CHAPITRE II
Da rensaignemant supériavr an général. Nécassité de la séoularisar* * La physlologla ai las axorcismes.
Plas on s'élève dans la région de la pensée et de la science, plus la liberté de la spéculation devient nécessaire. On le démontrerait pour chaque branche du savoir humain en particulier^ et pour la science en général. Mais il est une branche de l'arbre de la science sur laquelle les ennemis de la libre spéculation voudraient plus.particulièrement jeter l'interdit, sous prétexte de spiritualisme et d'orthodoxie : nous voulons parler de la physiologie.
La médecine, comme science spéculative, surtout comme science d.e la vie, des fonctions vitales, de leur principe et de ieurs conditions, touche d'assez près à la psychologie et à h métaphysique pour qu'elle soit tentée d'y mettre le pied, de même que la métaphysique et la psychologie peuvent se croire en droit de faire une excursion sur le domaine de la physiologie. Est-ce là un mal? Est-ce là un vice de méthode? Est-ce une usurpation scientifique ? Ne suffit-il pas que deux sciences confinent l'une à l'autre pour qu'elles aient chacune le droit, le devoir même d'examiner les rapports qui les unissent ? Le physiologiste peut-il laisser entièrement à l'écart les fonctions de la pensée, les conditions organiques auxquelles se rattachent ces fonctions? Et s'il ne le peut, n'aura-Ml pas le droit de rechercher jusqu'à quel point la science de l'organisme vital peut rendre compte de tous les phénomènes de U
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vie ^irituelle? N'aura-t-îl pas le droit de proclamer les résultais de son investigation, de déclarer, sauf à se tromper et à encourir le reproche d'affirmer sans preuve, ou d'alléguer à Tappui de ses assertions des raisons, des observations insuffisantes ou entachées d'erreur, que la pensée, la vie spirituelle tout entière s'explique sans autre principe que celui de la vie organique, et que ce principe lui-même est purement matériel ? Nous croyons, quant à nous, que le droit du physio< iogiste va jusque là; qa'il enseigne ou n'enseigne pas au nom de l'État, il n*est tenu qu'à une chose, à pénétrer aussi profondément qu'il le peut dans la connaissance des phénomènes de la vie, de la vie prise dans l'acception la plus large du mot, et de proclamer sincèrement ce qu'il estime être la vérité. Autrement les savants, ou n'auraient pas le droit d'explorer complètement leur domaine, ou ne pourraient le faire qu'à la condition d'être infaillibles, ou bien encore de se régler sur des opinions et des croyances qui préjugeraient les résultais de leurs recherches^ ou bien enfin ils seraient tenus de dissimuler ces résultats ou de mentir à leur conviction. Ils devraient donc ou s'abstenir et mettre ainsi la lumière sous le boisseau, ou substituer ee qui leur paraît être une erreur à ce qu'ils croiraient être la vérité..
Il est évident que de pareilles exigences sont inadmissibles.
Telles sont pourtant les prétentions de certaines gens, de ceux qui, au nom d'un spiritualisme qu'ils n'entendent même pas ou qu'ils entendent mal, ont suscité, il y a peu d'années, au sein du Sénat français, une tempête de réaction qu'il est non seulement permis de ne pas oublier, mais dont il faut voir les causes. Ce sont là des motifs d'oppression et d*ignorantlsme qui, dussent-ils servir parfois la vérité et la vertu, sont inadmissibles en principe, puisqu'ils sont encore plus favorables à l'ignorance, à l'erreur et à tout ce qui s'ensuit dans la pratique de la vie individuelle et sociale. On verra ensuite de quelle manière ils entendent la science de la nature et de la
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Tie, par la manière dont ils croient pouvoir y intenrenir et rétablir Tordre physique et moral lorsqu'il est troublé dans le monde et surtout dans Tbomme.
Sur quoi donc se fondaient ceux qui intentaient auprès de nos sénateurs un procès criminel de tendance, sinon à la science elle-même, du moins à certaines tentatives qui avaient pour but de la réaliser? Sur ce qu' c il y a, disaient-ils, des dogmes qui sont le patrimoine de Thumanité, et sur lesquds il ne faut point porter la main. >
Sans revenir longuement sur ce que nous avons dit ailleurs (i), mais pour ne laisser aucune raison de quelque apparence sérieuse sans examen sufGsant, par conséquent pour compléter notre pensée tout en la résumant, nous dirons qu'un dogme, s'il semble mal fondé, n'a que le bénéfice accessoire d'un droit, celui des égards nécessaires pour ceux qui le professent. Le droit au respect logique d'une croyance n'est direct, entier, qu'autant que la vérité de cette croyance est incontestable. Si donc il y a une mesure et des convenances à garder dans la discussion d'une doctrine ou d'une croyance qui semble fausse, c'est uniquement à cause des hommes, et nullement à cause de la chose. On comprendrait donc mal les droits de la science et de ceux qui la cultivent si l'on prétendait interdire jusqu'à l'examen le plus respectueusement raisonné d'une croyance reçue. Si un dogme est vrai, certainement vrai, est-ce manquer de respect pour cette vérité plutôt que pour toute autre, que de la soumettre à l'épreuve commune de la discussion et de s'assurer de sa parfaite solidité? La vérité bien établie, — et
(1) V. nos Principet de droit public, première partie, p. 299 et suit., où aoni examinons la question du matérialisme et du spiritualisme en elle mémt et dans sea prétendues conséquences morales et religioUies.
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la critiqae seule peut lui rendre ce service^ — déûe tous les eflforts faits pour rébranler; si elle les redoute, si elle ne s'en croit pas à réprouve, c/est qu'elle a le sentiment de quelque cdté faible; c'est qu'elle est mal affermie de sa nature; c'est qu'elle n'a pas en elle-même la confiance qu'elle devrait avoir. Comment alors aurait-on en elle une foi qui lui manque à elle-même?
Ua esprit médiocrement libéral en matière de foi, puisqu'il était évêque et évêque soumis, mais d'une intelligence et d'une générosité d'âme supérieures, ne voulais point d'une foi sans raison, sans lumière : c Si on supposait, dit-il, que la foi vient aux hommes par le cœur sans, l'esprit, et par un instinct aveugle de grâce sans un raisonnable discernement de l'autorité, à laquelle on se soumet pour croire les mystères, on courrait risque de faire du christianisme un fanatisme, et des chrétiens des enthousiastes. Rien ne serait plus dangereux pour le repos et pour le bon ordre du genre humain; rien ne peut rendre la religion plus méprisable et plus odieuse ... » Supposer que < Dieu damnerait presque tous les hommes, parce qu'ils ne croient pas et parce qu'ils n'observent pas tous ses commandements, quoique la foi et les commandements leur fussent réellement impossibles, faute de secours proportionnés à leur besoin pour croire et pour observer les commandements évangéliques, ce serait tourner la religion en scandale et soulever contre elle le monde entier (i)... Aucun homme ne doit jamais à Dieu que ce qu'il en a reçu, dit saint Augustin, et tout homme, ajoute-t-il, a reçu un secours prévenant et proportionné à son besoin;... il a reçu de quoi vaincre son ignorance, en cherchant avec soin et piété, s'il le veut, ce qui lui manque pour la foi (2). >
(1) C*«st là yisiblement la condamaation de certaius arUeles du catéchisme dont DOttt ayons parlé.
(2) FÉifELOif, Lettre sur V existence de Dieu, le Christianisme et la véritable ÉgUêe.
Mettre en principe qa'ane croyance doit être respectée au point d'en interdire l'examen le plas sincère, le pins sérieux, et par conséquent le plas légitime, c'est manquer de respect tout à la fois à la vérité, à la raison humaine, à ses droits inaliénables et imprescriptibles, à la Providence elle-même. C'est condamner en principe Tesprit humain ou à l'immobilité, ou à l'impuissance d'établir le règne de certaines vérités, d'abolir, autrement qu'au prix d'une lutte sanglante, certaines erreurs accréditées dans des temps d'ignorance. — C'est excuser toutes les aberrations religieuses, tous les fanatismes. — C'est consacrer en droit des monstruosités métaphysiques et morales. *- C'est condamner à leur origine toutes les réformes religieuses. ^ C'est donner raison aux persécuteurs des premiers chrétiens et aux païens de tous les temps qui ont repoussé la doctrine par la violence.
La seule cliose respectable dans une croyance vraie, comme dans une croyance arbitraire ou fausse, c'est le droit, pour celui qui l'estime fondée, de la professer, de la défendre, de la pratiquer si elle est susceptible de se traduire en acte, pourvu qu'en tout cela il ne prive personne d'un droit correspondant.
Qu'entend-on d'ailleurs par c mettre la main sur un dogme »? Il y a des attaques indirectes comme il y en a de directes* Si des propositions purement scientifiques on même de sens commun sont ou paraissent être en contradiction avec certains articles de foi, faudra-t-il donc que la science et le sens commun lui-même s'inclinent pour laisser passer la foi ?
Je suppose qu'un certain dogme soit ou semble être incompatible avec cette proposition : une vitesse infinie est impossible parce qu'elle aboutirait à l'absurde, à savoir qu'un corps pourrait, en un instant doiiné, se trouver en plusieurs lieux à la fois, ou occuper un espace indéfiniment plus grand qae son volume. Dans ce cas serat-on coupable d'attaque envers
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ane croyance reçue par une certaine communion religieuse, si, occupé purement et simplement de mécanique ou de physique, sans d'ailleurs faire aucune application au dogme dont il s* agit, sans y penser même ou en y pensant^ on soutient l'impossibilité d'un mouvement d'une vitesse actuelle infinie?
Quant à nous, nous maintenons le droit de professer^ au nom de l'expérience et de la raison, tout ce que l'expérience et la raison proclament.
