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CHAPITRE V

Mardis 19 mars.

Connaissez-vous une époque plus riche que la nôtre en faillites de toute nature ? M. Taine a proclamé la faillite de la Révolution, M. Brunetière la faillite de la Science, M. Bourget celle de la Démocratie. On pouvait donc pardonner à notre savant exégète d'avoir versé dans le même pessimisme en écrivant un article extrêmement documenté sur la faillite du catholicisme libéral dont l'histoire n'était pour lui qu'une série ininterrompue de capitulations sans honneur ou de réformes avortées.

M. Elie Loëtmol n'usait pas malheureusement de la même indulgence pour les théories optimistes de l'abbé Labruyère :, On perdait, disait-il, sa peine et son temps à vouloir réconciher le catholicisme et la civilisation moderne. Toutes les compromissions, toutes les adaptations, tous les accords en eau trouble

devaient aboutir à un échec lamentable. L'expérience était concluante : Qu'il vînt de Lamennais ou de Lacordaire, de Loisy ou de Le Roy, le libéralisme se heurterait toujours aux énergies conservatrices de l'Eglise catholique, car l'Eglise entendait rester elle-même.

Le doux Elie Loëtmol montrait donc aujourd'hui les crocs agressifs d'un ogre orthodoxe.

Les saints modernes envoyés par l'abbé Labruyère au secours des charbonniers expliquaient, en particulier, cette montée de bile chez un homme dont aucun dehors ne pouvait trahir l'humeur combative.

« Vos saints, dit-il à notre ami, ont, s'il est permis de parler ainsi, une sainteté trop anarchiste. Ils attendront à la porte de l'Eghse un droit d'entrée qui leur sera toujours impitoyablement refusé. Et ce sera justice, car l'Eglise a le droit et le devoir d'écarter du bercail les loups ravisseurs qui viennent à elle revêtus de la laine de l'agneau. »

— Pouvez-vous bien. Monsieur Loëtmol, prêter à une mère des intentions aussi malveillantes pour des fils soumis dont toute la vie ne sera que la mise en œuvre d'un sublime dévouement à Dieu et aux hommes.

— Ce dévouement, Monsieur l'abbé, est sans nul doute la synthèse de toutes les vertus religieuses portées à leur plus haut degré par celui qui veut réaliser sur la terre le royaume prophétique de justice. Mais autre est l'action et autre la foi, celle-ci porte seule le signe d'élection. Certes, la foi postule ce sublime dévouement à Dieu et aux hommes qui semble pour vous toute la religion et toute la loi. Le pratiquer ne suffit pas cependant à celui qui fait profession de catholicisme. Un protestant, un juif, un boudhiste peut s'élever jusqu'aux âpres cimes du parfait sacrifice de lui-même sans croire à la divinité de Jésus et de son Eglise. Celui-là seul est catholique qui, dans sa vie religieuse, fait passer le primat de Pierre avant le primat de l'action.

Vos saints, Monsieur l'abbé, paraissent déplacer l'ordre de ces facteurs ; ils versent, en outre, dans cette erreur du modernisme où la clairvoyance de Pierre a si justement reconnu la

I ande hérésie du siècle. Vous faites enfin penser vos saints en savants. N'est-ce pas proclamer l'inutilité et la vanité du dogme. Les théologiens ne vous pardonneront pas ce mépris, et vos saints ne seront jamais pour eux que les missionnaires d'un catholicisme de Romanichels. Oui, des

rrants, des évadés, de pieux anarchistes condamnés à coucher à la belle étoile ! Voilà le sort qui attend vos saints. C'est vous dire

assez clairement que leur voix ne sera que l'écho de cette autre voix qui criait autrefois dans le désert. Alors...

— Alors, Monsieur Loëtmol ?

— Alors sera réalisé ce qui devait arriver. Déçus, révoltés peut-être par les rigueurs d'une orthodoxie tranchante comme un glaive, vos saints tourneront leurs regards vers d'autres horizons ; ils emporteront les débris de leurs vieux autels pour reconstruire, loin des coutumes vieillotes, loin des formalismes décrépits, loin de tous ces appareils théologiques, administratifs et poHtiques dont se servent les fanatiques pour masquer le vide des convictions vermoulues, de nouveaux autels au Dieu d'éternelle justice et d'éternelle vie qui saura écarter tous les accaparements de sa personne et de sa doctrine. Ce sera toujours la succession du divin crucifié, tombée depuis si longtemps en déshérence, mais veuillez le croire, Monsieur l'abbé, ce ne sera plus l'Eghse.

Je crois plutôt. Monsieur Loëtmol, que vous méconnaissez l'Eglise. Et c'est pour cela que vous envisagez son avenir et celui de ses saints avec une sévérité aussi implacable et un pessimisme aussi sombre. Les saints de demain auraient peut-être le sort que vous appréhendez pour eux si notre catholicisme dix-neuf fois séculaire était une institution essentiellement incompatible avec les aspirations de l'âme con-

LA FAILLITE DU CATHOLICISME LIBERAL ? loi

temporaine. Telle est, au contraire, la plasticité, telle est la fécondité du principe catholique, qu'il peut s'adapter à toutes les formes du progrès humain. L'Eglise, il est vrai, a besoin du concours du temps, comme tous les organismes qui vivent de tradition, pour s'identifier aux conditions du milieu nouveau. L'Eglise ne peut se mouvoir avec la rapidité et la flexibilité d'un seul individu ; il est enfin de sa destinée de souffrir du retard des uns tout autant que de la précipitation des autres. La transformation est donc laborieuse. Ce délicat triage s'opère malgré tout, car l'Eglise est condamnée à renouveler perpétuellement sa jeunesse.

— 0 le charitable euphémisme que ces lenteurs d'adaptation catholique au milieu moderne ! 0 la pompe et le luxe de cette littérature d'Eglise qui se fait aigle, colombe, chêne, roseau, pour endormir l'esprit dans la sonorité d'épithètes et d'images destinées à lui dérober souvent la pauvreté de l'idée 1

— Monsieur Loëtmol, répondit l'abbé Labruyère, je n'ai jamais eu la mauvaise pensée de dérober à vos prophètes le luxe de leur incomparable poésie. J'ai l'habitude, vous le savez, d'asseoir mes jugements sur la réalité de faits bien établis. Les lenteurs du catholicisme pour accorder ses enseignements et ses institutions

avec les aspirations de l'esprit moderne et les libres recherches de la critique, ne permettent pas de conclure à l'absence de l'effort d'adaptation, par conséquent à la stérilité du résultat. Le Christianisme n'est-il pas en un certain sens évolutionniste comme la science ? Lui aussi décrit sa courbe à travers les âges, changeant graduellement et continuellement d'aspect sans cesser d'être lui-même, montant ou descendant suivant la nature de la route, s'adaptant comme tout vivant organisme aux conditions particulières de chaque moment. Mais il faut, je le répète, du temps et des circonstances favorables pour acclimater notre vieil enseignement cathoUque dans l'atmosphère intellectuelle du siècle. Il importe encore de ne pas pervertir l'éternelle notion de la virilité catholique en l'engageant dans des voies incertaines où des nouveautés dangereuses ne pourraient qu'altérer la pureté de nos dogmes.

