Boutard
tion ne pouvait leur porter bonheur. Ils mettaient le Pape dans l'obligation de se prononcer ouvertement sur leur cas. Sa décision ne pouvait que leur être contraire.
Il est inutile de raconter les incidents qui marquèrent ce pèlerinage. Seuls les effets qu'il eut nous intéressent.
Grégoire XVI se trouvait saisi d'une affaire ecclésiastique. Il se prononça en parfaite connaissance de cause. Son jugement, inséré dans l'encyclique Mirari vos, eut force de loi. Le temps ne lui a rien enlevé de sa valeur. Ceux qui ont repris à leur compte les thèses de Lamennais prétendent le contraire. Si on les croyait, le Souverain Pontife les aurait trouvées simplement inopportunes et prématurées, sans se prononcer sur leur vérité intrinsèque. C'est un moyen trop facile d'éluder une condamnation générale. Mais rien n'autorise cette interprétation, qui équivaut à un escamotage.
L'encyclique Mirari vos enveloppe dans une même condamnation la liberté de conscience, l'exécrable et détestable liberté de la presse, les associations entre gens de religions diverses où l'on préconise toute espèce de liberté, les vœux tendant à la séparation de l'Eglise et de l'Etat, c'est-à-dire tout le programme du Catholicisme libéral.
Pendant son séjour à Rome, Lamennais ne se douta point du sort qui attendait son œuvre de politique religieuse. Le Pape et les cardinaux se tinrent avec lui sur une réserve toute
romaine. Aussi, espérait-il, en parlant, que rien ne serait fait. C'est à Munich, durant un banquet en son honneur, qu'on lui annonça la pénible nouvelle. Il se soumit tout d'abord. Mais sa nature indépendante s'accommoda mal d'une attitude humiliée. Ses ennemis, du reste, ne faisaient rien pour en adoucir l'amertume. La publication des Paroles d'un croyant, en 1834, montra qu'il s'abîmait dans une apostasie définitive.
Cette défection causa une douleur profonde à tous ses disciples. Mais pas un ne suivit son exemple. Ils continuèrent tous à servir l'Eglise. Nous aurons occasion de les retrouver.
Cette dispersion du groupe de V Avenir marque le terme de cette première phase du Catholicisme libéral. Ce ne pouvait être la fin de cette erreur. Elle se renouvellera par période aussi longtemps que les Institutions issues des fausses doctrines de 1789 subsisteront en France; car il y aura toujours des Français, pour croire prudent de concilier l'Eglise et la Révolution régnante.
TROISIÈME LEÇON Autour de 1848
Sommaire : Une renaissance chrétienne. L'union religieuse. Le parti catholique. L'apparition de la Démocratie. Les socialistes. Le ralliement à la République. Les abbés, démocrates. L'Ere nouvelle.
Le Gouvernement de Louis-Philippe est tiraillé en sens divers. Mais ce sont les influences libérales qu'il subit le plus volontiers. C'est dans la force des choses. Son libéralisme cependant ne lui ferme point les yeux sur toutes les réalités. Aussi sa politique religieuse vaut-elle mieux que les idées personnelles de ses chefs. Il use souvent d'une tolérance intelligente dont les Catholiques savent profiter. L'Eglise est une force. Il a la prudence de ne point la traiter en ennemi. Laissons néanmoins les phénomènes politiques suivre leur cours normal, pour assister au spectacle instructif que nous offre l'existence sociale et religieuse du pays.
La renaissance chrétienne continue partout. C'est la contre-révolution ecclésiastique qui se fait dans les œuvres sous l'action directe de l'Eglise. Elle verse dans notre histoire contemporaine des éléments nouveaux, qu'il est impossible de taire.
