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Dom Guéranger, par Dom Delatte, I

cette bourgeoisie fortunée, intelligente et libérale. Il aurait dit à Rémusat : « Courons nous jeter dans les bras des évêques; eux seuls peuvent nous sauver. » Beaucoup le pensaient, sans le dire trop haut. Le rôle conservateur de l'Eglise l'impose toujours comme une condition de l'ordre public, toutes les fois que les intérêts matériels d'une société se trouvent gravement compromis. Mais il faut que le péril se manifeste avec une évidence troublante.

Les prédications du jubilé, qui suivirent d'assez près tous ces événements, provoquèrent de nombreux retours aux pratiques religieuses, dans les villes et dans les campagnes. Mais ces conversions furent de courte durée. La crainte, qui les avait rendues possibles, disparut avec le désordre; et elle emporta la sagesse, qui l'avait accompagnée. Les œuvres pastorales de Mgr Pie, évêque de Poitiers, conservent en plusieurs endroits un tableau fidèle de cette situation.

Le vote de la loi sur la liberté d'enseignement montre ce qu'était l'opinion au début de cette période. Les Libéraux se faisaient un homneur et un devoir de demander à l'Eglise le plus de services possibles. Ils furent, en toutes circonstances, prodigues d'égards envers les membres du Clergé. Les dispositions du Parlement étaient les mêmes. De Falloux avait le portefeuille de l'Instruction publique. La commission chargée de préparer le texte de la loi cor-

ou

respondait à cet étal des esprits. Tout y était à la conciliation.

La satisfaction ne fut pas universelle chez les Catholiques, il s'en faut. Beaucoup réclamaient, avec une liberté entière, la suppression de l'Université ou de l'enseignement par l'Etat. Louis Veuillot se fit dans YUniuers leur porte-parole très écouté. La loi Falloux, tout en reconnaissant aux hommes d'Eglise la liberté d'ouvrir et de diriger des maisons d'éducation, conservait à l'Etat son action prépondérante. Il continuait d'enseigner dans les établissements universitaires. Il exerçait sur les autres une direction effective par les programmes et les examens. Les partisans de la loi telle quelle prétendirent qu'il n'eût pas été possible d'obtenir davantage. Mais les Catholiques dans l'ensemble s'attendaient à mieux. Veuillot donna le retentissement de son journal à leurs plaintes. Dupanloup et Montalembert ne purent prendre leur parti de cette mauvaise humeur. Ce fut le point de départ de polémiques violentes et de divisions profondes, au cours desquelles le Catholicisme libéral entra de nouveau en campagne.

Les critiques de Veuillot et de ses amis sont curieuses à lire après un demi-siècle d'expérience. Il y aurait à les rapprocher de celles qui ont été formulées par quelques-uns de nos publicistes les plus en vue, par Drumont entre autres. Je n'ose pas trop m' élever contre une loi, qui est de la part de nos ennemis l'objet de tant d'attaques. Cependant il y aurait lieu, sans contester les

avantages qu'elle nous a valus, d'en examiner les inconvénients. Tout n'a pas été profit dans cette fréquentation de l'Université par les éducateurs ecclésiastiques. Ceux qui ont suivi renseignement donné ici même p\ar M. Pierre Lasserre savent à quoi s'en tenir.

Je reviens à la commission. Saint-Marc Girardin, Cousin et Dubois y représentaient l'Université; les abbés Dupanîoup et Sibour, l'Eglise; Montalembert, Augustin Cochin, Laurencie, de Riancey, Armand de Melun, le parti catholique. Il y avait, en outre, Freslon, qui avait eu le portefeuille de l'Instruction publique sous le ministère Cavaignac, le pasteur protestant Cuvier, de Corcelles, Thiers, Dupanîoup et Cousin jouèrent les rôles prépondérants.

Pour des raisons diverses, leur influence s'imposa. Ils étaient hommes à s'entendre malgré des divergences manifestes et leur personnalité très accusée. Thiers et Cousin n'étaient pas revenus de l'émotion que leur avait causée l'insurrection populaire. Le premier tint un langage auquel personne ne s'attendait. L'état des esprits dans le personnel enseignant lui faisait peur et il l'avait écrit, de manière à ce que nul n'en ignore. « L'Université est tombée aux mains des Phalanstériens. Je porte ma haine et ma chaleur de résistance là où est l'ennemi. Cet ennemi, c'est la démagogie; et je ne lui livrerai pas le dernier débris de l'ordre social, c'est-à-dire l'établissement catholique. »

Il aurait voulu décharger l'Etat du soin de

l'instruction primaire pour la confier au clergé. Ce projet n'aboutit point. Thiers cependant ne donnait pas toute sa confiance aux hommes d'Eglise. Autant il se montra dispose à leur remettre l'éducation des paysans et des ouvriers, autant il était jaloux de laisser la bourgeoisie aux mains de l'Université. C'est pour cette raison qu'il fut hostile à la complète liberté de l'enseignement secondaire. L'abbé Dupanloup, au reste, ne la demandait pas. Ils purent aisément tomber d'accord.

La haute situation que cet ecclésiastique occupait dans le clergé parisien, l'expérience qu'il avait en matière d'éducation et ses qualités personnelles lui donnaient un ascendant, devant lequel cédaient les esprits les plus distingués. Il professait sur les rapports du Christianisme et de la société moderne des idées particulièrement larges, qui plaisaient aux Libéraux. Elles furent pour beaucoup dans ses succès. Loin d'en faire mystère, il les avait étalées, dès 1845, dans une brochure, qui ressembla fort à un manifeste.

Le titre, La pacification religieuse, convient à la thèse soutenue. On y trouve, dans ses grandes lignes, le programme du Catholicisme libéral. Dupanloup y restera fidèle jusqu'à la fin de sa vie. Car cet homme eut une existence étonnamment une. Les pages qu'il consacre au véritable esprit de la Révolution française livrent toute sa pensée. Il accepte les institutions libres, la liberté de conscience, la liberté civile,

la liberté politique, en un mot la Liberté à toutes les sauces du Libéralisme. La déclaration suivante doit être retenue. L'auteur s'adresse aux Libéraux : « De quelque façon que vous nous considériez, selon la vérité ou selon des préjugés, comme auxiliaires ou comme vaincus, nous venons à vous, nous et tout ce qui marche avec nous; achevez votre conquête en nous acceptant, ne repoussez plus en aveugles de prétendus ennemis, qui vous offrent et qui vous demandent la paix dans la liberté et dans la justice. »

Tels furent les sentiments qui animèrent l'abbé Dupanloup dans tous ses rapports avec les membres de la commission. Nous verrons qu'il en éprouvait d'autres à l'endroit des Catholiques, assez téméraires pour ne pas partager son avis. Montalembert fut sous le charme. Cet accord entre hommes d'opinions religieuses et politiques si diverses lui parut réaliser tout ce que l'on pouvait attendre de mieux. On le devait au respect de tous pour la liberté de chacun. L'intransigeance de Veuillot lui devint insupportable. L'empire de Dom Guéranger sur son esprit diminua sensiblement à partir de ce jour. Le besoin qu'il avait d'un appui pour son intelligence et sa volonté le porta vers l'abbé Dupanloup, qui lui fut désormais un ami et un maître.

La nomination de l'abbé Dupanloup à l'évêché d'Orléans augmenta son prestige. Ce fut un chef d'école et un conducteur d'hommes. Son influence s'étendit bien au-delà de son dio-

cùse. Ou peut, sans exagération, lui attribuer la plupart des progrès du Libéralisme chez les Catholiques de cette époque. Il imprima son caractère à celte nouvelle phase du Catholicisme libéral. Vous n'y trouverez pas la Démocratie de Lamennais, de Maret ou de Lacordaire.

Mgr Dupanloup eut la république en horreur et il resta toute sa vie monarchiste. Mais, dans l'Eglise, comme en France, il voulait une Monarchie libérale, dans laquelle le pouvoir souverain ne craindrait pas de se prêter aux exigences de la Révolution. L'autorité suprême devrait donc faire le sacrifice de quelques-unes de ses prérogatives. Ce que le Pape ou le Roi perdrait ainsi deviendrait la part du peuple, des sujets, ou plus exactement d'une oligarchie intellectuelle, dont les Catholiques libéraux s'attribuaient le monopole. Mgr Dupanloup ne formula point son système par écrit; il le fit passer dans ses actes. Son Libéralisme, c'est lui; c'est son action personnelle; c'est la mission qu'il s'attribue pour le plus grand bien de la France et de l'Eglise. Cette ambition ne manque pas de grandeur. Il la conserve au moyen d'une piété sincère, d'une austérité de vie édifiante et d'un dévouement que rien ne lasse. Il la sert avec toutes les ressources de sa riche nature.

Les Catholiques, qui échappèrent aux illusions libérales, reçurent le nom d'Ultramontains. Autant vaudrait dire romains ou papistes. On ne saurait leur découvrir un chef unique. Ils eu-

rent pour les guider des évêques d'une doctrine irrépréhensible, Parisis, évêque de Langres, Gousset, archevêque de Reims, Pie, évêque de Poitiers, Gerbet, évêque de Perpignan, Plantier, évêque de Nîmes, et des théologiens de haute valeur; le plus connu est Dom Guéranger, abbé de Solesmes. Veuillot, qui était un écrivain de premier ordre, mit à leur disposition son journal, VUnivers. Ce fut leur meilleure chance. Car cette feuille, en pénétrant dans les presbytères, dans les collèges, dans les maisons religieuses et chez les fidèles cultivés et influents, conquérait à leurs idées la plus grande partie du Clergé et des Catholiques.

Veuillot avait tout ce qu'il fallait pour opérer cette conquête. C'était d'abord un journaliste de génie. Il put, grâce à une intelligence des plus actives et à une mémoire qui n'oubliait rien, s'initier à la science des choses de l'Eglise. Il avait le sens catholique très développé, Son instinct de baptisé lui montrait à première vue où est la vérité, où est l'erreur. Il embrassait l'une avec l'ardeur de son âme et il repoussait l'autre sans la moindre hésitation. Il aima l'Eglise passionnément. Pour lui, l'Eglise se personnifiait dans le Pape. Toute son ambition consistait à les servir. Il porta de rudes coups à leurs communs ennemis et du dedans et du dehors. Mais ce fut toujours sans amertume. Ce polémiste redoutable, qui maniait la plume comme un glaive, était plein de bonté. Ses compagnons de labeur et ses amis l'appréciaient à l'é-

gai d'un frère. Ses qualités émincntes et jusqu'à ses défauts lui conciliaient l'admiration de ses lecteurs, prêtres pour la plupart.

Le Clergé lui doit beaucoup. Les curés de France, les ruraux surtout, s'acquittèrent généreusement de leur dette de reconnaissance. Veuillot fut leur homme. Il ne se trouvait nulle part aussi bien que dans leurs réunions. Ils l'aimaient, ils étaient fiers de lui. Leur amour et leur fierté ne connaissaient plus de borne, quand ils l'avaient vu simple, joyeux comme un confrère spirituel. Il prend plaisir à raconter dans ses lettres les épisodes de ses tournées cléricales. Le Veuillot des presbytères est délicieux.

Que j'aime aussi le Veuillot de Rome. Il voulut toujours servir le Pape à ses risques et périls, sans l'engager dans les campagnes qu'il menait pour lui. Il se réservait die porter des coups et au besoin d'en recevoir, et il laissait aux autres les récompenses qui flattent. Pie IX voulut subventionner son journal. Il eut la noblesse d'âme de refuser. C'était le moyen de garder une indépendance, qui faisait sa force.

Ces quelques traits, qui témoignent de sa fierté de journaliste et de chrétien, prouvent qu'il avait le sentiment des conditions dans lesquelles la presse doit engager ses batailles. Il ne suffit pas dans ces luttes de remporter une victoire; il faut, en toute occurrence, avoir l'honneur sauf. Veuillot, à ce point de vue, est un modèle.

Tout n'est pas parfait dans son œuvre. Il était sans tradition politique. Qui lui en aurait donné

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une? Aussi crut-il pouvoir accepter la constitution du pays, telle qu'il la trouvait. Cette indifférence politique le disposait à s'accommoder de la République et à se faire le serviteur de Napoléon III. Un gouvernement ne l'intéressait qu'en raison de ses rapports immédiats avec l'Egiise. L'abbé Maynard, qui fut l'un dje ses admirateurs et de ses amis, ne craint pas de voir là une faiblesse. C'en était une, en effet. Mais une longue expérience finit par lui démontrer que l'Eglise ne saurait être indifférente aux formes de gouvernement. Il se fit, pendant les dernières années de sa carrière, le champion convaincu de la Monarchie très chrétienne.

La rivalité de Mgr Dupanloup et de Louis Veuillot tient une place très importante dans l'histoire du Catholicisme libéral. On peut même dire qu'elle la remplit durant cette période. L'évêque d'Orléans se rendit compte du rôle que jouait la presse dans les luttes d'idées. Il voulut donc un journal à lui. C'était aussi le sentiment de Montai embert. Le mieux eût été de mettre la main sur YUniuers. Veuillot discerna vite ces intentions de conquérant et il se mit sur la défensive. Mgr Dupanloup avait commencé de bonne heure, puisqu'il essaya, en 1841, d'ensevelir l'Univers dans YUnion Catholique. Ce fut le contraire qui eut lieu; YUnion Catholique mourut, deux années plus tard, dans les bras de YUniuers.

Sans se laisser décourager par ce premier in-

succès, l'abbé Dupanloup tenta d'imposer une direction à Veuillot, en le soumettant à un comité de surveillance, dont il aurait été l'inspirateur. Nouvel échec. Il perdit de nouveau sa peine, lorsqu'il organisa, quelque temps après, toute une coalition dans le but d'enlever à Tacconet la propriété et la direction du journal et la rédaction à Veuillot. Les hommes qui devaient plus tard marcher à fond pour le Catholicisme libéral furent du complot : Mgr Affre, Montalembert, Lacordaire, et Loyson. Us durent se contenter de Y Ami de la religion. UAmi devint la feuille officielle du parti. C'était peu, pour tenir tête à Y Univers et à son rédacteur en chef.

N'ayant pu réduire YUnivers, Mgr Dupanloup usa des moyens que lui fournissait l'Autorité épiscopale pour le contraindre au silence. Il eut le concours de plusieurs évêques. Mais Veuillot, rencontra des sympathies chaudes et généreuses dans l'Episcopat. Rome prit sa défense, aux moments les plus critiques. On usa contre lui de tous les moyens, même du factum calomnieux. L'Univers jugé par lui-même reste comme preuve des excès auxquels s'abandonnent des hommes, par ailleurs respectables, dès qu'ils cessent d'être loyaux. Cela peut arriver à des Catholiques et à des preux. Ce que l'intrigue n'avait pu faire, l'Empereur l'accomplit, en supprimant le journal, qui enfin combattait sa politique devenue contraire aux intérêts de l'Eglise.

L'Ami de la religion répondait mal aux exi-

gences des leaders du Catholicisme libéral. Ils ne tardèrent pas à s'en apercevoir. Le Correspondant, il est vrai, leur était acquis. Mais cette revue bimensuelle languissait sous la direction de Charles Lenormant. Montalembert la prit, en 1853. Il s'était séparé de Napoléon III, après la confiscation des biens de la famille d'Orléans. Son adhésion à l'Empire, du reste, n'avait jamais été chaude. On s'aperçut vite qu'il trouverait malaisément sa place dans l'entourage politique du prince. Il y avait peu de discours à faire avec un gouvernement personnel. Ses conseils ne furent pas recherchés. Tout en servant le Libéralisme, il se mit à combattre l'Empire. Ces deux attitudes se conciliaient fort bien.

Le rôle politique de Veuillot me plaît beaucoup moins. Il fut déterminé par l'indifférentisme, dont il s'était fait un devoir. Après avoir acclamé le coup d'Etat du 2 Décembre, il attacha son journal à la fortune de l'Empereur. Sa clientèle, qui commençait à être nombreuse, suivit son exemple. Montalembert et ses amis ne manquèrent pas une occasion de le lui reprocher. Ils n'avaient pas tort, je l'avoue. Des Catholiques auraient pu se dévouer au service exclusif de l'Eglise, sans oublier à ce point les exigences du droit politique et les traditions nationales.

L'Univers avait pour excuse l'attitude de l'Episcopat. Les évêques, en grande majorité, s'engagèrent à la suite de Napoléon III. Ils mirent aux pieds de son trône tout l'enthousiasme avec lequel ils saluèrent, en 1848, l'avènement de la

jeune Démocratie. Les mandements, publiés à

ces deux époques, sont d'une lecture instructive. Mais l'impression, qui s'en dégage, équivaut a une déception amère. Les Catholiques avaient besoin d'entendre un autre langage que celui des courtisans. Le désir de se ménager les bonnes grâces d'un homme ou d'un parti au pouvoir ne saurait légitimer l'oubli de leur dignité pastorale chez les chefs de nos diocèses. L'autorité subit toujours les conséquences de cette diminution que ses représentants lui infligent. Après la mise au point qui résulte d'une distance de cinquante années, les invectives de Montalembert se comprennent. L'Ultramontain Veuillot perdit, de ce fait, des sympathies et des concours, qui lui eussent été précieux. Il les trouvera plus tard, lorsque le temps aura complété son œuvre et déchiré les voiles, qui dérobaient au public les dispositions réelles de Bonaparte. Ce n'était rien moins qu'un serviteur fidèle du Catholicisme.

