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CHAPITRE PREMIER

De la superstition suivant les docteurs catholiques.

Réflexions.

Caractères de la superstition suivant les docteurs catholiques.

Dans son Traité des superstitions, ouvrage que nous mettons d'autant plus volontiers à contribution qu'il est d'un docteur en théologie et qu'il reçut l'approbation de la Sorbonne» J.-B. Thiers donne quatre caractères auxquels on peut reconnaître une superstition.

« !• Une chose est superstitieuse et illicite, lorsqu'elle est « accompagnée de certaines circonstances que l'on sait n'avoir « aucune vertu naturelle pour produire les effets qu'on en « espère;

« ?• Une chose est superstitieuse et illicite, lorsque les effets « qu'on en attend ne peuvent être raisonnablement attribués c à Dieu ni à la nature;

« 3« Une chose est superstitieuse, lorsque les effets qu'elle

< produit ne peuvent pas être attribués à la nature, et qu'elle c n'a pas été instituée de Dieu, ni immédiatement de TËglise^ « pour les produire;

« 4* Une chose est superstitieuse lorsqu'elle se fait en vertu c d'un pacte tacite ou exprès avec les démons. «

On peut dire sur la première règle qu'il n'y a rien d'illicite, mais simplement pure superstition, à croire des vertus surnaturelles k des objets physiques, à rapporter ces vertus à une volonté spéciale de Dieu, volonté qui serait cependant subordonnée à certaines pratiques, en elles-mêmes innocentes, de la part de l'homme. Il peut sans doute y avoir en cela ignorance, fausse idée de la manière dont Dieu doit être prié, de ce qu'il veut qu'on lui demande, des moyens qu'il emploie pour nous venir en aide ; mais l'ignorance et l'erreur, même sur les voies de la Providence, sur les rapports qui rattachent le monde matériel au monde spirituel, ne sont pas en ellesmêmes des péchés. Ainsi la superstition peut n'être qu'une fausse croyance, une certaine croyance erronée. Il n'est pas nécessaire qu'elle se rattache à une pratique, et moins encore que cette pratique soit coupable, pour que la croyance ellemême doive être condamnée comme fausse^ Que le campagnard superstitieux désire la conservation de sa vache ou de son cheval, rien de plus naturel; qu'il la demande à Dieu, c'est déjà là une prière un peu trop positive; qu'il s'imagine que Dieu l'exaucera plus facilement s'il fait circuler trois fois sa bête autour d'une pierre au milieu d'un bois, c'est là une erreur grossière sans doute, une vraie superstition, mais qui n'est point coupable en soi , seulement elle porte à penser que celui qui la partage suppose qu'on peut pour ainsi dire forcer la main à la Providence, quand tout dans nos travaux doit au contraire se borner à régler notre conduite suivant les lois connues de la nature, et à penser que Dieu peut béair nos travaux ou les rendre stériles, sans du reste que nous puissions avoir raisonnablement la moindre prétention de savoir,

même après l'événement, ce qu'il a fait ou n'a pas fait. Cette simple idée, que le succès de nos entreprises dépend de la volonté du Ciel, accompagnée du désir que la Providence nous seconde, est l'essence de la prière. C'est la prière par rapport à Dieu qui voit le fond de nos âmes, qui nous connaît mieux que nous ne nous connaissons nous-mêmes. Une prière plus explicite est plus en rapport avec la faiblesse intellectuelle et morale de l'homme, plus propre à exciter ou à satisfaire le sentiment religieux. La première forme de la prière, forme synthétique, sentimentale, est éminemment spirituelle; l'autre, la forme analytique, idéelle, part plutôt du cerveau que du cœur; elle est comme une œuvre esthétique ou artificielle de l'àme, tandis que la première en est le produit naturel et spontané. Le paysan superstitieux prie donc analytiquement, à sa façon, dans le cas dont il s'agit. Cette prière est inepte dans ses moyens, dans ses détails; mais combien d'autres prières en paroles^ sinon en actions, ne pourraient échapper au même reproche ?

Je ferai une observation analogue à l'une des précédentes sur le mot illicUe qui se trouve encore dans la seconde règle. Il ne suffit pas en effet qu'une chose ne puisse être ^ai^onnabkment attribuée à la nature ou à Dieu, pour qu'elle soit illicite moralement ou civilement; il faut de plus que celui qui la sollicite sache qu'il ne pourrait l'obtenir par certains moyens qu'en manquant à ce qu'il se doit à lui-même, ou aux autres hommes, ou k Dieu, qu'en cela du reste il ait ou non recours à une puissance réelle ou imaginaire d'ailleurs, mais qu'on croit ennemie de Dieu et des hommes.

Ce qui est déraisonnable absolument ne paraît pas tel à tous, sans du reste que ceux qui s'y trompent soient nécessairement répréhensibles. Il faudrait attendre de Dieu une mauvaise chose, pour qu'on pût penser qu'on lui manque en lui faisant une pareille demande. Mais alors n'y aurait^il pas folie! n'y aurait-il pas contradiction à demander ce qu'on sait ne

pouvoir être obtenu I Encore esl-il vrai de dire que Dieu a des droits que nous n'avons pas, et que nous pouvons à certains égards lui témoigner le désir de voir arriver des événements que nous ne pourrions effectuer sans crime. N'est-il pas le maître absolu des biens et de la vie des hommes ? Une chose peut être bonne dans les desseins de la Providence, sans être cependant permise à l'homme. C'est ainsi que le mal peut servir au bieo, et que le criminel peut n'être qu'un instrument utile entre les mains de Dieu. Il peut réaliser le bien absolu, en faisant un mal relatif ou avec une intention mauvaise. Qu'est-ce donc qui peut au juste être attribué à Dieu ? le savons-nous bi«n ? Encore moins que ce qui peut être attribué à la nature. Superstitieuse ou non^ une chose est illicite pour nous lorsqu'elle est défendue par une conscience éclairée ou ce que nous regardons comme la loi de Dieu.

La troisième règle donnée pour reconnaître les superstitions est excellente pour en faire passer uîi très grand nombre sans qu'on puisse même se servir des deux premières règtes pour s'opposer à leur invasion. En effet, reconnaître à l'Église le pouvoir d'attacher à des choses naturelles des effets surnaturels, prodigieux, ou le pouvoir de décider que Dieu lui-même a ainsi arrangé les choses, à condition du moins que le prêtre intervienne, c'est tout simplement faire du prêtre un thaumaturge; c'est brouiller les cervelles, les habituer au mépris des lois de la nature, aux fausses liaisons d'idées; c'est les porter à voir un surnaturel étrange dans le naturel; c'est fausser l'esprit, et cela au profit de mille extravagances que l'imagination peut enfanter. L'Église catholique tient donc la porte ouverte sur les superstitions; toutes celles qu'il lui plaît de faire entrer cessent de l'être. Elle ne sait pas que la logique populaire ne s'arrête pas en si beau chemin, ou, si elle le sait, elle n'en tient aucun compte. L'histoire est là cependant qui le prouve de reste. On est stupéfait en voyant une partie des superstitions qui sont nées de l'idée que l'Église romaine se

fait des sacrements. Il est facile de s'assurer, en les passant en revue, que l'abus est, dans l'esprit du peuple, un produit bien naturel du supernaturalismo sacramentaire, supernaturalisme pratique, qui pourrait bien n'être que de la magie

chrétienne.

11 serait bien à désirer, et c'est la seule réflexion que nous ferons à l'occasion de la quatrième règle critique ci-dessus, qu'il n'y eût d'autres superstitions que celles qui sont la conséquence d'un pacte tacite ou exprès avec les démons. Ce pacte, même tacite, suppose au moins l'intention de pactiser si Ton pouvait le faire. Or il faut être singulièrement abandonné de Dieu pour être animé d'un tel esprit, et nous croyons encore moins à de semblables dispositions qu'à l'athéisme. Il faut .avoir perdu la raison, l'avoir eue bouleversée déjà par mille autres superstitions pour être descendu à ce degré de monstrueuse crédulité.

