‹ Le catholicisme et l'instruction publiqueChapitre 32 sur 42 · LETTRE PREMIERE · texte numérisé non relu

LETTRE PREMIERE

Mon cher ami,

Vous me demandez ce que je pense de l'éducation donnée par les établissements religieux, et vous me dites qu'il vous

(I) Ce Jésuite s'était aussi occapé de Técritare égyptienne : le cardinal Viseman en parle avec une certaine estime dans ses Discours sur les rapports entre la science et la religion révélée, 4« édition fr., p. 297-298, Vin« discours.

importe d'autant plus de le savoir que M"* Lartot veut absolument mettre ses fils dans l'une de ces maisons. Il me semble au contraire que vous êtes d'autant plus intéressé à ignorer ce que tout autre que M"' Lartot peut en penser, qu'elle est plus décidée à y mettre ses enfants, à moins qu'à votre tour vous n'ayez la ferme résolution de faire le contraire et de rester le maître chez vous en cette affaire, dans le cas où vous n'auriez pas aussi bonne opinion qu'elle de l'éducation donnée par nos religieux de toute robe.

Quant à mon opinion, il m'est difficile de vous la donner; c'est à grand'peine si j'en ai une, à moins que je ne la prenne toute faite; mais de quelle main?

Je distinguerais pourtant ici, comme il convient de le faire presque en toutes choses. Je ne jugerais donc pas une maison de ce genre sur l'enseigne. Je voudrais en connaître le personnel et surtout l'esprit qui l'anime. Vous conviendrez aisément, je pense, qu'il y a des laïques, des ecclésiastiques d'un caractère vraiment religieux, chrétien, catholique, qui sont assez éclairés et assez pénétrés de l'esprit du christianisme pour n'être ni superstitieux, ni fanatiques, ni ennemis d'une instruction large et solide, quelles qu'en soient la nature et la forme. Je ne dis pas que ces sortes d'intelligences soient très communes; je les croirais plutôt assez rares. Mais enfin elles sont possibles; elles existent ici ou là; l'essentiel est démettre la main dessus.

Si donc vous songiez à un établissement libre, qui fût une entreprise individuelle, un pensionnat, une institution où un enfant recevrait l'instruction et l'éducation, il s'agirait tout simplement de voir par vous-même et de tâcher de bien voir. Entendre est déjà quelque chose; voir est davantage. L'opinion peut être un instant surprise; il est bon de l'écouter, mais il faut la contrôler, et s'en rapporter diioacilement môme à ses propres yeux. C'est ici surtout qu'il faut juger de l'arbre par ses fruits, de la cause par ses effets. Voyez donc les effets

et les fruits; mais voyez-les bien; n'allez pas mettre sur le compte de Tarbre ce qui pourrait être la faute du jardinier, ou même de la mauvaise saison, ou de quelque autre circonstance accessoire. N'allez pas non plus faire au jardinier le tort de le rendre responsable de la mauvaise nature de l'arbre, ou des coups de vent, de la gelée, de la grêle ou de quelque autre calamité de ce genre.

Vous ne voulez pas, je le comprends, que vos fils servent ici de matière à expérience. Il n'y a qu'un moyen de vous éclairer à d'autres conditions : c'est de voir plusieursproduits achevés de ce genre d'industrie, de tacher d'en apprécier les qualités, d'y démêler ce qui est de la nature du sujet et ce qui est en lui l'œuvre de l'éducation et de l'instruction.

Voila, ce me semble, ce que vous avez à faire si vous songez à une maison d'instruction particulière.

Mais il y en a de publiques, qui ont une règle connue, des principes connus, où par conséquent les individus qui dirigent et enseignent disparaissent pour ainsi dire devant l'esprit et la règle dont ils ne sont que les instruments. Tels sont les établissements de l'Université et ceux des congrégations religieuses.

Vous connaissez ou croyez connaître les premiers, et M"» Lartot croit sans doute connaître les seconds, les plus célèbres surtout. Je veux parler de ceux dont la doctrine est le plus vantée, les établissements de la Compagnie de Jésus.

J'avoue que n'ayant jamais fréquenté ni les Pères jésuites ni leurs maisons, je ne connais personnellement ni les hommes ni les choses de cet ordre. J'ai lu beaucoup d'ouvrages sur les Jésuites; j'en ai lu pour et contre. C'est peut-être une des raisons pour lesquelles je me prononcerais avec beaucoup de réserve, si j'avais à émettre une opinion personnelle. Mais si l'un des Pères jésuites avait eu 4'idée de dire, après une longue expérience, ce qu'il pense de la société comme institution enseignante, quoiqu'il l'eût fait un peu vivement, mais

avec une franchise, une conviction et une fermeté qui mettent la Compagnie tout entière au déiideIeconlreclir,e, on pourrait, je pense, y ajouter une certaine foi.

Or le comte Aloïs de Robiano a fait paraître à Bruxelles, en 1853, une seconde édition d'un ouvrage intitulé : Décadence et daiigers du jésuitisme moderne, où il donne en toutes lettres des noms dont il n'avait d'abord publié que les initiales, et passe en revue Tesprit, les méthodes, les doctrines de la célèbre Compagnie. Et comme il en avait été un des membres les plus actifs pendant vingt-cinq ans, comme il avait vu la Compagnie à l'œuvre en France, en Italie, en Belgique, il est difittcile de dire qu'il parle de ce qu'il ignore.

Je vous engage donc à vous procurer cet ouvrage; il est de nature à vous faire réfléchir. Vous verrez jusqu'à quel point il pourrait édifier M"» Lartot. Le lui communiquer est votre affaire.

Je ne vous parle pas des petits- séminaires, parce qu'ils passent généralement pour inférieurs aux établissements analogues des congrégations religieuses pour l'instruction, quoique peut-être à tort, au moins pour certains d'entre eux. Quant à l'esprit, c'est à peu près la môme chose^ sauf la différence qui peut exister entre l'esprit du catholicisme en général et celui d'une corporation religieuse au sein même du catholicisme. D'ailleurs le personnel enseignant des petits-séminaires ne remplit généralement ces fonctions qu'en passant, destiné qu'il est essentiellement au ministère ecclésiastique. C'est une raison de son infériorité en fait de savoir. Il y en a une autre, c'est qu'il sort en général des petits-séminaires.

A vous, mon cher ami, et de tout cœur.

CÀBOUZOT.

P.-S. — Je ne serai pas fâché, à mon tour, de savoir ce que vous pensez de l'éducation cléricale, de celle des Jésuites en

particulier, mais tout spécialement de l'impression que vous aura laissée la lecture de Tex-P. de Robiano.

LBTTRl OKUZIÉMB

Mon cher Cabouzot,

Il vous est facile de dire : Lisez Tabbé de Robiano. Si les ' Jésuites peints par eux-mêmes ne se rencontrent que dans cet ouvrage, il n'est pas à craindre qu'ils soient facilement connus par ce portrait. Figurez-vous que je Tai fait demander par tous les libraires de notre chère ville de L..., et qu'il leur a été impossible de me le procurer! Est-il épuisé, l'auteur estil mort, l'éditeur a-t-il été payé pour n'en pas donner une nouvelle édition, l'entrée en est-elle interdite en France? je ne sais rien de tout cela. Bref l'ouvrage est introuvable.

Vous dire que ma curiosité de le connaître n'en est que plus vive, c'est ce qui va de soi. Mais je désire encore moins le posséder pour, en prendre connaissance que pour le mettre sous les yeux de ma femme. Il est vrai qu'elle n'en sera pas dissuadée ; mais au moins je pourrai lui rendre son mot. Elle m'accuse souvent de prévention, d'opiniâtreté, de ne pas vouloir m'éciairer, de ne lire que ce qui me convient. Je lui prouverai, si l'ouvrage est favorable à la Compagnie, que je lis tout et que je ne juge que sur toutes les pièces du dossier. S'il est au contraire peu avantageux aux bons Pères, je pourrai lai dire : El toi donc, es-tu si docile à t'instruire, si exempte de prévention, si disposée à laisser tomber les écailles de tes yeux?

