QUATRIÈME LEÇON
Deuxième condamnation du Catholicisme libéral
Sommaire : La révolution romaine. Après les événements de juin. La liberté d'enseignement. Monseigneur Dupanloup. Les ultramontains, Veuillot. Autour d'un journal. L'école du Correspondant. Montalembert. Les succès littéraires du Catholicisme libéral. Système des concessions. Condamnation par le Syllabus,
La France n'eut pas le monopole de la Révolution, en 1848. Rome s'en donna une. Le Pape Pie IX avait cependant fait tout pour épargner cette aventure à son peuple. Dès son avènement (1846), il inaugura une série de réformes, qui le firent passer en Italie et en Europe pour le plus libéral des souverains. On eût dit que la Papauté entrait dans une ère nouvelle. Les gouvernements voisins assistaient à cette évolution de la politique romaine avec curiosité et inquiétude. Les hommes d'Etat ne se trompaient guère sur les déceptions qui attendaient le Souverain- Pontife. Metternich, l'un des plus écoutés, disait : « Les améliorations matérielles, les chemins de fer, l'éclairage au gaz, les écoles leur importent peu; ce qu'ils veulent, c'est agir par la presse, par les clubs, désarmer les Suisses, ar-
mer la garde civique, finalement dominer. >> Les événements ne bardèrent pas à vérifier ces prévisions.
Mazzini tramait une révolution, avec le concours des sociétés secrètes et pour leur compte. Ses instigateurs, au lieu de s'abandonner à la poussée aveugle des foules, leur imposaient une direction ferme. Il importait de ne rien faire qui pût amener une intervention militaire de la France ou de l'Autriche. Les choses se firent donc à l'heure.
Les événements de Paris eurent dans toute la péninsule une forte répercussion. Les exigences des révolutionnaires devinrent insolentes. Pie IX dut accorder une constitution à son peuple (mars 1848). Cet acte de faiblesse fut un encouragement pour les émeutiers. Rome se trouva bientôt en pleine anarchie. Il n'y eut aucun gouvernement possible. Cet état put se prolonger quelques mois encore. Mais après le meurtre de Rossi (15 novembre) et l'émeute du lendemain, la vie du Pape se trouvait en danger; il dut abandonner la ville et chercher un refuge à Gaète. La suite est connue.
Le Gouvernement français, qui avait compris les leçons des journées sanglantes de juin, envoya son armée au secours de Pie IX. Rome fut arrachée à la révolution et rendue à son Souverain légitime.
Celui-ci n'oublia jamais la leçon qu'il venait de recevoir. On l'a souvent représenté comme un
vieillard aigri par l'épreuve et fermé d'avance à toute idée de progrès. Rien n'est plus faux. Il voyait le mal où il se trouve, le mal qui ravage les esprits avant de désoler la société. Et il l'a dénoncé avec un courage qui ne fléchit jamais. C'est le plus grand service qu'il put rendre à l'Eglise et au monde.
L'accueil empressé que le Clergé et les Catholiques firent dans l'ensemble à la deuxième République amena une explosion du Libéralisme. Tous ne partagèrent pas cependant cet enthousiasme. Les Légitimistes, qui étaient pour la plupart d'excellents catholiques, se tinrent, plus que d'autres, sur la réserve. Il y eut un assez grand nombre de prêtres à suivre cet exemple. Je n'en nommerai qu'un, l'abbé Pie, vicaire général de Chartres. Les démonstrations libérales de Montalembert et de quelques autres défenseurs de la liberté d'enseignement, l'avaient préoccupé plus d'aine fois.
Des électeurs influents l'engagèrent à poser sa candidature aux élections de 1848. Il refusa. Les motifs de cette détermination révèlent un sens politique de beaucoup supérieur à celui de ses contemporains. L'abbé Pie ne se reconnaissait aucune aptitude à représenter une foule inorganique. Ses dispositions n'auraient pas été les mêmes, si on lui avait demandé de représenter dans une assemblée nationale le corps ecclésiastique, dont il faisait partie. Déjà le futur évêque de Poitiers trouvait dans nos traditions
politiques l'intelligence de la représentation professionnelle ou corporative. Il devançait son époque.
L'empressement républicain du Clergé plongea Montalembert dans une tristesse dont sa correspondance avec l'abbé de Solesmes garde l'expression.
« Je suis inquiet du Clergé. Peut-être n'avezvous pas vu les discours de certains curés de Paris, qui ont qualifié Notre-Seigneur Jésus- Christ de divin républicain. C'est toujours le même esprit, l'adoration servile de la force laïque et du pouvoir vainqueur. Malheureusement cet esprit gallican se complique et s'envenime par les tendances démagogiques, qui ont infecté le clergé à un degré que je ne soupçonnais pas » (1).
Les journées de juin, fatales au Socialisme et à la Démocratie chrétienne, rapprochèrent les Libéraux des Catholiques. Les premiers appartenaient généralement à la bourgeoisie. Ils avaient de la fortune; par conséquent, les tentatives révolutionnaires leurs firent peur. Cette crainte des malheurs politiques fut un commencement de sagesse. On se mit à réfléchir sur les avantages de la religion et de la morale.
Dieu apparut comme le gendarme veillant aux coffres-forts. On l'appela au secours. Le parti prêtre devint un auxiliaire de l'ordre. Cousin représente assez exactement ce que pouvait être