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CHAPITRE II

Mardi, 26 février.

M. Joseph Renold n'appréciait peut-être pas à sa juste valeur le métier de prophète, mais il aimait à philosopher, habitude particuHèrement douce, même à ceux qui, sans avoir parcouru un long cycle d'années, ont cependant beaucoup observé et beaucoup réfléchi. Notre ami avait réponse à toutes les questions, son pessimisme était un peu amer, mais il n'excluait pas les vues justes, il excellait surtout à projeter la lumière sur ces endroits obscurs où le mensonge se réfugie, aussi bien que sur ces endroits embarrassés où l'équivoque cache ses embûches et où l'injustice se met à couvert.

Quel serait le catholicisme de demain ?

On pouvait le demander à notre philosophe.

La curiosité toujours en éveil de M. Léon Dulien obtint aussitôt cette réponse :

24 LES CATHOLIQUES d'ÈTIQUETTE

— Il est inutile, cher Monsieur, de recourir aux oracles des Pythies ou de leurs Pythons pour prévoir ce que sera le catholicisme de demain. C'est le présent qui fournit d'ordinaire l'étoffe dont s'habille l'avenir. Le catholicisme d'aujourd'hui peut donc nous donner un avant-goût du catholicisme qui sera demain. Il s'agit pratiquement d'une société religieuse dont il nous faut examiner les tendances, connaître les influences directrices.

Quels sont, en d'autres termes, les éléments constitutifs de cette société ? Quelles en sont les forces, quels secours ou quels obstacles rencontre le catholicisme contemporain dans le milieu où se développe son activité, voilà ce qu'il importe de bien comprendre pour savoir quel vin nouveau fermente dans les vieilles outres de la foi traditionnelle.

On peut ainsi demander au présent les secrets de l'avenir, sous cette réserve toutefois que l'esprit souffle où il veut. C'est pourquoi le présent ne projette qu'une clarté vacillante sur l'écran opaque du futur.

— Ce n'est pas une raison, Monsieur Renold, de nous dérober vos précieuses lumières.

— Mes lumières, Monsieur l'abbé, sont simplement celles de quelqu'un qui passe, qui regarde, qui voit... Je vois, par exemple, que

la question du catholicisme de demain comporte des solutions diverses. L'horoscope varie avec l'astrologue. Un catholique intransigeant formulera des conclusions bien différentes de celles d'un catholique libéral ; les conclusions changeront encore si la réponse est faite par M. Homais lui-même. Chacun de ces trois juges sera incliné, en effet, par la pente naturelle de ses propres pensées et de ses convictions intimes à n'envisager du problème religieux que le côté vers lequel se tournent ses préoccupations personnelles. Les réponses auront toujours un caractère subjectif. On retiendra tout ce qui cadre avec son opinion, on éliminera le reste.

Si l'on veut apporter une réponse objective et scientifique, notre connaissance sera encore bornée par l'insuffisance d'une compréhension bien rarement adéquate au sujet. Il est, entre autres choses, bien difTicile d'opérer un classement exact, méthodique et complet des éléments qui entrent dans la composition du catholicisme d'aujourd'hui, tant est grande la confusion de ces éléments. Dans ces conditions, l'oracle n'aura, ce semble, d'autre valeur que celle d'un dénombrement imparfait ou d'un jugement exclusif.

— Vous repoussez donc a priori toute solution apportée au problème du catholicisme de demain.

— Nullement, Monsieur Dulien, je mets simplement mon observation en garde contre les causes d'erreurs, et votre propre critique en garde contre l'involontaire parti pris de mon jugement. Chrétien sans Eglise ou païen sans dieux, bien qu'encore catholique de nom, mon attitude en face de la question qui nous occupe ne peut être que la pleine indépendance d'un philosophe débarrassé de tous les liens dogmatiques. Mais cette indépendance affranchit mon esprit en fermant mon cœur à ces compréhensions particulières, à ces instincts mystérieux qui pressentent et embrassent chez l'homme de foi les horizons dérobés à l'œil de l'incroyant.

— Les lumières des hommes de foi, — il en est encore ici, — observa doucement l'abbé Labruyère, compléteront, s'il est besoin, celles de votre sagesse qu'unemodestie peut-être excessive retient trop longtemps sous le boisseau. Vous avez cru, Monsieur Renold, pouvoir affirmer qu'une bonne division des éléments du catholicisme actuel nous donnerait aisément la clef du problème qui nous intéresse. Est-ce pousser l'indiscrétion trop loin que de vous demander cette division ?

— Les moyens ne manquent pas, Monsieur l'abbé, pour effectuer une bonne analyse. On peut employer d'abord la méthode d'élimination.

Commençons donc, si vous le voulez bien, par rejeter les poids morts.

— Les poids morts ? interrogea M. Dulien.

— J'appelle ainsi, continua M. Renold, les catholiques d'étiquette et les catholiques de façade.

— Je ne distingue pas encore très bien les uns des autres.

— Vous les reconnaîtrez et les distinguerez aisément à leurs œuvres, Monsieur Dulien.