J.-B. Thiers a pris sa première règle de saint Thomas, la deuxième de la Faculté de théologie de Paris, la troisième est déduite de Gerson et de plusieurs conciles, la quatrième de tous les théologiens réunis.

L'auteur dit formellement du reste que la première règle n'a pas lieu à l'égard des choses qui sont d'institution divine, non plus que la seconde à l'égard de celles qui sont d'institution ecclésiastique; si bien que s'il plaisait à l'Église de décider que le nombre treize est néfaste, il n'y aurait plus de super-* stition à redouter de faire partie de treize convives!

La règle souveraine qui sert à reconnaître la superstition doit être prise de la raison; nous la donnons ailleurs. Laisser une autorité quelconque, Dieu excepté, maîtresse de décider dans quel cas des associations monstrueuses de prétendues causes et de prétendus effets sont superstitieuses ou ne le sont pas, c'est tout perdre. C'est cependant ce que fait et ce que devait faire notre auteur catholique. Ecoutez-le. « On ne « peut pas dire absolument qu'un effet soit superstitieux lors-

< qa'il ne peut être attribaé ni à Diea ni à la natare, puisque « s'il est de riastitution de TÉglise, cela suffit pour le rendre

< exempt de toute superstition, parce que Dieu a donné à « rÉglise le pouvoir d'établir quantité de cérémonies qu'il n'a « pas jugé à propos d'établir lur-mème. > Toujours le môme refrain , l'autorité absolue de l'Église, son infaillibilité. Nous examinerons ce point quelque jour sous un aspect nouveau* Nous verrons, en attendant, le bel usage que l'Église a fait de ce prétendu pouvoir.

Au surplus l'auteur du Traité des superstUions est fort superstitieux^ ou tout au moins fort crédule lui-même ; son livre en fournit des preuves nombreuses. (V. seulement p. 84r-88, t. h 4* édit.) Une des principales superstitions est, à notre avis, de croire à la possibilité du pacte avec le diable ; or l'Église et ses docteurs y croient.

Encore une observation : s'il y a un pacte tacite avec le diable, comme le disent les théologiens, lors, entre autres cas, c qu'^ récitant certaines oraisons, ou en prononçant certaines c paroles, en portant certains signes extérieurs, on ne mourra t point en péché mortel, on ne sera point blessé dans les

< combats, on délivrera une âme du purgatoire, on ne demeu- « rera en purgatoire qu'un certain temps, etc. » (p. 86) ^ il s'ensuit : i* qu'un très grand nombre de dévots et de dévotes se donnent tous les jours au diable sans le savoir ; â"* que celui qui ajoute foi aux indulgences tombe dans le môme abîme. Il serait assez puéril en eiïel de soutenir qu'on fait une œuvre très pieuse, très méritoire en croyant par certaines pratiques abréger les souffrances des âmes du purgatoire et celles qu'on s'attend à y endurer, mais qu'on fait au contraire une œuvre digne de l'enfer, qu'on pactise avec le démon, si l'on a la bêtise ou l'audace de mettre quelque précision dans des idées de cette nature, et si, au lieu de dire : « J'abrège la durée de mon purgatoire, en gagnant chaque jour, suivant toute apparence, des indulgences plénières, > on disait : « Je n'irai pas du

tout en purgatoire, ou je n'y demeurerai tout juste que le temps nécessaire pour savoir ce que c'est. >

EzameD dos sentiments de quelques docteurs catholiques sur les superstitions.

Saint Thomas définissait la superstition : < un vice opposé par excès à la religion ; non pas, dit-il, que la superstition rende plus d*lionneurs à Dieu que la vraie religion, mais parce qu'elle lui rend mal le culte qu'on lui doit, ou parce qu'elle l'adresse à des êtres auxquels il n'est pas dû. > (II, 2 q., 92, a. 1, in corp.)

Je crois que celte définition n'est ni juste ni complète. Elle n'est pas juste, parce que le culte, mal rendu ou adressé à des êtres qui n'ont pas qualité pour le recevoir, n'est point un excès C'est une complète erreur dans la manière de le rendre ou dans sa destination. Mais saint Thomas était sans doute sous l'impression du principe d'Arislote, que la vertu n'est qu'un juste milieu entre le trop et le trop peu. Et encore à ce compte aurait-il dû voir dans la superstition un vice par défaut plutôt que par excès, du moins quand le culte s'égare au point de se tromper d'objet. On cite des peuples qui n'adoraient que les mauvais génies, prétendant qu'il n'y avait rien à craindre des bons. Ce n'était pas là seulement l'excès d'une bonne chose, mais une aberration complète. Qu'est-ce d'ailleurs que l'excès de la vertu? Un cercle peut -il être trop rond?

Cette définition d'ailleurs n'est pas complète, car il y a bien d'autres croyances et d'autres pratiques superstitieuses que celles dont le culte peut être souillé.

Au surplus, il paraît que c'était l'acception scolastique du mot; on la retrouve dans Gerson (In descript. termin. ad de JusL etpartib. ejus) ; dans Deiiys le chartreux [Lib. contra vitia superstU., a. 1) ; dans Nicolas de Cusa (lib. II, Exercitaf, smn, in illud : Ibant magi). La superstition, ainsi entendue,

serait donc contraire au premier précepte du Décalogue. C'est ropinion de saint Thomas et de beaucoup d'autres.

Voilà qui est bien en principe ; mais dans l'application c'est autre chose. L'Église catholique prétend qu'il n'y a pas superstition, culte déplacé, dans les honneurs qu'elle rend aux saints, c'est-à-dire à des hommes qu'il lui plaît de regarder comme saints. Le protestantisme est d'un avis différent.

Aussi, pour qu'il y ait abus dans le culte, au point de vue catholique, pour qu'il y ait superstition du moins, il est presque nécessaire que le diable y soit pour quelque chose. Saint Augustin disait déjà que les superstitions avaient en partie pour objet des relations avec les démons ((ib. II, de Doctrin. christ f c. XX). Saint Thomas est plus explicite encore : « Toutes les superstitions ont leur principe dans quelque pacte tacite ou exprès avec les démons » (II, 2 q., 122, a. % ad 3.)

Déjà nous nous sommes demandé si cela même ne serait pas une superstition. Outre qu'on ne pactise pas sans avoir l'intention de pactiser, il nous paraît tout à fait contraire à la raison et à l'esprit de la religion chrétienne de faire jouer un si grand rôle au diable, de s'imaginer qu'il n'y a rien de plus facile à lui et à nous que d'avoir des entrevues, des relations, d'entrer en arrangement. Le fait est que depuis qu'on croit moins à ces relations avec le diable, au diable lui-môme, les superstitions de ce genre sont incomparablement plus rares. On devrait donc éviter, dans les instructions religieuses, dans les livres de prières destinés au peuple, de s'occuper si fort du démon ; il faudrait en laisser l'idée sur le dernier plan des croyances religieuses. On sait toutes les erreurs judiciaires dont cette malheureuse croyance au méchant par excellence, à son action physique et morale dans le monde, a été la cause au moyen-âge et jusqu'au dix-septième siècle. Il faudrait avoir la sagesse de n'admettre l'intervention du malin dans un fait quelconque qu'autant d'abord que ce fait serait parfaitement constaté et qu'il ne pourrait absolument pas s'expliquer na-

turellement, ou tout au moins par Tintervention d'une autre puissance supérieure. La présomption naturelle n'est pas en faveur du mauvais principe; pourquoi donc vouloir qu'il figure partout ? Avec cette croyance si facile à Faction du génie du mal dans le monde, l'autorité ecclésiastique, le sixième concile de Paris (829) avait mauvaise grâce de vouloir qu'on punît sévèrement la magie, l'astrologie judiciaire, le sortilège, le maléfice ou l'empoisonnement, la divination, les incantations, les conjectures qui se tirent des songes. Sans doute que si ces pratiques vont jusqu'à l'escroquerie, jusqu'au crime, elles doivent être civilement punies comme des actes injustes; mais la loi n'a pas à s'inquiéter du caractère religieux, superstitieux de ces sortes de délits. Elle ne doit pas même les supposer possibles. L'autorité religieuse ne doit guère être moins circonspecte ; et l'une et l'autre devraient réunir leurs efforts pour dissiper ces folles croyances. Que dit cependant le concile que nous venons de citer ? « Qu'il est hors de doute, et plusieurs le savent, qu'il y a des gens qui, par les prestiges et les illusions du démon, gâtent tellement les esprits des hommes par des philtres, des viandes et des philactères, qu'ils semblent les rendre stupides et insensibles aux maux qu'ils leur font souffrir. On dit aussi qu'ils peuvent troubler l'air par leurs maléfices, envoyer des grêles, prédire des choses à venir, enlever aux uns leurs fruits, leur laitage pour les donner aux autres, et faire une infinité d'autres choses semblables. > (Llb. III, c. II.)