Les hommes qui prennent part à cette restauration religieuse et nationale, appartiennent à la génération qui a grandi au temps de Louis XVIII et de Charles X. Les efforts tentés alors pour inculquer à la jeunesse un idéal chrétien produisent leurs fruits. Les effets s'en feront sentir jusqu'en 1870. On a oublié les services rendus par ces éducateurs catholiques, pour avoir donné une importance excessive aux manifestations libérales ou impies des maîtres qui s'étaient formés pendant la Révolution ou dans les collèges de l'Empire.
Le Concordat, après avoir rendu aux Eglises une existence officielle, leur permit de réparer quelques-unes des ruines amoncelées par la Révolution. Qu'il y avait à faire! Napoléon 1er entrava de mille manières cette œuvre de la restauration religieuse. Aussi se trouva-t-elle médiocrement avancée, quand se fit la restauration monarchique. Le travail de réorganisation des diocèses fut encouragé et secondé par le gouvernement royal. L'élan était tel que les événements de juillet ne purent l'interrompre. Après quelque temps d'observation et de gêne, la monarchie libérale de 1830 finit par laisser faire.
L'Eglise retrouva Tune après l'autre les pièces essentielles de son organisme, que le Concordat avait négligé de lui rendre. Bonaparte et Consalvi n'avaient laissé aucune place aux Ordres religieux. Ce fut heureux. Car si Rome avait réclamé en leur faveur le moindre droit, le premier Consul eût immédiatement saisi l'oc-
Le Catholicisme libéral S
casion d'imposer un article capable de rendre toute tentative de rétablissement impossible. Il ne voyait pas, en effet, où les mettre dans l'Eglise et la société pour les avoir toujours sous la main. Le clergé séculier ou régulier ne pouvait et ne devait être, à ses yeux, qu'un corps de fonctionnaires ecclésiastiques, employés et conduits par son administration des Cultes. Les règles religieuses ne se prêtaient guère à de pareilles exigences. Les quelques congrégations qu'il toléra se vouaient à l'éducation des enfants ou à l'assistance des malades et des pauvres.
Les restaurations et les fondations religieuses s'étaient multipliées de 1815 à 1830. Elles eurent sous la Monarchie de juillet une prospérité extraordinaire. Des communautés nouvelles surgirent encore de tous côtés. D'anciens Ordres sortirent de leur tombeau.
La France eut ainsi, à la veille de 1848, une armée presque innombrable de religieux et de religieuses. Voici quelques noms : Clercs de Saint Viateur, au diocèse de Lyon; Frères de la Doctrine chrétienne, au diocèse de Nancy; de Sainte- Croix de Neuilly, de la Miséricorde de Coutances; Marianites, Maristes, Frères de Ploërmel; Picputiens, Oblats de Marie, Pères du Saint- Esprit. Il y eut des sociétés de missionnaires, pour la France ou l'Etranger, dans un grand nombre de diocèses. Solesmes vit la restauration de l'Ordre bénédictin. Lacordaire rétablit celui de Saint-Dominique. Les Chartreux, les Trap-
pistes, les Capucins, les Franciscains, (le. multiplièrent leurs fondations. Le recrutement des Jésuites leur permit de se distribuer en deux provinces. La plupart des anciens ordres de femmes furent aussi restaurés. Mais il y eut surtout une efflorescence merveilleuse de congrégations nouvelles sous les vocables les plus divers, depuis les Dames du Sacré-Cœur jusqu'aux Sœurs de la Providence. Une énumération serait longue et inutile.
Ces maisons bénéficièrent, en très grand nombre, d'une reconnaissance d'utilité publique. Cette situation légale facilitait singulièrement la tâche des communautés vouées à l'enseignement ou à l'assistance. L'Etat, les Départements et les Villes purent ainsi utiliser leurs services. Les autres congrégations étaient l'objet d'une simple tolérance. Cela leur suffit pour prendre un essor rapide.
Vous devinez sans peine l'activité qui s'exerça autour de ces foyers de vie chrétienne. On les a fréquemment accusés de n'avoir point fait, à cette époque et depuis, tout ce que l'on avait droit d'en attendre. Ces reproches sont fondés, j'en conviens. Cependant des lacunes et des faiblesses inévitables dans les œuvres faites par des hommes au milieu d'hommes, ne doivent pas jeter le voile de l'oubli sur le bien réalisé. Il a été immense.