Je reviens à Montalembert et au Correspondant.

Il n'était pas homme à se noyer dans les équivoques. Les situations nettes allaient à son caractère. On s'en aperçut peu de temps après sa rupture avec l'Empire. Il entra en campagne contre le despotisme, en publiant une brochure, qui fit grand bruit. Elle avait pour titre Les intérêts catholiques au XIXe siècle.

Les partisans du régime nouveau n'y sont pas

ménagés. Il les accuse d'entraîner la France à l'absolutisme. Ce Paganisme politique portera à la religion de graves préjudices. L'occasion d'exalter le Libéralisme était trop bonne pour qu'il ne la saisisse point. Il déclare donc que l'Eglise ne saurait avoir de meilleure garantie que la liberté politique, lors même qu'elle serait inséparable de la liberté de conscience. Or, cette liberté n'est possible qu'avec le régime parlementaire. Vous devinez la conclusion.

L'évolution de Montalembert, si loyale et courageuse qu'elle pût être, ne lui réussit pas. Le clergé et les fonctionnaires, d'un commun accord, le firent échouer aux élections de 1857. Cet incident excita son humeur belliqueuse. Il se donna, dès lors, tout entier à la direction du Correspondant et aux campagnes qu'on y organisait. Il eut pour collaborateurs principaux de Falloux, Albert de Broglie, Augustin Cochin.

Le Correspondant devint l'organe actif du Catholicisme libéral, laissant loin derrière lui l'Ami de la religion. Ses rédacteurs et ceux de YUnivers s'observaient et à chaque instant ils furent aux prises. Ces polémiques sont d'un haut intérêt, étant données les idées soutenues de part et d'autre et la valeur des polémistes.

En janvier 1856, Albert de Broglie, provoqué par une attaque de YUnivers, indiqua les positions prises par les membres de l'école libérale dans un article sur Les caractères de la polémique religieuse actuelle. Il revendique pour lui et ses compagnons de lutte le titre de Catholiques

libéraux. L'incompatibilité entre l'Eglise et la

société moderne, issue des principes de 1789, dont parlent sans cesse les TJltramontains, est une erreur. On risque par ces déclarations imprudentes de soulever l'opinion publique contre le Catholicisme. De Broglie réclame, en outre, la loyauté dans la liberté. Car cette liberté constitue un progrès incontestable. Il se sépare ouvertement des Catholiques qui font de l'intolérance u,n droit, dès qu'elle est possible.

On eût dit que les circonstances favorisaient les prétentions libérales.

D'une part, les libres-penseurs modérés et de bonne tenue, que le Socialisme effrayait moins, auraient accepté volontiers un Catholicisme large et facile. Le Journal des Débats correspondait à leur état d'esprit. Ils étaient pleins d'égard pour les hommes du Correspondant; et ils trouvaient intelligente leur manière de comprendre et de présenter la religion, tandis que l'intransigeance de Veuillot et de ses amis leur devenait intolérable. Elle les éloignait encore plus ae l'Eglise. Du moins, on l'affirmait.

D'autre part, les passions anti-catholiques, habilement exploitées par les sociétés secrètes, se faisaient chaque jour plus violentes. Les meneurs préparaient sournoisement l'unité italienne et la conquête de Rome. Déjà ils prenaient leurs mesures pour dominer Napoléon III et le détacher de l'Eglise. Tout leur servait à exciter l'opinion publique. Ils ne réussirent que trop. Louis Veuil-

lot se tenait toujours en éveil. Il ne laissa passer aucune attaque, aucune calomnie, aucune erreur grave, sans la relever. Tous les détracteurs de l'Eglise, de la Papauté et de la civilisation chrétiennent eurent affaire à lui, chacun à son tour. Il leur tint tête avec la crânerie d'un fils, qui ne sait pas rougir de sa mère. Son audace, son talent et surtout les coups qu'il portait les mirent hors d'eux-mêmes. Leur rage anticléricale paraissait s'accroître d'autant. Les libéraux vantèrent, à cette occasion, la supériorité de leur tactique. La modération des hommes sages n'effarouche personne. Ils s'attribuaient le monopole de cette sagesse, qui donne la connaissance de son temps et de ses besoins, pour laisser aux chefs de l'Ultramontanisme le privilège de la science théologique, et aussi des violences, qui provoquent, quand elles ne les expliquent pas, les colères de l'ennemi.

La renommée combla de ses caresses les principaux écrivains de l'école libérale. Elle rendait hommage à leur modération, non moins qu'à leur mérite littéraire. Ils reçurent les honneurs académiques. Montalembert prit, le premier, place sous la coupole, en 1852. Monseigneur Dupanloup le suivit, en 1854. Ce fut le tour de Falloux, en 1856. De Laprade, Lacordaire, de Broglie, de Carné, Gratry vinrent ensuite. Veuillot plaisanta de tous ces succès, en les accusant de songer avant tout à l'Académie.

Quoi qu'il en ait dit, l'Académie s'honorait elle-même, en s'ouvrant à des écrivains dont les

œuvres ont enrichi la littérature nationale. On aurait pu dire la même chose, si elle eût admis Veuillot et Pie. Mais ses suffrages ne seraient pas allés dans ce sens, au cas où on les eût sollicités. On aime, sous la coupole, les discours spirituels et tranquilles. Les esprits intransigeants y apportent toujours de la gêne. Les Libéraux s'y trouvent mieux à leur place. Ce fut le cas au temps du second Empire.

Les Catholiques libéraux s'entendaient fort bien avec les Orléanistes et les Doctrinaires pour diriger une fronde très désagréable à l'Empereur. Ils exercèrent de là une influence considérable sur l'opinion. On a beau dire, l'Académie jouit en France d'une autorité réelle. Les hommes cultivés adoptent volontiers les idées qu'on y professe. Ils ne seraient pas de leur temps sans cela.

Ce Parlement littéraire offrait le même spectacle que la Commission de la loi Falloux. Des hommes, qui avaient en politique et en religion des doctrines en apparence inconciliables, s'accordaient fort bien entre eux. Cela était dû aux concessions réciproques qu'ils se faisaient et au silence respectueux dans lequel ils laissaient toutes les questions irritantes. C'était du Libéralisme en pratique. Mais ce Libéralisme, nécessaire et très acceptable en pareil milieu, produirait dans les assemblées religieuses des résultats moins satisfaisants. On ne pourrait s'en accommoder. Il en serait de même en politique. Mon-

talembert et ses amis ne comprenaient pas l'importance de cette distinction. Ils croyaient pouvoir modeler la société sur la réunion de nos quarante immortels.

La tolérance, dont ils avaient contracté l'habitude et qu'ils érigeaient en principe, allait beaucoup trop loin, Louis Veuillot n'était pas le seul à s'en émouvoir. L'évêque de Poitiers constatait avec inquiétude le mal que cette attitude ne manquait pas de produire. Les prélats, les plus estimés à cause de la sûreté de leur doctrine, et nos meilleurs théologiens, partageaient ces craintes.

Dom Guéranger appela de leur vrai nom les causes de ces tendances périlleuses : le naturalisme contemporain. Ce commerce intellectuel avec des hommes, fermés à toute conception chrétienne de la vie et du monde, diminue peu à peu dans les âmes le sens du surnaturel. L'Eglise descend au niveau des sociétés humaines. Les dogmes perdent de leur rigueur. Le rôle de la morale s'atténue. L'action de l'Esprit-Saint sur les individus et la société est passée sous silence. Le miracle fait peur; on le tait de parti pris. Des écrivains, personnellement dévoués à l'Eglise et fidèles à ses pratiques, en viennent à traiter les sujets religieux, avec un esprit et dans une langue, qui se rapprochent trop de l'esprit et de la langue des rationalistes.

Cette diminution des vérités passaient aux yeux des Libéraux pour une simple tactique propre à leur concilier des adversaires ou des indiffé-

rente. Je ne veux pas douter, un instant, de Jeur bonne foi. Le désir du bien était tel chez l'un d'entre eux, Charles Lenormant, qu'il prit scandale d'un trait d'esprit aussi juste que fin de l'évêque de Poitiers. Mgr Pie avait dit d'une récompense académique donnée simultanément à Jules Simon et au Père Gratry : la philosophie chrétienne couronnée ex-œquo avec la philosophie naturaliste. Lenormant l'accusa de « troubler par d'amères critiques et des défiances injustes les hésitations et le trouble qui précède et mûrit chez plusieurs des hommes de l'Académie de grandes résolutions, dont le fruit est de revenir à la pratique religieuse. » Les sympathies des Catholiques libéraux ne s'arrêtaient pas aux seules personnes; certaines œuvres semblaient en bénéficier et avec elles les erreurs dont il les avaient remplies. Ce fut, en particulier, le cas de Cousin. Sa philosophie était souvent en contradiction avec les enseignements de l'Eglise, On ne pouvait même sans danger la couvrir d'une apparence de recommandation. La Congrégation de l'Index faillit censurer plusieurs de ses ouvrages.

Ces habitudes de conciliation tournèrent au détriment de la foi. Il se fit une infiltration des erreurs courantes dans le Clergé et chez des Catholiques influents. L'abbé de Solesmes réagit de son mieux par toute une série d'articles sur le naturalisme contemporain que publia V Univers. Veuillot harcelait de son côté les apôtres de l'erreur libérale. Des théologiens de marque se

mirent de la partie. Les évêques ne manquèrent pas à leur devoir. Mais nul ne combattit avec plus de raison et d'autorité cette profession franche et ouverte de la pacification religieuse entre le Christianisme et le Naturalisme, que l'évêque de Poitiers. Il parlait en docteur de la foi. Ses instructions synodales, écoutées d'abord par ses prêtres, furent accueillies et lues dans tous les diocèses par les hommes qui avaient le souci de la vérité. Elles contribuèrent au renom de leur auteur.

L'enseignement des évêques et celui des théologiens étaient impuissants à conjurer le mal. Il se propageait au dehors par l'action des librespenseurs avérés ou déguisés, et il se faisait à l'intérieur par la complicité des docteurs muets ou complaisants. Le Souverain Pontife se vit dans l'obligation d'intervenir. Il lui appartient, en effet, de montrer où est la vérité, en signalant l'erreur. Après une sérieuse enquête confiée aux hommes les mieux avertis des idées courantes, il publia son Encyclique Quanta Cura et le Syllabus ou liste des erreurs qui menaçaient la foi des chrétiens (8 décembre 1864).

C'est une synthèse complète du Naturalisme ou du Libéralisme. Rien n'y échappe. Ses diverses applications théologiques, philosophiques, politiques et sociales sont consignées dans une proposition courte et nette, comme il sied à une formule. Chacun peut la comprendre et y

découvrir la vérité dont Terreur condamnée est la caricature.

Mgr Dupanloup et ses amis savaient depuis longtemps que Rome les tenait à l'œil. Ils esespéraient, néanmoins, en usant des influences dont ils disposaient sur place, éviter une condamnation. Leur ardeur très sincère à défendre le pouvoir temporel du Souverain Pontife leur donnait quelque espoir. Ils purent garder bonne contenance devant l'opinion.

La publication de l'Encyclique leur causa donc une grande surprise. Il y avait de quoi. Toutes les phrases du Syllabus portaient contre eux. C'était la condamnation de leurs idées et de leurs tendances. Impossible de s'y méprendre. Rien ne manquait au triomphe de leurs adversaires. Montalembert, Cochin, de Broglie furent d'avis de renoncer à la lutte et de quitter le Correspondant. C'eût été sage. On ne voit pas, en effet, des Catholiques s'obstiner dans une campagne doctrinale que le Saint-Siège réprouve d'une manière aussi solennelle. Foisset, de Meaux et de Falloux pensèrent autrement. Mgr Dupanloup jugea comme eux et il réussit à mettre les consciences à l'aise.

Le commentaire qu'il donna du Syllabus ressemble à un escamotage. Les condamnations se réduisent à rien. Il s'agit de comprendre la pensée intime de Pie IX. Son jugement est théorique; il reste dans la thèse. Il ne s'occupe pas de l'application immédiate. Les circonstances doivent être prises en considération; ce que les Ultra-

montains oublient de dire. Les idées et les tendances des Catholiques libéraux ne se trouvent donc pas en contradiction avec les enseignements du Saint-Siège. Ils n'ont qu'à continuer. Cette singulière théologie satisfaisait trop les aspirations des intéressés pour ne pas être comprise et suivie.

Le livre dans lequel l'évêque d'Orléans fit connaître sa pensée eut une grande diffusion en France et à l'étranger. Il avait pour titre : La Convention du 15 septembre et l'Encyclique du 8 décembre 186b. La plupart des évêques en reçurent un exemplaire. Six cent trente envoyèrent à l'auteur des félicitations ou tout au moins des remerciements. Pie IX, à qui Mgr Dupanloup fit hommage de sa brochure, lui adressa un bref assez vague, autour duquel fut organisée une publicité retentissante.

Les Catholiques libéraux se figurèrent que l'Episcopat et Rome approuvaient cette diminution de vérité. Il n'en était rien. Le Syllabus conserve toute sa force. Le procédé auquel on eut recours dans le but de le diminuer est de tous les temps. On l'emploie constamment de nos jours. Des catholiques, dont la droiture est incontestable, s'y laissent encore prendre, et il en sera toujours ainsi.

L'éducation ecclésiastique de ces hommes serait à refaire. La valeur propre des documents où se trouve la pensée de l'Eglise leur apparaîtrait alors sans diminution ni exagération. Le sens des formules employées serait clair. Il ne

leur arriverait pas de confondre les brefs ri les lettres, par Lesquels le Souverain Pontife encourage et remercie un auteur, avec une encyclique ou un jugement doctrinal officiel. L'autorité apostolique ne gagne rien à ces manques de mesure. La vérité lui suffit. Nous rendons à la vérité d'une cause un fort mauvais service, toutes les fois qu'il nous arrive de tomber dans de pareilles confusions.

Cette remarque vous explique un fait qui, sans cela, serait déconcertant. Au cours des polémiques entre Libéraux et Ultramontains, les premiers obtinrent des brefs en assez grand nombre, sans parler des lettres de félicitation ou d'encouragement. On se montra prodigue envers Mgr Dupanloup. Veuillot et Dom Guéranger furent moins bien traités. C'était au temps de Pie IX. Cependant qui était le plus en communion d'idées avec Rome?

Concluez : la pensée de Rome se trouve dans les jugements de ses tribunaux et dans les encycliques de ses Pontifes. C'est là qu'il convient de la chercher. Chacun est tenu de prendre tels qu'ils sont les enseignements qui s'y trouvent contenus. Les autres actes émanant du Saint- Siège n'ont pas cette autorité doctrinale; il en est même qui n'en ont aucune. Le discernement est ici nécessaire, comme en toutes choses. Celui qui possède le sens de l'Eglise ne se méprendra jamais. Il appréciera tout à la lumière des enseignements officiels de l'Eglise romaine. Il découvrira sans peine la continuité de sa

doctrine. L'expérience du passé lui donnera l'intelligence du présent. Il saura que les escamotages de la vérité ne réussissent jamais. La vérité finit par prévaloir avec tous ses droits.

CINQUIÈME LEÇON Le Concile du Vatican

Sommaire : Libéraux et Ultramontains. L'amour du Pape. Libéralisme international. Préparation au Concile. L'infaillibilité pontificale. Partisans de la définition. Ses adversaires. Les débuts du Concile. L'opposition. La définition de l'Infaillibilité.

Mgr Dupanloup a donc tranquillisé les consciences des Catholiques libéraux. Ils n'ont qu'à continuer, comme si le Syllabus n'existait pas. Les circonstances politiques contribuent à les servir, ou du moins ils réussissent à en tirer parti.

L'Empire a complètement renoncé aux tendances religieuses de ses commencements. Sa politique extérieure s'affirme de plus en plus contraire aux intérêts de l'Eglise romaine. Les Catholiques ont, en outre, des plaintes sérieuses à formuler contre sa politique intérieure. Ceux-là même qui l'ont d'abord soutenu rompent avec lui et s'engagent dans une opposition, qui durera jusqu'à sa fin. Les Libéraux perdent ainsi un de leurs griefs contre les Ultramontains. Ils se trouvent généralement d'accord sur la question politique immédiate. Leur union devient complète et sincère, toutes les fois que les intérêts vitaux de l'Eglise sont en jeu. On les voit

travailler ensemble £>our la défense de l'enseignement catholique et de la souveraineté temporelle du Pape.

