‹ Le catholicisme contemporainChapitre 83 sur 94 · LES. DOCUMENTS · texte numérisé non relu

LES. DOCUMENTS

Deux classes d'écrits nous font connaître les dogmes et la morale de l'Église romaine : ce sont les livres liturgiques et les écrits, d'une nature plus ou moins philosophique, adoptés par elle et servant de base à son enseignement. A ces deux catégories d'ouvrages on pourrait ajouter ceux qui ont été composés par des membres du clergé, qui ont été approuvés par des autorités reconnues ou qui, sans avoir reçu l'approbation officielle des chefs, ont été acceptés par les prêtres et servent à Tinstruction ou à l'édification des fidèles.

Parmi ces derniers un grand nombre ont un côté

polémique, que nous devons négliger entièrement : la lulte pousse à Tezagération des doctrines ; sou> vent elle fausse les opinions. Si Ton attribuait à un corps social, ou même à une secte, toutes les propositions énoncées par quelqu'un de leurs membres au milieu d'une discussion passionnée, il n*est pas un seul groupe d*bommes sur la terre, qui ne pût être cbargé des doctrines les plus monstrueuses et les plus immorales. Certainement, il est fâcheux pour rÉglise qu'un des siens ait produit le De matrimonio, il est fâcheux qu'un de ses plus illustres évoques ait publié ses Maximes sur la Comédie; mais ni Sanchez ni Bossuet ne sont toute l'Église. On peut assurer que tous les prêtres qui ont lu le premier de ces deux écrits, le condamnent, !et que la plupart d'entre eux sont plus tolérants pour le théâtre et les comédiens que ne l'était Tévèque de Meaux*

Ce n'est dont point dans des œuvres personnelles qu'il faut chercher les doctrines du catholicisme ; c'est dans, les œuvres anonymes, qui sont celles du corps tout entier ; je veux dire^ dans les Actes des conciles, dans les catéchismes, les rituels, les bulles des papes, les mandements des évoques, enfin, dans les institutions mêmes. C'est là qu'il en faut découvrir la lettre et l'esprit*

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De cette longue et souvent fastidieuse étude, ressortent deux faits, que nous allons essayer de mettre en lumière et que nous recommandons également aux amis et aux adversaires du catholicisme. Le premier, c'est que toute la doctrine est double, qu'elle présente à la fois les caractères d'une conception philosophique ou abstraite et ceux d'une mythologie. Le second, c'est que, soit dans ses assertions métaphysiques^ soit dans ses règles de morale, elle n'est plus toujours acceptée par l'esprit moderne. Par ces deux côtés elle se trouve en lutte avec des tendances de la société laïque, dont la légitimité ne saurait désormais être contestée. La conséquence de cet antagonisme, que nous avons déjà signalé sur d'autres points, sera que le catholicisme appelle une réforme profonde et que cette réforme devra s'accomplir, à moins que l'Église n'aime mieux succomber à la lutte et disparaître entièrement.Gar il est certain que l'esprit moderne, qui est l'esprit scientifique , est plus fort que l'Église; il croît et elle diminue; il se fortifie de ses inventions quotidiennes, tandis qu'elle s'affaiblit en défendant pied à pied de vieux remparts qui ne la protègent plus.

L'antiquité grecque,et surtout les écoles de Platon etd'Arislote, avaient parfaitement compris que toute doctrine philosophique roule autour d'une idée fondamentale, d'une définition, celle de Dieu. Platon, le premier, avait mis en lumière cette idée, qui, selon son expression, illumine tout le monde intellectuel et donne le principe de la science. Il Tavait nommée fe ^2*en, comme nous dirions aujourd'hui « la perfection ». Malgré sa nature métaphysique, le dieu de Platon parut à Aristole trop personnel et trop directement mêlé aux choses, pour ne pas être souvent un obstacle à la science positive. Car il y apportait des éléments à priori, que l'expérience pouvait ne pas vérifier.

L'école d'Aristote représenta, chez les Grecs, ce

qu'est aujourd'hui chez nous l'esprit scientifique ; elle ôtaau dieu de Platon cette personnalité gênante, le réduisit au rôle de cause finale et en fit le terme, vers lequel tend l'univers. Par là elle laissa dans les choses la cause efficiente ou active, dont les phénomènes de toute sorte sont en effet les manifestations.Si l'on nous permet une expression empruntée aux mathématiques, Dieu fut « la limite » du développement total et partiel des choses. Chez Platon, Dieu était plutôt « la somme » des forces actives. Obéissant à un courant d'idées venu de l'Orient, ce maître avait, comme les Indiens et les Perses, donné à cette « somme » une sorte d'individualité, distincte du monde.