Le clergé paroissial gagna beaucoup au contact des monastères et des couvents. Les exemples
qu'il eut sous les yeux, et la direction qui lui fut souvent donnée, élevèrent son niveau surnaturel. Religieux et religieuses ne lui ménageaient point leur concours au chevet des malades, dans les écoles, dans les œuvres paroissiales et autres. Ils se sont ingéniés à ne laisser sans soulagement aucun besoin moral ou matériel.
Les chrétiens qui appartenaient aux classes dirigeantes, profitèrent autant que leurs prêtres de cette action sanctificatrice. Le scepticisme voltairien fut vigoureusement combattu et il perdit de son empire sur la jeunesse des écoles. On organisa pour elle des réunions et des conférences. Quelques maîtres, Ozanam par exemple, s'y rencontraient avec les étudiants. De jeunes hommes, qui exerçaient des professions diverses, se joignirent à eux. Les conférences de Saint Vincent de Paul furent l'un des meilleurs résultats de ces pieuses rencontres.
Les prédications des Pères Lacordaire et de Ravignan échauffaient l'enthousiasme des catholiques convaincus et provoquaient de nombreuses conversions. Les discours et les écrits de Montalembert ne laissaient pas aux Catholiques le temps de dormir en paix. L'Univers de Louis Yeuillot allait chaque jour entretenir jusqu'au fond des provinces l'amour de l'Eglise et la volonté de la servir. Quelques vaillants évêques se signalaient dans les travaux de la défense religieuse, Parisis de Langres et Clausel de Montai, à Chartres, étaient les plus connus. Des prêtres éminents fixaient sur eux l'attention publique et
on saluait en eux les gloires prochaines de l'épiscopal : Pie, Dupanloup, Salinis, Gerbet, etc. Gousset renouvelait renseignement de la théologie morale dans les séminaires et débarrassait les esprits des derniers restes du Jansénisme. Dom Guéranger, le restaurateur de l'Ordre bénédictin, ramenait nos diocèses aux pratiques de la liturgie romaine. Ses campagnes, couronnées toujours de succès, tournèrent contre le Gallicanisme. Nul ne contribua plus que lui à rendre Rome populaire en France.
Notre belle renaissance ecclésiastique fut l'œuvre du clergé et des laïques. Le Gouvernement y eut aussi peu de part que possible. S'il rendit quelques services, il créa aussi bien des difficultés. Cette coopération des évêques, des prêtres et des fidèles les plus dévoués fortifia les liens qui les unissent. Les uns et les autres prirent à cœur les intérêts religieux, qui passèrent alors au premier plan de leurs soucis politiques.
Le Clergéi, qui d'abord était resté fidèle au roi Charles X, s'en détacha peu à peu. On le doit à l'influence de Lamennais et aux événements. Des laïques influents suivirent cet exemple. L'action diplomatique de Rome les y encourageait. Plusieurs évêques, en particulier Mgr Parisis, prétendirent que cette attitude était plus avantageuse à l'Eglise. La grande masse catholique ne donnait à ces questions qu'une importance secondaire. Elle suivait docilement
ses chefs. Ceux-ci se mirent en grand nombre sur le terrain constitutionnel, sans s'inféoder néanmoins au gouvernement de Louis-Philippe. Ils formèrent ce qu'on est convenu d'appeler le Parti catholique.
Mais, ne l'oublions pas, de nombreux catholiques gardèrent leur fidélité aux traditions de la Monarchie très chrétienne. Il y avait parmi eux des évêques et des prêtres. On les vit se dépenser pour le bien de la religion dans toutes les œuvres. Leurs journaux eurent leur part aux campagnes religieuses qui furent alors entreprises. Ils se montrèrent, dans l'ensemble, aussi catholiques que n'importe qui. Cependant leur concours est généralement passé sous silence. Ceux qui en parlent évitent de les donner pour royalistes. Ils obtiennent par ce procédé un résultat qui ne peut nous satisfaire.