Mais cette union, qui rapproche les cœurs et les volontés pour une action bien déterminée, ne saisit guère les intelligences. Il reste des divergences profondes. On a beau conclure des traités extérieurs de paix, la guerre menace toujours de recommencer aussi longtemps que les esprits ne seront pas dominés par une doctrine commune. Rien n'est donc changé entre Ultramontains et Libéraux. Des polémiques, qui se renouvellent à tout propos, accentuent encore leur opposition. Ils ont, de part et d'autre, une manière diamétralement opposée d'envisager les conditions faites à l'Eglise par l'organisation politique et sociale de la France. Rien ne peut les amener à une entente. Les mêmes hommes continuent d'appartenir définitivement aux mêmes groupes et ils suivent les mêmes coryphées.

Les Libéraux forment l'école du Correspondant et les Ultramontains, celle de l'Univers, reconstituée autour du Monde, en attendant la réapparition du journal (1867). Mgr Dupanloup dirige les premiers, comme un général son état-major et son armée. Les seconds ont dans Veuiîlot un porte-drapeau fidèlement suivi. Le premier groupe compte un assez grand nombre d'évêques; ils subissent l'ascendant de l'évêque d'Orléans et de l'archevêque de Paris. Quelques-uns des nouveaux élus leur apportent im précieux concours.

Car l'Empereur propose volontiers au Souverain Pontife les prêtres connus pour avoir des tendances libérales. Ceux qui partagent les prétendues exagérations de Veuillot effrayent les ministres et les préfets. On les écarte avec soin.

Les Facultés officielles de théologie, que Rome tient en défiance, sont les citadelles du Libéralisme. Celle de Paris est la plus avancée. Son doyen n'est pas un inconnu pour nous. C'est Mgr Maret, l'abbé Maret, le démocrate de 1848, et le fondateur de YEre nouvelle. Il est en Sorbonne libéral et gallican. Nous le retrouverons bientôt. Quelques-uns de ses professeurs arrivent à l'épiscopat, Mgr Lavigerie en particulier. D'autres auront leur tour : Mgr Meignan, Mgr Bourret, etc. Il en est (un, que l'on put croire un instant libéral; mais les énergies surnaturelles du sacre le transformèrent. C'est Mgr Freppel. On peut citer parmi les autres professeurs, l'abbé Bautain, le P. Gratry, l'abbé Péreyve, le P. Adolphe Perraud, mort évêque d'Autun et cardinal.

Les ordres religieux fournissent au Libéralisme quelques recrues. Je nommerai seulement le carme Hyacinthe Loyson et son jeune ami le P. Didon, dominicain. L'abbé Morel, qui fut un des plus vigoureux collaborateurs de Veuillot, range parmi les victimes des libéraux un Jésuite, le P. Matignon, qui publia dans les Etudes religieuses des articles sur les doctrines de la Compagnie de Jésus en matière de liberté. Mais, il est juste d'en faire la remarque, ces religieux n'engagent que leur personne.

On est trop souvent porté à solidariser les religieux avec leur ordre. Quand l'un d'entre eux parle ou écrit, le public se figure que tous ses confrères partagent ses sentiments. Ce n'est pas toujours vrai. A cette époque, les jésuites passaient avec raison pour ultramontains. Les Carmes et les Oratoriens n'approuvent pas, il s'en faut, le P. Hyacinthe et le P. Gratry. Les Catholiques virent avec peine ces deux prêtres participer, en 1867, à un congrès international de la paix, où se confondaient des catholiques, des protestants et des libres-penseurs. Le discours que Loyson y prononça fit scandale. Le texte fut publié avec une préface de Gratry. Celui-ci se vit désavoué publiquement par le P. Pétetot, son supérieur général.

Les Ultramontains passaient pour des hommes à l'esprit étroit, affectant d'ignorer le monde et ses besoins. En échange, on leur reconnaissait une science théologique étendue et sûre. C'était l'exacte vérité. Leurs chefs avaient l'entière confiance de la majorité des religieux et des prêtres. Les curés de campagne continuaient à lire avec une curiosité, qui allait parfois jusqu'à la passion, les articles de Veuillot. Il restait leur homme, d'autant plus que, personne n'en doutait, il avait pour le guider et le soutenir les évêques et les théologiens, que les professeurs de séminaires recommandaient à leurs élèves depuis quelque temps.

Pie IX leur inspirait à tous la plus grande vé-

Qératioil. Ses épreuves et la force avec laquelle il tenait tête à ses ennemis le haussaient à la taille des grands Papes du Moyen-Age. Les zouaves pontificaux renouvelaient en plein dix-neuvième siècle La Chevalerie des âges chrétiens, qui les avait soulevés d'enthousiasme pendant leurs études classiques. Le Pape-Roi régnait sur leurs intelligences et sur leurs cœurs. Les presbytères se trouvaient ainsi en plei iction antigallicane. Ces sentiments n'étaient pas particuliers à la France. A Londres, un protestant converti, le P. Faber, avait écrit sur la dévotion au Pape un opuscule, qui se propagea par milliers d'exemplaires.

Les curés voient dans le Pape-Roi un protecteur, dont les services leur sont plus nécessaires que jamais. Leurs prédécesseurs, sous l'Ancien Régime, se plaignaient avec raison de l'infériorité matérielle et morale où les membres du haut Clergé aimaient à les tenir. Mais les lois et les coutumes leur donnaient alors, avec la sécurité matérielle et morale, une compensation suffisante. La Révolution leur a tout enlevé; et, si le Concordat leur a rendu les églises et donné une indemnité, rien ne les garantit contre les excès de l'administration épiscopale, d'autant plus à craindre que le droit canon est moins appliqué.

Les théoriciens du Gallicanisme ont, du reste, une tendance marquée à étendre les attributions des évêques et à restreindre les droits de leur Clergé. Celui-ci espère par le retour aux traditions romaines du droit ecclésiastique tempérer

cette omnipotence trop personnelle de ses chefs. En cas de conflit, le Souverain Pontife serait là pour empêcher le fort d'écraser le faible. Il n'est point rare d'entendre les curés se dire dans leurs conférences et dans les réunions semblables que les Libéraux sont les plus autoritaires des hommes; ils n'acceptent aucune contradiction. Un libéral, devenu chef, voire même évêque, ne croit qu'à son droit et à son autorité. Des anecdotes piquantes illustrent ces déclarations. Les curés se croient donc intéressés au triomphe de l'Ultramontanisme.

Les Libéraux ont eu jusque-là partie liée avec les Gallicans. On se l'explique sans peine. Car ils attribuent volontiers à l'Etat ce qu'ils ne veulent pas reconnaître au Souverain Pontife et à l'Eglise. Les uns et les autres sacrifient ainsi les droits du pouvoir spirituel aux prétentions de la société civile. Cet accord s'est manifesté surtout après la publication du Syllabus et pendant la préparation du concile du Vatican.

Les chefs de l'école libérale agissent comme s'il était question d'une simple assemblée parlementaire. Ils nouent des intrigues; ils opèrent dans des réunions et dans des salons, qu'on assimilerait aisément à des coulisses. Ces procédés scandalisent, toutes les fois qu'on les rencontre dans un gouvernement ecclésiastique. Leur place est ailleurs. Ceux qui les emploient alors subissent les conséquences de leurs idées. Consciemment ou non, Gallicans et Libéraux transforment l'Eglise en une Monarchie parle-

mcntaire. Celte erreur suffit à expliquer la conduite de Mgr Dupanloup et de ses partisans. On risquerait d'en atténuer la gravité, si on exagérait, plus qu'il ne convient, les torts des personnes. C'est une méprise dans laquelle les critiques tombent aisément. Les erreurs sont plus malfaisantes que les individus. Le mal que ceuxci commettent a sa source dans leurs idées perverses.

A cette époque, le Libéralisme prend un caractère international. Déjà Lamennais, on se le rappelle, voulut saisir les libéraux de l'Univers catholique dans une vaste organisation. Le projet échoua. Nul ne songea à le reprendre, pendant les années qui suivirent. Mais les circonstances amenèrent Mgr Dupanloup et ses amis à un dessein de même nature. Ils eurent la sagesse de ne point initier le public à leur secret Ils travaillèrent donc dans l'ombre. Cela valait mieux.

Dès avant la promulgation du Syllabus, les fameux congrès de Malines leur avaient fourni un moyen de se rencontrer, sans éveiller le moindre soupçon. Les Catholiques belges invitaient à ces assises solennelles quelques étrangers éminents. On apprenait ainsi à se connaître et à faire un échange utile de vues et d'expériences. Il arriva, par le fait de circonstances, dont il n'y a rien à dire ici, que les invitations, au moins en ce qui concerne la France, se trouvèrent limitées à des hommes connus pour être

des Libéraux notoires. On leur fit un chaleureux accueil et leurs discours furent couverts d'applaudissements.

Les sympathies qui s'affirmèrent à Malines ne peuvent surprendre ceux qui se sont familiarisés avec l'état d'esprit de nos voisins du Nord. Ils envisagent les questions politiques sous un autre jour que nous.

La France et la Belgique ont des traditions différentes ; leur histoire ne se ressemble en rien. La nation belge compte une existence de trois quarts de siècle environ. La défaite des Hollandais, qui précéda la formation de l'unité nationale, fut rendue possible grâce à un pacte loyalement conclu entre les Libéraux et les Catholiques. La constitution qu'ils élaborèrent ensemble garantissait les libertés essentielles; elle étendait aussi autant que possible les droits de la représentation nationale. Les conditions libérales du pacte étaient universellement respectées. Les Libéraux belges n'avaient pas encore abandonné la notion philosophique de la liberté pour lui substituer un sens maçonnique et révolutionnaire.

Un pareil état des choses publiques produit nécessairement un état correspondant des esprits. C'est pour ce motif que les porte-voix du Catholicisme libéral français ont presque toujours obtenu les faveurs de l'opinion catholique chez les Belges. Il en fut ainsi au Congrès de Malines. Le phénomène s'est renouvelé plusieurs fois depuis.

Montalcmbcrt avait expose, les 20 et 21 août 18G3, le programme de son parti dans deux discours, qui eurent un retentissement énorme. Les Catholiques, y disait-il, n'ont qu'à prendre leur parti de la société nouvelle enfantée par la Révolution. Qu'ils cherchent donc à concilier le Catholicisme et la Démocratie, en corrigeant tout d'abord la Démocratie par la Liberté. Le droit commun est la base de la liberté religieuse. Si Ton applaudit à Malines, on s'émut à Rome.

Mgr Dupanloup recueillit les mêmes applaudissements enthousiastes, Tannée suivante. Mais il ne se borna point à parler en public. R fit des rencontres opportunes...

On commença bientôt à parler du projet d'un Concile œcuménique. Il n'y en avait pas eu depuis le Concile de Trente, où fut arrêté le plan de la réforme ecclésiastique, dont le protestantisme avait manifesté la nécessité. Pie IX en entretint une première fois les cardinaux, le 6 décembre 1864. Dès le 1er mars suivant, il institua une commission, chargée de préparer les questions qui seraient soumises à la discussion des Pères. Quelques évêques, qui inspiraient au Saint-Siège une confiance plus grande, furent invités à donner leur avis sur les points de doctrine ou de discipline ecclésiastique, qu'il conviendrait d'aborder. On leur demandait le silence absolu. Le dix-huitième anniversaire séculaire du martyre des saints Apôtres Pierre et Paul, qui allait être célébré avec un grand éclat

en 1867, semblait une date favorable pour cette auguste réunion.

Le secret ne fut pas gardé longtemps. La nouvelle, dès qu'on la connut, causa partout une vive satisfaction, aux théologiens et aux fidèles. Tous prenaient de plus en plus conscience du rôle providentiel que joue la Papauté dans l'Eglise et dans la société chrétienne. Les attaques dont elle était l'objet la rendaient populaire. Les fidèles et les prêtres se serraient avec un filial empressement autour du successeur de saint Pierre. On voyait ainsi se renouveler un phénomène, qui revient toutes les fois qu'une vérité ou une institution fondamentale de l'Eglise se trouvent contestées. Les énergies se portent sur ce point, qui reçoit une force nouvelle. C'est la réaction de la vie contre un danger qui la menace. Ce que l'ennemi voulait affaiblir devient plus puissant.

Les ennemis du dehors voulaient supprimer le pouvoir temporel du Pape et du même coup ils organisèrent contre son autorité spirituelle un véritable attentat. Ils continuaient ainsi l'œuvre de la Révolution.

Pie IX avait inauguré son œuvre de réaction contre-révolutionnaire, en définissant la Conception immaculée de la Vierge Marie. Rien de plus théologique ni de plus sage. Les contemporains y virent une manifestation solennelle de la piété catholique. Il y avait quelque chose de plus. La Révolution s'était faite au nom de la bonté naturelle de l'homme, dans le but d'affirmer les

droits prétendus qui en découlent On peut dire qu'elle eut pour dogme fondamental ta conception immaculée du genre humain. A cette erreur il fallait opposer la vérité contradictoire. Le Pape le fit, en déclarant que tous les hommes étaient frappés d'une déchéance originelle, puisque la Vierge Marie était immaculée, en vertu d'un privilège incommunicable. C'était mettre la raison humaine en présence d'un fait, que les théoriciens de la Révolution niaient ou passaient sous silence. Pie IX usait pour cela de son infaillibilité doctrinale.

Les Catholiques sentirent bientôt le besoin de voir cette prérogative du Pontife romain mise en pleine lumière. Ils croyaient tous le Pape infaillible. Mais ce n'était pas suffisant. Cet objet de leur foi devait apparaître aux yeux du monde chrétien comme un dogme, c'est-à-dire une vérité enseignée par Notre-Seigneur à son Eglise. On chercherait vainement celui qui eut l'initiative de ce désir. Il surgit dans une multitude de cœurs. Lorsque quelqu'un se trouva d'en parler, il répondit à un vœu, qui attendait une occasion de s'émettre. Il suffit d'avoir l'expérience des choses ecclésiastiques pour y reconnaître le résultat d'une action mystérieuse de l'Esprit-Saint dans les âmes. Cet agent divin se réserve ainsi de préparer les définitions de l'Eglise.

Les Ultramontains ne cachèrent point leur allégresse. Ils étaient les fervents de la Monar-

chie pontificale. Tout ce qui la glorifiait était de leur goût. Les Libéraux pensaient autrement. Ce projet de définition les mit dans l'embarras. L'infaillibilité pontificale devait troubler leurs idées sur la constitution de l'Eglise. Ils ne la niaient point, en règle générale; ils se contentaient de la restreindre.

.Comment n'auraient-ils pas éprouvé de l'inquiétude, en songeant à l'effet que cette définition produirait sur les ennemis de l'Eglise? Contrairement à la tactique des Ultramontains, qui fortifiait les points attaqués, ils voyaient dans l'attaque un motif de se tenir sur la réserve.

Les chefs adressèrent d'instinct leurs plaintes à celui qui agissait chaque jour davantage comme leur maître, Mgr Dupanloup. Un évêque, que son historien ne nomme pas, lui écrit : « De toutes parts, on me dit que ce sera la définition personnelle ou au moins séparée du Pape, ou la préparation à cette définition ». Un autre lui fit cette confidence : « Il ne s'agit point d'accroître le nombre des dogmes; et, en particulier, je ne désire point, seulement pour des raisons d'opportunité, que l'infaillibilité du Souverain Pontife soit personnellement définie. Plus le monde est malade des efforts de l'absolutisme, plus l'Eglise, qui renferme une économie si admirable dans sa hiérarchie, devra éviter toute apparence qui la pourrait faire croire influencée elle-même par cet esprit dominant. »

L'évêque d'Orléans se rendit à Rome pour assister aux fêtes du centenaire. Il était bien dé-

cidé à remplir un rôle, celui qui sera le sien jusqu'à la fin du concile du Vatican. On sut qu'il insista auprès de Pic IX pour obtenir que toutes les questions controversées entre écoles fussent écartées avec soin. En réalité, le concile lui faisait peur; et, le sachant inévitable, il se mit en mesure, dès 1867, d'exercer sur ses membres une action personnelle. Nous allons le voir se comporter, comme s'il se fût agi d'une assemblée parlementaire. Il entre en relation avec les évoques attendus à Rome; il leur écrit avant qu'ils n'e soient arrivés. Il entretient les ambassadeurs accrédités auprès du Saint-Siège et les prélats influents. C'est une véritable stratégie diplomatique, menée par un homme de haute valeur et d'une volonté tenace.

Ses efforts se concentrent sur la rédaction de l'adresse que l'Episcopat doit présenter au Souverain Pontife. Il importe que son programme soit accepté d'avance. Il parvient à faire agréer un rédacteur de son choix, Mgr Haynald, auquel il remet des notes. Le correcteur attitré est un prélat de sa confiance, Mgr Franchi. On évite avec le plus grand soin toute allusion à l'infaillibilité. Cependant les évêques désirent qu'on en parle. Il en est fortement question dans la commission internationale. Mgr Dupanloup cède enfin devant l'attitude énergique de l'archevêque de Wesminster, Manning.

