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CHAPITRE IV

Mardi 12 mars.

— Que restera- t-il à l'Eglise, Monsieur Renold, quand vous aurez exilé de son giron tous ceux qui gardent encore l'habitude du geste religieux ?

— Je n'exile personne, Monsieur Dulien, et je réprouve autant que l'auteur des « Erreurs des

atholiques français dans le temps présent » la politique des anathèmes et de l'ostracisme. Mais on s'exile soi-même d'une société dont on ne partage plus les aspirations et dont on ne vit plus la vie. Les catholiques d'étiquette comme les cathohques de surface sont, d'ailleurs, des non-valeurs dont l'Eglise aurait tort de s'exagérer la perte. Ceux qui ne sont religieux que de nom déshonorent par leur conduite ce beau titre d'enfants de l'Eglise qu'ils ont la gloire de porter. Vous pouvez retourner le problème sous

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toutes ses faces, vous en viendrez à cette conclusion qu'il n'y a de véritables catholiques que ceux qui conforment ou s'efforcent de conformer leur croyance et leur vie aux enseignements de l'Eglise.

Ceux-là sont des catholiques vivants, puisque leur foi est agissante et qu'autant que peut le permettre la faiblesse humaine, les actes, chez eux, ne démentent pas la foi. Et ceux-là sont bien différents des catholiques d'étiquette qui ne voient guère en l'Eglise qu'une succursale de la Mairie, et bien différents aussi des catholiques de surface qui viennent à la Religion comme d'autres vont au gendarme sauveur.

Ce sont des sincères.

De ces véritables fidèles appartenant à toutes les catégories sociales et disséminés un peu partout, la trempe n'est pas uniforme. Il en est dont l'esprit ne dépasse pas encore le niveau du plus vulgaire anthropomorphisme, et d'autres dont l'âme peut s'élever jusqu'à la pure adoration en esprit et en vérité. Les uns vivent leur croyance sans jamais la penser, les autres la vivent en la raisonnant. Tous d'ailleurs se font gloire de professer le même respect et le même amour filial pour l'Eglise.

Les catholiques d'étiquette et les catholiques de surface ont ainsi leur pendant sur la toile de notre société religieuse dans ceux que j'appelle-

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rai volontiers les charbonniers et les intellectuels de la Foi.

De ces deux groupes parallèles, l'un représente le corps et l'autre l'âme de l'Eglise. Le corps tend malheureusement, de nos jours, à étouffer l'âme, je veux dire que le nombre des vraiment catholiques décroît sans cesse. Il est difficile d'établir une statistique exacte de leurs forces. On ne peut recourir qu'à des évaluations approximatives. Si l'on nombre par exemple les Pâques effectives, on est loin d'arriver au chiffre de quatre millions sur trente-sept millions de baptisés. La question, Monsieur Dul en, est de savoir si l'avenir verra l'abaissement ou le relèvement progressif de ce niveau cultuel, ou pour mieux dire du véritable esprit chrétien.

— C'est sans crainte. Monsieur Renold, ou, si vous aimez mieux, c'est avec la confiance au cœur que j'envisage cet avenir. Charbonniers et intellectuels, nous ne sommes sans doute que le petit nombre, mais nous formons encore, en dépit des apparences, un bloc solide et compact sur lequel les influences ambiantes n'ont pas de prise, parce que nous avons toujours fait de « la docile soumission aux légitimes pasteurs de l'Eglise et surtout au pasteur des pasteurs, le Pontife romain » le premier des devoirs. Dans

ce temps divisé et incohérent qui est le nôtre, au milieu de cette course des esprits à ranarchie, nous représentons une force de résistance qui deviendra, par la logique même des événements, une puissante force d'attraction.

— Je voudrais partager, Monsieur Dulien, l'optimisme de vos prévisions, mais, ajouta M. Loëtmol, j'ai peine à croire que les événements et les hommes suivent cette ligne droite de votre théorie. Je ne vois pas, par exemple, l'aile droite de vos charbonniers tirer du même côté que l'aile gauche de vos intellectuels. Cette marche double brouille nécessairement tous mes calculs. Cette autre question se pose donc à notre examen : Où vont les charbonniers ? Où tendent les intellectuels du catholicisme ?