Toutefois le dieu de Platon n'était pas créateur, au sens moderne de ce mot. Personne, dans l'antiquité, n'avaiteulapensée de supposerque le mondeeût été précédé par lenéant; iln y avait, dans leslangues anciennes d'Europe ou d'Asie, aucun mot qui exprimât une telle conception. La doctrine platonicienne avait donc, malgré la personnalité divine, un caractère panthéiste nettement marqué. Gomme elle ouvrait en même temps la porte au mysticisme, qu'elle servait de base à une morale très élevée et qu'elle provoquait la réforme sociale, elle fut adoptée par beaucoup d'esprits supérieurs et inspira

renseignement philosophique du Musée d'Alexandrie.

Quand les associations chrétiennes se furent étendues et consolidées et que, sortant des rangs populaires, elles commencèrent à faire des prosélytes dans les classes instruites de la société grécolatine, elles y trouvèrent le platonisme florissant, 11 y a peu de métaphysique dans les trois premiers Évangiles, quoique saint Paul, et surtout son interprète, saint Luc, ne fussent pas étrangers aux lettres grecques. Le quatrième en est déjà tout imprégné et commence par une théorie, dont le caractère panthéiste n'échappe à personne. Les Pères de l'église grecque, surtout les plus anciens, ont pensé à la manière de l'évangéliste et ont^ en quelque sorte, introduit Platon dans Téglise.

L'église d'Orient qui a conservé le titre d'orthodoxe, par opposition à celle de Rome, est beaucoup moins affirmative que celle-ci en ce qui concerne la personnalité divine. La doctrine répandue dans ses auteurs sacrés et dans ses livres liturgiques, tient de très près d'une part à Platon, et de l'autre à la Perse et à llnde ; elle n'est pas éloignée du panthéisme de l'Asie. On peut attribuer ce caractère à la persistance du génie hellénique et au peu d'influence exercée sur lui par les Sémites. Après

la conquête romaine , la civilisation grecque continua sa marche dans les contrées situées au delà de l'Adriatique ; les petites synagogues des Juifs n'étaient rien au milieu de la société savante des cités grecques; et, quand la doctrine chrétienne sortit des églises naissantes, pour se répandre dans le monde hellénique, celui-ci la fit sienne et l'absorba, en vertu de cette force d'assimilation qui a toujours été le caractère saillant du génie grec.

Il en fut autrement chez les Latins. Tout ce qui venait des Grecs y était mal accueilli. L'esprit positif et étroit de Rome s'accommodait mal des spéculations orientales; les théories alexandrines n'eurent point de succès parmi les Latins et n'y rencontrèrent que de l'éloignement. On n'emprunta aux philosophies de la Grèce et de l'Egypte hellénisée, que ce qui pouvait s'accorder avec le réalisme latin. Tout en combattant à outrance le dualisme persan des Manichéens et le panthéisme d'Alexandrie, saint Augustin empruntait à Platon les arguments qui pouvaient appuyer sa propre doctrine et satisfaire l'esprit métaphysique, médiocrement exigeant, des penseurs occidentaux; mais il ne lui empruntait que cela.

D'un autre côté, dans les cités latines et surtout

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dans Rome, où Ton pensait peu et où la politique, le commerce et les intérêts matériels occupaient les esprits, les synagogues juives avaient infiniment plus d'ascendant que dans les centres éclairés de rhellénisme, où elles étaient comme perdues dans la lumière. Cette importance passa de la race aux doctrines et des Juifs aux chrétiens; quand les docteurs de l'église latine ajoutèrent à renseignement évangélique un système de métaphysique régulier et complet, toute couleur panthéiste en fut exclue et le dieu du catholicisme fut en réalité le dieu des Juifs.