En vérité, quand on croit ou qu'on est disposé à croire de pareilles choses, en même temps qu'on se fait passer pour infaillible, on se rend matériellement coupable au premier chef de répandre à pleines mains les idées superstitieuses les plus funestes : c'est bien ainsi qu'on trouble les imaginations, qu'on les remplit de chimères, et qu'on étouffe la raison sous une foule d'absurdités.

Qu'on ne dise point que ce concile est du neuvième siècle ;

les erreurs de ceux qui se proclament inspirés, inf .i liblesdès Torigine du christianisme, n'ont point de date ; aucune circonstance de barbarie ne peut les justifier en matière dogmatique.

Les folles et pernicieuses croyances dont nous venons de parler sont encore en pleine vigueur dans nos campagnes. J'en pourrais citer plus d'un exemple. A qui la faute, demanderat-on sans doute ? La réponse n'est pas difficile : elle en est à ceux qui pensent, parlent et agissent en I84t) (1) C/Omme on faisait en 829; elle en est à ceux qui enseignent encore l'existence de la magie et de la sorcellerie, des sortilèges et de la divina> tion^ dans les instructions au peuple, dans les catéchismes, de tous les livres le plus populaire; elle en est à ceux qui pratiquent encore les exorcismes, qui conjurent ou enseignent qu'ils peuvent conjurer un charme par un autre charme d'espèce différente. N'est-ce pas assez l'enseigner que d'agir comme si l'on y croyait, que de le faire croire aux populations ignorantes ?

On ne peut contester à l'Église catholique son zèle contre les pratiques superstitieuses appelées magie, sorcellerie, etc.; elle n'en a que trop déployé, beaucoup trop môme pour qu'elle puisse être justifiée en ce point; mais elle ne peut pas se laver davantage du reproche de superstition pour avoir cru et enseigné trop facilement l'existence de ces absurdités. Elle a propagé avec le plus déplorable succès des idées contre la pratique desquelles elle a sévi ou fait sévir avec une rigueur

(1) Date de cet écrit.

d*autant plus répréhensible que le fait était moins certain. Les archevêques et les évêques assemblés à Melun en i579 veulent que,« suivant qu'il est prescrit au Lévilique (la peine de mort), on extermine (ce qui ne veut pas dire ici exiler, ainsi que le défenseur d'une mauvaise cause Fa prétendu naguère) les devins, les diseurs de bonne aventure, les sorciers, les nécromanciens, les pyromanciens, les chiromanciens, etc., et tons ceux qui se trouvent infectés de quelque autre sorte de superstition. > (Tit. de magicis artib., etc.)

Comment Terreur et la superstition se glissent dans les croyances. <— La tradition, le culte des saints, — les images, — les pèlerinages.

I. Un rêve, une hallucination ; moins que cela, une fantaisie pieuse; moins que cela encore, une mauvaise passion : et voilà une dévotion nouvelle qui surgit.» Gomme les hommes aiment à se déterminer, dit l'abbé Fleury, ce que le premier a avancé en devinant et disant peut-être, il est pieux de le croire ainsi, un autre dit qu'il est vraisemblable, un troisième l'avance comme certain, en citant les deux premiers. La foula s'y laisse entraîner, et quiconque veut ensuite approfondir et remonter à la source est un novateur et un curieux téméraire. >

C'est à cause de l'incertitude de 4a tradition, toutes les fois que son origine ne présente pas les conditions voulues par la critique, que Fleury s'excuse d'avoir été si court, dans son histoire, sur la Vierge, les apôtres, les premiers papes. Il ne croit pas qu'on puisse raisonnablement suivre Mélaphraste, Nicéphore et d'autres modernes. C'est par la môme raison qu'il n'a pas rapporté l'histoire de tant de martyrs fameux qui ne manquent pas de légendes. « La vraie piété; dit- il, nous fait aimer la vérité et nous contenter de ce que Dieu veut que nous sachions. >

Ces maximes sont justes, et si les écrivains catholiques les

avaient toujours mises en pratique, les croyances de cette communion chrétienne seraient infectées de moins d'erreurs* On n'aurait ni la médaille miraculeuse, ni le scapulaire, ni les chevaliers de la Vierge, etc., fruits de quelques cerveaux exaltés, qui ont pris des hallucinations pour des visions (1) et dont les chimères ont été accueillies bientôt avec la plus grande faveur dans i.'Église catholique.

Les préjugés du peuple et des princes catholiques ont aussi exercé leur bonne part d'influence sur les croyances de cette Église. Qu'on se rappelle l'enthousiasme des Ëphésiens, lorsqu'ils apprirent que le quatrième concile tenu dans leur ville en 431, venait de décider contre Nestorius que la Vierge prendrait décidément le titre de Mère de Dieu, quoique dans l'hypothèse même de l'union hypostatique ou de la dualité de nature avec unité de personne, la Vierge ne soit décidément pas mère de Dieu. Qu'aurait pensé, qu'aurait fait ce peuple, si le concile n'avait pas répondu à son attente? Sa conduite lors de la prédication de saint Paul, son, zèle fanatique pour la grande Diane, était un antécédent mémorable. Qui oserait dire

(1) Si l'on yeut saroir la valeur de Torigine locale des dévotions qui ont fait tant de bruit en 1872, nous voulons parler des trains de pèlerinage à la Salette et à Lourdes, il suffit de lire la note suivante que nous extrayons du journal Le Temps,

c Nous trouvons dans l'Untoit médicale du 27 juin une conférence clinique faîte à la Salpêtrière par M. Auguste Voisin. Traitant dans cette leçon de la folie du jeune âge, M. Voisin donne les curieux renseignements que voici sur les miracles qui ont donné lieu aux pèlerinages dont nous sommes aujourd'hui témoins :

c Un premier fait domine la pathologie mentale de Tenfance : les hallucinations y sont toujours suivies de folie. En effet. Tintelligence, la raison encore peu développées de Tenfant sont incapables de résister et de réagir contre des sensations fausses, et Terreur trouve facilement crédit dans leur jeune esprit , tandis que l'adulte est souvent en état de se rendre un compte exact de ses hallucinations et par là d'en éviter les funestes conséquences. L'enfant ne peut être halluciné sans être aliéné, et c'est ce qui explique comment des hallucinations survenues chez des enfants donnent si fréquemment lieu à des histoire^de miracles. Ainsi le miracle de Lourdes a été affirmé sur la foi d'une enfant hallucinée qui est maintenue enfermée dans le couvent des Ursulines de Nevers. J'ai encore aujourd'hui dans mes Salles une femme qui, depuis son adolescence, voit la sainte Vierge dans le ciel, et qui a ainsi rempli le priucipal r61e dans le miracle de la Salette. »

qa'Henri YIII n'a été pour rien dans l'établissement du protestantisme en Angleterre, et les princes allemands dans la diffusion du luthéranisme dans leurs États ? Si la cour de France, au lieu de persécuter les protestants Jeur eût été favorable, les destinées religieuses et politiques de la France eussent été sans doute très différentes.