— Les charbonniers ne marchent pas, reprit sententieusement M. Joseph Renold; autrement ils ne seraient plus des charbonniers. Mais d'autres marchent pour eux et contre eux, et tout le terrain perdu par les charbonniers est un terrain gagné par l'irréligion.

— Voilà, Monsieur Renold, observa l'abbé Labruyère, une déclaration dont la forme et le fond ne donneront à personne l'envie de vous prendre pour l'avocat des charbonniers.

— Il se peut. Monsieur l'abbé, que l'on se

méprenne sur la nature de mes sentiments à l'endroit des charbonniers. Et pourtant...

— Pourtant, Monsieur Renold ?

— Ecoutez bien, Monsieur l'abbé, cette autre déclaration d'un homme qui ne se consolera peut-être jamais d'avoir perdu la foi du charbonnier. Je me dis, chaque jour, que la vie est radicalement mauvaise. Ses mensonges, ses laideurs et d'autres raisons plus personnelles encore, me donnent le droit de juger la vie avec cette sévérité. Elle a trompé toutes les générosités de ma jeunesse, elle a broyé, l'un après l'autre, tous mes rêves. C'est en m'écrasant de travail que je trouve, chaque matin, la force d'arriver jusqu'au soir ; c'est en vivant seul, en marge de la troupe des heureux, des arrivés, des satisfaits, que je réussis à sauver avec ma fierté la paix de mon nihilisme. Je n'ai jamais connu la haine ni porté envie aux dieux du jour. J'ai senti trop vivement que ma place n'était pas dans ces antichambres où la gloire d'être quelque chose est au prix du rétrécissement de la pensée et du cœur. Je n'avais d'ailleurs ni l'âme ni la figure des gens que l'on enrégimente. Et j'ai toujours pensé qu'il y a des cheveux dont la couleur naturelle perce invinciblement sous le faux éclat des teintures. A dire vrai, je n'ai bien su qu'aimer. Mais le monde

s'est encore trompé sur la noblesse de mes sentiments, parce que je n'ai point su aimer comme le reste des hommes. Et pourtant...

— Pourtant, Monsieur Renold ?

— Je vous livrerai toute mon âme, Monsieur l'abbé. Dans le vide immense qui la remplit, des profondeurs de cet abîme, une voix monte souvent ; cette voix, nul autre que moi n'en connaît la douleur, parce qu'elle est étouffée par les sanglots et que ces sanglots se brisent eux-mêmes aux murs de mon tombeau. De profundis clamavi !

— Et que dit cette voix désolée ?...

— Elle dit l'inguérissable regret des espoirs perdus ; elle dit que l'homme qui ne s'est enivré de tous les nectars de la pensée et de la science que pour ressentir aujourd'hui plus amèrement l'âcreté de tous leurs fruits, elle dit que cet homme, blasé sur tout, parce que repu de tout, déçu en tout ; elle dit, en pleurant, que ce fils sans foi d'une mère qui vécut et mourut comme vivent et meurent les saintes... Mais à quoi bon tant parler, pour vous confesser que le sceptique Joseph Renold porte envie à la foi des charbonniers...

— On affirme, Monsieur Renold, qu'on est sans

désir et sans foi. On l'affirme, ajouta l'abbé Labruyère ; on parait en effet le croire. Vous nous prouvez, en tout cas, que l'on peut en souffrir beaucoup. Mais ce scepticisme est souvent menteur. Un choc pareil à celui qui vient de remuer si profondément nos âmes avec la vôtre suffit à démontrer l'inanité de cette désespérance. On s'aperçoit alors qu'un espoir encore nous fait vivre puisqu'il nous manque...

— Veuillez m'écouter jusqu'au bout, Monsieur l'abbé.

