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XXXIV PRÉFACE

morale, au lieu de s'y corrompre depuis le seizième siècle, s'y est régénérée, a pris une direction bien plus favorable aux idées et aux besoins d'une époque industrielle et savante. C'est une des grandes causes qui ont permis aux nations affranchies du sacerdoce d'éviter ces révolutions brusques de Tautorilé à la liberté et de la foi à la critique, qui sont suivies de réactions si lamentables et permettent si difficilement le passage au règne espéré des lois, à Texercice d'une autorité sage, émanée du peuple et capable de le servir. »

Dijon, le 22 février 1874.

*L'État est une iastitation humaine, qui a ses raisons naturelles d'être, et qui ne peut en sortir ou en changer sans tomber dans le fantastique et l'arbitraire. Si cet arbitraire a un caractère mystique, l'État devient théocratique, et la nation n'est plus qu'une ferme exploitée par le sacerdoce ou par ses lieutenants et à son proQt.

Cet ordre de choses, condamné par la raison, l'est également par l'histoire, surtout depuis l'établissement du christianisme. Ni la religion, ni l'État, ni les peuples ne se sont bien trouvés du mélange adultère des deux pouvoirs; et si dans les plus mauvais jours des temps de barbarie et de féodalité, la religion a tempéré avec bonheur un régime de servage, d'iniquité et d'oppression, elle n'a pas tardé à y participer, à le consacrer et à mettre sa grande influence au service de son ambition et de ses haines. En restant tout à fait étrangère au pouvoir, elle aurait pu faire encore le bien qu'elle a fait, sans un aussi grand mélange de mal; et l'État, s'il eût pu rester indépendant de l'Église, ne s'inspirer que de la justice, eût évité les excès que l'Église lui a fait commettre et les iniquités qu'il a commises encore malgré TÉglise.

Mais pour affranchir l'État de la domination civile de l'Église, •

ii INTRODUCTION.

il faut qu'il ail uu enseignement civil, économique, moral, politique, religieux même, qui ne relève que de la raison, en un mot un enseignement laïque. Le scepticisme autoritaire, qui ne croit qu'à la tradition, sans s'inquiéter de ce qu'elle est et d'où elle vient, peut seul nier la compétence de la raison humaine en toutes ces matières.

La nécessité de séculariser l'enseignement a été vivement sentie par des hommes dont les sentiments religieux n'ont certes rien d'équivoque; seulement ces mêmes hommes étaient pénétrés des besoins et des droits de l'humanité. Ils, comprenaient que la raison nous a été donnée pour nous éclairor ; qu'elle demande à être cultivée de toutes nos forces, en tous sens et en pleine liberté; qu'il n'y a ici de vraiment dangereux, de réellement nuisible à tout prendre, que l'ignorance et l'erreur; que les lumières et la vérité sont des biens essentiels d'un prix inestimable; qu'ils ne peuvent être recherchés avec trop de zèle, et répandus avec trop de libéralité et de sincérité. Ils ne croyaient point qu'un clergé quelconque eût la liberté d'esprit nécessaire et le désintéressement suffisant pour chercher partout le vrai, pour le puiser largement à toutes les sources, pour ne pas y mêler des ingrédients capables d'en altérer la plireté, enfin pour ne pas en mesurer mesquinement la dose, peut-être pour ne pas la restreindre le plus possible, persuadé qu'il est qu'elle peut receler un poison secret.

L'un de ces hommes, — et ce n'est pas une médiocre autorité, — Alexis de Tocqueville, a dit quelque part : « Celui qui pour la meilleure partie de lui-même est soumis à une autorité étrangère, et qui dans le pays qu'il habile ne peut avoir de famille, n'est pour ainsi dire retenu au sol que. par un seul lien solide, la propriété foncière. Tranchez ce lien, il n'appartient plus en particulier à aucun lieu. Dans celui où le

hasard Fa fait naître, il vil en étranger au milieu d'une société civile, dont presque aucun des intérêts ne peuvent le toucher directement. Pour la conscience il ne dépend que du pape; pour sa subsistance, que du prince. Sa seule patrie est l'Église. Dans chaque événement politique il n'aperçoit guère que ce qui sert à celle-ci ou peut lui nuire. Pourvu qu'elle soit libre et prospère^ qu'importe le reste 1 Sa condition la plus naturelle en politique est l'indifférence. Excellent membre de la cité chrétienne, médiocre citoyen partout ailleurs. De pareils sentiments et de semblables idées, dans un corps qui est le directeur de l'enfance et le guide des mœurs, ne peuvent manquer d'énerver Tàme de la nation tout entière, en ce qui touche à la vie publique (1). »