Mais quoi ! ne pourra-t-il pas se trouver dans l'amphithéâtre d'un savant officiel, un ... auditeur chargé de recueillir des notes en vue d'une certaine pétition, d'un certain plan d'attaque ? Cet auditeur, je le suppose organisé de manière à ne pas prendre un mot pour un autre; je lui suppose une intelligence et une intention droites; il sera quelque peu théologien, érudit et même géomètre; il saura que Yarignon, je suppose, a prétendu prouver géométriquement la possibilité d'un dogme par une vitesse infinie, ou tout au moins indéfinie. Il voit dans la proposition contraire une critique du dogme dont Varignon a voulu prouver la possibilité absolue. Il trouve l'auteur de celte proposition coupable d'irrévérence, d'impiété môme. Il le signale à l'animadversion des gens les mieux pensants. Ceux-ci prennent feu, ils demandent à l'autorité la révocation de cet audacieux mécréant, surtout s'il a fait remarquer en passant que la preuve de Yarignon est sans valeur et que la possibilité du dogme, s'il est vrai d'ailleurs, ce qui n'a pas été nié, ne peut s'établir de cette manière. Que fera l'autorité si eHe est raisonnable et juste? Elle maintiendra le savant officiel, en l'invitant, s'il le faut, à ne plus faire désormais d'applications de ses démonstrations, même indirectement, à quelque dogme que ce soit.
Et cependant le droit de l'humanité dans chaque individu, en matière de croyances, est non seulement de les examiner toutes, afin de pouvoir rejeter celles qui sont fausses ou qui semblent telles, et de retenir les vraies.
3S0 LE CÂTHOUaSlIB BT t'iMSTRUCTION PUBLIQUE.
Le même droit veut encore que eeux d'entre tons qui ont les talents, les loisirs et la position nécessaires ponr faire jostice des préjagés erronés, des croyances sans fondements, pensent et parlent ponr cenx qui sont incapables de le faire, et que la vérité intéresse pourtant au même degré que le savant, puisque les progrès de la civilisation, de la moralité et du bien public en dépendent.
Le droit de l'humanité est aussi que la science mette la main sur toutes les questions possibles, qu'elle en essaie les solutions les plus diverses, jusqu'à ce qu'elle en trouve une qui soit irrésistible d'évidente vérité. Elle doit par conséquent les passer toutes à l'épreuve de l'examen le plus sévère, n'admettre comme certain que l'or pur du vrai, considérer comme alliage ce qui ne peut soutenir un complet examen, tenir pour probable ou pour douteux ce qui a plus d'apparence de vérité que d'erreur, ou ce qui n'est qu'un abîme où la négation et l'affirmation sont également impossibles.
Nous pensons donc que les croyances religieuses n'ont aucun droit de s'effaroucher, ou du moins d'alarmer les consciences des faibles, de mettre la passion et la force brutale à la place de la raison, lorsque la science tient un langage purement doctrinal qui leur déplaît. Nous pensons qu'elles ne peuvent s'imposer à personne ; qu'elles ne peuvent se donner comme vraies qu'à ceux qui veulent bien les accepter à ce titre ; que l'État ne peut sans inconséquence, sans les plus graves dangers pour la science et son avancement, pour la justice, ponr sa propre et nécessaire indépendance, favoriser une semblable prétention.
Il faut que les sectes d'une espèce ou d'une autre apprennent à penser avec plus de largeur, avec plus de modestie et de bon sens, à ne point se regarder comme en possession du vrai absolu, à faire la part plus grande à la droiture des intentions, à la vérité relative. Si elles ont la faiblesse ou le tort de se scandaliser, ce n'est pas un droit qu'elles
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acquièrent à la tyrannie, et leurs exigences ne doivent point faire méconnaître à un pouvoir d'un esprit et d'un cœur assez haut placés pour être au niveau de la justice et des besoins d'une civilisation avancée, le devoir qui lui incombe de ne point souffrir que le fanatisme opprime la liberté de l'intelligence et qu'il fasse pâlir le flambleau de la civilisation, en attendant qu'il puisse l'éteiQdre.
Qui ne sait d'ailleurs combien les susceptibilités, les passions et surtout les hypocrisies religieuses se scandalisent aisément? Il faut avoir le courage de les mettre à la raison et d'encourir leur haine dans l'intérêt de la vérité et de la justice. L'avènement de la plus grande révolution religieuse qu'il y ait eu dans le monde n'a été possible qu'à la condition d'un grand scandale, et celui qui l'a donné n'a point ignoré cet effet moral de sa parole et de ses actes; il l'a positivement voulu (i).
En vain on distingue entre c la liberté de conscience et le droit de renseignement ». Ma conscience n'est pas libre si je n'ai pas la faculté de m'éclairer auprès de ceux qui peuvent penser autrement que moi; si, à l'aide de leurs paroles, de leurs écrits, je n'ai pas le droit de sortir de l'erreur où je puis me trouver; si nous n'avons pas le droit de mettre nos pensées en contact, en exploitant de toute la sincérité de nos âmes, de toutes les forces de nos intelligences le champ que nous avons pris l'engagement de cultiver, sans nous inquiéter si les résultats à recueillir de l'expérience ou du raisonnement seront ou non contraires à des croyances reçues.
Voilà quelles sont les limites naturelles, équitables des attributions du savant et du mandat de professeur, même officiel. On attenterait à ses droits, à ceux du public, en les restreignant davantage. Les droits du citoyen dans le savant
(1) Matth., xxit, 10.
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ofDciel sonl môme plus étendas. Il doit à cet égard jonir du droit commun, du droit d'examiner et de discuter, comme simple particulier, les doctrines religieuses elles-mêmes. C'est par le prosélytisme, par l'enseignement, par Tépreuve de la publicité et de la critique qu'à la fin les ténèbres se dissipent, que le grand jour se prépare et se fait daùs les esprits.
c L'État, dit-on, ne peut permettre un enseignement antireligieux, antinational. » — Nous avons vu ce qu'il y a de vrai et de faux dans cette prétention. Un seul point reste à examiner. L'État aura-t-il au moins le droit de définir ce qui est religieux et national, ou devra- t-il en recevoir la définition toute faite? Eh quoi ! parce qu'il n'aura pas^ je suppose, une pleine foi à certains miracles, de vieille ou de fraîche date, parce qu'il n'empêchera pas les incrédules d'en médire, de rappeler au besoin certaines décisions judiciaires, ne serat-il pas traité d'impie par tous ceux qui croient à l'apparition prétendue miraculeuse qui a été l'origine de cette superstition ? Je le répète, il ne s'appartient plus, il abdique, il est perdu s'il se laisse imposer une foi quelconque; il faut, s'il est conséquent, qu'il rallume les bûchers, qu'il tire le glaive et en frappe de nouveau^ sans y regarder, tous les mécréants qui lui sont signalés. Il n'est plus alors que l'horrible exécateur des hautes-œuvres d'un pouvoir qu'il n'a pas même le droit de reconnaître, bien loin' d'en adopter les préjugés et les passions et d'en faire subir aux citoyens les injustes arrêts.
Mais, dit-on pour nous rassurer, t la persécution n'est plus dans nos mœurs. > — Gela se peut, et si c'est un bien, ce n'est pas à ceux qui ont persécuté par principe et par sentiment que nous en sommes redevables.
La persécution n'est plus dans nos mœurs! Mais n'est-elle pas encore dans les principes de ceux qui prétendent n'avoir rien à renier de leur passé, qui s'en glorifient ; — qui ne regrettent que la modération de leurs pères à l'égard des premiers dissidents ; -^ qui sont toujours d'avis que ce qu'ils
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appellent « pervertir les jeunes générations est un aussi grand crime que d'empoisonner les fontaines publiques » ; — qui appellent perversion tout enseignement religieux qui n'est pas le leur; — qui naguère reprochaient en termes amers au gouvernement de ne pas avoir sévi avec plus de rigueur contre des maîtres qu'il n'avait pas trouvés coupables, qu'il avait reconnus calomniés; — qui demandaient la destitution de ces mêmes professeurs; — qui maudissaient solennellement, à l'exemple de leur chef, toutes les libertés doctrinales, reli* gieuses et politiques; «- qui veulent l'alliance de la religion et de la philosophiei à la condition que l'une commande et que l'autre obéisse aveuglément, comme si les rapports du maître et de l'esclave pouvaient être l'objet d'une libre association t
Si ces principes de tyrannie sont toujours les mêmes, quelle garantie avons-nous que ce qui n'est plus dans nos mœurs aujourd'hui n'y rentrera pas demain? Si le changement .que vous signalez est un bienfait, pourquoi maudissez-vous la liberté dont il est le fruit? Pourqi]ioi, sous prétexte d'étendre la liberté^ demander celle tde l'étouffer? Gomme toujours, vous ne vous estimez libres qu'autant que vous pouvez opprimer. Vous poursuivez jusqu'aux bonnes œuvres, jusqu'aux dévouements, qui ne s'accomplissent pcônt en votre nom, dont vous n'avez ni l'initiative, ni l'honneur, ni le profit, La mort même ne suffit pas pour mettre à l'abri de vos outrages l'abnégation d'une femme sublime, qui a su pendant de longues années faire passer dans l'esprit et dans le coeur d'une multitude de jeunes filles les idées larges et saines, les sentiments purs et nobles dont elle était pénétrée. Non contents d'avoir toute liberté 4'enseigner à nos filles la religion dont vous êtes les ministres, vous ne souffrez point qu'elles apprennent de maîtres compétents, mais laïques, quoi que ce soit de propre à élargir leurs idées, à élever leurs sentiments, à les rendre un jour les conipagnes plus intelligentes, plus sérieuses et plus utiles
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d*an bomme instruit et laborieux, enfin à remplir le rôle si important et si naturel d'institutrices de leurs enfants, surtout de leurs filles, en un mot à devenir Tâme de leur maison.