— Voilà, dit M. Joseph Renold, une théorie mitigée de l'évolutionnisme rehgieux qui malgré toutes ses crimineHes réserves ne méritera probablement pas à son auteur les féhcitations des Fontaine, des Maignen et de. tous les Barbiers de l'orthodoxie. Et vous aurez, en outre, beaucoup de peine à faire baisser dans l'esprit de ces messieurs les actions d'Aristote et de Saint Thomas.

— Lorsqu'on est radical et entier, non pas comme vous, Monsieur Renold, mais comme ces modernes logiciens de la scolastique qui enferment le monde, la vie, et même la foi dans la gaine du plus étroit littéralisme, on risque fort de ramener l'Eglise, dont nous voudrions faire le Temple de l'Humanité, aux mesquines proportions d'une chapelle à dévotionettes. Je m'incline respectueusement devant l'autorité d'Aristote et de Saint Thomas. Ils ne représentent cependant qu'un stade de l'esprit humain, le symbolisme d'une époque. Ils n'ont point tout dit, ils marquent dans la splendeur d'une classification générale le terme d'un efîort qui ne peut et ne doit être que le point de départ d'une synthèse nouvelle. Les pièces maîtresses de la foi et de la science du Moyen- Age ont à cadrer avec les apports nouveaux des siècles postérieurs. La théorie de l'enfer, par exemple, fera toujours partie de la dogmatique catholique. Mais on ne dira plus à un homme du XX® siècle que cet enfer est au centre de la terre ; que ses flammes sont des flammes comme les autres, qu'elles ont été allumées par les crimes des méchants, par la colère d'un Dieu vengeur, qu'enfin ces mêmes flammes doivent dévorer des esprits purs.

Certes, la vérité ne saurait changer, Monsieur Renold, mais je crois bien pouvoir demeurer dans les limites de la plus stricte orthodoxie,

en répétant à mon tour que l'Eglise perfectionne progressivement sa langue et par conséquent sa pensée. Qu'est-ce dire, sinon affirmer que les idées subissent la double loi de mouvement et de renouvellement qui régit le développement de tout ce qui est vivant? Les esprits simples ou inattentifs s'étonnent et s'indignent même de la rapidité ou de la vigueur de cette croissance. Ils font songer à certaines mères qui ne savent plus reconnaître le fruit de leurs entrailles dans ces corps robustes d'hommes faits qui sont pourtant ceux de leurs fils. Au fond, le germe n'a fait que suivre « le légitime essor de sa propre fécondité » Oui, Monsieur Renold, les idées, dans l'éternel devenir cher à votre philosophie resteront toujours les idées.

— Et les hommes, Monsieur l'abbé, ajouta Joseph Renold, seront toujours les hommes, c'est-à-dire de pauvres interprètes de la vérité.

— Et ceux dont vous parlez, Monsieur Renold, observa le pugnace Léon Dulien, ne sont grands que parce que d'autres plus grands se courbent devant eux. Mais ils ont beau dénoncer ou menacer, s'indigner ou se lamenter, entasser livres sur livres et réfutations sur réfutations, notre catholicisme progressiste est une croissance, aucune force humaine n'est capable

d'arrêter son expansion. Le germe doit donne son fruit, tout son fruit.

— Que vous êtes ardent, Monsieur Dulien. Sachez, mon vieil ami, ajouta l'abbé Labruyère, qu'il est toujours cruel de violenter les habitudes des hommes. Tous les changements qui surviennent dans notre vie intellectuelle et morale ont leur tristesse. C'est quelque chose de notre pensée qui se froisse, quelque chose de notre cœur qui se broyé, quelque chose enfin de nous-mêmes qui s'en va. Il faut toujours mourir à une vie pour entrer dans une autre. Et cela ne se fait point sans douleur. Laissons aux défenseurs du passé mort le temps de célébrer les funérailles du prétendu âge d'or, respectons leurs regrets si bruyants soient-ils. C'est un adieu. Et cet adieu est une leçon pour nous, la leçon qui nous rappelle que tout ce qui est humain est périssable : Debemur morti nos nostraque.

Ces paroles d'une gravité si mélancolique tombaient dans notre amical cénacle avec le soleil d'hiver, le soleil d'argent qui se couche en mars avec les cinq heures. Mais nous sentions que sa clarté ne s'était pas éteinte. Elle gUssait derrière ces ombres montantes qui, descendant à leur tour de la colline voisine pour envelopper progressivement toutes les choses, endeuillaient

jusqu'au verbe optimiste de notre ami Labruyère Mais de ce verbe aussi la clarté ne s'était pas éteinte. Et tandis que l'astre disparu de notre hémisphère naissait de l'autre côté de l'horizon sur des paysages plus larges, sur des journées sans nuits, la parole de l'abbé Labruyère revêtait tout à coup un esprit nouveau, elle découvrait à nos yeux ces îles de lumière vers lesquelles s'avançaient d'un pas douloureux mais sûr tous les bons ouvriers du catholicisme qui sera demain.

— Soyons bons, reprit notre ami, même pour ceux qui nous maudissent. Nos ennemis sont maîtres du présent, mais l'avenir nous appartient. Le printemps est quelquefois tardif, il arrive quand même, nous en avons la preuve sous les yeux, avec et malgré les giboulées de mars. Laissons donc à ceux qui croient enchaîner la vérité le triste soin d'organiser l'inquisition de la pensée. Nous ne sommes plus au temps de Galilée. Le bourgeon se développe, malgré la gaine qui l'emprisonne, puisque c'est le sort de toute vivante vérité de grandir sans cesse.

— Mais le bourgeon éclot difficilement. Monsieur l'abbé, quand des théories toutes faites s'interposent entre l'esprit et la réalité.

— Ne poussons pas les choses au pire, Mon-

sieur Loëtmol. Il arrive un moment où ceux qui ont comme vous des vues originales et l'instinct chercheur, ceux qui aiment comme vous à remonter aux sources pour asseoir leur foi sur des principes ou des faits dont ils tiennent à expérimenter eux-mêmes la valeur, il arrive un moment où ceux-là se sentent à l'étroit, ils étouffent. Alors, d'un vigoureux effort, ils soulèvent et font éclater la carapace afin que les organes vitaux de la connaissance religieuse ne soient pas compromis. C'est l'œuvre de nos apologistes progressistes. Ce sont des savants et des croyants tout à la fois. Demandez, Monsieur Loëtmol, à ces savants catholiques, si leur religion est incompatible avec l'esprit moderne, demandez-leur s'il est téméraire de saluer dans le catholicisme de demain « le règne glorieux de l'Esprit après la tyrannie humiliante de la lettre.»