J'envie les heureux, les forts Et les

heureux ce sont ces êtres de culture rudimentaire dont la foi soutient d'autant mieux la vie qu'elle échappe plus aisément aux misères de la discussion. Les forts, ce sont ces femmes et ces enfants dont la croyance est assez sûre d'ellemême pour se moquer de tous les raisonnements de la philosophie et de toutes les évidences de la science... Ces heureux et ces forts ignorent sans doute les motifs de leur croyance. Mais est-il indispensable au charbonnier de connaître... les propriétés chimiques de son charbon ? Ces heureux et ces forts exagèrent l'importance du geste rituel. La philosophie et la science ne font-elles pas comme la reUgion usage du convenu et du machinal ? Le moulin à équations des algébristes, qui tourne selon la formule, est-il donc sans analogie avec le moulin à prière

des Orientaux qui tourne selon le rite ou avec le chapelet de nos bonnes chrétiennes dont le cœur accélère parfois plus que la main le monotone mouvement ? Les pratiques, je le sais bien, l'emportent trop souvent dans cette piété, sur la pratique, et les dévotions sur la dévotion. Il y a des païens dans ces foules qui courent aux sources miraculeuses ou parmi ces adorateurs d'images qui, après quinze siècles d'enseignement chrétien, n'ont encore d'autre idée de Dieu que la conception anthropomorphique illustrée par l'imagerie des boutiquiers de Saint- Sulpice et de la Croix. Je reconnais que les imaginations quelquefois ridiculement sensuelles de certaine littérature religieuse fort en vogue dans notre monde féminin n'ont rien de commun avec la piété chrétienne, et il y a loin de cette langue flasque au rude latin liturgique qui tantôt s'illumine de rayons célestes et tantôt reflète les feux de l'enfer. Je sais que tout ce mysticisme maladif ressemble au christianisme d'un Bossuet comme la misérable échoppe qui s'abrite là-bas, sous les contreforts de la cathédrale ressemble à notre magnifique Eglise Saint Corentin. On souffre de toutes ces déformations et de toutes ces mutilations religieuses comme l'on souffre de voir une fleur charmante ravagée par des insectes, une noble statue lapidée par des Vandales, une idée sublime dénaturée par des scribes ignares. Mais je comprends tout, et que

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l'on m'excuse de tout excuser plutôt que de médire des manifestations enfantines d'une religion mal éclairée.

— Votre résignation, mon cher ami, répliqua Léon Dulien, reflète, en vérité, la tranquillité d'un magnifique scepticisme. Je ne saurais en tout cas et ne voudrais pour rien au monde la partager. Laisser finir dans le ridicule une religion commencée dans le sublime ? Non, jamais...

Qu'est-ce que Jésus-Christ est venu faire sur la terre, sinon annoncer le vrai culte en esprit et en vérité ? Et pourquoi saint Jean lui-même a-t-il dit : « Il y a un péché qui va à la mort : c'est celui des idoles... mes petits enfants, gardez-vous des idoles. »

— Du calme. Monsieur Dulien, du calme, je vous prie, car je n'entends pas vous contraindre à suivre, un cierge à la main, les processions où l'on promène les effigies des dieux, simulacra deorum. Je sais qu'un abîme sépare certaines dévotions cathohques d'une parole comme celleci : « Dieu est esprit et il faut l'adorer en esprit et en vérité ». C'est malheureusement le grand danger et la grande cause d'illusions et de mécomptes des âmes généreuses et éclairées comme la vôtre qu'elles tendent naturellement à juger tout le monde d'après elle. On est ainsi tout à la fois dans la vérité et dans l'erreur contingente.

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Malheur à la religion qui, contente de s'adresser aux parties supérieures de l'âme, en néglige les instincts inférieurs et ne compte pas avec les sens, avec le goût de la mise en scène, avec l'amour du merveilleux, mais entreprend seulement d'éclairer les hommes, non de les captiver en les amusant. Voilà une faute que le Catholicisme ne commet pas. N'est-ce pas, d'ailleurs, par les superstitions absurdes autant que par les croyances sublimes, n'est-ce pas, je vous le demande, par ce mélange de matérialité et de spiritualité que durent et prospèrent les religions? Sachons voir les choses comme elles sont.

— Voyons-les aussi comme elles doivent être, interrompit malicieusement M. Ehe Loëtmol. Vous ne pouvez pas, vous ne devez pas, mon cher Renold, nier le progrès.