L'idée que le Parti catholique absorbait toutes les forces religieuses de la France fait ainsi son chemin. Il partait seul en campagne. On en conclut naturellement que les catholiques royalistes n'existaient pas ou que, s'ils existaient, ils ne faisaient rien. Vous ne sauriez trop faire pour réagir contre cette opinion fausse.
Un mot seulement des causes de division qui subsistaient parmi les chefs des catholiques. Elles étaient nombreuses et profondes. On se préoccupait, il est vrai, d'en corriger les effets. Mais ce fut en vain.
Ces divisions sont inévitables et souvent même nécessaires. Elles viennent de l'opposition ra-
dicale qui existe entre l'erreur cl La vérité. I apôtres de l'union pour elle-même ne tiennent
pas compte de cette nécessité de notre nature, et ils s'obstinent à concilier le vrai et le faux. En préparant la paix, ils confectionnent souvent des explosifs.
Les luttes des catholiques entre eux portent alors sur le Gallicanisme et sur les rapports de l'Eglise et de l'Etat. On ne parle plus de Libéralisme. Mais les événements mettront bientôt un terme à cette trêve. En attendant, on croit que la campagne menée avec tant d'éclat par Montalembert pour conquérir la liberté d'enseignement réalisera les espérances d'union que tant de bons cœurs caressent. Elle ne devra pas, hélas! survivre à la circonstance qui l'a rendue possible.
La chute de la Monarchie libérale surprend les Catholiques. Ils n'ont rien prévu et, par conséquent, rien préparé. La Constitution, dont ils ont voulu s'accommoder, venant à leur manquer, ils acceptent celle qui leur arrive. Nous les verrons à l'œuvre pendant et après la nouvelle Révolution. Il est bon d'observer au préalable un phénomène social, qui devait avoir pour l'avenir du pays des conséquences imprévues.
Les bourgeois qui ont fait à leur profit la Révolution de 1789 et celle de 1830, comptent bien en garder le monopole. Mais les idées font leur chemin. La Déclaration des Droits de l'Homme a
entraîné logiquement la politique française vers la Démocratie. Les bourgeois ont tenté encore de leur force va faire trembler les bourgeois, sit quelque temps, jusqu'au jour où la logique des doctrines ont éveillé les masses ouvrières. La Liberté, dans laquelle on absorbait tout l'idéal républicain, ne pouvait suffire à ces natures simples. Elles réclamèrent et réclament à cor et à cri le second article du programme révolutionnaire : l'Egalité. On ne les a pas encore vues à l'œuvre. Mais la première manifestation de leur force va faire trembler les bourgeois.
Depuis toujours, les ouvriers se confondaient pratiquement en France avec les paysans. Ce ne sont guère que les paysans de la ville. Les uns et les autres n'ont aucune notion des choses politiques. Le labeur journalier, avec lequel ils gagnent le pain de leurs femmes et de leurs enfants, ne leur laisse pas le loisir de se créer d'autres soucis. Les prêtres et les patrons, qui leur fournissent un salaire, avec les représentants des pouvoirs publics, exercent sur eux, à cette époque, une influence très grande.
On réussit à les agiter pendant une crise révolutionnaire. Mais ils reviennent promptement à un calme qui leur est naturel et dont ils ont besoin. Leur agitation est toute de surface. Ceux qui spéculent sur les troubles populaires, les ont laissés tranquilles aussi longtemps qu'ils ne jouirent point du droit de voter. Les circonstances, au sein desquelles on adopta le suffrage universel en 1848, ne permirent guère d'exercer sur eux
une action capable de contrebalancer celle de leurs autorités sociales. N'ayant en eux-mêmes aucun moyen de se guider dans ce premier exercice de leurs droits souverains, ils se fient, surtout, les paysans, aux curés et aux grands propriétaires ruraux. Ces dispositions profitent à TEglise.
