineté a passé des rois absolus aux peuples libres, l'action politique de rÉglise se porte sur ces derniers. Mais le peuple est un souverain à plusieurs têtes, sur lequel on ne peut agir utilement qu'en s'adressant aux individus qui le composent. L'Église est donc contrainte par sa situation à porter désormais ses efforts sur les hommes, qui font la loi, sur les femmes, qui partagent leur destinée, sur les enfants, qui deviendront homrfles à leur tour. Le gouvernement général, les administrations, l'armée, la conduite des femmes et, par-dessus tout, l'enseignement sont les positions qu'elle a besoin d'occuper, pour pouvoir soutenir la lutte contre la civilisation et substituer ses doctrines théocra-
tiques à celles dont les sociétés modernes sont de plus en plus imprégnées. Au dehors, c'est-à-dire dans les pays oix le catholicisme n'est pas en majorité , la situation de l'Église est plus difficile encore ; ses efforts y sont moins efficaces : car elle n'y trouve pas le fonds didées traditionnelles que le passé a légué aux pays catholiques. Là presque tous les éléments sociaux lui sont hostiles ; elle y combat encore, mais sans espoir d'y triompher jamais.
Je n'ai pas à revenir sur les moyens d'action dont le catholicisme dispose; j'ai analysé plus haut ceux qu'il emploie ordinairement et sous les yeux de tout le monde. Ils se sont multipliés et leur action s'est étendue peu à peu jusque sur la foule des laïques, à mesure que les idées démocratiques ont fait leur chemin dans le monde. Il n'y a pas lieu de s'étonner si le plus grand effort de Rome est maintenant dirigé vers la France : la France n'est-elle pas à la tête du grand mouvement de la démocratie moderne ? Si on ne le combattait de toutes armes, si on ne l'arrêtait à tous les passages, il aurait bientôt envahi toute la société française et il déborderait promptement sur les autres États. C'est donc nécessairement ici que la lutte est la plus chaude ; c'est le centre de
la grande bataille des nations. Les peuples du dehors le savent; ils sentent que leur avenir se discute chez nous et que celui des deux systèmes politiques qui remportera risquera fort de dominer leur propre destinée.
L'Église se trouve ainsi dans une poignante alternative. Maintient-elle, sous la formule du non . possumus, le système théocratique, adopté par elle depuis dix-huit cents ans? Le monde en est venu au point que presque tous ses éléments sociaux répugnent à cette politique ; et, puisque sans laïques il n'y a point d'église, le catholicisme périra nécessairement par abandon. Change-t-elle son système et se fait-elle démocrate, comme le demandent quelques curés? C'est encore la fin du catholicisme. Car rélection du prêtre par les laïques a pour effet la création de petites églises, indépendantes les unes des autres et soumises uniquement aux lois de police sur les associations. En peu de temps, le corps des premiers pasteurs sera aboli ; la papauté tombera d'elle-même et Téglise unitaire aura cessé d'être. Nous n'apercevons pas de moyen terme : mais nous pensons que les événements suivront simultanément les deux voies.
L'Église ne cédera pas, parce qu'il n'est pas dans la nature qu'une force se détruise elle-même. La
démocratie poursuivra son œuvre d'émancipation, parce qu*un de ses axiomes est celui de la liberté des consciences. Ainsi la politique romaine, qui porte le nom de catholicisme, succombera au principe de mort qu'elle porte en elle-même et à l'action des ajgents extérieurs. C'est le sort de tout organisme vivant.