Si ce sont là les inconvénients inséparables de l'enseignement religieux donné par le clergé catholique, est-ce une raison pour lui accorder encore des privilèges en matière d'enseignement littéraire, historique, philosophique et scientifique? Qui ne voit au contraire qu'entré ses mains l'enseignement des choses les plus étrangères à la religion prendra toujours une teinte iilibérale, autoritaire, et d'une telle réserve que l'esprit de la jeunesse, loin d'en être fortement fécondé, et vivifié, en sera au contraire comme faussé, paralysé, étouffé dans son germe ?

Ce. jugement sur la fâcheuse influence de l'enseignement clérical est aujourd'hui plus fondé encore qu'à l'époque où écrivait A. de Tocqueville. C'est ce qu'a fort bien senti l'ex P. Hyacinthe, lorsqu'il dit à la fin de sa remarquable lettre sur la Sorbonne et le Concile : < Le clergé français, à cette heure unique de l'histoire, résume en trois choses la restauration de la patrie en ruines : accepter l'infaillibilité du pape, rétablir son pouvoir temporel et perpétuer l'ignorance du

(1) L'ancien Bégime et la Révolution,

peuple. » Qu'attendre en effet d'un semblable programme, si ce n'est un abaissement de plus en plus marqué de l'esprit et du caractère français ? Toute doctrine qui veut avant tout passer pour traditionnelle et sacrée, qui exclut par conséquent l'examen, la discussion^ et par là même la libre réflexion, s'adresse à la mémoire et tend à paralyser le jugement. Un pareil enseignement est peu propre, par sa matière comme par sa forme et sa méthode, à exciter la pensée, à former des convictions fortes et raisonnées, à donner un but élevé, une sage direction et de l'énergie à la volonté ; elle tend bien plutôt à faire ou des indifférents, ou des routiniers serviles, ou d'aveugles fanatiques.

On peut aller plus loin et affirmer, comme l'ont fait déjà quelques observateurs, qu'un enseignement théologique'' qui révolte le sens commun, le sens moral surtout, pervertit la morale même, la corrompt jusque dans ses sources, dans ses principes, ou rend athée. Il y a plus de piété véritable dans cet athéisme relatif, ainsi que Plutarque en avait déjà fait l'observation, que dans un théisme qui déshonore la divinité.

Je n'hésite pas en tout cas à dire pour ma part, que si je n'avais d'autres idées de Dieu que celles qu'en donne un certain enseignement qui passe pour orthodoxe aux yeux de bien du monde, j'inclinerais fort à l'athéisme ; j'aimerais mieux nier ce Dieu que d'être réduit à la nécessité de le haïr au fond de l'âme. Ma négation serait encore à mes yeux une piété relative. L'athéisme, un athéisme latent, telle est donc, à coup sûr, et sans qu'on s'en rende toujours compte, une des très fâcheuses conséquences de l'enseignement clérical sur un grand nombre d'esprits parmi nous. Ce n'est pas d'aujourd'hui qu'on s'en aperçoit et qu'on signale le danger (1).

(1) Voir, indépendamment des ouvrages dirigés contre les jésuites en partieulior au dix-septième siècle et au dix-huitième, l'article de Lanjuinais, 1. 111 de ses Œuvres, p. 525.

Le déplorable effet d'un enseignement dogmatique et pratique en complète désharmonie avec les besoins de noire pays et de notre époque, n'est certes pas le but que se proposent des maîtres de la jeunesse qu'un préjugé très répandu encore regarde comme les éducateurs par excelîence. Si nous en croyons, non plus des observateurs qu'on pourrait supposer prévenus, ou mal renseignés, mais un ancien jésuite, qui avait vieilli dans la compagnie, où il avait passé les vingt-cinq plus belles années de sa vie, où il avait enseigné, prêché, confessé, dirigé, qui avait connu, pour en avoir fait partie plus ou moins longtemps, les principaux établissements de l'ordre, en Italie, en France, en Belgique; si nous en croyons, dis-je, l'abbé comte de Robiano, la partie religieuse de l'enseignement des jésuites serait précisément celle ^lui laisserait le plus à désirer, et cela de l'aveu môme des plus sincères et des plus clairvoyants d'entre eux. Je donnerai à ce sujet l'analyse textuelle du mémoire de l'ex R. P. de Robiano, mémoire devenu fort rare et pour cause. Le titre de cet ouvrage rappelle ceux du comte de Montlosier et de l'abbé de Pradt, publiés sous la Restauration, et n'est pas moins fort de faits, quoique très faible de forme et peu digne d'un professeur d'humanités.

