‹ Le catholicisme de demainChapitre 2 sur 9 · AUX LECTEURS · texte numérisé non relu

AUX LECTEURS

n'est pas un cri de révolte contre les directions contraires de l'Eglise.

La faveur, aujourd'hui, est aux idées et aux partis extrêmes. Ils sont quelquefois un remède nécessaire contre le laxisme de certaines opinions. N'ayant aucune prétention à l'infaillibilité, et faisant, avant tout, œuvre d'historien, nous ne redoutons pas le contrôle de ceux qui sont appelés à nous juger et possèdent, dès lors, des lumières supérieures aux nôtres. Nous demandons seulement que l'on rende justice à la droiture de nos intentions, au loyalisme de nos sentiments catholiques. Si cette justice devait nous être refusée, nous trouverions un refuge certain dans la fierté d'une conscience qui n'a rien abdiqué ni rien trahi et nous demanderions la suprême consolation à Celui qui, sondant les reins et les cœurs, connaît nos plus intimes pensées.

Jehan de Bonnefoy,

I3 Novembre looj.

Mardis 19 février.

Un feu clair flambe dans la cheminée de mon petit salon ; ma vieille lampe de porcelaine blanche promène son sourire d'astre agonisant sur le velours des fauteuils, sur les livres de la bibliothèque, sur le cadran doré de la pendule qui sonne quatre heures pour la seconde fois. Chaque mardi, ce double carillon -chante chez moi le renouvellement d'une joie avec l'entrée de mes amis.

Voici tous mes chers habitués. Ils viennent très régulièrement chez le vieux solitaire que je suis échanger leurs craintes et leurs espérances sur la crise religieuse du temps présent. Ils sont l'exactitude même, et cette louange n'est point banale, puisqu'il s'agit deschemineauxdela vérité. Les gens qui courent, comme mes amis,

avec le bâton et l'escarcelle du pèlerin, sur tous les chemins de la pensée humaine, gaspillent aisément leur temps à écouter d'où vient le vent, ils ne sont jamais pressés d'arriver au terme.

Voici M. Léon Dulien, dont le surnom de " dernier disciple de Lacordaire " rappelle la foi ardente et l'esprit de haute tolérance. Le courageux auteur des « Erreurs des catholiques français dans le temps présent » a subi les injures d'un brouillard glacial dont sa longue barbe d'argent répare l'outrage au coin de ma cheminée. Voici mon savant exégète, Elie Loëtmol, qui essuie, de son côté, une larme que le grand froid de cette journée d'hiver a laissée sur le marbre de son visage impénétrable. Voici l'abbé Octave Labruyère, l'ingénieux constructeur de synthèses chrétiennes, qui n'essuie rien, qui se moque des rigueurs de la saison, parce qu'il a traversé le brouillard et la bise, les épaules et la tête bien enveloppées dans la chaude draperie de son manteau romain. Mais pourquoi le jeune panthéiste chrétien, Joseph Renold, porte-t-il plus douloureusement que de coutume sa tête douloureuse de Christ blond ? Quelle déception nouvelle est donc venue s'ajouter aux amertumes sans nombre de ce pessimiste de trente ans ?

M, Renold retourne fiévreusement entre ses doigts le dernier numéro des « Horizons pro-

chains », l'organe breton des catholiques progressistes. Quelle mouche a bien pu piquer notre ami ?

Nous sommes bientôt fixés sur la nature de cette émotion. Si M. Renold semble aujourd'hui avoir perdu l'ataraxie du Sage, si son geste est nerveux, n'attribuez ce malheur qu'à la politique des « Horizons Prochains ».

Une revue d'avant-garde, qui se flatte d'ouvrir au Catholicisme des sentiers nouveaux, ne vous ramène-t-elle pas honteusement dans l'ornière des chemins battus, quand, pour apporter à l'Eghse un certificat d'immortalité, cette revue se borne à relever les épitaphes des pierres tombales ?

Quatre longues colonnes, en minuscules caractères, sur les victoires du Catholicisme contre l'Hérésie, le Schisme, la Révolution, avec l'assurance d'un triomphe éternel, assurance fondée sur ce seul fait que le passé garantit l'avenir 1

Notre ami trouve cette apologétique puérile.