— Je veux bien, cher Monsieur l'abbé, faire en votre compagnie un tour de libre examen chez vos apologistes catholiques, dont l'effort de rénovation religieuse aura toujours notre commune sympathie. Sans même sortir de notre France, où, d'ailleurs, la tendance progressiste de la controverse religieuse a pris son plus remarquable essor, je reconnais avec vous que les Bureau, les Laberthonnière, les Blondel, et plus loin encore.

à l'extrême-gauche du catholicisme, les Loisy, les Le Roy, les Houtin et bien d'autres se sont mis résolument à faire œuvre de novateurs, au grand scandale des tenants de l'orthodoxie pour accorder notre vieille théologie catholique avec les tendances positives de la pensée moderne. Mais innover, je vous le demande, Monsieur l'abbé, n'est-ce pas chercher, et chercher n'est-ce pas reconnaître que l'on n'a pas trouvé encore...

— Chercher, Monsieur Loëtmol, c'est aussi reconnaître que l'on peut trouver, c'est même affirmer que l'on a déjà trouvé, mais que l'on n'a pas encore tout découvert, que l'on aspire à une communion plus profonde avec la vérité. Pascal avait bien compris cet effort de l'esprit en quête du divin, quand il prêtait à Dieu ces immortelles paroles : « Tu ne me chercherais pas, si tu ne m'avais déjà trouvé ». Faites crédit. Monsieur Loëtmol, à ceux qui montent à l'assaut des vérités plus grandes. Nous allons lentement, mais, on l'a dit très justement : « Chaque pas en avant est un trait d'audace, et ce n'est que par l'audace que l'on avance résolument. »

— Innover, Monsieur l'abbé, n'est pas seulement chercher, continua Elie Loëtmol, c'est encore attester que la chose dont on opère la réforme est usée, que l'institution a fait son

temps, qu'elle ne répond plus aux besoins nouveaux. C'est révéler son impuissance.

— Mais non sa mort, observa l'abbé Labruyère.

— L'erreur de vos catholiques libéraux, Monsieur l'abbé, c'est de fermer les yeux aux évidences des impossibles accords, c'est de s'entêter à conserver les vieux cadres qui tombent en ruine dans l'espoir de les remplir autrement. Ne vaudrait-il pas mieux abandonner une organisation qui, avant peu, aura perdu tous ses titres à la confiance du monde moderne, que d'en prolonger et fausser le crédit par le geste d'une obéissance équivoque ? Si les modernistes ne sont pas eux-mêmes de simples rhéteurs et s'ils se sentent vraiment assez forts pour donner une foi nouvelle et une conscience nouvelle à l'âme religieuse du vingtième siècle, qu'ils sauvent cet idéal en cessant de s'abriter sous un toit en ruines, qu'ils sortent de l'Eglise, avant d'en être chassés par la verge des anathèmes ou parle glaive des excommunications.

— On ne quitte jamais l'Eglise, Monsieur Loëtmol, quand on aime l'Eglise comme une mère. On ne quitte pas davantage l'Eglise quand on rêve d'accroître le décor de sa splendeur et de lui conquérir un monde. J'estime enfin

qu'il faut conserver les vieux cadres pour ne pas laisser perdre les richesses morales et religieuses que renferme la tradition chrétienne.

— Ces ) ichesses se retrouveront, Monsieur l'abbé, dans ces hbres associations de l'avenir que prépare déjà le travail des esprits et des consciences. A quoi bon d'ailleurs discuter à perte de vue et sans espoir de vous séparer de Rome. Réformez votre Eglise, Monsieur l'abbé, relevez le temple de ses ruines, mais veuillez ne point oublier que la nécessité du changemen implique le vice de l'organisme.

— Encore une fois, Monsieur Loëtmol, nous ne dépouillons une forme désuète que pour renaître sous une forme plus glorieuse. Toute tombe, chez nous, est en même temps un berceau.

— Oui, respect aux voix d'outre-tombe, aux morts qui parlent encore... Nos catholiques progressistes, nos apologistes modernistes me font involontairement songer à ces morts. Leur voix donne encore le son d'une irréprochable orthodoxie. Mais que d'hérésies mentales, que de schismes secrets, que de luttes intestines et sans espoir de trêve sous le couvert de cette unité factice maintenue par une autorité tout extérieure ! Lequel de nos modernes apologistes,

lequel de nos théologiens progressistes pourrait sincèrement réciter aujourd'hui le symbole de Nicée dans l'esprit des rédacteurs de ces professions de foi ?

— Vous êtes cruel, Monsieur Loëtmol.

— Je le serai bien plus encore, Monsieur l'abbé, quand j'aurai remis sous vos yeux la tactique de ces écrivains catholiques. Rassurezvous pourtant sur la bonté des intentions, la tactique libérale a horreur du scandale, elle garde pieusement la terminologie dont le murmure mystique berça la foi ancestrale, elle se borne à vider les vieux mots du lexique théologique de leur contenu traditionnel en leur donnant des sens nouveaux. Ce n'est pas très méchant en apparence. C'est pourtant dans la pratique toute une révolution sous le masque vénérable de l'ancien régime.

Je ne crois pas. Monsieur l'abbé, forcer ici outre mesure l'expression de ma pensée. Certes, vos apologistes modernes célèbrent encore la divinité de Jésus avec une éloquence qui ferait venir des larmes sous la paupière de nos grandes chrétiennes de la place Gît-le-Cœur, mais quand ils parlent du Sauveur, ce doux nom ne s'applique plus au Dieu vivant, il n'est que la désignation d'un certain Juif palestinien. La substitution ne susciterait même aucune objection, s'il

ne se rencontrait de temps à autre quelque théologien à l'intelligence massive pour demander, oh ! très lourdement, je vous l'avoue, mais pour demander quand même à messieurs les novateurs « si ce sauveur a payé pour eux une rançon à Dieu ou au Diable, comme l'ont cru jadis les Pères apologistes, et si ce Jésus est la seconde personne de la Trinité incarnée, comme le veut l'enseignement officiel. Vous comprenez. Monsieur l'abbé, qu'une question aussi brutale et aussi indiscrète ne facilite guère la liberté de la réponse.

— Je vous fais cette concession. Monsieur Loëtmol, mais la tactique de substitution qu'il vous plaît de nous signaler n'est encore en usage que dans certaines écoles protestantes.

