CHAPITRE VIII
Les Dominicains, les Indulgences, la Rose mysti<iue
effeuillée.
Les Dominicains ou Frères Prêcheurs, Thomistes, Jacobins, sont un corps essentiellement enseignant, et qui ont eu Thonneur de fournir à l'Église ses plus célèbres inquisiteurs. Ces inquisiteurs étaient de terribles éplucheurs de doctrine, qui devaient par conséquent être forts sur l'orthodoxie. Nous n'examinerons pas s'ils ont toujours et de tout point mérité la confiance dont ils étaient investis; il nous suffira d'appeler l'attention du lecteur sur un des petits livres de leur composition, qu'ils répandent chaque année par milliers et qui leur valent une nombreuse clientèle de pénitents et de dévots, surtout parmi les femmes du peuple et de la bourgeoisie. La noblesse, dit-on, tient davantage pour les compétiteurs des Dominicains, pour les Jésuites.
Le petit livre qui devra faire l'objet principal de ce chapitre est intitulé : La Rose mystique effeuillée, ou le saint Rosaire expliqué dans ses mystères, dans son organisation comme garde d^ honneur de Marie, et dans ses indulgences à V usage des associés. Il a pour auteur le R. P. Marie- Augustin, des Frères Prêcheurs, premier directeur du Rosaire perpétuel.
Mais comme la dévotion du Rosaire se résout en indulgences, il est nécessaire, pour bien en comprendre la valeur et la portée, de se rendre compte de la doctrine des indulgences en général, et d'avoir une idée des pratiques auxquelles l'autorité ecclésiastique les attache : on verra mieux alors que
celle dont il s'agit dans notre petit livre n'a plus rien que d'orthodoxe et de logique.
Des indulgences en général.
Dans le langage catholique, on appelle indulgence « la rémission de la peine temporelle due au péché. » Ce qui suppose, ajoutent les théologiens, que quand le pécheur a obtenu de Dieu, par le sacrement de Pénitence, la rémission de la peine éternelle qu'il avait encourue, il est encore obligé de satisfaire à la justice divine par une peine temporelle. .
Cette peine temporelle ne pourrait cependant excéder les forces du pécheur ni dépasser sa vie en durée ; autrement, ou il mourrait prématurément à la peine, ou il succomberait avant de l'avoir entièrement expiée.
Prenons cependant les choses plus largement et faisons à l'égard de l'expiation, ou plutôt de la satisfaction, toutes les hypothèses possibles. Les indulgences sont alors la remise ou des pénitences temporelles imposées par l'Église, par ses organes, — ou des peines expiatoires de la vie future, — ou de celles-ci moyennant celles-là.
Dans le premier cas, que signifient des indulgences de 100, de âUO, de 1,000, 2,000, 60,000 ans , comme on en voit dans certains livres approuvés qui circulent dans toutes les mains des populations pieuses chez les catholiques, et dont nous parlerons bientôt?
Dans le deuxième cas, sur quoi se fonde- t-on pour décider que la justice divine ratifiera les décisions papales ou autres, décisions qui semblent bien avoir la prétention de modifier les sentences divines jusque dans l'autre monde ?
Dans le troisième cas, comment établit-on le rapport des peines canoniques ou pénitentiaires avec les peines du Purgatoire ? Si l'on ignore ce rapport, comme il faut bien en conve-
nir, comment peut-on avoir l'assurance ffue la remise de telle pénitence correspond à la remise de telle peine dans
l'autre vie ?
La théorie des indulgences suppose d'ailleurs un certain rapport proportionnel entre les actes de piété ou de charité qui en sont la condition et l'étendue môme des indulgences. En fait cependant cette proportion n'existe pas : il y a des indulgences considérables pour des oraisons insignifiantes, pour des actes presque tout mécaniques, pour porter sur soi, par exemple, un scapulaire, pour tenir un cierge allumé à une procession, à l'article de la mort, etc.
On voit que .nous n'admettons pas que les indulgences méritées par les uns puissent profiter à d'autres. En matière d'expiation ou de pénalité, nul coupable ne peut justement bénéficier des peines ou des mérites de qui que ce soit : la peine n'est pas comme une dette civile, comme une créance qu'on peut très bien payer pour autrui, puisqu'on désintéresse par là r ayant-droit. Le créancier en matière pénale est la justice absolue, qui exige, en vertu du principe de réciprocité ou de justice distributive, en vertu môme de la justice commutative, que celui qui a mal fait endure l'équivalent du mal qu'il a fait souffrir à d'autres, ou qu'il arrive par la souffrance personnelle, ne fût-ce que le repentir, à un amendement qui est comme la guérison dont la peine est le moyen curatif. Nul ne peut être admis par la justice absolue à souffrir, à la décharge d' autrui, une peine méritée ; celui qui croirait pouvoir l'endurer volontairement pour un autre l'endurerait manifestement sans justice, et le coupable resterait impuni sans justice encore. Le pardon pur et simple, à la condition toutefois du repentir, serait déjà bien plus concevable : le pardon est la rémission de la peine ; il ne peut consister dans la substitution d'un innocent à un coupable. C'est donc une erreur grave, selon nous, que de supposer le contraire des principes que nous venons de rappeler, et par cyiséquent, dans la croyance
même au Purgatoire, de supposer que les indulgences méritées, gagnées par tous les fidèles, forment comme une masse commune dont peuvent bénéficier jceux-là même qui n'y ont rien mis, ou qui ont mis beaucoup moins qu'ils ne doivent donner pour être libérés. Nous raisonnons donc en dehors de cette fausse hypothèse.
Il résulte de tout cela que les indulgences sont un système de compensation ou de commutation presque entièrement arbitraire, où la peine due au plus grand péché (au péché mortel), la peine étemelle, est commuée par la confession en une peine temporelle, et finalement réduite à rien ou presque rien par les indulgences ; où la fausse conscience trouve son occasion très prochaine, et où la morale et la moralité (doctrine et pratique) ont incomparablement plus à perdre qu'à gagner. La moralité se résout en pratiques soi-disant religieuses, qui ne rendent celui qui les accomplit ni moins imparfait, ni meilleur pour le prochain, ni plus vraiment pieux, de cette piété qui consiste à honorer Dieu par l'accomplissement du devoir envers l'humanité dans notre personne et dans celle d'aatrui, devoir de religion mônie par excellence. Les petites dévotions, qu'on croit si agréables à Dieu, si méritoires, puisque c'est à celles-là presque exclusivement qu^ sont attachées les indulgences, ne sont souvent que des actes puérils, insignifiants, sans valeur morale véritable, mais qui tendent à supplanter la vraie morale, puisqu'on les donne comme particulièrement méritoires ; comme plus méritoires en fait d'indulgences que les devoirs de charité les plus recommandables, puisqu'ils n'emportent pas d'indulgences ; comme tellement méritoires encore qu'ils suffisent à l'expiation des plus grands crimes. Il est difficile de ne pas voir là comme un blanc seing, un brevet d'impunité accordé à la corruption la plus profonde et à la scélératesse, consommée, moyennant la foi à l'efficacité de semblables moyens, non de régénération, mais de satisfaction et de rémission expiatoire.
N'est-ce pas porter l'abus au comble que de mettre à prix d'argent, à vil prix même, Texpiation des fautes ?
Si la vente des indulgences, si féconde en abus, abusive elle-même, ne fut pas la cause de la Réforme, on reconnaît du moins qu'elle n'y fut pas étrangère. C'était, semble-t-il , une raison pour que l'Église fût à cet égard plus circonspecte dans les temps suivants.
Nous ne disons pas qu'il y ait une entière similitude entre une pratique païenne rapportée dans une lettre du P. Bouchet et une certaine pratique catholique. Il est néanmoins difficile de ne voir qu'une analogie entre l'indulgence plénière promise par les livres sacrés des Hindous à ceux qui prononcent troisfois dévotement les mots: Chiva, Rama, Harigara, comme le rapporte le P. Bouchet, et les 1,000 ans d'indulgences gagnées par toute personne qui, en Italie, dit à une autre qu'elle rencontre le matin : Sia laudata Maria, et les 500 ans par celle-ci qui répond Amen (1).
Nous ne voudrions pas affirmer non plus qu'aujourd'hui encore il se vende des diplômes d'indulgences plénières, à raison de 1 fr. 50 c. chacun, où il soit dit textuellement :
(1) Lettres juives, t. III, p. 462-164. Qu'on ne dise point que c'est là une îayention calomnieuse de l'auteur. Voici ce qui se lit p. ^562 et 571 de la Collection des Décrets authentiques déjà citée plus haut : « Indulgences pour la salutation aux noms de Jésus et de Marie, accordées par Sixte V, confirmées par Clément XIII et par Pie IX le i6 septembre 1864. > Cette salutation consiste à dire, d'après la première concession : Laudetur Jésus Chrislus^ et à répondre : In sœcula, oa Amen, onSemper. Ce qui vaut 50 jours, et pour ceux qui auront eu l'habitude de ce pieux exercice, une indulgence plénière k l'article de la mort; — d'après Clément XIII, cinquante jours, pour les Carmélites, toutes les fois qu'en se saluant les uns les autres ils diront : Sia lodato Gesù e Maria ; — d'après Pie IX, cette faveur est étendue à tous les fidèles qui, en se saluant, diront les uns : Sia lodato, etc., ou répondront les autres : Oggi esempre, ou de quelque autre manière équivalente.
Mais comme il faut être deux, et s'entendre sur ce point, il y a un moyen plus facile et plus sûr d'arriver au même but, c'est d'adresser son salut par une jacu' latoireau sacré Cœur de /éstis, jaculatoire qui consiste à dire : Jesu, mitis et humilis corde, fac cor meum sicut cor tuum. — Moyennant quoi on gagne une indulgence de trois cents jours, applicable aux âmes du Purgatoire, par décret du 14 avril 1856, confirmé le 25 juin 1868.
Veniam damus Joanni N. pro omnibus peccatis prœteritis, prœsentibus et futuris , quarUumcumque enormibus..,, à la suite de quoi le bénéficiaire avait ajouté en marge, peut-être imprudemment, le nom de sa femme, qui se trouvait ainsi comprise dans l'indulgence par dessus le marché (1).
L'Espagne nous est un grand exemple des extrémités déplorables où cette voie peut conduire une dévote imbécillité : I En même temps que le gouvernement espagnol prohibait par rinquisition les œuvres de nos philosophes et de quelquesuns de nos théologiens, Bayle, Voltaire, Rousseau, Raynal, l'abbé Racine, Fleury, Amauld, d'Argenson, Marmontel, Boileau, La Fontaine, La Bruyère, Gondillac, Montesquieu, Helvétius, Fontenelle, Mably, Millot, etc., il usait de toute sa puissance pour plonger dans l'ignorance la plus profonde ses sujets américains ; des croyances et des pratiques des temps barbares tendaient à corrompre les mœurs et à multiplier les crimes. Le commerce des indulgences, qui faisait une partie des revenus du clergé romain et du gouvernement de la métropole, avait reçu la plus grande extension. Le gouvernement papal envoyait au gouvernement espagnol, et celui-ci livrait au commerce dans ses colonies, cinq espèces de bulles : îelle des vivants, celle des morts, celle du laitage et des œufs, »lie de la composition et celle de la croisade. Tout acheteur le la bulle des vivants, eût-il tué son père, sa mère et ses mfants, eût-il été coupable de tous les crimes qui outragent e plus l'humanité, pouvait aller trouver un prêtre, exiger de ni une entière absolution et mettre sa conscience en repos. La ulle de composition avait le merveilleux effet de rendre '(gitime propriétaire l'injuste détenteur du bien d' autrui. La iille des morts était un passeport que les vivants expé-
1} Blanqdi, Histoire de Véoonomiepolitiquet 1. 1, p. 349, où il parle de vitu. On ive bien d'autres traits de ce genre dans l'Histoire de la reformations par
ILB D'AUBIGIfi.
dîaient à leurs amis ou parents défunts, pour entrer en Paradis. La bulle de la croisade était une dispense de l'obligation d'aller exterminer les infidèles. La bulle des teufs et dû laitage était la permission de manger de ces deux, espèces d'aliments tous les jours de l'année, etc. (1). »
Ce qui se pratique aujourd'hui, et sur la plus grande échelle, approche fort encore des abus d'autrefois, si même il ne les dépasse pas à plusieurs égards. On en jugera par ce qui va suivre.
Nous n'avançons rien qui ne soit de la plus rigoureuse exactitude. Nous parlons les pièces sous les yeux ; nous les transcrivons ; nul doute d'autre part sur leur origine.
Il y a là matière à de très sérieuses réflexions. La religion, la morale, la liberté, la paix publique, l'avenir de la France, la civilisation du monde y sont intéressés. Nulle question peutêtre n'est aujourd'hui plus digne d'attention ; les esprits superficiels ou ne savent pas l'apercevoir, ou ne le veulent pas, ou s'en moquent : après eux le déluge. Nous croyons au contraire que rien n'est plus sérieux que ces apparentes bagatelles, et que c'est le cas de dire avec Horace : Hœ nugœ séria ducent in mala,
De quelques iDdulgences en particulier.
Cette fois encore nous prenons les faits dans les livres les plus autorisés, surtout dans la Collection la plus récente des Décrets des sacrées Congrégations,
Nous'avons déjà vu combien certains actes de dévotion des plus faciles, les prières jaculatoires, sont féconds en ces sortes
(1) Gh. Cown, Traité de législation, i, IV, p. 120-121, qui cite ses aatontés. l faut voir dans le même volume, p. 90, 458, 463-474, ce que les jésuites espagnole ont su faire de la population mâle et femelle du Paraguay, ou ce que peut la ihfO' cratie livrée à elle-même pour la civilisation.
de bénéfices qu'on appelle indulgences. En voici quelques exemples encore. Nous traduisons en abrégeant :
I. Plusieurs évoques et prêtres demandent les indulgences suivantes pour Toraison : Cœur de Marie l etc., suivie de la jaculatoire : Connu, loué, etc. :
!• Une fois le jour, indulgence de soixante jours;
2» Indulgences plénières aux fêtes de la Nativité^ de l'Assomption et du Sacré-Cœur de Marie, pour ceux qui l'auront récitée pendant une année entière, pourvu qu'en outre des conditions ordinaires ils visitent une église dédiée à la sainte Vierge ;
3" Indulgence plénière à l'article de la mort, pour tous ceux qui, pendant toute leur vie, auront pratiqué chaque jour cet exercice;
Ils demandent enfin que toutes ces indulgences soient applicables aux âmes du Purgatoire.