J'espère bien pourtant que ce livre ne mettra pas la division dans notre ménage, ou plutôt qu'il n'y ajoutera rien. Il est difficile qu'il fasse de moi un ennemi ou un partisan bien chaud des Jésuites; je ne me sens disposé à aucune ardeur de ce genre. D'un autre côté, ma femme ne peut pas être plus

prévenue qu'elle ne l'est en leur faveur, et si le livre allait un peu loin en ce sens, il la rattrapperait difficilement. S'il marche en sens contraire, comme le titre le fait supposer, il ira seul. Elle le laissera certainement en chemin. Elle ne le suivrait peut-être qu'autant qu'il irait en zig-zag, d'un pas mal assuré, et qu'après avoir menacé de perdre l'équilibre, il le ressaisirait aussitôt. Et encore ne puis -je répondre qu'elle ne consulte pas son directeur sur cette leclufe avant de la commencer. Et alors le livre sera tout lu, au moins par elle. C'est égal, puisque le volume est introuvable, faites-moi l'amitié de me l'envoyer par la poste; je vous le retournerai

de môme.

Mes amitiés bien sincères.

lartot.

LBTTRK TROISIEME

Mon cher ami,

Vous envoyer mon livre par la poste! y pensez-vous? Il suflût d'un employé bien pensant ou trop curieux, sur toute la ligne, au point de départ ou au point d'arrivée du moins, pour que mon livre se perde en chemin, dernièrement j'adressais à une Reoue de votre pays un commentaire sur le Syllabus, et ce commentaire n'a pu franchir la frontière ou a été retenu au delà. En vain en ai-je écrit à l'administration centrale; en vain a-t-elle fait faire une enquête, mon manuscrit ne s'est pas retrouvé. Je le regrette d'autant plus que je l'avais travaillé avec soin et que, trop confiant ou trop paresseux, j'avais négligé d'en prendre copie.

Et vous voulez que je vous adresse mon livre! exemplaire peut-être unique aujourd'hui! Ohl pour ça, non.

Mais puisque vous y tenez, je vous adresserai seulement des extraits. Voilà tout ce que mon amitié peut faire pour vous.

Voici, sans beaucoup d'ordre, quoiqu'il y en ait un peu plus que dans le P. de Robiano, les passages les plus saillants sur les points les plus dignes de fixer l'attention d'un père de famille. Mais avant de les donner je dois vous déclarer quatre choses : que j'ignore les raisons pour lesquelles M. de Robiano a quitté la Compagnie ; que je n'entends point garantir les faits qu'il allègue, quoiqu'ils me soient rendus vraisemblables par d'autres faits qui sont à ma connaissance personnelle; que les Jésuites, malgré le sint ut sunt, aut non sint, ont pu gagner en bien depuis 1833; enfin que je crois devoir m'en tenir aux initiales en fait de noms propres.

L'ex-P. de Robiano prétend donc que les Jésuites d'aujourd'hui ne ressemblent à ceux d'autrefois que par le mauvais côté; qu'ils n'ont des anciens que l'esprit d'intrigue, d'intolérance, de dévotionneltes, d'espionnage, sans en avoir l'esprit de pauvreté, de sévère discipline, de haute piété, non plus que le savoir. - .

Ainsi, — et en employant toujours autant que possible (1) les termes de l'auteur, qui a professé longtemps les humanités et qui n'en est pas meilleur écrivain, — ainsi, dit notre ancien R. Père, il faut mettre au compte des « intrigues de la Congrégation, les nominations dans l'État, le recrutement calculé du Sacré-Cœur et autres communautés de femmes, malgré l'institut et son fondateur; le favoritisme et le népotisme des Pères de la foi, les choix absurdes et désastreux, les supérieurs et professeurs incapables, l'envahissement ridicule et inepte de collèges nombreux, la fabrication des ordonnances de juillet, etc. » (p. 48-51.)

(I) Noas nous sommes permis, dans les citations qui vont suivre, quelques modifications de forme dans l'intérêt de la clarté et par respect pour la grammaire ou le vocabulaire, mais en indiquant toujours les pages contenant le passage, afin de faciliter la vérification.

Ceci, comme on voit, est un coup d'œil rétrospectif, qui me rappelle un mot du Père provincial de la rue de Sèvres, au lendemain des journées de juillet, le P. V... : « Nous sommes allés trop vite en besogne. > Ce mot, je Tai entendu de mes oreilles, il s'adressait à mon camarade, l'avocat Dartois, qui était allé faire une visite de condoléance au R. P. V..., son compatriote, auquel il avait d'ailleurs des obligations.

En Belgique ils ont .organisé une « Société de Vespoir, sur un programme tracé à l'avance, comme les ordonnances de juillet... Ce n'est tpas autre chose qu'un club électoral. On lisait dans ce programme : Art. 1. Le but de cette société est un honnête délassement. Art. 5 (?). Cependant on pourra jouer la boisson. » (p. 58.) — Et le clergé, régulier et séculier, se plaint de l'organisation maçonnique et de son influence électorale!

c En Belgique le P. B... et compagnie honorent la constitution, en France ils respectent la charte, en Suisse le pacte fédéral, à Rome ils se moquent de tout cela : le roi est le pays, on ne traite qu'avec lui; constitution, charte sont des abus; les concordats mêmes sont-ils bien quelque chose?... Le contrat social, — non l'utopie de Rousseau, mais la chose, — n'est-ce pas une impiété aussi? Et le P. P..., leur théologien aujourd'hui, enseignait en 1832 à Rome, au Gesù, que le pouvoir vient du peuple, ajoutant : atque hoc certum est. S'il fut obligé de se rétracter le lendemain, était-ce à raison du caractère démocratique et du danger d'une démagogie possible dans cette théorie ? Eh 1 non, mais c'est parce que dans le gouvernement idéal, comme dans le gouvernement pratique des Jésuites, le peuple ne saurait avoir de droit au gouvernement; tout usage de la force, en cas de tyrannie et de démence dans le pouvoir, est, non une insurrection permise, mais une révolte coupable devant Dieu et devant les hommes. » (p. 129-130.) A Fribourg, avant 1830, la formule du droit de souveraineté

était : Rex quia potens. Ce qui se traduisait* à Paris par ces mots : Le pouvoir se^prend et ne se donne pas. En deux mots, le droit public qui s'enseignait dans les établissements des Jésuites à celte époque, dans la deuxième ou troisième année de philosophie, était celui du droit divin, tel que l'enseignait en 1824, dans sa Restauration de la Politique, Haller, le régime patriarcal de Bonald.

Les intrigues du dehors, * les hautes et politiques menées, n'empêchent pas les petites et domestiques agitations, les querelles de ménage conventuel. M. de Robiano nous parle, par exemple, d'une c intrigue de huit mois à l'élection du faible P. F..., qui fit repentir le restaurateur des Jésuites, le vénérable Pie VII, de les avoir rétablis, » et qui détermina la « démission en masse des vingt et un meilleurs sujets, à Rome seule. > (p. 53-54.)

Quand on s'occupe si fort de politique spéculative et pratique^ il est difficile de ne pas faire un peu d'espionnage, ne fût-ce que « par forme de délassement». Les communautés conventuelles en reçoivent d'ailleurs une certaine animation et les habitudes du confessionnal un nouvel intérêt.

S'adressant aux jeunes gens qui seraient tentés d'entrer dans la Compagnie, M. de Robiano leur dit : «Vos défauts, vos manquements, vos travers quelconques, ceux de vos parents et amis (car on ouvre et lit toutes vos lettres, toutes celles que vous recevez ou ne recevez pas), les faibles ou les torts des vôtres, leur position dans la société, dans le monde, leur fortune : tout ce que l'on peut avoir à craindre ou à mépriser en vous, est arrêté, communiqué, et au besoin répandu dans le public, et par tous les pays où vous aurez à vivre et à vous produire. » (p. 103.)