Vaincu sur ce point, il ne perd pas contenance. Comme l'opinion publique va être saisie de tout, il se préoccupe de prendre les devants. Dans

ce but, il quitte Rome aussitôt et il fait imprimer en route, à Grenoble, une lettre pastorale dans laquelle il annonce le premier la nouvelle du prochain concile. Il a soin de traduire dans un langage français et moderne l'adresse de l'Episcopat et l'allocution du Pape. Il commence et il commente, observe spirituellement l'abbé Maynard. Mgr Pie disait : « l'intrigue politique commence, en attendant l'ingérence césarienne. »

Quelques semaines plus tard, en septembre, l'évêque d'Orléans assiste au congrès de Malines, qui dégénère en « concile laïque. » Son ami, d'e Falloux, le félicite du projet qu'il a de profiter du concile pour sa grande œuvre de pacification religieuse. « Vous serez là, lui dit-il, pour éclairer, pour réconcilier, pour enflammer les intelligences. » Mgr Franchi lui a promis de veiller à ce que la bulle d'indiction soit rédigée le mieux possible, avec dignité, modération, et sans heurter personne.

Cette bulle fut promulguée le 29 juin de l'année suivante (1868). Le concile devint aussitôt l'objet de toutes les préoccupations. Je n'ai pas à raconter les discussions auxquelles il donna lieu. Mgr Dupanloup, ainsi que les autres évoques, l'annonça officiellement à ses diocésains.

Sa lettre pastorale a une histoire. Elle porte la date du 13 septembre, bien qu'elle ait été imprimée dans les premiers jours du mois d'août; elle fut publiée seulement à la fin d'octobre. Entre temps, il correspondit avec plusieurs prélats dont la pensée lui était connue. C'était,

à son avis, le moyen de sortir d'un isolement qui lui semblait pour l'Episcopat un grand malheur et une faiblesse. Il s'en ouvrit à l'un de ses correspondants : « Nous pourrions pourtant très convenablement nous entendre un certain nombre d'évcques entre lesquels la confiance serait plus naturellement établie à l'avance. »

Il ne se contente pas d'écrire. On le voit de nouveau en Belgique. Il visite les bords du Rhin, toujours occupé à nouer des relations utiles.

Sa lettre pastorale est enfin publiée. On y retrouve les soucis de pacification religieuse, qui dominèrent toute son existence. « Il est temps, écrit-il, qu'entre l'Eglise et les peuples chrétiens tous les malentendus cessent. L'obscurité, l'incertitude, la confusion pèsent trop douloureusement sur les âmes sincères et autorisent trop les calomnies et les hostilités contre l'Eglise. C'est pour cela que le Pape a voulu un Concile. »

Toujours préoccupé de régir l'opinion, l'Evêque d'Orléans veut avoir son journal à lui. L'Ami de la religion sl dû disparaître. Le Journal des villes et des campagnes, sur lequel il a compté, échoue. Il fonde alors le Français, qui reste son journal officiel jusqu'au jour où la Défense prendra sa place.

On se tient beaucoup plus tranquille à Poitiers et dans les évêchés ultramontains. Mgr Pie ne se préoccupe ni du programme ni des résultats. Ce n'est point son affaire. Il appartenait

Le Catholicisme libéral o

au Pontife romain de déterminer la teneur du programme, en tenant compte des vœux de l'Episcopat. Quant aux résultats, il prévoyait tout le contraire de ce qu'espérait Mgr Dupanloup. « Les principes immuables de la vérité ne s'assujétiront point aux caprices de ce qu'on appelle les idées modernes. »

Cette sécurité religieuse n'empêche pas le grand évêque de se préparer par l'étude et dans la prière. Il agit sur l'opinion, mais en usant de la méthode qui sied à un Pontife. Il enseigne, il n'intrigue point. Il surveille aussi. Aucune opération de la stratégie libérale ne lui échappe. En voici la preuve : « Le petit nombre d'hommes d'Eglise qui, après s'être ralliés, soit par conviction, soit par tactique ou par faiblesse, aux fausses idées de notre époque et y avoir rallié quelques esprits honnêtes, se flattent d'exercer bientôt leur empire dans une sphère agrandie par le moyen du concile, ne tarderont pas à s'apercevoir que la hiérarchie catholique, nourrie des traditions du passé et assistée d'en haut, n'est pas maniable comme l'académie et les salons. Les réunions conciliaires ne comportent pas ces victoires faciles que l'audace et la cabale peuvent remporter ailleurs. Enfin, l'autorité du Pape n'est pas suspendue, ce qu'oublient ceux qui semblent croire que le concile donne naissance à une souveraineté au moins temporaire, au lieu de tout faire relever du Pape. »

Mgr Pie n'est pas seul à remplir ce rôle du docteur dans l'Eglise. Les archevêques de Ma*

lines et de Westminster sont autant que lui les échos fidèles de la tradition catholique. Ils se mettent en première ligne pour la défense de l'infaillibilité pontificale. Leurs lettres pastorales déjouent les manœuvres du Libéralisme et posent la question dans les termes qui lui conviennent. Cela leur attire la gratitude des Ultramontains et la colère des Libéraux.

L'attitude respective des deux écoles peut se définir ainsi : l'une demande que l'Eglise s'interdise de toucher à l'idole favorite du monde moderne; l'autre pense que l'œuvre du concile sera d'opposer une barrière doctrinale à l'erreur dominante, par conséquent au mal dominant de ce siècle; rupture des peuples avec le Christianisme, sécularisation de l'ordre social, naturalisme politique. La suite nous montrera laquelle des deux prévoyait juste.

Les*adversaires les plus déterminés de l'infaillibilité et de la Monarchie pontificale sont à Munich. Le Libéralisme eut dans la Faculté de théologie une permanence conciliaire. Dœllinger fournit des faits et des arguments, que ses disciples transmettent aux évêques et aux écrivains de l'école. La Gazette cCAugsbourg lui tient lieu de bulletin officiel. Le prince de Hohenlohe, ministre de Bavière, met à sa disposition sa puissance politique et sa diplomatie. Ce qui fait écrire à l'abbé Maynard : « Comme le protestantisme avait sa Rome à Genève, l'opposition à l'infaillibilité eut sa Rome à Munich, avec tou-

tes ses institutions, tout son outillage, tous ses agents religieux et politiques. Mgr Dupanloup, Montalembert et leurs amis agissent en France pour le compte du prévôt de Munich. Le Libéralisme a donc son organisation internationale. »

Les Libéraux français commirent la faute impardonnable de se compromettre avec lui.

On fit grand bruit en France autour d'une malheureuse adresse des laïques de Coblentz et de Bonn aux archevêques de Cologne et de Trêves, inspirée par Munich. Montalembert envoya ses félicitations à ces rives du Rhin, « seul coin de terre où s'offre aujourd'hui une consolation pour un champion politique et religieux. » Il dit encore : « C'est du Rhin que nous vient la lumière. » Dœllinger accumule toujours dans ses pamphlets historiques et théologiques les arguments que l'opposition fera valoir. L'évêque d'Orléans ne veut point se contenter de suivre ce mouvement à distance; il entreprend de nouveau un voyage en Allemagne pour le voir de près.

Le prévôt Dœllinger a un émule en la personne de Mgr Maret, doyen de la Faculté sorbonienne de théologie. Celui-ci consacre deux énormes volumes à soutenir cette thèse : le Pape n'a point dans l'Eglise de monarchie absolue; la souveraineté, partagée entre le pape et le concile, ne réside complète que dans leur union. Vous vous souvenez de l'équipée démocratique de Maret, fondateur de VEre nouvelle. C'est le même

personnage que Fauteur de ce faclum massif, ayant pour litre Du concile général. Démocrate en 1818, libéral et gallican en 1869, il obéit au même instinct de conciliation entre le Catholicisme et la Révolution triomphante. Avec YEre nouvelle, il honore la Révolution dans la foule et la république; avec son livre, il lui rend le même hommage en la personne de César.

L'œuvre de Maret trouve bon accueil chez les Libéraux et les Gallicans, tandis que les théologiens les plus sérieux portent sur elle des appréciations sévères. Mgr Pie s'exprime ainsi : « Avec l'autorité de pontife et de docteur, je n'hésite point à déclarer que ces deux volumes méritent d'être notés de toutes les censures les plus graves, en deçà de la note d'hérésie. » Dom Guéranger en entreprend la critique dans sa Monarchie pontificale. Il n'en laisse rien debout.

La rédaction du Correspondant croit devoir manifester sa pensée sur la grave question, dans un article, qui est rédigé, en présence de Mgr Dupanloup, par Albert de Broglie, de Falloux et Cochin. Il paraît sans signature, le 10 octobre 1869. Ces leaders du parti expriment leur crainte de voir une concentration de toute l'autorité de l'Eglise sur la tête du Souverain Pontife et une condamnation dogmatique et absolue de principes mi-partie politiques et religieux, qui figurent dans la plupart des constitutions modernes. Cette concentration de l'autorité, déclarent-ils, serait la transformation de l'Eglise, jusqu'ici mo-

narchie tempérée et partagée, en une monarchie absolue et gouvernée sans contrôle par un chef unique; et cette condamnation des erreurs modernes mettrait l'Eglise en guerre avec la société civile; dès lors, les catholiques se trouveraient d,ans une alternative douloureuse entre l'obéissance aux principes de leur Eglise et l'attachement aux lois de leur patrie. Cet article passe avec raison pour un manifeste du Catholicisme libéral à la veille du concile.

L'évêque d'Orléans se fait à son tour le porte-voix de cette école dans une brochure ayant pour titre : Observation sur la controverse soulevée relativement à là définition de l'infaillibilité au prochain concile. Ce n'est qu'une traduction libre et en assez bon français d'une thèse allemande, attribuée à Dœllinger; Observations sur la question : Est-il opportun de définir V infaillibilité du Pape? Adresse respectueuse aux archevêques et et aux évêques. Un exemplaire en fut adressé à chaque prélat, composé en une langue qu'il pouvait comprendre. Ces expéditions s'étaient faites dans le plus grand secret. La brochure Dupanloup obtint en France un gros succès. « Ces deux coups de tonnerre, écrit Montalembert au P. Hyacinthe, ont un retentissement prodigieux. » Le second coup de tonnerre est un avertissement du même à Louis Veuillot, dont je ne dirai rien.

Les archevêques de Malines et de Westminster, pris à partie par l'évêque d'Orléans, répliquaient avec force et autorité. Celui-ci fit à Mgr

Deschamps une réponse que Veuillot trouvait onéreuse, taquine, opprimante, sans le moindre intérêt. Le P. Gratry se permit d'adresser quatre lettres à l'archevêque de Matines. Le pauvre homme aurait mieux fait de se taire. Il s'attira une réplique écrasante de l'abbé de Solesmes.

Mgr Dupanloup est à Rome la tête et le cœur de l'opposition libérale, comme il le fut en France. Mais le milieu lui est beaucoup moins favorable. Les moyens d'action sur un concile lui manquent. Il en parle mal la langue. Sa science théologique est insuffisante. La plupart des opposants se trouvent dans le même cas. Ils font assez pauvre figure à côté des grands évêques théologiens français ou étrangers. Leur attitude, et en particulier celle de l'évêque d'Orléans, causent une surprise pénible. Plusieurs prélats s'en plaignent ouvertement. Les polémiques auxquelles ce dernier se trouve mêlé ne tournent pas à son avantage.

La première partie du concile se passe bien. On s'y occupe des erreurs contraires à la foi et des vérités philosophiques ou théologiques qu'il convient de leur opposer. Les Pères sont d'accord sur ce sujet. Je signale seulement le rôle que Mgr Pie joue dans les commissions préparatoires. Les Ultramontains sont, en somme, les lumières du concile. Les autres se réservent pour les discussions relatives à la constitution de l'Eglise et à ses rapports avec l'E-

tat. Ce sont les seuls qui leur présentent quelque intérêt. Et encore leur science théologique y apparaît-elle assez courte. Leur action est, en somme, plus parlementaire qu'ecclésiastique.

Ils commencent par se compter. Ils ne sont pas en nombre, c'est de toute évidence. Les évêques des diocèses italiens minuscules et les vicaires apostoliques grossissent, dans des proportions inquiétantes, les rangs de la majorité. Ces derniers sont de leur part l'objet d'un dédain qu'ils déguisent mal. Ils vont jusqu'à leur faire un reproche de leur apostolat héroïque et d'un dénuement qui oblige le Pape à leur offrir l'hospitalité.

Par ailleurs, les prélats, qui gouvernent quelques milliers 3e diocésains sans culture, leur semblent fort au-dessous des pontifes de nos vastes diocèses et de nos villes gonflées de civilisation. Cependant le concile ne reconnaît aucune inégalité entre les Pères. Ceux qui rêvent d'un parlementarisme ecclésiastique voudraient que l'autorité de chaque évêque soit en raison de l'importance morale et matérielle de son diocèse. Ces prétentions sont inacceptables. On doit prendre la constitution de l'Eglise telle qu'elle est et accepter dans chaque Pontife un juge de la foi, tenant son autorité de son caractère sacré, non de l'Eglise qu'il gouverne.

La minorité recourt à la tactique parlementaire; et, dans le but de faire traîner le concile en longueur, elle organise l'obstruction. Car si rien

n'est décidé avant l'époque des forlcs chaleurs, Pie IX interrompra tes sessions. Les vicaires apostoliques, contraints de regagner leur mission, ne reviendront pas de silôt. Ce qui diminuera considérablement la majorité.

Pour réussir, les opposants exigent deux conditions : laisser à la discussion une entière liberté et n'accepter une décision que si elle est votée par l'unanimité morale des Pères. Avec cela, l'obstruction sera la chose la plus facile du monde. Mais Pie IX s'en est rendu compte. Il déjoue ces petits calculs, en réglant que les observations seront faites par écrit et non de vive voix, que le Pape ou son représentant aura la faculté de clore la discussion, et enfin que les décisions seront prises à la pluralité des voix. Les opposants, au nombre d'une centaine, élèvent des protestations inutiles. Les critiques incorrectes de Dœllinger et de la Gazette (TAugsbourg restent sans action.

Le Schéma des décrets sur l'Eglise est remis aux Evêques. Les documents de ce genre doivent être tenus secrets. Celui-ci est néanmoins communiqué à la Gazette d'Augsbourg et à un autre journal allemand, qui s'empressent de le publier. Cette indiscrétion n'a pu être commise que par l'un des opposants.

Le Schéma ne fait aucune allusion à l'infaillibilité. Mais dans le chapitre troisième, consacré aux rapports de l'Eglise et de l'Etat, on peut reconnaître toutes les erreurs déjà condamnées par le Syllabus. Le concile devra donc sanction-

ner toutes ces condamnations, en les aggravant. La publication de ce texte cause un grand émoi. Plusieurs gouvernements en sont inquiets. C'est tout ce que l'opposition souhaite.

Mgr Dupanloup et Mgr Darboy ont quelque espoir en Napoléon. L'évêque d'Orléans, en particulier, n'a pas attendu cette époque pour l'entretenir du concile. Son audience à Saint-Cloud, le 3 octobre 1869, est connue. Elle eut des résultats. Quinze jours après, le gouvernement impérial envoyait à son ambassadeur auprès du Souverain Pontife un projet d'instruction, qui se résume ainsi : ne gêner en rien l'Eglise; sauvegarder la souveraineté de l'Etat; se refuser à reconnaître l'infaillibilité; craindre plus l'infaillibilité absolue que l'infaillibilité mesurée.

L'Empereur est donc, en principe, favorable à l'opposition. Le grand aumônier de la cour, Mgr Darboy, le sait. Il n'ignore pas non plus qu'Emile Olivier est hostile à tout projet d'intervention. Il s'efforce de combattre cette influence par ses lettres et de déterminer Napoléon à intervenir. Daru, qui partage son sentiment, quitte, sur ces entrefaites, le ministère des affaires étrangères. Emile Olivier est chargé de l'intérim. Ce qui rend vaines les instances de l'archevêque de Paris.

Mais les opposants ne perdent point courage. L'un d'entre eux espère contraindre les princes à céder devant une poussée de l'opinion publique, qu'il a soin d'alarmer par la publication d'un libelle anonyme : Ce qui se pas-

se au concile. On ne peut rien imaginer de plus faux. La vérité s'y trouve odieusement travestie. Pie IX fait à ces manœuvres scandaleuses la réponse la moins attendue, en distribuant le Schéma de l'infaillibilité. De son côté, Mgr Darboy s'empresse d'écrire à l'Empereur une nouvelle lettre, où il lui conseille de rappeler son ambassadeur. La minorité revient à la charge, deux mois plus tard, en juin, dans le but de faire adresser au Pape par Napoléon un ultimatum. Elle agite, en même temps, dans les coulisses du concile le spectre des représailles d'un gouvernement, qu'elle provoque en secret.

Pie IX est inaccessible à ces craintes, et la majorité se repose sur Dieu du soin de garder son Eglise. Néanmoins, les opposants peuvent, un instant, croire au succès de leurs manœuvres, lorsqu'ils apprennent que le chapitre troisième du Schéma sur les rapports de l'Eglise et de l'Etat vient d'être supprimé. Leur joie est courte. Car il s'agit moins de reculer que de hâter le travail.