Il a d'ailleurs une autre conception des triomphes de la vérité. « Vaincre ses ennemis dans les luttes de l'idée, ce n'est pas, dit-il, les repousser, encore moins les anéantir, c'est, au contraire, les amener à soi, les gagner en se faisant accepter d'eux, et en faisant naître en eux la vérité que soi-même on adore, c'est les faire vivre et les faire triompher avec soi, au lieu de les repousser ou de les tuer. »

Il est certain que, vue sous cet angle, la victoire catholique semble perdre de son prix et n'éveille aucunement le désir de nouveaux triomphes. M. Renold nous rappelle à cette occasion et non sans ironie ces fameux bulletins de conquête que Pyrrhus envoyait à Rome pour convaincre sans doute le Sénat que le vainqueur des armées romaines ne triomphait qu'en se détruisant lui-même... Et notre ami s'obstine à voir plus de pertes que de gains dans le développement de l'Eglise à travers les âges. « Il y a trop de victoires dans les annales de l'Eglise, ajoute M. Renold, c'est pour cela peutêtre que le Catholicisme ressemble aujourd'hui à ces vieux arbres découronnés par la tempête, rongés au cœur, vides de moelle et qui gardent sous leur écorce à peine assez de sève pour faire reverdir les rameaux inférieurs et répandre à terre l'ombre d'une maigre frondaison... »

Le pessimisme de M. Renold dépasse évidemment les Hmites permises dans un cénacle de catholiques, même progressistes. Mon vieil ami Léon Dulien, dont la foi traditionnelle se laisse aussi peu troubler que le libéralisme entêté, proteste aussitôt au nom de l'Eglise qui a reçu de son fondateur les promesses d'immortelle vie.

Les fers de la discussion sont maintenant croisés...

« Le dernier disciple de Lacordaire » com-

mente avec son éloquence de romantique chrétien, le verset évangélique par lequel Jésus donne à ses disciples l'assurance qu'il sera avec eux jusqu'à la consommation des siècles. « L'Eglise, dit-il, n'a vu encore tomber de son tronc dix-neuf fois séculaire que des branches mortes ou des rameaux stériles qui épuisaient sa sève sans profit. Elle n'a rien à redouter des efforts de ses ennemis conjurés, puisque Dieu combat pour elle et que sa main guidera sans cesselabarque du Pêcheur sur l'Océan des âges.» La parole du dernier disciple de Lacordaire s'échauffe peu à peu contre les prophètes de malheur : Ni le siècle présent, ni le siècle à venir ne verront l'accomplissement des prédictions impies. Toute la poussière des mondes aura monté en tourbillon des gouffres de l'Eternité avant l'enterrement du Christ... Ceux qui préparent les funérailles du Catholicisme se briseront eux-mêmes au néant de leurs efforts. Ils ne verront pas la procession funèbre de nos cathédrales en route pour les cimetières où ils ont voulu creuser leur dernier lit, et « marchant deux à deux » comme les fleuves qui vont à la mer pour disparaître avec un dernier bruit.

Ce n'est qu'une première passe d'armes.

L'éloquence toute « lacordairienne » de ^L Dulien n'a d'autres résultats que d'amener un sourire doucement ironique sur les lèvres de M.Loëtmol

et un nouvel adversaire sur le champ de bataille.

— « Je ne puis songer, Monsieur Dulien, répliqua notre cher exégète, à vous disputer la palme du bien dire. J'ai cependant le regret de vous enlever une illusion. Vous avez cru nous apporter une réponse décisive en nous rappelant que l'Eglise a pour la guider à travers les âges des promesses de vie éternelle et qu'elle doit, avec cette assurance, bannir de sa pensée toute crainte. J'oserai vous faire observer que cette réponse n'a d'autre valeur que celle que lui donnent les hommes qui croient à la divinité de l'Eglise. C'est donc une phrase vide de sens au yeux des incroyants. L'examen du texte lui-même montre d'ailleurs que la promesse évangélique est loin de concorder avec l'éloquence de vos commentaires. Ne soyons point dupes des apparences, Monsieur DuHen, et considérons les faits avec la sereine impartialité qui convient à l'étude de la vérité.