Et pour mieux venir à bout de percer son homme à jour.

« les théologiens, même jésuites, se moquent de tout ce qui est débité au confessionnal, s'il n'y est pas question de péchés ou de choses qui tiennent directement à la confession. Ce n'est donc qu'un secret ordinaire que l'on vous promet... En 1824, à Montrouge, le R. P. G..., qui n'était pas des plus bas placés dans cette maison ni dans la province de France, viola un secret confié dans le œurs de la confession par un Père qui s'en plaignit à celui-là même qui en avait reçu la coupable confidence, le R. P. G..., alors provincial, qui n'en avait et n'en pouvait avoir connaissance d'ailleurs. Ce qui ût mettre le Père trahi au secret pendant six semaines. » (p. 103.)

Avec cette manière d'envisager le devoir du secret de la confession ou de tout ce qui s'y rattache, on comprend l'importance de la direction des consciences aux yeux des RR. Pères, surtout quand ce sont des consciences avec lesquelles il y a quelque chose à gagner, celles des rois, des reines, des grands, des puissants et des riches. Elles sont toutes bonnes à manipuler, pourvu qu'il en puisse sortir quelque chose au profit delà société : t M"" de Pompadour n'avait-elle pas un « confesseur jésuite I » (p. 320.) — Pourquoi pas? Son salut était-il donc désespéré, pour qu'on en fasse à l'ordre un reproche en ces termes : « Et cette lâcheté ne lui a-t-elle pas été funeste? » (p. 320.) — Funeste, c'est possible; mais il n'y aurait eu là qu'une simple erreur. Le moins qu'on pût espérer dans cette fonction, c'était d'c emprunter > à la sultane « des livres » qu'on ne voulait pas lui rendre, par mesure de police morale sans doute, ou, ce qui serait un peu plus grave, par esprit d'acquisition peu coûteuse, comme on semble l'insinuer ici. « Ils refusent môme de les communiquer à ceux « des donateurs qui voudraient les consulter : c'est arrivé à l'abbé C... »

Quand on se croit chargé de mener le monde en Paradis, et qu'on trouve d'ailleurs plus d'une satisfaction à ce généreux souci, n'est-il pas permis de s'y prendre de son mieux, et que

valent alors des apostrophes telles que celles-ci ? « Sauriezvous dire, mes bons et si vénérés Pères, si ces petites réunions presque furtives (celles sans doute des enfants, connues sous le nom de Congrégation des Saints- Anges) ne vous donnent pas tout autant de renseignements de petite police générale sur Tintérieur des familles que ces autres répréhensibles questions adressées aux cuisinières au confessionnal : Quel journal lisent vos parents, vos maîtres?... Quelles sont leurs autres lectures? Recevez -vous MM. tel ou tel?— des libéraux? — des francs-taaçons ? — des...? Que font et que veulent faire vos frères? — N'épouseriez-vous pas un brave et pieux homme de notre choix? Et l'inverse de tout cela. — Or, mes révérends, votre P. D..., de mémoire si vénérée dans votre fameuse Congrégation de la Sainte-Vierge, à Paris, était, je crois, l'arbitre absolu du mariage de ses congréganistes et de leurs pieuses parentes. Oseriez- vous me nier la petite anecdote, entre autres, où il écoutait (je vous épargne) derrière une porte vitrée ou voilée, un candidat-mari, lequel fut par lui repoussé sur sa manière de se moucher en trompette ^ comme le peuple de Paris parle? Demandez donc à ce bon P. C... (le neveu)? » (p. 190-191.)

A-t-on de meilleures raisons pour se récrier contre les moyens suivants : « Les congrégations englobent domestiques et servantes, ouvrières et filles de bonne maison, militaires et jeunes gen^, magistrats et grands seigneurs (je parle du patent, de l'ouvertement avoué), une police de tout étage organisée par vous dans tous les rangs de la société, dans toutes les familles, et jusque dans le domicile de vos plus profonds ennemis. La cuisinière dévote, le portier pieux, la femme ou valet de chambre réguliers, édifiants, sauront dire... quel âournal on lit chez moi, quelles sont mes visites faites et feçuesy si je fais gras ou maigre; combien de bouteilles de vin Ion a bu au repas oii vous n'étiez pas ( même à l'état de soupïon). . (p. 218.)

« Vous recevez très régulièrement, mais aussi parfois bien infidèlement (car on vous y berne aussi), les éléments d'une statistique sociale, qui permet le redressement régulier et complet de ces listes de suspects, d'ennemis à repousser des places et emplois, de faiblesses à circonvenir ou à publier, de successiùiis à assiéger de longue main, de gens à faire suivre ou à dénigrer en tout lieu. Ainsi vous exploitez, épluchez et régentez les pères par leurs enfants, les familles par leurs valets, leurs amis, leurs voisins ;... le tout à la plus grande gloire de Dieu.,. Faut-il vous parler de lettres plu^ ou mom égarées, à vous communiquées par des mains infidèles, pais. après lecture dans votre confessionnal (Fribourg, 1845, et le P...), à l'heure où votre église sera convenablement déserte. remises a leur place par la femme de chambre qui vous fait une si singulière confession? > (p. 220.)

On le voit, les femmes sont ici un des grands ressorts dont on se sert pour gouverner le monde, pour le sanctifier. Il y a d'autant plus de mérite à cela que cet instrument n'est pas toujours commode à manier et que l'emploi en peut être parfois dangereux. Mais enfin c'est une puissance, et rien d'étonnant que par esprit de gratitude les Pères tiennent d'une façon toute particulière à leur procurer le salut. Rien donc d'assez naturel si la règle est quelquefois oubliée dans ce pieux dessein. « Il est dit dans la règle dressée pour vos confesseurs, d'engager les jeunes filles à entrer en religion, mais en général et sans les pousser à un ordre particulier. Sur quoi j'ai précisément deux infractions capitales à noter. La première, c'est qu'il n'y a pas plus de vocations générales que de talents universels... La seconde, c'est que peu de religieux sont élus. Parole terrible!... Suivant Rodriguez (jésuite), la vie claustrale seule est la vie parfaite;... le prêtre n'est pas dans

la vie parfaite encore, mais seulement le religieux et la religieuse, et révoque doit y être!... Mais qu'elle est difficile à remplir cette vie parfaite à laquelle on s'engage en entrant en religion! Vous poussez donc à la vie trop parfaite de jeunes fillettes, ignorant le cloître autant et plus que le monde!... Et les suites de votre étrange règle, de votre plus étrange manière encore de Texploiter, y avez-vous songé?.,. Happelez-vous la suppression de votre maison-mère du Sacré- Cœur de G...; les deux Sœurs converses du Sacré-Cœur de J... à nos portes, renvoyées enceintes;... cette carmélite (entre plusieurs) courant le pays pour se prostituer sous le nom de maîtresse, gouvernante, comme on voudra; cette autre devenue folle d'amour, ici, rue des Six-Aunes et du Cygne (aujourd'hui quai des Quatre-Bras) ; d'autres encore rendues à leurs familles, comme celle assez célèbre de Louvain, van B... t, et plusieurs autres d'Ypres, par exemple; etc. » (p. 209.)