Les catholiques d'étiquette sont des adhérents nominaux dont presque tout le mérite religieux est de faire nombre sur les registres de nos sacristies. Cette inscription, je vous l'accorde, suppose un minimum de pratiques. Elle rappelle que l'Eghse a béni un foyer, un berceau, une tombe. L'inscription atteste que les catholiques d'étiquette ont encore recours au ministère du prêtre dans les grandes circonstances de la vie où la Loi impose l'intervention de l'ofTicier de l'Etat civil.

Est-ce la Foi, ce respect de la coutume ? Peut-être. La coutume est un besoin, une nécessité comme une autre. A coup sûr, ce n'est pas la foi catholique, cette foi qui vous prend la

pensée, le cœur, les énergies pour rattacher la vie entière de l'homme à une origine et à un but divin.

Ces états d'âme, qu'on appelle la mentalité, la sentimentalité, l'habitude reUgieuse, n'ont pas généralement force de vie chez le catholique d'étiquette. La croyance et la morale ont entre elles, dans sa conduite, un mur autrement épais que celui qui sépare aujourd'hui l'Eglise de l'Etat.

Au fait, comment la foi pourrait-elle régler la conduite du cathoHque d'étiquette ? Il n'a jamais pensé à sa religion. Il a fait sa première communion, conformément aux traditions de famille et de respect humain, mais des embryons catéchistiques acquis par lui aux jours lointains de son enfance, notre catholique de circonstance n'a retenu que des mots, et ce n'est pas avec ce léger bagage de mots qu'on peut faire aujourd'hui le rude voyage de la vie.

Les vérités fondamentales qui ont constitué pendant des siècles la base rudimentaire du Christianisme et de toute grande religion, sont même ébranlées ou ruinées chez lui. Dieu, l'âme, peuvent bien exister, mais qui les a vus ? La survie est possible, on ne sait pas, car personne n'est encore revenu de l'autre monde. S'il y a d'ailleurs une autre vie, peut-on s'y intéresser autant qu'à la vie présente que seule on connaît? Un pareil scepticisme n'est guère fait pour rem-

plir l'office d'un générateur de vertus ; et la morale ne peut avoir aucun rapport avec une croyance religieuse dont on a perdu souvent jusqu'à la trace ; la morale est toute utilitaire.

Le catholique d'étiquette ne saurait en effet échapper aux influences d'une époque chère à « l'arrivisme ». Il doit être pour les hommes et les causes qui réussissent. Le bien est ce qui triomphe, le mal ce qui succombe. Les autres principes ne sont pour lui qu'une invention des gens malins à l'usage des gens simples. Gros Jean n'est pas mort, il saura faire encore la leçon à son curé.

Vous connaissez le catholique d'étiquette. Il se recrute principalement dans la classe populaire. C'est l'ouvrier des villes et c'est aussi l'ouvrier des champs ; il forme déjà une immense armée dont l'école primaire et laïque accroît sans cesse le nombre, et l'avenir ne me paraît pas devoir arrêter ce progrès, à moins que...

— Achevez, Monsieur Renold.

— A moins que, suivant d'autres prévisions, ces paysans et ces ouvriers dits chrétiens sur la feuille de statistique, se décidant à rompre ouvertement avec l'habitude du geste religieux, ne laissent plus même à l'Eglise la consolation d'inscrire leurs noms dans ses registres. Et l'Eglise aura perdu avec les catholiques d'éti-

quette toute la splendeur de ses nombres imposants.

— Ah ! je reconnais bien, répartit M. Dulien, les hommes d'aujourd'hui dans ce sombre tableau des catholiques d'étiquette. Ils se distinguent de ceux d'autrefois par le développement des appétits et la diminution des aspirations. Un vide immense s'est creusé, depuis quinze ans surtout, dans l'âme populaire. Il y a des jours où ce qu'on entend et ce que l'on voit vous amènerait presque à conclure que tout ce que nous voulons sauver est à jamais perdu. Oui, ce peuple est sans foi, et l'irréligion a fait chanceler dans son âme les bases elles-mêmes de la morale chrétienne...

Je n'oserais cependant pas jeter la pierre aux catholiques d'étiquette. Ces paysans et ces ouvriers constatent tous les jours que « l'argent malpropre est plus honoré quand il y en a beaucoup que l'argent honnête quand il y en a peu ». L'exemple part de trop haut pour ne pas se répandre très loin.

C'est un malheur que la foi n'éclaire plus de son idéal surnaturel les pratiques religieuses des catholiques d'étiquette.

Ce malheur serait plus grand encore si ces pratiques faisaient complètement défaut. Même réduites à la profession extérieure du catholicisme dans les grandes circonstances de la vie,

elles ne sont pas toujours le vain geste de sceptiques rusant avec leur conscience. Ces hommages plus ou moins volontaires à la Religion traditionnelle ressemblent, il est vrai, à la semence évangélique tombée dans l'aridité du grand chemin. Mais le grain de sénevé échappe parfois à l'avidité des oiseaux du ciel ; une goutte d'eau, le hasard d'une poignée de terre végétale font germer la semence. La foi prend, de même, racine dans une âme. Ce n'est longtemps qu'une foi stérile, une foi endormie, mais elle se réveille un jour ou l'autre, et la conscience tressaille sous l'aiguillon. L'Eghse connaît ces inquiétudes que le pécheur porte dans le secret de l'âme et qui tournent sa pensée vers l'éternité. Le pécheur en profitera tôt ou tard, tout au moins dans les derniers jours de sa vie.