— On accuse cependant plusieurs de vos apologistes de cacher dans leurs ouvrages des tendances identiques. L'un d'eux, et non le moins illustre, n'a-t-il pas lui-même confessé « qu'on fait nécessairement subir une transposition aux idées antiques, lorsqu'on les adapte à la mentalité contemporaine». Un de ses disciples, écrivain et philosophe du plus grand mérite, n'a-t-il pas accentué encore le caractère de ce transformisme, quand, après avoir ruiné les dogmes au point de vue intellectuel, en les déclarant inintelligibles, impensables et partant

invérifiables, il a essayé de les relever au nom de la morale comme des règles de la vie pratique. Par exemple, le dogme de la présence réelle ne signifie plus : transsubstantiation, il veut dire simplement qu'il faut avoir en face de l'hostie consacrée une attitude identique à celle qu'on aurait en face de Jésus devenu visible. Le dogmatisme est devenu synonyme de moralisme, le primat de l'action a remplacé le primat de la foi. Passez muscade 1

— Vous savez cependant, Monsieur Loëtmol, qu'au cours de l'acrimonieuse polémique soulevée par son savant article : Qii'est-ce qu'un dogme ? Edouard Le Roy a justifié magnifiquement le loyalisme de sa foi catholique en précisant la portée de son enseignement philosophique.

— Vous savez vous-même. Monsieur l'abbé, que deux augures ne se regardent pas toujours sans rire. La voix du premier augure fut trop contagieuse pour être étouffée complètement par l'oracle ultérieur. C'est que cette voix exprimait les pensées intimes d'un trop grand nombre, pensées indécises, avouées ou combattues. On a beau les refouler au fond de soi, dès qu'elles trouvent leur expression juste et ferme dans la bouche d'un autre, elles surgissent brusquement

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et s'imposent à la conscience, parce qu'elles ont enfin trouvé la formule attendue.

— Et la formule reste, murmura mélancoliquement la voix de Joseph Renold.

— Oui, la formule reste, reprit Elie Loëtmol, et les gestes, les silences ou les murmures de l'école adverse ne font que préciser et confirmer la vérité de l'erreur nouvelle. Vainement on tâche de se ressaisir, on complète ses explications, on restreint ou l'on élargit sa pensée. C'est trop tard. On a livré son secret.

Allez, Monsieur l'abbé, il serait vraiment trop aisé de retourner à l'usage de ces malheureux apologistes contemporains « placés entre un dogmatisme qui n'a plus de prise sur l'esprit moderne et la foi nouvelle à laquelle l'avenir appartient », le mot fameux de Saint Augustin sur l'Eglise dite extérieure : « ... Beaucoup paraissent dedans et sont dehors ». J'ose vous le répéter, ce sont des morts qui parlent...

Les apparences suffisent, je le sais bien, à maintenir aux yeux du monde la majesté de la nouvelle Paix romaine... La réalité est malheureusement tout autre... Même quand votre Hiérarchie paraît tendre vers quelque chose de plus haut, elle n'y monte que contrainte, comme vers une chose qu'elle semble... détester. Elle n'accepte pas, elle subit la supériorité de l'intel-

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ligence. C'est pour elle une plaie dans l'Eglise, une fièvre malsaine de curiosité, un fruit gâté de l'orgueil. Le Judaïsme ignore du moins cette étroitesse de l'Eglise catholique. Aucune religion n'est plus compatible que le prophétisme avec l'esprit moderne, parce qu'aucune n'a moins cherché à définir, c'est-à-dire à enfermer la vérité éternelle dans des formules qui ne peuvent que la dénaturer et l'amoindrir. Le Judmsme est une religion de liberté qui ne connaît pas d'hérésie.

Ces dures sentences tombaient d'une voix presque blanche, froidement, comme un couperet de guillotine sur l'argumentation de l'abbé Labruyère. Celui-ci avait pourtant perdu la passion du martyre qui hantait les rêves de son enfance pieuse. Il n'était plus homme à laisser sa tête sous le couteau.

— Décidément, dit-il à son interlocuteur, vous tenez à garder la foi catholique dans les murs d'une prison sans air. Vous semblez tout au moins ne l'en faire sortir que pour contempler le spectacle de son agonie. Nous sommes même déjà des morts et nos appels à la réconciliation du catholicisme et de la pensée moderne résonnent à vos oreilles comme des voix d'outre-

tombe. Non, les morts ne sont pas ceux dont la pensée provoque les émois de la vie. Les morts sont peut-être ces pharisiens de la lettre et de la formule qui croient sauver la vérité en l'enchaînant dans le carcere duro d'un dogmatisme sans jour, ce ne sont pas les hommes qui viennent briser les fers de la sainte captive. Les morts sont peut-être ces malheureux fétichistes dont l'idolâtrie contemporaine atteste à la face du monde, des cieux et de la terre l'inutilité du sang divin et l'ignorance la plus profonde, la plus radicale, la plus complète de l'esprit même de l'Evangile. Ce sont encore ces docteurs sans science et ces Pères sans entrailles dont la main brutale a voulu broyer nos rêves, et qui traquent nos personnes et nos œuvres comme des bêtes malfaisantes. Mais ceux-là ne sont point des morts, cher Monsieur Loëtmol, qui, recherchant avant tout le culte en esprit et en vérité, vont à travers la grande ombre épaisse, lever très haut « les deux flambeaux que Dieu leur confia pour éclairer leur route » : la raison et la foi.

L'abbé Labruyère avait retrouvé le ton de la chaire. EHe Loëtmol n'avait point perdu celui de l'ironie.

— La Hiérarchie,reprit notre exégète,aura bien vite éteint les lumières de votre ciel moderniste.

Vous ne connaissez donc pas, Monsieur l'abbé, la puissance de votre hiérarchie ecclésiastique ? C'est un système d'une seule pièce qui permet à l'être le plus nul et quelquefois le plus nuisible d'écraser l'être le plus précieux en intelligence. La Hiérarchie recouvre tous ces écrasements de son manteau violet ou de sa robe rouge et tout est dit.. .

— Je ne connais. Monsieur Loëtmol, d'autre hiérarchie dans l'Eglise que celle du mérite réel, de la vertu et de la science véritable.

— Croyez, malgré tout, en ma propre expérience, cher Monsieur l'abbé. Et ne comptez pas trop, je vous prie, sur ce traineau-là pour arriver à quelque chose dans l'Eglise.

— Je n'aspire pas même pour mes vieux jours à une stalle canoniale dans le chœur de notre vieille cathédrale Saint-Corentin. J'ai l'âme quelque peu bohème, je chante comme l'oiseau, pour le plaisir de chanter.

— On est très fortement armé pour les luttes de la pensée, quand on est cuirassé comme vous. Monsieur l'abbé, d'un si beau désintéressement à l'endroit du falbala. Mais on est aussi poussé comme malgré soi par la force inhérente à tout esprit franc de collier vers les schismes qui

déplacent inévitablement l'axe de la vie religieuse.

— Vous parlez de schisme, Monsieur Loëtmol Je n'en découvre point d'autre, dit l'abbé Labruyère, emporté par la fièvre de sa parole généreuse, que le geste libérateur d'une phalange de prêtres et de catholiques purs, savants, enthousiastes, venus dans ce monde troublé pour retenir sur la pente la foule qui ghsse vers l'indifférence, pour ramener à l'espoir consolateur cette humanité qui roule au doute et peut-être à l'épouvante. Les esprits vivants n'ont pas besoin de se séparer de ce qui tombe de soi-même en poudre...