II. N'est-ce pas aussi par condescendance pour les faiblesses du peuple que l'Église romaine s'est prononcée pour les images, pour les reliques ? Le peuple grec surtout était si avide de formes sensibles, qu'on jugea moins dangereux de lui laisser les images et le culte qui s'y rapporte, que de se conformer au premier précepte du Décalogue.

Mais on ne peut tout gagner à la fois; et si cette faiblesse pour le sensualisme grec eut quelque avantage, elle eut aussi, elle a encore ses inconvénients : les images, le Ocotoxoç, sont une des grandes -causes qui rendent si diflacile la conversion du mahométan au christianisme.

« Une superstition grossière, dit Montesquieu, une superstition qui abaisse l'esprit autant que la religion Télève, plaça toute la vertu et toute la confiance des hommes dans une ignorante stupidité pour les images, et Ton vit des généraux lever un siège et perdre une ville pour avoir une relique On peut aisément croire que les Grecs tombèrent dans une espèce d'idolâtrie. On ne soupçonnera pas les Italiens ni les Allemands de ces tempslà d'avoir été peu attachés au culte extérieur : cependant, lorsque les historiens parlentdu mépris des premiers pour les reliques et les images, on dirait que ce sont nos controversistes

qui s'échauffent contre Calvin Ce qui rendait la querelle

sur les images si vive c'est qu'elle était liée à des choses

bien tendres : il était question de la puissance ; et les moines l'ayant usurpée, ils ne pouvaient l'augmenter ou la soutenir qu'en ajoutant sans cesse au culte extérieur dont ils faisaient eux-mêmes partie. Voilà pourquoi les guerres contre les images furent toujours des guerres contre eux, et que, quand ils

eurent gagné ce point, leur pouvoir n'eut plus de bornes. QuAnd je pense à l'ignorance profonde dans laquelle le clergé grec plongea les laïques, je ne puis m'emp^her de le comparer à ces Scythes dont parle Hérodote, qui crevaient les yeux à leurs esclaves, afin que rien ne pût les distraire et les empêcher de battre leur lait. L'impératrice Théodora rétablit les images, et les moines recommencèrent à abuser de la piété publique (I). »

Vient ensuite le deuxième concile de Nicée, qui reaiit en plein crédit le culte des images, culte qui avait déjà triomphé de fait par l'influence d'une femme aussi peu recommandable que l'impératrice Théodora. Ainsi s'établit une sorte d'idolâtrie chrétienne dont les premiers chrétiens s'étaient heureusement préservés par la crainte fondée d'une rechute dans le paganisme. « Les Pères et les chrétiens des trois premiers siècles ont fait profession de ne rendre un culte qu'à Dieu seul. Ce n'est pas étonnant. Le paganisme subsistait avec toutes ses erreurs, et selon les idées des païens, tout culte religieux était un culte divin, un culte suprême, tous les êtres révérés étaient des

dieux Au quatrième siècle, lorsque le paganisme fut à peu

près détruit et que le danger fut écarté, les Pères se sont expliqués plus clairement et avec plus de précision ; ils ont fait la profession d'invoquer les saints, d'honorer leurs reliques et leurs images, sans déroger au culte suprême, au culte d'ado- ' ration réservé à Dieu seul. Loin de s'écarter en cela de la doctrine des apôtres, ils l'ont vue consignée dans la liturgie que

les fidèles avaient sous les yeux depuis trois siècles La loi

naturelle môme nous ordonne d'adorer un seul Dieu (â). »

IIL Le culte de dulie dont on honore les saints dans l'Église catholique entraîne inévitablement une autre manifestation religieuse d'une pureté qui est loin d'être sans mélange et

(1) Grandeur et décadence des BomainSt ch. xxu.

(8) Bergikk, Traité de la vraie religion, t. VU, p. «7-Î28.

sans inconvénients de pins d'une sorte, au point de vue moral comme au point de vue économique: je veux parler des pèlerinages. On ne va point adorer Dieu en un endroit plutôt qu'en un autre, puisqu'il est également partout. Il n'en est pas de même des créatures, qui toutes sont essentiellement finies, et dont la présence peut être imaginée ici ou là. Il faut convenir cependant qu'à moins de traditions historiques qui rattachent la vie mortelle des saints personnages à quelque point de la terre plutôt qu'à tel autre, il y a quelque chose de capricieusement fantastique dans l'intention supposée où serait un saint d'être invoqué tantôt ici, tantôt là, tantôt sous une forme, sous un vocable, tantôt sous une autre forme et à un autre titre. Cela est vrai, particulièrement de la Vierge, à laquelle on attribue des fantaisies qui seraient à peine excusables dans une femme enceinte. C'est en un endroit plutôt qu'en un autre qu'elle se plaît à être honorée, invoquée; elle se montrera rebelle à la foi, à la piété partout ailleurs; mais là elle sera de l'humeur la plus gracieuse^ la plus traitable et la plus co mplaisante. C'est généralement sur les hauts lieux, sur les collines, sur les montagnes plutôt que dans la plaine qu'elle veut recevoir les hommages et les prières des fidèles.

Et comme ce culte peut avoir lieu en même temps sur des milliers de points du globe, comme d'un autre côté la Vierge n'a pas plus la vertu d'être présente en plusieurs lieux à la fois qu'aucune autre créature, il faut bien admettre ou qu'elle ignorera d'autant plus les prières qui lui sont solennellement adressées, que ces prières seront faites en un plus grand nombre de lieux et par un plus grand nombre de personnes éloignées les unes des autres, ou qu'elle ne les connaîtra que par l'intermédiaire même de Dieu, comme on le suppose pour les saints. Dans le premier cas le pèlerinage pourrait bien être perdu, dans le second il serait absolument inutile. S'il suffit qu'un saint soit invoqué et que Dieu le sache pour que la prière même de ce saint soit censée faite à Dieu, cette prière

34 LE a\THOLICISME ET l'iNSTRUCTION PUBLIQUE.

est d'autant plas inutile que Dieu ne i'écoutera pas en la considération d'un saint, que celui-ci la fasse sienne ou non, si d'ailleurs cette prière manque de sagesse. Si au contraire elle est de nature à être exaucée, pourquoi Dieu l'écouterait-ii plus favorablement parce qu'elle ne lui serait point adressée à lui-même ? Est-il devenu si peu jaloux de l'honneur qui n'est dû qu'à lui seul, qu'il écoute plus favorablement les prières qui sont adressées à de saints personnages que celles qui lui sont adressées directement ? Il tiendrait donc plus à ce qu'on honorât la créature que le créateur ? Il tiendrait donc à se rabaisser lui-même dans l'esprit de l'homme, en mettant les saints à sa propre place ? Il ne sait donc pas. Dieu, que le culte est comme l'argent, qu'il en reste par toutes les mains où il passe! Il ignore donc^ lui qui nous a faits si petits, que nous ne sommes que trop portés à l'oublier, à laisser notre pensée^ nos sentiments, s'attacher à des objets moins dignes que lui ! Il ignore que l'habitude où nous serions de prier les saints, de leur rendre nos actions de grâces, nous les ferait insensiblement regarder au moins comme des dieux sans lesquels nous ne pourrions rien obtenir, auxquels nous devrions tout, et que le polythéisme hiérarchisé reparaîtrait ainsi dans la religion chrétienne^ qui en devait finir avec cette grande misère de l'imagination religieuse 1 Et c'est Dieu qui nous replongerait ainsi de sa propre main dans des erreurs d'où sa providence a daigné nous tirer !