Un autre écrivain de la même époque, de l'intimité de Chateaubriand, de Joubert, de toute la société de cette Abbaye-aux- Bois dont M*"* Récamier était l'âme et l'ornement, Ballanche, était du môme avis. Cet auteur royaliste et mystique estimait, lui aussi, que l'éducation jésuitique devait ôtre funeste à notre malheureux pays.

On le comprendra pôut-ètre aujourd'hui (1) qu'une trop grande partie de l'Assemblée nationale, produit évident de l'éducation cléricale ultramontaine, voudrait, dans l'ardeur aveugle de sa foi, nous faire courir les aventures les plus téméraires, les plus impolitiques et les plus injustes en faveur

d'une absurde restauration monarchique de droit dirin, et du rétablissement du pouvoir temporel du pape.

Ballanche disait donc : < La théocratie, lorsqu'elle parvient à figer la société, ne saurait, malgré son principe, la garantir de l'athéisme et du matérialisme, car la foi, réduite à des pratiques, n'est plus une foi vivante Si Grégoire Vil eût pu

réaliser'ses grands desseins, l'Europe serait devenue l'Orient

Si les Guises eussent fondé une dynastie, nous aurions été placés dans la môme situation ; nous aurions eu la terrible monarchie de Philippe II ; nous aurions eu, avec l'inquisition, cette lamentable fixité de mœurs farouches ; et sans doute qu'à présent nous en serions peut-être aussi à secouer péniblement un linceul de plomb et de mort. »

Eh bien 1 c'est ce linceul de plomb et de mort dans lequel se trouve aujourd'hui ensevelie une "partie de la France par les efforts malheureusement trop heureux du jésuitisme et de l'ultramontanisme, car au fond c'est tout un. Nous ne disons pas qu'elle ne soutTre point d'un autre mal ; mais s'il est vrai que ce mal lui-même, celui de doctrines ou plutôt de préjugés de violences et de sauvageries antisociales, est encore l'effet d'une réaction provoquée par les agissements et les doctrines despotiques du jésuitisme, il n'est que juste de lui imputer aussi, quoiqu'il n'en soit qu'indirectement responsable, le mal dont nous souffrons de la part de ses ennemis les plus passionnés et les moins éclairés.

Or, dans la pensée de Ballanche, comme dans la nature des choses, cette réaction fougueuse, désordonnée, qui veut être sans Dieu et sans lois, ne s'explique que trop encore par le caractère essentiellement superstitieux, arbitrairement autoritaire et despotique des doctrines jésuitiques ou ultramontaines.

Sans demander que les congrégations religieuses enseignantes soient proscrites, on peut du moins s'adresser à ceux qui ont entre les mains les destinées de la France, à tous les pères do

famille capables de comprendre les intérêts nationaux, et leur dire avec Ballanche : < Il s'agit donc de savoir si vous voudriez confier l'éducation publique à des hommes réunis par un lien qui vous serait étranger, à livrer ainsi l'avenir de la société à des influences mystérieuses dont vous ne pouvez prévoir tous les résultats. Des hommes qui auraient un pacte dont vous ignoreriez les conditions, voudriez- vous leur laisser falsifier à leur gré l'enseignement, fausser les doctrines, reconstruire les hiérarchies de rangs, fonder frauduleusement tout un ordre de choses contraire à votre ordre légal, fortifier l'autorité aux

dépens du sens intime ? Lorsqu'un institut quelconque,

secret ou public, philosophique ou religieux, tend à s'emparer de toutes les positions; lorsqu'il tient sous sa dépendance, dans une sorte de tutelle, vos femmes, vos enfants, vos serviteurs, les ouvriers que vous employez ; si par son ascendant ou ses fascinations il dispose des grâces et des emplois ; s'il est par* venu k captiver la pensée du pouvoir lui-même; enfin s'il enveloppe d'un réseau les intérêts domestiques, aussi bien que les intérêts publics, et qu'encore le pays ne soit qu'une province d'un autre empire, dont la domination embrasse le monde : alors, je le demande, peut-il être question d'une liberté spéculative ? Tant que la guerre n'est que dans les esprits, faites la guerre des intelligences; opposez système k système; mais lorsqu'une doctrine s'incarne k la puissance pnblique, le temps de la simple et libre discussion est passé ; il faut que la volonté publique réagisse par des actes. »