— Orgueil, Monsieur l'abbé, cette prétention de convertir le monde par des moyens insolites, orgueil cet esprit d'indépendance vis-à-vis des autorités traditionnelles. Toute science qui s'exerce sur un champ de libre activité est orgueil pour l'Eglise. Rome condamnera vos saints. Monsieur l'abbé. J'ai tenu à vous le répéter.

— Je n'éprouve moi-même, cher ami, aucune difficulté à confesser que l'orgueil vicie les meilleures actions de l'homme. Veuillez toutefois ne point oublier de votre côté que le vrai savant est modeste, précisément parce qu'il sait que son œuvre est la découverte d'une vérité impar-

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faite, contingente et destinée à s'effacer « tout en laissant sa trace » aussi sûrement que l'embryon disparaît dans l'animal adulte. La science peut enfler le cœur d'un sot, mais la science condamne l'orgueil. Vous connaissez les découvertes d'un Lavoisier, d'un Pasteur. Comment ces grands savants sont-ils arrivés à d'aussi magnifiques résultats ? Par l'humble soumission do leur intelligence aux faits, par l'abandon de tout sentiment personnel qui pouvait s'interposer entre la réalité des choses et l'esprit de l'observateur. Mes saints, pas plus que mes savants, ne sont des révoltés, et Rome ne peut condamner que les Pharisiens hautains, les téméraires et les brouillons qui préconiseraient dans l'Eglise des nouveautés absurdes. Les apôtres ne sont pourtant point des hommes comme les autres. Ce sont des hommes qui ne se possèdent plus eux-mêmes, ils appartiennent tout entiers à l'œuvre sacrée, à leur idée, ils sont tirés par elle, malgré eux, comme la fourmi roulant sous le brin de paille qu'elle a saisi une fois et qui l'entraîne jusque dans les fondrières, sans pouvoir lui faire lâcher prise. Que notre pied n'écrase pas la vaillante fourmi !

— Que Dieu me garde. Monsieur l'abbé, d'écraser même votre fourmi. Mais je crois bien ne pas formuler une prédiction téméraire en vous annonçant que Rome écrasera tôt ou tard

comme une dangereuse hérésie toute prétention séparatiste du dogme et de la formule. Vous croyez pouvoir distinguer l'esprit de la lettre, vous ne voulez voir dans la formule que le symbole, le signe inadéquat de la réalité. Cette conception est aussi la mienne, elle est d'ailleurs le résumé de toute notre théorie moderne de la connaissance. Il est bien certain que les formules de l'Ecriture ne sont rien dans leur rigidité littérale ; les lettres mortes s'animent au contraire, quand l'Esprit les remplit de son souffle vivant et de son efficacité.

— Votre zèle, Monsieur Loëtmol, mérite qu'on le signale aux pourvoyeurs des congrégations de V Index et du Saint-Office.

— Je n'ai rien de commun, vous pouvez vous fier à ma parole Monsieur l'abbé, avec « les gabelous de l'orthodoxie ». Je me demande cependant, avec quelque inquiétude, si votre politique de conciliation, d'ailleurs inconciliable avec l'intransigeance doctrinale de notre Eglise ne contredit point aux enseignements du « Syllabus ». Vous me semblez incliner, plus qu'il ne convient, vers ce travers, qui est celui de plusieurs de nos apologistes, de vouloir « traiter scientifiquement tous les problèmes que la science non catholique a soulevés à propos de la rehgion ».

Or, le Syllabus réserve l'anathème « à celui qui dira que les sciences théologiques doivent être étudiées de la même manière que les sciences philosophiques. » Le Syllabus condamne les apologistes novateurs qui oseraient affirmer que « la méthode et les principes qui ont servi aux antiques docteurs scolastiques dans la culture de la théologie ne répondent plus aux exigences de notre temps ni au progrès des sciences. »

L'abbé Labruyère eut à peine le temps de répondre qu'à ses yeux, jusqu'à la preuve du contraire, il n'y avait pas deux sciences, la catholique et la non catholique, mais la science ; il n'eut que le temps d'invoquer pour sa défense les opportunes paroles de Saint Paul : « Je vous parle comme à des créatures raisonnables, jugez vous-mêmes de ce que je dis. » Monsieur Léon Dulien avait des arguments, pour le moins plus pressants, à faire valoir, et ces arguments mettaient notre infatigable champion de l'accord de la Raison et de la Foi dans la nécessité de couper court à sa démonstration.

M. Léon Dulien était affligé, en effet, de deux mauvaises dents. L'une se retournait sans cesse contre les vendeurs du Temple qu'il rendait responsables de cette pléthore de dévotions parasites et niaises qui lui semblaient corrompre le Catholicisme jusqu'à la racine. L'autre dent était

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capable de mordre jusqu'au sang, si elle ne se fût attaquée à un corps invulnérable, les membres de cette vigilante Compagnie de Jésus dont la tête est à Rome et le bras partout. A tort ou à raison, Léon Dulien attribuait à l'inspiration des fils de Saint Ignace la publication de ce Syllahus de 1864 qui restait le grand scandale de son libéralisme. Et le « dangereux anarchiste » qui sommeillait dans l'âme mystique de Léon Dulien se réveillait soudain, chaque fois que le nom du fameux catalogue d'erreurs ou l'une de ses quatre-vingt-trois propositions condamnées ou suspectes venaient frapper l'oreille de notre ami. Il avait alors des audaces dont il était lui-même, et de son propre aveu, stupéfait. Il est vrai que l'instant d'après, Léon Dulien redevenait mystique comme un moine du moyen-âge. Ce pieux anarchiste manquait évidemment d'équilibre. Il dut paraître, j'imagine, plus qu'osé à M. Loëtmol lui-même, dans l'avis moins que respectueux qu'il se permit d'exprimer sur le compte du Syllahus.

— Je laisse, dit-il, aux théologiens le soin d'établir la valeur doctrinale du Syllahus. Leurs contradictions, leurs commentaires équivoques et jusqu'à cette fameuse distinction de la thèse qui pose le principe intangible et de l'hypothèse qui l'escamote dans le gobelet à double fond du fait, tout ce jeu d'école assure le

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repos de mon orthodoxie : In duhiis libertas. La conscience est libre, quand il y a litige. Cette maxime n'a pas été inventée pour les chiens. Je sais bien que les bons Pères trouveraient ma théologie téméraire, séditieuse même. Mon Dieu, la terre ne tourne pas encore dans les feuillets de leur missel. Les Jésuites du Syllabiis mettront en vain la science en quarantaine.

— Mais ils ont mis à V Index votre éminent et savant ami Paul Viollet.