— Le progrès I reprit M. Joseph Renold. Lequel, s'il vous plaît ? et la voix de notre ami soulignait ces derniers mots de toute l'amertume d'une ironie douloureuse.

— Je ne puis parler ici que du progrès moral et religieux de l'humanité.

— Le progrès moral et religieux de l'humanité I Heureux, mon cher Loëtmol, ceux qui croient encore à la perfectibilité indéfinie de cette humanité et restent convaincus que

rhomme peut changer l'homme et la société refaire la société. Heureux ces croyants toujours jeunes que l'expérience, laquelle nous désenchante et nous rapetisse, n'a pas tristement édifiés sur l'immortelle infirmité de notre nature et sur l'impuissance où elle est de modifier un seul de ses traits moraux et religieux, comme elle est impuissante à modifier un seul de ses organes physiques. Croyez-moi, ami Loëtmol, l'eau de Lourdes, les pèlerinages, l'adoration du Sacré-Cœur, la dévotion à saint Antoine de Padoue et tous les sanctuaires à miracles sont aussi nécessaires à la religion que la Somme de saint Thomas et le discours de Bossuet sur V Unité de V Eglise peuvent l'être au Catholici me. Une religion aussi spirituelle que vous la rêvez ne serait qu'une philosophie, et la philosophie ne peut être la religion du peuple, et j'entends par ce mot peuple la masse des âmes vulgaires, alors même qu'elles habitent des corps richement vêtus et parés. Une religion ne s'adresse pas seulement à la raison, à la science, elle doit faire sa part, sa très grande part à l'ignorance, à la passion, à l'imagination crédule et aveugle.

Est-ce assez clair ? mon cher Loëtmol.

— Vous êtes vraiment bien unique, mon cher Renold, dans votre conception de l'idéal reli-

gieux. Nos païens catholicisés du XX® siècle ne pourraient qu'applaudir à votre éloquence.

— Il se peut, cher Loëtmol, qu'en cette matière je n'appartienne moi-même à aucune espèce connue d'oiseau. Je ne suis, en vérité, qu'un oiseau qui passe et regarde en passant. Or, je vois que l'homme est naturellement porté à abaisser le divin à sa taille ; chacun adapte ainsi la religion à ses conditions particulières de mentalité et d'existence. Il s'ensuit qu'une religion est d'autant plus vivante et agissante qu'elle suit plus facilement le penchant de notre esprit et de notre cœur. Ne jugeons pas seulement à la nature des pratiques la valeur morale des croyants. Soyez-en bien sûr, mon ami, les âmes primitives qui s'assimilent les fades productions de notre mysticisme contemporain valent mieux souvent par la bonne volonté, par l'énergie tournée au bien, que le pain de rebut dont elles se contentent. C'est nous. Monsieur l'abbé, nous, les affranchis de la vieille foi, nous les libertaires du dogme qui demandons à la critique un pain trop creux pour nourrir nos âmes...

Ah ! si l'homme pouvait faire le vide dans son cœur pour empêcher de renaître les sensations d'un passé trop douloureux et le vide dans son intelligence pour rejeter tout ce qui lui vient d'une science si péniblement acquise 1 Mais

l'homme, cet abîme de contradictions, cet être si compliqué, voudrait peut-être apprendre de nouveau cette science qu'il aurait oubliée et gravir de nouveau le Calvaire dont le sang de son cœur a marqué la route. Les vaincus de la vie sont souvent, à leur manière, « les vainqueurs des misères de la vie. »

C'était, en vérité, un homme bien étrange que M. Joseph Renold. Le pessimisme de ce jeune philosophe semblait ouvrir et refermer à volonté les abîmes. Sa philosophie ondoyante comme le flux et le reflux de la vague, nous ménageait toutes les surprises en nous communiquant toutes les émotions. Elle confirmait, en outre, cette vérité consolante que « celui qui a été le plus durement blessé par l'existence peut encore l'accepter pour cette clarté de l'intelligence qu'elle lui apporte même au prix de la douleur, comme le soldat dont les paupières ont été brûlées dans la bataille, les soulève pourtant, déchirées et palpitantes, pour laisser passer un rayon de lumière et pour suivre de l'œil le combat qui se continue autour de lui. »

