CONCLUSION
Il résulte de cet examen du Syllabus que la très grande partie des propositions qu'il condamne sont vraies; que ces condamnations sont elles-mêmes autant de propositions erronées; que ces erreurs sont d'une extrême gravité; qu'elles ont des conséquences sociales, spéculatives et pratiques, de la plas grande importance. Le plus que puissent faire les conducteurs des nations modernes , c'est donc de les tolérer, par respect pour la liberté des consciences et des cultes, mais ils commettraient une faute et une criante injustice envers une
inQnité de citoyens si, dans leurs écoles et par leurs maîtres, ils se faisaient les propagateurs de tant d'idées fausses et funestes.
Nécessité donc pour l'État de séculariser renseignement public à tous les degrés.
Quant à l'Église, elle ne peut* se réformer sans se transformer. Mais il faut qu'elle se transforme ou qu'elle périsse. Cette nécessité sera démontrée ailleurs. On fera voir alors la grande part qui revient à l'Église dans la décadence des croyances religieuses et des mœurs. Et comme une religion positive est une institution nécessaire, au moins dans les conditions de civilisation où nous sommes encore, il s'ensuit qu'une religion de liberté, des croyances plus hautes, plus simples et plus pures, qu'une morale religieuse plus rationnette, plus élevée, plus d'accord avec les besoins moraux des sociétés et des individus, doivent prendre la place du vieux dogmatisme spéculatif et pratique du catholicisme et du protestantisme orthodoxe qui lui ressemble trop enclore, et par là remonter à l'esprit véritable du christianisme. C'est donc un christianisme plus pur, plus lui-même, qui doit prendre la place de celui qui s'est si malheureusement défini dans le cours des siècles, sous l'influenee d'une multitude d'idées fantastiques ou fausses. Telle est la grande tâche du temps présent, et plus encore de l'avenir. Il faut que les religions positives avancent ou prennent le pas de la civilisation moderne, si elles ne veulent être à leur tête, ou que la civilisation rompe avec elles comme avec une entrave qu'elle est réduite à briser, ou bien enfin qu'elle-même recule et s'immobilise à jamais dans les liens d'une théocratie où elle devrait tomber en paralysie et succomber d'impuissance et d'inanition. Tel est le but avoué du Syllabus. L'orateur courageux que nous avons déjà cité, M. Rouland, l'apercevait clairement, lorsqu'il déclarait, en terminant son discours : « Pour moi, je le dis avec une conviction profonde, le Syllabus et l'En-
cyclique ne disent pas moins que ce que disait l'Encyclique de Grégoire XVI; et alors on avouait hautement qu'on voulait barrer le chemin à la civilisation moderne, quelles que fussent ses œuvres et ses tendances. On veut aujourd'hui ce qu'on voulait alors. » Cette assertion souffre d'autant moins de difficulté que Pie IX n'eut rien de plus pressant en 1846, en prenant possession de la tiare , que de gloriiier les malédictions dont Grégoire XVI avait frappé les idées et les maximes qui font la gloire, la dignité de notre temps et la garantie de l'avenir.
Aux hommes qui ont entre leurs mains les destinées de la France d'aviser. Et nunc, reges, intelligite^ erudimini qui judicatis terram (Psalm., ii, 10) (1).
(1) Ceci était écrit avant la fameuse séance de TÂssemblée nationale du 2i juin 1873, où M. Le Royer» démontrant l'illégalité de Tarrété fameux du préfet duRh'^ne sur les enterrements civils, rappelant l'adhésion d'un des ministres au Syllabus, reproduisait cette déclaration du garde des sceaux : «jConvaincus que vos décisions (s'adressant au pape) et spécialement 1^ grand et courageux Syllabus, qui garde toute la vertu sociale, parce qu'il signale et proscrit toute erreur contraire, sont la règle pratique pour tout catholique sincère, nous voulons y conformer non seulement nos intelligences, mais aussi notre conduite privée et publique. » Voilà le pays prévenu; nos ministies entendent s'inspirer du Syllabus dans leur politique, par conséquent donner les mains à la théocratie et soumettre la France à l'ultramontanisme.
Il faudrait voir maintenant si la morale et la moralité ont plus à gigner que la politique, la liberté et la civilisation, àTinflueuce toute-puissante de l'esprit clérical, à l'anéantissement de l'esprit philosophique ou laïque dans l'éducation morale du pays. Celte étude n'a jamais été plus intéressante qu'à une époque où la papauté s'est fait proclamer infaillible, et où le mysticisme tend plus que jamais à étouffer le ratiomlisrae en morale. Cette question fcrajartie d'un autre ouvrage.