Mais les ouvriers, accumulés dans les grandes villes et les centres industriels, obéissent à des aspirations différentes. Leurs suffrages vont à des hommes qui se donnent pour les défenseurs de leurs intérêts. Ils professent en règle générale, sur les droits du travail et l'organisation de la société des théories, qui semblent nouvelles. Elles ne sont en réalités que la conséquence rigoureuse des principes révolutionnaires.
La Démocratie n'aurait pas obtenu ces résultats, si elle avait été seule. Mais les circonstances travaillent pour elle. L'application de la vapeur à l'industrie et à la locomotion a provoqué une transformation économique du monde. Les ouvriers, isolés jusqu'à ce jour ou réunis dans de petits ateliers, s'entassent dans d'immenses usines. La fortune publique augmente rapidement. Le Libéralisme économique et financier, qui sévit partout, laisse trop souvent les capitalistes et les industriels dans une complète ignorance sur leurs devoirs à l'endroit de leurs salariés.
L'usine a détruit le caractère familial de l'ancien atelier. Vous connaissez les résultats ma-
tériels et moraux de cette situation déplorable. Ils contribuent à développer chez les ouvriers un état d'esprit tel que le capitaliste et l'industriel deviennent forcément à ses yeux des ennemis irréductibles. Il a commencé par les prendre en défiance. Les socialistes ont tôt fait d'exploiter ce sentiment. Ils en font sortir une guerre des classes qu'ils se donnent la mission d'organiser. On les croit sur parole.
Les Catholiques commettent la faute irréparable de ne point discerner les causes profondes de ce conflit. Ils s'intéressent cependant aux classes ouvrières. On les a toujours vu payer de leur personne et de leur bourse, toutes les fois qu'il s'agit de remédier aux désordres et aux. misères inhérentes à leur situation.
La France chrétienne possédait jadis de nombreuses institutions, où l'on appliquait à ces maux un remède efficace. La Révolution les a fait disparaître. Il ne reste, pour en tenir lieu, que la charité des individus et la providence de l'Etat. Ce n'est pas assez.
Nous verrons les nôtres s'égarer dans le charlatanisme de la Démocratie pour y découvrir les moyens d'améliorer cet état de choses. Leurs efforts resteront sans résultat. Le salut est ailleurs. Comment se fait-il que tous les braves gens ne songent point à reprendre, pour les adapter aux circonstances présentes, nos traditions sociales? Ils y trouveraient sans peine les notions si simples du droit corporatif, grâce auquel les ouvriers ont la possibilité d'exercer leurs
droits par eux-mêmes, e( à L'abri de L'ingérence troublante des politiciens. Au Lieu de oela, ils abandonnent aux socialistes Le monopole de l'organisation ouvrière4. Ceux-ci travaillent depuis longtemps. Volontiers ils passent de la théorie à L'action. Leurs tentatives, prises isolément, n'ont qu'un succès médiocre. Cependant on peut dire qu'elles obtiennent, dans leur ensemble, des résultats considérables.
Il y eut des excès et du ridicule chez eux. L'originalité des initiateurs se manifeste généralement ainsi. Mais au lieu de les déconsidérer, elle contribue à les rendre populaires. On parle de leurs projets et les ouvriers ne donnent qu'une attention distraite aux rêveries étranges où quelques-uns se perdent. Toutes ces chimères cependant ne déplaisent pas aux intéressés. Les hommes sont faits pour un paradis. Depuis qu'on leur a enlevé l'espoir de le trouver où Dieu l'a placé, ils en pousuivent la réalisation sur terre. Ceux qui la leur promettent ont chance d'être crus. De là, le succès des prophètes sociaux.