L'Eglise compte sur le retour final du catholique d'étiquette et sa main maternelle est trop prudente pour éteindre la mèche qui fume encore. Il y a peu d'âmes si indifférentes et si débordées qui ne conservent au fond d'elles-mêmes un reste de religion...

Un rire sec et légèrement railleur accueillit ces dernières paroles de M. Léon Dulien. Et la critique quelque peu acerbe de notre exégète expliqua son rire irrévérencieux :

— Vous ne semblez pas vous douter, Monsieur Dulien, que votre geste de miséricorde en

faveur des catholiques d'étiquette vous a conduit à l'apologie même du mensonge public.

Vous trouvez bon, pour l'édification du corps religieux, de professer extérieurement une doctrine à laquelle on ne croit pas ; de donner à ses frères l'illusion que l'on partage avec eux une croyance à laquelle on n'a jamais réfléchi sérieusement ; d'accepter enfin un idéal de vie dont on ne se soucie aucunement dans sa conduite. N'est-ce pas ériger l'insouciance et la duplicité en vertus chrétiennes ?

L'Eglise est patiente, dites-vous, elle ferme les yeux sur les égarements de la conduite et la désertion de la croyance dans l'espoir de reprendre l'infidèle à son Ht de mort. L'Eglise ne connut pas toujours ces faciles complaisances. Elle excommuniait autrefois les adultères publics, elle aurait refusé de marier une chrétienne à un incroyant notoire, même baptisé. Son zèle pour la pureté de la croyance poussait même l'Eglise à l'usage de sévérités qui révolteraient peut-être aujourd'hui les plus soumis de ses enfants. Le IV^ concile de Latran, tenu sous Innocent III (can. 22) défendait aux médecins, sous peine d'être exclus de l'Eglise, d'ordonner aucun remède aux malades qu'ils n'aient été confessés. A son tour le pape Pie V, par une bulle, pubHée en 1567, ordonnait aux médecins « d'avertir les malades qui sont détenus au lit de se confesser » et défendait « de les visiter, le troi-

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sième jour, s'ils différaient à leur montrer un certificat par écrit du confesseur ». Une déclaration royale, en date du 8 mars 1712 et signée de Louis XIV avait sanctionné cette législation religieuse. La contrainte a disparu.

— Qui oserait regretter, Monsieur Loëtmol, la disparition de ce triste régime ?

— Pas même l'Eglise, Monsieur Dulien.

L'Eglise a pu se convaincre de l'inutilité de la contrainte ; elle avait d'ailleurs, elle a toujoure à son service des auxiliaires de premier ordre. Elle compte sur la faiblesse du malade pour ramener la brebis égarée au bercail. Elle compte aussi sur la terrible puissance de Celle que la Bible a si justement dénommée « la reine des épouvantements ».

Les hommes redoutent la mort comme les enfants ont peur des ténèbres, et l'Eglise a augmenté l'effroi qu'elle inspire et qui tient -urtout à l'obscurité qui l'environne, par la menace de ses horribles châtiments éternels. Cette crainte est pour le pécheur impénitent le commencement de la sagesse. J'ai peine à croire à son efficacité en vue d'une conversion véritable. Il faut d'ailleurs avoir la foi pour songer, sur un lit de mort, aux réahtés invisibles de l'Au-delà. Et j'ai toujours pensé que les catholiques d'étiquette devaient quitter la

vie avec l'huile de l'extrême-onction comme ils y sont entrés avec l'eau du baptême, c'est-àdire aussi passivement que l'automate.

— N'approfondissons pas, Monsieur Loëtmol, ces mystères de la dernière heure. Si l'homme est alors infiniment faible, ajouta l'abbé Labruyèrc, Dieu est en retour souverainement miséricordieux ; sa grâce a des secrets que nous ne connaissons pas.

— Mais nous savons, Monsieur l'abbé, continua le philosophe Joseph Renold, que l'homme meurt d'ordinaire comme il a vécu. Le catholique d'étiquette doit donc continuer à descendre, les yeux bandés, les derniers degrés de la vie. Sa mort n'est peut-être pas celle du sage qui comprend bien vite que dans la nature la fleur fanée n'a plus le droit de vivre, que l'olive mûre, comme disait Marc-Aurèle, doit se détacher de l'arbre, et qui fait son âme « aussi large quel'abime)). Samort n'est pas davantage celle du croyant qui, hanté toute sa vie des visions d'un enfer horrible, tremble souvent jusqu'à sa dernière heure de la même crainte dont frissonnent les gens qui ont perdu toute espérance. Oui, la mort doit être moins terrible pour l'homme qui ne s'est jamais préoccupé sérieusement des sanctions d'outre-tombe. Si elle surprend cet homme en pleine vie et dans l'ardeur

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de la lutte, c'est une crise de quelques heures. On se débat jusqu'au bout contre ce dernier ennemi, jusqu'au moment, du moins, où l'on sent son pauvre moi meurtri se disperser, se fragmenter, tomber en une poussière d'êtres. Et l'on meurt « sans autre sentiment que celui d'être las, très las ».