Les apparences, ce sont les foules qui remplissent encore nos Eghses. L'illusion fut la même sous Dioclétien et sous Julien ; on vit alors refleurir le Paganisme ; le crépuscule des anciens dieux n'en était pas moins irrémédiable. Les réalités sont bien différentes de ces religieuses apparences ! C'est un fait, par exemple, et il résume, je crois, tous les autres, que la société fondée sur la volonté de Dieu recule

chaque jour et partout devant la société fondée sur la seule volonté des hommes. A quelle époque, ajouta notre docte hébraïsant, l'incrédulité s'est-elle affirmée avec plus d'audace que de nos jours ? A quelle époque a-t-elle recruté plus de partisans ?

Je ne veux rien exagérer, Monsieur Dulien : Notre vieille religion, protégée par ses institutions et ses cérémonies, se maintiendra plus longtemps que ne l'imaginait le Persan de Montesquieu. Mole suà stat. C'est, en effet, une machine admirablement montée qui roule par la force même de son merveilleux mécanisme. Mais pour combien de temps encore ?... « Le catholicisme, disait Cousin, en a pour trois cents ans dans le ventre, je lui tire mon chapeau et je le laisse passer. » Cette parole est d'un sage. Mais l'Eglise verra-t-elle l'accomplissement de ce bail trois fois séculaire... Dieu seul le sait.

— Sans parler des promesses d'éternelle vie qu'il vous plaît. Monsieur Loëtmol, de ne point tenir pour décisives, le passé de l'Eglise ne restet-il pas, quoi qu'en dise notre ami Renold, une garantie tout au moins humaine pour l'avenir ?

— Je crois bien, Monsieur Dulien, interpréter exactement la pensée de notre ami Renold, en vous déclarant qu'il y a trop de sillons dévastés au front de ce passé d'Eglise pour que j'ose

partager votre confiance en l'avenir. Je ne puis joindre ma voix à ces Te Deum en l'honneur des victoires catholiques sur le Schisme, l'Hérésie et la Révolution.

La Papauté a résisté, il est bien vrai, à toutes les attaques, elle a préféré rompre avec les peuples plutôt que d'abandonner un seul de ses principes. On l'a vue, il n'y a pas encore cinquante ans, dédaigner toutes les préoccupations d'humaine prudence et humilier l'orgueilleuse raison du siècle en élevant la Chaire de Pierre jusqu'aux nuées de l'infaiUibilité personnelle. Mais Rachel peut-elle se consoler de la séparation ou de la mort des enfants qui firent l'opulence de sa maison et attestaient la gloire de sa fécondité ?

Je comprends sur ce point la triste philosophie de notre ami Renold... On nous dit que l'Eglise a vaincu Nestorius, Eutychès et Photius. Mais cette victoire n'a-t-elle pas coûté à l'Eglise toute l'Europe orientale ? On nous parle de l'écrasement de Luther, de Calvin et d'Henri Vin. Mais cet écrasement ne coûte-t-il pas au Catholicisme la perte d'un autre monde, est-ce qu'il ne soustrait pas à la juridiction de Rome la plupart des enfants de cette vigoureuse et intelligente race anglo-saxonne ? L'Eglise a dressé les barrières de ses Encycliques et de son Syllabus devant les aigles de la Révolution. Est-ce que les aigles ont reculé devant les ana-

thèmes ? Est-ce que vous ne sentez pas encore comme un craquement souterrain se transmettant d'un bout à l'autre du monde latin sous la poussée de cet esprit de libre examen qui semble n'avoir été vaincu par l'Eglise que pour la vaincre à son tour ?

Oui, le présent lui-même est chargé d'autant de ruines que le passé. L'Eglise montre sans doute des œuvres magnifiques : ici, la splendeur des manifestations de la croyance catholique, les pèlerinages des multitudes enthousiastes à la Salette, à Lourdes, à Paray-le-Monial, les richesses du denier de Saint-Pierre, les missions soutenues par la Propagation de la Foi ; là, les merveilles d'une renaissance intellectuelle, la multiplicité de ses écoles primaires et secondaires, les progrès de ses florissantes universités. Et l'Eglise est en droit de demander si des œuvres aussi vivantes sont des signes de décadence, les indices certains d'une fin prochaine.

