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CHAPITRE X

Importance des Jésuites dan^ le catholicisme, — on le clergé catholiqne an service de la propagande jésnitioine.

On convient assez volontiers que les membres d'une congrégation religieuse ayant deux maîtres absolus au dehors, le pape et un général, les ordres religieux de toutes sortes, les enfants d'Ignace en particulier^ doivent être éminem^nent ultramontains. Ils doivent n'apercevoir ou ne juger qu'au point de vue ou dans les intérêts de Rome et de la Compagnie dont ils sont membres. Mais on n'accordé pas aussi facilement que tel soit l'esprit du clergé séculier, qui n'a de chef à Rome que le pape et qui ne relève pas du général. En vain un pair de France a déclaré à la tribune, enuface du pays entier, que tout le clergé français est ultramontain, que le gallicanisme n'est plus qu'un mot et que ce mot appartient à l'histoire; en vain le clergé a déclaré lui-même, par l'organe de quelquesuns de ses chefs, qu'il entendait faire cause commune avec les Jésuites, que les attaquer c'était l'attaquer; en vains'est-il montré fidèle auxiliaire des loyolistes dans le combat qu'ils ont rendu contre l'Université : on trouve encore nombre de gens qui veulent que la cause de la Compagnie de Jésus n'ait rien de commun avec celle du clergé catholique en général, et qui soutiennent que l'on peut sans crainte confier au clergé séculier l'enseignement de la jeunesse, alors qu'on croirait pouvoir l'interdire aux Jésuites; ce qui n'est point notre avis.

C'est une grossière erreur; le péril est le même, parce que l'esprit est le même. Le prêtre séculier se laisse diriger par les

Jésuites; il les reconnaît pour ses doctears, pour ses maîtres. Nos prélats risitent Fribourg (1), s'y confessent, y prennent le mot d'ordre ; ils enseignent ou font enseigner dans leurs séminaires la théologie de Liguori, de Perrone et de leurs disciples; ils approuvent les livres classiques fabriqués par les Jésuites ou leurs amis dévoués. En faut-il donc davantage pour prouver que le clergé français est sous l'empire du jésuitisme? Je n'insisterai aujourd'hui que sur les dernières raisons que je viens d'en donner.

J'ai sous les yeux un petit livre intitulé : Le pieux helléniste sanctifiant la journée par la prière, par Henri Gongnet, chanoine de Soissons, etc. — Ce livre, qui était à sa première édition en 1839, avait déjà reçu l'approbation de l'évoque de Soissons. Je ne doute point que les éditions postérieures, s'il en existe, ne soient approuvées par un grand nombre d'autres évoques; c'est un pari qu'on peut toujours faire avec chance de gain toutes les fois qu'il s'agit d'une œuvre jésuitique destinée à miner l'Université, à moins que l'éditeur, sûr de son fait, n'ait absolument rien à gagner à quelques signatures épiscopales de plus.

L'auteur du Pieux helléniste est en faveur auprès de Nos Seigneurs, comme on dit maintenant avec emphase; un autre de ses ouvrages,, ilfarie honorée dans les classes ou Mois de Marie, grec-latin, troisième édition, ouvrage destiné à répandre une sorte de piété à laquelle les Jésuites attachent la plus grande importance, a reçu l'approbation des archevêques et évêques de Soissons, de Paris, de Toulouse, de Reims, de Beauvais, du Mans, de Bayeux, de Luçon, de Besançon, de Saint -Flour, de Bayonne, de Bordeaux, etc. La grammaire grecque du même auteur est adoptée dans les petits séminaires et institutions de Verdun, de Beauvais, de Versailles, de Meaux,

(1) Les Jésuites étaient encore à Fribourg quand ceci s*é(trivait. Peu importe les lieux; on sait trouver les Jésuites où ils sont.

d*Avon, d'Oulchy, de Montcornet, de Nîmes, de Nantes, de Chàlons, etc.