Ex audientia Sanctissimi, die 18 augnsti 1807.
Sanctissimus D. N. bénigne annuit juxta petita in perpetuum (1).
Observations :
1° Pendant toute leur vie !
2" Quelle est cette oraison? Je l'ai en vain cherchée dans le recueil. La table est défectueuse en ce point. Je trouve bien Mue jaculatoire indiquée p. 458, et qui n'est pas longue : Dolce cmre di Maria , siate la Salvezza mia. A l'occasion de cette dévotion, Pie IX, le 30 novembre 1852, accordait à tous les fidèles de la catholicité (urbis et orbis),^en quelque langue que cette jaculatoire soit exprimée, une indulgeifte de trois cents jours.
Et une indulgence plénière une fois par mois à ceux qui auraient l'habitude de la dire chaque jour, moyennant confession, communion et visite d'une église ou d'un oratoire public
(i) Cotlection citée p. SI. r
une fois en ce mois, etc., avec application possible aux âmes du Purgatoire.
IL Voici une autre jaculatoire très avantageuse également, puisqu'il suffit de dire : Fiat, laudetur, atque in œternum stiperexaltetur justissima, altissima et amabilissima voluntas Dti in omnibus. Mais en disant cela il faut avoir le cœur contrit et y mettre de l'esprit de dévotion. Cela vaut, chaque jour qu'on le fait^ cent jours d'indulgences.
Si cet exercice devient journalier, il vaut une indulgem plénière chaque année, moyennant confession, communion et prière de quelque durée.
Plus, à ceux qui auraient souvent vaqué à cette œuvre de dévotion^une indulgence plénière à l'article de la mort, pourvu qu'ils meurent avec résignation ; etc.
Cette indulgence fut accordée (urbi et orbi) le 19 mars 1818, pour valoir perpétuellement (p. 264-263).
III. Mêmes avantages au moins attachés à une jaculatoire au sacré Cœur de Jésus, accordés par Pie VII, le 9 mai 1818, à la demande de M"' Soymonof Gagarin (a4 humillimas preces nobills fœminœ Catharinœ^ etc.), de Saint-Pétersbourg, à ceux qui, en présence de l'image du sacré Cœur de Jésus, exposée à la piété des fidèles, réciteront la prière suivante : Dou^x Cœur de mon Jésus, faites que je vous aime toujours davantage, puis un Pater et un Ave, avec les dispositions requises :
l** 300 jours d'indulgences chaque fois;
2" Et si cette dévotion a lieu tous les jours du mois, une indulgence plénière le jour de la fête du Sacré-Cœur de Jésus, moyennant^ etc.
IV. Ne sont guère plus difficiles à gagner les indurgences suivantes; sans doute qu'à la fin elles ont même semblé d'un gain trop facile, puisque la concession en a été abrogée le 21 mai 1819, tout en maintenant dans leur droit les anciens titulaires. Il s'agissait de posséder un crucifix indulgencié.
avec défense de prêter ledit crucifix, de le donner, de le léguer en vue des indulgences qui y avaient d'abord été attachées :
1» Indulgence plénière à l'article de la mort, pour quiconque le baisera et l'aura sur son lit à ses derniers moments;
2» 100 jours d'indulgence à chaque fois que l'on récitera (devant le crucifix) trois Pater, Ave et Gloria^ etc.;
3* 400 autres jours d'indulgence chaque fois que dévotement on le baisera, en invoquant au moins de cœur sa divine assistance (du crucifix 1) ;
4° Indulgence plénière, deux fois le mois, au gré de chacun, pour quiconque l'aura sur soi en s'approchant de la sainte Table ;
5* 7 ans et 7 quarantaines pour quiconque recevra la bénédiction donnée avec le crucifix, au peuple, après le sermon.
6* Ces indulgences sont attachées au crucifix, en sorte qu'on ne les perd pas en changeant la croix.
T* Elles durent autant que la vie des propriétaires respectifs.
8» Elles passent successivement, avec les mêmes privilèges, à toute autre personne à qui le propriétaire, à son gré, les lègue, donne et prête.
9° Le propriétaire peut, quand il se trouve légitimement empêché, gagner l'indulgence des stations en disant sept Pater et sept Ave, et celles du Chemin de la Croix en disant quatorze. Pater et autant ù!Ave; mais ces indulgences ne peuvent pas être gagnées par celui à qui il prête le crucifix (1).
V. Les crucifix privilégiés nous rappellent les autels privilégiés, c'est-à-dire ceux dont les messes qui s'y disent pour les trépassés ont une vertu toute spéciale; une vertu telle que le vulgaire croit que chaque messe fait sortir une àme du Purgatoire. J'en compte plus de 125 dans le recueil qui vient de s'imprimer en France en Tan de grâce 1873. En voici quelques exemples : c'est d'abord un autel qui se trouve acci-
(1) GoUection citée, p. 280-^281.
dentellement privilégié, par le fait que le prêtre lui-même, ayant un privilège personnel de célébrer à un de ces autels, célèbre ailleurs, quoiqu'il ait été payé pour célébrer à un autel privilégié (l). On verra par là qu'un Père jésuite, dont il sera parlé plus loin et qui s'appelait lui-même un aulel privilégié, n'était déjà pas si éloigné de la vérité.
VI. Il y a aussi des indulgences gagnées par association. Telle est celle accordée à ïunionde trois personnes en Vhonneur de la sainte Trinité (urbis et orbis). « Trois personnes unies dans le Seigneur par les liens d'une charité mutuelle s'engagent spontanément, mais sans aucune obligation de conscience, à pratiquer un exercice religieux, qui consiste à adorer les trois personnes divines, trois fois le jour, le matin, à midi et le soir, en récitant chaque fois sept Gloria Patri et un Ave, Maria, pour adorer l'incarnation du Verbe et honorer la très sainte Vierge sa mère. Ces prières peuvent se faire ensemble ou séparément, au gré de chacun et suivant les circonstances.
« Pour que cette pieuse union se perpétue, il est nécessaire que les trois personnes associées se connaissent, afin que si l'une d'elles vient à manquer, les deux qui- restent puissent lui en substituer une autre.
« Ce saint exercice a commencé en France sous les auspices de Mk' de Beaumont, archevêque de Paris.
« C^nfjowrs d'indulgences par jour.
« Sept années et autant de quarantaines tous les dimanches.
« Indulgence plénière deux dimanches de chaque mois, au choiï, pour les personnes qui ont contracté cette pieuse habitude, moyennant confession, communion et prière d'une certaine longueur (?). •— A Rome, le io mai 1784 (2). »
(4) Incerli loci. — Caias sacerdos, habens privilegium personale Altaris pritilegiati bis aut ter in hebdomada, accepte stipendie pro Missa ceiebranda in AlUri privilegiato, ex prsetextu personalis privilegii ejusdem Altaris privilegiati, célébrât in Altari non privilegiato. — Qaœritur an bene se gerat, et utruni oneri sascepto satisfiat. — Sacra Congregatio respondit : Affirmative. Die 16 febr. 1852.
{%) Collection citée, p, 247-248.
VU. Nous lisons dans Marnix de Sainte-Aldegonde (CEu^ vres, l. n, p. 42) que « le pape Grégoire IX a donné à tous ceux qai auront seulement des reliques de saint François et les tiendront en honneur, ou qui fourniront quelque pièce au basliment des cloistres des Cordeliers, l'entière rémission et*indulgence de tous leurs péchés à l'heure de la mort. »
VIII. Le même huguenot dit ailleurs (tô., p. 34) : « Ne saistu pas qu'en mourant et estant ensevely dans le frocq d'un Cordelier, Ton obtient rémission d'un quart de tous ses péchés, par l'ottroy et bénéfice du pape Nicolas le III*; et par bulle de Clément le IV% l'on en obtient la rémission d'un autre quart, qui est la juste moitié. Et puis le pape Urbain le Y* a donné indulgence et rémission du troisième quart. Si bien que pour mourir en ce vénérable habit, l'on est francq et quitte des trois quarts de tous ses péchés. > L'auteur indique le lieiî où se trouvent ces bulles et les mots par lesquels elles commencent.
Après avoir énuméré quantité d'indulgences faciles à gagner, Marnix dit : « Or allés maintenant, coquins, gaignés les pardons, ils sont à bon marché : croquez, maschez, avaliez ces grains bénits (chapelets indulgenciés) en bonne dévotion catholique romaine, et vous serez absouls de tous vos péchés et dispensez de ne valoir jamais rien : aussi les diables ne trouveront que mordre sur vos âmes... s'ils n'ont les dents plus durs qu'acier. » (16., p. 57.)
Il y a du vrai dans ces réflexions. En effet, ou l'Église romaine ne connaît pas le cœur humain; — ou il faut qu'elle nie contre toute évidence que la facilité extrême avec laquelle elle accorde la rémission des péchés est une occasion pour les consciences de se fausser, une sorte d'encouragement au mal; — ou, si elle convient du fait, elle tombe en contradiction avec elle-même. Or elle semble bien près en effet de reconnaître le danger très prochain dont nous parlons, et par là de prononcer
\ 148 LE CATHOLICISME ET l'iNSTRUGTION PUBLIQUE.
sa propre condamnation, lorsqu'elle dil dans son droit canon, avec saint Ambroise, qu'il y a une pitié qui est injuste, qui encourage le méchant, et que l'indulgence accordée à un indigne est comme une invitation au mal pour une multitude d'autres : facilitas veniœ incerUivum tribuit delijiquendi (i). Elle est si persuadée de cette vérité qu'elle la reproduit dans le Corpus juris Canonici, quatre fois au moins, dans des termes k peu près identiques (2).
IX. Nous dirions ici quelques mots d'une indulgence fameuse, celle qui est attachée à la dévotion des six Pater, six Ave et six Gloria, si l'instruction que nous y trouvons jointe n'était pas rédigée en style inintelligible. Il ne nous appartient pas de vider le différend entre ceux qui prétendent, avec le P. Aquaviva, qu'il y a 38 indulgences plénières et je ne sais combien de non plénières attachées à la récitation des six Pater, ou qu'il y en a 49, comme le soutient le P. Tiolet, toujours sans compter les non plénières.
De plus c on peut, si on le veut, les répéter plusieurs fois par jour, et à chaque répétition on gagne les mêmes indulgences. Mais il faut être toujours à genoux devant le saint Sacrement. » On est averti que l'on ne peut gagner qu'une seule fois l'indulgence plénière pour soi; le surplus est aux suffrages pour les âmes du Purgatoire. On prie les fidèles de propager le plus possible cette dévotion, qui n'a pour but que la plus grande gloire de Dieu et le soulagement des âmes du Purgatoire.
« Voici, ajoute-t-on, les intentions des six Pater et des six Ave :
t 1» Pour l'exaltation de notre mère la sainte Église :
(i) D. II, G. xxiii, 9, 4, c. 33.
(2> D. n, C. XXIII, 9, 4, c. 51 ; D. I, Dist. 86, c. 3, où H est dit : LatumpaniU delinquentihus aditum, qui jungit cum pravilale consensum ; D. Greg., iib. lU, 1, cap. 13. .
« f" Pour Textirpation des schismes et des hérésies ;
« 3* Pour la paix entre les rois et tes princes ;
« 4* Pour la conversion des pécheurs (chrétiens);
t 5* Pour le soulagement des âmes du Purgatoire;
t €• Pour N. S. P. le Pape ou son successeur, si le Saint- Siège était vacant.
t Un Pater et uii Ave pour la personne qui vous procure tant d'indulgences, et de si faciles à gagner!
c II n'est pas nécessaire que le saint Sacrement soit exposé; on peut les dire pendant, avant ou après la messe. »
Il y aurait beaucoup de questions à faire au sujet de cette pieuse recette. Nous nous bornerons aux suivantes, réservant les autres pour une meilleure et très prochaine occasion.
Remarquons seulement que la débilité de la foi spirituelle se trahit jusque dans sa confiance même. Ces pauvres âmes, vendues au sensualisme, ont besoin d'être rassurées sur la présence de Jésus-Christ. On leur dit qu'alors même qu'elles ne verront pas les espèces sous lesquelles il se cache, elles (ces âmes) seront encore vues et entendues par lui ! Mais il faut être à genoux et devant le saint Sacrement ! Debout, assis, chez soi^ sous la grande voûte du ciel, ces prières n'ont pas la môme valeur ! Ce formalisme n'est- il pas excessif, et ne tendrait-il pas à faire descendre la doctrine spirituelle du Christ au-dessous des croyances païennes de Zoroastre et de ses disciples î
L« Rosaire et la Rose mystique.
Ce sujet mérite une étude toute spéciale. Il s'agit encore ici d'indulgences qui ont la vertu de remettre les peines de la vie future, ou pleinement, ou pour des cinquante ans, des cent ans, des milliers d'années, des soixante mille ans, etc. ! Et à quelles conditions ces remises ? L'indulgence est plénièr'*
si l'on récite un rosaire entier. Les soixante mille ans sont acquis, et autant de quarantaines d*années, pour la récitation du tiers du rosaire; cinquante ans en plus quand ce tiers du rosaire est récité dans la chapelle de la confrérie, ou dans une partie de l'église d'où l'on puisse voir Tautel. Cent ans et autant de quarantaines pour porter dévotement sur soi le rosaire, etc., etc. (1).
N'y a-t-il pas là des tendances abusives pour le moins? D'après les idées qu'on nous donne du Purgatoire, des souffrances de soixante mille ans doivent être affectées à d'énormes péchés, ou Dieu n'est pas juste. Si un pareil cliâtiment était mérité, comment cette peine pourrait-elle être remise si facilement? Cette facilité n'est-elle pas une sorte d'encouragement indirect au péché (2) ? N'y a-t-il pas là un danger prochain de fausser la conscience, et de porter les âmes aux pratiquas faciles et profitables de certaines dévotions, plutôt qu'à la pratique des devoirs de morale d'un accomplissement plus nécessaire et plus difficile?
Quand on répand chaque année par vingtaine de mille exemplaires, peut-être davantage, des livres de ce genre parmi le peuple, est-on bien sûr de travailler à sa moralisation et, comme on dit aujourd'hui, à son relèvement ?
Cette espèce de morale, de piété, de religion, les habitudes intellectuelles qu'elle comporte, qui y préparent et qu'elle fortifie, ne seraient-elles pour rien dans notre abaissement ?