Et pour mieux faire ressortir l'influence délétère de l'esprit jésuitique, il ajoute aux traits qui précèdent les suivants : « Ils (les jésuites et tous ceux qui en ont l'esprit) professent l'obéissance passive, qui est Tabolition dft l'homme; ils veulent gouverner les esprits en enchaînant leur liberté, en les dé-

pouillant de la volonté Une société secrète qui s'appuie sur

le passé et non sur l'avenir d'un peuple ou du genre humain, est une société essentiellement mauvaise Je considère les

jésuites comme un instrument irrationnel, qui ferait de nous

des Chinois Ils ne peuvent croire à une ère nouvelle sans

cesser d'être ce qu'ils sont; pour eux, consentir à discuter, c'est abdiquer, etc., etc. >

Sans prétendre que toutes les congrégations catholiques vouées à renseignement sont également dangereuses en matière d'éducation, nous devons cependant reconnaître que, malgré la différence des règles de leurs instituts respectifs, il y a entre elles toutes un fond commun qui est Taffaire principale, et sur lequel les différences ne tranchent que comme des accessoires; ce fond commun, c'est l'ultramontanisme, c'est le cléricalisme catholique. Il ne s'agit donc pas de condamner certains ordres, et de réserver ses faveurs pour d'autres; non, tous sont dangereux, nuisibles^ mais à des degrés divers, et tous par l'esprit commun qui les anime. Si les jésuites le sont plus que d'autres, c'est qu'ils sont plus fortement organisés, plus disciplinés, plus nombreux, plus largement répandus, plus mêlés aux affaires de ce monde et à ceux qui les font, mais surtout parce qu'ils sont plus profondément pénétrés de l'esprit commun dont nous parlons.

On a donc le droit de penser ainsi puisqu'ils sont, de tous les ordres religieux, le plus cher à la papauté, le plus dévoué à ses intérêts, le plus écouté d'elle et le plus influent. Et d'un autre côté, la papauté c'est, maintenant plus que jamais, le catholicisme. C'est donc le catholicisme qu'il faut voir en tout ceci. C'est manquer de clairvoyance, ou de logique, ou de sincérité que de s'en prendre uniquement à ces Benjamins de l'Église et de vouloir innocenter leur mère ; non, la faute des. enfants est bien celle de leur éducation; telle mère, telle fille.

Le protestantisme ne produira jamais des instituteurs comme ceux qui sont éclos du catholicisme, quels qu'en soient la robe et le nom, ignorantins, maristes, oratoriens, dominicains, jésuites, sacrécordistes, etc., etc. Mais aussi toute cette armée

de la foi contre le libre et régulier mouvement de la pensée et de la volonté, ne mettra jamais ceux qu'elle domine en état de déployer toutes les heureuses et fécondes énergies que le protestantisme aurait pu en tirer, ou du moins laisser naître et développer.

La grande différence entre Tesprit de l'éducation catholique et Tesprit de l'éducation protestante, laïque surtout, c'est que la première est avant tout une immense machine à comprimer, à engourdir, à étouffer et à fausser souvent les esprits ; tandis que la seconde est un instrument destiné à les féconder, à favoriser en eux le développement régulier et bienfaisant de toutes les forces qu'ils recèlent. L'une voit dans l'homme plus particulièrement le mal à réprimer, et souvent un mal imaginaire; l'autre s'applique essentiellement à chercher le bien et à le vivifier, à lui faire acquérir toutes les énergies dont il est capable. Et le bien même est envisagé par elle du point de vue le plus large et non pas sous l'unique aspect d'un mysticisme aussi faux qu'étroit. £n d'autres termes, le régime catholique veut avant tout faire des saints à sa manière, en évitant au besoin de faire des hommes et des citoyens; le régime protestant et rationaliste pense faire encore des saints en faisant tout d'abord des citoyens et des hommes.