La question de l'infaillibilité est immédiatement soumise aux Pères du concile et l'évêque de Poitiers se trouve chargé du rapport. Sans se laisser déconcerter, les orateurs de l'opposition dépensent sans compter leur éloquence, pendant que les habiles s'agitent dans les intrigues. Les uns et les autres se concertent pour faire traîner la discussion en longueur. Ils espèrent ainsi fatiguer le Pape et la majorité. Pie IX s'en aperçoit. Les évêques se plaignent. L'un d'entre

eux dit tout haut ce que chacun pense : « Qu'on ignore, qu'on ne puisse apprendre, que d'invincibles prétentions égarent le jugement, je le conçois; mais l'intrigue contre la sainte Eglise, mais l'appel au bras séculier, mais la divulgation mensongère du secret, mais les citations d'autorités imaginaires ou ridicules, mais la résolution de tirer en longueur, mais tant de basses et de cruelles industries pour faire avorter le concile, à dessein de contenter des opinions ou plutôt des importances particulières, voilà ce qui m'écrase et ce que j'eusse demandé à Dieu de ne point voir. »

Les égards témoignés à une minorité turbulente et à son chef fatiguent tout le monde. On veut en finir. Après quatorze séances où Ton a placé je ne sais combien de discours, la clôture de la discussion est prononcée, le 3 juin. Les opposants menacent d'abord de se retirer, mais ils finissent par se contenter d'une protestation. Ce n'est pas néanmoins le signal du désarmement. Ils cherchent de nouveau chicane à propos des formules. En attendant l'accord sur un texte et le vote définitif, Mgr Dupanloup use de tous les moyens. Tout devient inutile.

Le vote qui aboutit à la définition de l'Infaillibilité pontificale a lieu le 18 juillet. Mgr Dupanloup et les membres obstinés de l'opposition refusent d'y prendre part. Pour donner à cette abstention plus d'éclat, ils quittent Rome la veil-

le. Avec eux, le Libéralisme et le Gallicanisme prennent la fuite. Leur défaite est houleuse.

On a essayé mille explications pour excuser cette attitude et cette boutade finale. C'est en vain. On ne saurait les apprécier trop sévèrement. Cependant les évoques, qui oublient à ce point leur devoir, sont des prélats de grand mérite, des hommes instruits, pieux et dévoués. Je le répète, ce contraste de leurs qualités personnelles et de leur conduite au concile du Vatican témoigne de la gravité de leurs erreurs. Ils croyent bien faire. Mais alors les idées qu'ils professent sont bien mauvaises. Car une doctrine se juge aux fruits qu'elle porte.

Ces souvenirs douloureux de notre histoire contemporaine sont peu de chose, si on les compare aux avantages inappréciables que le concile nous a procurés. C'est, avec la définition de l'Infaillibilité, la condamnation du Naturalisme et de toutes ses conséquences religieuses, sociales et politiques.

Les Libéraux n'avoueront point leur défaite; ils s'efforceront d'atténuer la portée du coup qui les frappe. Mais leur obstination et leur souplesse ne serviront de rien. Ils sont vaincus, puisque leurs erreurs sont condamnées.

SIXIÈME LEÇON L'échec de la Restauration monarchique

Sommaire : Les chances d'une restauration. Légitimistes et Orléanistes. Les Catholiques libéraux. La question du drapeau. La lettre de Salzbourg. Sagesse d'Henri V. Conduite de Pie IX à Rome. Les élections et les catholiques romains.

L'échec de la restauration monarchique fut une grande faute politique; ce fut aussi un grand malheur pour l'Eglise et la France. La République, proclamée après la chute de l'Empire, était jusque-là un gouvernement provisoire. Elle prit alors tous les caractères d'un gouvernement durable. Voilà quarante ans qu'elle existe. Le mal qu'elle a fait au pays et à la religion est trop connu pour que j'aie à en parler. Il donne la mesure de la faute commise par ceux qui rendirent impossible le retour du Roi.

Les royalistes en subissent plus que d'autres les conséquences. On la leur reproche assez. Ce n'est point sans raison; car un parti ne perd pas impunément le pouvoir, lorsque les circonstances semblent s'être évertuées à le lui offrir. Comment, après cela, le prendre au sérieux et croire qu'il réussirait mieux à l'avenir? La défiance est donc légitime. Les gens qui font

de la politique un mélier, cherchent les succès et leur profit; ils se détournent des royalistes pour offrir leurs services à des adversaires. Les prêtres et les Catholiques dévoues aux œuvres n'appartiennent pas à cette catégorie. C'est pour d'autres motifs qu'ils ont de la peine à leur pardonner cet échec. Ils hésitent à se reposer sur eux du soin de défendre politiquement les intérêts de l'Eglise. Un sens politique éclairé pourrait les affranchir de ces craintes; mais il y a si peu d'hommes qui le possèdent, même dans le Clergé.

Les royalistes se plaignent de cet état d'esprit. Ce n'est pas le moyen de le modifier. Mieux vaut en avouer la cause et travailler sérieusement à faire disparaître les préventions qui en résultent. La faute commise par leurs prédécesseurs leur crée ainsi une obligation délicate. Ils n'ont qu'à en prendre résolument leur parti.

Au lendemain de la guerre tout contribuait à ramener le Roi. Le pays épuisé avait besoin d'un régime réparateur. L'Assemblée nationale aurait dû le lui rendre immédiatement. La Providence tenait en réserve pour l'honneur de la France un prince accompli. Les campagnes l'auraient accueilli comme un bienfait du ciel. Les villes ne se seraient pas montrées moins empressées. Drumont à écrit quelque part que si Henri V s'était présenté à Paris après la Commune, les habitants des faubourgs eux-mêmes l'auraient reçu comme le bon Dieu. La France était donc prête.

L'Assemblée nationale, en différant de répondre à ses vœux, commit une première faute. Ce fut la plus grave; car rien ne lui était plus facile que de remettre ses pouvoirs aux pieds du trône, en le restaurant. Au lieu de cet acte tout naturel, elle préféra conserver la souveraineté, que les électeurs lui avaient conférée, et prolonger le provisoire de la République. Thiers l'engageait dans cette voie. Elle commença par lui offrir la présidence. Les députés de la droite agirent en hommes qui ne savent ce qu'ils veulent ou qui le veulent bien mal. On les troubla, en exagérant leurs divisions en légitimistes, en orléanistes et bonapartistes. Ces derniers, il est vrai, ne comptaient guère. Les seconds tenaient à ménager, au préalable, la réconciliation des deux branches de la famille royale, que la Révolution de 1830 avait brouillées.

Les républicains ne perdirent pas de vue les royalistes. Les querelles entre les partisans du comte de Chambord et ceux du comte de Paris devaient leur profiter.

Parmi les royalistes nos contemporains, il en est beaucoup qui ne pardonnent pas au comte de Chambord son attitude. Le mal que la république a fait à la France les afflige. Ils en perdent la vue des réalités. Pour apprécier dans la vérité et la justice les événements qui se déroulèrent en 1873, il faut voir les hommes dans leur milieu et avec les sentiments qui les animaient. Nous n'avons ni le droit ni le moyen de leur prê-

ter nos idées actuelles. En essayant de le faire, nous nous retirerions de la réalité : or, c'est elle seule qui nous intéresse.

Ah! si le comte de Chambord avait eu le génie et l'audace de Bonaparte, les choses se seraient passées autrement. On l'aurait vu accourir le premier et se saisir des hommes et des circonstances pour les faire servir à son triomphe. Mais il dut se contenter des qualités qu'il avait reçues de la Providence. Elle n'est pas tenue de donner aux héritiers du droit royal ces aptitudes extraordinaires.

Henri V était sans enfant. C'est pour un Roi un malheur. Et le malheur est grand surtout quand le prince doit faire lui-même la conquête de son trône et qu'il a un certain âge. Il lui manque la force morale que donne la certitude de la continuité. Cette situation s'aggravait alors des divergences politiques qui existaient entre lui et son héritier, le comte de Paris.

L'un conservait intactes les traditions du droit royal; il voulait être le Roi très chrétien; l'autre tenait à la monarchie constitutionnelle. Deux écoles, où l'on avait sur les attributions du souverain et sur le gouvernement de la France des idées bien différentes, se trouvaient donc en présence. Henri V pouvait se dire : mon successeur ne me continuera pas.

Les efforts pour réconcilier les deux branches aboutirent à un rapprochement, qui fut, de chaque côté, loyal. Mais cette réconciliation familiale, quelque bonne volonté qu'il y eût de part

et d'autre, ne pouvait amener une entière conformité de vue. Le comte de Chambord s'en rendit compte. Cela n'aurait eu qu'une importance médiocre, si la restauration monarchique avait précédé la réconciliation de la famille. Le comte de Paris serait entré, par la force des choses, dans la tradition des Bourbons. C'est l'un des motifs qui auraient dû pousser à restaurer d'abord la monarchie; le reste se serait arrangé. On compromit tout, en procédant d'une autre façon.

Je ne raconterai pas l'histoire de cette tentative de restauration. Ceux qui veulent la connaître n'ont qu'à lire le récit que vient d'en faire M. Arthur Loth. Il me suffit de présenter les enseignements qui s'en dégagent.

Nous trouvons à la droite de l'Assemblée nationale des Catholiques libéraux et des Ultramontains. Les premiers se rattachent au groupe du Correspondant ; ils sont, en règle générale, orléanistes. Le comte de Paris réaliserait avec eux une monarchie adaptée aux idées et aux aspirations de la France issue de 1789. Les autres étaient les. hommes du comte de Chambord. Ceux-là arrivèrent au pouvoir sous la présidence du maréchal de Mac-Mahon. Le duc de Broglie fut leur chef politique. Mgr Dupanloup resta leur maître religieusement écouté. Ils jouèrent, l'un et l'autre, dans ces événements fâcheux un rôle très important.

Voulaient-ils sincèrement le retour du comte

de Chambord? Je ne le crois pas. Avec les idées que nous leur connaissons, ils ne pouvaient pas le vouloir. L'un des historiens, qui se sont exprimés avec l'impartialité la plus franche, sans être des nôtres, a tracé du duc de Broglie un portrait ressemblant. En voici les traits caractéristiques :

« En dernière analyse, on trouverait surtout chez le duc de Broglie, une fidélité latente à la cause orléaniste, une fidélité très prudente, qui voudrait attendre, pour engager les princes sans les compromettre, l'heure où, consacrés héritiers légitimes de la dynastie, ils pourraient se réclamer, sans danger et sans forfaiture, de leur attachement inébranlable à la France moderne. Son rêve eût été alors, de voir les fils de Louis- Philippe, absous et réconciliés, s'asseoir sur les lis, tout en restant, suivant la formule de 1830, « soldats du drapeau tricolore. »

« Politique très fine, toute de nuance, de savoir-faire et de réserve, où il s'agissait de surprendre un peu tout le monde pour le bien de tout le monde; politique difficile, à une époque où tout se fait au grand jour et à grand fracas, plus difficile encore pour un homme dont l'instrument est la tribune, dont les témoins sont les partis et qui, se proposant de démêler les trames embrouillées par de longues erreurs, auraient besoin non seulement de silence, mais de temps.

» Et c'est ici peut-être que se révèle le fond de la pensée du duc de Broglie; car cet

auxiliaire, le temps, il travaille avec une persévérance évidente à se l'assurer. C'est pour gagner du temps que sa souple tactique ménage le parti bonapartiste nécessaire comme allié, embarrassant comme confident, dangereux comme rival; c'est pour gagner du temps qu'il prépare de loin la combinaison du septennat qui, plaçant le maréchal de Mac-Mahon comme une sentinelle au point de rencontre des trois partis monarchistes, surveillera les événements.

» Telles circonstances peuvent survenir, en effet : abdication du comte de Chambord, mort de ce prince, ou mieux encore, généreuse effusion de l'aîné renonçant en faveur des cadets, qui eussent laissé la place à l'héritier préféré, au « dernier espoir ». On dirait que le duc de Broglie a vécu en attendant cette heure et qu'il s'en tint à préparer, parmi tant de traverses et de péripéties, une solution qui ne dépendait pas de lui et que la politique, les situations acquises, les passions, la nature lui refusèrent. »

Je cite encore Hanotaux, qui situe fort exactement Albert de Broglie dans son milieu libéral :

« Cette époque se signale en France par la pénurie des hommes d'action, quoique les hautes intelligences ne fussent pas rares. La plupart de ceux qui exercèrent le pouvoir, avaient longuement scruté la théorie de leurs convictions; non contents, ils l'avaient écrite. Peine perdue, force perdue. La conviction et l'action n'ont pas besoin de tant de raisonnements. Qui

s'explique se complique; qui s'analyse se détruit. Or, le duc de Broglie l'ut, comme Falloux, comme tant d'autres, un raffiné dialecticien. Avec eux il fonda Le Correspondant, c'est-à-dire une de ces « maisons » où Ton écrit et où Ton cause, excellentes pour les indiscrétions, les infidélités et les investigations policières. Que de salive et d'encre dépensées sous l'empire dans ces paroles libérales! Les cercles, La Revue d<s Deux-Mondes, le faubourg, les salons, — et celui du duc de Broglie tenait le premier rang, — tout cela faisait la petite guerre contre le « tyran > a coups d'épingles et d'épigrammes. C'était le « parti des parapluies. »

» On tendait la main aux plus sages parmi les républicains. Pour s'entendre, on parlait beaucoup, en commun, de décentralisation. En avant de la grosse cavalerie du Correspondant et de la Revue, les petits journaux, Le Figaro, Le Nain jaune, battaient l'estrade et faisaient l'escarmouche. »

Ces hommes ne poursuivaient qu'un but, le rétablissement d'une monarchie constitutionnelle. En conséquence, ils cherchèrent un moyen d'imposer leur programme au comte de Chambord. Afficher cette prétention eût été incorrect et maladroit. La fameuse question du drapeau leur permit de manœuvrer très habilement, à l'insu du public. Le pays n'y prenait aucun intérêt. La plupart des hommes politiques ne voyaient dans les couleurs nationales qu'une simple affaire de forme, sans la moindre importance.

Le drapeau blanc et le drapeau tricolore se valaient ou à peu près. Que le Roi monte sur le trône avec l'un ou l'autre, cela les laissait indifférents, pourvu qu'il fût là.

Cependant certaines déclarations du prince auraient suffi à les éclairer. L'insistance des Libéraux était elle-même de nature à les faire réfléchir. Dans tous les cas, les chefs de ce groupe n'ignoraient rien de ce que Henri V avait dit ou écrit. C'est justement ce qui les engageait à prendre à cœur cette question du drapeau. Ils tenaient aux trois couleurs comme au symbole authentique d'un système. De son côté, le prince voyait dans le drapeau blanc le signe officiel de sa doctrine politique. Qu'on le veuille ou non, le conflit qui s'engagea en 1873 était celui de la monarchie traditionnelle et de la monarchie constitutionnelle. Nous avons, autour du comte de Chambord, les partisans du pouvoir chrétien, de l'autorité forte; et, contre lui, les ^partisans du libéralisme politique. La lutte des idées ultramontaines et libérales, qui avait troublé le Concile du Vatican, continue dans un autre milieu et dans des conditions différentes. Pie IX et Henri V eurent les mêmes adversaires et les mêmes serviteurs fidèles.

Le comte de Chambord avait peur des équivoques. Il ne manqua jamais l'occasion de dire à la France ce qu'il pensait et ce qu'il voulait. « La France m'appellera, avait-il écrit dans un manifeste du 5 juillet 1871, et je viendrai à elle

tout entier, avec mon principe et mon drapeau.

\ l'occasion de ce drapeau on a parlé des conditions que je ne dois pas subir... Le seul sacrifice que je ne puisse faire, c'est celui de mon honneur. » Il s'exprima, le 25 janvier 1872, avec la même franchise : « Par mon inébranlable fidélité à ma foi et à mon drapeau, c'est l'honneur même de la France et son glorieux passé que je défends. C'est son avenir que je prépare. Rien n'ébranlera mes résolutions, rien ne lassera ma patience, et personne, sous aucun prétexte, n'obtiendra de moi que je consente à devenir le roi légitime de la Révolution. » Impossible d'être plus net. On aurait dû se le tenir 'pour dit. Mais rien ne déconcerte les libéraux. Leur souplesse n'a d'égal que leur obstination.