Il Test resté depuis.Il a traversé toute la scholastique du moyen âge ; car l'usage immodéré qu'on y fit des procédés péripatéticiens n'allait pas au delà des formules logiques et n'atteignait pas le fond des choses. On peut dire que le dieu de saint Augustin devint celui de saint Anselme et que ce dernier fut adopté par tous les métaphysiciens du catholicisme jusqu'à nos jours. Il y a plus; quand les laïques commencèrent à vouloir penser par eux-mêmes et remirent en question toutes les affirmations traditionnelles, ni Bacon ni Descartes ne s'affranchirent de la métaphysique romaine. Les arguments de ce dernier, touchant l'existence et la nature de Dieu, ne furent que la reproduction de ceux d'Anselme

€t de saint Augustin. L'idée môme qu'il se fit du souverain Être ne différa pas de celle des Pères latins et des scholasliques. A l'exception de deux ou trois, tous les métaphysiciens, issus de la réforme cartésienne, adoptèrent cette idée. Reprise de nos jours par les philosophes éclectiques, elle n'est soumise par eux à aucun examen'critique. De sorte que ce dieu traditionnel est le dieu du catholicisme tout entier.

Les catéchismes donnent sa définition et indiquent ses attributs. Si le lecteur veut connaître d'une manière plus explicite les dogmes et les arguments de la métaphysique catholique, il les trouvera exposés avec méthode et clarté dans le Cours supérieur d'enseignement religieux, publié en allemand par M. Martin, évoque de Paderborn, et traduit en français par M. Eicher, av^c approbation de plusieurs évoques. Cette traduction date de 1874. L'ouvrage présente un tableau assez complet de la doctrine catholique contemporaine. L'auteur y prend soin de réfuter les opinions opposées, h mesure qu'elles se présentent; et, comme la sincérité et la modération sont deux des qualités les plus manifestes de cet écrit, il montre, mieux que beaucoup d'autres, le fort et le faible de cette doctrine. Nous n'avons point à la reproduire ici nous-même.

Notre but n'est pas d'exposer ce que tout lé monde connaît, mais de montrer comment de vieux dogmes traditionnels ont mis le catholicisme en discordance avec la science acquise et, partant, avec la société moderne.

Il est à noter que le même désaccord existe entre les hommes de science et les philosophes : il y a entre eux une lacune, que Ton a vainement essayé de combler dans ces dernières années et qui subsistera, tant que la métaphysique des philosophes se confondra avec celle du catholicisme.

On objecte que la définition de Dieu donnée par rÉglise est ou insuffisante ou trop complète, en ce sens qu'elle reproduit, avec une apparence platonicienne, ridée sémitique et ouvre la porte à Tan thropomorphisme. En effet, en donnant à Dieu le titre d'esprit pur^ le dogme catholique le range dans une catégorie d'êtres idéaux, commune à toutes les religions aryennes. Vainement déclare-t-on ensuite qu'il y a, entre Dieu et les esprits célestes, une distance infinie. Le mot « esprit » n'en offre pas moins prise à l'imagination, ce qui fait déchoir d'un degré la conception du principe absolu des choses .

Par le fait , quand les docteurs chrétiens des premiers siècles adoptèrent cette « spiritualité »

divine, ils furent moins guidés par une raison supérieure, c'est-à-dire par l'analyse , que par la tradition des Septante et par les dogmes de la société aryenne. Maintenant que ces dogmes sont connus de nous directement et par les textes authentiques, nous voyons que ce Dieu pur-esprit ne diffère pas sensiblement de TAhura-Mazda ou Ormuzd des anciens Perses et qu'il est, sur Téchelle des conceptions métaphysiques, au même degré quelle Brahmâ masculin des Indiens. Mais ni Brahmâ ni Ormuzd ne sont le terme le plus haut auquel la pensée aryenne se soit élevée jadis. Us ont au-dessus d'eux un principe supérieur, dont ils ne sont que la manifestation première : c^est l'Akarana des Perses, le Brahme des Indiens, prin-» cipe absolu, que les néoplatoniciens avaient paru entrevoir et que les docteurs de l'Église ont négligé. Mais Brahmâ est un Dieu second, égal à Vishnu et môme à Giva; Ormuzd n'est que le premier des Amschaspands, dont le nom môme signifie Espritspurs.

Je prie instamment le lecteur de me suivre patiemment dans ces considérations abstraites. Il sait que le commun des hommes, occupé de ses affaires ou de ses études particulières, est surtaut sensible aux conflits qui se produisent dans la vie

réelle de chaque jour. Mais ces conflits sont les conséquences, souvent lointaines, de causes profondes, qu'il faut rechercher et mettre en lumière. Ce sont ces causes qui nous occupent en ce moment.