On ne se contente plus comme autrefois d'une simple confrérie, on a imaginé une Association du Rosaire perpétuel, dont le couvent des Dominicains de Lyon est le siège. Cette association a ses divisions, ses sections, une organisation complète. Chaque membre a son bulletin, son numéro d'ordre, et porte
(1) Y. La Rose myatiaue effeuillée ^ etc., p. 140etsuir., ia-3*2, %• édition; Lyon, 18G2.
(2) Il est dit dam le droit canon même: Veniœ facilitQ§ incentivum tribuU delinqnefidi.
qu'il a été reçu dans cette milice de la garde d'honneur de Marie, promettant d'être fidèle à Vheure choisie de.., du,,, le.,, de chaque mois. Et au-dessous : Lyon, couvent du Saint-Nom de Jésus, le... 186.. Et plus bas : Le Directeur général de l'œuvre, P. Marie- Augustin. Plus bas encore : Le Directeur local : nom en blanc.
C'est, comme on voit, une vraie maçonnerie. Il importe de la bien connaître. Nous ne l'envisagerons pas aux points de vue domestique, civil et politique, qui sont naturellement aussi impénétrables que les secrets mêmes du confessionnal. Mais envisagée au point de vue religieux, elle a encore un très grand intérêt, puisqu'elle est un des points de la religion des Français et surtout des Françaises, de nos femmes et de nos filles. Qu'on veuille bien s'arrêter quelque peu avec nous sur ce grand moyen de conduire les âmes et qu'on décide ensuite de leur valeur, de leur portée, de leur effet présumable, enfin de ce que l'avenir de uptre pays peut en craindre ou en espérer.
Si les indulgences ne se vendent pas à beaux deniers comptant (1), les petits livres qui les promettent ne laissent pas d'être assez productifs à leurs auteurs. Reste à savoir si la marchandise vaut ce qu'elle coûte, et si la vente qu'en font les producteurs est exempte de tout préjudice pour l'acheteur, sinon au point de vue du droit, du moins à ceux de la morale et de la religion. On en jugera. ^
Or donc ce petit livre, d'une odeur particulièremetit mystique, se vend 60 centimes. Il se tire chaque année, dit on, à 20,000 exemplaires, et coûte à peine 15 centimes, prix de revient.
(i) Kous verrons bientôt que cette supposition est trop généreuse, et que si )• vente n'est pas directe, elle est au moins indirecte.
Supposons qa il n'y en ait en que cinq éditions depuis 1861, date de l'approbation du Ticaire général du diocèse de Lyon, d'après examen par trois confrères de Fauleur, ce qui est, par parenthèse, une solide garantie; toujours est-il qu'à raison de 20,000 exemplaires par édition, c'est un bénélice net de 45,000 francs de 1861 à 1863, date de la cinquième édition.
Voilà, on en conviendra, une branche de commerce qui vaut presque, pour MM. les Dominicains, la trappistine d'autres industriels du même genre.
Les consommateurs de ce produit sont surtout les gardes d'honneur de Marie. Ces gardes d'honneur, qui prennent aussi le nom collectif de garde royale de la Reine des anges, et qui « s'honorent encore du glorieux titre de chevaliers de Marie », forment une milice considérable, une troupe de maçonnerie religieuse, qui a pour objet la récilSiXion perpétuelle du rosaire, la nuit comme le jour. Chacun des membres de cette association a son heure* marquée par le chef de section, qui a audessus de lui un chef de division; et cela dans tous les pays où l'enrôlement existe. Or, comme on a de bonnes raisons pour rétendre, il est à présumer qu'on n'épargne aucun moyen pour accroître indéfiniment cette armée spirituelle.
Du reste la première pensée de cette œuvre, comme on a soin de nous en instruire, n'est pas d'aujourd'hui ; « elle fut inspirée à un religieux dominicain il y a déjà plusieurs siècles. » Par qui inspirée, ou par quoi ? c'est ce qu'on ne nous dit pas, avec preuves à l'appui du moins.
Toujours est-il que l'idée venue « de reconnaître les grandeurs de Marie et de mettre à profit cette toute-puissante médiation, pour obtenir à l'Église et au monde des grâces abondantes, » le religieux, par une autre inspiration sans doute, trouva qu'il n'y avait rien de mieux à faire qu'à étendre une dévotion de son ordre, celle du Rosaire, puisque c'est « tout à la fois une prière et une hymne de louange ».
Il en imagina donc la récitation perpétuelle, de jour et de
nuil. Celle heureuse idée fut accueillie « avec amour par tous les vrais serviteurs du Marie •. Notez ce niol (ou*, qui, s'il esi dit avec réflexion, est comme un regard de travers sur tous wux qui restèrent calmes, indifférents, en présence de i la pieuse pensée bénie du Ciel ■.
Les papes Urbain VIII et Innocent X n'en eurent pas plus tôt entendu parler qu'ils y furent pris. • La plupart des cardinaux, le clergé, les communaulés religieuses^ et plus de soixante raille personnes de la ville sainte, ■ furent saisis du même enthousiasme. D'antres papes, qui sans doute ne jugèrent pas à propos de s'enrôler dans cette sainte milice, ■ la favurisèrenl cependant de tout leur pouvoir et l'enrichirent d'indulgences. Le nombre des associés devint immense ; la France à elle seule finit par en compter plus de huil cent mille I > Beau temps pour les petits livres qui ne coiMaient que 15 centimes de fabrication, et qui se vendaient 60 ! BénéQce net : 360,000 francs I iNe soyons donc pas surpris que • les enfants de saint Dominique, qui ont donné naissance à cette dévotion, aient eu la pensée de la faire refleurir. •
Ce n'est cependant pas à la pensée d'un vil intérêt qu'est due celle renaissance, non : il s'agissait de défendre Harie, qui < était attaquée dans le voisinage des PP. Dominicains de Lyon, avec une recrudescence de rage, par les hérétiques et les impies. ° Il s'agissait donc de prôler main-forte à • sa médiation toule-puissante >, assistance qui parait assez superflue. Mais il faut bien qu'il en soit autrement, puisqu'on crul devoir € former autour de la sainte Mèfe de Dieu comme une garde royale, qui prendrait la défense de son honneur et la vengerait de ses ennemis 1. On voit que les bons . Pères sont toujours d'humeur peu paciflque.
L'idée fut donc • longuement méditée dans le cal silence de la prière >, puis préchM. Aussitôt toutes It limes d'accourir. En deux mois l'organisation fut L'inauguration s'en flt au couvent des Dominicains do
premier dimanche de juillet 18S8. « Après une prédication sur la beauté et Tactualité de l'œuvre, les associés furent armés chevaliers de Marie. » Depuis lors la prospérité de l'œuvre s'est étendue de diocèse en diocèse, elle a franchi les frontières, et Dieu sait mainteiiant où elle ira. Elle est populaire, universelle. Donc, nous assure-t-on, « elle est voulue de Dieu. » J'aurais bien quelques réflexions à faire, qui seraient de nature à invalider le raisonnement du P. Marie-Augustin, mais j'aurai d'autres raisons plus propres encore à faire douter de Texcellence de cette restauration. Je reprends donc mon récit analytique.
Après avoir rapporté les paroles d'admiration d'un personnage qu'on ne nomme pas, à propos de l'heureuse conception du Rosaire perpétuel et de son influence possible, probable sur les destinées des nations, le narrateur dit : « Cet homme avait raison. Nous n'oublierons jamais les Albigeois à Toulouse.» Ni eux non plus, ni bien d'autres n'oublieront les soixante mille habitants de Béziers massacrés en 1209, ni la croisade de 1326, ni l'inquisition et toutes ses horreurs. Est-il nécessaire, prudent, d'attribuer tant de crimes à l'institution du Rosaire? N'est-ce pas assez de la part qui en revient aux enfants de Dominique?
Qu'on fasse valoir dans La Couronne de Marie , journal de l'œuvre, les améliorations morales produites au sein de l'a-ssociation, soit, bien que toute autre institution religieuse eût pu avoir le môme résultat, ce qui s'explique naturellement; mais qu'on assure ici ou là qu'on est les Benjamins de Marie, que son assistance est visible, certaine, c'est ce que la raison, la plus simple logique ne permet pas de faire.
Quoi qu'il en soit, le but avoué^ de l'association est pour le moment t de prier pour le monde qui ne prie plus ; — d'obtenir les grâces nécessaires pour régénérer notre société malade; -- de faire connaître Marie, — de la glorifier, — de lui donner une garde d'honneur pour la défendre contre ses ennemis ; — de défendre la sainte Église militante; — de soulager l'Église souffrante. »
Ainsi voilà des gens qui sont persuadés, ou qui parlent comme s'ils étaient persuadés que le monde s'écroulerait sans eux. Ces nouveaux Atlas « maintiennent le monde dans son assiette »; ils rétablissent « l'équilibre si nécessaire entre l'empire du Ciel et l'empire de la terre ». Ils croient faire contrepoids, comme ils disent, au matérialisme, comme si le sensualisme mystique n'en était pas la semence la plus féconde î Ces gens-là ont donc la modestie de croire qu'ils vont faire des miracles, en ramenant les matérialistes à la fausse piété des dévotionnettes qui ont fait et font encore un si grand tort au catholicisme. Ils veulent exalter le culte de Marie déjà si excessif, et justement condamné comme tel par plus d'une autorité ecclésiastique, ainsi que nous le verrons plus tard. Il y a de l'idolâtrie, et une idolâtrie reconnue par les théologiens les plus autorisés, dans ces exagérations. Et cependant la croyance contraire à cette idolâtrie, Fauteur l'appelle une erreur infernale. Mais cette erreur ne sera pas de longue durée, grâce au Rosaire perpétuel : t La définition dogmatique de l'Immaculée Conception n'a été qu'une aurore qui doit amener un jour plus brillant et plus pur. Beaucoup d'âmes ont un pressentiment d'une ère de grandeur et de prospérité qui doit se lever sur la terre, et qui sera le règne de Marie. » Que sera devenu alors le règne de Dieu? c'est ce que l'on ne nous dit pas : on ne pourra plus être catholique en tout cas, ni même « bon Français », sans être chevalier de Marie.
Pour avoir cette dignité, il suffit de choisir une heure par mois, de jour ou de nuit, et de l'employer à réciter le rosaire entier. Encore peut-on le réciter par fragments, par tiers, en travaillant, assis, debout, à l'église, chez soi, en route, « n'importe en quel lieu. »
On se demande si cette récitation peut avoir lieu au lit, couché. Cette question ne figure pas au nombre des difficultés dont on a cru devoir donner la solution : par exemple, s'il est nécessaire d'avoir un rosaire entier (chapelet composé de qu^'
dizaines), ou s'il suffit d'avoir un simple chapelet (de cinq dizaines). Le chapelet, dit-on, suffit pourvu qu'il soit indulgencié. — On se demande encore si, lorsque le chapelet ou le rosaire est récité en commun, chaque personne est obligée de l'avoir en main. Non, répond-on sagement; il suffit qu'une seule personne le tienne en main. Mais il doit être indulgencié.
Cette' opération, l'action d'attacher des indulgences à un chapelet, sorte de magie catholique, n'est pas au pouvoir de tout le monde : « Les religieux dominicains et les prêtres qui ont reçu un diplôme du R. Père général ont seuls le pouvoir d'indulgencier les rosaires. » Et comme ces chapelets privilégiés ont une vertu d'un prix inestimable, ainsi qu'on le verra tout à l'heure, il est tout naturel qu'ils se vendent plus cher que d'autres. Nouvelle branche d'industrie.
Il en est une troisième qui , pour être la plus modeste en apparence, n'est peut-être pas la moins lucrative. C'est le prix tout volontaire du bienfait de l'enrôlement dans la milice. « Aucune rétribution n'est exigée; on accepte cependant les aumônes que les associés veulent bien faire, pour les frais d'impression et autres que nécessite l'œuvre. »
Ce n'est pas tout : on a imaginé des « cachets d'association », dont nous ne nous faisons qu'une idée très imparfaite. 11 y en a de simples de S centimes. Il y a en outre des gravures de 25 centimes à 2 francs 50 centimes. « Tout (cela) porte la signature du directeur. » Brevet d'invention, concurrence ou contrefaçon interdite.
Nous voici parvenu à la partie la plus essentielle du livret, à celle qui traite des avantages attachés à la condition de garde royal ou de chevalier de Marie.
On peut d'abord avoir « un de ces gracieux sourires qui ravissent les anges, en attendant, etc. »
On participe aux mérites et aux suffrages de Tordre des Dominicains, à leurs prières, à leurs bonnes œuvres, à leur pénitence, c'est-à-dire « aux austérités qui se pratiquent dans l'ordre ». Ces austérités, dont il est difficile de douter à l'aspect des figures de ces bons Pères, on ne nous les dit point, par modestie sans doute; on nous fait entendre, toujours par esprit d'humilité et par obéissance, « qu'il n'est pas permis de les détailler, mais qu'elles sont rigoureuses et continuelles... »
On gagne, et c'est ici le point le plus important, des indulgences (si d'ailleurs on remplit les conditions requises) qui sont comme des lettres de change à rue sur l'autre monde. J'ai essayé d'en faire le calcul approximatif, d'après la V et la 3« édition.
1* Indulgences plénières à gagner chaque année, au moins 68. 2* Indulgences d'années :
a) Indulgences de 60,000 ans et autant de quarantaines pour le tiers du rosaire (et par conséquent trois fois plus pour la récitation entière, qui d'ailleurs emporte l'indulgence plénière), soit 199,726 ans.
b) Une indulgence de 15
c) Trois de 10, soit . 30
d) Une de 7
e) Une de 3^
Total 199,781 ans.
3* Indulgences de jours :
a) Sur le chapelet de Sainte-Brigitte, de. 16,500 jours.
b) Une autre de 4,000
c) Une de 600
d) Quatre de 400, soit 1,600
^) Une de 280
f) Deux de 120, soit 240
g) Une de 100
Total 23,320 jours.
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on peut, si l'on dédaigne stupidement celte entière sécurité, se garantir des mêmes peines pour une durée fort respectable encore de 200,844 ans et 33b jours.
Toutes ces indulgences, . quoique nombreuses et Trament eslraordinaires, . ce qui est incontestable, . sont très autheivtmet. > Comment en douter en ellel quand on ajoute : . nous avons en main toutes les bulles des papes qui les ont accordées ? >
■ Elles sont, ajoule-1-on, très l«îilinni, ayant toutes été obtenues par des voies canoniques et étant revêtues des con. ditlons exigées par les régies de l'Église. Concédées a perpétuité, ces Indulgences non seulement n'ont jamais été abolies, mais ont été confirmées S plusieurs reprises par les souver-ains Pontifes, et Pie IX en dernier lieu, leur adonné une sanction sonérale. .