Et la sensation doit être la même, quand la mort vient lentement, nous ôtant par degrés nos forces. C'est la sensation du voyageur dont parle Guyau, de ce voyageur qui, pris du mal des terres vierges et des déserts, rongé de cette grande fièvre des pays chauds qui épuise avant de tuer, refuse, un jour, d'avancer, s'arrête tout à coup, se couche, et, allongé sur un lit de sable, contemple amicalement, sans une larme, sans un désir, avec le regard fixe de la fièvre, l'ondulante caravane des frères qui s'enfonce dans l'horizon démesuré, vers l'inconnu qu'il ne verra pas...

Ouvre sa tombe heureuse et qu'il s'endorme en elle.

Revêts le de silence, ô terre maternelle,

Et mets le long baiser de l'ombre dans ses yeux.

— Vous nous offrez. Monsieur Renold, répondit l'abbé Labruyère, une philosophie de la mort renouvelée des leçons de Montaigne, mais qui n'offre à l'homme d'autre consolation que de se jeter, tête baissée, dans le trou noir, en aveu-

gle. Vous n'avez sans doute jamais vu mourir un saint et cette suprême expérience manque peut-être à votre sagesse pour comprendre comment la dernière douleur de l'homme se confond avec sa suprême espérance. Mais il s'agit ici, avant tout, Monsieur Renold, de nous apporter une philosophie de la vie.

— La mienne se résume dans cette maxime du Sage : « Cueille le jour qui passe ». Et je tâche que chaque jour, comme le conseille encore Sénèque, soit pour moi l'équivalent de la vie. Je voudrais pouvoir en jouir comme s'il était pour moi la vie entière en abrégé. Je m'applique, tout au moins, à le remplir d'immortalité, en l'occupant de pensées dignes de durer. J'aime mille fois mieux le remplir d'activité et de courage que l'énerver par une angoissante anticipation de l'avenir. Je suis d'ailleurs tout disposé à partir. Vous savez bien. Monsieur l'abbé, que ce ne sont ni les ans ni les jours qui font que nous avons largement vécu, c'est l'âme...

— La question, Monsieur Renold, n'en reste pas moins de savoir d'où nous viendra le geste libérateur capable de retenir sur la pente cette foule de catholiques sans foi intérieure qui roulent à l'indifférence et peut-être à l'épouvante, parce que cette indifférence a pour terme l'anarchie même des consciences dans la ruine pro-

gressive de ces vérités morales sans lesquelles

une société ne peut vivre et une civilisation

doit succomber.

j\'ais qui oserait affirmer que les nations ne

sont pu s guérissables et que demain ne sonnera

pas le réveil de toutes ces âmes assises à l'ombre

de la mort.... !

— Je voudrais, Monsieur l'abbé, envisager comme vous l'avenir avec un optimisme raisonnable. Malheureusement, ajouta notre ami Loëtmol, le présent laisse trop entrevoir que le mal est sans remède. Taine a bien jugé l'état d'âme de cette foule de paysans et d'ouvriers matérialisés par le positivisme du siècle, nourris de productions haineuses ou obscènes dont aucune force humaine ne semble pouvoir aujourd'hui réfréner les instincts déchaînés. Et j'estime avec l'auteur de la « France contemporaine » que « la grosse masse de notre population est en train de redevenir païenne. La France populaire se précipite au matériahsme et à l'athéisme. Ceux qui voulurent éteindre les lumières du Ciel n'ont peut-être pas remarqué que ce geste, si magnifique d'audace, risquait d'éteindre en même temps les lumières de la conscience dans une âme déjà vidée de tout idéal surnaturel. L'avenir, Monsieur l'abbé, les signes du temps le trahissent avec une clarté assez brutale pour

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justifier les prévisions de mon pessimisme ; l'avenir, c'est l'accclération de la course à l'abîme, c'est le règne de l'irréligion ou de l'areligion succédant, par la logique des choses, au régime de la Religion. C'est, en d'autres termes, la ruine de l'Eglise.

— Je ne discuterai pas votre sentiment, Monsieur Loëtmol. Laissez-moi tout au moins vous rappeler, continua l'abbé Labruyère, que l'Eglise est une « éternelle rccommenceuse ». Elle a conquis une première fois le Paganisme, elle peut le soumettre une seconde fois à Jésus- Christ. Nous reverrons à l'œuvre le missionnaire, le chasseur d'âmes indépendant et discipliné tout à la fois qui ne portera ni bâton, ni pain, ni argent (1) et s'en ira par les chemins de France comme il irait par les chemins de la Chine prêcher la bonne Nouvelle.

La France n'est pas d'ailleurs tout l'Univers ni même toute l'Eglise ; une éclipse locale du Cathohcisme ne peut être comparée, en toute équité, à l'éclipsé totale du sentiment rehgieux. Si, chez nous, des chiffres considérables ne représentent le plus souvent qu'une classification d'état civil, si les adhérents nominaux ne sont qu'un trompe-l'œil pour masquer la pauvreté numérique des cathohques pratiquants, il ne

(1) Luc, IX, 8.

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faudrait point conclure de ces faits douloureux que l'Eglise s'éteint ou qu'elle agonise. Une étoile qui tombe n'entraîne pas nécessairement la chute de toutes les autres.