Saint-Simon fut l'un des premiers. La vie n'a pas d'autre but, disait-il, que la recherche du bonheur immédiat. Pour le mettre à la portée de tous, il aurait voulu supprimer l'exploitation de l'homme par l'homme, qui engendre dans la société les inégalités et les souffrances. Son système aboutissait au Collectivisme. Les essais, qu'il tenta, échouèrent piteusement. Il n'en fut pas de même de ses théories.
Un des dignitaires du Saint-Simonisme, Pierre Leroux, fonda l'école de Y Humanitarisme, où Ton professait un panthéisme humanitaire. L'un de ses adeptes, Georges Sand, se fit, par le roman et ses conversations, l'un des propagateurs les plus actifs de ses doctrines.
Un autre Saint-Simonien, Bûchez, prétendait unir la Révolution au Christianisme. L'organisation sociale qu'il prêche est faite d'associations professionnelles, libres et volontaires. Il enveloppe dans des formules évangéliques ses aspirations sociales. Son action s'exerce de préférence sur des ouvriers, qui se font les apôtres de son système. Des esprits cultivés se prennent, à leur tour, d'admiration pour son Christ social et ils collaborent à son journal Y Atelier, qui fut « l'organe des intérêts matériels et moraux des ouvriers » de 1840 à 1850. Ils travaillent ensemble à rendre la Révolution chrétienne. Plusieurs embrasseront dans la suite la vie religieuse. Le P. Olivaint sera du nombre.
Fourrier, l'inventeur des phalanstères, donne la famille pour base à l'organisation sociale. L'activité humaine, d'après lui, n'a d'autre but que la satisfaction des passions. Son disciple, Considérant, tire du Fourriérisme un socialisme bourgeois, qui eut, après 1837, un grand succès. Ses partisans tiennent en grand dédain la politique et la comédie parlementaire. Ils se recrutent parmi les gens instruits et les instituteurs. Eugène Sue, romancier socialiste, est de cette école.
Les socialistes, affiliés aux sociétés secrètes,
sont beaucoup plus dangereux. C'est Buonarotti qui les a engagés dans cette voie. Ils sont tous communistes. Blanqui, Barbes, Louis Blanc et d'autres entraînent ainsi vers la Révolution le peuple des villes. L: Organisation du travail de Louis Blanc canalise les aspirations ouvrières, en leur offrant des formules claires et violentes. Mais Proudhon les surpasse tous par sa haine de la société et de la Providence. Personne n'a mieux démontré qu'il n'y avait entre la Révolution et l'Eglise aucune conciliation possible. Elles s'excluent.
Ces diverses écoles ont un programme négatif, qui est à peu près le même. Elles sont toutes, pour ce motif, 'des agents de destruction. Elles réclament aussi, d'un commun accord, une réorganisation sociale, qui assurerait une répartition meilleure de la fortune. C'est ce que le peuple retient le mieux de toutes leurs théories.
Les Catholiques, de leur côté, ne demandent que la liberté religieuse. La Monarchie ne paraît pas être en jeu. On a la paix constitutionnelle. Cela n'empêche point Louis-Philippe de se voir appliquer l'inexorable loi du talion. La bourgeoisie libérale le traite comme il a laissé traiter Charles X. La France se trouve brusquement en république. Cette Révolution ne surprend personne.
Cela a néanmoins une influence considérable sur les destinées de l'Eglise en France et sur l'orientation des idées. Rien ne pouvait contribuer
davantage au succès du Catholicisme libéral. Les événements vont travailler pour lui.