Oïl voit qu'en qualifiant Dieu d'esprit pur et en y ajoutant même la perfection, l'enseignement catholique ne donne pas à ses disciples la plus haute idée du principe absolu des choses. La première conséquence qui en découle est que Dieu, qui n'a pas de sexe, est conçu comme un être masculin, père et producteur du monde. Ici la doctrine se partage. Au point de vue mystique, cette paternité , a pour condition l'existence d'un principe féminin, de cette mère divine, nommée déjà Mâyâ par les Indiens ; et de là naît toute une mythologie. Au point de vue métaphysique, la nécessité d'expliquer l'existence du monde a fait adopter par les catholiques ridée sémitique de la création, et de là est née toute la philosophie latine.

Les philosophes français de nos jours refusent d'aborder le problème résolu par le mot «création»; les savants le nient et refusent à Dieu le titre de créateur. Descartes et ses successeurs n'avaient point reculé devant une question qu'on peut nommer la question vitale de la philosophie ; en se retirant, nos contemporains paraissent déserter le

champ de bataille de la vérité ; ils laissent en présence deux affirmations contraires, celle des catholiques, qui affirment la création, et celle des savants qui la nient, et ils n'apportent, ni à l'un ni à l'autre, le secours de leurs lumières.

Il est certain que les savants ne manquent point déraisons sérieuses, quand ils nient la création. Nous avons déjà observé que les langues aryennes, qui sont celles des peuples métaphysiciens par excellence, n'ont point de terme pour énoncer cette idée, que le grec n'en a pas et que pour Texprimer, le mot latin lui-même a été détourné de sa signification. L'absence du mot et de l'idée chez les, peuples de race aryenne est un argument, qui n'est point sans valeur, contre l'idée catholique. Les orientalistes, dont la place est de plus en plus importante dans le développement de la science moderne, voient clairement qu'en adoptant pour son dieu la première personne divine des panthéistes aryens, le catholicisme y ajouta une conception étrangère, qui en modifiait profondément l'idée et introduisait dans le monde une doctrine incompatible avec le panthéisme.

D'un autre côté, les philosophes métaphysiciens, depuis le moyen âge, ont solidement établi que la création, d'après la définition catholique, ne tombe

pas SOUS rintelligence humaine et par conséquent ne peut à aucun titre faire partie du corps de la science. En effet, le néant, d'oîi Ton dit que le monde a été tiré, n'a aucune qualité, et n'est représenté dans Tesprit par aucune idée. Quelquesuns ont cru échapper à cette objection insoluble, en remplaçant la création proprement dite par la contingence du monde, c'est-à-dire par la possibilité de concevoir qu'il n'existât pas. Mais c'est là aussi une conception illusoire, puisque, le monde supposé absent, il ne reste rien qui puisse fournir l'objet d'une idée. Là où il n'y a pas d*idée, il n'y a ni intelligence ni science.

On objecte donc à la doctrine catholique de la création qu'elle est inintelligible et que sa formule se compose de mots vides de sens ; qu'ainsi elle n'explique pas l'existence du monde, en supposant que celle-ci ait besoin d'explication; enfin, que les docteurs de l'Église, et surtout de l'église latine, ont introduit une théorie qui ne. se soutient pas, qui donne de Dieu une idée trop basse et met en tête de la science une formule que la science ne peut accepter. Aucune religion, aucune philosophie, avant le développement catholique du christianisme, n'avait conçu de cette manière les rapports de Dieu et du monde. Les anciens Juifs n'avaient

point abordé la question de métaphysique ; mais, comme ils adoraient un dieu personnel, séparé du monde, on ne peut attribuer qu'à Tinfluence exercée par eux sur le christianisme naissant, surtout dans Rome, la doctrine de la création, formulée plus tard en termes absolus.