L'abbé Labruyère répondit au jeune philosophe :

— Vous ne pouviez, Monsieur Renold, nous démontrer, avec une éloquence plus émue, combien une âme d'élite peut encore souffrir, de nos jours, du désaccord de notre savoir avec nos croyances. Mais cette souffrance est pour moi une espérance, l'espérance que vous ne serez pas toujours un émigrant dépaysé loin des mers salées de la première patrie. Les charbonniers, avez-vous dit, ne marchent pas. C'est vrai, peut-être, en ce sens que les charbonniers gardent dans les rudes combats de l'âge mùr et jusque sous les neiges de la vieillesse la mentalité religieuse de leurs premières années. Mais d'autres, par contre, marchent trop vite. C'est un des malheurs de notre époque, c'est sans doute le vôtre, Monsieur Renold. Il est bon, quelquefois, mon cher ami, de passer de « la veille où l'on pense » au « sommeil où l'on rêve ».

— Oui, Monsieur l'abbé, il est bon d'oublier, et le sommeil où l'on dort est encore meilleur que celui où l'on rêve. Mais on ne ramène pas les fleuves aux flots troublés vers le vallon tranquille où les branches des aulnes se rejoignent sur leurs sources. La foi perdue est pareille au bonheur, elle ne repasse pas d'ordinaire par le même chemin. Je suis une âme sans issue. J'ai trop marché. Monsieur l'abbé, et marché trop vite. C'est pour cela sans doute que je me sens très las.

Mais les charbonniers, qui ne marchent pas,

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sont menacés, comme moi peut-être, dans la paix de leur nirvana. Derrière les murs de leurs temples fermés, ils ont à redouter le même mal que ceux dont la vie s'épanouit à ciel et à cœur ouverts. Le microbe est dans l'air que nous respirons, l'irréligion s'infiltre partout. Je la vois dégrader peu à peu et inlassablement la vieille foi ainsi qu'une maison qui s'écroule. Chaque mouvement de notre société démocratique, chaque effort même dépensé au relèvement des autels qui tombent semblent hâter cette odieuse besogne. Ah ! croyez-moi, cher Monsieur l'abbé, une croyance religieuse aussi pauvrement étayée que celle du charbonnier doit péricliter, un jour ou l'autre, dans cette atmosphère complexe du siècle où le sentiment chrétien est en contact incessant avec les idées philosophiques et scientifiques, où le journal, la revue, le livre poussent notre curiosité à l'explication de tout. Les charbonniers ne connaissent guère que les conclusions de la dogmatique catholique. Quels arguments victorieux leur foi pourrait-elle opposer aux objections de la science moderne ?

— Monsieur Renold 1 riposta vivement l'abbé Labruyère,

— Encore un mot, mon digne ami, et vous aurez toute ma pensée sur ces ravages de la critique moderne qui passe en déchirant nos légen-

des dorées, qui vit en dévorant les âmes, les pauvres âmes...

La foi qui se traduit par la répétition de formules théologiques acceptées et reproduites sans réflexion est peut-être plus menacée de nos jours que la foi qui brise les fers du dogmatisme pour vivre à l'air libre. Vous devinez alors ma conclusion : Point de séquestre, point de maisons fermées, d'écoles fermées, d'âmes fermées, point de vies cloîtrées et murées. Si le voyageur perdu sous des cieux inconnus doit succomber sur la route sans fin, mieux vaut qu'il tombe d'épuisement en recherchant l'étoile dont la lumière adoucit l'horreur des nuits obscures que d'attendre une mort banale sur le grabat du paralytique.

— Le charbonnier pourrait vous répondre, Monsieur Renold, que mourir en se tuant de fatigue ou d'immobihté, c'est toujours mourir. Mais, ajouta notre cher ami Loëtmol, on pourrait, par contre, objecter au charbonnier qu'il sauverait peut-être sa foi, si au lieu de la murer dans la formule d'un étroit credo^ il était capable de la penser et de la vivre en même temps. La foi de Loisy repose, à mon sens, sur des assises plus fermes que la foi du charbonnier.