Successeurs peu dignes des Fénelon et des Fleury, vous méconnaissez tout ce qu'il y a de garantie, morale dans une instruction forte et élevée chez la femme, et plutôt que d'être exposés à voir votre influence légèrement amoindrie peut-être chez quelques-unes de vos ouailles, il faut que le troupeaa tout entier soit en souffrance. Toute instruction propre à faire réfléchir, — et quelle est Tinstruction sérieuse qui n'est pas dans ce cas? — - vous semble un danger. Vous préférez cent fois aux sentiments les plus généreux le vide de la pensée, les occupations les plus futiles, les distractions les plus frivoles, et qui laissent si facilement le cœur s'ouvrir à la perversité, quand elles ne l'ouvrent pas elles-mêmes.
La grande, la principale, la presque exclusive affaire à vos yeux, c'est la foi, la foi que vous enseignez, pas une autre. Tout le reste, à votre sens, touche à l'athéisme. Or, pour avoir cette foi, pour la conserver docile, il ne faut pas que l'esprit remue; il faut, tout vivant qu'il est, qu'il soit comme mort. Jt faut que toute liberté de penser en dehors d'une certaine sphère d'idées soit réputée coupable, et traité comme criminel tout enseignement qui serait de nature à faire sortir un jour l'intelligence des liens de la servitude à laquelle on la tient pour éternellement condamnée. Et c'est là cependant ce qu'on appelle la liberté; le contraire, c'est c la nuit à la place du jour, l'esclavage à la place de la liberté. >
Revenant à la question qui a été l'origine de cette indigne et honteuse querelle, nous avons à rechercher un fait curieui et qui n'est pas sans signification.
On s'étonne, on se lamente surtout des progrès que semble
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faire le matérialisme spéculatif; on dit « qu'il s'étale au grand jour, et, en pervertissant la jeunesse, déshonore la France aux yeux des peuples. » — Il faut croire que le mal est bien moins grand qu'on ne l'assure, ou qu'il pourrait bien avoir des causes secrètes dont on est loin de se rendre compte, puisqu'on affirme d'autre part que « jamais le ministère ecclésiastique, dans les villes et dans les campagnes, n'a été environné de plus d'égards et de cx>nfiance. » Singulier effet du débordement des mauvaises doctrines, de cette « négation philosophique qui doit produire l'anarchie dans les faits », qui doit rendre la c jeunesse turbulente et incrédule »! Franchement, on s'exagère le mal ou le bien, et peut-être l'un et l'autre. Il est si difficile à la passion ou à l'éloquence, — deux choses qui se resseaiblent fort, quoiqu'elles ne se tiennent pas nécessairement, — de garder une juste mesure!
N'a-t-on pas dit, par exemple, n'a-t-on pas répété même,
— et cela sans grandes figures oratoires, mais peut-être pas sans passion, et à coup sûr contrairement à la vérité en bien des cas, si ce n'est toujours, •— que des élèves, de vrais petits saints très bien pensants, sont « obligés de croire ce qu'on leur enseigne, ... puisque ceux qui enseignent sont aussi ceux qui examinent, » et que la réception aux examens dépend de cette docilité à recevoir une doctrine « qu'ils sont obligés de suivre », quoique leur « conscience en soit blessée » I
— Nous ne voudrions pas accuser ceux qui se permettent cette odieuse imputation, sur de simples présomptions sans doute, de mesurer les autres à leur mesure propre ; mais nous avons le droit de protester contre des insinuations si révoltantes. Nous voulons bien qu'une réponse qui satisfait de tout point un examinateur soit mieux notée que celle qui ne prouve que de l'étude et de la irénioire, ou de la souplesse d'esprit et du talent; mais nous ne saurions admettre qu'un candidat puisse être mal noté pour une pure dissidence doctrinale. Nous ne pouvons donc regarder que comme une assertion gratuite et
très regrettable pour celui qui se l'est permise, malgré' la modération apparente de la forme, Taccasation de partialité lancée contre des examinateurs qui peuvent, malgré certaines erreurs dont ils seraient encore imbus, être de très honnêtes gens. Ce n*est pas seulement la charité qui interdit de semblables paroles, elle qui défend jusqu'à la pensée du mal; i:*est aussi la justice, la simple équité.
11 y a d'autres points à relever dans ces pieux réquisitoires contre l'enseignement supérieur : c'est cette canscience blessée, cette obligation de croire ce qui répugne aux opinions de l'élève, ou du moins celle de suivre des leçons qui roulent sur la matière des examens; c'est enfin la facilité avec laquelle, — les séductions du dehors aidant, parce qu'elles • échauffent des passions naissantes >, — ces mêmes jeunes gens qui pensaient si bien tout à l'heure, dont la conscience était si délicate, acceptent pourtant dQS < théories si douces et si commodes qu'il n'y a plus de distinction entre le vice et la vertu ». Si de pareilles théories pouvaient s'enseigner, ce que nous ne croirons qu'après les avoir entendues de nos oreilles, il faudrait vraiment, pour les accueillir avec la facilité qu'on suppose, une profonde corruption ou une instruction classique déplorablement faible dans ces jeunes gens à conscience si chatouilleuse, « qui arrivent à l'école de médecine avec des sentiments chrétiens. >
S'il est vrai qu' « ils emportent en partant le précieux dépôt des traditions domestiques, et qu'ils deviennent égoïstes^ auda- .cieux, contempteurs de la famille, de la religion, de la société et de ses lois, ennemis de toute autorité, » c'est que, soyonsen sûrs, le dépôt dont on parle était bien léger, ou conûé à des mains très peu jalouses de le conserver. C'est qail n'était vraisemblablement qu'une charge imposée d^autorite, acceptée par faiblesse, par indifférence ou par hypocrisie; — c'est que la valeur n'en était ni comprise ni goûtée; — c'est que l'instruction qui avait servi à le transmettre n'avait
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pas pénétré assez avant dans les idées et les sentiments; — c'est qu'enfin, par le mélange et la confusion déplorables d'une doctrine arbitraire, souvent inacceptable, avec ce qu'il y a de plus naturel, de plus vrai, de-plus imposant et de plus sacré dans les prescriptions de la morale naturelle , on jette l'bésitation et le doute dans les consciences/ et quelquefois le trouble et l'incrédulité dans les esprits. Une morale factice ou de pure autorité, mise au niveau si ce n'est au-dessus de la morale naturelle, l'obscurcit, l'énervé et lui 6te jusqu'à son caractère d'obligation absolue, en lui donnant pour origine une volonté arbitraire, qui la décrète parce qu'il lui plaît de le faire, et qui par conséquent aurait pu disposer dans un sens diamétralement opposé.
Voilà, au moins en partie, le secret de cette faiblesse d'une conscience si délicate, si naïve ; voilà, sans parler d« beaucoup d'autres, l'un des dangers de l'instruction purement, étroitement religieuse : elle laisse souvent sans défense contre euxmêmes l'esprit et le cœur ; — elle les aguerrit mal contre le mouvement des idées et des passions du dehors ; — elle tend, si ell3 va plus loin, et toujours en suivant son esprit, à paralyser l'intelligence et la volonté, à fausser en bien des points les idées sur les rapports véritables de l'Église et de l'État^ sur ceux du peuple et du prince, sur les* droits et les devoirs respectifs des gouvernants et des gouvernés, sur ceux enfin des citoyens à l'égard les uns des autres ; — elle sème ainsi le germe des guerres civiles et des révolutions, en visant toujours et en toutes choses à une théocratie impossible.
Mais comme cet esprit, qui n'abandonne jamais un certain parti, ne peut se passer du pouvoir, quand il ne l'exerce point par lui-même, il le flatte, il le rend tant qu'il peut complice de ses œuvres et solidaire de ses propres fautes. II unit de toutes ses forces les destinées du prioce à ses destinées à lui, et, en feignant de le servir ou en le servant en réalité dans la mesure de ses intérêts particuliers, il le compromet, le
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rend odieax et le perd. Ne poaYani souffrir la dissidence et sartoal la contradiction, il voit dans tons ceax qni ne Ini sont pas soumis des ennemis qu'il faut abattre : ce sont à ses yeux, à son dire du motus, des matérialistes, des panthéistes, des athées, des ennemis < de la religion, de la famille, de la société et de ses lois, • des hommes sans conscience aucune, capables de tout.
En effet < que serait-il (le médecin matérialiste) auprès des •malades,... quel respect aura-t-il pour l'enfant prêt à naître?» — Il sera, avec ou sans votre permission, un homme encore, et, j'aime à le penser, un honnête homme. A la vérité, il pourra ne point s'exposer à tuer la mère dans un accouchement difficile pour baptiser l'enfant qui va (i) périr ; mais rien ne me prouve» qu'il ne doive avoir ni honnêteté ni sentiments, et
(1) Tout 1« monde «ait que souTont U awrt n*est qu'oppareate, et «ree quelle déplorable facilité rigDorance peut s*y méprendre. On se demande alors s*il n'y a pas plus de zèle que de sagesse dans les recommandations suivantes d'un théologien, ancien ÔTéque du Mans. • U y a pea d'années» dit-il, et par suite de ce que j*aTais enseigné là-dessus, deux Ticâires de la Tille du lians forcèrent en qnelqae sorte une femme, au refus d*un chirurgien, d'ouvrir le cadavre d'une femme enceinte qui venait de mourir. L'opération se fit en présence de plusieurs autres femmes : on tira un enfant plein de vie et de mouvement, et ou appela avec joie les vicaires, qui se tenaient dans une maison vobine, pour venir lui donner le liaptème. It vécut plusieurs heures âpres... II n'est pas possible de contester cette obligation (de faire l'opération césarienne sur une femme qu'on croit morte) dès qu'il est certain que le plus souvent on réussit à donner le baptême à l'enfant... Quand on ne réussirait que rarement, on ne devrait négliger aucune occasion, car lorsqu'il s'agit d'un sacrement nécessaire an salut, il faut toujours prendre le parti le plus sûr... MM. les curés ou les confesseurs doivent montrer la nécessité et l'obligation grave de faire l'opération... le plus tôt possible... Si des parents dérabonnables s'y sont refusés, on ne devrait pis négliger de persuader, si c'était possible, aox personnes qui doivent garder ou ensevelir la défunte, d'en faire secrètement l'ouverture po..r sauver l'enfant... A défaut de l'homme de l'art, ce doit être une sage-femme ou bien une autre femme, ou un homme marié, ou enfin, dans la nécessité, une (.ersonne quelconque, mais jamais un prêtre, surtout s'il est jeune, i moins qu'il soit absulument impossible de faire autrement... N'ayant pas les instruments propres à ces sortes d'opérations, elles doivent se servir de celui qu'elles Auront sous la main... Ordinairement c'est le rasoir qui convient le aieux. ■ — DUfertaUo in sexlum Deealogi prœeeptum et supplemenlum ad Tractatum de ma* trimonio, auctore BotnriBii, etc. 3* édition, Genom., 1828, p. 205-808.