Aux Etats-Unis, par exemple, les populations catholiques sont restreintes comme nombre, mais il n'y a pas de non-valeurs dans ces petits effectifs qui, d'ailleurs, s'accroissent sans cesse. Cette renaissance catholique d'outre-mer est bien la meilleure preuve que l'Eglise n'a pas encore épuisé sa magnifique vitalité. Au fait, Monsieur Loëtmol, les non-valeurs n'ont jamais constitué la force vraie du catholicisme, et les vrais croyants ne furent jamais qu'un petit troupeau. Mais cette élite veille à l'entretien du foyer sacré, et quand le foyer se refroidit quelque part, l'élite est simplement obligée de recommencer son œuvre d'apostolat.

Ce fut encore un sourire doucement railleur de notre exégète qui accueiUit cette optimiste profession de foi.

— « L'Eglise, dit toujours en souriant M. Loëtmol, est peut-être une éternelle recommenceuse. J'ai peine à croire, cependant, que la Providence n'efface au grand livre de la vie des peuples que pour écrire de nouveau les mêmes choses.

Dans ce monde, d'ailleurs, dont la figure change sans cesse, les événements les plus sem-

blables ne se reproduisent jamais dans des conditions identiques. Ne nous abusons donc point sur les perpétuels recommencements de l'Histoire, ils ne peuvent aboutir aux mêmes résultats que les commencements parce qu'ils ne renouvellent pas les mêmes choses.

Quand nous disons, par exemple, que la grosse masse, en France, est en train de redevenir païenne, le mot est inexact parce qu'il n'est pas l'équivalent de la réalité qu'il représente à notre esprit, et nous ne pouvons l'entendre d'un simple mouvement de régression. Le Christianisme, lorsqu'il apparut dans le monde, eut affaire à des populations imbues de superstitions plus ou moins grossières, mais chez qui l'instinct et le préjugé religieux atteignaient une extrême intensité. L'Eglise, à dire vrai, n'eut qu'à ménager les imaginations pour s'assurer les consciences ; elle excella, d'ailleurs, à accommoder les cérémonies de son culte aux usages, aux lieux et aux dates fixés par les fêtes païennes (1). De nos jours, au contraire, c'est l'instinct religieux lui-même qui est envoie de s'affaiblir, de s'éteindre, et au besoin religieux s'est déjà substitué dans l'esprit des masses le préjugé contraire. Voilà un phénomène tout à fait nouveau en histoire et dont la gravité me paraît égaler au moins la nouveauté.

(1) Cf. : P. Saintyves, Les Saints successeurs des Dieux, Paris, 1007, in-S.

L'Eglise réparerait, dit-on, dans le Nouveau- Monde les pertes qui accélèrent sa ruine dans l'Ancien Monde. Feu Monsieur Brunetière fit autrefois grand état dans ses «Raisons de croire» de ce prétendu développement du Catholicisme aux Etats-Unis. L'argumentation était séduisante ; le tableau des progrès de l'Eglise aux Etats-Unis n'était cependant qu'une de ces nombreuses et ingénieuses façons d'assembler les chiffres.

Il y a cent vingt-cinq ans, la population de l'Union ne comptait, disait-on, que 30 ou 40.000 catholiques sur trois millions d'habitants, elle en compte aujourd'hui 10 millions sur un chiffre de 65 millions environ. La proportion des catholiques par rapport à la population totale des Etats était donc passée de 1 p. 100 à 1 p. 7. Ces chiffres taisaient malheureusement la vérité douloureuse dont une statistique moins rudimentaire aurait apporté la révélation.

Ils ne disaient point d'abord que durant plus de trente ans l'immigration catholique avait surpassé de beaucoup aux Etats-Unis l'immigration protestante, d'où il résulte que les catholiques devraient être trois fois plus nombreux qu'ils ne sont aux Etats-Unis.

Ils n'expliquaient pas davantage comment les sept minions de cathoHques venus d'Europe ou du Canada aux Etats-Unis, de 1821 à 1895, ne formaient encore, à la fin d'une période de

soixante-quinze ans qu'une confession religieuse de dix millions d'âmes, alors que le chiffre de cette population par le seul accroissement proportionnel dû à la natalité dépassait quinze millions. Il y avait donc aux Etats-Unis plus de douze millions d'habitants d'origine catholique qui n'appartenaient plus à l'Eglise. Non, les chiffres de l'éloquent apologiste ne disaient point la vérité. Ils ne pouvaient, du reste, que constater dans sa source même l'épuisement du flot de sève catholique.

Pour tout dire, les statistiques officielles justifient amplement le pessimiste témoignage de l'abbé Charles Maignen : « L'Eglise n'a pas subi, depuis la Réforme du seizième siècle, un dommage comparable à celui de la perte de ces millions d'âmes que l'Amérique lui a ravies. »

— Je ne vous suivrai pas. Monsieur Loëtmol, dans le commentaire de vos statistiques d'audelà des mers. J'ai toujours ignoré l'art de grouper les chiffres, encore plus celui de les faire servir aux besoins d'une cause. Je me bornerai simplement à opposer un phénomène très ancien au phénomène tout à fait nouveau qui semble avoir ébranlé votre confiance en la vitalité de notre religion. Il n'y a pas d'exemple dans toute la série des temps historiques d'un groupe humain dans lequel un des organes essentiels se serait perdu, atrophié ou transformé. Le rai-

sonnement scientifique ne nous autorise pas à prévoir pour une époque quelconque la disparition d'une des pièces constitutives de notre machine.