Aussi quelles différences se manifestent de plus en plus dans les destinées des peuples catholiques et des peuples protestants! A mesure que ceux-ci s'élèvent, ceux-là s'abaissent. L'influeace des peuples dans les affaires de ce monde, par exemple en matière de colonisation, est en raison du dégagement des idées catholiques. C'est le protestantisme qui gagne à la civilisation chrétienne les immenses solitudes du nouveau monde. Le catholicisme n'aurait jamais fait de ses fidèles des colonisateurs comme ceux des États-Unis d'Amérique. « Le protestant seul^ en effet, par la nature de son dogme pouvait coloniser le désert. 11 portait sans cesse avec lui sa religion, contenue tout entière dans un volume. Il avait toujours là son sacerdoce sous la

iO INTRODUCTION.

main à l'heure de l'adoration. Et il adorait de la pensée dans un perpétuel monologue. Lorsque le dimanche venait, il tirait son culte nomade de sa valise, et sur le tronc d'arbre abattu de la veille il ouvrait l'Évangile. Partout où il l'ouvrait il y avait un autel, et sur cet autel improvisé Dieu descendait en esprit. La Bible, croyance portative du protestantisme, était la seule religion possible du colon. Que serait en effet la famille catholique reléguée sur la lisière du vide, à un mois de marche de son église? Elle n'entend plus la voix de la messe, elle n'a plus de prêtre pour la réconcilier chaque semaine avec sa conscience. Elle ne peut vivre, elle ne peut mourir sans jouer la partie terrible de son salut. Elle ne résistera pas longtemps à l'obsession, que disons-nous î à l'épouvante continuelle d'une semblable pensée. Elle repliera bientôt la tente plantée dans le désert pour chercher un refuge à l'ombre de la croix et au pied du confessionnal. Aussi le catholicisme n'a-t-il pu nulle part défricher la forêt. Il a traversé l'Amérique en laissant uniquement la mort derrière ses talons. Il a passée voilà tout (1). »

Alors même qu'il y aurait de l'exagération dans cet exemple, on ne peut disconvenir de la vérité du principe, à savoir : que dans le protestantisme l'individu est incomparablement moins dépendant ou plus près de se suffire en matière de religion que le catholique, et que par conséquent le protestantisme est infiniment plus favorable à la liberté personnelle et à tout ce qui s'ensuit; c'est-à-dire au développement de toutes les facultés, à la valeur entière de l'homme dans chaque individu que le catholicisme. L'observation psychologique est ici confirmée par l'histoire.

(i) E. Pellktan, Profeuion de foi du dix-neuvième siècle.

L'enseignement des choses de fait, de raison et de raisonnement ne doit s'inspirer que de l'expérience, de la raison et de laiogiqae, sous peine de manquer essentiellement à la méthode et au sens commun tout à la fois, et de s'exposer aux plus graves erreurs. Il n'y a rien là que de parfaitement clair, et Ton s'étonnerait qu'il fût nécessaire de le dire, si Ton ne connaissait \â, tyrannie des préjugés et celle des passions qui se mettent à leur service.

Si la science à tous les degrés ne pentet ne doit relever que d'elle-même, il en doit particulièrement être ainsi dans les degrés les plus élevés, et par conséquent dans l'enseignement supérieur, où les questions de l'ordre le plus général et le plus fécond en conséquences peuvent être soulevées, examinées et débattues avec la plus p^rande liberté. Qui donc pourrait dire à la science, et au nom de quoi : Tu viendras jusque là et tu n'iras pas p)us loin ? La science seule peut tracer ses limites, et le terme de ses excursions n'en a d'autres que celles de la curiosité et des forces de la raison humaine.

Tel cependant n'est point Tavis des théologiens, qui voudraient faire de ce qu'il leur convient d'appeler des matières de foi, un canton réservé, une affaire d'autorité qui s'impose à la croyance et ne se discute point.

Nous comprenons ces prétentions; elles sont aussi commodes qu'avantageuses. Elles sont donc très naturelles chez le théologien. Mais il n'est pas moins naturel que ceux contre lesquels on les élève en demandent la raison, et qu'ils soient libres : !• de n'accorder leur confiance qu'à une autorité parfaitement compétente et d'ailleurs bien établie ; 2* de la retirer si elle leur semble imméritée; 3* de la refuser complètement s'ils croient pouvoir s'en passer en jugeant par eux-mêmes; VenOn de rester dans le doute et l'ignorance s'ils ne peuvent ni juger par eux-mêmes, ni s'en rapporter au jugement d'autrui.