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qu'il doive refuser inhumaioement ses services au patient qui ne se soucie point de se confesser, ravir par captation aux familles les successions de leurs proches^ organiser je vol, le meurtre et le brigandage comme les pieux trabucaires espagnols ou les brigands si bien pensants de Tltalie méridionale, monter les imaginations au point de les rendre furieuses, pousser aux soulèvements des masses ignorantes, en faire des instruments et des victimes de guerres civiles et religieuses, aiguiser enfin les poignards des Balthazar, des Gérard, des Jacques Clément et des Ravaillac.
Il nous est pénible de récriminer, môme pour défendra une classe d'bommes indignement attaquée. Mais qui ne voit ce qu'il y a d'équivoque, de partial et de faible dans ces préten* tiens à rinfalUibilité, à la possession de la vérité absolue ; dans ce parti pris de vouloir que toute science qui n'est pas conforme à un formulaire de foi donné soit fausse et condamnable 1 Qui n'aura le droit de dire, si jce droit peut ôtre reconnu à quelqu'un, • qu'il faut démasquer la fausse science; qu'autant la vraie science a droit à nos respects, autant la fausse doit ôtre combattue ! »
Eb bien oui! nous demandons pour tous ce que vous réclamez pour vous seuls, de démasquer la fausse science. Mais, pour savoir où la prendre, nous voulons que toute science soit rigoureusement examinée, que toute doctrine, avant d'être prise comme pierre de touche de la vérité, soit elle-même éprouvée avec la plus entière liberté et au plus grand jour, qu'elle soit toujours et pour tous tenue de justi* fier ses prétentions.
Plus donc de doctrine de pure autorité; mais un enseigne ment raisonné , prouvé. — S'il en est qui ne puisse ôtre établi démonstrativement, que celui-là surtout soit « modeste », s'il < ne peut expliquer Dieu », alors môme qu'il ne serait pas absurde de se révolter contre ce qu'on estime inadmissible.
Quant à < la science qui voudrait chasser Dieu du monde
entier, » elle fait ce qa'elle doit, en ce sens qu'elle ne s'applique qu'à la recherche de causes secondes ou naturelles de plus en plus élevées. C'est là essentiellement l'esprit de toute science, et le moyen-âge lui-môme en avait fait un axiome. Où donc, sans cela, en seraient toutes les sciences physiques, chimiques, naturelles, anthropologiques, morales, politiques, etc.? Tout expliquer par Dieu, c'est ne rien expliquer. Ce dénouement scientifique dans le grand drame du monde naturel, politique et moral, a moins de valeur encore, s^il est possible, qu'au théâtre. Le Deus ex machina est donc tout ce qu'il y a de plus contraire à l'esprit scientifique.
Si c'est vraiment là, suivant nos adversaires, le principe et la fin de la science, son premier et son dernier mot, je ne m'étonne plus que le matérialisme, l'athéisme même, trouvent un accès relativement facile dans un grand nombre d'esprits. Mais à qui la faute ? — Vous avez voulu, dans la haute sagesse dont vous vous flattez et qui fait de vous des conservateurs immuables, vous avez voulu, lorsque vous l'avez pu et tant que vous l'avez pu, laisser l'esprit des jeunes générations sans culture philosophique; vous avez craint d'éveiller en elles la curiosité de la raison, de les initier aux débats des plus grandes questions que l'humanité puisse se poser, pensant que les solutions d'autorité données par l'enseignement religieux sufiisent, et voilà que les générations tenues dans cette pieuse ignorance sont assez simples ou pour enseigner le matérialisme spéculatif, ou pour recevoir docilement enfin, quoique avec une certaine répugnance d'abord, un enseignement tout nouveau pour elles, contre lequel elles n'ont pas été prémunies, auquel elles n'ont à opposer qu'une simple croyance contraire. Voilà le fruit de votre sagesse.
Peut-être cependant n'avez-vous pas été aveugles jusque là; peut-être môme n'ôtes-vous pas les seuls coupables. Les raisons insuflOisantes ou fausses données à l'appui d'une vérité la compromettent. Or il existe de par le monde enseignant un
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certain spiritualisme très louable assurément quant à son esprit, mais qui trahit sa cause ou la sert mal par la manière de la soutenir ou de la défendre. Ainsi c'est à tort, selon nous, qu'on a dit et qu'on répète encore que le sensualisme conduit nécessairement au matérialisme, comme si un principe spirituel n'était pas aussi nécessaire pour avoir des idées sensibles que pour en avoir d'autres; comme si, de ce que nous ne percevrions rien de sensible, on pouvait conclure légitimement qu'il n'y a rien non plus que de matériel ! C'est à toft encore que l'étude de l'homme pensant se cantonne depuis plus d'un demi-siècle dans un seul ordre de faits, les phénomènes spirituels, et qu'elle abandonne tout le reste à l'organisme, à une cause qui est censée n'avoir rien de commun avec l'âme humaine. C'est là, je le sais, une conséquence du cartésianisme, qui prétend expliquer non seulement les phénomènes de la vie de nutrition, mais beaucoup d'autres appartenant déjà à Tordre spirituel, par le simple mécanisme de la machine vivante. Cette doctrine, fausse selon nous, est à son tour le fruit de vieux préjugés théologiques d'après lesquels les animaux ou n'ont pas d'âme, ou n'ont qu'une âme naturellement périssable, d'après lesquels encore l'âme raisonnable de l'homme pourrait bien laisser faire en nous toute la besogne de la vie pendant des années entières avant d'élire domicile dans le corps. Toutes ces doctrines, — sans parler des textes bibliques (i), d'après lesquels l'âme de l'homme^ comme celles des animaux, serait dans le sang et périrait comme elles^ •— toutes ces doctrines, disons-nous, en laissant au corps, à la matière organisable et organisée, vivante et sentante, pensante môme jusqu'à un certain point, la faculté de réaliser tous les phénomènes de cet ordre, ont réellement donné gain de cause au matérialisme. Insoutenable absolu-
(i) Lévit.y iTii, 11, 14; Psa^m., yi, 5; cxiii, 17; Ecclei,, m, 19, 23; ix,5, 7; Barueh., n, 17.
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ment, cette hypothèse devenait donc relativement admissiblCi inexpagnable môme. D'un autre côté le vitalisme étant un non-sens, Tanimisme a pris la seule position qui convenait aa spiritualisme, et dont le maté^iaii^me ne petit s'emparer par voie de tolérance ou de déduction logique. 11 tentera sans doute de le faire d'une autre manière; c'est, si l'on veut, sa tâche. S'il en vient à bout, nous n'aurons qu'à le féliciter; mais nos applaudissements ne lui sont réservés qu'à de bonnes conditions.
Tel est, si nous voyons juste, la cause complexe de \è situation. Il n'est pas sans intérêt, ce nous semble, de mettre dans un plus grand jour quelques-uns des points que nous venons seulement d'indiquer.
Le cartésianisme, en prétendant expliquer par la matière, par la forme et le mouvement, c'est-à-dire d'une manière purement mécanique, non seulement le monde matériel dans son état le plus simple, le plus grossier, mais aussi le monde organique, tout le règne végétal, toute la physiologie animale, et l'homme lui-môme jusque dans ses passions, fit naître tout naturellement la pensée que la matière pourrait bien être aussi la cause de la sensibilité plus haute, de l'intelligence supérieure qui nous distingue des animaux, et qu'après tout, si les animaux n'ont pas d'âme, l'homme aussi pourrait bien s'en passer; ou que, si l'âme de ranimai est périssable, *il n'y a pas de bonnes raisons, prises de la nature des choses, pour que celle de l'homme n'ait pas le même sort : car ce qui ne diffère qu'en degrés dans les effets n'exige pas de différence essentielle dans les causes. Quant aux raisons morales, elles sont parfaitement insuffisantes pour établir l'immortalité de l'âme humaine sous le régime de la justice divine. D'une part» l'animal^ malgré son innocence, est en proie à la douleur ;
DE l'enseignement SUPÉRIEUR. 33S
souYent il meurt sans compensation suffisante. D'un autre côté, Dieu; dit-on, ne doit rien à l'homme. £t l'homme^ dans la doctrine de la grâce, •— comme aussi en dehors d'elle, mais d'une manière moins visible, — n'ayant ni mérite ni démérite infini, n'a nul droit à l'immortalité.