— Quel amour du paradoxe ! mon cher Mon-

sieur Loëtmol, observa doucement Léon Dulien.

— Je tiens à mon paradoxe, Monsieur Dulien, autant que vous pouvez tenir au catholicisme le plus orthodoxe. La religion du charbonnier, comme la religion de Loisy, se résume dans la même formule : Le Christ est Dieu pour la foi. Ni le charbonnier ni Loisy ne trouvent la divinité de Jésus dans l'histoire, ni l'un ni l'autre n'ont besoin de l'histoire pour conformer leur conduite aux leçons de l'Evangile. Ce n'est pas du reste en épluchant le christianisme qu'on découvre la loi divine. Il y a cependant cette différence essentielle, qui, sans doute, en suppose d'autres de même importance, entre la foi du charbonnier et celle du grand exégète : Si le charbonnier, qui tient tous les détails de la leçon évangélique pour lettre infaillible parvenait jamais à marquer de son doigt noir le désaccord entre la généalogie du Messie qui ouvre l'Evangile de Mathieu et le récit de Luc sur la conception virginale, le charbonnier risquerait fort « d'être, par ce trou d'épingle, tout d'un coup vidé de toute sa foi «.La foi del'exégète qui est une disposition de l'esprit, qui ne résiste pas aux faits, qui ne craint pas les faits, qui ne dépend pas des faits, contourne au contraire doucement l'obstacle. C'est parce que l'esprit du charbonnier s'est figé dans l'immobilité, qu'au premier pas fait en avant, devant la

première pierre du chemin, le charbonnier risque de tomber.

— Dites encore, Monsieur Loëtmol, pour compléter cette triste démonstration, dites encore, ajouta notre jeune pessimiste, que chez beaucoup de charbonniers les épreuves de la vie achèveront la dissolution de cette foi dont le doute aura entamé la confiance. Une iniquité que le succès couronnera, un loyal amour méconnu, une tombe trop tôt ouverte, des accidents de cette sorte retourneront souvent contre Dieu l'homme dont la foi en Dieu a déjà chancelé. Et l'homme se dira que si Dieu a fait le monde si misérable, c'est qu'il n'est pas bon ou qu'il n'est pas puissant, ou peut-être qu'il n'est pas. Il se dira, en voyant disparaître les évidences sur lesquelles sa foi s'appuyait, qu'il n'avait encore rempli son cœur qu'avec des rêves. Que tout cela est triste à constater, mais on refait si difficilement une croyance ébranlée ! Un astre qui se rallume est toujours moins brillant, il meurt de ses efforts pour revivre. « Prends ton grabat et marche », disait Jésus au paralytique. Le miracle est d'une répétition malaisée, en un temps où la science est en train de tuer le surnaturel jusque dans notre conscience. Je crains fort que, si les charbonniers se mettent jamais en route, ce ne soit pour accompagner les funérailles des dieux...

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L'abbé Octave Labriiyère était né sous le signe de Mars. On le devinait à la mobilité dont il faisait preuve dans le fauteuil qu'il occupait au coin de ma cheminée. Et l'on pouvait prévoir, bien avant la péroraison de M. Renold, qu'il ne céderait à personne l'honneur de répondre à notre jeune ami. Il y avait d'ailleurs dans cette nature primesautière l'habileté qui insinue plutôt ses idées qu'elle ne les impose. On pouvait donc prévoir encore que l'abbé Labruyère chercherait bien moins à triompher de ses adversaires qu'à les réunir tous au pied de l'olivier.

— L'Eglise catholique, dit-il, est excessivement combattue. C'est la loi même de son existence. Si loin cependant que je sonde l'horizon, je ne vois pas venir encore le cortège funèbre du Catholicisme ; je ne vois pas davantage le doigt noir du charbonnier se poser sur les généalogies du Messie. Un geste de cette puissance marquerait peut-être la failUte de la foi du charbonnier. Mais ce geste me paraît incompatible avec cette foi.