Tel est le droit commun. Et les savants, en le réclamant pour eux-mêmes, ne demandent aucun privilège; ils veulent seulement s'atfranchir de celui qu'orï" voudrait faire valoir contre eux et contre la science môme dont ils sont les organes, les promoteurs et les gardiens.

De quel droit donc des tiers, qui ne sont ni des théologiens ni des savants, ou qui, fussent-ils Tun et l'autre, n*ont point mission pour les mettre d'accord; de quel droit, disons- nous, des tiers , des organes des pouvoirs publics, voudraient-ils prendre fait et cause pour le privilège contre le droit commun, pour une autoMté arbitraire contre la liberté ? Si c'est au nom de l'intérêt public^ — et c'est le seul prétexte que leur rôle leur permette d'alléguer, ~ qu'on n'oublie point trois choses: la première, qu'il n'est pas un seul abus de pouvoir, une seule tyrannie qui n'ait invoqué et ne puisse encore invoquer un pareil motif et s'en faire juge; ce qui fait assez voir que ce -jugement et ce motif ne prouvent rien, parce qu'ils prouvent tout ce qu'on veut. La seconde, que le bien public est souverainement intéressé à la vérité, à sa libre recherche, à sa plus grande diffusion possible, quelle qu'elle puisse être; qu'il n'a pas de plus cruel ennemi, à tout prendre, que l'ignorance et l'erreur. La troisième, que la vérité, certaines vérités surtout, ne se découvrent que par une suite d'efforts réunis, par la tliscussion, par la libre contradiction, et qu'interdire cette liberté c'est : ou mettre en principe que la raison humaine est faite pour l'ignorance plutôt que pour la connaissance, en un mot pour le scepticisme; ou, ce qui est plus grave encore, professer qu'il est des erreurs possibles mille fois préférables aux vérités contraires. L'État eniin, avec son autorité, n'est établi que comme moyen de protéger tous les druits de chacun, et c'est aller directement contre cette fin, que de lui reconnaître le pouvoir juridique d'empêcher la lumière de se faire dans les esprits sur un point quelconque auquel des citoyens peuvent s'intéresser. Plus vif, plus étendu est cet intérêt, plus le droit

de libre discussion est sacré, plus oppressive, abusive, tyrannique en serait Tint^rdiction.

L'union de TÉglise et de i*État, c'est-à-dire un ordre de choses où rÉtat règne par TÉgiise et rËglise par TÉtat, est donc un double asservissement, une double oppression, où rÉtat conGsque les libertés civiles et politiques, et l'Église les libertés scientifiques et religieuses. L'Église étouffe, k l'aide du pouvoir séculier, la pensée et la conscience au proût de ce qu'elle appelle la foi, afin de conserver l'empire des esprits. L'État, en cela secondé par l'Église, dont il n'est plus que l'instrument aveugle et docile, étouffe les libertés politiques qui pourraient lui donner de rembarras, le gêner dans ses mesures arbitraires et de privilège, et les libertés civiles même, qui seraient pour le peuple un commencement dangereux d'indépendance.

L'associatipii de l'Église et de l'État n'est donc pas autre chosa que le matérialisme de la force physique, doublé du matérialisme de la force morale qui s'impose d'autorité sous le nom de foi. C4'est donc en réalité un double matérialisme^ une ligue de violence physique et morale contre les aspirations de la liberté, c'est-à-dire contre le développement de toutes les facultés humaines, contre l'avènement de l'humanité même do l'homme dans la plénitude de son perfectionnement, par le simple règne de la ji^stice.

C'est cette ligue qu'il faut combattre, qu'il faut achever de briser, comme l'ennemi le plus redoutable des destinées rationnelles ou naturelles de la civilisation Or nul moyen n'est plus efficace et plus légilime en même temps que de déclarer l'État absolument affranchi do l'Église, ayant sa mission civilisatrice propre, celle de répandre au nom de la seule autorité des faits, du la raison et du raisonnement, de la science en un mot, toutes les connaissances qui constituent comme le patrimoine

spirituel de rhumanité, et d'encourager tous ceux qui le cultivent à rétendre par des découvertes ou des démonstrations nouvelles.