Les socialistes et les radicaux, membres du gouvernement provisoire, subissent l'ascendant modérateur de Lamartine. La République devient libérale. Le Clergé est mis en possession de libertés, qu'il n'avait pu obtenir de la Monarchie. Le peuple lui semble encore plus favorable que le nouveau gouvernement. On croit assister à l'alliance de la Religion et de la Liberté annoncée par Lamennais. Les révolutionnaires eux-mêmes se montrent pleins d'égards pour les prêtres. L'attitude du peuple, qui porte processionnellement à l'église Saint-Roch le crucifix de la chapelle des Tuileries, impressionne vivement les Catholiques. Lacordaire interprète le sentiment général, quand, de la chaire de Notre- Dame où il est de nouveau monté, il s'écrie : « Nous assistons, Messieurs, à une de ces heures où Dieu se découvre; hier, il a passé dans nos rues et toute la terre l'a vu. »
Les évêques et les curés ne se montrent pas en retard. Pie IX leur donne l'exemple, en adressant ses félicitations au gouvernement pour le respect que le peuple parisien témoignait au Catholicisme. Mgr Affre, archevêque de Paris, s'est déjà rendu à l'Hôtel de Ville pour donner au gouvernement provisoire son adhésion solennelle. L'abbé Darboy, son vicaire général, a crié : Vive la République! Plusieurs curés parisiens ont fait des déclarations les plus favorables à la Démocratie triomphante. Cela pro-
voquc la pitié de Montalembert II y a de quoi. Cet empressement du Clergé à faire sa cour au nouveau tyran est, par le fait, sans la moindre dignité. La plantation des arbres de la liberté fournit aux curés de la province l'occasion d'imiter leurs confrères de Paris. C'est dans ces dispositions qu'a lieu la première manifestation du suffrage universel. De nombreux catholiques, parmi lesquels trois évêques et plusieurs prêtres, sont envoyés à l'Assemblée Constituante. Les républicains, modérés pour la plupart, se sont engagés à respecter la religion.
Un gouvernement ne pouvait provoquer un enthousiasme ecclésiastique plus complet. On éprouve aujourd'hui quelque confusion à lire les mandements de Carême de Tannée 1848. Les évêques s'empressent de montrer le doigt de Dieu, qui a dirigé les événements. Ils croient au Libéralisme politique.
La plupart produisent l'effet d'hommes qui s'abandonnent, les yeux fermés, à un courant. Mais tous n'en sont point là. Plusieurs savent ce que parler veut dire. L'un d'entre eux, qui avait pris la tête de la réaction antigallicane, Mgr Parisis, évêque de Langres, fit une profession de foi, dont certains passages durent plus tard lui causer quelques regrets. Il avait engagé les Catholiques à se placer sur le terrain constitutionnel au temps de Louis-Philippe. Il va beaucoup plus loin dans sa lettre pastorale :
« Que tous les Catholiques fassent voir que véritablement ils cherchent avant tout le règne
de Dieu et de sa justice, bien persuadés que le régime n'est qu'accessoire pour le chrétien; car ce n'est pas le règne de telle ou telle dynastie, ce n'est pas même celui de tel ou tel système que nous demandons tous les jours dans la plus sublime des prières, c'est uniquement le règne de Dieu, c'est le règne de la justice et de la liberté pour tous, de la paix et de l'union entre tous. Aussi, mes très Chers Frères, il s'en faut bien que les trois mots qui forment le programme du nouveau gouvernement nous soient en aucune manière antipathiques. Rien au contraire, de plus profondément, que dis-je? de plus exclusivement chrétien que ces trois mots inscrits sur le drapeau national : Liberté, Egalité, Fraternité. Loin de les répudier, ces mots sublimes, le Christianisme les revendique comme son ouvrage, comme sa création; c'est lui, c'est lui seul qui les a introduits, qui les a consacrés, qui les a fait pratiquer dans le monde. » Je vous dispense du reste. L'évêque de Châlons tient le même langage dans une lettre à l'Univers : « Notre drapeau porte maintenant pour devise : Liberté, Egalité, Fraternité. C'est tout l'Evangile dans sa plus simple expression. Nous ne voulons rien de plus. La République, à ce prix, peut compter sur nous et n'aura pas de meilleurs amis. » Encore un peu de temps et on verra tout ce qui reste de ces touchantes dispositions envers le nouveau régime.
Une école de Démocratie chrétienne est ou-