Ainsi, pour avoir voulu établir un abîme, qui n'existe pas naturellement, entre l'animal et l'homme, pour avoir méconnu la parenté plus ou moins profonde qui existe entre nous et tous les êtres vivants que la nature a placés à côté de nous, le spiritualisme cartésien a prêté à cette conclusion : l'homme, comme l'animal, pourrait bien aussi n'être qu'une machine. Voilà coomient l'erreur engendre l'erreur, comment Descartes, avec son spiritualisme outré, avec sa physiologie toute mécanique, avec son réalisme métaphysique et son éloignement pour les causes finales, est devenu le père spirituel de Lamettrie, du réalisme ontologique qui infecte encore la métaphysique, et du mécanisme qui aspire aujourd'hui à expliquer par les principes qui lui sont propres, non seulement les phénomènes astronomiques, physiques, chimiques, mais ceux encore de la vie, de la sensibilité, de la motilité et de la pensée.
Nos jeunes matérialistes se montrent donc bien étrangers à l'histoire de la philosophie lorsqu'ils croient faire merveille en tirant les conséquences extrêmes d'un spiritualisme aussi imprudent et aussi chimérique ; — lorsqu'ils mettent leurs adversaires dans l'alternative de donner une âme au singe ou d'en refuser une à l'homme. L'argument, — d'ailleurs trop modeste, puisqu'il aurait pu s'étendre à toute l'échelle du règne animal, et même à celle du règne végétal, <- n'a de portée que contre Descartes et ses partisans.
Mais à côté de Descartes et de Malebranche, il y a Leibnitz, qui n'a pas moins d'autorité et qui est beaucoup plus conséquent lorsqu'il écrit à l'abbé Foucher : « Quand vous semblez dire que l'âme des bêtes doit avoir de la raison si on lui donne du sentiment, vous vous servez d'une conséquence dont je ne
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vois que la force. /Leibnite va bien plus loin, puisqu'il accorde une sorte d'immortalité aux bêles. Et pourquoi pas? Peut-être môme s'est-il arrêté en chemin et n'a-t-il pas eu toute la hardiesse logique que comporte l'hypothèse lorsqu'il dit : • Si les animaux ne sont pas de simples machines (ce qui n'était pas son opinion), il y a lieu de croire que leur génération aussi bien que leur corruption apparente ne sont qu'une simple transformation d'un môme animal, qui est tantôt plus tantôt
moins visible » Pourquoi en effet n'y aurait-il pas des
évolutions successives pour l'animal, et ne parviendrait-il pas à des états de plus en plus élevés ? Pourquoi l'âme de l'homme elle-même serait-elle condamnée à rimmobilité ? N'y a-t-il pas dans cette concession un sacrifice à des idées reçues ? Qu'importe que c des esprits tels que les nôtres soient créés dans le temps, qu'ils aient un rapport tout particulier au souverain Être, un rapport qu'ils doivent conserver, et que ce Dieu, à leur égard, ne soit pas seulement cause, mais encore seigneur, » s'ils peuvent grandir indéfiniment en intelligence, étendre et fortifier ces rapports ?
Après tout, que de propriétés merveilleuses la matière n'at-elle pas, et combien Descartes, s'il eût connu celles-là seulement dont la science est aujourd'hui en possession, n'eût-il pas été plus fermement persuadé que l'animal n'est qu'une machine ! Les divers et nombreux effets qui s'expliquent par une force unique, suivant les divers milieux où elle agit et le mode môme de l'action, ies propriétés indéfiniment nombreuses des substances diverses suivant qu'elles sont simples ou composées, et qu'étant composées elles le sont de telles ou telles substances simples, dans telles ou telles proportions; suivant encore qu'elles agissent sur telles substances ou telles autres, dans des conditions telles ou telles encore ; — les miraclesde la physique et de la chimie, les rapports mieux connus du physique et du moral : tout cela, qui fait présager bien autre chose, n'est-il pas en vérité bien propre à faire penser
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à certains esprits qu'il est difficile de dire : La matière va jus* que là et pas plus loin ?
Si, en présence de ces merveilles, vous placez un homme peu difficile en fait de raisonnement, parce qu'il en ignore le mécanisme et les lois, parce que c'est un instrument dont il fait peu d'usage; — si cet homme est d'ailleurs versé dans rhistoire naturelle et qu'il partage le préjugé théologique et cartésien que les animaux n'ont pas d'âme ou que cette âme est périssable ; — si de plus il est peu exercé à la réflexion sur les opérations de l'esprit humain ; — s'il est resté étranger à ce genre d'études, ayant toujours vécu et vivant encore d'une vie pour ainsi dire tout extérieure, incomparablement plus touché du plaisir et de l'intérêt que des choses de sentiment et de devoir : comment cet homme n'aurait-il pas la secrète tentation de penser qu'en effet la matière, qui se voiti se touche, dont l'existence est certaine, dont les propriétés sont si variées et si merveilleu^ses, pourrait bien être tout, et que l'âme dont on parle, mais qu'on ne perçoit point, pourrait bien n'être qu'un vain mot ? Si à ce doute obscur vient se mêler un désir peu avoué qu'il en soit ainsi, un intérêt déguisé que le néant soit notre fin, comme il semble avoir été notre commencement, alors le matérialisme spéculatif peut dégénérer en passion.
Il faudrait, pour qu'il y eût quelque utile contre-poids à cette tendance, une forte et saine instruction logique, psychologique, métaphysique et morale. Il faudrait au moins de nobles et puissantes passions scientifiques, littéraires, artistiques, morales et politiques. Mais si de pareils aliments viennent à manquer à l'intelligence, l'activité de l'âme prendra un cours inférieur, dont les passions animales seules pourront avoir le bénéfice, au grand détriment de l'individu et de la société.
H faudrait surtout une forte et saine instruction morale, ayant le carafctère et l'autorité d'une science. On s'abuse
étrangemenf, nous le croyons, si Fon pense qu'une morale de pure autorité, une morale qui relève do dogmes qu'une raison cultivée abandonne très souvent, au moins en partie, peut suffire. L'illusion est plus grande encore si^ parmi les dogmes sur lesquels on compte le plus, il s'en trouve de si révoltants pour le sens moral même, qu'en vérité ils feraient préférer mille fois Tathéisme et l'éternel néant à un Dieu et à une vie à venir que la raison et le sentiment seraient, au fond, d'accord à repousser. Voilà, n'en doutez pas, une des principales causes du matérialisme que vous déplorez. Encore une fois, à qui la faute, si elle est dans certaines croyances, dans une certaine morale qui en découle, et dont une raison saine et virile ne peut s'accommoder plus longtemps?
La cause du matérialisme est encore dans une morale remplie de prescriptions arbitraires, d'actes extérieurs sans véritable portée religieuse ou qui n'aboutissent souvent qu'à rabaisser Dieu pour élever l'homme, et qui, loin d'avoir une influence salutaire sur la morale essentielle , naturelle, tendent, par la manière habituelle de les enseigner, à la subordonner, à l'amoindrir, à la supplanter môme jusqu'à un certain point. Tandis qu'elles ne devraient être qu'un moyen pour cette grande lin, elles deviennent elles-mêmes la fin pratique par excellence ; en sorte que la morale perd ainsi une partie de sa grandeur, de sa vérité et de sa force. Il y a là, qu'on le sache ou non, un fond de sensualisme et de matérialisme pratiques qui contribue à jeter un jour fâcheux sur le spiritualisme qui s'y rattache, et par conséquent sur tout spiritualisme en général. Ce genre d'aberration tend d'ailleurs à fausser les consciences et à pervertir la morale. Ce n'est pas nous qui le disons : depuis longtemps des hommes mieux placés que nous pour s'apercevoir de l'avidité avec laquelle était saisi cet appât otfert aux sophismes de la fausse conscience ont signalé le fait. On connaît, à cet égard, les tableaux qu'en ont tracés nos grands sermonnaires. Un théologien du
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dix-huitième siècle a dit nettement la chose. Dans le Traité de la vraie religion (1) de Bergier, on lit : < Les hommes savent très bien, et on le répète assez souvent, que les cérémonies ne peuvent ni effacer aucun crime ni tenir lieu de vertus ; mais elles coûtent moins que ce qui gène les passions : il est tout simple que le commun des hommes soit fidèle au cérémonial pendant qu'il viole les devoirs les plus essentiels, et se serve souvent de ce voile extérieur pour cacher les vices auxquels il est sujet. >
^ous pouvons ajouter, sans crainte d'être démenti de ceux qui connaissent le cœur humain^ que beaucoup se servent aussi de ce voile pour se cacher à eux-mêmes leur propre immoralité. Attachant aux pratiques une haute vertu morale, et à certaines d'entre elles des vertus cathartiques, miraculeuses, prenant leur vie par l'un de ces côtés, envisageant leur, fin par l'autre, ils ne sont pas trop mécontents d'euxmêmes pour le présent, et comptent tout à fait sur les facilités que l'avenir ne peut guère manquer de leur tenir en réserve. Y compter n'est-ce pas d'ailleurs y croire, n'est-ce pas les désirer, n'est-ce pas jusqu'à un certain point les mériter; n'est-ce pas enfin en avoir, dans une certaine mesure^ le bénéfice par anticipation ?
Nous ne dirions pas toute notre pensée, si nous ne signalions pas encore une autre cause d'hostilité contre les croyances spîritualistes^ et par conséquent une cause d'entraînement passionné dans le sens opposé. On ravit en effet à la cause du spiritualisme une grande part des sympathies qu'elle aurait peut-être naturellement, si ceux qui la soutiennent en faisaient tous une simple affaire de science, ou de libre opi*
(1) T. VII, p. 285.
nion si la science est à faire sur ce point, an lieu de vouloir l'ériger en moyen de gouvernement, même en instrument de parti et en machine de guerre. C'est naturellement en désaffectionner toat ce qui ne voudrait du spiritualisme que pour lui-même comme vérité, sans que nulle autorité au monde ait le droit de l'imposer comme opinion et comme croyance; — c'est déshonorer cette vérité ou cette croyance, c'est en ternir la pureté, — c'est la rendre, auprès de ceux qui ne peuvent la regarder comme démontrée, suspecte de n'être, pour beaucoup de ceux qui en font le plus de bruit, qu'un préjugé utile, un simple auxiliaire d'un régime que l'esprit moderne de l'Occident ne peut plus accepter, ou qu'il ne supporte qu'en frémissant, le régime théocratique, soit comme puissance propre dans l'hypothèse d'un pontife*roi, soit comme puissance subalterne, mais dévouée à une autorité civile qu'elle veut faire passer pour établie de droit divin, afin d'en obtenir en retour d'amples immunités et privilèges.