Le paganisme expirant gardait aussi ses temples de santé et ses dieux guérisseurs. La Rome sceptique, corrompue, décadente, avait son Asclépéion où grouillait, sous les portiques, la foule des intercesseurs et des malades. La multiplication des écoles de tout ordre, dans les derniers siècles de l'Empire romain ne sauva ni l'Empire ni ses dieux, parce que l'on ne sauve pas ce qui n'est pas viable. On ne peut qu'en prolonger l'agonie...

Ces paroles, qui semblaient sonner le glas du Catholicisme, tombaient avec la tristesse du crépuscule d'hiver dans cet amical cénacle où seul le feu clair qui flambait dans la cheminée donnait encore des couleurs aux choses, et aux visages la lumière que chacun d'eux voyait briller dans les yeux de l'autre. Je ne connais pas une heure plus angoissante que cette heure du « chien et loup ». Enfant, elle glaçait mon cœur ; homme à cheveux gris, elle me fait encore sentir douloureusement tout le poids du jour... Les chimères difformes, les fantômes malfaisants ne sortent plus de leurs tannières pour exercer la puissance de leurs maléfices. La fiction a changé d'aspect comme l'impression ressentie. On dirait la chute lente d'une masse de plomb qui semble descendre dans l'âme pour faire remonter à la surface les plus secrètes amertumes. Et dans l'ombre où, par degrés insensibles, s'estompent, se voilent et s'endeuillent toutes choses ; au milieu du grand silence, les tristesses s'égarent, s'entrechoquent, se lamentent ; elles retombent haletantes, ne sachant où reposer leurs ailes trop lourdes ; tels ces oiseaux de nos vohères qu'une main brutale vient d'arracher à la paix d'un sommeil confiant.

L'homme qui n'a jamais ressenti ces frissons et ces angoisses de l'heure crépusculaire n'a

pas encore pénétré tout le mystère de la mélancolie.

Mais le bon génie des solitaires et des nocturnes paraît à son tour. La douce flamme de la lampe brille soudain au-dessus de nos têtes comme pour arrêter nos pensées sur la pente des chemins sombres... Sa clarté, tamisée par l'abat-jour de porcelaine blanche, fait fuir les tristes oiseaux du crépuscule. C'est comme cette retraite précipitée des Tarasques devant les croix haussées par les archevêques de la *' Légende dorée ", Et dans le cercle de lumière tracé par la vieille lampe, la voix « mauve » de l'abbé Labruyère vint sonner à son tour le réveil des espérances catholiques...

« Pourquoi, dit-il, ces mots malsonnants de défaites et de victoires appliqués à l'œuvre du divin Pacifique ? Pourquoi parler de mort quand la vie naît sans cesse de la mort ? Mouvement et renouvellement, telle est la double loi qui régit l'évolution de tout ce qui est vivant et par conséquent de cette chose vivante qui s'appelle l'Eghse.

Il y a peut-être quelque abus de langage, quelque excès d'enthousiasme dans cette hymne triomphale que chante l'Apologétique moderne. Je ne vous dirai pas que l'Eglise mihtante a terrassé le Paganisme, rompu la gorge à l'Hérésie, survécu aux coups du Schisme, échappé aux