Les raisons de croire du vulgaire ne sont pas des raisons d'ordre intellectuel. Le vulgaire ne connaît que les conclusions de notre dogmatique, son esprit reste fermé aux ratiocinations exégétiques ou métaphysiques. Mais sa foi prend ses racines dans des profondeurs d'âme où les

négations de l'esprit fort ne descendent pas. C'est ainsi que s'explique sa puissance de résistance. Autre chose, d'ailleurs, est la science et autre chose la foi. Si la croyance devait demeurer l'équivalent d'un pur intelligible, on ne serait plus catholique le jour où un argument plus fort en sens contraire viendrait détruire l'équation. On l'a dit avec assez de raison : « La bonne manière d'être catholique est de l'être par la grâce, sans peser de trop près ses motifs, par nécessité de cœur, et sans idées trop claires ».

La foi dit confiance, abandon généreux ; elle ne dit pas évidence, autrement elle ne serait plus la foi. Cette foi, du moins, me suffit pour croire en Dieu, l'aimer et le servir dans les hommes qui marchent avec moi sur la pente des chemins sombres. J'aime à penser que le charbonnier pourra se contenter longtemps encore de la même croyance.

— Votre foi, Monsieur l'abbé, répondit aussitôt Joseph Renold, est celle que notre vieux maître Pascal avait résumée dans cette formule célèbre : « Le cœur a ses raisons que la Raison ne connaît point «.Mais les raisons du cœur ne sont pas infaillibles et leur évidence risque de s'effacer au contact des meurtrissantes réalités de la vie. Le charbonnier pourra dédaigner, dans

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la simplicité de sa foi, l'irréligion de l'esprit fort, mais le triomphe de l'injustice des hommes et de l'injustice des choses ne finira-t-il pas, j'ose vous le demander, par lasser le regard de curiosité, de crainte et d'espérance qu'il tient fixé vers l'infini. ?

Quand je vous dis, Monsieur l'abbé, que les dieux s'en vont, c'est que je vois disparaître de la conscience ou de la vie des hommes toutes ces habitudes de respect qui constituaient la piété. Tout devient anarchique dans nos idées, dans nos mœurs, dans nos lois. Au milieu de cet effondrement de tout ce qui lui paraissait vénérable, la foi du charbonnier ne sera-t-elle pas touchée mortellement par le mal qui ronge notre société ? Les raisonnements ont peu de prise sur ceux qui ne pensent pas, les leçons de choses seules les font réfléchir. Mais qui les apportera au charbonnier, ces indispensables leçons de choses ? Qui sauvera sa foi ? Quelle main assez douce et assez forte arrêtera le geste de révolte et le geste de désespoir ? Le temps n'est plus aux prophètes, aux messies, il n'est pas davantage aux constructeurs de systèmes. Ce sont des professions qui meurent.

— Il en est une. Monsieur Renold, qui ne meurt pas, il est une profession où se recrutent les hommes que Dieu envoie aux autres hommes pour les arrêter sur la pente de l'abîme et ressus-

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citer dans le monde le sérieux profond de la vie... Ces âmes d'élite dans lesquelles Dieu accumule ses énergies avec toutes les puissances de vérité, de bonté et de rédemption qui peuvent attirer les autres âmes, n'ont encore jamais manqué à l'Eglise. Saluez, Monsieur Renold, quand vous les verrez passer, ces envoyés du ciel, ces bons ouvriers du catholicisme qui sera demain, ces sauveurs des charbonniers et de tous ceux qui cherchent et veulent savoir le pourquoi de la vie et du monde, saluez les saints.

— Des saints au XX^siècle...? objecta mélancoliquement M. Joseph Renold.