Voilà, il faut en convenir, des résultats un peu décourageants. Mais on n'est tenu ni à l'impeccabilité ni à l'infaillibilité; l'erreur est possible, et les intentions droites et pures suffisent à excuser un zèle suffisamment justifié déjà par ses motifs et ses exemples. Après tout, si l'on n'entreprenait que le bien qui est sans mélange de mal possible, on n'en ferait guère. Vivent donc les saintes hardiesses, et laissons dire à l'ex-P. de Robiano; évidemment il a perdu l'esprit de son ordre lorsqu'il ajoute : « J'ai déjà parlé de la direction et de la confession des religieuses; je n'ai qu'à remémorer les plaintes du saint fondateur sur les trois jésuitesses, qui lui donnaient plus de tintouin que les cent collèges qu'avait la Compagnie; il demandait au pape d'en être déchargé. En effet trois bulles sont rapportées dans l'institut pour ôter aux RR. Pères jusqu'à la confession extraordinaire (quatre fois l'an) de ces communautés; une autre bulle dissolvait les nouvelles jésuitesses créées en Belgique et répandues en Italie par

les instigations et les soins d'an recteur de collège, le P. G... Celui-ci avait rêvé d'en faire des apôtres en jupon pour l'Angleterre devenue protestante; ses deui premières adeptes, Warda et Taitia, étaient anglaises, et se virent bientôt à la tête de plus de deux cents religieuses. Le pape Urbain VIII, par son bref du 21 mai 1631, adressé à son nonce dans les Pays-Bas et imprimé à Rome en 1632, supprima néanmoins cet ordre. Les petites aventures de la maison du Sacré-Cœur de G... et quelques épisodes analogues de celle moins éloignée de nous, J..., pourraient, d'après les prévisions (d'un ancien Père de la foi pourtant) du R. P. R..., amener quelqne mesure analogue. > (p. 61-62.)

Suivant l'abbé de Robiano, le diable est même si malin, que malgré tous les efforts destinés à ruiner son empire, il continue à ravager la vigne du Seigneur et à brouiller jusqu'aux miracles. < On parlait au Sacré-Cœur de 6... d'autres miracles (que celui de la vision prétendue de la Vierge aux mains pleines de rayons), de miraculeuses conversions; et moi-même j'ai lu à M..., en 1832, le manuscrit original de la vie de M^ A. J... et de ses miracles, par un jeune jésuite, mort, je crois, depuis, lequel n'était pas infiniment étranger à la jeune fille. La présence du corps fiiiraculé et miracaleux ne porta pas bonbeur à la maison de G... : quelques promenades par trop sentimentales de la supérieure avec un grandvicaire directeur de ces dames (si j'ai bien retenu) engagèrent M»' l'évêque à fermer cette maison si privilégiée, le berceau et la gloire du sacré Cœur, et à prier les sensibles habitantes de ce pieux asile de reprendre dans leurs familles ou ailleurs une vocation plus conforme aux vœux de la nature qu'à ceux qu'elles avaient violés. » (p. 186.)

Ces tendres soins pour le salut du prochain, surtout des jeunes filles, et plus particulièrement des vierges vouées au sacré Coeur, et qui sont comme des Sœurs, des jésuitesses, dont la mission religieuse est d'élever chrétiennement la jeunesse féminine, comme celle des Jésuites est de faire de tous nos jeunes gens des petits saints; ces tendres soins, dis-je, sembleraient au moins prouver la douceur des mœurs, du caractère, des principes de la société de Jésus. Eh bien ! l'abbé de Robiano voudrait encore nous persuader le contraire, et nous faire croire qu'il règne dans cette société un esprit de dureté et de tyrannie révoltant. C'est là une affaire d'intérieur, direz-vous, qui ne nous regarde pas.

Détrompez-vous. S'il est vrai que la règle est oppressive, il l'est aussi que les caractères qui la subissent doivent en contracter de l'aigreur et de la dureté, et qu'ainsi la discipline et l'influence qu'ils exercent sur leurs subordonnés doivent tendre à former des esprits absolus, opiniâtres, des cœurs peu accessibles aux sentiments doux, à moins, ce qui est un autre extrême et un autre danger, que cette double influence ne brise les volontés et ne les réduise à l'obéissance passive, perinde ac cadaver.

Voyons donc les faits au dire de notre historien.

Il semblerait qu'à certains égards il se soit glissé dans la manière d'observer la règle, sinon dans la règle même, quelque relâchement, puisqu'on nous dit qu' « aujourd'hui, excepté a les jeudis de sortie, où l'on voit quelques Jésuites hâves et « soucieux aller deux à deux, comme des ombres rares et àdemi a fantastiques, vous ne rencontrez jamais un Jésuite accompaa gné; en chemins de' fer, en voitures publiques, en fiacres, en c barques, aux promenades, saint Ignace est en tout cela mis « à la réforme. »

Ailleurs on nous dit que t les supérieurs et quelques individus choyés ne voyageaient jamais qu'en chaise de poste; le Père provincial avait la sienne. Et cela sans doute se concilie avec le vœu de pauvreté. » (p. 49.)

Cette tolérance, d'ailleurs restreinte et qui peut avoir sa raison plausible, n'empêche pas le régime intérieur d'être fort sévère, s'il est vrai que « la Compagnie, bien que vivaul au sein de républiques, de monarchies constitutionnelles, tempérées, absolues, n'en est pas moins exclusivement despotique dans ses convictions doctrinales et spéculatives... Elle ne reconnaît point de milieu, je ne dis pas possible, mais orthodoxe, et partant admissible, entre ce despotisme arbitraire et l'anarchie. » (p. 113.)

Et ce n'est pas là seulement une doctrine qui n'ait trait qu'à l'organisation politique de la société civile, ce qui ne serait déjà pas sans gravité, c'est aussi la pensée de la Compagnie sur son organisation propre ; et ce qu'on dit de sa manière de voir sur le dehors s'applique à plus forte raison au dedans : « Le gouvernement des Jésuites est une main de fer sous un gant de velours; — il est abrutissant et cruel;

il n'a jamais ni la franchise de l'enseignement direct, ni

le but du bien des peuples, mais, le provisoire et le. proût du moment; — il esquive les anathèmes divins et humains par l'absence apparente des doctrines, l'opportunité, l'éloignement de l'examen , la calomnie persécutrice et une tolérance ou hypocrite ou traîtresse et déloyale par principe. » (p, 114.)

L'intérêt de la Compagnie, voilà donc quel serait le but suprême. Et c'est précisément parce que la Compagnie est tout, que l'individu qui en fait partie est si peu de chose en un sens, et si considérable en un autre, à cause même de Ja solidarité extrême entre le tout et les parties : » Il est impossible d'imaginer une solidarité plus étroite entre le corps et les membres, puisque celui-là est indéclinablement responsable des écarts, des imprimés de ceux-ci : le tout dans la plus stricte, la plus

rigoureuse acception, dans la plus libérale exécution et pratique de ses règles. Point d'écrits imprimés, donnés, prêtés même à des amis, sans Texamen spécial consacré par un serment exprès de trois théologiens au moins de la Compagnie, à ce spécialement délégués par le général lui-même. En sorte que les T. R. Pères ne sont aucunement recevables à dire que ce seraient des écarts personnels, individuels et ne prouvant rien contre la Compagnie, ainsi qu'ils en ont menteusemenl usé depuis tantôt cent ans en réponse aux assertions et aux menteuses de Pascal, comme s'exprimait de Maistre. » (p. H2.)

Cette solidarité, cet esprit de corps, qui est tout à la fois la force de la Compagnie et de l'individu à l'égard du dehors, et la faiblesse de celui-ci au dedans, n'exclut pas nécessairement un régime paternel. Mais il faut que l'individu ne soit qu'un instrument aveugle pour les Qns voulues ël les moyens estimés propres à les atteindre. Or ces fins, les voici : t Le gouvernement des Jésuites est rétrograde, tyrannique, arbitraire. Il veut être non éclairé^ matérialisant (béotisant), optimiste quant à lui. >

Mais,dira-t-on,si l'on se trouve mal du régime et de Tespril, on peut en sprtir; et la preuve qu'on s'y trouve bien, c'est qu'on y reste très généralement. M- de Robiano convient du premier point : « Le général- des Jésuites peut dispenser de leurs voeux et partant séculariser tous les membres quelconques de son ordre ; il n'a, dans les cas très majeurs, qu'à consulter le pape. On conçoit que le refus n'est guère probable, et il n'en existe pas d'exemples. » (p. 210.)