Quand on prie les saints, dit-on, c'est toujours Dieu qu'on prie, c'est à lui que notre culte s'adresse, mais en passant par une bouche et des mains plus pures, plus agréables à Dieu. Et comme la prière des saints n'a de valeur que par les mérites du Christ, l'Église ne manque jamais de rappeler la formule de cette médiation suprême. Voilà l'excuse. Voici les raisons qui la détruisent.

!• Pourquoi, pjiisque les saints n'ont de mérite que par Jésus- Christ, ne pas s'adresser à Jésus-Christ môme ? Si ses mérites

font les leurs, les saints n'ont donc rien qui leur soit propre et dont ils puissent disposer. Yaut-ii donc mieux substituera l'intermédiaire véritable, des créatures aussi impuissantes que nous-mêmes ? Celui qui a voulu nous servir en se plaçant entre Dieu et nous, Dieu encore, peut-il vouloir que nous dérangions cette économie divine ? Gomment le prouverait-on autrement que par une décision arbitraire, contredite par le système entier de la rédemption ?

2" Si llÊglise, dans ses prières solennelles, rappelle en invoquant les saints que Jésus-Christ est le médiateur par excellence, elle a aussi une autre conduite. Lisez les livres de prières, de dévotion, livres autorisés par les évoques de chaque diocèse, vous n'y trouverez plus le même scrupule. Telle est donc aussi la conduite de l'Église, puisque c'est celle de ses pasteurs, qui composent l'Église comme autorité, l'Église par excellence au point de vue catholique. Et notez une autre différence, c'est que l'Église ne montre cette délicatesse que dans les prières latines auxquelles le peuple n'entend rien. C'est tout différent dans les eucologes écrits en langue vulgaire. Les paroissiens (c'est ainsi qu'on appelle certains livres de piété) contiennent la traduction des prières de l'Église, cela est vrai; mais les paroissiens ne sont pas les livres les plus recherchés de ce genre : on leur préfère ceux de la composition de M"' F..., de M"' la marquise d'A.., ceux destinés aux pensions du Sacré-Cœur^ les imitations de la Vierge, etc., etc. C'est-à-dire que dans l'Église catholique même, ce ne sont pas les prières de l'Église que l'on aime le plus, parce que l'Église en tire une partie de la Bible, source qui n'est pas à la portée ni du goût de tout le monde.

3"* Remarquons enfin que l'esprit humain étant fait comme U est, ceux qui le connaissent ne peuvent douter qu'en permettant l'invocation des saints, l'esprit des fidèles ne s'accoutume à les considérer comme des demi-dieux qui ont une sorte de pleine puissance immédiate, et à laisser dans l'oubli le vrai,

le scal médiateur. Sd vain Fon distingue, en vain Ton subtilise; le peuple n'entend rien à ces subtilités ou les perd bientôt de vue. On le met dans des circonstances très propres à rinduire en erreur, tout en lui disant de ne point se tromper, et il se trompe. On sait qu'il doit se tromper, on le voit, on le souffre, on fait môme tout ce qu'il faut pour qu'il se trompe. C'est à peine si parfois, pour l'acquit de leur conscience, les prôtres signaient l'erreur. Jamais ils ne parlent du danger. Encore rappellent-ils plus volontiers le dogme qu'ils ne reprennent l'erreur, comme s'ils n'étaient pas convaincus qu'elle existe ! Mais ils craignent^ en signalant les abus et les dangers d'un culte auquel ils attachent une extrême importance, d'en éloigner les fidèles. Voilà le secret de leur tolérance et de leur complicité. Nous verrons ailleurs le secret de ce secret.

ly. Laissons de côté le principe de la prière adressée aux saints, et voyons-en les conséquences en ce qui regarde les ] (Pèlerinages. Si les saints ont l'oreille à toutes les prières qu'on ^ leur adresse dans tous les coins du monde, pourquoi aller les . invoquer en un lieu plutôt qu'en un autre ? S'ils ne l'ont pas, pourquoi l'Église laisse-t-elle croire le contraire ; pourquoi enseigne -t-elle le culte des saints comme si leur iutellii^ence | remplissait l'univers de leur omniprésence ? Pourquoi, s'il en ; est parmi eux qui ne puissent entendre les vœux des humains qu'en certains endroits de la terre, ne pas dire sur quoi l'on fonde cette différence ? Pourquoi invoquer plus spécialement ceux qu'on estime ou moins puissants ou moins attentifs à nos besoins et à nos prières? S'ils peuvent tous nous entendre également, en tout temps, en tout lieu, pourquoi se déplacer pour les invoquer? Les saints auraient-ils des préférences capricieuses, sans profit pour eux, et ioutes au préjudice des pauvres mortels ? Quoi ! parce que ceux d'entre leurs dévots qui ont le plus besoin de leur intercession n'auront ni les facultés ni les forces nécessaires pour se rendre sur les lieux où les saints se montrent plus favorables aux suppliants

il faudra qu'ils renoncent à les prier ou qu'ils les prient avec moins d'espérance I Et lors môme que ceux qui croient à celle puissante intervention pourraient sans trop de fatigues et de frais se rendre sur le théâtre des merveilleux bienfaits, seraient-ils donc obligés de le faire et auraient-ils à cela plus de mérite ! On conçoit que si le saint était un de ces mortels pleins d'orgueil, qui jouissent jusqu'à l'enivrement des témoignages d'estime qu'ils reçoivent de leurs semblables ; on conçoit qu'alors il pût être touché de celte démarche et se montrer plus favorable. Mais il n'est plus sujet à de telles faiblesses; il ne peut vouloir vendre sa bienveillante intercession pour une satisfaction d'orgueil ou de vanité; encore moins devrait- il souffrir que la plupart de ceux qui l'invoquent le fissent en vain , comme s'il lui suffisait que son amourpropre fût flatté par les démonstrations respectueuses des mortels, sans autre profit pour eux que celui d'avoir encore un moment Qspéré avec plus d'ardeur. Combien alors* la déception ne serait-elle pas plus grande, la dévotion plus tiède, le découragement plus profond ! On aura sacrifié son temps, son argent, sa peine, le tout pour n'être pas plus avancé que si Ton ne s'était point déplacé et que si le saint eût été laissé dans l'oubli.

Je me trompe : il se fait d'autres miracles que ceux qu'on attend. Et sans parler de ce que la moralité des jeunes pèlerins des deux sexes a quelquefois à souffrir de ces longues courses, je dirai seulement que tels sont partis convalescents pour Notre-Dame-des-Ermites, qui s'en sont revenus mourir d'une rechute occasionnée par les privations et les fatigues du voyage. Je pourrais citer des noms propres. Telle mère abandonne ses filles et ses fils, jeunes encore, pour aller en pèlerinage au loin, solliciter pour ses enfants une conduite sur laquelle il eût été plus simple et plus sûr de veiller avec plus de soin. Une autre, au lieu de payer des intérêts qui préviendraient l'indisposition d'un créancier exigeant, au lieu de consacrer

38 LE CATHOUCISME ET L'INSTRUCTION PUBUQUE.

son temps et son argent à Tacqnisition de linge de corps ou de meubles indispensables» s'en va perdre i'un et l'autre sur les grauds chemins et dans les auberges de la Suisse, de Tltalie ou de TËspagne, sauf à hâter une ruine qu'on aurait au moins pu retarder, ou à s'imposer longtemps encore des privations devenues plus impérieuses. Il n'y a rien de fantastique dans ces tableaux : c'est encore de l'histoire.