Quant au désaccord qui pourrait se rencontrer entre les enseignements de la science humaine et ceux de la foi, l'État n'a point à s'en occuper autrement que pour protéger la liberté de l'enseignement scientifique et de l'enseignement religieux. Les faits, les idées premières, le raisonnement ont en eux-mêmes leur autorité propre^ et n'ont besoin d'aucune autre dont ils ne sont d'ailleurs point susceptibles. La science n'a donc pas à prendre conseil de la foi, elle n'a point à se régler sur elle pour se mettre d'accord avec elle. Si la foi tient à cet accord, et cela doit être, c'est à elle de modifier en conséquence des idées admises jusque là sans autre fondement qu'une autorité traditionnelle dont l'origine prétendue divine est assurément moins certaine que des faits bien observés, des idées primitives bien établies^ des principes d'une évidence absolue, des raisonnements et des théories où la raison non seulement ne voit rien à reprendre, mais où elle aperçoit avec une parfaite clarté de conception le rapport logiquement nécessaire des idées entre elles. Les croyances qui se trouvent en face de ces idées, de ces faits scientifiques, et qui ne peuvent se concilier avec eux, cessent par là même d'être dignes de foi; elles doivent être interprétées de manière à pouvoir se concilier désormais avec les vérités scientifiques; si elles ne sont pas susceptibles de cette interprétation, il n'y a plus de salut pour elles, il faut qu'elles soient abandonnées comme fausses, comme indignes de leur origine présumée divine. Et ce travail, encore une fois, la science n'a point à s'en préoccuper; la science n'a qu'une chose à faire, de la science. Elle ne doit avoir d'autre souci que d'être d'accord avec elle-même, avec l'esprit humain ou les lois de la pensée et de la connaissance; c'est là toute sa révélation, toute son origine; origine aussi certainement divine qu'il est certain que Thomme même.

INTRODUCTION. i5

avec toute son intelligence , toutes ses facultés, toutes les lois qui les régissent, vient de Dieu comme le reste de l'univers. C'est donc a la foi, qui prétend tirer ses enseignements d'une source particulière, différente de celle de la nature où la science puise les siens, à se mettre d'accord avec la science, puisqu'elle doit reconnaître que cet accord est nécessaire, sous peine de faire tomber Dieu en contradiction avec lui-même. C'est le douteux, l'obscur, le suspect d'erreur, le particulier, le contingent^ comme le sont tous les credo^ qui doit chercher à se mettre d'accord avec le certain, l'évident, le vrai, l'universel et le nécessaire, qui sont les caractères de tout ce qui est vraiment scientifique.

Si ce n'est pas là une raison pour que le savant officiel attaque la foi, c'en est une du moins pour qu'il n'ait absolument aucun conseil à lui demander, aucun compte à lui rendre, et pour que l'État l'en tienne complètement affranchi. Mais le savant qui n'a aucune attache* officielle, le simple citoyen, ou même le savant considéré comme particulier, pensant et écrivant à titre d'homme et de citoyen, peut, sans que le pouvoir ait raisonnablement à s'en mêler, demander à la foi, — qui se propose à lui comme à tout autre, qui use du droit de prosélytisme, qui fait de la propagande, qui a ses démonstrations publiques, qui s'étale au grand jour sous la protection de l'État, — comment elle se concilie avec le sens commun et les vérités scientifiques. Le savant, en lui demandant ses titres à la créance publique et à la sienne propre en particulier, a donc le droit de lui faire connaître en quoi et comment elle lui semble inconciliable avec les vérités de sens commun et les vérités scientifiques. Il a le droit, en d'autres termes, de lui opposer tout ce qui, dans son esprit, est un obstacle à son admission. Il a le droit de montrer en quoi elle lui semble pécher contre la vérité.

Cette interpellation, toute de raison, de discussion, est même an service à rendre a la foi, puisqu'elle est le seul moyen, ou

de la tirer, de son erreur, si elle est dans Terreur, ou, si elle n'y est pas, de lui fournir Toccasion de dissiper des obscurités qui Tempêchent d'être acceptée par certains esprits*. C'est le seul moyen encore de mettre la foi vraie en état de séparer sa cause de celle d'une iaftoité d'autres croyances qui ont aussi la prétention de régner sur les esprits au nom d'une révélation particulière.