Quant au second point, à savoir que la sortie du corps est le souverain remède et que ce remède n'est pas nécessaire, parce que le mal sans doute n'existe pas, attendu que le remède n'est pas employé, l'auteur n'est pas tout à fait de cet avis. On sait déjà les moyens nombreux que la Compagnie possède contre les individus de son ordre qui seraient tentés

212 LE CATHOLIGISliE ET L'INSTRUCTION PUBLIQUE.

d'en devenir les adversaires tout en la quittant. Mais il y a bien autre chose : c'est qu'on y devient tellement amoindri, qu'on n'en sort pas tout entier et que le remède pourrait en un sens être pire que le mal. En sortir 1 c D'abord vous avez rapetissé d'autant votre esprit et votre hardiesse de pensée, puisque plusieurs grandes et graves questions, en ellesmêmes très dignes de recherches, vous sont interdites à plusieurs reprises dans l'institut; —puisqu'il faut suivre les écoles catholiques, ne- les jamais dépasser; — puisque la philosophie, tant réelle et bonne soit-elie, est inabordable au Jésuite; — puisque l'extrême et pétulante diffusion de l'ordre oblige forcément d'employer tout le monde à prêchoterdes religiemes (historique : P. de G...), à faire des classes enfantines, etc. ; ~ puisque l'on ne vous donne qu'un peu tard la possibilité de vous mettre au courant de la science contemporaine et que l'étude des langues vivantes, si indispensable cependant, est absolument négligée chez les Jésuites, etc. Joignez à cela l'obéissance aveugle, tels supérieurs ignorants, les collègues jaloux, et, je ne le dirai jamais assez, l'absence totale du savoir, de la science. > (p. 104.)

Cette forte constitution de la société de Jésus fait de tous ses membres comme un seul homme animé d'un intérêt collectif, d'autant plus puissant qu'il est plus vaste et que l'individu n'en a pas d'autre. De là l'esprit de haine et de persécution contre tout ce qui porte ombrage et résiste; individus, corporations, tout doit plier devant cet esprit dominateur. En voici quelques exemples : « Une lettre interceptée, d'un supérieur jésuite à un curé de Franche-Comté, confiait à son ami qu'il fallait perdre l'abbé Hautain par tous les moyens possibles. » (p. 59.) « Des sermons provocateurs contre l'Université libre de Bruxelles, des gendarmes en blouse, en frac de ville, étaient

cachés daiis les confessionnaux de la chapelle au second sermon du P. B... contre cette Université. » (p. 57.)

Ce Père n'avait sans doute pas le talentd'un autre prédicateur fameux de la Compagnie, encore très suivi aujourd'hui dans une autre capitale de l'Europe ; il envenimait ses sermons, il y a quelques années, contre une autre Université, aussi subtilement qu'autrefois on empoisonnait les hosties destinées à ses ennemis. Nous verrons bientôt si les bons Pères, au témoignage de notre historien, sont aussi habiles. qu'il leur plaît de l'assurer à faire de leurs élèves autant de petits saints; si leurs émules laïques doivent nécessairement faire en cela plus mal qu'eux, comme on l'insinue hautement, évangéliquement, dans les chaires de vérité.

Cette considération nous conduit à rapporter ce que nous dit le P. de Robiano de Tesprit de persécution qui animerait les Jésuites. Il renvoie, en preuve du fait, aux vies de saint Jean de la Croix et de Savonarole : t Le premier mourut enfermé et exilé comme fou par ses confrères ; le second, que le plus savant de nos hommes religieux et le plus religieux de nos savants, le chevalier Kenelem Digby, regarde comme martyr, fut pendu et brûlé par ordre des évoques et à l'instigation des confrères, comme hérétique. »

L'ex-P. Robiano oublie Ou ne sait pas que Savonarole était dominicain, et Jean de la Croix carmélite. Il oublie également que les Jésuites n'existaient pas encore du vivant de Savonarole. Mais celte double erreur ne prouve pas que les Jésuites n'aient pas été persécuteurs; qu'ils n'aient point, parexemple, rendu la vie dure à leur confrère le P. André, à cause de son cartésianisme. Elle ne prouve point que les Jésuites soient exempts d'une partiale injustice dont ils n'ont pas d'ailleurs le monopole, et qu'il ne soit pas vrai de dire d'eux/ plus encore que d'autres peut-être, qu' « il n'y a pour eux et leurs amis que deux marches à suivre contre leurs adversaires : ou les traiter d'impies, d'imbéciles, de novateurs sans consistance

(mauvaises têtes), ou les enterrer dans un éternel oubli par les réticences dans leurs histoires, par Vétouffement dans le inonde, par des insinuations odieuses en morale ou en religion. C'est le contre-pied de leurs vanteries et de la mise en avant si effrontée, si aveugle des leurs, y (p. 197, 198.)

L'amour-propre de i'ex-P. Robiano semble bien avoir un peu souffert de la part des siens. Il a joué dans la Compagnie un rôle considérable pendant bien des années (p. 87). Comme professeur de rhétorique, il a sans doute pu être aisément remplacé, comme il est facile de le voir; mais sa supériorité comme théologien l'a, suivant lui, laissé sans successeur, au moins pendant quelque temps : c Déplacé deD..., où il faisait un cours àe croyance morale, pratique, en 1828, cours où se trouvait réunie toute la théologie jésuitique de France, personne n'osa lui succéder; ailleurs on allègue (peut-être aussi pour ne pas être trop écrasé) l'impossibilité de poursuivre cette œuvre^ quand il quitterait cette localité. » (p. 197.)

Je ne serais pas non plus très surpris qu'il y eût quelque retour amer d'amour-propre blessé dans ces mots : c Les « mômes nullités en talents comme en vertus, toujours égale- « ment prônées, mises en avant, mises en place. » (p. 71.) Et dans ceux-ci : « Nos Jésuites d'aujourd'hui ne sont en aucune façon les anciens Jésuites tant vénérés de nos aïeux. » (p. 71.) Il leur reproche cependant, à ces anciens Jésuites, d'avoir parfois oublié leurs vœux de pauvreté, au moins « aux confesseurs de Louis XIV, La Chaise et Le Tellier, qui possédaient maisons et terres. » (p. 216.)

J'ai peine à croire également que si l'obéissance et le dé vouement sont mis au-dessus de toutes les vertus qui font le bon Jésuite, la société soit ennemie des talents. Elle entend trop bien ses intérêts pour qu'on puisse prendre à la lettre cette assertion : « L'armée jésuitique ne se compose et ne veut se recruter que de médiocrités pures. » (p. 142.)

Ce qui établit une sorte de compensation aux rigueurs dont les Jésuites peuvent user envers leurs ennemis, c'est leur indulgence pour les amis. M. de Robiano en cite un exemple qui prouve jusqu'à quel point ils savent oublier des torts qui ne les touchent point : « Un protégé des Jésuites français, attaché à la cour de Charles X en 1830, enlève la nièce d'un curé qui lui avait donné l'hospitalité, ne souffre pas qu'elle reçoive à l'agonie la visite de son frère, se fait donner la moitié de ses biens par testament et dépouille ainsi jusqu'à son propre enfant. Les Jésuites connaissaient la vie de cet homme, ce qui ne les empêcha pas de le prendre sous leur protection et de lui faire obtenir un emploi dans le ministère en Belgique, aux dépens des regnicoles. » (p. 137.)

Ne serait-ce point là une de ces vertus transcendantes qui portent Rodriguez à confondre « le jésuitisme et la perfection chrétienne » ? (p. 166.)

Après tout, si les faiblesses que pourraient avoir les Jésuites pour leurs amis ne prouvent pas qu'ils en aient de répréhensibles pour leurs élèves, ou que la discipline de leurs maisons enseignantes laisse à désirer en fermeté, il est bon du moins d'entendre notre critique sur ce point.