Un spiritualisme animé de cet esprit, et qui, se défiant de la bonté de sa cause ou des seuls moyens naturels de la défendre, ne croit pouvoir triompher de la liberté de discussion et d'enseignement, mais fait appel, pour se soutenir, à la force^ aux rigueurs du pouvoir contre ses adversaires; un tel spiritualisme, si matérialiste dans ses moyens, sera pour la cause contraire, n'en doutons pas^ un motif de réaction beaucoup pins puissant.
Avoir signalé les causes du matérialisme spéculatif, c'est en avoir indiqué le^ remèdes.
Ces remèdes ne sont ni les mesures répressives par voie d'autorité, ni les condamnations a^ nom d'une croyance quelconque, ni la réglementation restrictive des doctrines officielles dans l'enseignement supérieur. Tous ces moyens sont plus ou
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moins oppressifs de la juste liberté d'examen et de doctrine. Comment d'aillears empocher, sans préjudice notable pour la science, pour ses conditions et ses droits, la physiologie ou la philosophie de mettre le pied sur le terrain commun des rapports du physique et du moral? Ce terrain vraiment commun, puisqu'il est neutre, est précisément au contraire celui où la physiologie et la philosophie doivent se rencontrer, se prêter une mutuelle assistance en faisant échange de lumières et de faits, et former entre elles une alliance aussi naturelle, aussi intime, aussi indissoluble que l'alliance même de la vie organique et de la vie spirituelle.
Il y a donc une grave erreur ou un malentendu très regrettable dans l'assertion contraire, et l'on ne pourrait trop déplorer des mesures réglementaires qui achèveraient de rendre . la physiologie et la psychologie étrangères l'une à l'autre, de les constituer en état d'hostilité, d'augmenter la distance qui les sépare encore et qui en a fait cette malheureuse antithèse du matérialisme et du spiritualisme. La force a toujours tort contre la nature des choses et contre les droits de la pensée. Il n'y a d'autorité possible, — à part une certaine circonscription des spécialités et des programme^ en conséquence, aGn de faciliter la haute et intelligente surveillance à laquelle nul n'a le droit de se soustraire dans une société bien policée, — qu'à la condition de se faire accepter par la persuasion, par la discussion, par le libre examen. C'est précisément ce que nous demandons.
Il en est qui voudraient que l'enseignement supérieur luimême fût restreint à la < science faite >, et qu'il fût interdit de poser le pied sur le terrain de la conjecture, de l'hypothèse, ^du probable, du possible. Ce n'est là qu'un moyen d'une application inapplicable et dangereuse. Qu'est-ce que la science faite, surtout en métaphysique, où elle pourrait bien être encore à faire? Qui jugera si elle est faite ou si elle ne l'est pas, et jusqu'à quel point, sinon des hommes^de science ? Qui pro*
SiO LE CATHOLIŒSHE ET L'INSTRUCTION PUBLIQUE.
noDoera entre Locke, Leibnitz et Descartes, entre Reid et Kant, entre Kant et ses contradicteurs ?
D'aatres veulent des programmes parfaitement déterminés, avec injonction formelle de s'y tenir et exclusion non moins formelle de toutes les questions étrangères à la spécialité. Nous venons de le dire, les spécialités se tiennent entre elles, à des degrés divers. C'est précisément «par cette union que les sciences forment un ensemble harmonique, où toutes les parties dépendent respectivement les unes des autres par des liens que chaque science spéciale doit connaître. Quoi, en apparence, de plus indépendant que la logique, comme théorie du raisonnement, et la biologie ou science de la vie organique ? Et pourtant on ne saurait disconvenir que la physiologie, U biologie ne peut se faire sans méthode, et qu'une théorie de la méthode serait incomplète si elle restait étrangère à la théorie du raisonnement. Aussi nul ne trouve déplacée une esquisse de cette théorie sous la plume d'un illustre physiologiste.
Quant aux programmes, tout en approuvant la mesure qui les exige, mais en regrettant néanmoins que, pour certaines parties du haut enseignement, ils manquent de largeur, nous ferons remarquer qu'à une époque qui n'est pas encore bien loin de nous, époque où ils n'étaient pas exigés, il n'y avait certes pas plus d'excentricités doctrinales que depuis l'établissement de cette mesure restrictive, mesure en réalité plus nuisible au travail et à l'émulation des professeurs, à l'instruction du public ou des jeunes gens, qu'utile aux saines doctrines et aux progrès de la science. D'ailleurs toutes les questions ne peuvent être prévues, ni définitivement étudiées et résolues, avant d'avoir été examinées de plus près pour les besoins de l'enseignement, ni même après.
Il en est enfin qui croient ou paraissent croire qu'avec la liberté de l'enseignement supérieur le triomphe de ce qu'ils appellent les saines doctrines serait assurée Ils voient dans Tavénement du clergé ou des hommes de cette opinion au
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libre professorat supérieur, le salut du monde scientifique. Mais il nous semble que le clergé jouit d*une telle liberté d'enseignement à tous les degrés, qu'elle pourrait bien déjà ressembler à un monopole, puisqu'il a, dans toutes les communes de France, des chaires où il peut parler de tout à propos de religion, sans que personne puisse répondre avec la même liberté, la même solennité et la môme autorité.
Il a ses établissements propres d'instruction, qu'il dirige comme il l'entend, sans qu'aucune influence étrangère puisse s'y faire sentir, tandis qu'il a^ sur tout le reste de l'instruction publique, d'une manière ou d'une autre, une action considérable et immédiate.
II a ses Facultés de théologie, qui devraient en principe et en fait ou être sécularisées, ou du moins pouvoir être remplies par des laïques, de la même manière que nos chaires de Facultés des autres ordres peuvent être remplies par des ecclésiastiques, et le sont en réalité quelquefois. Ce n'est donc pas le théâtre de l'enseignement qui lui manque. Mais qu'à cela ne tienne : si ce théâtre ne lui suffit pas, qu'il soit libre de rétendre ; mais aussi que la même liberté soit accordée à ceux qui n'auraient pas les mêmes doctrines, soit en matière scientifique, soit en matière religieuse.
Avec un peu moins de passions et plus de lumières, on ferait beaucoup plus pour le spiritualisme en prouvant que nous ne savons au fond, les uns et les autres, ce que c'est que matière, ce que c'est qu'esprit ; que la matière pourrait bien être plus proche parente de l'esprit qu^on ne pense; que le seul parti sage serait de ne point disputer sur ce qu'on ignore, de s'en tenir aux faits et aux simples; idées^ sans vouloir en déduire quoi que ce soit touchant la nature même des choses. Mais combien de gens sont suffisamment pénétrés de la maxime de Malebranche, que < savoir douter c'est savoir beaucoup » ! Enseigner à douter de ce qu'on ignore réellement est donc, à notre sens, l'un des plus grands services à rendre aux hommes.
34S LE GATHOUaSUE ET L'INSTRUCTION PUBLIQUE.
Mais ce service se sera point accepté par ceux qui en auraient le plus besoin, et loin d'en apprécier le bienfait, ils jetteront à la face des hommes qni seraient disposés à le rendre Todieuse accusation de scepticisme.
A tons ces maax, pas. d'autre remède en déflnitire qu'une libre et forte instruction philosophique ii).
On nous en propose cependant un autre, celui du retour à la foi du charbonnier, celui de nous crever les yeux pour y mieux voir, ou plutôt pour ne voir que par les yeux d'officieux conducteurs, qui prétendent être seuls clairvoyants, qui se croient eux-mêmes illuminés miraculeusement et appelés d'en haut à la direction et au gouvernement du monde, à substituer la foi à la science, au sens commun lui-même. Ces prétentions étranges nous donnent le droit, nous font même un devoir d'examiner enfin quel peut en être le fondement, et de voir quelle est cette foi si vantée et l'efficacité merveilleuse de ses pratiques.
Si l'on compare les populations élevées avec les soins les plus jaloux ( sur les genoux de l'Église >, c^omme disent nos éloquents prélats, c'est-à-dire les populations les plus orthodoxes et où le pouvoir civil, complaisant aveugle et dévoué du clergé catholique, a constamment réprimé jusqu'à l'ombre de l'hérésie, on verra qu'elles sont d'une moralité publique ou sociale si détestable, qu'elles feraient croire ou qu'elles sont pratiquement athées, ou que leurs croyances religieuses sont telles qu'ils pensent pouvoir concilier le crime et l'orthodoxie, la piété et la scélératesse. Bien n'est plus fréquent parmi les nations les plus exclusivement catholiques, telles que l'Italie et l'Espagne, que cette monstrueuse et révoltante alliance. Elle se rencontre ailleurs, à des degrés divers, suivant la proportion même du catholicisme et du protestantisme chez les autres peuples où les différents cultes sont tolérés, en France, en
(1) ce L'Enteignement tupiriêw devant le Sénat, iv, in-12, cbn HeUel, Paris.