Que penser maintenant de prêtres qui poussent les populations idiotes par eux gouvernées avec une autorité spirituelle absolue, à des courses aussi dommageables moralement et physiquement que peu sensées au point de vue du gouvernement providentiel et de celui des âmes ici-bas? Ne devraientils pas s élever contre ces abus de la piété et en faire ressortir la déraison, la superstition, l'impiété matérielle mèuie? Mais qui a jamais entendu de semblables discours dans leurs bouches ? Y a-t-il dans leur catéchisme un seul root qui soit propre à redresser les préjugés populaires en ce point ? Tout au <M)ntraire ne respire- t-il pas la dévotion la plus grossière, la moins spirituelle? Lisez les sermonnaires ; les plus intelligents ont-ils su trouver un seul texte à développer contre la superstition; n'y poussent-ils pas encore à leur façon? Je ne parle pas des autres, quoiqu'ils soient en possession de défrayer ordinairement nos prédicateurs et nos missionnaires. Non, le prêtre appréhende beaucoup moins qu'on croie mal qu'il n'appréhende qu'on ne croie pas. Suivant lui^ on ne peut jamais trop croire; le plus et le mal passent à ses yeux pour une garantie du moins et du bien. 11 lui semble que la religion ait tout à gagner à être infectée de mille croyances plus absurdes^ de mille pratiques plus abrutissantes les unes que les autres : il a si peur qu'on adore Dieu en esprit et en vérité qu'il préfère à une piété large et dégagée de la plupart des pratiques du culte catholique, le crétinisme religieux le plus incurable.

L'essentiel dans tout ceci ne serait-il pas l'empire du prêtre?

Croire au prêtre, à sa nécessité, à sa toute-paissance, à son autorité en un mot, telle est la croyance radicale, celle qui emporte tout le reste. L'Église I TÉglise ! Tel est le cri du monde clérical qui vit de l'Église, qui croit en faire partie parce qu'il balaie un vaste édifice qu'on appelle de ce nom, ou qu'il y fait brûler tant de kilogrammes de cire chaque année 1 L'Église, en effet, cela dit tout, et quiconque n'est pas pour elle est contre le Christ, contre Dieu. C'est un ennemi du genre humain, un monstre dont il faut purger la terre.

Mais que de choses il faut croire pour croire à l'Église ! que de choses encore il faut ne pas croire ! Et combien l'esprit a besoin d'être doublement façonné pour rester inviolablement attaché à cette croyance ! Je comprends que le prêtre se prenne toujours à trembler s'il ne voit pas les intelligences courbées, accablées, anéanties à jamais sous le joug du bigotisme le plus abrutissant !

Je comprends à merveille des raisons aussi puissantes en faveur de la superstition, en faveur des pèlerinages. Mais ces raisons ne sont visibles que pour ceux qui ont des yeux et qui savent voir. Arrivons maintenant aux prétextes :

1* On mérite en raison des sacrifices qu'on s'impose dans ses dévotions ;

2» Dieu a pu faire éclater sa toute-puissance en l'honneur de ses saints dans certains lieux plutôt que dans d'autres, et vouloir qu'ils y fussent honorés d'une façon toute spéciale.

Il y a des sacrifices qui sont sensés et d'autres qui ne le sont pas ; les joguis hindous seraient-ils donc les plus grands saints de l'univers ? Ils sont à coup sûr les pénitents les plus rigides. Leurs mortifications feraient frémir nos plus grands ascètes. Il y a des sacrifices qui sont non seulement insensés, mais immoraux, mais injustes. Le pauvre a quelque chose de mieux à faire de ses faibles épargnes ou de l'argent qu'on lui prête ou qu'on lui donne pour l'aider à sortir de misère, qu'à

l'employer à perdre son temps en exposant son honneur et sa santé.

Les miracles qu'on raconte sont- ils bien prouvés ? Les monuments qui les attestent établissent-ils autre chose que la crédulité de leurs auteurs ? Pourquoi, à ce compte, ne pas croire aux divinités païennes, qui ont aussi leurs ex-voto sans nombre, leurs témoins, leurs institutions commémoratives et tout ce que la superstition a su faire pour se propager et s'affermir? Et parce qu'il faut bien, s'il doit y en avoir, qu'ils aient lieu quelque part, s'ensuit-il qu'ils ne puissent avoir lieu ailleurs? Le bras de Dieu n'est-il pas assez long pour opérer partout des prodiges? Honore-t-on les saints d'un culte spécial en certains endroits de la terre parce qu'il s'est opéré des miracles en leur faveur ou en leur nom ; ou bien ces prodiges s'y sont-ils opérés parce que ces saints y sont plus spécialement honorés? Dans le premier cas, il n'y a pas de raison pour attendre un miracle en cet endroit plutôt qu'en tout autre, car rien ne prouve que le lieu y soit pour quelque chose. Dans le second cas, il y aura déjà eu culte spécial, honneurs particuliers rendus à un saint dans un certain lieu, sans qu'il y eût eu des miracles à l'appui de cette dévotion. Si plus tard il y a eu plus de prières exaucées, c'est que les prières ont été plus nombreuses, plus ferventes, et rien ne prouve que si elles avaient été faites ailleurs en aussi grand nombre et avec la môme piété, elles n'eussent pas eu le même succès. Mais si ces prodiges sont dus à l'ardeur de la foi , à l'imagination qu'elle embrase, alors seulement, nous en convenons, certains lieux plutôt que d'autres, certaines exhibitions, une grande aflQuence, etc., peuvent avoir cette action. Mais alors qu'on ait la sincérité de le reconnaître et de le dire, et qu'il ne soit plus question que des miracles de la nature.

Qu'on y pense; à quelle condition le succès de nos prières est-il miraculeux ? A quelle condition peut-il être regardé comme l'œuvre médiate ou immédiate des saints qu'on a in-

Yoqaés ? Les anciens avaient leurs temples, leurs dieux, leurs saints personnages. Ils croyaient aussi aux guérîsons miraculeuses. Les chapelles d'Isis et autres divinités regorgeaient aussi de monuments pieux destinés à rappeler des guérisons miraculeuses. Quant à moi, je ne trouve pas moins de logique dans les ex-voto païens trouvés naguère aux sources de la Seine, et consacrés par les fidèles idolâtres à la déesse du fleuve, que dans la fameuse inscription que les Lyonnais ont fait mettre au fronton du temple de Notre-Dame de Fourvière, pour lui témoigner leur reconnaissance d'avoir échappé au choléra par son intercession : Post hoc, ergo propter hoc.

Voilà comment en général raisonne le clergé catholique, voilà comme il aime à voir raisonner les populations : c'est à cela qu'il juge si elles sont bien apprises. Le bien, le mal, il explique tout à sa manière, c'est-à-dire au gré de ses préjugés, de ses intérêts et de ses passions. Malheur à quiconque suit une autre logique. C'est un impie.

En résumé, les pèlerinages et le culte des saints qui en est le principe supposent plusieurs choses pour le moins incertaines :

4* Que les saints savent ce qui se passe sur la terre;

2o Que les individus qu'on honore comme tels jouissent en effet de cette dignité ;

30 Qu'ils s'intéressent à nos prières et les transmettent;

4^* Que Dieu se complaît à ce commerce entre les vivants et les morts et qu'il peut en conséquence être plus largement libéral ;

o^ Que les saints^ par une sorte de caprice difficile à comprendre, sont plus honorés si on va les prier à grands frais, avec de grandes fatigues, en un lieu plutôt qu'en un autre, et que Dieu est touché de cette fantaisie;

6<» Qu'en écoutant les fidèles qui viennent les invoquer en ces lieux, ils n'en prêtent pas moins l'oreille à ceux qui leur adressent des prières ailleurs ;

tipliant les préceptes par des additions arbitraires aux comman' déments de Dieu, en faisant des manquements à ces nouveaux préceptes autant de fautes d'une énorme gravité ; en fournissant en même temps des moyens d'expiation non moins arbitraires, et d'une pratique si prompte et si facile qu'on ne ferait pas disparaître avec moins de peine la plus légère souillure à un vêtement, ne court-on pas le grave danger de jeter le trouble, le désordre, le doute dans les esprits sur les notions fondamentales du bien et du mal, sur l'estimation de leur gravité absolue et relative , sur les moyens de réparer une faute commise , de s'amender et de s'aifermir dans le bien ?