— N'exagérons rien, Monsieur Loëtmol ; nous n'avons, dans toute cette affaire, qu'une erreur de diplomatie. Mon très honoré ami, Paul Viollet avait écrit avec l'approbation de combien d'archevêques et d'évêquesles pages les plus modérées et les plus orthodoxes du monde sur la valeur doctrinale du Syllahus. Ces pages ont déplu au Père Berger et mon ami, au lieu d'observer un silence prudent, commit la faute impardonnable, selon moi, de discuter avec des autorités devant lesquelles il est toujours utile d'incliner son jugement. Son livre était mûr pour le pilori. Cette condamnation ne prouve vraiment qu'une chose, c'est qu'on peut réunir dans l'Encyclopédie de ses connaissances personnelles toute la science de l'Ecole des Chartes, tout le Digeste des Conciles et des Canonistes, et, par surcroit, tout le savoir de l'Institut de France ;

on peut, en d'autres termes, réaliser dans sa personne le type accompli du savant catholique et ignorer cette vérité — d'ordre élémentaire, quand on est d'Eglise — qu'il faut en tout laisser le dernier mot aux Pères.

Voyez-vous, mon cher Loëtmol, nos bons Pères seront toujours plus catholiques que le Pape qui, lui, se recueille avant de condamner. Si vous me trouvez aujourd'hui si catégorique sur cette délicate question du Syllabus, c'est que je crois pouvoir m'appuyer sur une autorité qui peut répondre pour moi. Dans une audience assez longue accordée en mars 1903 au très célèbre docteur Briggs, de New- York, de qui je tiens ces propos, Pie X déclara très nettement que le Syllabus de Pie IX n'était nullement un document de foi et qu'en ce siècle, seuls l'Immaculée Conception et les Canons du Concile du Vatican s'imposaient de croyance obligatoire.

— Un maître ès-sciences juridiques ne saurait pourtant oublier la valeur du vieil adage : Testis unus, testis nullus.

— En matière de témoignages, je suis plutôt, moucher Loëtmol, pour ceux qui se pèsent que pour ceux qui se comptent : Non numerantur sed ponderantur. Mais vous tenez outrancièrement à me pousser dans le maquis de la procédure.

Il serait peut-être de meilleure guerre de me tendre la main pour en sortir. Parlons net, ce n'est peut-être pas très théologique, mais c'est si français ! Vous n'en doutez pas, je tiens au Catholicisme par les fibres mêmes les plus ténues et les plus secrètes de tout mon être. J'en suis tout empreint, je l'ai dans le sang et dans les moelles, il est en moi comme le ciment qui pénètre et qui soutient toutes les pierres de l'édifice. Gela ne m'empêche pas, vous le savez bien, d'ouvrir mes salons au Père Hyacinthe Loyson et d'y réunir avec lui, dans une parfaite communion de sentiments chrétiens des pasteurs protestants avec des prêtres très orthodoxes et des laïques très distingués. Je ne m'en soumets pas moins, esprit et cœur, au magistère religieux de la Sainte Eglise.

Je n'en suis donc que plus à l'aise pour vous dire toute ma pensée: Qu'au lieu de nous perdre, à propos de Syllabus, dans une périlleuse dialectique de raisonneurs aux abois, qu'au lieu de tergiverser dans l'équivoque de distinctions subtiles et de commentaires destinés à couvrir notre foi contre les lazzis de la libre-pensée et les anathèmes de l'intolérance jésuitique, oui, qu'il serait donc plus brave de regarder ses adversaires bien en face...

— Pourquoi faire, Monsieur Dulien ?

— Pour dire, Monsieur Loëtmol, la parole de franchise et de courage qui doit être la nôtre. Pour reprendre d'abord contre tous les pourvoyeurs anonymes de V Index et du Saint-Office le geste viril de TertuUien : Vous poursuivez nos livres de vos anathèmes, vous nous chassez de nos chaires, vous vouez notre mémoire à la colère et aux malédictions des foules ignorantes. Honnis, méprisés, expulsés de partout, nous restons cependant partout. Nous envahissons vos universités, vos séminaires, vos écoles, vos revues, vos presbytères. Nous ne sommes que d'hier, et une poignée de militants ; encore quelques années, et nous serons le nombre, l'Océan à la voix puissante. Notre esprit souffle aux quatre vents du monde, répandant partout la semence du catholicisme qui sera demain.

Et nous retournant vers les sectaires de gauche, vers ces fanatiques dévoyés par je ne sais quel dogmatisme de Loge, nous dirions encore avec la fierté du même verbe : Lisez nos livres, jugez nos œuvres, suivez en arbitres équitables les gestes de la foi éclairée, nous réclamons la révision de votre arrêt, car nous avons fait loyalement profession de savants et de croyants, nous avons agi en citoyens libres et pensé comme des hommes libres. Nous sommes les ouvriers modestes, mais inîassés, de ce temple futur de vérité et de justice, asile de la science et de la foi enfin réconciliées.

— Que voilà bien, dans toute sa fallacieuse modestie la Superbe moderniste mûre déjà jusqu'à la décomposition pour les anathèmes d'une nouvelle Encyclique.

— Retenez, je vous prie, ce fait, Monsieur Loëtmol, c'est qu'on ne peut travailler aujourd'hui au bien de l'Eglise sans s'exposer un peu à se casser le cou. J'ai toujours cru, avec Lacordaire, qu'il fallait semer au milieu de la tempête, on passe plus librement entre les nuages et la foudre.

Mais comme s'il eût senti le besoin de justifier à ses propres yeux la témérité de pareils conseils, Léon Dulien s'empressa d'ajouter : Aucun sacrifice ne me coûtera pour conserver une foi à laquelle je tiens plus qu'à la vie. C'est vous dire avec quelle simplicité et droiture de cœur je saurai m 'incliner devant une Lettre encyclique.

Dans la puissance de sa douceur inaltérable, l'ironie d'Elie Loëtmol ne connaissait ni lassitude ni trêve : Je ne crois pas, dit-il à M. Dulien, qu'une lettre encyclique condamne votre foi à hausser son obéissance jusqu'aux sommets de l'héroïsme. Les encycliques passent, a-t-on dit, mais l'Eglise demeure.

— J'ai pour ces documents pontificaux, Monsieur Loëtmol, un respect de nature supérieure.

— Ne doutez pas, Monsieur Dulien, que je les trouve moi-même très vénérables, mais l'histoire est l'histoire, elle démontre que ces documents « n'expriment pour l'ordinaire que l'orientation doctrinale d'un pontificat » ; ils ne sont point irrévocables. Est-ce que l'on discute de nos jours sur la valeur doctrinale de la Bulle Unam Sanctam ? Qui songe à incriminer ou à justifier Boniface VIII d'avoir menacé de la damnation éternelle les Gallicans avant la lettre du treizième siècle ? La Bulle Unam Sanctam a fait son temps. Bien d'autres actes pontificaux le feront aussi. Pour Dieu, Messieurs, ne perdons pas le nôtre dans des controverses sans issue.