Voici pourtant des doutes qui vaudraient la peine don»
solution, et nous ne serions pas fâché de la trouver dans la prochaine édition de la Rose mystique. Ils n'intéressent pas seulement les simples curieux, les profanes; ils tiennent à la nature même des indulgences, à leur valeur, à leur authenticité et à leur légitimité; et tout cela en raisonnant même au point de vue catholique, c'est-à-dire en admettant le Purgatoire, la possibilité d'en prévenir, d'en abréger ou d'en adoucir la peine pour soi ou pour les autres, au moyen de certaines pratiques régulièrement établies par une autorité compétente, et remplies comme elles doivent Têtre.
Gela dit, nous demanderons d'abord :
i* Si les indulgences sont la remise des pénitences canoniques ou autres peines temporelles imposées aux fidèles comme satisfaction ou expiation de leurs péchés;
2» Quel est le rapport de ces peines temporelles aux peines du Purgatoire;
3« S'il n'y a pas une certaine proportion entre les peines temporelles et les peines expiatoires de la vie future;
4* S'il ne doit pas y avoir aussi une proportion entre les indulgences obtenues et les œuvres de piété dont elles dépendent;
5* S'il y a un rapport assignable entre les indulgences plénières et celles qui ne le sont pas.
Quand ces questions auront été résolues, nous examinerons :
l** Si les indulgences dont on nous parle sont réellement aussi légitimes qu'on nous le dit;
V Si par conséquent elles ont l'authenticité qu'on leur attribue;
3* Si elles n'ont pas été abolies;
4* Si elles sont toutes applicables aux âmes du Purgatoire ;
5» Et si t Tindulgence plénière, appliquée tout entière à une âme du Purgatoire, la délivre aussitôt, » comme on l'assure.
Noas demanderons enûn la raison de certains changements apportés à la cinquième édition, par rapport à la deuxième et à la troisième (noas ne connaissons ni la première ni la quatrième).
L'indulgence, on en convient, c est la rémission totale ou partielle de la peine temporelle due au péché, par le souverain pontife, qui a le droit de disposer des mérites satisfactoires de notre Seigneur Jésus-Christ, de la très sainte Vierge Marie et des saints en faveur des hdèles vivants, et par mode de suffrage en faveur des âmes du Purgatoire. » (§• édit., p. 141.)
Il se présente ici une question accessoire, mais d'une haute importance, celle de savoir si le pape peut disposer à volonté de ces mérites, ou si cette faculté a une mesuro, une règle.
Il serait bien singulier, pour le moins, que le pape eût en cela un pouvoir absolu : plus le pouvoir serait étendu, plus en tout cas il aurait besoin d'être fondé en droit, et d'une preuve qu'il l'est en réalité. Or, loin de la trouver dans les canons et les décrets des pontifes, nous y lisons tout le contraire. Ainsi le concile de Trente prescrit de n'accorder les indulgences t qu'avec modération, suivant la pratique ancienne et approuvée de l'Église , de peur que la discipline ecclésiastique n'en soit énervée et affaiblie. » Ce concile reconnaît qu'il y a en cela des usages vicieux ; qu'il est nécessaire de les réformer; qu'il en est même qu'on doit entièrement abolir, à savoir le gain à tirer des indulgences, gain qui est la source de beaucoup d'autres abus; enûn que la superstition et l'ignorance ont été le principe ou l'occasion d'une multitude de maux auxquels il importe de remédier.
Le quatrième concile général de Latran, de 1215, condamnait déjà les indulgences indiscrètes et superflues accordées trop facilement par certains évêques; il ne veut pas qu'elles s'étendent au delà d'un an pour la dédicace des églises, et que toutes les
autres dépassent quarante jours, le pape lui-môme ayant, dit le concile, l'habitude en pareil cas de rester dans cette mesure. Nous voilà passablement loin des 200,844 ans d'indulgences ci-dessus, et des 68 plénières qu'il est si facile d'obtenir chaque année. Ce n'est par conséquent point le cas sans doute de se vanter de les accorder nombreuses et vraiment extraordinaires.
Nous ùe serons pas indiscret au point de demander d'où vient aux papes le pouvoir de remettre des peines quelconques, dans la plus faible mesure possible, auxquelles des âmes auraient pu être condamnées après la mort, si intéressante que puisse être d'ailleurs la question. Nous la réservons pour une autre occasion, où il s'agira de l'examen de la constitution de l'Église ou de ses doctrines. Nous n'avons aujourd'hui qu'à raisonner au point de vue même du catholicisme, et à voir jusqu'à quel point ses agents. connaissent ou respectent leurs propres règles de conduite; dans quelle mesure, par conséquent, ils ne sèment pas l'erreur, la superstition et n'abusent pas de la crédulité publique, dans l'intérêt d'une clientèle inévitablement féconde en avantages matériels d'autant plus considérables qu'elle-même sera plus étendue.
Continuons. Le concile général de Lyon de 1243 déclare que les indulgences données par les évêques contrairement aux décisions du concile de Latran, dont il vient d'être question, sont nulles et de nul effet. De sorte qu'on peut dire, avec un théologien fort instruit, que « toutes les indulgences qui ne sont pas conformes à la disposition du quatrième concile général de Latran, bien loin d'être bonnes et légitimes, sont extrêmement suspectes de superstition. »
Les canonistes traitent d'indiscrètes et de superflues les indulgences qui ont entre autres torts celui d'être données sans cause juste, légitime, proportionnée, ou qui sont excessives, tant par le nombre que par l'étendue de la durée des peines qu'elles sont censées remettre. Or, je le demande, avons- nous ici la
justice, la proportion, la retenue, la modération voulue pour qu'il n'y ait pas excès? Et s'il est vrai que les indulgences sont tout à la fois indiscrètes et superflues quand elles rendent méprisable l'autorité de l'Église, quand elles en énervent la discipline, ne sera-t-on pas autorisé à penser que celles de nos modernes Dominicains sont entachées de ce double vice? C'est ce que la suite de cette étude prouvera surabondamment.
Nous pouvons en tout cas conclure dès maintenant que les papes n'ont pas le pouvoir de dispenser arbitrairement les indulgences, d'en étendre à volonté l'efficacité, tout en supposant qu'elles en aient quelqu'une.
Maintenant et pour en revenir à notre question principale, celle de savoir comment la remise des peines temporelles peut s'étendre à la vie future, nous avons à nous demander quel est le rapport des peines temporelles aux peines expiatoires de la vie future? Ce rapport exisle-t-il? Est-il connu? Qui Ta fixé? De quel droit? Sur tout cela, nulle réponse. El malgré celte parfaite ignorance avouée, on ose dire, décréter que certaines pratiques de nulle valeur morale en soi, comme « de tenir en main le cierge bénit du Rosaire quand on reçoit le Viatique, de le tenir allumé à une procession, » emportent l'indulgence plénière, c'est-à-dire la remise de toute la peine due aux péchés, quels qu'en puissent être le nombre et la gravité! N'est-ce pas là se moquer des indulgences, du sens commun et de la morale? Ah! R. P. Hyacinthe, si, au lieu de regarder la paille qui est dans l'œil des philosophes et de prêcher contre la morale indépendante des libre penseurs, il vous avait plu d'apercevoir la poutre qui est dans les yeux de vos confrères et de vous élever contre les abus domestiques de votre congrégation ou de celle de vos voisins, contre la corrup-
tien de la morale et de la religion tout à la fois, combien vous . auriez eu plus beau jeu ! La nécessité d'ailleurs était un peu plus pressante, parce que le mal est incomparablement plus étendu et plus grave : optimi pessimus abusus. Nous allons vous rendre la tâche encore plus facile, si par hasard il yous prenait un jour fantaisie de regarder à votre intérieur et d'en essayer la réforme (1).
Nous disons donc : qu'il n'y a nul rapport connu des peines temporelles aux peines de l'autre vie; que cependant on décide comme si ce rapport était connu, puisqu'on admet des indulgences plénières, puisqu'elles sont môme accordées pour des actes mécaniques d'une piété et d'une valeur moraleJnsignifiantes, ce qui les rend ridicules, abusives, illégitimes, de nulle valeur, superstitieuses enfin.
Inutile de dire que ce qui fait la vertu des indulgences, ce n'est point l'acte de dévotion auquel elles sont attachées, mais bien les mérites mômes de Jésus-Christ et des saints. Cette raison en effet n'en est pas une : 1° parce que les mérites de Jésus- Christ n'ont pas besoin des dévotionnettes pour être applicables à l'humanité, qu'ils sont destinés, par hypothèse, à racheter ; 2' parcd que ces mérites, dussent-ils être distribués par les hommes, par le pape, doivent l'être sagement, proportionnellement aux mérites mômes des actes auxquels l'application par les indulgences est attachée. Or il est tels de ces actes, pour ne pas dire tous, qui sont manifestement indignes d'une telle faveur.
Comment d'ailleurs prouverez-vous qu'il n'y a pas arbitraire, pure fantaisie, à rattacher le même effet, l'indulgence plénière, à des actes aussi différents en nature, en durée, en piété, en mérite, que tous ceux auxquels vous attribuez la même vertu ? Rien ne peut vous sauver ici d'un arbitraire qui
(1) Ceci était écrit avant la conversion de M. Loyson à son protestantisme personnel.
VOUS condamne. Il n*y a en cela nulle raison, nul raisonnement, nul discernement, nulle discrétion, nulle sagesse.
L'arbitraire ou la fantaisie n'est jamais plus manifeste que dans ce fait, que des indulgences plénières sont accordées à beaucoup d'actes ou de démarches moins pénibles ou moins méritoires en soi que d'autres actes qui n'emportent qu'une indulgence temporaire. En sorte que le moins vaut le plus, et que le plus vaut le moins. Tout à l'heure on prêchait par défaut de rapport, maintenant c'est par défaut de proportion. Que dis-je? défaut! C'est le renversement positif de toute proportion, c'est la disproportion marquée, déterminée, qui est érigée en proportion. C'est le renversement de la raison, l'absurde érigé en principe et appliqué à des choses estimées saintes et sacrées, divines en un mot. N'y aurait-il pas là, au point de vue religieux, quelque chose qui tiendrait de l'abus, de la profanation des choses saintes, du sacrilège enfin ?
£t si la bonne foi était ici une sauvegarde, l'ignorance des uns, la négligence des autres ne seraient-elles pas extrêmement répréhensibles? Que faites-vous donc, princes et pasteurs éminents de l'Église, qui tolérez de telles doctrines, de telles pratiques, qui les sanctionnez même personnellement ou par vos représentants? Importe-t-il donc au catholicisme que vous dormiez sur vos trônes épiscopaux et que vous veilliez dans nos assemblées politiques? La grande affaire serait-elle d'avoir en main la double puissance, sauf à ne pas exercer celle qui réclame particulièrement vos soins, ou à n'en faire usage qu'en^faveur de la superstition?
De grâce donc, veuillez dire aux Adèles qui écoutent docilement votre voix s'il est possible d'expier ses péchés sur la terre par la pénitence qu'impose l'Église ou le confesseur; ou s'il ne l'est pas, si la peine de la vie future doit être plus forte que celle qui était proportionnée à la faute en ce monde.
Dans le premier cas, c'est-.à-dire s'il est possible d'expier ses péchés en ce monde par la pénitence, comme vous l'enseignez,
et si, d'autre part, les indulgences sont avant tout la rémission de ces peines temporelles, comment se fait-il qu'elles paissent s'étendre à des milliers d'années de peines k endurer dans l'autre monde? Gela ne semble pas plus possible, pas plus nécessaire que de faire vivre un homme des milliers d'années encore après sa mort.
Dans le second cas, c'est-à-dire si la 5uftisance et l'efficacité de la pénitence sont incertaines, vous ne savez pas au juste ce que vous faites en infligeant des pénitences; comment dès lors pouvez-vous savoir avec tant de précision que l'indulgence est plénière, temporaire, de tant d'années, de jours, etc.? Vous devez être d'autant plus embarrassés en ce point que vous connaissez encore moins le rapport des peines à venir au péché, que le rapport des peines présentes. Et cependant vous . n'en décidez pas moins la remise entière ou partielle de ces peines cachées!
Quant à la question du rapport proportionnel des peines à venir aux pénitences de la vie présente, il me semble qu'il n'y a pas de raison pour qu'elles doivent être plus dures dans l'avenir que dans le présent : la culpabilité ne s'est pas aggravée par le passage d'un monde à l'autre. Et tout en supposant que la pénalité future soit plus intense, ce n'est certes pas une raison d'en étendre la durée ; plus au contraire l'intensité de la souffrance serait grande, plus la durée devrait en être abrégée. Et voilà cependant que la peine se trouve aggravée en intensité et en durée. Cette aggravation est-elle donc autre chose qu'une vaine et invraisemblable supposition ? En la supposant réelle, il reste toujours la question de la mesure ou du degré, question absolument insoluble. Ce qui fait qu'on ne peut déterminer le rapport des peines temporelles aux peines du Purgatoire 1
Et pourtant, puisque ces deux espèces de peines sont finies, un certain rapport doit exister entre elles. Mais ce rapport, Dieu seul le connaît. Gomment donc en décider d'une manière
précise? N'est-ce pas là une de ces témérités qui déconsidèrent et perdent justement ceux qui s'en rendeiit coupables ?
Il doit y avoir également une proportion entre les indulgences et les pratiques auxquelles on les rattache, autrement les conditions en seraient complètement arbitraires et pourraient varier, pour la môme indulgence, de zéro ou de rien aux conditions les plus onéreuses et les plus pénibles, comme un pèlerinage en Terre Sainte, par exemple. Et pourtant nous avons déjà vu que les conditions des indulgences plénières sont loin d'être toujours les mêmes. Quelle identité y a-t-il entre la récitation du rosaire entier, une communion dans l'église de la confrérie plutôt qu'ailleurs, l'assistance à une procession, la visite d'une chapelle, un quart d'heure d'oraison chaque jour, la pratique de l'oraison en général sans condition de durée, etc., etc.?