C'est là, nous n'en pouvons douter, une des issues par lesquelles le scepticisme moral et religieux s'insinue dans l'esprit d'un grand nombre, à la faveur des ténèbres dont ces doctrines obscurcissent et affaiblissent la conscience. Si au contraire la conviction de ces nouveautés étrangères et d'invention toute humaine s'établit avec force dans l'âme, si elle y prend racine et qu'elle y persiste avec efficacité, n'est-ce pas au préjudice du jugement, au grand dommage des simples et vrais principes du dogme et de la morale ? La -superstition, les actes surérogatoires, le culte superflu, prennent la place de la vraie foi et de la vraie piété; la saine morale est ellemême supplantée par de vaines pratiques. Je dis vaines, parce que, dépourvues par elles-mêmes de valeur, elles n'ont pas non plus l'avantage que devrait avoir toute pratique religieuse, celui de nous rendre plus fidèles à nos devoirs à l'égard de nous-mêmes et de nos semblables. Elles n'ont pas même l'avantage de nous rendre plus pieux : elles dénaturent les devoirs religieux, parce qu'elles faussent l'idée de Dieu et de ses rapports avec nous.

Conçoit-on en effet les cent jours d'indulgences accordés par Pie VI à l'invocation suivante : Benedicta sit sancta et immaculata Concept io beatœ Mariœ Virginis?

Il est remarquable que le catholicisme, dans la pratique, aime à se surpasser lui-même, qu'il tient d'autant plus à une opinion qu'elle est moins certaine ; à un culte, qu'il est moins pur. Le catholicisme agit en cela comme les flatteurs habiles, qui savent très bien que notre amour-propre n'est jamais plus agréablement chatouillé que quand on nous donne des qualités que nous n'avons pas. Le culte catholique envers ses saints et ses saintes est toujours plus ou moins marqué de ce vice de coûrtisanerie mensongère. L'Église, tant qu'elle n'a pas osé faire un article de foi de l'immaculée Conception, rachetait cette timidité scrupuleuse par une sorte de contradiction exaltée en célébrant cette opinion, en instituant des fêtes en conséquence, en imaginant ou laissant imaginer et circuler une foule de prétendus miracles attribués à une amulette d'or ou d'argent qu'on appelle la médaille miraculeuse. Quel est l'évoque qui a condamné cette superstition dans son diocèse? Ne voyait-on pas alors comme aujourd'hui dans toute la France cette médaille pendue au cou de tous les enfants et de toutes les femmes? Ce que les pasteurs d'un pays comme le nôtre toléraient, ce qu'ils pratiquaient et encourageaient, était bien près d'être le sentiment de l'Église.

On peut donc mettre sur le compte du clergé, sans crainte de se tromper et de manquer à la justice, toutes les belles choses qui s'impriment et se débitent par milliers, dans la notice sur la médaille miraculeuse. Cette notice fait partie des bons livres publiés à Paris. J'ai sous les yeux la troisième édition, 1834. En voici le titre : Notice historiquejur Vorigine et les effets de la nouvelle médaille, frappée en l'honneur de Vimmaculée Conception de la très sainte Vierge, et généralement connue sous le nom de Médaille miraculeuse, par if...

Il y a donc eu deux médailles. Il faut croire qu'il y a concurrence. M^M... aurait dû donner son nom et son adresse, pour mettre à môme le lecteur qui voudrait avoir quelque garantie d'authenticité de plus, de se la procurer. Cependant

il y a encore du bon dans cette pudeur; beaucoup auraient osé signer, surtout la seconde édition. Espérons que si la fortune de M. M... est faite, il finira par en confesser le secret. Ce serait une première amende honorable qu'il devrait au public, à moins que la fin ne justifie tellement les moyens, qu'il n'y ait pas le moindre choix à faire, ni le moindre scrupule à avoir sur la manière dont on s'y prend pour faire ses affaires en exploitant la crédulité religieuse.

Tous ceux qui pensent qu'on ne saurait jamais trop croire seront certainement de cet avis.

Nous avons vu tout à l'heure l'indulgence accordée par Pie VI à l'invocation de l'immaculée Conception. Il faut voir maintenant quelques-uns des miracles opérés au moyen de la médaille frappée en l'honneur de la même croyance.

Le premier, c'est la révélation même qui a mis la médaille en vogue. Nous ne parlerons que de celui-là; il en dit assez. Il est bon de remarquer que l'auteur de l'opuscule, après avoir déclaré dans son avis qu'il n'a pas l'intention de prononcer sur ce qu'il semble y avoir de prodigieux dans les faits qu'il rapporte, commence par raconter à la page suivante une apparition de la Vierge. Eh quoi ! cette apparition réitérée, accompagnée de discours, etc., que l'auteur appelle lui-même une révélation, n'aurait-elle donc rien de surnaturel ? S'il est possible que ce ne soit qu'un vain songe, pourquoi le répandre et en remplir les imaginations faibles? Si c'est un fait surnaturel, pourquoi ces réserves, ces mystères ? Gomment, si l'on croit à tousses faits rapportés, ne pas croire aussi à la révélation qu'ils C(mfirment ? Comment, si l'on n'y croit pas, faire un livre pour en répandre la persuasion ? Il y a là, disons-le, ou trop de scepticisme ou trop de crédulité. Il y a un défaut de logique qui tient de si près à la délicatesse, à la probité même, qu'en vérité le soupçon trouve ici sa place involoritairement. Si vous êtes convaincu, dites -le ; montrez-vous, provoque! hardiment le contrôle de la critique. Si vous ne l'êtes pas.

pourquoi vous exposer à tromper le public en levant un impôt sur la crédulité ?

Mais laissons parler l'auteur:

Origine de la médaille, — c Vers la fin de l'année 1830, la Sœur M..., novice dans une des communautés'.qui se consacrent au service des pauvres (l) (Paris), avait vu dans Toraison un tableau représentant la sainte Vierge, telle qu'elle est ordinairement représentée sous le titre d'immaculée Conception, en pied et tendant les bras. Il sortait de ses mains, comme par des faisceaux, des rayons d'un éclat ravissant, et parmi ces faisceaux de rayons elle en distinguait de plus considérables, qui tombaient sur un point du globe qu'elle y voyait aussi. Au même instant elle entendit une voix qui lui disait: « Ces rayons sont le symbole des grâces que Marie obtient aux « hommes; et ce point du globe ou elles décou ent plus abon-

< damment, c'est la France (2). » Autour du tableau, elle lisait l'invocation suivante, écrite en caractères d'or : « Marie

< conçue sans péché ! priez pour nous qui avons recours à « vous. » Quelques moments après, ce tableau se retourne, et sur le revers elle distingue la lettre M surmontée d'une petite croix, et au bas les SS. cœurs de Jésus et de Marie. Après que la Sœur eut bien considéré tout cela, la voix lui dit: « Il faut « faire frapper une médaille sur ce modèle, et les personnes

< qui la porteront indulgenciée et qui feront avec piété cette « courte prière, jouiront d'une protection toute spéciale de la « Mère de Dieii. »

La Sœur favorisée de cette révélation en fit part à l'auteur de ce récit, qui se montra peu empressé à l'accueillir. Mais la Vierge tint bon, elle revint à la charge. M... se n^ontra

(1) < La personne à qui cette révélation a été faite a permii d'en donner connaiisancd aux âmes pieuses. >

(2) I Nous avions perdu de vue cette circonstance, qui nous a été rappelé* ^out récemment par la jeune S«ur. s

tout aussi incrédule une seconde fois qu'il Tavait été d'abord. Enfin la Vierge se fâcha^ car la voix ajouta que c la sainte Vierge n'était pas contente de ce qu'on négligeait ainsi de faire frapper la médaille. » M... laissa encore passer plusieurs semaines sans s'occuper de cette affaire , tant il a peu de penchant à la crédulité , tant vous pouvez par conséquent faire fond sur son récit. « Cependant, continue-t-il, j'eus l'occasion de voir M»' l'archevêque ; la conversation nous donna lieu de raconter tous ces détails au vénérable prélat, qui nous dit ne voir aucun inconvénient à la confection de C/Ctte médaille, vu surtout qu'elle n'offrait rien d'opposé à la foi de l'Église, qu'au contraire, tout y étant très conforme à la piété des fidèles envers la très sainte Vierge, elle ne pouvait que contribuer à la faire honorer, et quHl désirait avoir une des premières, » ^