Cette question intéresse l'Eglise. Son avenir s'y trouve engagé dans une mesure assez large. Il est donc curieux de savoir l'opinion des deux chefs de l'Episcopat français. Mgr Dupanloup reste le porte-voix très écouté des Catholiques libéraux. Il fait partie de l'Assemblée nationale. Sans se mêler ouvertement aux négociations, il suit tout, secouant les endormis, réchauffant les tièdes. Le dédain avec lequel il parle d'Henri Y est connu; il affecte de ne voir en lui qu'un médiocre et un entêté. Il faudrait le réduire à cette alternative : céder ou abdiquer. Mgr Pie, au contraire, est en parfaite communion de sentiments avec le prince. On lui fournit plus d'une fois l'occasion d'écrire ce qu'il pense. Quelqu'un lui ayant demandé d'intervenir auprès du comte de

Chambord pour l'amener à faire des concessions, obtint cette réponse ferme et sage :

« Je ne puis ni ne dois me faire l'intermédiaire de ce que vous me communiquez... Le drapeau tricolore est irrémédiablement révolutionnaire. Il signifie la souveraineté révolutionnaire ou il ne signifie rien. En tant que drapeau militaire et politique à la fois, il est essentiellement et logiquement napoléonien, et ce n'est qu'avec le régime dictatorial qu'il devient relativement et très précairement conservateur. Pour les princes de Bourbon, qu'ils soient aînés ou cadets, il produira de nouveau ce qu'il a fait en 1830 et ce qu'il n'a pu conjurer en 1848. Et, comme l'opposition est bien autrement développée qu'alors le système de transaction et de faux équilibre parlementaire qu'il symbolise conduira le pouvoir à un renversement beaucoup plus précipité que par le passé.

» Pour ma part, je pense que nul de nous n'a le droit d'exiger du Roi, si résigné qu'il puisse être à tous les sacrifices pour nous sortir de l'abîme, qu'il se jette dans un courant où il a la certitude de se noyer avec nous. C'est trop demander au sauveteur qu'il veuille bien s'attacher au cou la pierre qui a entraîné les meilleurs nageurs au fond de l'eau. Si Dieu veut sauver la France, il lui inspirera de meilleures dispositions. Sinon, elle périra victime de ses stupides antipathies. »

On lui demanda quelques mois plus tard d'exposer les principes généraux de la politique chré-

tienne pour éclairer la conscience d'Henri V. Il esquissa ce programme royal : « Ce n'est pas au point de vue de l'intérêt que le prince chrétien doit se placer : l'intérêt est plein d'obscurité, en des temps comme ceux-ci surtout. Mais qu'il agisse en vue d'un devoir, qu'il agisse avec conscience et avec force. S'il y a péril pour lui de succomber à la tâche et de périr à l'œuvre, tomber pour tomber, ne vaut-il pas mieux tomber martyr du devoir? C'est tomber alors comme l'arbre qui a donné son fruit, qui a laissé sa graine, c'est-à-dire la semence de multiplication. » Il écrivit quelque temps après ces lignes, qui correspondaient bien aux préoccupations du prince et de ses plus fidèles amis : « A ceux qui disent que Monseigneur ne semble pas désireux de revenir, je me permets de répondre qu'il est surtout désireux de rester quand il sera venu, et que loin de craindre de régner, il n'est, au contraire, aucunement disposé à ne régner pas. »

Le comte de Chambord avait conscience de la responsabilité qu'il assumait. Il n'attendit pas l'ouverture des négociations parlementaires pour demander à Pie IX un conseil et une bénédiction. Le pape dit au messager royal ces simples mots : « allez et dites à Henri que tout ce qu'il dit est bien dit, que tout ce qu'il fait est bien fait. » On ne peut donc accuser le prince d'avoir agi à la légère.

Par ailleurs, il connaissait les hommes. Ceux qui faisaient tout pour lui imposer leurs condi-

lions ne réussirent jamais à le tromper. Ministres des branches cadettes, fauteurs de tous les désordres, aristocrates ayant songé de tout temps à usurper les libertés de la nation pour rogner à leur profit les libertés du Roi, ils étaient les plus dangereux ennemis de la monarchie véritable. Plus ils insistaient, plus le comte de Chambord se fortifiait dans sa résolution. On crut un instant que Chesnelong avait eu raison de ses scrupules. La monarchie semblait faite. Il fallut bientôt envisager la situation telle qu'elle était. La lettre du 27 octobre 1873, écrite de Salzbourg, à Chesnelong, ne laissait subsister aucun espoir. Le prince était irréductible. La monarchie n'était pas faite.

« ... Puisque, malgré vos efforts, les malentendus s'accumulent, cherchant à rendre obscure ma politique à ciel ouvert, je dois toute la vérité à ce pays, dont je puis être méconnu, mais qui rend hommage à ma sincérité, parce qu'il sait que je ne l'ai jamais trompé et que je ne le tromperai jamais.

» On me demande aujourd'hui le sacrifice de mon honneur. Que puis-je répondre, sinon que je ne rétracte rien, que je ne retranche rien de mes précédentes déclarations? Les prétentions de la veille me donnent la mesure des exigences du lendemain et je ne puis consentir à inaugurer un régime réparateur et fort par un acte de faiblesse.

« Il est de mode, vous le savez, d'opposer à la

fermeté d'Henri V l'habileté d'Henri IV. « Le violent amour que je porte à mes sujets, disaitil souvent, me rend tout possible et honorable. »

» Je prétends, sur ce point, ne lui céder en rien, mais je voudrais bien savoir quelle leçon se fût attiré l'imprudent assez osé pour lui persuader de renier l'étendard d'Arqués et d'Ivry.

» Vous appartenez, Monsieur, à la province qui l'a vu naître, et vous serez, comme moi, d'avis qu'il eût promptement désarmé son interlocuteur, en lui disant avec sa verve béarnaise : « Mon ami, prenez mon drapeau blanc; il vous conduira toujours au chemin de l'honneur et de la victoire. »

» On m'accuse de ne pas tenir en assez haute estime la valeur de nos soldats et cela au moment où j'aspire à leur confier tout ce que j'ai de plus cher. On oublie donc que l'honneur est le patrimoine commun de la maison de Bourbon et de l'armée française, et que, sur ce terrain-là on ne peut manquer de s'entendre!

.» Non, je ne méconnais aucune des gloires de ma patrie, et Dieu seul, au fond de mon exil, a vu couler mes larmes de reconnaissance, toutes les fois que, dans la bonne ou dans la mauvaise fortune, les enfants de la France se sont montrés dignes d'elle.

» Mais nous avons ensemble une grande œuvre à accomplir. Je suis prêt, tout prêt à l'entreprendre quand on le voudra, dès demain, dès ce soir, dès ce moment. C'est pourquoi je veux rester tout entier ce que je suis. Amoindri aujour-

d'hui, je serais impuissant demain. Il ne s'agit de rien moins que de reconstituer sur ses bases naturelles une société profondément troublée, d'assurer avec énergie le règne de la loi, de faire renaître la prospérité au dedans, de contracter au dehors des alliances durables, et surtout de ne pas craindre d'employer la force au service de l'ordre et de la justice.

» On parle de conditions; m'en a-t-il posé, ce jeune prince, dont j'ai ressenti, avec tant de bonheur, la loyale étreinte, et qui, n'écoutant que son patriotisme, venait spontanément à moi, m'apportant au nom de tous les siens des assurances de paix, de dévouement et de réconciliation?

» On veut des garanties; en a-t-on demandé à ce Bayard des temps modernes, dans cette nuit mémorable du 24 mai, où l'on imposait à sa modestie la glorieuse mission de calmer son pays par une de ces paroles d'honnête homme et de soldat qui rassurent les bons et font trembler les méchants?

» Je n'ai pas, c'est vrai, porté, comme lui, l'épée de la France sur vingt champs de bataille; mais j'ai conservé intact, pendant quarante-trois ans, le dépôt sacré de nos traditions et de nos libertés. J'ai donc le droit de compter sur la même confiance et je dois inspirer la même sécurité.

» Ma personne n'est rien, mon principe est tout, la France verra la fin de ses" épreuves quand elle voudra le comprendre. Je suis le pilote né-

cessaire, le seul capable de conduire le navire au port, parce que j'ai mission et autorité pour cela.

» Vous pouvez beaucoup, Monsieur, pour dissiper les malentendus et arrêter les défaillances à l'heure de la lutte. Vos consolantes paroles, en quittant Salzbourg, sont sans cesse présentes à ma pensée : la France ne peut périr, car le Christ aime encore ses Francs, et lorsque Dieu a résolu de sauver un peuple, il veille à ce que le sceptre de la justice ne soit remis qu'en des mains assez fermes pour le porter.

Au risque d'abuser des citations, je vous ferai connaître les termes dans lesquels l'évêque de Poitiers appréciait la lettre de Salzbourg. Il écrivait à Mgr Mercurelli :

» Si la monarchie s'était faite dans les' conditions arrangées par le Libéralisme, notre dernière ressource religieuse et nationale était perdue. Il est clair que le roi n'aurait pas duré six mois et n'aurait rien pu faire de bon pendant ce très court règne. Il avait contre lui, outre tes fractions de gauche et du bonapartisme, la plus grande partie de la droite, embrigadée par des chefs dont il n'eût pas voulu pour ministres. Devant cette opposition, après deux ou trois combinaisons ministérielles renversées, il fallait se retirer, et cette fois, c'était abdiquer. Au contraire, maintenir ses principes et attendre l'heure de Dieu, c'est se réserver pour un avenir qui ne peut être éloigné... »

Quoi qu'en aient dit les Libéraux, et quoi qu'ils

en disent encore, Henri V s'est comporté en fils de saint Louis et d'Henri IV. Il a fait preuve d'un sens politique très éclairé. La France avait plus besoin d'un principe que d'un prince. On i'eût trompée, en lui donnant un prince sans principe. Il faut, à certaines heures et quand on occupe une situation éminente, avoir la force intellectuelle et morale d'aller contre les idées communes, de résister aux aspirations les plus vives pour maintenir intacts une vérité et un droit. Henri V avait la notion précise de cette vérité et de ce droit. Il savait que par lui ils étaient le salut de la France. Il devait à la France, il se devait à lui-même de ne point les compromettre, même dans l'espoir d'un avantage immédiat. En acceptant les conditions qui lui étaient posées, il aurait pu maintenir en paroles et la vérité et le droit. C'eût été tout. La constitution acceptée par lui en était la négation. Les hommes politiques, qu'il aurait dû subir, les auraient contredits dans les actes de leur gouvernement. Après sa mort, le mal eût été pis. Une monarchie ainsi faite ne pourrait résister à l'action dissolvante de ses propres défauts et aux attaques d'une opposition intraitable. Le parlementarisme et ce qu'il propage de doctrines révolutionnaires l'eussent déconsidérée. Ses ennemis n'auraient eu qu'à lui porter le dernier coup. L'échec eût été définitif, ne laissant aucun espoir pour l'avenir. Au lieu de cette fin honteuse et irréparable, qu'est-il advenu? La république s'est, il est vrai, implantée chez nous. Avec elle, la révolution

a continué son œuvre. L'expérience a été funeste a l'Eglise; elle ne réussit guère à la France. Les effets qu'elle produit permettent, au moins,

de la juger en connaissance de cause. Ses excès la déconsidèrent, en attendant sa ruine définitive. Ne fallait-il pas recourir à cette leçon de choses politiques pour nous débarrasser de ce vice, qui rongeait nos institutions et nos intelligences ?

Pendant que cette cure politique suit son cours, la mort et la vie font leur œuvre. Les agents de l'échec ont disparu les uns après les autres; des hommes nouveaux ont grandi; leurs idées ne sont pas les mêmes. Les événements ont marché, modifiant les situations et les esprits. La question du drapeau n'existe plus. L'incompatibilité du libéralisme révolutionnaire et de la monarchie traditionnelle est manifeste. Le comte de Chambord n'est plus là. Le comte de Paris n'a pu régner. Son fils aîné, devenu le chef de la maison de France et l'héritier du trône, à vu se grouper autour de lui les fidèles interprètes des pensées politiques d'Henri V. Leur doctrine est la sienne. Le droit monarchique, sauvegardé en 1873, revit tout entier dans sa personne. Ce sera pour le salut de la patrie. Et c'est à l'intransigeance bienfaisante du comte de Chambord que la France en est redevable.

On ne peut rien imaginer de plus contraire au Libéralisme même catholique. C'en est la négation radicale. Il importe de ne pas laisser dans l'oubli les enseignements qui en résultent pour

nous. Le Libéralisme, en altérant une vérité et un droit pour se ployer à ce qu'il appelle un fait, commet une faute politique. Or ces fautes ont en elles-mêmes le principe de leur châtiment. Il faut les expier cruellement un jour ou l'autre. L'alliance du principe monarchique et des erreurs de la . révolution, qui semblait au duc de Broglie, au duc Decazes, à Mgr Dupanloup le seul moyen de rendre une restauration acceptable, aurait eu pour résultat l'abdication du principe lui-même et la fin de l'institution. Cette monarchie bâtarde eût été sans résistance.

Les libéraux d'alors ont fait école. Leurs disciples écrivent et parlent de notre temps. Ils s'obstinent à mettre tout leur espoir dans des combinaisons habiles du faux et du vrai; ils donnent à l'opinion plus d'importance qu'au droit. Aucune expérience ne les a éclairés. Ne pensez pas qu'ils ouvrent jamais les yeux. Ce sont des hommes auxquels il manque quelque chose, une faculté intellectuelle nécessaire à la perception des réalités politiques et une faculté morale capable d'efforts en vue de conquérir ces mêmes réalités. Inutile de chercher à les gagner. Ils sont ce qu'ils peuvent être; prenez-en votre parti et négligez-les.

Les intransigeants conservent la notion des vérités et des droits, qui sont nécessaires à la paix sociale et à l'ordre politique en France. Ils tiennent le salut en réserve. Le pays, à force de parcourir les phases de l'évolution révolutionnaire, sentira ses énergies le quitter; il ne pourra

pins résister aux maux du dedans et aux ennemis du dehors. Les progrès enivrants d'une prospérité matérielle extraordinaire peuvent lui dérober quelque temps la vue du péril. Mais un jour viendra où la situation apparaîtra ce qu'elle est. Et alors l'instinct de la conservation produira son effet naturel. Le pays ira au salut, s'il se rencontre des hommes qui en possèdent le secret et qui aient la force de le lui imposer, malgré certaines répugnances. Il faut pour saisir ce fait secouer les influences déprimantes de l'individualisme, qui réduit tout, même les intérêts généraux et durables d'un pays, aux proportions très limitées d'une existence de citoyen, bornées encore par les calculs les plus courts.

Cette intransigeance n'a pas été le fait du seul comte de Chambord. Pie IX se comporta de même avec les usurpateurs des Etats pontificaux. Il se trouvait en présence d'un fait accompli, ratifié par une consultation nationale. Un terrain constitutionnel l'enserrait au Vatican de toutes façons. On lui offrait, avec la loi des garanties, des avantages appréciables et une sécurité qui paraissaient à beaucoup une compensation suffisante. Le Pape ne voulut rien entendre. Il avait juré de conserver intacts et de transmettre à ses successeurs les droits du Siège apostolique; aucune force ne pouvait prévaloir contre eux. Les moyens matériels de les protéger contre un ennemi en armes lui faisaient défaut. Vaincu par la puissance politique et militaire, il se re-

Le Catholicisme libéral n

plia sur lui-même et garda une intelligence et une volonté invincibles. Une protestation solennelle eût servi de peu. Des actes étaient nécessaires. ï*ie IX les posa et il sut en faire des actes du gouvernement ecclésiastique.

La loi des garanties fut votée le 2 mars 1871. Le 15 mai suivant, il déclarait par une encyclique sa volonté formelle de ne rien accepter de l'usurpateur.

« Nous avons jugé que c'est le devoir du Siège apostolique de déclarer solennellement par vous à T Univers que non seulement ces prétendues garanties, œuvre vaine du gouvernement subalpin, mais encore les titres, honneurs, immunités, privilèges quelconques, et quoi que ce soit qu'on puisse nous offrir comme caution et garantie, ne peuvent en aucune manière ni assurer notre indépendance et notre liberté dans Fexercice du pouvoir qui nous a été divinement transmis, ni mettre hors d'atteinte la liberté nécessaire à l'Eglise.

» Les choses étant ainsi..., nous déclarons que nous n'admettrons et n'accepterons jamais, parce que cela nous est absolument impossible, les immunités ou garanties imaginées par le gouvernement subalpin, quelle que soit leur teneur, ni autre chose de ce genre, de quelque sanction qu'elle soit revêtue; en un mot, nous n'admettrons jamais aucune immunité ou garantie, quelles qu'elles puissent être, qui, sous prétexte de protéger notre puissance sacrée et notre liberté, nous serait offerte en échange et pour

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lenir lieu de celle4 souveraineté temporelle dont la divine Providence a voulu que le Saint-Siège fut pourvu et fortifié, et que nous assurent des titres légitimes et inattaquables et une possession de plus de onze siècles.

» Il est évident, d'une évidence à laquelle tout homme sensé est obligé de se rendre, que, si le Pontife romain était soumis à la domination d'un autre prince, il ne jouirait plus dans le monde politique d'une véritable autorité souveraine, il ne pourrait en ce qui concerne soit sa personne, soit les actes de son ministère apostolique, se soustraire à la volonté du maître auquel il serait soumis; que ce maître pourrait devenir hérétique ou persécuteur de l'Eglise, être en guerre ou en état de guerre avec d'autres princes catholiques.