Enfin il doit y avoir un rapport entre les indulgences plénières et celles qui ne le sont pas, puisqu'il s'agit dans les deux cas d'une quantité finie. Mais comme on ignore absolument la durée pour ainsi dire légale ou de droit des peines de la vie future, il s'ensuit que l'on ne peut dire, sans tomber dans l'arbitraire le plus visible, que telle pratique aura ou devra avoir une vertu plénière; et telle autre une vertu partielle. Si la différence provient ici, non delà pratique, mais de la volonté pontificale d'y attacher telle vertu ou telle autre, et de cette volonté seule, il s'ensuit deux choses : la première que les indulgences ont plus d'efficacité que tous les sacrements réunis ; la seconde, que le pape, dont la volonté n'est ici contrariée par rien, puisque, par hypothèse, elle est toute-puissante, manque de charité en laissant une seule âme en Purgatoire. Ou sa puissance est limitée, ou sa volonté est répréhensible.Si sa puissance est limitée, comment l'est-elle, par quoi, jusqu'à quel point? Si on le sait, qu'on le dise; si on l'ignore, on retombe en plein par ce côté-là dans l'arbitraire. Ainsi : ou ignorance, ou arbitraire, ou mauvais vouloir; telle est la situa-
tion inévitable. Les conciles, en restant trop souvent dans le vague, n'ont apporté qu'un remède insuffisant au mal qu'ils avaient reconnu.
Cependant les conciles en ont dit assez pour qu'on puisse juger, sans crainte de se tromper, que les règles de sobriété qu'ils recommandent sont ici manifestement violées par la prodigalité des indulgences, ou par la futilité des conditions auxquelles on les attache. Nous ne reviendrons pas sur les dispositions déjà connues des conciles œcuméniques de Trente, de Lalran et de Lyon, qui sont décisives. Nous invoquerons cette fois une autre autorité, celle de la Congrégation des indulgences, qui a décidé qu' « une indulgence plénière accordée à ceux qui en certains jours visitent une église, ou font une autre œuvre pie, ne saurait être gagnée chaque jour qu'une fois seulement. »
Comment, si la Congrégation n'a pas décidé contradictoirement sur la même question, ce qui équivaudrait à aucune décision et ruinerait l'autorité même de la Congrégation, comment, dis-je, peut-on légitimement gagner, ainsi qu'il est dit néanmoins dans notre livret avec approbation de la sacrée Congrégation et de Pie IX, trois indulgences plénières le jour de Pâques, trois le jour de l'Ascension, trois le jour de la Pentecôte, trois le jour de la Purification, quatre le jour de l'Annonciation, trois le jour de la Visitation, trois le jour de la Nativité, trois le jour de la Présentation, trois le jour de l'Immaculée Conception, deux le jour de la réception dans la confrérie, six le jour de la mort? Cette accumulation de plénières en un seul jour est donc de nulle valeur, ou la décision de la Congrégation sans autorité. Echapperait-on à cette dernière conséquence, d'ailleurs tirée du fait de la contradiction, en alléguant la maxime : Posteriora derogant prioribus?
Ib8 LE a^THOLiasHE ET l'insthuction publique.
Triste ressource, surtout quand il s*agit d'une autorité estimée infaillible 1
Si Gerson, dont la piété et le savoir sont connus de tous et qui avait pris part au concile de Constance, condamnait les indulgences que pourraient donner les papes, si elles s'élevaient à des milliers de jours, à 100 ans, à 200 ans, à J,000 ou 2,000 ans; si Jésus-Christ, d'après ce docteur, peut seul user d'un semblable pouvoir, que ne dirait-il pas de ces plénières si libéralement accordées en un jour, de 60,000 ans et autant de quarantaines pour la récitation d'un tiers du rosaire, pourvu que l'on se confesse tous leshuitjoursou tousles quinze jours? Comprendrait-il que la conversion des peines éternelles en peines temporaires, et de celles-ci en peines possibles et suffisantes dès ce monde, pussent encore être d'une si longue durée dans la vie future, lui qui déclare qu' « il est constant qu'on ne doit point imposer aux hommes de si longues pénitences, tant à cause de la brièveté de la vie qu'à cause que personne n'est obligé à l'impossible » ?
Soto, Maldonat, Ëstius, et certains rituels, tels que celui d'Orléans, vont plus loin dans la même idée : ils disent positivement que celles de 100 ans seulement sont déjà monstrueuses; que personne n'a besoin d'une aussi longue satisfaction ; que ces indulgences excessives sont de l'invention des moines; qu'elles sont absurdes et ne doivent jamais être attribuées au Saint-Siège; qu'elles ont été inventées à plaisir ou extorquées avec impudence; que jamais les canons n'ont prescrit de si longues pénitences pour les péchés les plus énormes, et qu'ils n'ont pas pu les prescrire à cause de la brièveté de la vie humaine, bien que quelquefois la grandeur de la pénitence doive être augmentée eu égard à l'énormité ou à la multitude des péchés, surtout lorsqu'on ne peut les continuer longtemps.
Ce qui revient à dire que les indulgences sont la remise des pénitences canoniques, et qu'étendues aux peines de la vie
future, estimées plus intenses et plus continues que les p.eines de la vie présente, elles doivent permettre de supposer que les peines rémissibles de la vie à venir sont encore plus courtes que celles de la vie actuelle. Ce qui a fait dire à Soto que personne n'a besoin d'indulgences de 100 ans, pas même de la centième partie : Sed tamen nemo esse potest qui tanta satisfactionCy nec centesima, indigeat.
Notre Rose mystique fait accorder par Pie V une indulgence plénière, pour confession, communion et visite d'une église des Dominicains le 5 mai. Cette concession est-elle probable de la part d'un pape qui, suivant Meurier, docteur en théologie de la Faculté de Paris, t réforma les petites heures du peuple chrétien et condamna les soi-disant indulgences de 20,000 ans dé pardon à ceux qui diraient seulement une oraison, comme vraiment abusives, scandaleuses et non approuvées de l'Église ? » Encore fallait-il dire l'oraison.
Mais qu'aurait pensé Pie V de l'indulgence plénière qu'on peut obtenir tous les mois, suivant notre livret, si chaque jour on pratique un quart d'heure d'oraison?
Le rédacteur de ces Richesses du Rosaire ajoute : « Une seconde indulgence plénière (par mois?) accordée à tous les fidèles en général (affiliés ou non?) qui pratiquent l'oraison » (quelleoraison? de quelle longueur? combien de fois par mois?). Ce n'est pas le seul cas où notre P. Marie- Augustin ne s'est pas donné la peine de penser et d'écrire avec une précision suffisante pour épargner le doute et l'incertitude à ses lecteurs.
Mais un passage du même chapitre des Richesses, qui ne souffre pas de doute, c'est, par exemple, qu'une indulgence « de 100 jours est accordée pour chaque jour qu'on fera un quart d'heure d'oraison; une de 7 ans pour chaque demiheure; une de 7 jours pour chaque fois qu'on prononce les saints noms de Jésus et de Marie; » puis viennent deux etc., etc., qui obscurcissent ce qui était fort clair jusque là.
170 LE CATUOUCISMË ET l'iN5>TRUCT10N PUBLIQUE.
Faisons donc abstraction des f/c, etc., et voyons ce qai ressort de cette décision.
a). li n'y a pas proportion entre Toraison d'un quart d'heure et celle d'une demi-heure, puisqu'il y a iOO jours pour l'une et 7 ans pour l'autre. D'où il faut conclure, ou que tout ceci est de l'arbitraire, ou que dans ces sortes de choses 1:2:: 100 : 2,555; ou bien enfin que la peine ou le mérite d'oii second quart d'heure d'oraison ajouté au premier est d'une valeur progressivement croissante, et dans un rapport qui peut être exprimé par la différence de 200 à 2,555, soit 2,355.
6) Il y a soit de l'arbitraire encore, soit le même rapport entre l'oraison d'un quart d'heure et le temps nécessaire pour prononcer les < saints noms, etc., » qu entre 100 jours et 7 jours. Il serait facile de s'assurer si le calcul est juste, eu comptant combien de fois on peut prononcer ces saints noms dans un quart d'heure et en s' assurant si, en multipliant ce nombre par 7, on obtient un produit égal à 100. Les amis de la précision peuvent faire cette opération. Mais ils doivent être avertis que s'ils ne tombent pas sur le nombre 100 juste, c'est peut-être qu'ils auront prononcé les saints noms ou trop lentement ou trop rapidement, ou bien enfin que l'oraison a plus ou a moins de vertu que les saints noms et les etc., etc.
c) Une dernière réflexion sur ce passage est celle de savoir si ces indulgences faciles ne tombent pas sous le coup, de la condamnation des conciles, des décisions de la Congrégation, des docteurs cités, de l'inquisiteur Pie V lui-môme. Je laisse cette question k décider au lecteur.
S'il éprouve en cela quelque embarras, j'ose espérer qu'il n'en trouvera pas à se prononcer sur le cas suivant. Est-elle ou non abusive, l'indulgence de 100 ans et autant de quarantaines, augmentée, dit-on, de 100 autres années et 100 autres quarantaines par Alexandre VI (qui.s'était permis bien d'autres choses), accordée à ceux qui portent dévotement sur eux le « rosaire » ? Voilà, il faut en convenir, une charge qui ne pèse
guère, et la contenance commandée n'en est pas non pins très pénible. 200 ans et 80 jours pour porter dévotement le rosaire !
Ce n'est pas tout, ce n'est presque rien. Car cette indulgence est du nombre de celles* qu'on peut gagner chaque jour », ainsi que la précédente. Calculons :
!• 200 ans et 80 jours, multipliés par 365, font 73,000 ans + 29,200 jours.
2° 7 ans pour chaque demi-heure d'oraison, multipliés par 365 jours, font 2,553 ans.
En résumé 73,000 ans.
8 ans ou 29,200 jours.
Total. . . 75,563 ans d'indulgences par an pour porter dévotement le rosaire , et pour prononcer une fois par jour les saints noms, etc.!
Ce n'est pas encore tout. Car il est dit : « chaque fois qu'on prononce les saints noms, etc., 7 jours. »
Or on peut, sans se fatiguer, les prononcer chaque jour, sur les quinze dizaines du rosaire, par exemple, pour savoir avec plus de précision les bénéfices qu'on fait, au moins trois fois par jour; ce qui fait, non compris les Ghria Patri et les antres accessoires, 150 X 3 » 450 X 7 = 3,250 jours.
Cela vaut bien, et môme un peu plus, les 100 jours pour chaque quart d'heure d'oraison, et môme les 7 ans pour chaque demi-heure, car il ne faut pas une demi-heure, je pense, pour prononcer 450 fois « les saints noms ». Or cela rapporte 8 ans 330 jours. Multipliez encore ce chiffre par 365, et vous aurez un total de 3,250.
Ajoutons donc ce dernier chiffre à celui de 75,563 que nous avions déjà, et nous obtiendrons celui de 78,813. Supposons maintenant que ces dévotionneltes soient prat^
qaées pendant vingt ans, on aara : 1,576,260 ans d'indulgences, sans compter les plénières, dont la valeur de chacune peut excéder ce chiflre énorme de un million cinq cent soixante-seize mille deux cent soixante ans! Y a-t-on bien pensé?
Quelle magnifique affaire 1 £n vérité, si les Dominicains ne sauvent pas tout le monde, ce n'est pas leur faute; la fortune de l'autre vie est assurée avec eux, tant les placements sont faciles et avantageux dans leur entreprise 1
Il y en a pour tous les goûts, pour toutes les positions, et c'est bien juste; personne ne doit être exclu de ces faveurs spirituelles; tout le monde doit pouvoir les obtenir avec la même facilité. Aussi n'avons-nous pas fait connaître la vingtième partie, peut-être la cinquantième, la centième partie des moyens d'obtenir, avec les Pères dominicains, des indulgences nombreuses à prix réduit, en un mot des indulgences qui ne coûtent presque rien. Car outre celles qui sont spécifiées, « il y en à une multitude d'autres, » on a soin d'en prévenir, qu'on n'indique pas. Nous l'avons déjà dit.
Mais celles qui sont spécifiées, plénières ou autres, sont si nombreuses et si diversifiées, si attentivement distribuées dans le cours de la semaine, du mois, de l'année, qu'on a véritablement toutes les facilités désirables, ou peu s'en faut, pour échapper à coup sûr à l'Enfer d'abord, au moyen de la confession, puis au Purgatoire même.
De plus, les moyens sont si variés qu'il est presque impossible qu'il n'y en ait pas du goût de tout le monde. Ainsi s'agit-il, par exemple, de gagner des plénières, vous avez à choisir entre la récitation du rosaire entier et un quart d'heure d'oraison, par exemple. Vous contenterez-vous de 60,000 ans d'indulgences et d'autant de quarantaines , il voas suffira de réciter le tiers du rosaire, mais en vous confessant tous les huit ou tou^s les quinze jours. Sans cette circonstance de la confession, on saurait au juste ce que vaut uneplénière; on le saurait encore si l'on savait précisément ce que la con-
fession de la semaine ou de la quinzaine ajoute à la valeur du tiers du rosaire. La plénière en tout cas, s'obtenant par un rosaire entier, vaut trois fois le tiers du rosaire, ou 60,000 ans et autant de quarantaines, moins ce que peut valoir la confession chaque semaine ou chaque quinzaine, valeur -«â?, que nous ne pourrions dégager qu'autant que nous saurions les indulgences qui peuvent s'obtenir par la confession réitérée tous les huit ou tous les quinze jours. Mais comme nous ne le savons pas, nous pouvons dire seulement, — dans la supposition où le calcul aurait quelque chose à voir ici, ce qui n'est pas bien sûr, malgré les prescriptions canoniques, — nous pouvons dire seulement qu'une plénière ne devrait pas valoir trois fois 60,000 et autant de quarantaines, c'est-à-dire 599,178 ans. D'oii nous pourrions inférer que la plus longue peine du Purgatoire n'atteint pas 600,000 ans. Et comme il n'y aura plus de Purgatoire quand tout ici-bas sera fini, on peut en conclure encore ou que la remise de la peine aura lieu immédiatement pour les âmes qui devraient alors commencer à la subir, ou que l'intensité de cette peine, dans l'hypothèse de la plus longue durée, devra être 699,178 fois plus grande; mais ce serait l'affaire d'un moment. Reste encore à savoir s'il ne faudrait pas un mïracle pour qu'une sensibilité humaine finie pût supporter une douleur aussi intense ; car, chose remarquable, dans ce bas monde notre sensibilité n'a qu'un degré déterminé de capacité pour la douleur comme pour le plaisir; passé ce degré, il y a défaillance.