— Cette conclusion n'est pas la mienne, observa l'abbé Labruyère. L'histoire dit ce qui est, la théologie enseigne ce qui doit être ; elle n'abandonne jamais aux oiseaux de passage les paroles descendues de la chaire de vérité, elle ne connaît pas les anachronismes. Une encyclique pontificale n'exprimerait-elle, comme l'affirme notre ami Loëtmol, que la vérité de l'heure présente, cette leçon du Docteur suprême n'aurait-t-elle pour moi que la valeur d'un simple conseil, je ne serais plus catholique d'esprit et de cœur si je n'avais pas le courage d'y

conformer ma conduite. Qui n'est pas avec le Pape est contre le Pape.

La finale de cette loyale réplique parut éveiller M. Joseph Renold de la profonde rêverie où semblait sommeiller son éternelle mélancolie. Quel pouvait être l'avis de notre philosophe sur un sujet aussi discuté ? M. Renold percevait et retenait même en rêvant tous les bruits du dehors. On savait qu'il avait réponse à toutes les questions. Mais quand la question était indiscrète ou irritante, la réponse s'enveloppait chez notre ami dans l'obscurité volontaire de l'oracle.

— Vous m'excuserez, nous dit-il, d'affliger vos oreilles d'un avis inutile et peut-être importun. J'estime, en effet, que le sage est l'homme qui roule sept fois sa langue dans sa bouche avant d'exprimer sa pensée. Et celui-ci aussi est un sage qui creuse comme notre hôte un fossé devant le seuil de son logis. Les portes, d'ailleurs, sont faites pour être closes. Les vastes plans, les réformes audacieuses, les nouveautés vraiment grandes et belles sortent parfois d'une petite chambre ; mais que la porte de cette petite chambre ne s'ouvre pas aux agitations et aux vulgarités de la rue ; qu'elle reste surtout bien close aux curiosités du voisinage, quand on

a l'éloquence terrible de M. Léon Dulien ou l'ironie anarchiste de M. Elie Loëtmol....

Et M. Joseph Renold, tout satisfait de ses apophtegmes, retomba doucement dans la quiétude de son rêve interrompu.

Et ce rêve était celui d'un philosophe heureux de prêcher d'exemple en s'appHquant à luimême les leçons de la porte close. Mais peut-être aussi trahissait-il à sa manière les secrètes pensées du philosophe. On connaissait assez parmi nous les habitudes et le tour d'esprit de notre mélancolique ami pour percer à travers ses silences extérieurs les sons d'un verbe interne dont le mystère attirait autant qu'il troublait.

« Oui, la vie est radicalement mauvaise, se répétait sans cesse à lui-même M. Joseph Renold qui peut-être avait des raisons personnelles de la juger telle... Mais les hommes sont bien sots d'augmenter ses laideurs par leurs mensonges et d'aigrir ses conflits par la rivalité de leurs croyances et de leurs vaines prétentions au monopole de la vérité. « Ote-toi de mon soleil », le soleil est à moi, cette outrecuidance des messieurs à formules infailhbles fait vraiment pitié. Ici, du moins, les gens discutent dans la sincérité d'une cordialité parfaite le complexe et obscur problème de la foi catholique et de la pensée moderne. »

« Ce problème, qui résume toute l'histoire du catholicisme libéral, de 1830 à nos jours, n'a rien perdu de son actualité, à voir avec quelle ardeur mes amis se plaisent à le retourner en tous sens. Depuis trois quarts de siècle, des hommes de grand cœur et de haute intelhgence ont voué leur vie dans l'Eglise à sceller l'union de la tradition et du progrès. Ils ont voulu montrer à la France et au monde un catholicisme modernisé, remplir en quelque sorte de vin nouveau les vieilles outres. Ce cathohcisme est encore à baptiser, l'Eglise prolonge peut-être au-delà du temps requis le catéchuménat de cet enfant terrible. Il ne faut pas exagérer l'importance de ces scrupules. L'Eghse se plaît souvent à jouer à qui perd gagne ».

S'ils avaient pu pénétrer le mystère de ce monologue intérieur, les amis de Joseph Renold auraient estimé sans doute que le ton en était un peu Hbre. Ils étaient sûrs, du moins, que ce sceptique jugeait leur pensée avec bienveillance.

« J'admire, se disait à lui-même M. Joseph Renold, la confiance et la générosité de mes amis sans partager leur foi.

Cet excellent Duhen a choqué, il est vrai, ma philosophie par sa formule renouvelée de Saint Augustin, et par conséquent désuète : In duhiis libertas ; in necessariis unitas. Je suis pour le renversement de l'ordre de ces facteurs théolo-

giques. En matière de croyance, c'est dans les choses dites de nécessité que doit résider la liberté, autrement la foi n'est qu'une avilissante sujétion de l'esprit, et c'est sur les points encore douteux que doit se faire l'unité, autrement la foi doit renoncer à la possession complète de la vérité. Malgré tout, ce Léon Dulien est véritablement d'âme haute et d'esprit moderne. Son verbe garde les sonorités d'un accent qui fut celui des catholiques libéraux de 1830 et de leurs disciples. C'est par de beaux vitraux tout ardents que semble passer la lumière de son intelligence. Il est bien le contemporain des orateurs romantiques du siècle dernier. Comme les hommes de cette école, Léon Dulien défend en avocat cette cause toujours ancienne et toujours nouvelle de l'accord de la raison et de la foi. Son libéralisme est également marqué au coin de la meilleure orthodoxie, il marche cependant d'un pas moins timide ; il plane déjà au-dessus des distinctions jésuitiques de la thèse et de l'hypothèse. Ce libéralisme est plus qu'une opportunité, plus qu'une tactique, c'est le principe franchement proclamé de la liberté de la recherche. Et par ces tendances nouvelles, Léon Dulien se rattache à la génération contemporaine des catholiques progressistes qui sont avant tout des critiques^ des hommes de science, plus soucieux d'éclairer et de satisfaire l'esprit que de remuer de forts et vagues sentiments au fond

des cœurs. Et ces savants catholiques ont vraiment changé le fond autant que la forme de l'apologétique. La vérité est cherchée par eux sans limites, sans préoccupations théologiques. Ils vénèrent Augustin, Thomas, Pascal et Bossuet, tous les grands génies dont s'honore l'Eglise, mais ils ne voient en eux que les représentants d'une philosophie et d'une science qui ont fait leur temps.»

« Telle est bien l'opinion que professe notre ami Labruyère. Ce prêtre prêche en discutant comme Léon Dulien plaide en causant. Il garde encore, dans un ton pourtant plus atténué, le pompeux optimisme des hommes d'Eglise, mais il a dépouillé à peu près complètement leur pédantisme onctueux. Et comme il excelle à traverser les passes dangereuses, à louvoyer entre les obstacles, à remonter les courants contraires.»

« N'importe, le catholicisme libéral devient une carrière périlleuse. Il exige une science et un art d'équilibre qui ne sont guère du commun.»