» Et certes la concession même des garanties dont nous parlons n'est-elle pas elle-même une preuve éclatante qu'on prétend nous imposer des lois, à Nous, à qui a été donné de Dieu le pouvoir de porter des lois relatives à l'ordre moral et religieux, à Nous qui avons été établi interprète du droit naturel et divin dans toute l'étendue de l'univers, et que ces lois auxquelles on veut Nous soumettre, bien qu'elles touchent au gouvernement de l'Eglise universelle, ne peuvent être maintenues et exécutées que par et selon la volonté d'un pouvoir laïque? Quant à ce qui concerne les rapports entre l'Eglise et la société civile, vous savez parfaitement, vénérables frères, que toutes les prérogatives et tous les

droits nécessaires pour le gouvernement de l'Eglise, Nous les avons reçus directement de Dieu dans la personne du bienheureux Pierre; ces droits et ces prérogatives, comme la liberté même de l'Eglise, sont le fruit et la conquête du sang de Jésus-Christ, et doivent être estimés au prix infini de ce sang divin. Nous ferions donc, ce qu'à Dieu ne plaise, outrage au sang de Notre Rédempteur, si Nous pouvions consentir à recevoir des princes de la terre ces droits qui sont les Nôtres, surtout tels qu'on voudrait Nous les remettre en ce moment, diminués et avilis. Les princes chrétiens sont les fils, non les maîtres de l'Eglise; et saint Anselme, archevêque de Cantorbéry, cette grande lumière de sainteté et de science, leur disait justement :

» Gardez-vous de croire que l'Eglise vous a été donnée comme une servante à un maître; elle vous est confiée comme à un avocat et un défenseur. Dieu n'aime rien plus en ce monde que la liberté de l'Eglise.

« Et pour les exciter, il ajoutait en un autre endroit : « Ne croyez pas que la dignité de votre grandeur soit amoindrie, quand vous aimez et défendez la liberté de l'Epouse de Dieu et votre mère, l'Eglise; ne vous regardez pas comme abaissés quand vous l'exaltez, comme affaiblis quand vous la fortifiez. Voyez, regardez autour de vous, les exemples sont là; considérez les princes qui l'attaquent et l'oppriment; quel profit leur en revient-il? À quoi arrivent-ils?

Ceux qui la glorifient seront glorifiés en elle et par elle. »

Pie IX ne voulut point se contenter d'un jugement et d'une protestation solennelle; car, cela fait, les Italiens n'auraient pas manqué de trouver une combinaison, leur permettant d'unir tant bien que mal le respect des droits pontificaux et l'acceptation du fait. Ils excellent à résoudre ces problèmes insolubles. Au reste, beaucoup se sentaient attirés par les avantages du terrain constitutionnel. Ils pouvaient croire et dire que, en entrant dans la situation politique faite à Rome et à l'Italie, ils se mettraient à même de servir l'Eglise et le Souverain Pontife et de travailler ainsi à la défense des intérêts religieux. Les considérations que l'on a fait valoir aux monarchistes français pour les engager à accepter la constitution républicaine de leur pays pouvaient se présenter à l'esprit des Romains. Si ce n'étaient pas des raisons, ce pouvait être au moins des prétextes, qui, en se confondant avec les intérêts immédiats, auraient fini par entraîner des convictions.

Les catholiques italiens durent s'abstenir de participer aux élections politiques. Le Pape leur défendait de déposer un bulletin dans l'urne et d'accepter un mandat. Les royalistes français n'ont jamais poussé les choses aussi loin. On se plaignait à Rome et dans l'Italie de cette intransigeance. Pie IX le sut. Il profita d'une audience accordée aux députations des sociétés catholiques de Naples, le 18 juin 1874, pour dire

toute sa pensée : « Que ferait celui qui voudrait se donner la peine de chercher et d'envoyer à la Chambre quelques personnes pour prendre la parole dans les discussions parlementaires et parler en faveur de la justice? Je dis cela parce que j'ai lu dans un certain journal que c'est l'abstention des catholiques des élections politiques qui a fait la brèche de la Porta pia. Je vous laisse juger vous-même si cela est vrai, ou si ce n'est pas plutôt une solennelle extravagance.

» Alors même qu'on aurait pu réussir à envoyer quinze ou vingt bons députés à la Chambre, qu'aurait-on fait? Rien autre chose que de consolider un gouvernement qui soutient toutes les injustices commises et tous les faits accomplis jusqu'ici. On m'a dit qu'il y a un certain parti qui s'agite pour les élections, je désire que tout le monde sache ce que je pense à ce sujet. Je sais que toutes les résolutions prises au parlement sont toujours contraires à l'Eglise; je sais que, pour y entrer, il faut prêter un serment, licite ou non, il n'est pas nécessaire de le dire ici. Mais mon sentiment, c'est qu'on n'y aille pas. Aller aux urnes pour donner son vote à des membres destinés à faire partie de l'Assemblée législative, est une chose qui ne pourra jamais avoir mon approbation. »

Le 11 octobre suivant, il disait au cercle de de Sainte-Mélanie, composé des femmes du peuple de Rome : « Retenez bien une autre prière que je vous invite à faire. Tout le monde sait que, dans peu de jours, ceux que l'on appelle

électeurs devront s'occuper du choix des députés destinés à siéger dans une grande enceinte. Et puisque, de plusieurs villes d'Italie, j'ai été interrogé pour savoir s'il était permis de siéger dans cette enceinte, je réponds, en vous recommandant ïi vous de prier, par deux seules observations.

» La première, c'est que le choix n'est pas libre, parce que les passions politiques opposent à cette liberté trop et de trop grands obstacles. Mais ces élections fussent-elles libres, il resterait à surmonter un obstacle encore plus grand, à savoir celui du serment que chacun des députés est obligé de prêter sans aucune restriction. Ce serment, notez-le bien, devrait se prêter à Rome, c'est-à-dire dans la capitale du catholicisme, c'est-à-dire sous les yeux du vicaire de Jésus-Christ. Et ce qu'on devrait jurer, ce serait l'observance, la garde et le maintien des lois de l'Etat, en d'autres termes, on devrait prêter serment de sanctionner la spoliation de l'Eglise, les sacrilèges commis, l'enseignement anti-catholique, et ce qui de plus se fait et se fera dans l'avenir. Et tout cela au mépris des anciennes et des nouvelles censures, en contradiction des promesses solennelles et publiques faites et répétées par les hommes de ce mouvement, comme on l'appelle (détestable mouvement), lesquels ne peuvent mériter l'appui des hommes d'honneur et moins encore des hommes de conscience.

» C'est pourquoi je conclus qu'il n'est pas

permis de siéger dans cette enceinte. Mais vous, très chères filles, priez afin que Dieu illumine les dévoyés, afin qu'il ouvre les yeux à ceux qui s'en vont chancelants, et qui, par un excès de peur, voudraient pouvoir faire alliance avec Bélial, sans abandonner Jésus-Christ Priez spécialement pour ceux-là, car ils méritent compassion. »

Ne elettori, ne eletti, ces deux mots, faciles à retenir, exprimaient l'attitude que le Saint-Siège imposait aux catholiques italiens. C'était pour un grand nombre un sacrifice. Les libéraux le trouvèrent lourd. Leurs plaintes montèrent assez haut, avant les élections de 1877, pour inquiéter Pie IX. Une fois encore, il affirma sa consigne, dans une lettre adressée au président et aux conseils de l'Association de la Jeunesse Catholique : « Ce n'est pas sans douleur que nous avons appris qu'il y a des dissensions entre vous. Les uns, en effet, séduits par la doctrine des fauteurs de la conciliation, estiment qu'ils doivent, détournant leur esprit des œuvres modestes entreprises jusqu'ici, s'élever à des conceptions plus hautes et viser au moyen d'occuper des sièges dans les Assemblées publiques, afin de veiller ainsi aux intérêts plus graves et généraux de l'Eglise; d'autres, au contraire, se rappelant qu'ils sont réunis en Sociétés pour venir en aide à l'Eglise, pensent qu'ils doivent se tenir dans la voie tracée par l'autorité ecclésiastique et s'attacher principalement aux œuvres

entreprises avec le conseil et l'approbation de cette même autorité aussi longtemps qu'elle ne conseillera pas d'en agir autrement.

» Or, comme cette autorité n'a pas encore défini s'il est permis, spécialement dans Nos Etats, de participer aux affaires publiques et dans quel mode, nous ne pouvons aucunement approuver l'opinion de ceux qui, devançant le jugement de l'autorité sacrée, se croient permis d'aller devant elle au lieu de la suivre. Cette opinion qui, pour le présent, est au moins inopportune, déplaît encore par ce motif que Nous craignons, et non sans raison, que Satan ne soit, en cette circonstance, transformé en ange de lumière. Et certes, si vous réfléchissez au caractère des œuvres entreprises par votre Société, vous verrez qu'elles ont pour but ou la saine instruction de la jeunesse, ou le développement de la religion parmi le peuple, afin de le préserver des embûches de l'erreur et de conserver pour son éducation chrétienne les lévites rachetés de la conscription; ou la mise en lumière et la défense des droits de l'Eglise et de ce Saint-Siège apostolique, avec les moyens de pourvoir aux nécessités du culte divin et des ministres sacrés; enfin, d'autres choses encore qui tendent à consolider la foi, à allumer la charité, à développer la piété, à répandre les vertus, à écarter les périls, et à inspirer le courage dans les adversités.

» Ce dessein salutaire, conçu par un petit nombre, et à cause de cela, appliqué dans le début

à un petit nombre d'œuvres, vous savez déjà par expérience qu'il a été si agréable à Dieur que grâce à la bénédiction de l'Eglise, il a été fécondé en peu de temps, si bien que, prenant toujours de nouveaux accroissements, il s'est dilaté dans toute l'Europe et jusqu'aux autres contrées extérieures au grand profit de la religion et des âmes. Il a fait surgir ces diverses associations, qui donnent une si belle preuve de l'esprit catholique et affermissent si solidement l'unité religieuse parmi les peuples.

» Ces résultats bien certainement ne peuvent plaire à l'ennemi de Jésus-Christ et du genre humain, et c'est pourquoi il a opposé, de toutes parts, tant de difficultés aux œuvres entreprises par ces associés, en même temps que, contre les associés il suscitait les calomnies, les persécutions et les outrages.

» Mais ne pouvant, malgré tout cela, rien ébranler, ni vaincre votre constance, il s'est changé en ange de lumière, il sème le schisme parmi vous pour diviser vos forces, et il vous propose un bien plus grand pour vous détourner de celui que vous faites maintenant. Que si vous examinez sérieusement ce prétendu bien, vous verrez facilement qu'il n'est ni direct ni certain. Tout le monde, en effet, a devant les yeux les résultats des élections publiques et les actes des Parlements des nations étrangères. Par les premiers, nous savons comment on a préféré les hommes perdus aux gens honnêtes; par les autres, comment, bien que des catholiques illus-

très et de grande autorité parmi le peuple, défendent excellemment la cause de la justice, on voit fréquemment sanctionner des lois tellement hostiles à l'Eglise, que, si elle n'était divine, ces lois la feraient totalement périr. Ce qu'on veut donc, c'est abandonner un profit certain pour un avantage incertain et d'autant plus douteux qu'on a maintenant à combattre, non plus contre l'erreur des esprits, mais contre la volonté du plus grand nombre des votants, enflammés de haine contre la religion. Du reste l'obéissance qu'on doit à l'autorité sacrée réclame absolument que les associations laïques ne prétendent pas lui substituer leurs propres desseins; elle exige, au contraire, qu'on suive en tout ses enseignements pour ne pas s'écarter de la voie droite. Nul donc ne pourra désormais approuver que, sous prétexte de résultats plus nobles à conquérir, on délaisse comme de nul prix ces œuvres qui, inspirées par le vrai bien des âmes, en retireront beaucoup de l'erreur, en préserveront beaucoup et raffermiront par les liens les plus étroits l'union entre les peuples.

» Nous vous exhortons donc tous à ne point vous laisser séduire par les conseils des faux sages, mais à persévérer fermes dans votre dessein, et à veiller pour qu'il n'y ait point de schisme entre vous et que vous soyez tous parfaits dans le même esprit et dans les mêmes sentiments. »

Les libéraux, qui avaient mis leur espoir dans le cardinal Pecci, se trouvèrent déçus. Léon XIII

était en présence des mêmes devoirs que Pie IX. Son intransigeance put s'adapter à des formes nouvelles; mais, au fond, elle resta la même. Il en a été ainsi avec Pie X. Au Vatican, rien ne change, quand il s'agit du Quirinal. Les Papes se transmettent des droits, supérieurs aux faits accomplis. En les affirmant par leurs paroles et par les actes de leur gouvernement, ils font preuve d'une grande force morale. L'usurpateur ne peut s'empêcher de leur donner, en dehors des garanties, une protection extérieure, qui ne porte aucune atteinte à leur dignité. Surtout ils assurent l'avenir.

Que deviendra l'unité italienne? Dieu le sait. Pour qui veut se donner la peine d'une observation réfléchie, elle n'est pas entrée dans l'âme de l'Italie. Si elle procure certains avantages économiques, elle répugne à des nécessités impérieuses. L'installation de la capitale à Rome, surtout, est une erreur politique. Il en résulte une gêne, qui s'étend à tout. Ajoutez à cela les vices d'une constitution démocratique, la nature du pays et de ses habitants, et vous verrez comment l'Italie devient fatalement la proie des métèques. Elle attire l'étranger, pour en vivre; et l'étranger la conquiert et lui impose une transformation de surface. Des tiraillements douloureux se manifestent. Ils s'aggraveront avec le temps. Qui sait si un jour nous n'aurons pas dans la péninsule une Action Italienne, commençant par les intelligences pour s'étendre ensuite aux volontés, en attendant de dicter les actes po-

litiques? Ce serait le signe infaillible d'une renaissance. La place du Pape et de Rome apparaîtrait alors. Les Romains rendraient un hommage reconnaissant à la haute clairvoyance de leurs Pontifes-Rois. En conservant un droit malgré les variations des choses, ils fixent les intelligences et les cœurs dans la vérité. C'est le service que le comte de Chambord nous a rendu. Cette confiance dans un droit est supérieure à Ja puissance des gouvernements de fait. Fide vicerunt régna.

SEPTIÈME LEÇON La politique constitutionnelle

Sommaire : Pie IX et le Libéralisme français. Faillite du pouvoir personnel. Les chances du Libéralisme. Renaissance religieuse. Œuvres des Cercles. René de la Tour du Pin. L'action électorale. L'erreur de la souveraineté du peuple.

Voici le texte d'une allocution que Pie IX adressa, le 16 juin 1871, à un groupe de pèlerins français. Ce sera la meilleure introduction aux enseignements que je dois donner aujourd'hui. Vous y verrez comment ce Pape jugeait le Catholicisme libéral sous la forme où il sévit en France.

» ...Je dois dire la vérité à la France. Je me souviens d'un Français haut placé, que j'ai connu beaucoup ici à Rome, et qui me disait de grands compliments. C'était un homme distingué, un honnête homme, pratiquant bien sa religion. Il se confessait même, mais il avait certains principes étranges, des principes que je ne m'explique point qu'on puisse allier avec la foi. Il me disait, par exemple, que la loi civile doit être athée, que nous devons protéger toutes les croyances également, erreurs comme vérité. Nous nous entendions sur beaucoup de sujets,

jamais sur celui-là. Or qu'arrivait-il? Le même homme faisait aujourd'hui une chose, et demain une chose toute contraire. Un de ses amis, qui était protestant, étant mort à Rome, il ne se contenta pas d'accompagner le corps au cimetière, il assista au service protestant. Assurément, on fait bien d'assister les protestants dans leurs besoins, dans leurs maladies, de leur faire l'aumône, et surtout l'aumône spirituelle, pour qu'ils arrivent à connaître la vérité; mais assister à certaines fonctions religieuses de l'erreur, c'est mal, c'est trahir la vérité.

» Mes chers enfants, je souhaite que mes paroles vous expriment bien ce que j'ai sur le cœur. Ce qui afflige votre pays et l'empêche de recevoir les bénédictions de Dieu, c'est ce mélange des principes. Vous êtes catholiques, mais individuellement; la nation a cessé de l'être, comme nation depuis quatre-vingts ans; la loi ne tient aucun compte, par exemple, du repos du septième jour, qui est l'objet d'un commandement de Dieu; jamais elle ne prescrit ces prières nationales, ces jeûnes nationaux que d'autres pays, quoique en majorité protestants, ont retenu du temps où ils étaient catholiques. Je dirai le mot, et je ne le tairai pas. Ce que je crains pour vous, ce ne sont pas ces misérables de la Commune, vrais démons échappés de l'enfer, c'est le Libéralisme catholique ; non certes les catholiques appelés autrefois libéraux, ils ont bien mérité du Saint-Siège, mais ce système fatal, généreux peut-

être quelquefois dans ses motifs, lâche le plus souvent, qui rêve toujours d'accommoder deux choses irréconciliables, l'Eglise et la Révolution. Je l'ai dit plus de quarante fois, je le redis à cause de l'amour que je vous porte. Oui, c'est ce jeu..., comment dit-on en français? nous l'appelons en italien Altanela; oui, c'est ce jeu de bascule qui finirait par détruire la religion chez vous. Il faut sans doute pratiquer la charité, aimer nos frères errants, mais pour cela, il n'est pas besoin d'amnistier l'erreur et de supprimer par égard pour elle les droits de la vérité ».