C'est ïà, on en conviendra, une très grande présomption que le Pieux helléniste a dû recevoir le même accueil. Or dans ce livre de piété, qui contient 236 pages, on en consacre 26 aux patrons de la jeunesse. Savez -vous maintenant quels sont ces patrons? Vous croyez peut-être bonnement que ce sont les saints dont chaque enfant porte le nom? Erreur : les patrons de la jeunesse sont essentiellement des Jésuites : saint Louis de Gonzague et saint Stanislas Kolska. Cela est-il significatif? C'est à peine si les Jésuites eux-mêmes oseraient imprimer de' semblables choses. Mais ce qu'il y a de plus curieux, ce sont les prières adressées à ces bienheureux patrons On sait, avons-nous déjà dit, la prédilection toute particulière des Jésuites pour le culte de la Vierge : ce sont eux, si je ne me trompe, qui ont inventé le mois de Marie et beaucoup d'autres belles choses plus ou moins propres à s'attirer la faveur des femmes et des jeunes gens, en général de la partie sensualiste des esprits. Il est donc fort naturel qu'ils fassent à leurs saints un très grand mérite de la virgolàtrie; aussi les appelle-t-on beatœ Virginis cliens ardentissime, cliens assidue. Ce n'est pas tout : dans deux litanies, genre littéraire si favorable à l'éloge et si propre à donner à la jeunesse une haute idée des Jésuites, on insinue, pour mieux faire comprendre tout ce que la société recèle de prérogatives spirituelles, que c'est une insigne faveur du Ciel d'en être membre et que c'est à Ma^ie que Kostka en fat redevable : Sancte Stanislae, a Maria in societatem Jesu vocate ! On lui fait ensuite un mérite d'avoir compris l'importance de cette vocation et de s'être montré digne fils d'Ignace : Sancte Stanislae, fidelis Dei vocationi et gratiœ! sancte Stanislae, Ignatii fili dignissimet

Comment les Jésuites ne seraient-ils pas fiers d'avoir compté parmi eux un homme si plein de leur esprit, et comment ne s'en vanteraient-ils pas ? Aussi ne peuvent -ils résister à cette

tentation : Sancte Stanislae, societatis Jesu decus eximium! Voilà donc le tin mot; c'est la gloire de la société de Jésus qu'on célèbre, et Stanislas Kotska doit lui-même être très flatté d'avoir brillé dans cette Compagnie plutôt qu'ailleurs. C'est tout simple, puisqu'on lui faisait déjà un mérite d'y être entré.

Ce même Kotska a bien d'autres titres à la vénération, ce qui prouve davantage encore pour la société : il est presque l'égal du Gbrist lui-môme; on l'appelle le refuge et le salut de ceux qui l'invoquent {ad te clamantium refugium et salus), le secours et la guérison des malades (prœsidium et medela infirmorum). Bien entendu qu'il en a donné des preuves pendant sa vie et après sa mort; les miracles sont ici de rigueur {in vita et post mortem inclyte miraculis).

Louis de Gonzague ne le cède en rien à ce premier patron (le la jeunesse; il est très puissant dans le Ciel (in Cœlis potentissime). Sur la terre il met en fuite les démons {fugator dœmonum); il est l'honneur et la gloire de la jeunesse (honor et gloria juventutis) ; le patron ou le protecteur des écoliers {patrone scholasticorum). On ne dit pas si ses faveurs s'étendent jusqu'à ceux de l'Université; s'il n'en est rien, comme c'est assez probable,' — car Louis de Gonzague ne peut être un faux frère, il était trop bon Jésuite (societatis Jesu decus et ornamentum), — les élèves de l'Université auront le dessous quand ils se trouveront en concurrence dans le monde avec ceux des Jésuites. C'est ce qui est arrivé sous la Restauration, et ce qui pourrait bien arriver encore, si ce n'est fait déjà. Il est bon, maintenant comme alors, de s'être mis sous la protection de Louis de Gonzague; on se trouve par le fait sous celle de la Compagnie et dé Nos Seigneurs.

Un autre cachet jésuitique du Pieux helléniste, c'est la dévotion au sacré Cœur. On sait que ces messieurs ont pris le nom de cordicoles, ainsi que beaucoup d'autres. Ils aiment la chair; ils aiment mieux adorer un morceau du Christ que le

Christ tout entier; sa nature divine parle moins à leur imagination et à celle des peuples qu'ils dirigent, que son corps, qu'une partie môme de ce corps.