— Où voulez-vous en venir, Monsieur l'abbé ?

— A ce fait, Monsieur Loëtmol, à ce fait dont un savant comme vous ne saurait méconnaître l'importance, que l'idée religieuse est une de ces idées fondamentales dont la réunion peut être considérée comme inséparable de l'esprit humain. Quelques-unes peuvent sans doute être mutilées ou détruites chez desindividus d'exception soumis à une culture particuhère. Mais pour la masse des hommes, on ne peut guère augurer que des modifications superficielles et purement verbales. Rien ne permet de préjuger une abolition ou un changement de nature dans les ressorts essentiels de l'esprit.

L'organe religieux serait-il même accidentellement détruit, il serait recréé tôt ou tard par l'homme lui-même, car l'esprit de l'homme, aiguillonné par le mystère, ne renoncera jamais à éclairer le problème de son être, son cœur plein de rêve ne se contentera jamais de ce qui se voit ou se touche. La science positive répond d'ailleurs à des nécessités trop différentes pour remplacer la religion.

Ne me dites pas. Monsieur Loëtmol, que nous

aurons un jour le dernier mot des choses, qu'il n'est pas impossible qu'au bout de quelques centaines de siècles nos descendants acquièrent des sens nouveaux à l'aide desquels ils déchiffreront l'inconnaissable. L'échéance est trop longue et trop incertaine. L'homme continuera donc à demander à la religion une explication de l'existence qui soit pour lui une raison de vivre, une raison de travailler, une raison de se donner, une raison de souffrir, une raison enfin de mourir.

Si le Catholicisme fournit cette explication et en même temps le moyen d'utiliser tout ce qui peut survenir dans l'existence humaine,le Catholicisme gardera sa raison d'être et il la gardera tant qu'une autre doctrine n'aura pas ouvert à l'humanité les portes de la parfaite moralité et de la parfaite félicité.

Votre raisonnement, Monsieur l'abbé, observa Joseph Renold, me parait d'une irréprochable logique. Mais, en ce monde, autre est la logique et autre la réalité.

Il faut croire, il faut avoir vécu sa croyance pour comprendre le vide douloureux que peut laisser à l'âme le mystère de notre existence, quand il n'est pas éclairé par la religion. On écrivait autrefois des livres troublants sur « les

victimes du Doute» et, combien souvent, avonsnous entendu citer l'exemple de notre Renan à qui l'univers faisait l'eiïet d'un désert, d'une fourmilière de pygmées, le jour où s'acheva dans son cœur l'écroulement de la vieille foi catholique. Mais des hommes absorbés par les soucis de la vie matérielle, des hommes pour qui la religion est à peine une routine irraisonnée, peuvent-ils souffrir de la blessure intérieure qui ne saigne que dans les âmes où tend à s'éterniser la nostalgie de l'état de foi ?

Si encore la religion pouvait embrasser dans une égale sollicitude les besoins matériels et les besoins spirituels de l'humanité, le catholique d'étiquette sortirait peut-être de cette morne indifférence qui caractérise son état d'âme à l'endroit du monde idéal et l'Eglise serait autorisée à fonder quelques espérances sur le retour des masses à la foi ancestrale. Mais la classe ouvrière est convaincue que le Catholicisme tient les progrès matériels pour négligeables et condamne les revendications populaires sous prétexte qu'elles tendent à la réalisation immédiate d'une égalité et d'un bonheur réservés à la vie future.

Au lieu donc d'être une auxiliaire dans la lutte contre les oppressions politiques et sociales, l'Eglise apparaît plutôt comme l'alliée des autorités oppressives, comme le dernier obstacle à

l'œuvre contemporaine d'émancipation universelle.

Voilà, Monsieur l'abbé, les préjugés qui conduisent ou égarent depuis bien des années la conscience populaire. Ils ne sont point faits, vous le comprenez aussi bien que moi, pour hâter le retour des catholiques d'étiquette au giron d'une Eglise autoritaire.

Tout ce qui arrive n'est certes pas bon, tout ce qui est nouveau n'est pas réjouissant, comme tout ce qui est ancien n'est pas méprisable. Mais empêchez donc la désobéissance de régner, arrêtez la marche d'une civilisation dont le concept fondamental est contraire à l'esprit catholique qui est un esprit d'autorité ; faites de l'Eglise la Providence des pauvres autant qu'elle sera l'alliée des riches. Après tout...

— Après tout, Monsieur Renold ?

— Je veux dire. Monsieur l'abbé, qu'il ne faut point pousser le tableau trop au noir, puisqu'il doit rester à l'Eghse le royaume du rêve, de l'incompréhensible et du mystère. C'est tout et ce n'est rien. Il n'y a aucune raison pour que le Catholicisme perde ce royaume. Les masses populaires ne voudront peut-être plus l'habiter Nul, du moins,ne sera tenté d'arracher à l'Eglise l'insaisissable

— Je vous accorde, Monsieur Renold, que

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l'état d'esprit des masses populaires est devenu très défavorable au développement de leur réceptivité religieuse. Mais vous connaissez vousmême, comme moi, le vieil adage : Post tenebras lux. Et nous préparerons ce retour de la lumière et ce triomphe de la force spirituelle en montrant que rien n'est étranger au catholicisme, puisque Dieu n'est étranger nulle part. Nous ramènerons l'âme du peuple aux dogmes d'amour et de respect pour la divinité en rappelant à ce peuple que ces principes de liberté, d'égalité et de fraternité qui règlent l'évolution des démocraties contemporaines ne sont que l'écho de la prédication chrétienne, et nos actes serviront encore mieux que nos paroles à rétablir l'harmonie entre les aspirations sociales de notre temps et les conceptions de la foi catholique, c'est par les actes^ entendez bien, que s'épanouiront demain les rejetons vigoureux des semences placées par Jésus dans la conscience de l'humanité.