« C'est par les Saints que l'abbé Labruyère croit pouvoir sauver le Catholicisme et renouveler la jeunesse de l'Eglise. Ces saints entièrement voués à l'action m'apparaissent comme la synthèse vivante de ce pragmatisme catholique qui caractérise les tendances actuelles de la foi dite moderniste. J'ai l'habitude de juger mes semblables à leurs actes bien plus qu'à leurs

opinions et je constate que si les croyants sont nombreux encore, les hommes sont rares. Rien, d'ailleurs, ne révèle mieux l'inanité de la foi que le néant des œuvres. J'aime donc les saints de l'abbé Labruyère. Si les doctrinaires ultramontains étaient moins préoccupés des écarts de ce fil frontière qui sépare la certitude théorique de la certitude pratique, les doctrinaires ultramontains aimeraient autant que moi ces chrétiens d'élite, et peut-être seraient-ils guéris à leur tour de cette autre chimère qui les entraîne à la poursuite de l'inerrance. Est-il d'ailleurs si nécessaire, quand il s'agit de pratique et d'action, d'avoir des preuves absolues et certaines ? L'essentiel n'est-il pas de bien faire ? Est-ce qu'un dogme qui n'est pas en étroite relation avec la vie n'est pas profondément inutile ?

« Reprocher àLoisy et à Le Roy de ne demander aux dogmes que des enseignements concernant la conduite pratique, c'est oublier que chaque formule de notre dogmatique reçoit chez nous autant d'interprétations qu'il existe d'esprits pour en prendre connaissance. Chaque esprit a sa manière de voir les choses, de conditionner en quelque sorte la vérité. Puisque nos conceptions sont si diverses, la prétention du dogmatisme à poser la vérité comme une borne à nos investigations paraît mal fondée.

« La différence est-elle d'ailleurs si grande,

quand on va au fond des choses, entre le catholicisme moraliste de Loisy et de Le Roy et le catholicisme utilitaire de ces bourgaois qui viennent à l'Eglise comme au gendarme sauveur ? Les uns et les autres sont préoccupés, avant tout de la règle de vie, ceux-ci pour leur conduite personnelle, ceux-là pour le gouvernement des autres. Pourquoi donc accepter le primat de la volonté chez les uns et le condamner chez les autres ? Pourquoi rejeter les symbolistes libéraux qui vivent \Taiment dans la foi et réserver au contraire toute sa condescendance à ces bourgeois cléricaux qui n'ont guère que des pratiques cultuelles et à peine le désir de la foi ? »

« Mais, je garde mes sévérités pour ce vieux Juif de Loëtmol qui vient toujours jeter l'ivraie et l'ortie sur le terrain où l'abbé Labruyère s'efforce si généreusement de faire fleurir l'ohvier.»

« Le catholicisme libéral est un de ces rêves généreux que l'on se plaît à recommencer sans cesse et qui résistent à toutes les déceptions. Pourquoi dénoncer avec tant d'aigreur la faillite d'un efTort qui ne succombe que pour renaître sous une forme nouvelle d'énergie.»

« Les temps sont durs, en vérité, aux éveilleurs d'âmes. C'est dans un cercle d'anathèmes et de prohibitions renouvelées du vieil Index que se fait la laborieuse parturition du Catholicisme qui sera demain. Les défenseurs des institutions

caduques et des formes périmées s'acharnent à refouler l'ordre nouveau qui se lève déjà sur les ruines de l'ordre ancien, l'ordre harmonieux réalisé par l'union de l'autorité surnaturelle et de la liberté intérieure. La lutte est conduite avec méthode, audace et ténacité contre l'homme que l'on afîamme et discrédite et contre l'idée que l'on bâillonne et que l'on mure. Les cimetières défendent vraiment bien les cendres de leurs trésors.»

Mais les cimetières peuvent-ils rendre la vie aux choses qui se meurent ou sont déjà mortes ? Est-ce que la digue de résistance ne centuple pas la force d'expansion du torrent qu'elle emprisonne ? Est-ce que les hommes de mentalité ancienne qui espèrent que sans se changer ils réussiront à changer les autres ne subiront pas tôt ou tard l'effet de la vision Hbératrice ? Ah ! l'éternelle ironie des choses !

« La lumière va son train, disait Bossuet, et le soleil n'a pas encore achevé sa course. C'est un signe consolant qui traverse l'azur des cieux. Je connais les hommes et l'instabilité de leurs pensées. Ceux qui accusent leurs frères d'amasser l'obscurité sur les horizons de la pensée religieuse viendront, un jour, sous la poussée de circonstances encore imprévues, proclamer dans une autre langue les conquêtes modernes de la vérité. Ils se présenteront sans doute en défenseurs de la tradition, en poHciers de tous

les chemineaux du catholicisme, ils appelleront développement du dogme ce que d'autres nomment évolution, métaphores ce que d'autres nomment formules, mais ils seront bien obligés d'accorder à leurs adversaires que ce développement implique la vie et que « ces métaphores sont inadéquates aux exigences de ce qu'il faudrait dire ». En vérité, je vous le déclare, l'année 1907 ne passera pas avant que ces infiltrations modernistes aient passé ellesmêmes dans les discours des confesseurs de la foi orthodoxe. Jusque dans les chaires de nos cathédrales retentira cette déclaration solennelle qu' « il est possible que nous n'ayons pas une théorie de tout point achevée du développement du dogme » (1). La Grèce, une fois de plus, aura conquis Rome. Et les Maignen, les Fontaine et les Barbier assis aux pieds de ces chaires illustres n'éprouveront que « l'étonnement de l'admiration » pour la grande éloquence épiscopale qui vengera avec un si rare bonheur contre les déformations outrancières des théories qu'elle croira réfuter.

Ah I l'éternelle ironie des choses...!

Les âmes trouvent parfois dans les profondeurs de leurs contrastes des affinités qui les attirent et facilitent leur pénétration récipro-

^(1) Mgr Dadolle, évêque de Dijon.

que. Des pensées s'appellent, des voix se répondent au milieu de toutes les dissonnances. C'est peut-être en vertu de ces mystérieuses intelligences que la chaude parole de l'abbé Labruyère fit écho tout aussitôt au monologue intérieur de Joseph Renold.

— Oui, les choses ont parfois cette ironie déhcieuse de donner au verbe pessimiste du plus désenchanté des hommes le son du plus confiant optimisme. Le docteur Tant-pis s'oublie parfois à prendre le bonnet et les lunettes du docteur Tant-mieux. Il est aussi des heures, dans la vie, où l'abbé Labruyère pourrait contresigner, sans trop les corriger, la pensée et l'écriture de son jeune ami Renold.

Et les chemineaux de la vérité cherchaient toujours le ciel nouveau où se lèveraient les étoiles que leurs yeux, fatigués par l'obsession des paysages sans lumière, pourraient enfin contempler...

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