Mais alors encore que la foi, librement discutée, serait parvenue à établir qu'elle n'est point en désaccord avec les vérités du sens commun et les vérités scientifiques, qu'elle est même en accord positif avec elles, ce ne serait point une raison pour que son objet, d'origine non naturelle, fît partie de l'enfieignement public, précisément parce qu'il n'est point d'origine naturelle; parce qu'il y aura toujours des esprits qui ne seront point convaincus de sa vérité, de l'origine dont il se réclame, et par conséquent de l'autorité à laquelle il aspire et prétend; parce que ces esprits ont le droit de ne pas vouloir pour leurs enfants de cet enseignement, et de ne point le salarier au profit des croyants; parce qu'enfin une croyance religieuse toute d'exception, toute particulière, contingente dans l'espace comme dans la durée, n'est pas le fondement naturel et universel de toutes les sociétés humaines, et qu'elle ne pourrait être considérée comme telle qu'à la condition de faire retomber les sociétés sous le régime théocratique, régime d'arbitraire, de privilège, de servitude et d'immobilité.

Il faut au surplus distinguer entre l'instruction laïque et le professeur laïque. Assurément on a plus de garantie d'avoir un enseignement qui reste étranger aux matières de foi avec des instituteurs ou des professeurs laïques qu'avec des ecclésiastiques ou des membres de corporations religieuses pour maîtres; mais, à moins de mettre en principe que nul n*aura le droit d'enseigner au nom de l'État s'il n'est Mque, on .ne peut interdire à des religieux quelconques l'entrée dans le corps enseignant, si d'ailleurs ils remplissent toutes les

conditions voulues par la loi (1). C'est là déjà une tolérance qui a ses dangers. G*en est une autre bien plus grande et que nous n'hésitons pas à regarder comme funeste dans des temps de division politique et sociale comme ceux où nous vivons, que de permettre aux corporations religieuses d'avoir des écoles libres de tous les degrés. Les plus dangereuses sont les écoles populaires, les écoles* de filles, alors surtout qu'on n'exige aucune garantie de savoir chez les instituteurs ou institutrices. Nous avons connu pour notre part telle Sœur qui avait enseigné pendant longues années avec une lettre d'obédience pour tout brevet, et qui, sur la fin de sa carrière, avait encore la tète si pleine de superstitions qu'elle était fermement persuadée qu'il n'y avait rien de mieux à faire pour arrêter un commencement d'mcendie occasionné par la foudre que de réciter le chapelet de Sainte-Brigitte^ et que l'eau est impuissante contre un pareil sinistre, parce que c'est le feu du ciel, un incendie allumé directement par la main de Dieu môme et que lui seul peut éteindre s'il le veut, et qu'enfin l'intercession de sainte Brigitte est la plus efficace en pareil cas. Voilà, il faut en convenir, des institutriC/es bien proprq^ à répandre des idées saines dans les campagnes, à former des mères de famille d'un sens droit, capables ellesmêmes de bien former l'esprit de leurs enfants î

Ce n'est là qu'un échantillon de la grossière ignorance^ des erreurs et des superstitions sans nombre qui régnent et se répandent dans nos populations sous le couvert d'un enseignement prétendu religieux.

Mais ce qui est plus grave que ces superstitions et ces erreurs traditionnelles, qui seraient désavouées sans doute par le clergé et les membres un peu moins ignorants des congrégations religieuses et du clergé, ce sont les superstitions qui passent pour articles de foi et les pratiques qui s'y rattachent;

(1) Voir ce qae nous avons dit à ce sujet dans nos Principes de droit public.

c'est la morale ecclésiastique, cérémonielle, de latrie, de dulie, de discipline et d'ascétisme, mise à la place de la morale véritable, ou tout au moins présentée comme si importante que la vraie morale en est considérablement amoindrie, subordonnée qu'elle est en quelque sorte à cette morale conventionnelle, qu'on élève cependant si haut. Elle en est même faussée, puisqu'on mettra sur la même li^ne des actes réputés criminels par toutes les législations humaines et des manquements à des préceptes de pure discipline ecclésiastique. C'est ainsi qu'on enseignera en pleine chaire que la violation du précepte de l'abstinence est aussi coupable que Thomicide volontaire.

Ce serait ici le lieu de faire un exposé critique de tout ce qu'il y a de propre à confondre le bon sens, à troubler la raison, à fausser le jugement, à pervertir le sens moral dans l'enseignement vulgaire de la religion, du dogme et de la morale. Cet exposé serait le plus puissant motif en faveur de l'enseignement exclusivement laïque à donner par l'État. Mais cette étude, qui ferait à elle seule l'objet d'un ouvrage considérable, sera restreinte ici à quelques points qiie nous estimons suffisants pour faire tomber les écailles des yeux de tous ceux qui ne sont pas condamnés à une cécité absolument incurable.

ET

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