DE l'enseignement SUPÉRIEUR. 343
Suisse, en Angleterre, en Hollande, en Allemagne. Ce phénomène moral a sans doute plus d'une cause, et nous n'entendons pas les rechercher toutes. Mais toutes tiennent à un enseigne* ment religieux qui fausse l'esprit et la conscience, ou qui du moins laisse le sentiment moral désarmé contre les mauvaises passions. Gomment en effet n'en serait-il pas ainsi avec l'espèce de manichéisme qui remplit encore l'esprit des catholiques, avec la fol au triomphe possible sur le génie du mal par des moyens tout extérieurs,rexorcisme enfin, avec un enseignement populaire ou catéchétique aussi peu rationnel, aussi éloigné du sens commun et aussi peu propre à développer le sens moral? .
C'est en nous qu'est le mauvais génie ; c'est là qu'il faut l'attaquer et le vaincre. C'est à nous qu'il faut s'en prendre du mal que nous commettons^ du bien que nous ne misons pas; le diable ne peut nous servir d'excuse.
Je n'ignore pas qu'on le rend responsable de bien d'autres maux que du mal moraU et que l'exorcisme a surtout pour objet de combattre son action au point de vue physique. Mais il est impossible de méconnaître l'analogie qui existe entre la délivrance du mal physique par l'exorcisme et la délivrance du mal moral par les moyens extérieurs et mystiques qu'on croit capables d'effacer les péchés, de nettoyer les consciences les plus brouillées de vices et de crimes, les plus endurcies dans le mal, moyennant certaines formalités, tout extérieures encore, où la conscience peut d'autant plus aisément se faire illusion que l'enseignement ecclésiastique est contradictoire sur ce point, puisqu'il professe que le repentîr, condition nécessaire pour la rémission des péchés, est un don de Dieu, et qu'il dépend néanmoins de la volonté humaine, qu'il peut accompagner réellement tout acte, toute pensée ou parole de contrition. Et puis n'a-t-on pas d'autre part la ressource de l'attrition, qui n'est qu'un repentir égoïste, sans contrition véritable, sans amendement moral aucun, et qui est toujours:
possible après le crime commis? Qxi'ii nous safiGise d'avoir appelé Tattention du lecteur sur ce rain et mensonger formalisme, aussi impuissant pour guérir les consciences que poar guérir les maux physiques, et qui n'aboutit souvent qu'à fausser les idées sur la vraie médecine morale comme sur la vraie médecine pbysique.
Voyons, pour mieux nous assurer de cette double et déplorable influence, ce qu'on pratique et ce qu'on enseigne au nom de l'Église, et rappelons-nous qu'il ne s'agit pas seulement, quand nous parlons de l'exorcisme, de cette opération proprement dite, mais de l'acte par lequel en général. l'Église prétend combattre le génie du mal, comme elle le fait dans toutes ses institutions sacramentelles. De môme la confession n'est pas ici le seul point doctrinal et pratique mis en cause, il s'agit au contraire de l'ensemble de sa doctrine populaire, mais envisagée surtout au point de vue moraL
Dans ce double examen, nous ne faisons qu'appliquer la maxime de Fénelon, lorsqu'il dit : « Le véritable usage de la raison qui est en moi, est de ne rien croire sans savoir pourquoi je le crois, et sans être déterminé à m'y rendre sur un signe certain de vérité (1). »
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Le catholicisme n'est souvent que du paganisme retourné.
Les païens et les juifs croyaient à une multitude infinie de génies, les uns bons, les autres mauvais, répandus dans le monde, ayant sur les choses, les animaux et les bommes une puissance plus ou moins étendue. Le christianisme accepta cette croyance, et le catholicisme la confirma.
L'antiquité païenne, les sauvages mêmes, étaient persuadés que par certaines pratiques, certaines paroles, l'homme pou-
(i) Lettres sur divers sujets, etc.
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vait ou conjurer Faction perniciease des manvais génies, ou se délivrer du mal actuel qui en était la conséquence. De là les talismans, les conjurations, les exorcismes. Le christianisme, le catholicisme surtout, a eu de môme ses préservatifs, ses conjurations, sa théurgie.
Les cérémonies destinées soit à purifier les choses qui seraient censées maléficiées, soit à rendre le maléfice impossible, soit à neutraliser les propriétés malfaisantes qui pourraient leur être naturelles, ne sont propres qu'à entretenir des croyances superstitieuses dans l'esprit du peuple, à le rendre fou et parfois furieux, comme on l'a vu plus d'une fois dans les croyances à la possession et à la sorcellerie, ou à le porter au mépris de la religion, à l'incrédulité, et à le détourner ded précautions et dee moyens naturels à prendre pour éviter le mal ou pour en souffrir le moins possible.
Si je crois à l'exorcisme, je croirai à la possession; si je crois à la sorcellerie, je croirai aux maléfices; si je crois aux maléfices, où mon imagination s'arrêtera-t-elle dans la suppo« sition des sorts jetés? Gomment me retenir sur la pente des suspicions, des préventions, des haines, des propos calomnieux ? Tout cela se tient.
Si les exorcismes avaient la vertu, toute la vertu qu'on leur attribuait dans le principe, ou s'ils n'avaient pas été abusivement employés, pourquoi auraient- ils manqué si souvent leur effet? Pourquoi auraient-ils contribué au contraire à rendre le mal plus profond chez les sujets exorcisés, et à l'étendre à d'autres par voie d'imitation contagieuse ? Pourquoi le succès de l'exorcisme n'aurait-il pas été déclaré indépendant de la dignité ou de l'indignité de Texorciste lui-même, comme on déclare l'efflcacité des sacrements indépendante de la morale du ministre qui les confère? Est ce parce que dans le premier cas l'issue de la pratique est visible, et qu'il est invisible dans le second ? Est*ce une affaire de mérite ou de démérite de la part du patient? Pourquoi donc vouloir forcer la main de Dieu, et
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ne pas attendre qa'ii lui plaise de mettre fin à un mal qui n'est pas dans Tordre de la natnre, qui n'existe que par une mesure providentielle? Pourquoi n'admettre des exceptions de ce genre qu'autant qu'elles sont parfaitement démontrées? Et alors quelles bonnes raisons peut-on avoir de recourir aux conjurations et aux exorcismes contre les lois de la nature, plutôt qu'à des moyens naturels? Un peu de philosophie fait alors apercevoir la justesse de la maxime de Bacon : Non imperatur naturœ nisi parendo.
A plus forte raison n'y a-t-il pas lieu de créer des vices chimériques pour les combattre par des moyens mystiques qui ne sont pas moins imaginaires. Dieu ne semble nullement disposé à faire des miracles pour nous dispenser de nous instruire et d'agir avec sagesse. Si nous n'avons aucun soin de nos habitations, de nos personnes et de nos bestiaux, si les précautions hygiéniques les plus simples scAt pair nous mises en oubli, la bénédiction annuelle de l'eau, du sel, du pain, du lit nuptial, des étables, etc., ne produira pas plus de miracles qu'elle ne rebâtirait nos maisons ou ne les empêcherait de se dégrader et de tomber en ruines, si, au lieu dii couvreur, du maçon et du menuisier, nous avions la prétention de les entretenir par des formules du rituel. L'absurdité et la superstition sont les mêmes de part et d'autre.
N'est-il pas visible d'ailleurs qu'on se doute bien de l'inutilité de la mesure, puisqu'on ce qui regarde quelques-unes de ces bénédictions conjuratoires, on les répète chaque année? Si cette opération était exempte de tout profit pour celui qui la fait, la nécessité de la réitérer annuellement serait-elle aussi évidente ? Quant aux bénédictions qui ne se font qu'une fois, dont les etfets sont censés tenir plus longtemps, elles me sont encore suspectes, parce qu elles sont toujours un peu lucratives. Qu'on nous les donne vaille que vaille, comme quelque chose qui ne peut en tout cas faire aucun mal, et qu'on ajoute à cela que le prêtre vit de l'autel, et nous n'au-
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rons pas grand'chose à dire; mais qu'en vidant nos bourses on remplisse en même temps nos cervelles de superstitions, c'est trop de moitié.
Il y a un autre inconvénient : le paysan qui prend toutes ces choses à la lettre trouvera encore plus économique de rétribuer faiblement son curé pour la garantie qu'il croit en obtenir contre l'incendie, l'épizootie, le ravage des jardins par les chenilles, la grêle et autres fléaux, que de verser une prime annuelle à la caisse d'une bonne compagnie d'assurances, d'écheniller ou de payer les services d'un vétérinaire expérimenté.
Il croira plus sûr, il sera en tout cas moins dispendieux pour lui de faire un pèlerinage à Notre-Dames-des-£rmites, de Mont-Roland, de la Saiette ou de Lourdes, si une messe de 2 ou 3 francs à Montpetoz reste inefficace, que de se mettre à un traitement suivi.
Mais qu'arrivera-t-il ? Ce qui est arrivé souvent : le malade ne guérit pas, les bêtes crèvent, les choux sont dévorés^ la grêle et l'incendie font leurs ravages, la famille est ruinée malgré les pèlerinages, l'exorcisme des papillons, la bénédiction des croix des champs, des grappes naissantes, du pain, de l'eau et du sel pour le bétail ; malgré les croix dessinées à la fumée du cierge pascal au plafond de l'écurie, sauf à mettre le feu aux toiles d'araignée et pat suite au fenil et à la maison; malgré les gouttes de cire de ce même cierge allumé et répandues en croix sur le breuvage de la vache qui vient de mettre bas; malgré les ambarvales chrétiennes et les messes dites ici ou là; malgré tous les autres moyens superstitieux qui endorment la prudence et semblent dispenser des soins hygiéniques, de toute raison et même du travail.
Voyant le diable partout, ou pensant qu'il pouvait être partout, on exorcisait tout, choses, bêtes, gens. On croyait à la toute-puissance de certaines formules ei de certains signes. Malgré les insuccès et les revers sans nombre de cette p?*
tique, nos prêtres semblent encore y avoir une foi presque entière. Seulement on prodigue moins la chose, non pas tant peut-être parce qu'on y croit moins que parce qu'on craint que l'insuccès n'affaiblisse encore la foi dans l'esprit public à ces sortes de pratiques.