Les savants philosophes font à cette théorie une autre objection, difficile à résoudre. On sait que les idées que nous nous faisons de Dieu ont" pour types des faits de conscience correspondants, faits que, par la méthode appelée dialectique, on élève à la perfection et à l'absolu. Ainsi « les éléments de la connaissance de Dieu sont puisés dans la connaissance de rhomme. » Or, il n'existe en nous aucun fait psychologique pouvant donner naissance à ridée de création ; toute la puissance de Tactivité humaine ne va pas au delà de la production de phénomènes et encore de phénomènes d'un ordre particulier. Nous ne créons ni un être, ni rien qui ressemble à un être. « Par conséquent il n'y a en nous aucun type de création, à quelque degré que ce soit; nous n'avons aucun spécimen de cause efficiente produisant un être et pouvant servir de base à la méthode dialectique, pour concevoir un dieu créateur.

Sur ce sujet la philosophie cartésienne, plus ou

moins rajeunie par nos contemporains, n'a apporté aucun appoint nouveau au catholicisme. Au contraire les analyses psychologiques, qui égalent en précision celles de la chimie, ont confirmé le fait que nous signalons, et mis, entre la foi et la philosophie, une barrière qui paraît désormais infranchissable.

Les sciences positives rejettent l'idée d'un dieu créateur, parce qu'elles ne constatent, dans l'univers entier, aucun fait qui montre ou qui suppose une création. La chimie n'a pu se faire que grâce à la persistance absolue de la matière sur laquelle elle opère. S'il s'en perdait un seul atome, aucune expérience n'aurait de valeur, aucun résultat ne serait acquis. La balance et les instruments infiniment plus délicats, que le chimiste emploie aujourd'hui, démontrent qu'il n'y a dans les réactions des corps, ni déperdition, ni création d'une portion de matière quelconque, et que par conséquent la somme de matière qui existe dans l'univers est constante.

La physique a démontré qu'il en est de même pour les forces qui agissent dans le monde ; que non-seulement aucune d'elles ne se perd, mais qu'elles se transforment les unes dans les autres, sans perte et suivant des lois invariables.

L'astronomie a été plus loin, puisque, grâce au calcul et à des procédés nouveaux d'investigation, elle a pu signaler l'e^i^istence de corps célestes, que l'œil ne pouvait apercevoir, et étendre l'analyse chimique jusqu'à des étoiles séparées de nous par d'énormes distances; partout l'astronomie a constaté la persistance de la matière et l'immutabilité des lois.

On dit que ces lois pourraient être différentes de ce qu'elles sont, si le créateur eût conçu le monde d'une autre manière. Mais c'est là uiïe hypothèse, que l'analyse dément. Car aussitôt que l'on peut appliquer aux lois du monde l'analyse mathématique, on se convainc qu'elles sont ce qu'elles doivent être, et qu'il est impossible de les concevoir autres qu'elles sont. Ainsi les lois de la nature sont absolues et non contingentes; elles s'appliquent à une matière dont le total est toujours le même et à des forces dont la somme est constante. Ces lois, ce total et cette somme sont infinis. Voilà comment aujourd'hui les sciences positives attribuent au monde les caractères de l'absolu et concluent, de Tobservation des faits, l'inutilité, sinon la contradiction, du dogme moderne de la création. Il en résulte, entre les hommes de foi et les hommes de science, un antagonisme d'autant plus persistant

que les causes en sont plus profondes. Au point où la science est parvenue, personne ne peut croire qu'elle faiblira et qu'elle abandonnera: ses principes les plus nécessaires pour une opinion attaquée d'ailleurs de tant d'autres côtés.

L'extrême personnalité, attribuée au principe absolu par le catholicisme philosophique, a eu à la fin pour principe et pour conséquence sa séparation d'avec le monde, et l'absolue dépendance du monde par rapport à lui. Dans la théorie asiatique, ce principe réside dans le monde ou, ce qui revient au même, le monde réside en lui; l'univers est' son émanation, non sa créature; il lui est, non identique, mais égal en extension, n'étant que sa manifestation ou, comme disent les métaphysiciens, son mode. La somme des modes, qui se développent dans le temps et dans l'espace, lui est adéquate et chacun d'eux lui est par conséquent infiniment inférieur. C'est dans les modes que l'individualité et la personnalité résident et non dans le principe

absolu, lequel est à la fois universel et impersonnel. Tels sont les traits principaux de la doctrine asiatique. Elle a l'avantage de n'être en opposition avec la science sur aucun point et d'avoir, parmi ses conséquences, un système de morale au moins égal en élévation à celui du christianisme. C'est ce* qu'ont prouvé, depuis deux ou trois, mille ans, c'est-à-dire longtemps avant la philosophie grecque et la venue du Christ, le brahmanisme d'abord, puis le bouddhisme, dont nous possédons les monuments écrits.