« L'Evangile n'a pas donné tous ses fruits et le GathoHcisme n'a pas développé toutes ses forces... Mais nous en sommes encore, pour la plupart, aux séparations nécessaires, aux ruptures avec les préjugés, avec les étroitesses, avec un monde qui s'en va. Laissez-le s'en aller ; mais ne croyez pas que nous, catholiques, nous nous en allons ».

— Votre langage, cher Monsieur, observa

Elie Loëtmol, aurait peut-être l'approbation de ce tout évangélique abbéLemire ; je crains fort, toutefois, que la générosité de votre cœur n'égare votre prudence en l'entraînant dans l'utopie, si suspecte à l'Eglise, de la démocratie chrétienne.

— Je ne suis pas démocrate chrétien. Monsieur Loëtmol. J'estime du moins que c'est une opinion d'une singulière étroitesse que de prétendre enfermer le prêtre entre les murs de son église et de lui donner pour unique mission de prêcher les maximes éternelles. Les missionnaires, chez les peuples encore sauvages, parviennent jusqu'à l'âme de leurs barbares auditeurs en améliorant les conditions matérielles de leur existence, en leur montrant les bienfaits du travail et en prêchant d'exemple autant que de paroles. Le prêtre de nos campagnes, qui est en contact journalier avec le cultivateur, le paysan, serait-il moins libre dans son apostolat ? Peut-il déplaire à quelqu'un que ce prêtre montre à ses paroissiens les avantages de la vie rustique, leur fasse toucher du doigt les plaies horribles de nos cités, les mette en garde contre ce fléau national qui s'appelle l'alcooHsme, élargisse leur horizon, leur indique les moyens d'améhorer leur existence en faisant produire davantage la terre, cette mère nourricière au sein inépuisable. Le prêtre est, par vocation, le serviteur de tous. Pour lui aussi, servir est régner.

LKS CATHOLIQUES D ETIQUETTE

— Je ne sais, cher Monsieur l'abbé, si, par crainte de ce règne, le peuple ne refusera pas vos services

— Vous dites, Monsieur Loëtmol ?

— Cette chose à la fois très douloureuse et très simple, que votre apostolat démocratique ne ramènera pas les masses populaires aux pieds de Jésus-Christ. \'ous pouvez vous improviser agriculteur, commerçant, industriel, directeur de sociétés coopératives, vous pouvez créer des caisses rurales et des assurances pour le peuple des campagnes, fonder des syndicats, des conférences, des amicales, des associations de toutes sortes pour le peuple des villes, vous serez suivi par ceux qui partagent et qui vivent votre croyance ; les mères assidues à vos offices vous enverront leurs fils ; vous aurez ainsi autour de votre humble presbytère toute une sympathique couronne de braves gens, mais les autres refuseront d'entrer dès qu'ils verront à la porte votre affiche cléricale.

— Me donnerez-vous. Monsieur Loëtmol, les raisons de cette triste prédiction ?

— Je ne puis vous les refuser, Monsieur l'abbé, si pénible que soit pour moi l'aveu que je vais vous faire. Dans les sociétés de notre vieux continent, un divorce lamentable accuse

SO LES r.AtHOUQUES D^ÉTIQUETTÉ

et aggrave chaque jour ses effets entre le clergé et le peuple.

Les causes de cet antagonisme sont déjà anciennes. Je me bornerai à vous signaler celle qui résume peut-être toutes les autres : la divergence des aspirations, l'absence d'un idéal commun de la vie présente ; ainsi a disparu le contact des âmes sans lequel n'est possible aucune influence morale. N'ayant pas les mêmes aspirations, clergé et peuple ne pouvaient parler la même langue, s'avancer la main dans la main sur les mêmes chemins.

Quand le peuple, par exemple, s'enthousiasmait des transformations qui changeaient la face du monde moderne, le clergé applaudissait à ceux qui proclamaient la faillite de la science ou jetaient l'anathème à la démocratie. Quand la guerre éclatait entre le capital et le travail et que le serf de l'usine criait justice, le clergé se tenait sur la réserve ou n'intervenait que pour prêcher la résignation aux déshérités de la vie. Les catéchismes diocésains sont sur ce point des documents suggestifs. Tous proclament énergiquement les droits des supérieurs sur les inférieurs, ils énumèrent avec complaisance les devoirs des serviteurs envers leurs maîtres. Il en est qui n'ont pas même un mot pour affirmer les droits des inférieurs et les devoirs des supérieurs.

« Allez au peuple », Monsieur l'abbé, c'est

LES C.VTHOLÎQCES d'ÈTIQGETÎE 51

aujourd'hui le mot d'ordre du nouvel apostolat, mais craignez d'arriver trop tard et de trouver barricadées devant vous toutes le avenues qui mènent à l'âme populaire.