Les peines aiïlictives sont jugées nécessaires par les Jésuites, au moins en Pologne, pour mettre les enfants à la raison. Ce moyen de persuasion n'est estimé ni trop indécent ni de nature à révolter ou à avilir le caractère de la jeunesse. Cependant « les Jésuites, dans les collèges de la Pologne (Petite- Russie), pour administrer décemment le fquet à leurs élèves, sans avoir besoin pour ce pieux office d'un ouvrier

fessenr, remplaçant le frère ad hoc, avaient (jasqu'en 1817) inventé une machine à fouetter en plein théâtre (car tous les collèges ont le leur). Il suffisait, pour faire opérer le noble et doux instrument, que le patient fût assis in naturalibus sur un siège à jour, et qu'à ses côtés le R. Père recteur vînt à se poser sur une marche mobile à bascule : à ce moment an mécanisme, médiocrement d'accord avec la vertu de doucear exigée du sacerdoce, était mis en jeu par la sainte gravité du Jésuite et déterminait une grêle souterraine de coups sur les malheureusesprovincesnéerlandaises de leur élève vertueux. » (p. 127.)

Le fouet n'est pas seulement un instrument de répression, c'est aussi un moyen d'émulation; il s'emploie dans les concours contre le malheureux vaincu; ce qui a fait appeler cet exercice : Concertatio de plagis. c C'est un défi littéraire où le vaincu doit recevoir le fouet... En France, l'élève fustigé doit payer tant par fessée, et tant pour chaque coup de férule; le religieux (on voit que c'est ici de la discipline intérieure, un des moyens de former le Jésuite) doit aller remercier son supérieur qui l'a condamné à une pénitence, par exemple à une discipline en plein réfectoire ; à tort ou à raison ; caprice ou méchanceté. » (p. 128.)

Ces moyens un peu violents de former les caractères et de porter à rémulalion sont sans doute rachetés par une forte instruction donnée a la jeunesse. Et comme pour la donner il n'est pas inutile de la posséder, les Jésuites sont vraisemblablement supérieurs par ce côté-là'. Ce n'est pourtant pas l'avis de l'ex-P. de Robiano. S'il fallait l'en croire, le gros de la Compagnie ne serait pas fort : il pourrait bien lui-même en être un exemple. « Je pose en principe, dit-il, que la Compagnie des Jésuites actuelle est essentiellement ignorante, que son

easeignement est absurde ou puéril, mort en un mot... Les Jésuites n'ont plus leur savoir d'autrefois et ne veulent plus l'avoir; ils ne comprennent plus la science d'aujourd'hui; ils la condamnent par ignorance, par paresse^ par égarement; ils la repoussent comme imaginaire, dangereuse, impie; ils n'ont rien à mettre a la place, ni pour la religion, ni pour les mœurs, ni pour la politique. Reste le masque pour cacher l'intrigue, et puis c'est tout. » (p. 148.)

C'est tout! voilà qui est bientôt dit. On aimerait des détails, quelques faits enfin. Le transfuge de la Compagnie ne les a pas non plus jugés inutiles.

Et d'abord pour les humanités : « Sous Alvarez, les humanités atteignaient leur but : en cinq ans on savait le latin et le grec dans les collèges de la Compagnie; aujourd'hui en dix on ne sait ni l'un ni l'autre, m'écrivait une des plus brillantes notabilités de l'ordre en 1824, ajoutant : il faut croire que c'est mieux comme cela. »

Pour les langues orientales : « On n'étudiera l'hébreu qu'à cette fin de défendre la Vulgate latine... Certes la Vulgate est la plus fidèle des versions de la Bible, le concile de Trente l'a dit...; mais la meilleure ne veut point dire la parfaite, et de fait le saint concile la supposait si peu telle qu'il fonda une congrégation exprès pour la correction de cette même Vulgate, à telles enseignes que le cardinal Bellarmin, jésuite, qui en fut tout d'abord, n'obtint pas les honneurs de la canonisation, à caîise d'un mensonge fait à propos d'une faute échappée à ladite congrégation des cardinaux et théologiens, et par lui mise sur le compte des imprimeurs. » (p. 160.)

De plus, et contrairement à la maxime : Non omnia possumus omnes, les professeurs jésuites sont tous censés sufl&samment capables de bien enseigner la grammaire et les humanités : « ils montent de 'classe en classe avec leurs élèves, lesquels sont donc assurés d'avoir affaire à un homme sans talent, à un apprenti, pendant toute la durée de leurs études. » (p. 195.)

Pour les sciences. Ce ne serait pas là non plus, d'après Robiano, le côté brillant de renseignement des Jésuites. < À D..., par exemple, le préfet des études, qui n'avait jamais dépassé lui-même la troisième dans ses classes, qui ne pouvait prendre part. à aucun examen ni visiter les classes supérieures, n'osait pas s'aventurer à montrer le cabinet de physique aux parents qui visitaient ce second collège des Jésuites, de crainte d'être mis à quia par les questions des dames visiteuses et des jeunes filles. Aussi les élèves, dont le sens est toujours exquis pour juger leurs maîtres, appelaient ce pauvre P. T... le P. Trois quarts, » (p. Si.)

V histoire et la philosophie sont un théâtre où la supériorité des Jésuites a peu de chances de briller. Aussi nous dit-oo que « la philosophie sert uniquement (d'après leur institut) de base et d'introduction à la théologie. » (p. 149-156.)

Mais encore cette base pourrait être plus ou moins large, plus ou moins solide. Il ne parait pas cependant qu'il en soit ainsi, puisque « c'est une maxime chez les Pères actuels que, quand un homme n'est bon à rien, mais sait un peu jargonner le latin, on le met à la philosophie; c'était du moins l'avis du P. G... » (p. 50.)

Aussi notre auteur dit-il : « Ils ne peuvent avoir ni philosophie ni histoire (impartiale et comparée surtout), car ils crient de suite à Timpiétét à la magie! à l'index!... ad bestiasî > (p. 144.)

Quant aux sciences biologiques, qui tiennent de l'occulte, c'est là au contraire qu'ils se croient sûrs de leur fait, t Pour ne pas rappeler les folies du jésuite Fiard (voyant le diable partout), ni les sottes crédulités de son confrère Del Rio (Dwquisitiones magicœ), ni les hystériques des Pères de la foi, considérées comme possédées, ni mônjie les tristes farces de Loudun..., nous dirons seulement que le P. B... prêchait l'an passé aux dames du Sacré-Cœur (jésuitesses) et à leurs nombreuses élèves à J..., que le somnambulisme est de la magie. » (p. 142.)

« Les Jésuites rejettent le magnétisme, s'écrient au matérialisme, k la magie, malgré l'avis du docteur Perrone et^ les expériences du P. de Robiano, leur ancien collègue, qui à l'aide d'un morceau de charbon, d'une pièce d'argent ou de cuivre, sans passes, sans volonté étrangère, sans pacte surtout, occulte ou non, démontre l'identité du magnétisme animal avec des maladies, des crises cruelles, mais, hélas 1 trop naturelles : l'épilepsie, la catalepsie, les attaques do nerfs, l'hystérie, quelques vésanies ou exaltations passagères. » (p. 172-173.)

Si les Jésuites sont si étrangers aux lettres, aux sciences, que signifient leurs collections scientifiques, leurs magnifiques bibliothèques, et d'où viendrait cette infériorité?

Les cabinets de physique sont^ au dire de l'ex-Père, pour la montre. On ne peut raisonnablement supposer que des gens si bien outillés ne soient pas d'habiles démonstrateurs, et sans doute aussi des expérimentateurs distingués.

Il en serait des bibliothèques comme des cabinets de physique, le tout s'adresserait aux regards émerveillés des simples : < Ils ont de superbes bibliothèques, à Rome et à Paris du moins..., mais où n'entre personne et d'où les livres ne peuvent sortir; de riches cabinets de physique et de chimie, de coûteuses machines, mais à l'usage de personne. Demandez plutôt à leur ancien professeur de Rordeaux en 1826, et homonyme d'un antipape, le 24% je crois, R...., devenu depuis, vers 1833, un de leurs espions à Paris, après son mariage. »

Quant à l'infériorité, le comte de Robiana l'explique par un parti pris. Il faut être ignorant ou le paraître. La science est le fruit défendu; s'il est nécessaire d'en avoir, c'est à petite dose et comme contre-poison. Il est vrai qu on pourrait croire qu'il en faut beaucoup, môme à ce titre. Mais la religion est là; c'est le remède véritable, et c'est sûrement en cette partie de l'enseignement que les RR. Pères vont se montrer avec tous leurs avantages, même aux yeux de leur ancien confrère.