Le courant d'idées venu de la race sémitique a introduit chez les chrétiens, et surtout dans l'église latine, avec le système de la création, un monothéisme d'une toute autre nature que le monothéisme aryen. Du momeût où le principe absolu s'est trouvé séparé du monde, il a été nécessaire de lui donner les attributs d'un dieu créateur. On supposait en effet par là que, le monde ayant érté créé dans le temps, il y avait eu une époque où nulle parcelle de l'univers n'existait, et Ton allait jusqu'à fixer, d'après un livre attribué à l'hébreu Moïse, la date précise de la création. Pendant la longue durée où le monde n'existait pas, lé futur créateur se suffisait à lui-même et formait un individu complet, une personne morale, trouvant en elle-même tous

les attributs qui constituent la personnalité. Ces attributs, les docteurs de l'Église les ont définis. Ils ' sont énumérés, discutés et nommés dans les écrits de saint Augustin et des autres Pères de langue latine. On les enseigne dans les catéchismes; il n'y a sur cette matière aucune hésitation dans le dogme catholique. L'homme ayant été fait « à l'image de Dieu^ » tous les docteurs ont vu dans l'homme une reproduction imparfaite de la divinité et, suivant la dialectique platonicienne, ont pu définir les attributs du premiel* Être, en portant à la perfection ceux de l'humanité. Us l'ont fait avec des précautions infinies de langage, sentant bien que, par cette méthode, ils côtoyaient sans cesse un abîme.

Ainsi le dieu des Sémites, dont la Bible fournissait la première idée, est devenu, dans le catholicisme, un créateur du monde, possédant une puissance sans bornes, une volonté irrésistible, une intelligence infinie et un immense amour. Ce n'était pas l'anthropomorphisme, au sens matériel de ce mot, puisque ce dieu était donné comme incorporel et sans figure. Mais, entièrement séparé du monde et antérieur à toute autre existence il n'avail pu trouver qu'en lui-môme le motif qui l'avait porté à créer. Le motif de cet acte parfait n'était point dans la créature, qui est imparfaite, mais en lui*

même. Ainsi tout, dans Tunivers, se trouva procéder d'un acte, à la vérité éternel; mais d'autant plus semblable à un caprice, que ce Dieu était conçu à Timage de Thomme et n'était nécessité par rien. Car si l'acte de la création eût été nécessité, même par la nature divine, le monde devenait aussitôt un être nécessaire et comme un second dieu.

•Le Dieu, gui a tiré le monde du néant, peut donc à chaque instant l'anéantir; il suffit pour cela qu'il se retire de lui. Son action, partout présente, est la cause unique, non-seulement de la durée du monde, mais de ses lois et de ses mouvements. C'est ce que l'enseignement catholique exprime en disant que «rien n'arrive sans l'ordre ou la permission de Dieu. »

Cette intervention continue de Dieu dans les choses du monde a reçu le nom parfaitement approprié de providence ; elle ne s'exerce point par des ordres généraux et vagues, mais par un acte incessant, qui pénètre jusque dans les profondeurs les plus intimes des choses, puisque là est la réalité. Si les choses se présentent à nous comme soumises à des lois constantes, c'est que l'acte est unique et constant en lui-même. Mais aussi; comme cet acte n'est nécessité par rien, rien non plus ne s'op-

pose à ce que Dieu le modifie, change, en tout ou en partie, les lois du monde et y fasse naître d'apparentes contradictions.

Les lois morales ne sont point, en cela, différentes des lois physiques; elles sont ce que Dieu les a faites; si elles sont énoncées par nous suivant certaines formules, que notre raison approuve, c'est que Dieu les a faites pour être énoncées sous cette forme et qu'il a fait notre raison pour les approuver. Sa loi eût pii être différente de ce qu'elle est; elle n'eût pas été moins obligatoire pour nous, puisque c'est la volonté même de son auteur, et non sa propre essence, qui l'a rendue obligatoire. Ainsi, Dieu dicte ses lois comme un maître absolu. • , Il est le roi de l'univers, devant qui tout s'abaisse et dont les volontés s'accomplissent sans contrôle. Il ne diffère pas notablement de TAllah des Sémites, sultan céleste, dont le chef des croyants est le représentant et l'image.

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