Les paysans et les ouvriers urbains ont vu trop longtemps le prêtre inféodé à cette classe d'oisifs et de frivoles pour le luxe desquels le travail de l'usine et des champs produit « la précieuse récolte des coupons et des fermages )\ Il y a des préjugés qui ne s'efîacent pas, des haines qui sonnent toujours la guerre, des défiances tout au moins qui paralysent les plus nobles dévouements. Allez au peuple, Monsieur l'abbé, mais sans parier de tous les autres brasseurs d'œuvres politiques, sociales et philanthropiques, un homme suffira souvent, dans chaque village, pour mettre votre personne à l'index, et tenir en échec tous vos moyens d'action.

— Et quelle est. Monsieur Loëtmol, cette omnipotence villageoise ?

— Le paj'san connaît son nom. Monsieur Duhen. Et le paysan qui subordonne tout à l'intérêt vulgaire et immédiat vous dira que ce nom est celui d'un homme qui lui est bien plus utile que son curé. 11 vous rappellera que l'instituteur est l'homme qui rend le plus de services au village.

— Mais le curé peut rendre les mêmes services avec bien d'autres d'un ordre plus élevé et qui ne sont guère, soyez en bien sûr, de la compétence de Monsieur l'instituteur.

— Le paysan. Monsieur Dulien, est surtout sensible aux arguments qui font vibrer en lui le nerf de la guerre. L'instituteur a pris d'ailleurs dans sa confiance la place du curé, il n'est pas disposé à se dépouiller au profit d'un rival.

— La confiance, Monsieur Loëtmol, est ordinairement la récompense des bons services.

— J'en suis convaincu comme vous, Monsieur Dulien, mais n'oubliez pas, je vous prie, que la défiance est le trait saillant de l'âme du paysan ; cet homme veille sans cesse à ne pas se laisser mettre dedans. L'action politique du clergé reste, à tort ou à raison, le cauchemar de cette fruste imagination. Le passé justifie d'ailleurs dans une certaine mesure des préjugés de cette nature. Et il ne veut pas, dit-il, se laisser refaire par le curé, notre paysan !

Je parle évidemment de ce paysan dont l'école laïque, le journal anticlérical et toutes les autres influences d'un milieu hostile à l'Eglise ont sapé la croyance religieuse. Il ne vous suivra pas, le paysan, ou s'il marche, ce ne sera, presque toujours, qu'à contre-cœur, comme

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un mauvais soldat. C'est que vos syndicats chrétiens et toutes vos œuvres sociales ne sont pour lui que des bateaux à double fond pour le ramener à un passé qu'il abhorre. J'ose vous le répéter, Messieurs : la partie est perdue d'avance.

— Ce n'est pas mon avis, objecta Léon Dulien, Même perdue pour le prêtre de notre génération, la partie ne peut pas l'être pour la Religion. La question sociale est, en effet, solidaire de la question religieuse. L'Evangile n'est pas, il est bien vrai, un code de revendications sociales ou socialistes, mais il renferme ces principes de charité et de justice qui seuls peuvent dominer les antagonismes individuels et apporter dans les conflits d'intérêts que soulève la question des rapports du capital et du travail la conciliation de ces oppositions qui, autrement, demeureraient absolument irréductibles.

— Je ne crois pas davantage, ajouta l'abbé Labruyère, à la solution des problèmes sociaux et à une plus équitable répartition des joies terrestres sans l'application de la loi d'amour. On reviendra donc. Monsieur Loëtmol, aux prédicateurs du vieil Evangile. Et le jour où tous ceux qui aspirent comme nous à un large rayonnement de sympathie seront unis dans un même sentiment d'amour pour opposer la digue de leurs désintéressements et de leurs cœurs à la

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marée des appétits débridés, ce jour-là, l'harmonie ne sera pas loin d'être rétablie entre l'idée religieuse et les besoins nouveaux d'une société qui évolue sans cesse. Et ce jour-là aussi, les catholiques honoraires, les chrétiens de fantaisie reconnaîtront comme nous que la piété est véritablement utile à tout et ils la feront entrer de plus en plus dans leur vie ; et les étiquettes tomberont sous l'influence de l'impérissable sentiment religieux qui s'étendra sur le monde comme une rosée fécondante ; elles tomberont, Monsieur Renold, pour laisser voir les âmes...

— Il vous restera, cher Monsieur l'abbé, les catholiques de surface.

— Le nom, Monsieur Renold, ne manque pas d'ampleur. Mais à quelle catégorie de catholiques réservez-vous cette appellation ?

— Aux catholiques qui font tout à la fois «pavillon et marchandise» de leur religion. Celleci est avant tout pour eux un moyen de défense sociale, un instrument de domination politique. Ils la soutiennent donc souvent sans y croire. La bourgeoisie fournit à l'Eglise cette autre catégorie de non-valeurs. Mais ce sont, si je puis parler ainsi, des pétrifications. Ces corps immobilisés et réfractaires à tout progrès ont bien fini leur temps. Il vaut mieux n'en point parler.

Les catholiques d'étiquette

Le sourire éternellement mélancolique de M. Joseph Renold acheva le discours de notre ami.

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