Mais, ô impossibilité présumable, qui n'est qu'une réalité trop certaine aux yeux de Tex-P. de Robianol l'enseignement religieux et l'éducation morale sont de toutes les parties faibles des Jésuites comme corps enseignant, les plus faibles. C'est ici que l'étonnement redouble, que l'intérêt s'accroît et que les citations sont plus que jamais nécessaires.

t Le P. G..., provincial de France, disait en 1826 : Il faut convenir, mon frère, que ce que nous enseignons de plus mal c'est la religion ; c'est bien honteux , mais cela est. • (p. 48 et 204.)

Les dévotionnettes t les dévotionnettes ! comme disait un ancien pair de France, telle est la grande affaire pour les Jésuites. Tel est aussi le reproche que leur adresse leur ancien confrère : « Sous le matériel prétexte qu'il faut frapper les sens et s'attacher les jeunes cœurs, les intelligences faibles, par la pompe et l'appareil des solennités, on a un culte toui sensuel, au mépris du témoignage de l'apôtre : Celui qui sème dans cette terre ne moissonne que corruption... N'attacher à la religion les jeunes cœurs et les esprits encore neufs que par une pompe et un extérieur qu'ils ne peuvent goûter que sensuellement, qu'ils ne rencontreront plus pour la plupart, n'est-ce pas d'un côté énerver au lieu d'armer leurs âmes et leurs intelligences à l'endroit des tentations de l'esprit et du cœur?... De l'autre, n'est-ce pas leur préparer de continuels et funestes ennuis, à leur retour sous le toit paternel et les humbles voûtes d'un temple pauvre et pauvrement desservi ?... Semblable à notre musique mal entendue, ou aux hymnes si latines des bréviaires gallicans ou jansénistes, toute cette pompe, sans l'esprit intérieur que je dis, frappe, mais n'édifie pas; elle ne prie pas. » (p. 202-203.) « Ainsi, au lieu de la piété, les dévotions; au lieu de la

religion, les légendes et les spectacles dévots ; au lieu de la science, les classes futiles; au lieu de l'histoire, les panégyriques des évoques et des rois; au lieu du peuple et de son affranchissement du vice et de l'abrutissement du matérialisme, des superstitions, de la cupidité excentrique, des congrégations cagotes, raarmotières de gens exceptionnels, privilégiés; le culte des riches^ des nobles (puissants), croyants ou impies, libertins ou exemplaires, n'importe, pourvu qu'ils soient à eux; des sermons hors de la portée de ce peuple, ou bien uniquement à la portée de leurs passions haineuses et turbulentes, le rétrécissement progressif de l'horizon intellectuel et des plaisirs non défendus, et en place un peu plus de mois de Marie, de mois de saint Joseph, de mois de Jésus; un peu plus de fugues, de contre-point et de quatuor de voix et d'instruments à leurs saints ; un peu plus d.e théâtre costumé sous le nom menteur de discussion à leurs distributions des prix; un peu plus de femmes partout, en matière de religion, d'associations, de congrégations^ d'intrigues, d'espionnage, de domestiques, d'agents gagés à doubles gages. » (p. 124-125.)

Voilà qui est dur ; et ce n'est pas tout.

1 Ou vous connaissez cet état de choses et en reconnaissez l'immense inanité, et alors vous êtes d'abominables fourbes; — ou vous ne le connaissez pas, et alors vous êtes d'une inqualifiable niaiserie. Dans la première de ces deux alternatives, votre gouvernement est cruel, car il tue la pensée de l'âme, le libre arbitre, remplaçant le tout par un ignoble et enfantin automatisme. Dans la seconde, votre gouvernement, idée et pratique, est cruel encore, mais cette fois à la manière de l'enfance débile, ignorante, inhabile encore à prévoir les suites de ses faibles et petites tyrannies, ou à la manière des idiots, incapables de discerner les pernicieuses conséquences de leurs actes insensés et des crimes commis en riant, sous la triste influence de leur crétinisme. » (p. 126.)

Ce n'est pas tout encore; l'ex-R. Père prétend que l'éducation

jésuitique a le tort nou seulement d'être faible, insuffisante, propre à fausser l'esprit et les sentiments en bien des cboses, mais, ce qui n'est pas moins grave, d'être tout à fait impropre à faire face aux besoins intellectuels, moraux et religieux de notre temps. Si les reproches qu'on va lire sont fondés, on se demande ce qu'est devenu cet art si vanté d!élever la jeunesse. Écoutez :

« Vous ne comprenez pas la philosophie d'à présent. Au moins si dans cet océan de clioses ignorées, incomprises, brutalement repoussées, foudroyées, analhématisées par un aveugle et ignorant cagotisme, une seule science nouvelle ou nécessairement renouvelée vous avait pu sourire, la pédagogie!... Mais non. Et cependant, sans parler de ceMlette-madame perpétuel, de ce changement annuel pour le moins de professeurs confesseurs, surveillants, supérieurs, infaillible cause île désordre dans ces jeunes intelligences, de découragement, de désappointement et de trouble dans ces jeunes cœurs (p. 174-175) ; sans parler de tout cela, est-ce avec les niaiseries des exhortations aux congréganistes, voire même aux prêtres retraitants; est-ce avec leurs petites dévotionnettes à images et médailles, avec la \ision prétendue de la Vierge aux mains pleines de rayons, avec les images et médailles à millions de ce fait imaginaire, appuyé de promesses condamnées dans les règles de l'Index de l'Église; est-ce avec les bagues-chapelets, avec les livres paccanaristes du Chemin de la croix, avec des croix bénites ad hoc (abus, erreurs, directe désobéissance aux lois de rÉglise en général et à celles qui regardent ces dévotions en particulier) ; est-ce avec les prophéties à la Hermann Hugo, avec les révélations à la Marie d'Agreda, à la Catherine Emmerich, à la sainte Philomène; est-ce avec les miracles de M»* Aloysia (J...), avec les possessions de leurs Pères paccanaristes, avec les missions de leurs PP. E... ou G..., que Ton peut faire face aux moins sérieux adversaires, aux disciples de Voltaire ou de Fourier, aux

beaux esprits à la Ninon ou à la M»* de la Vallière, aux fortes têtes de nos écoles de médecine ou de droit, et à ces controversistes puissants, missionnaires en pacotille souâ la raison commis-voyageurs, accoucheurs ou émeutiers, ou protes d'imprimerie de quelque journal de l'opposition religieuse? » (p. 184-187.)

« Avec ces moyens imbéciles, mais commodes aux ignorants, aux paresseux, aux arriérés, aux morts, quelle généralion votre institut florissant et prospère nous a-t-il préparée? N'esl-il pas vrai que les Voltaire, les Lalande, les Diderot, les Gerulti et toute la noblesse si profondément incrédule, immorale du régent de Louis XV, étaient votre ouvrage? » (p. 188- 189.)

Soit. Les Jésuites du dix-huitième siècle, malgré leur talent, leur influence, leur Aombre, n'ont pas empêché l'esprit antireligieux et matérialiste d'éclore, de se développer, ^de grandir au point de devenir une puissance ; et, chose remarquable, les élèves des Jésuites n'ont pas été les moins ardents ni les moins heureux dans cette croisade contre l'esprit de leurs maîtres. N'y aurait-il pas là quelque chose de cette loi universelle d'action et de réaction qui explique tant de choses dans le monde intellectuel et moral comme dans le monde physique? Mais qui sait? Peut-être que les Jésuites d'aujourd'hui auront la main plus heureuse que ceux du temps passé. Ce n'est pas cependant l'opinion de notre critique. Il faut encore l'entendre sur ce point d'éducation, puisqu'enfin on prétend que c'est là leur fort, leur incontestable supériorité.