Ce n'est pas à dire que la friponnerie, la passion, la fraude pieuse ne se soient pas mêlées plus ou moins à l'opération dans les temps où la foi du peuple était plus robuste. On en trou* verait sans doute plus d'un exemple dans tous les pays de la catholicité. Quand des conciles en réglementaient l'usage au seizième siècle^ il y avait longtemps que les abus existaient. Gomment n'y aurait-il pas abus dans une chose essentiellement abusive par elle-même ?
Mais l'un des exemples les plus frappants de cette auda* cieuse fourberie, est la sentence lancée contre les démons expulsés du corps de Denise de la Caille, par les grands vicaires de l'évêque de Beauvais, le 12 décembre 1612. Ces démons sont assez bons diables pour souscrire, au nombre de cinq, les cinq chefs de la bande^ Lîssi, Belzéboth, Satan, Motelu et Briffant, à la condamnation qui leur est infligée de regagner les enfers et d'y endurer une aggravation de peine, c à défaut de non comparoir dans ce corp3, etc., etc. » Tons les cinq comparaissent, signent à la sommation, et vont se loger successivement Lfssi au bras droit, Motelu au bras gauche, Satan à l'oreille droite. Belzebuth s'est retiré tout ï fait, à ce qu'il semble, puisqu'on ne dit pas où il s'installe. Briffaut se contente également de comparaître et de signer. Les extraits de cette sentence ne peuvent évidemment reproduire que les copies de ces signatures. Mais on a soin d'y rappeler que c le signe et la marque de ces cinq démons sont apposés à l'original du procès^ > (1). Quel a été le notaire dans la circonstance? qu'est devenu l'original? quels ont été les témoins à l'acte ? C'est ce qu'on ne nous dit pas.
(1) GAKiittT, Histoire de la magie en France, p. 307-308.
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Si au moins, en ce qui regarde l'exorcisme, on gardait dans ce mal la retenue, la mesure qa'ane demi-sagesse avait prescrite! Mais non; en vain le rituel veut qu'avant de procéder à Texorcisme, le démon qu'il s'agit de chasser réponde à la pensée secrète de l'exorciste, qui est par là même assuré de la présence de l'ennemi, que la présence du Malin soit encore attestée par les faits suivants : faculté de connaître et de parler des langues que le patient ne connaît pas dans l'état sain; connaissance des événements futurs, ou des événements présents ou passés que le malade n'a pu ou ne peut connaître ; exaltation subite des facultés intellectuelles; développement subit et exceptionnel des forces physiques; suspension en l'air pendaût un temps considérable : on ne tient que fort peu de compte, si même on y a quelque égard, de ces sages recommandations. Ce sont en effet des .conditions de quelque valeur. En supposant qu'on y fût fidèle^ qu'on mît quelque intelligence à les bien constater, la possession ne serait assurément pas prouvée par là, puisqu'il resterait toujours à savoir quelle serait la cause naturelle ou non de ces phénomènes; mais au moins l'exorcisme, — dont les mauvais effets sur les imaginations sont toujours certains, alors même qu'il pourrait parfois en avoir de salutaires, — serait moins prodigué; ce qui serait un bien négatif.
Il m'en coûte de relever des erreurs que j'ai partagées, aimées ; de condamner dés pratiques qui peuvent être inventées, accompagnées même des sentiments d'une piété consolante et salutaire à certains égards. Mais la piété est- elle donc inripossrble sans la superstition? La vérité ne peut -elle s'enseigner sans iin mélange d'erreurs grossières et dangereuses? La bonne foi dans l'erreur et la superstition est-elle donc assez respectable pour que la superstition et l'erreur même doivent être réputées saintes et sacrées, pour que ce soit un mai d'y toucher et de travailler à élever les sentiments et les idges^ à épurer les uns, à rectifier les autres ? Nous ne pouvons
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le croire, k moins de mettre en principe que toute réforme, tout progrès est condamnable, ou que la tentative doit rester sans succès, ou que, si elle apporte quelque bien, elle doit être nécessairement suivie d'un mal plus grand, d'un mal permanent, destiné même à grandir avec les années, sans qu'il y ait jamais compensation suffisante.
Nous ne croyons pas que l'esprit humain soit ainsi condamné à une erreur éternelle, irrémédiable.
Les sacrements, qui ont tous été l'occasion d'une infinité de superstitions, d'abus, de sacrilèges même, sont-ils autre chose que de la théurgie, de la magie chrétienne, puisqu'on attribue des effets spirituels, et même corporels en certains cas, à des paroles, à des signes, à des opérations qui ne peuvent natarellement rien produire de semblable?
Les sacrements sont si bien une sorte de magie, qu'ils correspondent presque tous à des pratiques païennes analogues, comme l'avoue TertuUien (de PrœscripU herH.t . 40). Saint Justin avait déjà reconnu le même fait (Apolog. II, p. 98, éd. 1615). D. Antoine de Solis, dans son Histoire de la Conquête du Mexique, a même retrouvé chez les anciens Mexicains le baptême, la confession, la communion, les jubilés, les processions, les encensements, et jusqu'au nom du pape, donné au chef des sacrificateurs. Ces ressemblances ont para si frappantes qu'on n'a cru pouvoir les expliquer que par une suggestion du diable chez les païens. Ce qui fait du diable un prophète, au moins pour les peuples de l'antiquité. Mais pourquoi permit-il que Numa, au rapport de Plutarque, défendit aux Romains d'attribuer à Dieu aucune forme humaine? Pourquoi le même éloignement se rencontre-t-ii chez les Celtes, chez les Germains ?
Aussi y a-t-il cette différence entre le prêtre catholique et le pasteur protestant, que le premier tient beaucoup du prêtre païen, du sacrificateur, de l'enchanteur, du magicien enSn, tandis que le second lient plus du philosophe. Le premier (t
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an presligiatear en matière de choses invisibles, de bienfaits spiritaels, de grâces, de miracles; il en a la spécialité et le monopole; son pouvoir est attaché à sa personne par un acte magique déjà. Le second n'est en réalité qu'un docteur; il enseigne; il ne sacrifie pas; il a peu ou point de privilège magique sur le reste des fidèles; ce qu'il fait, un simple fidèle peut le faire à la rigueur; il n'y a pas de magie dans sa mission ni dans ses opérations : la cène est une commémoration, le baptême une initiation.
Tout ce qui^ dans la religion, a pour but de faire apporter par la divinité même, ou par des agents spirituels soumis à ses ordres, une dérogation aux lois de la nature, ou tout ce qui suppose qu'il n'y a pas de lois de ce genre, que tout est soumis à un arbitraire divin de chaque instant, participe de ce caractère théurgique que nous appelons du nom plus général de magie catholique, et ne peut être raisonnablement admis.
La science entame de plus en plus le domaine du merveilleux; le miracle bat en retraite devant elle; le merveilleux se dissipe insensiblement; la critique historique et scientifique en réduit de plus en plus le domaine. Un jour viendra ou l'on ne distinguera plus que deux ordres de faits, ceux qui s'expliquent déjà et ceux qui ne s'expliquent pas encore. Mais ceux-ci ne paraîtront ni plus ni moins naturels que les autres : seulement il y en aura de primitifs et d'absolument inexplicables, et de consécutifs dont l'explication ne sera pas démontrée impossible, alors même qu'on ne la posséderait pas encore, ne fût-ce qu'approximativement.
Cette manière d'envisager une multitude de pratiques qui se croient chrétiennes parce qu'elles sont catholiques, mais qui, on doit en convenir^ ont leur racine dans la démonologie dont l'Évangile est entaché, cette manière de voir, disonsnous, est partagée par toute une école de théologiens philosophes. Nous en trouvons cette expression dans une Revm qui aura exercé sa part d'influence dans la nouvelle réforme reli-
gieuse, celle du dix-neuvième siècle, qai est la suite naturelle de celle du seizième T Nous y lisons en effet ces lignes : « L'Église, au moyen-âge, est la grande magicienne, et si elle fait brûler les sorciers, ce n*est que jalousie de métier. N'en* seignait-elle pas à ces masses aveugles qui étaient aussi disposées à faire un pacte avec le diable qu'à s'effrayer du geste mystérieux et des paroles fatidiques d'une vieille femme, que le signe de la croix ou l'invocation du nom de Jésus étaient des armes invincibles contre les mauvais esprits? N'enseignet-elle pas encore que la parole d'un homme, d'un prêtre, suffit à changer un morceau de pain en un corps d'homme vivant (1) ? .
Mais il est temps de faire un pas de plus dans cette étude, le dernier, celui qui doit nous porter au sommet de la hiérarchie cléricale, à l'infaillibilité papale, et de montrer, par les récentes déclarations de cette suprême autorité religieuse, tout ce qu'il y a d'incompatible entre ses enseignements et ceux de l'esprit du siècle, et de la raison de tous les siècles. Il nous suffira, pour remplir cette dernière tâche, de faire voir d'une part la pensée de la presque unanimité du clergé catholique, pensée qui est devenue article, de foi parla promulgation du SylkUna et l'acceptation du nouveau dogme de l'infaillibilité papale, d'autre part l'incompatibilité de la plupart de ces déclarations dogmatiques avec celles que proclame la raison en matière de philosophie spéculative^ de morale, de droit privé et de droit public, tant interne qu'externe. On aura par là le complément de la démonstration que nous avions à faire dans cet ouvrage, c'est-à-dire de la nécessité d'affranchir de l'inOuence cléricale l'enseignement public à tous les degrés.
(1) FoNTANÂs, Revue moderne, p. 105, n* d'arril 1866.