i6 MES AMIS, LES CATHOLIQUES PROGRESSISTES

poisons de la Révolution, Je n'aime guère la violence de ces images. Je me borne à voir dans les rencontres de l'Eglise avec ces forces ennemies l'affirmation d'une vie normale. Quand l'Eglise semble mourir, c'est pour renaître ; quand sa force d'expansion paraît diminuer, c'est que son activité se concentre au foyer d'où partira plus tard un rayonnement plus intense. Non, ce n'est pas la vie qui se retire de l'Eglise ; sous une forme ou sous une autre, les gains y compensent toujours les pertes. Ce qui s'en va, c'est ce qui ne porte plus sa marque, le corps débilité ou contaminé que le doigt de la Mort a touché, l'âme qui se dérobe à l'action de sa vertu féconde. Le Paganisme, l'Hérésie, le Schisme, la Révolution ne sont que des accidents, mais ces accidents attestent la vitalité du Catholicisme, ce ne sont que des éclipses locales ou temporaires dans la vie de l'Eglise. La sève du vieil arbre est encore intacte, d'autres rameaux très puissants sont venus et viennent encore chaque jour remplacer les branches disparues. Certes, le présent est plein d'inquiétudes. La crise que traverse le catholicisme a toutes les apparences d'une crise d'épuisement ; hommes de foi, n'y voyons cependant que l'efTort d'une laborieuse adaptation aux conditions d'un milieu nouveau. La société catholique évoluera en s'épurant. N'exagérons pas l'importance toute relative des événements qui se passent sous nos

yeux. La séparation des Eglises et de l'Etat en France sera elle-même une libération pour l'idée religieuse : Je ne suis pas seul à le penser : d'une religion devenue bourgeoise, engourdie sous les liens du Concordat, elle fera ou refera plutôt une religion profondément populaire, plus jeune et active que jamais. Voilà mon espérance, j'aime à la proclamer bien haut, car les peines que verserait sur le monde la disparition de la vieille religion seraient peut-être plus dures que ne le furent jamais celles de la superstition.

— Je n'éprouve aucune peine. Monsieur l'abbé, à partager les sentiments qu'exprime votre conclusion. Le plus profond, ou plutôt l'unique thème du monde, dit Gœthe, celui auquel tous les autres sont subordonnés, c'est le conflit de la croyance et de l'incroyance. Les époques où prévaut une foi, sous quelque forme que ce puisse être, sont les époques marquantes de l'histoire humaine, pleines de souvenirs qui font battre les cœurs, pleines de gains substantiels pour tous les temps à venir. D'autre part, les époques où l'incroyance, sous n'importe quelle forme, gagne ses désastreuses victoires même lorsqu'elles apportent pour le moment un semblant de gloire ou de succès, s'évanouissent à la fin dans l'insignifiance.

Nous assistons cependant à un changement du monde si rapide et si complet qu'il est bien

18 MES AMIS, LES CATHOLtQUES PROGRESSISTES

permis de se demander quel avenir est réservé, dans cette évolution universelle, à la vieille religion de nos pères.

Verrons-nous le Catholicisme, figé dans l'immobilité de ses définitions et de ses dogmes, fournir lui-même au monde la preuve désolante que tout cela a fait son temps et tombe en poussière, parce que tout cela n'était fait que pour les collectivités moutonnières d'un autre âge ?

Verrons-nous, au contraire, le Catholicisme justifier les espérances des siens par son aptitude à s'harmoniser avec l'esprit des temps nouveaux, suivant, dans ce développement progressif, les lois normales de cette adaptation qu'il aurait su faire de lui-même, pendant dixneuf siècles, à tant de races et de civilisations dissemblables ?

Quel sera, en d'autres termes, le Catholicisme de demain ?

La chaude voix de Léon Dulien avait déjà répondu : « Le triomphe de la Foi de nos pères dans la conscience de leurs fils. » Et ces paroles semblaient traduire, avec la tendresse du cœur, la sagesse du vieux chef breton dont parle Tacite « pensant en même temps aux anciens et à la postérité ».

L'abbé Labruyère ajouta, comme pour préciser en la complétant la leçon de notre vénéré

ami : « Le triomphe du Christianisme de l'esprit sur le Christianisme de la lettre ; disons mieux : leur harmonieux accord. L'esprit sans doute est fait pour commander à la lettre comme l'âme pour commander au corps ; mais ni l'esprit ne doit annihiler la lettre, ni la lettre étouffer l'esprit. Pour respirer le parfum d'une essence, il n'est pas nécessaire de briser le flacon qui la renferme ; de même, si l'on veut que le parfum se répande, il ne faut pas garder le flacon hermétiquement clos.