Je reviens donc, après cette excursion arithmétique, au choix des pratiques pour obtenir soit les mêmes avantages, soit des avantages différents. Ainsi, en supposant qu'il me convienne moins de gagner trois plénières d'un seul coup aux fêtes de Pâques, de l'Ascension, de la Pentecôte qu'aux fêtes des saints dominicains (canonisés), sauf à n'en obtenir qu'une pour chaque fête, j'aurai une quinzaine de plénières au moins si je fête convenablement, en janvier, saint Raymond de
174 LE CATHOUaSMK ET L'INSTRUCTION PUBLIQUE.
Pennafort; si en février sainte Catherine de Ricci ; si en mars saint Thomas; si en avril saint Vincent Feirier, sainte Agnès (da mont Politien), saint Pierre (martyr dominicain), sainte Catherine de Sienne; si en mai saint Pie Y, saint Antoine; si en août saint Hyacinthe, sainte Rose de Lima; si en septembre saint Dominique (son image miracoleuse) ; si en octobre saint Louis Bertrand, et si je me confesse à un Père de Tordre; sien novembre tous les saints dominicains en masse, etc. Il est à remarquer, à propos de ce précieux calendrier : i* Qu'on ne donne pas le chiffre exact (c un grand nombre, > dit-on couramment) c pour la visite de Tautel du Rosaire, > le 15 août;
^ Qu'on accorde, le premier dimanche d'octobre, c fête da Très-Saint-Rosaire : »
a) D'abord tontes les indulgences du premier dimanche de chaque mois (c'est-à-dire une plénière pour la communion dans l'église de la confrérie, une autre pour la visite de l'autel de la confrérie, une troisième pour l'assistance à la procession qui a lieu dans l'église de la confrérie, deux autres si on visite en outre la chapelle du Rosaire, etc.);
b) Ensuite une plénière a gbâque visite à l'âutel du Saint- RosÂiRE (et ceci simplement et doublement souligné, comme nous le reproduisons);
c) 17»^ autre si Ton se confesse à un Père de l'ordre.
En tout sept plénières au moins du même jour! Je dis au moins, parce qu'il peut y en avoir un bien plus grand nombre, attendu qu'on peut faire plus d'une visite, autant de visites qu'on veut à l'autel du Rosaire; c'est là-dessus qu'on veut appeler l'attention et par les majuscules et par la note qui s'y rapporte, note dans laquelle on prévient que c ces visites commencent la veille, aux premières vêpres, et se terminent le jour de la fête au coucher du soleil. Cinq Pater et cinq Are suffisent à chaque visite. »
Or calculez. Mais rappelez-vous aussi les décisions des
conciles, des papes, de la Congrégation du Rosaiiie et des théologiens, et tirez-vous de là si vous pouvez. Tirez-vous-en surtout lorsque vous saurez qu'à Rome, où les papes et la Congrégation se sont déclarés contre les abus des indulgences^ de celles surtout qui passent- pour être attachées à la visite des églises, des autels, aux stations en général, ces pratiques sont plus usitées que partout ailleurs.
Ainsi, suivant Rodriguez, qui ne parle lui-même que d'après d'autres autorités^ il y a tous les jours dans les églises des stations de Rome, 4,000 ans et 150 quarantaines d'indulgences à gagner. S'il fallait en croire une ancienne inscription, il y a dans tous les temps de l'année indulgence plénière pour ceux qui visitent l'église de Saint- Jean-de-Latran, etc., etc.
Cependant la Congrégation des indulgences et des reliques nous dit, dans son fameux décret du 7 mars 1678, que les indulgences des stations de Rome ne peuvent servir que pour les jours expressément marqués par le missel romain. Baronius loue Clément VIH d'avoir réduit ces sortes de concessions démesurées, qui ne sont propres, dit-il, qu'à rendre les fidèles plîis relâchés. Il blâme donc par là môme les papes qui n'ont pas eu cette sage retenue, tels qu'un Sylvestre et un Grégoire, qui, d'après Kemnice, auraient donné tant d'indulgences à l'église de Saint-Jean-de-Latran, que Dieu seul peut les compter : quod nemo potest enumerare nisi solus Detts. Je le crois bien, puisque le pape qui dédia celte égKse pour la seconde fois, donna, dit-on, autant de jours d'indulgences qu'il tombe de gouttes d'eau quand il pleut trois jours et trois nuits de suite : quot guttœ cadunt si per très dies et noctes pluat. On ne dit pas avec quelle force ni le volume des gouttes, ni l'étendue de la pluie en superficie, sans doute parce que tout cela ne fait rien à l'affaire.
Suivant Kemnice encore, érudit curieux, un pape Alexandre a donné « 1,000 ans d'indulgences à ceux qui monteraient dévotement chacun des degrés de l'église de Saint-Pierre
Et comme il y en a, dit-on, 28, c'est par conséquent 28,000 ans d'indulgences pour ce pieux exercice. Et comme on peut le renouveler un bon nombre de fois par jour, et même en une heure, jugez du nombre! Aussi croyons-nous, pour l'honneur des papes, qu'ils sont innocents de ces belles inventions, que la superstition s'est glissée à côté d'eux, en leur nom, mais à leur insu, et qu'elle s'y maintient de môme. Il est fâcheux toutefois qu'elle y vive, qu'elle y prospère librement; s'il s'agissait d'un abus d'un autre genre, par exemple de politique ou de presse, il est probable que la police papale serait plus clairvoyante et plus sévère.
Ces abus, ces indulgences furtives ont été plus d'une fois constatés; les congrégations, les chapitres, les curés, intéressés aux indulgences, n'ont pas craint de recourir en cela, comme en d'autres choses, à des fraudes qui, colorées du beau titre de pieuses, ont peut-être passé aux yeux de leurs auteurs pour méritoires. C'est ainsi qu'à une certaine époque les églises cathédrales de Normandie ont maintenu des indulgences abolies; que des réguliers du diocèse de Reims ne se faisaient aucun scrupule de publier des indulgences fausses ou abolies; que certaines indulgences appelées de V Araignée furent, dit-on, établies et confirmées par des papes en mémoire de ce fait : une énorme araignée était tombée dans le calice après la consécration; le prêtre but l'araignée avec tout le reste, malgré le dégoût qu'il éprouvait. L'araignée sortit aussitôt et pleine de vie par la cuisse du religieux célébrant. Ce récit est d'autant plus suspect de fausseté, que Paul V n'en dit pas un mot dans le bref qui institue la confrérie du Saint-Sacrement du Mans, en mémoire duquel fait cependant la confrérie aurait été instituée.
Dans le mémorable décret de 1678, nous voyons condamnées ou révoquées plusieurs indulgences qui passent encore
pour valables ; telles sont celles qui seraient attachées à là salutation angélique, celles qui se rattachent aux révélations de sainte Brigitte, les plénières accordées à ceux qui visitent à certains jours une église, ou font une autre œuvre pieuse, si elles sont en nombre multiple. Sont « déclarées de nulle force et de nulle valeur toutes les indulgences accordées aux couronnes, grains, croix et images bénites avant le décret de Clément VIIK(9 janvier 1598). » Or on a vu ci-dessus combien ce pontife était peu favorable aux indulgences excessives. Ce décret veut en outre que les sommaires des indulgences, celles da Rosaire entre autres, soient révisés. De plus, il n'entend point que les indulgences dont il ne parle pas pour les supprimer ou réduire, ou les condamner comme fausses, puissent passer pour vraies, pour légitimes, ni pour tacitement approuvées.
D'après cela, on se demande ce cjue peuvent valoir les indulgences combinées du chapelet de Sainte-Brigitte et du rosaire, indulgences qui, d'après la Rose mystique, peuvent cependant se gagner chaque jour, et qui sont telles que si on récite un tiers du rosaire et le chapelet de Sainte-Brigitte, « on gagne, sur chaque Pater et sur chaque Au^ de ce chapelet, cent jours. » Et comme le chapelet de Sainte-Brigitte se compose, ainsi que le chapelet ordinaire, de cinq dizaines et de cinq Pater, c'est 105 fois 100 jours d'indulgences ou 10,500 jours.
Supposons toutefois que ce ne soient pas les indulgences attachées au chapelet de Sainte-Brigitte qui aient été condamnées, mais celles qu'on attribue d'ordinaire aux oraisons qui portent le nom de cette sainte visionnaire : n'y aura-t-il pas encore là un de ces excès justement blâmés par les autorités religieuses elles-mêmes?
D'ailleurs l'institution du Rosaire, surtout avec les indulgences excessives qui lui sont attribuées, avec les dévotions sans fin dont il est l'occasion, nous semble rentrer dans le culte essentiellement abusif, considéré d'une manière générale,
dont la Vierge a été l'objet, surtout de la part des Dominicains. Nous en savons déjà quelque chose. Mais il n'est pas inutile d'en apprendre davantage, à une époque ou ce culte tend à prendre plus de développement, et où Ton se promet de lui faire pour ainsi dire absorber tout autre culte, puisqu'il y aura un c règne de Marie >.
Or il est bon qu'on sache ou qu'on se rappelle que certaines prières, certaines manières d'honorer la Vierge ont une tendance à la diviniser, à lui reconnaître des attributs qui ne conviennent qu'à Dieu seul, et par conséquent portent à l'idolâtrie. Telles sont les expressions : le salut des vivants et des morts; — le temple de toute la Trinité; — la voie des égarés; — le salut et l'espoir de ceux qui ont confiance en elle; —la source de vie, de grâce et de salut, etc., etc., quoique cela puisse s'entendre. Mais les dévots outrés n'aiment pas à faire ces distinctions. Il faut donc dire avec le P. Petau qu'il y a là c une espèce d'idolâtrie secrète, qui ne saurait s'accorder avec la retenue de la théologie. » Et quand on songe au penchant du cœur humain pour re genre de faiblesse, à la force presque irrésistible de l'imagination des esprits peu ou mal cultivés, on ne peut guère douter que les institutions qui, telles que le Rosaire, avec tout l'accocfipagnement qu'on sait^ sont un danger prochain d'idolâtrie, ne soient par là môme une invention malheureuse et condamnable. C'est le cas de tout ce dont l'abus est presque inévitable pour la plupart des esprits. Or il faut convenir que les ordres religieux, l'Église entière, et cela jusqu'à nos jours, ont fait tout ce qu'il fallait poar aggraver le danger, pour étendre la superstition, pour rabaisser la religion.
On peut voir dans VArUidotarius animœt du P. Salicet, quantité d'oraisons avec indulgences, qui portent ce caractère excessif au plus haut degré. C'est sur le plan de l'une de ces oraisons qu'un capucin fit imprimer, en 1668, une « dévole salutation à tous les membres sacrés de la glorieuse Vierge
Marie : aux cheveux, aux oreilles, au ventre, qu'il appelle l'officine des prodiges de Dieu, le lit nuplial des deux natures, etc., etc. » N'est-ce pas le cas de dire, avec le P. Valois, que « la religion, la pudeur et le bon sens sont également blessés par de telles extravagances » ? Il nous reste encore de ce matérialisme mystique les dévotions aux sacrés Cœurs, dévotions qui ont leurs offices et qui sont en pleine faveur.
Si notre opinion sur la valeur, la légitimité et l'authenticité des indulgences promises dans la Rose mystique est suffisamment établie, il est facile de voir ce que peuvent valoir, d'après les décisions les plus raisonnables de l'autorité ecclésias-. tique, d'après la raison elle-même, les indulgences dont il s'agit pour ceux qui se flattent de les obtenir. Il faut examiner
maintenant ce qu'elles peuvent valoir pour les morts. Nous avons vu « qu'elles sont toutes applicables aux âmes du Purgatoire », d'après le livret du P. Marie-Augustin, et qu'une < indulgence plénière appliquée à une âme du Purgatoire la délivre entièrement ».
Voilà ce que nous enseignent les Dominicains d'aujourd'hui; voilà l'espoir dont ils nous flattent.
Et pour être plus sûrs que nous pouvons tirer à volonté les âmes du Purgatoire, ils mettront plus de facilité à Tapplication des indulgences aux défunts qu'aux vivants eux-mêmes. Ainsi, pour qu'une indulgence profite à ces derniers, il faut qu'ils soient en état de grâce. Pour qu'elle profite aux morts, cette condition n'est pas nécessaire. C'est du moins l'avis de t plusieurs théologiens graves », vous savez, de ces docteurs graves, plus graves, moins graves, que Pascal a si bien traités dans ses Provinciales.
Voilà donc nos Dominicains devenus jésuites, pour le plus grand avantage de la confrérie I
480 LE CATHOUGISME ET l'iNSTRUCTION PUBLIQUE,
Cette casuistique des docteurs graves ne nous promet, en ce point surtout, que du probabilisme. Il serait bon cependant d'avoir de la certitude; cherchons donc à l'obtenir.
Un mot d'abord des autels privilégiés, puisqu'il en sera question plus tard. Un autel privilégié ressemble beaucoup à un chapelet indulgencié; la messe qui s'y dit a incomparablement plus de valeur que celle qui se célèbre à un autel ordinaire.
Gomme cette valeur ordinaire est cependant celle même de la rédi^mption par la mort du Christ, comme elle est par conséquent infinie, il semble qu'on n'y puisse rien ajouter et que des indulgences, môme plénières, soient ici essentiellement inconséquentes et abusives.
A ce compte, plusieurs messes à l'intention d'un défunt sont aussi injustifiables; une seule suffirait. Elle vaudrait assurément une indulgence plénière au moins; c'est-à-dire qu'appliquée à une âme du Purgatoire, elle l'en tirerait infailliblement.
Ce n'est pourtant pas ainsi qu'on raisonne : on encourage le don de beaucoup de. messes, de cent, de mille, de messes à perpétuité même, par des fondations d'un revenu annuel constant. Si l'on ne conçoit pas la nécessité du nombre indéfini des messes pour le but qu*on se propose, on en conçoit du moins l'utilité au point de vue de ceux qui les disent et qui en vivent.
Eh bien ! un autel privilégié sera un autel recherché; les messes y vaudront mieux qu'ailleurs; on les y fera dire en grand nombre; on les paiera sans doute davantage, et quelqu'un y gagnera toujours.