Une autre dévotion sensualiste, et qui a la même origine, c'est la dévotion à la passion, dévotion connue sous le nom de Stations on de Chemin de la Croix, On a grand soin de prévenir (p. 184) qu'il est rigoureusement nécessaire de faire réellement les stations'si l'on veut obtenir les indulgences attachées à ces démonstrations religieuses, c'est-à-dire d'aller d'un lieu à un autre, de s'arrêter à chacun d'eux (il y en a quatorze) et d'y méditer sur celui des mystères qui lui revient. Ne pas se déplacer physiquement, ne pas se rendre corporellement auprès de quatorze images disséminées dans une église, ne pas méditer en face de chacune d'elles, sur un point plutôt que sur un autre, c'est tout perdre. formalisme digne d'un autre nom! Mais c'est par les formes qu'on enchaîne les esprits, qu'on les asservit, qu'on les domine, qu'on les mène. Mener le monde, pour la plus grande gloire du sacerdoce et son plus grand profit, voilà le but. Les moyens, on les connaît.

C'est à la servitude des formes qu'il faut encore rapporter « la méthode facile pour s'unir, en récitant le chapekt, aux mystères de notre Seigneur et de la sainte Vierge. » (p. 205.) Je fais grâce au lecteur de cette méthode.

Mais ce qu'il ne doit pas ignorer, c'est que dans la partie du Pieux helléniste consacrée à la Vierge, se trouve un petit cantique où le chœur dit d'abord et répète après chaque récit :

« Qu'elle est bonne, Marie !

C'est la paix, c^st la vie ; Pour rame qui la prie, C'est le bonheur ! »

Voilà dans quel esprit religieux le clergé catholique élèverait la jeunesse qui lui serait confiée; je me trompe, il irait

beaucoup plus loin dans la même voie s'il osait ou s'il pouvait. Le catholicisme ne comprendra jamais tout ce qu'il doit au protestantisme et à la philosophie pour l'avoir empêché de se précipiter au fond de l'abîme des superstitions et du fanatisme. C'est là, je le sais, l'un de ses plus grands griefs contre cette double opposition; il ne peut supporter cette barrière. Malheur à lui cependant, malheur au monde catholique, s'il parvenait à la briser.

Les congrégations religieuses, surtout les enseignantes, sont le grand levier que fait jouer l'ultramontanisme pour enlever ie monde et le soumettre à sa domination. C'est ce qui ne peut manquer de frapper tous les yeux et ce qu'a reconnu nettement un sénateur de Napoléon III, dans un discours très remarquable où il révélait à la partie de la France qui pouvait l'ignorer le danger de cette situation. M. Rouland disait, en parlant de l'ultramontanisme et de ses menées incessantes et redoutables : « Son premier soin, sa perpétuelle préoccupation est l'extension de^ ordres religieilx... Pour moi, je n'aime pas que ces ordres religieux arrivent si vite à la richesse à travers leur vœu de pauvreté. Je vois avec regret que, laissant à notre clergé séculier toutes les fatigues et tous les sacrifices, ils lui enlèvent encore et ses ressources et son recrutement... Je ne les vois pas sans inquiétude posséder de nombreux établissements d'instruction...; je crains que l'enseignement qu'ils donnent, au point de vue social et politique, ne perpétue chez nos enfants les dissentiments et les antagonismes dont nous souffrons tant aujourd'hui, et qu'il faudrait effacer dans l'intérêt de l'avenir. Enfin je déplore le prosélytisme exagéré que les réguliers s'efforcent de répandre dans les familles par leurs créations de tiers ordres, d'affiliations, œuvres trop ascétiques et dévotes pour n'être pas trop éloignées de la véritable piété. »

Depuis le 11 mars 1865, jour où ce discours mémorable fut prononcé, le progrès de Tultramontanisme n'a cessé de s'ac-

croître en France. Et par ultramontanisme, ne nous y trompons pas, il faut entendre l'esprit de la papauté. La distinction qu'on fait quelquefois de ces deux choses est purement oratoire ou de convenance, c'est afin de pouvoir dire du catholicisme sous un autre nom, ce qu'on est forcé d'en penser. Là est pour nous le plus grand des obstacles et des périls; ce parti nous vaudra, s'il est momentanément le maître, révolutions sur révolutions. Les excès de la démagogie en sont le fruit partiel; c'est une réaction inévitable ; mais elle passera plus sûrement que les excès de l'ultramontanisme, et passerait plusproraptement et plus pacifiquement encore si l'ultramontanisme n'était un puissant et perpétuel obstacle à un enseignement populaire au niveau des besoins de notre temps.

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