Écoulons encore : « N'avouez- vous pas^ dit -il, que les enfants qui entraient jeunes chez vous n'y achevaient jamais leurs cours, leur corruption vous forçant de les renvoyer à leurs parents avant ce peu d'années? (R. P. G... de Sair

Acheul, 1826.) — N'avouez-vous pas cela par le fait du parcage et de la réclusion de vos élèves dans vos collèges d'Italie, dans votre collège modèle que je vis bàtirà Chambèry?...» (p. 174.)

« C'était un fait avoué... que presque tous les enfants que Ton prenait vers l'âge de sept ans devaient être chassés du collège avant leur douzième année, tant ils s'y étaient corrompus! et ils étaient cloîtrés dans un bâtiment (le Blammont), éloigné d'an quart de lieue des plus âgésî... Rien ne leur manquait cependant de tout Tarsenalpieux du jésuite, pas même les enfantines conférences de l'enfantin P. L..., directeur de leur Congrégation des Saints- Anges, i (p. 189.)

< Il était notoire que fort peu de jeunes gens sortant des collèges des Jésuites, depuis la Restauration, se conservaient dans le monde ; souvent, dans les conversations de la récréation, l'on entendait citer tel préfçt de congrégation, tel congréganiste fervent qui donnait, peu de temps après sa sortie du collège, dans tous les désordres les plus extrêmes et avec le plus extrême scandale. Dois-je montrer, moi presque sexagénaire, les épîtres et déclarations passablement erotiques de plus d'une de vos novices formées du Sacré-Cœur, de religieuses que votre monopole de direction accapare ? Je les ai pourtant là, à côté de moi, qui vous écris; et elles sont énergiques, je vous le jure!... * (p. 188.)

« Quand je dis que le vice et le crime germent sur la corruption, l'on voudra bien se ressouvenir que la communauté entière où florissait Léotade (Bonafous) porta faux' témoignage à sa décharge. Etait-il seul corrompu dans ce cloître? > (p. 212.)

Ceci ne regarde que les bons Frères des écoles chrétiennes, il est vrai ; mais il est vrai également que c'est ici et là le même esprit, à des nuances près.

En résumé, suivant notre auteur, les Jésuites ne sont déjà pas plus heureux à moraliser la jeunesse qu'à l'instruire. Eux-

mêmes laissent personnellement à désirer beaucoup à ce double titre, et l'une des raisons de cette double lacune, ce sont « les vocations fausses, forcées, mondaines et scandaleuses. » (p. 124.)

L'auteur que je cite croit que « ce qui fait qu'on repousse aujourd'hui les Jésuites, c'est leur système rétrograde, leurs inquisitions domestiques, leurs associations quasi- maçonniques pour la bonne cause, les mensonges de leur parti catholique, leur nullité générale, leurs haines et leurs persécutions contre le talent et contre tout ce qui ne les encense pas. » (p. 72.)

t Je finis, dit-il, et me résume. Je crois avoir tenu parole, avoir répondu à l'engagement que je prenais par l'intitulé de ma brochure, en prouvant : que votre enseignement moral et religieux est puéril", nul et faux; que vos moyens sont de honteuses pratiques de corruption et d'inquisition. » (p. 221.)

Et puis, défiant de nouveau ses adversaires, il les laisse sous le coup de cette menace : « qu'ils osent contester une seule assertion de ces pages fort réservées et pleines de regrets, et nous les écraserons sous leurs aveux autographes, iuiprimés et personnifiés (?). »

Bruxelles, 6 juin 1853.

On n'a rien répondu, queje sache, à tout cela. Est-ce qu'il n'y avait rien à«répondre, et pour quelle raison; c'est ce que nous ignorons. En tout cas, mon cher ami, c'est à désespérer. M"' Lartot ne croira rien de tout cela, et vous peut-être en douterez-vous. C'est votre affaire ; la mienne était de vous dire loyalement ce que pensait des Jésuites, ses anciens confrères, un homme que j'ai connu à Dôle et qui passait pour l'un des plus capables de la Compagnie (i).

(1) Le comte de Robiano semble avoir ignoré l'aventure peu édifiante du jeune Saiot-Moris, telle qu*on peut la lire dans VHermite en province, p. 120-12*2. C

Je laisse à penser maintenant si, tout en faisant la part des exagérations évidemment passionnées de Tex-jésuite Robiano, il n'y a pas là de quoi rabattre certaines exagérations contraires, et si la justice et la prudence ne demandent pas que renseignement et Téducation jésuitiques soient un peu moins surfaits I

Votre bien dévoué.

cabouzot.

Il y a toute apparence, d'après Jean Kelle (1), que les Jésuites n'ont apporté aucune amélioration essentielle à leur enseignement depuis i'ex-P. de Robiano. Quand on leur parle de changer de méthode, de donner plus d'importance au grec, aux langues vivantes, aux sciences, à l'histoire et à la philosophie, ils répondent, par l'organe même de leur général, le R. P. Beckx, que leur règle, leur méthode, est écrite depuis longtemps (sans doute depuis Jouvenci), qu'elle est connue, qu'elle est en harmonie avec l'esprit de la société, qui est de servir l'Église, dont elle a reçu la mission d'enseigner; que le latin, langue de l'Église, est le principal objet de l'instruction secondaire; qu'il se prête mieux qu'aucune autre langue à l'exposition de toutes les vérités scientiflques et traditionnelles qui sont le salut du monde, et qu'il se refuse plus qu'aucune langue vivante à l'exposition des nouveautés suspectes ou erronées; qu'à la vérité il faut bien enseigner 'des sciences, mais qu'il faut en cela même de la sobriété. « On rendrait, dit-il, un mauvais service à la société civile, si, par des recherches savantes, écrites dans la langue maternelle, on mettait la science à la portée de ceux qui ne possèdent pas une culture préparatoire indispensable (quelle culture? la Ihéologique sans doute)

comédie, qni lient bien un peu du sacrilège, fît beaucoup de bruit dans le temps. Les Jésuites ne quittèrent pourtant pas D61e, mais le personnel fut changé, (i) Die jesuU, Gymnasien^ etc. Prague, 1873.

pour les bien comprendre et en faire un bon usage. » On savait bien que les Jésuites étaient les hommes du Syllabus; mais, par une singulière et bien volontaire illusion, beaucoup de gens s'imaginent qu'ils sont amis des sciences et que, comme instituteurs, ils sont au niveau des besoins du temps. On sait qu'en penser, d'après leur propre aveu. Leur philosophie n'est qu'une sorte d'introduction à la théologie et à une politique théocralique. Leur maxime politique par excellence, leur principe de la souveraineté, revient essentiellement à celle qu^on a attribuée à M. de Bismarck : Rex quia potens. Ils l'enseignaient à Fribourg, ils l'enseignaient à Paris. C'est leur manière d'entendre Vomnis potestas a Deo de saint Paul.

N'est-il donc pas à regretter profondément que par esprit de corps et de secte, le clergé séculier tout entier se fasse l'atfxiliaire passionné des Jésuites, et travaille avec une infatigable et peu loyale ardeur à discréditer l'enseignement laïque, universitaire ou libre, au profit des corporations religieuses de toutes sortes, en particulier de celle de la Compagnie de Jésus ? Tous les moyens, tous les prétextes lui sont bons pour atteindre cette fin. Nous n'en citerons qu'un 'seul, la consécration religieuse de la propagande jésuitique par la célébration de la fête d'un petit saint de cette provenance. On ne se contente pas de la glorification de la Compagnie dans la pensée des fidèles par les honneurs religieux rendus aux grands saints de l'ordre, par les neuvaines annuelles en l'honneur des François-Xavier ou des Ignace; on cherche aussi à enrôler la jeunesse pieuse sous la bannière de Loyola en lui donnant pour patron tout spécial ou saint Louis de Gonzague ou saint Stanislas Kostka. Mais ceci n'est pas l'affaire d'une lettre; c'est au surplus chose connue de tout le monde.

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