Voilà donc l'archevêque de Paris qui, sans autre renseignement que la parole d'un homme qui ne faisait lui-même plu^ aucun cas (p. 9) dé la vision par lui racontée, permet d'introduire une dévotion nouvelle, dont l'occasion peut n'être qu'une illusion et le pur effet d'une imagination trompée, ainsi qu'on le reconnaît (p. 9) ! Est-ce là, je le demande, traiter sérieusement les choses sérieuses ? Et c'est le premier prélat de France qui, sll faut en croire une brochure qui est entre les mains de milliers de dévots et de dévotes, se comporte avec une pareille légèreté ! Et sans qu'on sache quelle est cette Sœur favorisée de la révélation, quel est son confident ; sans qu'on sache môme si celui-ci a j amais vu la figure de l'archevêque de Paris ; sans qu'on soit en rien instruit de tout ce qu'il faudrait parfaitement connaître avant d'embrasser cette dévotion nouvelle, la population française n'hésite pas, la médaille fait fureur, le clergé tout au moins laisse faire !

Voilà donc où en est l'esprit de retenue, de sage critique, de vraie religion des ouailles et des pasteurs 1

IL On se ferait difficilement une idée de la crédulité abru-

tissante à laquelle peut descendre l'esprit humain, une fois mis par l'autorité religieuse sur la mauvaise pente du sensualisme et de Terreur. C'est une chose bien affligeante, mais bien instructive et des plus propres à ouvrir les yeux de tous ceux qui conservent encore un certain degré de liberté d'esprit. Il est certain que la superstition a fait en France depuis cinquante ans des progrès désolants. Sous le régime impérial, le catholicisme renaissait, il était modeste encore et n'aspirait pas à gouverner complètement les esprits. Il songeait peu à séduire les masseà , à s'en faire des milices aveugles : il se contentait d'être. Aujourd'hui il veut commander , il veut régner et gouverner par la violence, au nom de la force brutale des masses. Il faut donc les conquérir par des séduc/tions, en attendant qu'on puisse les diviser et les armer les unes contre les autres, ne fût-ce qu'à l'urne du suffrage universel. Or, pour séduire le peuple, il faut parler à son imagination, à ses sens, imposer silence à sa raison, l'étouifen l'anéantir.

Voici un échantillon de cette audacieuse entreprise.

Je trouve, dans le répertoire pieux d'une dame dévote, un morceau de papier de la forme d'une semelle plutôt que d'une sandale. Cette mesure semble avoir été prise sur un soulier de femme chinoise au pied le plus mignon. C'est encore une manière de mêler des sentiments profanes à d'autres qui le sont moins. Sans doute la Vierge peut avoir eu un très petit pied; mais ce n'est pas une tradition, car ce pied si petit n'aurait pas été moins digne du pinceau de saint Luc que le visage dont cet évangéliste transporta, dit-on, les traits sur la toile. Voyez en effet si ce n'est pas une merveille : c dix-huit centimères et cinq millimètres de long, et un peu plus de sept centimètres dans sa plus grande largeur ! >

Le morceau de papier porte ces lignes manuscrites :

a La très juste mesure du pied de la sainte Vierge, tirée du

c soulier de cette Mère de Diea; lequel est conservé dans un c monastère de religieuses à Saragosse, en Espagne.

< Le pape Jean XXII a accerdé une indulgence de cent ans c à qui baisera trois fois et dira trois fois YAve^ Maria sur < ladite mesure. »

c Cette indulgence a été confirmée par Clément YIII.

« De cette mesure on en tire d'autres qui ont la même int dulgence. »

Si l'on veut bien nous permettre au moins quelques doutes, nous oserons poser les questions suivantes.

La mesure peut-elle être très juste, si le contenant est plus grand que le contenu ?

La Vierge portait-elle des souliers?

Y a-t-il un pareil soulier conservé à Saragosse ? Comment prouve- 1 -on que ce soulier est celui de la

Vierge?

Y a-t-il eu réellement des indulgences attachées à ces démonstrations de respect pour cette relique vraie ou fausse ? (Voir les recueils spéciaux.)

Les papes ont-ils eu des preuves de l'authenticité de cette relique ? Où sont ces preuves ? N'aurait-il pas été bon de les conserver comme la relique elle-même ?

Si les indulgences ont été accordées sans cette preuve» que penser de la prudence et de la piété de ces papes ?

Si ces preuves étaient satisfaisantes, que penser encore de la piété des papes, de la facilité avec laquelle les indulgences s'accordent, et, par suite, des conséquences pratiques que les croyants peuvent en tirer?

Que penser de la foi et de la moralité des papes, ou de leurs lumières ?

Que penser enfin du système des indulgences, de l'esprit du catholicisme et do son influence, et de la moralité des nations qui lui sont soumises ? (Voir ce que nous disons plus loin des indulgences en général.)

Le catholicisme mérite -t-il d'être replacé à ia tête de la civilisation moderne ? Ne marque-t-il pas lui-même sa place ailleurs ?

III. Nous ne parlons pas des lettres écrites par la Vierge, comme celle qui, dit-on, fut adressée par elle à la cité de Messine, du temps des apôtres, et qui serait conservée dans le grand reliquaire du grand hôtel de cette ville, lettre qui aurait la singulière efficacité de protéger ceux qui en portent dévotement la copie sur eux, contre la mort par le fer, par le feu, par l'eau, contre la mort subite ou par accident quelconque, etc. Nous ignorons jusqu'à quel point l'authenticité de cette relique est reconnue. Mais il en est d'autres qui n'ont rien de plus divin dans leur origine, à la vénération desquelles ont été attachées des vertus merveilleuses. C'est ainsi que Pie VU, le 22 mai 1822, accorde, à la demande des religieux du couvent de Saint- Augustin , à Rome, une indulgence de quarante jours à tous les fidèles qui viennent baiser le pied de la statue de la Vierge, vénérée dans leur église sous le titre de Sainte-Marie del Prato,

IV. Après tout un scapulaire n'est guère plus lourd et pas plus difficile à porter qu'une lettre. Or il est certain que des indulgences p/m^^5 ont été attachées au petit scapulaire bleu tendre (parvww cœruleum scapulare) porté on l'honneur de l'immaculée Conception, et de nombreuses. C'est ainsi qu'on peut en obtenir chaque année plus de 33. Elles furent d'abord accordées par Grégoire XVI. Elles furent ensuite confirmées par Pie IX le 7 juin 1830. Il y a bien quelques autres petites conditions accessoires; mais n'importe, c'est une dévotion des plus commodes et des plus avantageuses à la fois (l).

(1) On en trouvera une multitude d'autres dans le recueil qui a pour titre : Colleetion des décrets authentiques, etc., Congrégation des indulgences t gros in*18 (1873). Les deux que nous venons de rapporter sont tirées des pages 288, 514 et 515 de ce recueil.

52 LE CATHOUCISliE ET L'INSTRUCTION PUBUQTJE.

Voilà pourtant oix conduit le principe des reliques, des prières adressées aux créatures, du culte de dulie. Si c'est là l'effet qu'on attend, on ne se trompe pas. L'esprit humain est ainsi fait, on ne doit pas l'ignorer et on ne l'ignore certainement pas. Mais que sont donc ceux qui le dirigent dans cette voie? Que penser de leur dessein secret, si l'on ne peut accuser leurs lumières ?

LIYRE II

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