Ces autels privilégiés sont donc une invention au moins utile, si obscure et incertaine qu'en soit l'origine. — J'ajoute qu'ils sont pour les prêtres surchargés de messes, et qui n'ont pas de confrère ou de capucin à qui les repasser, ou qui ne se soucient pas de ce transbordement, un moyen de s'acquitter
par équivalents et de ne pas mourir insolvables. Supposons, comme c'est arrivé, dit-on, qu'un curé âgé de soixante-quinze ans se trouve avec 8,000 messes au moins sur les bras; supposons que le prix de ces 8,000 messes ait été versé par deux cents personnes, à l'intention d'un défunt pour chacune d'elles et à raison de 400 messes en moyenne pour chaque défunt. Il suffira en ce cas de 200 messes dites à l'autel privilégié, si le privilège est tel qu'il emporte l'indulgence plénière, pour libérer le curé en question. Cependant mieux vaut cela pour les croyants que point de messes du tout (à moins que la messe elle-même n'ait qu'une valeur fictive), ou, pour celui qui doit les dire, que de mourir tout à fait insolvable.
Le^ moines, mendiants ou autres, ont eu beaucoup d'autels privilégiés; ils ne se contentaient pas de le dire, de le prêcher, de l'affioher dans leurs églises et leurs chapelles; ils faisaient quelquefois poser des écriteaux portant : Ici se délivre une âme du Purgatoire à chaque messe.
Avec de pareilles enseignes, et un public qui ne peut manquer d'y croire, on s'étonne peu qu'un candidat à la licence en théologie, à qui l'on demandait ce qu'il pensait des autels privilégiés, ait répondu qu'il n'en savait qu'une chose, le profit qui en revenait à son couvent : Hoc unum scia quod ex illis multi sunt nobis proventus.
Le Teilier, archevêque de Reims, dans un mandement du 31 octobre 1694, sur les autels privilégiés, signala un grand nombre d'abus à cet égard; ainsi des privilèges qui n'avaient été accordés que pour sept ans, étaient sciemment, indûment et frauduleusement perpétués par les supérieurs de plusieurs maisons régulières; des privilèges qui n'avaient jamais été accordés étaient mensongèrement affichés par d'autres. « Ces réguliers trompent par cette conduite les fidèles, qui croient trouver dans l'indulgence qui ne subsiste plus, ou qui n'a jamais existé, un secours assuré pour les âmes des morts. »
En matière commerciale ou civile, une semblable conduite
porte le nom d'escroquerie. Quel en est le nom en matière ecclésiastique?
L'illustre prélat, faisant une excursion sur le domaine plus général des indulgences, reconnaît que « des abus scandaleux s'étaient introduits en ces sortes de choses et que des moines, tournant par un esprit mercenaire à leurs besoins temporels un pouvoir que Jésus-Christ n'a accordé à son Église que pour la sanctification des âmes, avaient mis les dons de Dieu en commerce et promettaient pour de l'argent ce qu'on ne peut obtenir que par la sainteté d'une vie mortifiée et par uq cœur véritablement contrit et humilié. >
Il condamne de la manière la plus formelle, comme inadmissible en théologie, l'assurance donnée encore aujourd'hui par nos Dominicains , qu'on peut délivrer à coup sûr, par telle pratique ou par telle autre, une âme du Purgatoire : c 11 n'est pas permis de dire qu'en récitant certaines prières^ ou en faisant certaines bonnes œuvres, ou en disant la messe à un certain autel, quoique privilégié, on délivrera une âme du Purgatoire... Ces âmes sont entre les mains de la justice de Dieu, qui les fait participer au sacrifice de son Fils... à proportion du degré de charité qui régnait en elles au moment où elles ont été séparées de leurs corps. >
Voilà une doctrine qui, positis ponendis, semble en effet un peu plus raisonnable que celle de nos livrets de la Rose mystique.
Il faut cependant que le cardinal archevêque de Lyon ait été d'un autre avis, ou qu'il ait ignoré ce qui se passe dans son diocèse, ou qu'il se soit fait complice de ses Dominicains.
Au moins si sa tolérance k cet égard allait jusqu'à permettre que l'un de ces Frères Prêcheurs fût lui-même privilégié, au point que ses messes eussent toutes ce caractère, quel que fût l'autel où il les dirait, mais à la condition qu'il neles fe-
'* pas payer ! Telle était la vertu que s'était attribuée un Père
jésuite. Gomme il en fut repris par son évoque, il répondit : c Monseigneur, je suis prédicateur de la congrégation des artisans. Ces bonnes gens, lorsque quelqu'un de leurs parents est mort, vont chercher de tous côtés des autels privilégiés, pour y faire dire des messes. Afin de leur épargner celte peine, je les avertis de venir me trouver, les assurant que j'ai la faculté qu'à quelque autel que je dise la messe, l'autel est privilégié. Ils y viennent; je leur dis des messes sans aucune rétribution (car ils sont pauvres pour la plupart), et ils s'en retournent contents. » A la bonne heure ! cette fraude pieuse ne me déplaît pas trop, puisqu'elle est comme un moyen d'en éviter une autre un peu moins honnête, et je pardonnerais presque à Monseigneur de Lyon la licence de ses Dominicains, à la condition qu'il y apportât ce remède. Mais mieux vaudrait encore pas de mal et pas de remède.
Il serait difficile en effet de le trouver complètement excusable, et surtout d'excuser les délégués qui visent pour lui la Rose mystique effeuillée, en présence des décisions des conciles généraux que nous avons déjà cités. Des conciles provinciaux, des théologiens d'un grand poids ont parlé^ dans le môme sens. Le concile provincial de Cambrai (1565) vent que l'on condamne absolument < la superstition de ceux qui assurent qu'en faisant certaines prières, en disant certaines messes d'une certaine façon, on délivrera infailliblement certaines âmes du Purgatoire. > Le concile provincial de Malines (1570) prémunit les fidèles contre « les livrets triviaux qui promettent avec certitude qu'on délivrera les âmes du Purgatoire par certaines prières, certaines messes dites en certain nombre: » Le synode de 1609 de Malines encore n'hésite pas à flétrir de < superstition abominable > (abominanda est eorum vanitas et superstitio, qui', etc.) cette cfoctrine. Même langage dans les statuts synodaux de Namur (1629).
Maldonat, le P. Véron et bien d'autres sont dans les mêmes sentiments.
Si la docirine qu'ils condamnent pouvait être vraie, comment, dit un autre théologien, pourrait-on être excusable de laisser une seule âme en P urgatoire ? Mais aussi que deviendrait alors cet établissement pénitentiaire ? Dieu serait-il juste d'y retenir quelques pauvres âmes qui auraient été oubliées, ou auxquelles personne^ par hasard (très grand hasard, ma foi), ne se serait intéressé, même indirectement ou en général ?
Si l'Église n'a jamais eu la pensée d'entreprendre rien de semblable, c'est qu'elle a reconnu par là même la fausseté des promesses dont nous parlons. Elle les a flétries comme trompeuses, comme mensongères, par ses décisions les plus solennelles. Le concile général de Vienne (1311) condamne t comme menteurs , avec défense d'en user de la sorte à l'avenir et injonction aux évêques de les punir selon leur mérite, nonobstant les privilèges qu'ils peuvent alléguer en leur faveur, » ces propagateurs de crédulité, de superstitions et d'erreurs. En abusant les simples, ce qui n'est que passablement honnête, ils corrompent le dogme, le culte, la morale et les mœurs, déshonorent et avilissent l'Église. Ces divers reproches ne leur ont pas été épargnés, nous l'avons vu. Les passions ont leur logique, et si l'on parvient, ce qui n'est que trop facile, à faire croire au peuple qu'au moyen de certaines pratiques insignifiantes, vaines, ridicules parfois, on peut infailliblement obtenir du Ciel une sorte d'impunité, on ne réussira qu'à fausser les consciences, à rassurer le crime même, à rendre l'hypocrisie, la fausse dévotion complice des plus mauvais sentiments. Gela vaut qu'on y pense.
Les doctrines et les livres que je dénonce, toute une littérature abrutissante qui y ressemble, et qui cependant circule largement dans les rangs du peuple, tout cela mérite-t-îl donc l'approbation des honnêtes gens? Ce genre de productions littéraires ne serait-il pas avantageusement remplacé par des compositions moins mystiques et plus raisonnables? Il faudrait en inspirer le goût au peuple, en lui donnant une instruc-
tion religieuse plus élevée et plus forte, une instruction morale plus sérieuse et plus rationnelle tout à la fois. En attendant, nous ne pouvons qu'applaudir aux décisions des autorités religieuse.s qui, dans des temps déjà loin de nous, ont vu dans les abus que nous signalons une partie du mal qu'ils recèlent, celui d'une occasion très prochaine, presque inévitable, de fausser les consciences. Cornélius a Lapide, théologien fameux, va même jusqu'à dire que ces abus^ ■— surtout en ce qui regarde le culte de la Vierge, poussé à cet excès de penser qu'avec cette dévotion il est impossible d'être damné, — sont une suggestion adroite du démon pour perdre plus sûrement ceux qui s'y livrent. On peut dire en tout cas, avec Clément VIII, « qu'ils ne tendent qu'à rendre les fldèles plus rea lâchés, s
Nous aurions été beaucoup plus long, quoique ce soit déjà trop sans doute, si nous avions dû signaler tous les anciens abus dont le livret dénoncé ne fait qu'exhumer une partie.
Il nous reste cependant un point à examiner encore, celui des différences assez graves que nous trouvons entre la troisième et la cinquième édition. Nous avons dit déjà que nous ne connaissons ni la première ni la quatrième, et que la troisième n'est que la reproduction de la deuxième.
La cinquième édition porte une approbation du général des Dominicains, magister ordims, que les précédentes, à nous connues (les seules dont nous entendions parler), ne contenaient pas : celles-ci n'étaient revêtues que de l'approbation de deux ou trois Frères Prêcheurs de Lyon et de celle d'un vicaire général de ce diocèse.
On rétablit dans la cinquième une préface de l'auteur qui avait paru dans la première; mais on supprime Vavis impor-
tant qui Tavait remplacée dans la deuxième et la troisième.
Affaire de goût.
On ne met plus dans la cinquième Yère de la grandeur, le
règne de Marie en italiques. Pourquoi ?
On donne dans la cinquième quelques explications sur les indulgences en général, où l'on a l'heureuse idée de reproduire l'assertion si hautement et si souvent condamnée, que rindulgence plénière, entièrement gagnée (restriction -heureuse!), fait aller droit au Ciel si Ton meurt tout de suite, ou si elle est appliquée totU entière (c'est moi qui cette fois souligne) à une âme du Purgatoire. Mais on a grand soin de se taire sur la condition de cette plénitude. Pourquoi alors promettre tant d'indulgences plénières? Est-ce pour faire passer ce jeu, quelque peu oblique, qu'est intervenue l'approbation du général de l'ordre ?
Dans le catalogue des indulgences, grands changemenU dans la distribution des matières ; indication sommaire des pièces soi-disant justiflcatives, mais qui sont peu probantes, puisqu'elles ne sont pas originales et qu'on peut les trouver toutes dans des recueils d'une critique suspecte, tel que le livre du P. Reginal Cavane, intitulé : Les Merveilles du Rosaire.
Il paraîtrait cependant que de la troisième à la cinquième édition, il y a eu révision du catalogue des indulgences par la Congrégation compétente ; on l'affirme dans une note (p. 146), [où l'on dit de plus qu'on va demander à la même Congrégation « plusieurs éclaircissements qui semblent nécessaires et qu'on les fera connaître au public ». Pourquoi, s'ils sont nécessaires, ne pas les avoir donnés plus tôt ou ne pas les avoir attendus? Est- il bien sûr que l'approbation dont on parle soit récente? Car la Congrégation date de loin, et si le nom et la chose sont restés, les hommes, et avec eux l'esprit peut-être, ont pu changer.
Quoi qu'il on soit, l'indulgence de 60,000 ans et d'autant de
quarantaines qu'on peut gagner tous les jours, et qui figurait en seconde ligne en tête du tableau, a été reléguée presque à la fin de cette troisième partie, et par forme de note, sans qu'il soit question cette fois de la possibilité de la gagner tous les jours. Elle y fait môme la figure d'un accusé qui cherche à se justifier en produisant des témoins d'une origine qui demanderait elle-même un sévère contrôle.
• Il est à remarquer encore que celte indulgence exorbitante est en dehors de l'approbation du supérieur général, du cardinal Asquin et du cardinal de Bonald. Circonstance significative.
Autre chose : on n'accorde plus, avec approbation du moins, que 50 malheureuses années au lieu de 60,000 ans et autant de quarantaines. H est vrai qu'on n'exige plus la confession tous les huit ou quinze jours; mais on veut, ce qui n'est guère moins assujettissant^ que le tiers du rosaire soit récité dans l'église de la confrérie, dans la chapelle du Rosaire « ou dans une partie de l'église d'où l'on puisse aperce* voir Vautel de ladite chapelle ». Circonstance importante, comme on voit, et qui ne peut être taxée de superflue. Encore faut-il remarquer que ces 50 ans, ainsi gagnés, s'ajoutaient, dans les anciennes éditions, aux 60,000 ans; en plus, est-il dit.
On n'y trouve plus, cumulées sous le titre dHndulgences de chaque mois, les indulgences plénières antérieurement promises pour la procession, la visite à la chapelle du Rosaire, etc. Elles s'y rencontrent bien un peu sous une autre rubrique. Plus de calendrier des fêtes des saints dominicains.
Plus autant do ces 2, 3, 4, 5 et môme 6 et 7 indulgences à gagner en un seul jour, comme on le promettait ci-devant : ainsi à l'article de la n^rt il n'y en a plus que 5; mais celle du cierge en main tient ferme.
Il n'est plus question des Albigeois dans la plénière pour victoires remportées; les Turcs seuls sont mentionnés (p. i^"
188 LE CATHOUCISMS ET L'INSTRUCTION PUBUQUE.
Cependant les Albigeois ne sont pas entièrement oubliés; s'ils ne sont plus pooT rien dans la plénièredont il s'agît, ils figurent encore (p. 112) comme ennemis dont le Rosaire a sauvé l'Église militante au treizième siècle (1).
Il était juste que, ne donnant plus d'indulgences en mémoire du massacre des Albigeois, il n'y en eût pas davantage pour la fête de saint Raymond de Pennafort. Aussi n'en est-il plas question. Cette indulgence a été d'ailleurs emportée avec toutes celles du calendrier dominicain.