— Avec vous, Messieurs, je veux bien saluer dans le Catholicisme de demain le règne glorieux de l'esprit après la tyrannie humihante de la lettre, mais n'oubliez pas, continua un peu malicieusement EUe Loëtmol, qu'une autre victoire est nécessaire au Romanisme pour achever la série de ses triomphes sur l'Hérésie, le Schisme et la Révolution. L'Eglise doit en finir avec... le Modernisme.

— Rayez, mon ami, de votre vocabulaire religieux ce mot trop équivoque de modernisme. Il est trop facile d'en faire la synthèse de toutes les hérésies réprouvées par notre foi. Nous sommes simplement des hommes de notre temps, des amis du progrès libéral : C'est du moins une grande consolation que de s'être formé une société de gens qui ont une âme ferme et un bon cœur ; la chose est rare, même à Quimper.

— Que ces distinctions sont subtiles, cher Monsieur l'abbé, et qu'elles sont bien ainsi à l'image de nos temps périlleux où tout homme d'Eghse tremble de laisser échapper ou d'entendre un mot qui puisse être mal interprété. Quelle triste manière de penser ! Cette uniververselle crainte reporte invinciblement l'esprit aux jours mauvais d'une Terreur blanche....

— Vous êtes un méchant Juif, répondit sur

un ton d'amicale gronderie notre cher abbé

Labruyère. Aujourd'hui comme hier, l'Eglise

doit exercer toute sa vigilance sur la garde des

vérités saintes dont elle a reçu le dépôt. Mais

vous ne verrez pas ce triomphe funèbre de

l'Eghse s'acculant à un suicide sans grandeur

en voulant étouffer l'Esprit et le tenir en

esclave...

Ce jour-là M. Joseph Renold broyait sans doute plus de noir que de coutume, il n'était pas prodigue de paroles. Aussi se borna-t-il à souligner de la mélancolie de son habituel scepticisme les prophéties de ses amis.

— Qui peut se flatter, dit-il, de distinguer dans la nuit de tant d'opinions contradictoires le Catholicisme qui sera demain ? Je sais bien qu'aujourd'hui le moindre folliculaire, le dernier manœuvre de la plume a cette vanité de

renvçrser ou de recréer l'Eglise. Ne cédons pas à pareille tentation. Nous ne sommes point astrologues pour nous risquer à tirer la bonne aventure du Catholicisme, et, si je ne m'abuse, le temps des prophètes est passé. Vous me direz sans doute que ces horoscopes ne font que traduire sous des formes diverses et multiples l'inquiétude religieuse de l'âme moderne. Il se peut encore que l'état présent du Catholicisme ne soit qu'un état de transition. C'est pour cette raison que les prophètes se rencontrent aux carrefours de tous les chemins pour arrêter l'avenir. Mais l'avenir ne se laisse pas ainsi appréhender par la main grossière des hommes. N'accusons pas les sévérités du Destin. Nous serions peut-être épouvantés des révélations dont nous aurions voulu forcer le secret.

Le catholicisme de demain ? Une ascension.... ou une chute ! Or, la sagesse nous enseigne que « de tous les sommets il faut redescendre alors qu'on vient de les atteindre et que toute apogée est la veille d'une déchéance ». Mais c'est aussi en remontant les pentes que l'on s'élève aux sommets...

C'est en somme tout en disant des choses très sensées que M. Joseph Renold eiïectuait une retraite habile. Mais la question n'en restait pas moins posée : quel serait le catholicisme de demain ?

Problème hardi, certes, et qui ne se présente même pas à la pensée de l'homme dont l'esprit se complaît et se repose dans la lettre du dogme établi. Hypothèse sacrilège pour une foi aveugle, « arche sainte qu'on ne peut, sans impiété et sans danger ni regarder de trop près, ni toucher du doigt même pour la soutenir, lorsque parfois elle semble près de tomber». Le catholicisme de demain ? Question grosse d'incertitudes, pleine de périls peut-être ? Mais question que ne devaient pas laisser sans réponse des hommes habitués à chercher et à peiner dans le domaine des idées. Même quand ils semblaient vouloir s'arrêter en quelque abri, les chemineaux de la vérité n'abandonnaient pas le bâton du pèlerin. A dire vrai, ils ne marchaient en deçà que pour y concentrer leur force en vue d'un plus grand élan au delà...

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