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CHAPITRE PREMIER Importance de la mission d'enseigner la Jeunesse

L'éducation et l'instruction premières que nous recevons sont comme un moule où nos sentiments et nos pensées sont jetés, et qui donne à l'âme tout entière une forme qui dure en général autant que la vie.

Nos premières idées, nos premières croyances^ admises sur la foi de celui qui nous les communique, sont donc comme autant de préjugés qui doivent nous sembler la vérité même.

On a dit de l'habitude qu'elle est une seconde nature. On peut dire du premier enseignement q^l'il est comme un second sens commun, qui, s'il est d'accord avec le premier, Téclaire et le fortifie, et qui, s'il y est contraire, l'offusque, le trouble et l'égaré.

Bien peu d'esprits sont capables de s'affranchir des premières impressions de cette nature, des idées préconçues de la sorte et des sentiments qu'elles font naître. Elles peuvent être un iostant oubliées et comme mises à l'écart; mais avec les années elles reprennent, leur empire ; elles se ravivent comme les

premiers souvenirs, et font négliger ou perdre de vue tout ce qui est ensuite survenu.

Pour se désabuser complètement et ostensiblement d'une doctrine fausse qu'on a sucée pour ainsi dire avec le lait, il faut des loisirs, un grand amour du vrai, un travail intellectuel suffisant pour arriver à un résultat critique qui soit une conviction, et le caractère assez résolu pour oser l'embrasser ouvertement.

Souvent encore l'amour de la tranquillité, l'indolence, l'intérêt ou l'ambition suffisent pour étouffer dans le petit nombre des esprits qui sont parvenus à le faire leurs premières croyances, pour tenir ce travail caché, pour en paralyser l'action et en faire avorter tous les fruits.

Il ne faut donc pas s'étonner qu'il y ait si peu d'indépendance dans le caractère et dans la pensée; il est naturel qu'il en soit ainsi. L'important n'est pas d'être dans le vrai ou dans le juste^ mais de penser et de faire comme tout le monde.

S'il est si difficile de penser par soi-même et de vouloir en conséquence, si néanmoins c'est là un point capital ; si c'est là ce qui donne à l'individu et à l'homme en lui sa valeur principale, il faut en conclure qu'un enseignement dont l'esprit est essentiellement autoritaire, c'est à-dire qui tend à laisser sans culture les facultés qui portent à l'examen^ à l'initiative, la libre réflexion, le jugement, le raisonnement, l'amour du vrai et du bien pour eux-mêmes, est l'enseignement le moins propre à former l'homme, puisque l'homme n'a de valeur intellectuelle et morale que celle qui résulte du libre et bon usage de ses facultés.

L'enseignement autoritaire, tout historique, tout de mémoire et de confiance, même dans les choses qui sont susceptibles d'être passées au crible de la réflexion personnelle, est donc particulièrement défavorable en ce qu'il fait contracter l'habitude iniellecluelle, et par conséquent le besoin de penser de la pensée d'autrui plutôt que de la pensée personnelle et propre.

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de penser sans réflexion, sans critique, de rester dans Tinactioa et l'engourdissement. Il tend à paralyser les meilleures de nos facultés et à développer outre mesure les moins précieuses. Il prépare pour ainsi dire le champ à la crédulité et à la superstition. Il rend les esprits faciles à endoctriner pour le mal comme pour le bien, pour Terreur comme pour la vérité, pour l'absurde comme pour le raisonnable, puisqu'il les rend confiants outre mesure à la parole d'autrui et leur interdit Fexamen et la critique.

Aussi verrons-nous les étranges doctrines qui s'enseignent à l'ombre de l'autorité religieuse. Les énormités les plus invraisemblables en fait de merveilleux se débitent à nos enfants, remplissent leur imagination et deviennent comme la matière d'une multitude d'autres conceptions délirantes du môme genre. Le champ du possible en ce genre ne connaît plus de bornes ; tout y passe. Puis vient pour quelques-uns le jour où le bon sens se réveille, se révolte ; une réactfcn excessive s'opère. Gomme on avait tout accepté sans critique, on rejette tout sans discernement. Et voilà comment l'incrédulité naît de la superstition.

On avait cru tout d'abord qu'il n'y a de religion et de morale que ce qu'en enseigne l'autorité ecclésiastique ; que les croyances et les pratiques religieuses proprement dites sont la principale affaire ; on avait appris à mettre au même rang l'accessoire et le principal, l'invraisemblable et le probable, le douteux et le certain; on s'était habitué à attacher d'autant plus d'importance aux pratiques et aux croyances qu'elles en avaient moins par elles-mêmes; on avait ainsi contracté la funeste habitude intellectuelle de renverser l'ordre logique et naturel des choses; on pouvait vivre et mourir dans cet état, comme il arrive à un grand nombre. Mais il arrive à d'autres aussi de s'apercevoir qu'en beaucoup de ces choses les lois du bon sens et de la raison ont été violées. Aussitôt, par un excès contraire, tout est rejeté : le principal,

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e vraisemblable, jusqu'au certain lui-même, comme Taccessoire, l'invraisemblable et le douteux. La morale naturelle et vraie a le même sort que la morale factice et fausse. Les croyances religieuses les plus raisonnables sont rejetées à Végal des plus extravagantes. Il n'y a qu'un très petit nombre d'esprits qui fassent en tout ceci le départ équitable du nécessaire et de l'arbitraire, du naturel et de l'artificiel, du vrai et du faux.

C'est pourtant cette sage ligne de conduite qu'il faudrait garder avec l'enfance, c'est surtout en vue de la lui faire adopter et suivre un jour de lui-même qu'il importe de former son intelligence, de lui donner des principes et des habitudes intellectuelles et morales. Il y a là un intérêt immense.

It ne s'agit pas seulemeni de religion et de morale, ce qui est pourtant très considérable déjà ; mais tout le reste se trouve engagé dans cette afi'aire : l'esprit, formé d'une manière ou d'une autre, porte ^n toutes choses ses préjugés et ses habitudes; il fera de la politique, du socialisme, de l'art, de l'industrie, du commerce, des sciences, de la littérature, de la critique, comme il fait de la morale et de la religion. £n un mot, il fera de tout, comme il fait de la philosophie, puisque la philosophie s'applique à tout.

Aussi l'esprit autoritaire est essentiellement ennemi de la philosophie, qui est un esprit de sage liberté, un esprit d'impartialité et de justice, un esprit de discernement et de critique, de curiosité ou d'investigation et de retenue, un esprit de discipline et d'initiative, d'ordre et de liberté. Il faut au contraire à l'autorité l'obéissance aveugle, passive, l'inertie en dehors de l'action commandée, l'opinion voulue au lieu de la conviction raisonnée, la pratique prescrite plutôt que le devoir de conscience. La conscience elle-même n'a qu'une autorité d'emprunt, celle qui lui vient du dehors, compie l'esprit lui-môme n'a qu'une marque de vérité, celle qui émane de la tradition. Tofit ce qui est enseigné de par une autorité

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qui se dit infaillible est vrai; en dehors d'elle tout n'est qu'incertitude.

Avec ce système d'éducation il n'y a plus d'autonomie de la pensée ni de la conscience : la règle du vrai comme celle du bien est en dehors de nous ; nous ne possédons l'une et l'autre que par une sorte de participation accidentelle, qui est une première- grâce, en attendant qu'une autre, une grâce supérieure, dont celle-là est une condition indispensable, se communique exceptionnellement à nous, si jamais elle doit le faire.

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