— Oui, Monsieur Renold, des saints comme peut les rêver notre monde moderne ; des saints qui sauront parler à leur siècle une langue que ce siècle entendra et lui rendront aimable le Dieu qui donne à l'homme la conscience de ses droits et de sa dignité ; des saints qui, loin de redouter le progrès, la liberté civique, la solidarité sociale, l'émancipation humaine, les découvertes de la science, sauront reconnaître dans ces grandes puissances les forces légitimes et vraiment utiles au développement harmonieux de la vie ; des saints qui donneront aux faibles un pas plus hardi et aux forts un cœur plus pitoyable, des saints qui domineront le monde par le seul prestige de l'impérieuse bonté et

commanderont aux deux qui doivent sanctionner la volonté des justes. Ils iront de village en village, de ville en ville, par le vent, le soleil ou la pluie, allumant au flambeau de leurs âmes d'autres âmes qui, de proche en proche, communiqueront l'incendie de la vie nouvelle ; ils ne porteront avec eux ni l'invective, ni le subtile raisonnement, ni l'anathème, ils ne voudront savoir qu'une chose, c'est que les hommes souffrent et qu'ils les aiment. Mais à force d'être pieux, ils ressusciteront parmi les hommes le sentiment du respect, et à force d'être fraternels ils feront monter du cœur des hommes jusqu'au Père qui est aux cieux ce Credo filial qui résume la foi en une religion toute d'amour. Voilà les saints que l'Eglise attend. Monsieur Renold. Ils se lèveront de partout, pour prêcher les vérités simples que notre cerveau encombré de théories et d'objections ne voit plus, ils seront la flamme qui éclaire et qui réchauffe tout à la fois ; ils nous ouvriront enfin les portes de ce temple vivant où tous espèrent ensemble, croient ensemble, aiment du même amour.

— Et que diront vos saints, cher Monsieur l'abbé, à ceux qui maudissent la vie parce qu'ils ne peuvent plus ni croire ni espérer ni aimer ?

— Ils diront à ces élus de la douleur : qu'à celui qui perd tout Dieu reste encore.

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— Et que diront-ils à celui qui, en perdant tout, a perdu son Dieu ?

— Ils diront à ce pauvre naufragé ce que vous savez très bien, Monsieur Renold, et vous efforcez de pratiquer de votre mieux, c'est qu'il doit se perdre lui-même par le renoncement volontaire et le don total de soi aux autres, afin d'oublier qu'il a tout perdu ; c'est qu'il peut diminuer sa propre souffrance en cherchant à diminuer la grande souffrance qui déborde sur le monde et monte autour de nous comme une marée grossie de nos larmes et de notre sang. Vivre pour les autres, extérioriser sa pensée et son cœur, devenir impersonnel, non pas seulement pour le plaisir de se dire qu'on est supérieur à la vie elle-même et qu'on en dispose à son gré, se sacrifier ainsi, non pour déifier le moi en le détruisant, chose qui sera toujours la plus grande et la plus égoïste de toutes les joies, mais se donner, sans compter, pour obéir aux lois éternelles de la vie et de l'amour, sortir de soi-même pour entrer par la charité dans une vie divine et immatérielle. Voilà, Monsieur Renold, la sagesse supérieure dont nos saints vous apporteront tout à la fois la leçon et l'exemple. En cela, ils ne feront que reproduire le modèle que nous a légué Jésus.

— La science, Monsieur l'abbé, confirme la

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vieille leçon évangélique. Il est, en effet, pour le savant comme pour votre saint quelque chose de plus sacré que l'amour individuel, c'est le bien collectif, c'est le flux et le reflux, le progrès de la vie impersonnelle et éternelle. La science et la religion s'accordent donc pour fournir à l'homme le même sens de la vie, pour lui enseigner qu'il doit son effort et sa souffrance à une idée qui le dépasse, à un bien qui n'est pas le sien.

— Et leur union. Monsieur Renold, peut faire s'épanouir dans son âme délivrée du joug des l'égoïsme la fleur de l'amour éternel.

— Vous dites, Monsieur l'abbé ?

— Je dis. Monsieur Renold, que mon saint et votre savant sont faits pour s'entendre. L'un fournira la leçon qui éclaire l'esprit, l'autre apportera l'exemple qui entraîne la volonté.

— Que Dieu nous donne donc, observa notre vieil ami M. Dulien, des savants qui seront des saints ou des saints qui seront en même temps des savants, et le monde disputeur, égoïste et divisé qui est le nôtre sera sauvé.

— Et les charbonniers, ajouta M. Loëtmol,

pourront se mettre en route sans trop redouter les pierres du chemin. Mais....

— Fiat ! conclut la voix dolente de M. Joseph Renold. ^

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