Les c saints noms > se trouvent réduits à un seul, celui de Jésus; mais celui de Marie y gagne explicitement un Angélus. Il est vrai qu'au lieu de 7 jours, on a cette fois 5 ans et 5 quarantaines. C'est de toute façon plus présentable. D'où vient ce changement? Était-on mal renseigné d'abord? L'est-on mieux aujourd'hui? Est-ce du nouveau? C'est bien possible, puisqu'on cite Pie IX {Dec. S. Cong. Ind., 12 mai 1851). Ce n'est pourtant pas là une explication irréprochable, puisqu'en 1862 on n'était pas encore au courant de ce qui s'était fait et défait onze ans auparavant.
Il n'est plus dit que le fait de porter dévotement le rosaire sur soi vaille chaque jour une indulgence de 100 ans et autant de quarantaines; cette circonstance de temps a été supprimée. C'est bien assez avantageux comme cela. Cette indulgence rappelle, par sa condition, certains moulins à prière des Persans, que ce soient du reste des moulins à bras, à vent ou à cours d'eau. L'inten\ion est la même.
Disons encore que celte indulgence n'est plus doublée par Alexandre VI. Celte doublure, bonne encore en 1862, ne valait sans doute plus rien en 1863.
(1) On sait à qael prix. Ce qu'il y a de plus affr^ix dans ces exterminations sacrées, ce sont leâ indulgences que les pontifes romains y ont attachées. Ceux qui conduisent au bûcher les malheureux qui y sont condamnés, ceux qui les jettent dans les flammes, gagnent 100 ans d'indulgences, et ceux qui se contentent d'assister à cet horrible spectacle en obtiennent 50. {Lettres juives, c. ix«, t. III, p. 272.)
Le chapelet de Sainte-Brigitte n'a subi aucun échec. Mais l'oraison mentale d'une demi-heure a éprouvé une hausse, celle de 7 quarantaines ajoutées à 7 ans.
Parmi les suppressions j'en trouve une considérable : il ne s'agit plus d'indulgences; 6'est l'histoire, vraiment dramatique et très édifiante à la fois, de la guérison d'un possédé par le rosaire. Il serait curieux de Savoir le motif de cette suppression. L'histoire serait-elle fabuleuse ? Pourquoi nous l'avoir donnée et redonnée? Serait-elle douteuse? Môme question. Serait-elle ridicule? Môme pourquoi. Cet exorcisme rappellerait-il les malheureuses passes de ce genre de magnétisme opérées dans ces derniers temps, et dont les journaux de médecine et d'autres ont parlé? Cependant quinze légions de démons pour punir un homme de ce qu'il a blasphémé contre les mystères du Rosaire, et ces quinze légions d'esprits infernaux expulsées par la vertu môme des quinze dizaines dirigées à cet effet par saint Dominique, ne sont pas une petite affaire. C'est une façon d'artillerie qui ne fait pas de mal du tout dans un petit livre comme la Rose mystique. Eh bien 1 il faut en prendre son parti : supprimée l'histoire de la délivrance du possédé 1
Nous avons en plus, pour nous consoler de cette perte, malgré le proverbe : « Abondance de biens ne nuit pas, » quelques nouveautés. C'est ainsi que, malgré la défaveur et le blâme que nous avons vu attacher aux indulgences pour les stations des églises de Rome, les mêmes indulgences se trouvent, dit-on, attachées à la visite de cinq aut^s de l'église à certains jours marqués (p. 154). C'est ainsi encore qu'on nous gratifie (p. 136) de « toutes les indulgences accordées en Espagne à ceux qui récitent la couronne de la sainte Vierge ». Mais la plus grande innovation, et qui est dé nature à réparer à elle seule toutes les pertes qu'on peut avoir faites sur les autres points, c'est l'introduction des autels privilégiés. Aussi « l'autel du Saint-Rosaire est privilégié chaque fois qu'un religieux dominicain y célèbre la messe des morts pour le repos
de 1 ame de quelque confrère défunt. » (p. 166.) Voilà donc un autel qui est privilégié accidentellement et d'une manière transitoire. Est-ce bien l'autel qui est privilégié? Ne serait-ce pas plutôt le religieux dominicain? Il n'y a pas loin de là à l'historiette de notre bon jésuite qui s'était fait lui-même autel privilégié.
Quoi qu'il en soit, » ce même privilège a été plus tard (la mesure est ancienne, comme on voit; c'est une exhumation) étendu à tous les autels des églises de Tordre en faveur de tous les fidèles défunts, quels qu'ils soient. >
De plus^ c dans les églises où la confrérie est canoniqnement érigée, l'autel du Rosaire est privilégié pour tout prêtre membre de la confrérie, etc., etc. » C'est une décision de Pie IX du 3 mai 1857.
Il n'y a plus guère moyen, comme on voit, de se récrier contre les abus des indulgences attachées aux autels privilégiés. Autres temps, autres mœurs. Seulement on nous fait mystère de l'étendue de ces privilèges rétablis ou de concession récente.
Vient enfin, comme nouveauté encore, une décision de la Congrégation des indulgences, du iS septembre 1862, où le pape Pie IX confirme toutes les indulgences du sommaire dont nous avons extrait ce qui précède. Nous avons dit que celle des 60,000 ans et autant de quarantaines ne s'y trouve plus; elle a été rejetée ad cakem-, en façon ^lq post-scriptumy après la confirmation papale et les approbations des cardinaux Alquin, de Ronald et celle même du Père général Jandei.
Il ne nous reste donc qu'à nous incliner et à recommander, avec l'auteur de la Rose mystique effeuillée, « de prendre Marie (par ses procureurs fondés?) pour dépositaire des bonnes œuvres (?)..., la laissant libre d'en disposer à son gré..., et d'être assuré que les intérêts (?) nous en seront fidèlement payés au centuple (nombre pour un autre, le défini pour l'indéfini), sans nuire au capital (?), qui formera pour nous
dans le Ciel un poids immense de glaire (!!!). » (p. 171.) — Amen.
Et Ton confierait Tinstruction de la jeunesse, la direction de nos femmes et de nos filles à une corporation si infatuée de sa belle invention du Rosaire et de tout ce qui s'ensuit!
Une question pour finir. Pourquoi les Dominicains, qui tenaient tant à brûler les gens dans ce monde , tiennent-ils si fort à les sortir du feu dans Tautre ? S'il n'y a pas en cela contradiction, comme il est permis de le croire, quel est le point de vue qui explique également bien cette double apparence d'une même humeur? Question réservée pour une autre occasion, si la sagacité de nos lecteurs ne nous dispense pas de Texamiper.
rex-P. de Robiano.
Les Jésuites ont passé autrefois, et passent encore auprès de beaucoup de gens, pour d'habiles maîtres de la jeunesse. Tout en faisant la part de ce qu'il peut y avoir de fondé dans cette opinion en ce qui regarde l'éducation proprement dite, on est bien obligé de convenir que ce n'est guère chez eux qu'on trouve les philologues, les penseurs, les savants en renom, et que l'Université offre à cet égard une supériorité incontestable.
Quant à l'éducation ou à la formation du caractère^ des sentiments et des croyances religieuses, il resterait à savoir si la droiture, la sincérité, la loyauté, la générosité n'ont pas entre
leurs mains plus à perdre qu'à gagner. Il y a là tout un côté de la morale où l'Université peut certainement soutenir la comparaison avec avantage. Si ses élèves ont plus de rudesse, ils ont aussi plus de franchise. La politesse n'est d'ailleurs du domaine exclusif de personne, et nous ne sachions pas qu'elle soit moins estimée pour être plus soigneusement distinguée des formes tout artificielles d'un certain monde ou d'un certain âge et de certaines habitudes. Ce serait donc une faute. selon nous, si elle devait assujettir la spontanéité, si naturelle au jeune âge^ à une retenue, sinon à une simulation, qui pourrait bien être un acheminement à la fausseté et à l'hypocrisie.
Reste la religion positive et ses pratiques. Çroit-on qu'il y ait tout profit à laisser entièrement dans l'ombre la théologie rationnelle ou philosophique, ou à lui accorder moins d'autorité qu'il ne lui en revient, à présenter la religion positive sous des formes et avec une autorité qu'on prétendrait indiscutables ?
N'est- il pas à craindre que plus on aura insisté sur ce point, moins on aura pourvu au danger du réveil inévitable de l'esprit d'examen, et qu'on aura travaillé au profit de l'incrédulité future en voulant fonder une foi toute d'autorité, en déguisant avec un extrême soin tous les côtés faibles des croyances et tout ce qu'il y a de spécieux au moins dans certaines attaques? Je ne dis pas que l'enseignement religieux doive être une arène où l'incrédulité et la foi doivent être toujours aux prises, ce qui n'aboutirait peut-être qu'à engendrer le doute dans les jeunes esprits. Je dis seulement qu'il y a ici un excès de dogmatisme religieux et un excès de scepticisme philosophique à éviter, si l'on ne veut pas s'exposer à travailler à contre-sens de la fin qu'on se propose; je dis qu'à vouloir trop faire croire à l'autorité de la foi et trop mettre en défiance contre l'autorité de la raison, il arrivera pour beaucoup qu'un jour la foi semblera bien faible et la raison bien forte.
LES JÉSUITES ET LEUR ENSEIGNEMENT. i93
Quant à la morale, on sait le mauvais renom de celle des Jésuites. Sans rappeler le procès qui en a été fait par Pascal, par les avocats généraux des parlements, La Ghalotais, Montclar et autres (1), par les curés de Paris, sans parler du molinisme condamné'par la cour même de Rome, il est bien connu que les Jésuites sont très portés aux dévotionnettes, comme disait Lanjuinais, et que le culte de Marie leur doit une partie de l'extension excessive qu'il a prise depuis des siècles. On sait leur tendance à substituer la morale ecclésiastique, celle des petites pratiques de culte, à la grande morale religieuse, celle qui veut qu'on adore en esprit et en vérité, et qui met les devoirs naturels envers les autres hommes et à l'égard de soimême au premier rang des devoirs religieux, suivant l'esprit et môme la lettre de l'Evangile. Nous ne voulons pas dire assurément que les Jésuites nient les commandements deDiéu pour ne s'attacher qu'à ceux de l'Église et à tout ce qui n'est qu'une conséquence, abusive ou non, de ce qu'on pourrait appeler le sensualisme ecclésiastique; nous voulons dire seulement que l'extrême importance accordée à des pratiques qui n'ont rien d'obligatoire en soi, et aux formes de ces pratiques autant au moins qu'à leur esprit, n'est pas le meilleur moyen d'éclairer les intelligences sur la nature absolue ou relative des devoirs, d'en inculquer le respect et l'amour: C'est donc fausser l'intelligence et les sentiments à cet égard ; c'est du moins exposer le jugement à prendre le change et la conscience à se payer de vaines formes de piété, au grand préjudice des véritables devoirs qu'on met alors en oubli, ou dont on croit pouvoir racheter la transgression par de vaines pratiques. C'est assurément là une des principales sources de la fausse conscience et de l'hypocrisie. C'est aussi, n'hésitons pas à le dire, une des causes les plus ordinaires de l'incrédulité morale , du mépris
(1) Ne pas oublier Et. Pasquibr (Le Catéchisme des Jésuites).
194 LE CATHOLiaSME ET L'INSTRUCTION PUBLIQUE.
de la religion et de Tathéisme pratique. Le tout n'est pas en effet d'enseigner cette morale de dévotionnettes; il faudrait encore la faire accepter, goûter, et y rendre constamment fidèle. Avec cela on aurait fait des chrétiens comme nous venons d'en donner l'idée, c'est-à-dire des chrétiens d'assez faux aloi. Mais un malheur qu'on ne craint pas assez, qui est cependant bien plus fréquent qu'on ne croit, c'est que cette morale factice fait ou des fanatiques ou des incrédules, suivant qu'elle est acceptée avec ardeur et d'autorité ou qu'elle est repoussée avec indifférence et dédain, ou avec colère. L'ardeur et la colère engendrent donc deux fanatismes en sens contraire, qui ne sont que trop connus et dont nous ne parlerons pas. Quant à l'indifférence, au dédain, il provient de ce que la morale dont il s'agit ou ne pousse point de racines dans un grand nombre d'esprits ou n'en pousse que de très faibles, parce qu'elle n'est pas de nature à y prendre comme d'elle-même, à cause de son caractère artificiel, mystique, puéril et faux. Or, quand arrive le jour de la réflexion ou delà réaction, sans même qu'on s'en rende un compte bien raisonné et bien net, on rejette cette morale, dont on sent la vanité, pour ne pas dire la fausseté, quoiqu'elle ait cependant été donnée comme essentielle. Et comme la vraie morale avait été laissée dans l'ombre, comme les principes en avaient été négligés, niés peut-être ou trop visiblement dédaignés, elle se trouve, elle aussi, sans autorité, sans force, et le sujet sans morale aucune. Et comme, d'un autre côté, le fondement moral de la religion • fait par là défaut, une sorte d'athéisme non seulement pratique, mais spéculatif encore, s'empare des intelligences, de celles-là surtout qui sont sans culture ou qui n'en ont reçu qu'une fausse, et qui n'ont juste de bon sens que pour sentir la futilité, la vanité des pratiques qu'on voudrait cependant faire passer pour la chose essentielle de la conscience et de la vie morale. Voilà donc comment, les passions aidant, l'athéisme spéculatif et surtout
pratique se trouve singulièrement favorisé par Téducalion jésuitique.
Mais il importe de reprendre l'appréciation de l'enseignement jésuitique de plus haut, de l'examiner dans toutes ses branches, sous toutes ses formes. Et pour qu'on n'ait pas à nous reprocher de l'avoir dénaturé, nous nous bornerons au rôle de simple rapporteur. Ce n'est pas nous qui le jugerons; nous laisserons ce soin à l'un des membres de cette fameuse corporation. C'est en effet un écrit sorti de sa plume qui fera le sujet ou la matière de la correspondance qu'on va lire, et où l'enseignement des bons Pères est passé en revue, à la demande d'un père de famille, par un de ses amis qui l'avait consulté à ce sujet.
Quand nous aurons ainsi connu la nature, la valeur de l'enseignement jésuitique, nous serons en mesure de juger ce qu'il y a de grave dans notre situation à cet égard, si nous faisons attention à ce fait, que l'esprit de la Compagnie de Jésus anime le clergé français presque entier. C'est l'ultramontanisme en deçà des monts dans toute sa force et toute sa pureté.
Correspondance de deux amis à propos du livre de l'ex-R. P. comte de Robiauo, intitulé : Décâdincb et dangers du ji^uitisme moderne (1).