Cela dit, j'aborde mon sujet. La chute de l'Empire et l'échec de la restauration monarchique sont les deux événements qui contribuèrent le plus au succès du Libéralisme. Aucun lien historique ou autre ne les rattache. Mais l'impression qu'ils ont produite sur les intelligences et les caractères est la même. Ce fut une faillite lamentable du pouvoir personnel.

Napoléon tomba dans les conditions humiliantes que vous savez. La journée de Sedan fut une déroute politique plus encore qu'un désastre militaire. Sous le régime impérial, la monarchie avait un caractère personnel très prononcé. Le prince n'était pas retenu par une tradition forte; il manquait des institutions qui peuvent assurer autour du trône une représentation permanente du pays et de ses intérêts. La France s'en accommodait cependant. Le commerce et l'industrie étaient prospères; il y avait de l'ar-

gent clans les i s; le bien-être augmentait partout On croyait l'armée en bon étal cl la situation diplomatique excellente. Les ennemis de l'Empereur faisaient grand tapage, mais le pays n'y prenait point garde. On s'en rendit comple au plébiscite. L'Empire était faible malgré ces belles apparences. La journée du quatre septembre en fut la preuve. Les malheurs prolongés qui la suivirent aggravèrent les conséquences de cet effondrement. Le principe de l'autorité personnelle dans l'Etat, c'est-à-dire le principe monarchique lui-même, s'en trouva profondément atteint. On ne s'en aperçut pas sur l'heure; car il faut du temps pour que ces destructions morales apparaissent.

Les espérances d'une restauration monarchique, il est vrai, détournèrent l'attention. De fait, si elles eussent abouti, le mal aurait trouvé son remède. On le sait, le contraire arriva. Et, au lieu d'être détruit ou tout au moins diminué, le mal devint plus grave; il fut même irrémédiable. L'impression, chez les royalistes et chez leurs adversaires, fut aussi mauvaise que possible. On se l'explique aisément. Les Monarchistes avaient toutes les chances. Le pays s'attendait à la restauration. Elle était décidée. C'est par leur seule faute que tout échoua. Ils eurent beau en rejeter toute la responsabilité sur le prince. Les Français ne prenaient aucun intérêt à ces distinctions. Ils constatèrent l'échec et ils le jugèrent complet et piteux. Le principe monarchique lui-même succomba dans l'opinion. Nous pou-

vons comparer cet événement à la journée du quatre Septembre. Ce fut un Sedan moral.

Les Monarchistes n'échappèrent pas au découragement. Comment l'auraient-ils pu? Les prêtres et leurs nombreux fidèles, pour qui les questions politiques s'effacent devant l'intérêt religieux, partagèrent les mêmes sentiments. C'était bien naturel. Ils avaient mis tout leur espoir dans le retour du Roi très chrétien. Voilà que le Roi ne peut revenir! Avec la grande foi qui les animait, ils confièrent à Dieu l'avenir de la patrie et de l'Eglise. Mais, en attendant, une ère d'épreuves allait commencer. Elle devait être longue.

Ceux qui possèdent l'art de découvrir ce que sera le lendemain à travers les phénomènes d'aujourd'hui, purent discerner immédiatement les conséquences de ce double Sedan. Un souffle de liberté agita les jeunes esprits. Dans les grandes écoles, autour des Facultés, dans les milieux intellectuels que fréquente la jeunesse cultivée, le Libéralisme fut à la mode. La liberté eut toutes les grâces. Ce n'était pas la liberté chère aux catholiques libéraux. Elle est insuffisante. Ce n'est qu'une liberté déflorée. La fraîcheur dont elle se pare est tout artificielle. Non, cette jeunesse voulait la vraie liberté, la liberté de l'intelligence, la liberté du cœur, enfin le libéralisme libre-penseur. L'élan qui soulevait la jeunesse catholique donnait assez de satisfaction aux nôtres pour qu'ils n'aient aucune envie de

regarder un peu plus loin. S'ils l'eussent fait, ils

n'auraient peut-être rien compris. Et cependant, Je spectacle, qu'ils ne voyaient pas, n'était pas extraordinaire. Les choses se passent toujours ainsi. La jeunesse n'aime guère la société des gens battus. Elle voue un dédain spécial à ceux qui s'infligent à eux-mêmes une défaite. C'est un tort qu'elle est incapable de pardonner.

La jeunesse fuit ce qui échoue et elle court au succès. Le succès tient la clef de l'avenir, qu'elle recherche. Qui donc semblait alors réussir? Les hommes de l'opposition libérale et républicaine. Ils surent se faire des héros vivants, qu'ils exhaussaient sans honte dans des sortes d'apothéoses. Renan et Victor Hugo apparurent comme les demi-dieux de la science et de la poésie. Il y en eut d'autres. Les politiciens se faisaient valoir. Une grande union régnait entre eux. Ils avaient la chance inappréciable d'être sans passé politique.

Leur programme n'avait subi la flétrissure d'aucune expérience. Il était vierge. Eux-mêmes avaient les mains nettes, et pour cause. Tout était beau chez eux, les idées et les gens. Ils rajeunirent tous les griefs de la France rouge contre la France blanche. Les haines des adversaires de la restauration, de l'empire et de l'Eglise prenaient des formes et trouvaient des expressions toutes fraîches. Il faut le reconnaître, les chefs de l'opposition étaient résolus. Ils ne se contentaient pas de prononcer des discours. C'étaient des hommes d'action. Comment voudrait-

on que la jeunesse pût se soustraire à toutes ces attractions? Je reviendrai, dans une leçon suivante, sur ces forces ennemies. Elles n'avaient pas donné leur mesure en 1873.

Descendons des sphères politiques pour jeter un coup d'œil sur le pays. Les malheurs de l'année terrible l'ont fortement secoué. Les Français ne se reconnaissent plus. Ils se prenaient avant la guerre pour le premier peuple du monde, le peuple invincible. Que sais-je encore? Leur morgue irritait et, à l'étranger, faisait quelque peu rire. Car elle cachait assez mal les faiblesses que les revers de 1870 et 1871 étalèrent au grand jour. La leçon fut profitable. De toutes parts, on sentit l'humiliation de la défaite et on eut conscience des faiblesses qu'elle maninifestait Chacun dans sa sphère se mit à en rechercher les causes, avec la volonté bien ferme d'y apporter loyalement un remède. C'est ainsi que l'état-major renouvela tout notre système de défense nationale. L'enseignement devint beaucoup plus sérieux; il y eut en Sorbonne et dans les Facultés officielles une transformation avantageuse du travail scientifique et des méthodes. L'industrie et le commerce prirent un nouvel essor.

L'activité religieuse ne pouvait échapper à cette renaissance. L'esprit public s'y prêtait dans les villes aussi bien que dans les campagnes. Les prêtres étaient assez impopulaires avant 1870; les populations commencèrent par leur témoi-

guer plus de confiance. Les églises furent frë

quentées; cl soit les missions, soit les œnviv d'apostolat curent d'heureux effets. Il y eul

abondance d'élèves dans les séminaires petits ou grands et dans les collèges ecclésiastiques. Les écoles primaires étaient en grand nombre dirigées par des religieuses ou des religieux; et, à leur défaut, par des maîtres chrétiens. Les laïques prenaient part à l'activité apostolique du Clergé, en se mêlant aux œuvres les plus diverses. Ils payaient généreusement de leurs personnes et de leur bourse. Les œuvres anciennes, telles que les Conférences de Saint- Vincent de Paul, prospérèrent plus que par le passé. On en fonda d'autres. Pour retrouver en France un pareil spectacle de charité ingénieuse et intelligente, il aurait fallu remonter à la première moitié du dix-septième siècle. La foi se fortifia et avec elle le sentiment chrétien. Les pèlerinages à Lourdes, à Paray-le-Monial, à Chartres en donnèrent un témoignage éclatant. De nombreux sanctuaires locaux, abandonnés depuis longtemps, virent sous leur voûte une affluence de pèlerins. La construction de Montmartre apparut comme une consécration surnaturelle de cette renaissance nationale. On pouvait tout espérer d'un peuple qui affirmait ainsi sa foi religieuse.

Un groupement doit retenir notre attention. Il est à la fois une œuvre et une école, puisque ses chefs ont le souci de mettre une doctrine en action. C'est l'œuvre des Cercles catholiques

d'ouvriers. Son titre est loin de révéler tout ce qu'elle voulait être. Son but est religieux et social. Ses membres se tiennent partout à la disposition du Clergé pour l'aider à christianiser les gens du peuple et, d'une manière spéciale, les ouvriers des villes. Elle a sa place sur la liste des œuvres charitables, qui prospèrent à cette époque. Mais on la comprendrait bien mal, si l'on se bornait à cette forme de son activité. Ses fondateurs ont l'ambition d'en faire un instrument d'action sociale. Ces mots action sociale prennent sur leurs lèvres une signification précise. Il n'y a donc pas lieu de les confondre avec les snobs du social, qui nous obsèdent de leurs programmes et de leurs discours.

L'Œuvre des Cercles sortit d'une rencontre fortuite en 1871. Un frère de Saint- Vincent de Paul, M. Maignen, se dépensait depuis longtemps au quartier Montparnasse pour le bien moral et matériel des ouvriers et de leurs familles. Cette vie de charité lui donnait une expérience sociale très en éveil. Les misères du travailleur, livré à lui-même, sans institution qui l'assiste et le protège, provoquait son intelligence et son dévouement. Il n'était pas homme à en rejeter la cause sur le premier bouc émissaire venu, par exemple l'immoralité du peuple, la dureté des patrons, la licence de la rue, etc. Evidemment ce sont des agents de décomposition; il y a à en tenir compte. Mais on ne les évitera jamais complètement, puisqu'ils sont inhérents à la na-

turc humaine. Une organisation de Ja société, sage, juste et chrétienne, prémunirait les individus contre ces dissolvants. Au lieu de cela, qu'avons-nous? Dans un monde gangrené, qui propage la décomposition, les faibles se trouvent sans défense. Les institutions, devenues païennes, corrompent les citoyens. C'est contre ces institutions qu'il importe de réagir, et surtout il faut les remplacer.

M. Maignen ne pouvait rien seul. Mais il priait. Un jour, après la guerre, la Providence plaça sur son chemin deux brillants officiers de notre Etatmajor. Ils avaient recueilli durant les longs mois de la captivité, les leçons de la défaite. De retour en France, ils se promirent de n'en oublier aucune. Non contents de travailler avec leurs compagnons d'armes à réparer les conséquences militaires de nos désastres, ils voulaient porter le remède plus loin, jusque dans la structure de la nation. L'un et l'autre appartenaient à cette catégorie de chrétiens qui avaient subi le double ascendant de Pie IX et du comte de Chambord. Ils voyaient le remède, où réellement il se trouve, dans le retour aujx traditions politiques et religieuses interrompues par l'application à la France des erreurs de 1789. La lutte contre le Libéralisme était, à leurs yeux, une condition du salut. Le Clergé avait pour mission de combattre le Libéralisme religieux. Les fidèles d'Henri V se chargeaient du Libéralisme politique. René de la Tour du Pin et M. Albert de Mun — vous comprenez qu'il s'agit d'eux — se préoc-

cupaient d'un autre Libéralisme, auquel on ne songeait guère alors, le Libéralisme économique et social.

M. Maignen, MM. de la Tour du Pin et de M un avaient une vocation, qui faisait lever en eux les idées et les sentiments. Il leur advenait ce qui arrive toujours en pareil cas : la vocation agit d'abord à l'insu de celui qui la possède. Elle le sollicite quand même et il cherche le moyen de réaliser ses pensées et ses sentiments. Ce moyen s'offre à lui de la manière que rien ne faisait prévoir. Une main invisible conduit les hommes et les choses. C'est la main de Dieu Providence. Elle ménage la rencontre de ces trois serviteurs de l'Eglise et de la France. Le Comte de Mun a narré dans un beau livre, Ma vocation sociale, les origines et les premiers développements de cette Œuvre. Il fit beaucoup pour son succès. L'enthousiasme que soulevait son éloquence et la sympathie que son caractère inspirait profitèrent aux idées directrices de l'Œuvre. Il en fut le personnage représentatif. De fait, nul ne paraissait plus que lui et il en parlait si bien. Or, en France, nous ne résistons pas aux entraînements d'une belle parole. Celui qui possède la force de l'éloquence revêt à nos yeux "toutes les supériorités. Il exerce même une sorte de souveraineté. On le prend pour un chef. Ces dispositions, qui trahissent notre atavisme gaulois, peuvent nous jeter en de fâcheuses aventures; car, mille faits nous l'apprennent, l'éloquence

ne suppose poinl chez qui en est doué des aptitudes universelles.

C'est grâce surtout à l'activité d'Albert de Mun que l'œuvre des Cercles prit une rapide extension. Elle se répandit de Paris sur la France entière. Des hommes d'élite lui consacrèrent leur dévouement. Ils venaient de l'armée, de la magistrature, du barreau, de toutes les professions. Tous les âges étaient représentés. Ce succès devint une cause de faiblesse; car la bonne volonté des membres ne suffisait pas pour leur donner l'intelligence de l'Œuvre. Oh! cette bonne volonté fut admirable. Ce n'était pas assez. Ils eurent à leur tête des prêtres et des religieux, dont le zèle apostolique méritait tous les éloges. Ces aumôniers visaient à convertir et à sanctifier. C'était dans leurs attributions. Ils donnèrent une excellente direction aux individus, Mais on attendait d'eux autre chose. Il aurait fallu des docteurs, des maîtres possédant la science et l'art d'appliquer la doctrine catholique à l'ordre social français, des docteurs capables d'instruire et de guider ces hommes, qui avaient pour but de préparer le retour d'un ordre social chrétien. Cela dépasse habituellement les attributions du prêtre et du religieux. Un éveque a seul l'autorité requise pour donner cet enseignement et imprimer cette direction. L'Œuvre des Cercles aurait eu besoin de son Ketteler. Le grand' évêque de Poitiers, Mgr Pie, dont le nom se trouve mêlé aux plus belles entreprises de notre restauration religieuse et nationale, faillit, un instant, jouer ce

rôle. Les vétérans de l'œuvre n'ont pas oublié le congrès de Poitiers, la bonté paternelle de revécue qui accueillit sous son toit leurs chefs, sa doctrine lumineuse. Ils avaient raison de se sentir fiers; le Pontife qui comprenait si bien Pie IX et Henri V, donnait à leur programme et à leur doctrine une sanction théologique. Cette action ne fut point durable. L'âge, les sollicitudes d'un vaste diocèse, et les événements ne lui permirent pas de faire plus.

Les fondateurs de l'Œuvre ne perdirent jamais confiance. Dieu leur fournit au moment voulu les auxiliaires utiles. Une chose leur importait : maintenir et développer une doctrine sociale juste. Les groupements formés par eux pouvaient se multiplier ou disparaître avec les entreprises charitables dont ils avaient l'initiative; cela n'avait qu'un intérêt secondaire. Un homme prit dans leurs réunions une influence prépondérante. Il s'affirma dès le début comme le cerveau de l'Œuvre. La Providence le fit naîtue et grandir dans un milieu où toutes nos traditions étaient en honneur. Le chef de famille comprenait et pratiquait les obligations qui lui incombaient. Il vivait et il agissait comme il convient au dépositaire d'une autorité sociale. Le fils ouvrit son intelligence et son cœur aux leçons de l'exemple. Devenu homme, il vérifia et il compléta par l'observation et l'étude personnelles ce qu'il tenait de son foyer. Il connut Le Play; il fréquenta plus tard Vogelsang. Il vit en-

corc plus qu'il ne lut et qu'il n'écoula. Et il savait voir. Le comte cle Chambord disait de lui, parait-il : personne ne m'a mieux compris. Vous devinez qu'il est question de notre ami et maître, M. le marquis de la Tour du Pin.

Nous possédons le recueil de ses œuvres. Il en a fait une somme de doctrine sociale. On le prend pour guide à cet Institut. Les Monarchistes ne se contentent pas de l'admirer; ils s'efforcent de transporter dans leurs programmes et dans leur action ses enseignements. Dieu nous l'a conservé assez longtemps pour que nous puissions recevoir directement de ses mains, le flambeau de la doctrine traditionnelle. Non, l'œuvre des Cercles n'a pas échoué, puisque sa doctrine nous reste intacte. Les royalistes ne s'en attribuent pas le monopole. Vous la retrouvez dans de nombreux groupes politiques ou sociaux, depuis l'Association catholique de la Jeunesse française, jusqu'aux semaines sociales. Il est vrai qu'elle doit y subir des adaptations pénibles à la Démocratie et à l'indifférentisme politique. Cela ne peut se faire sans lui infliger des altérations dont la gravité change avec les milieux.

M. de la Tour du Pin et ses amis n'isolaient pas leur action sociale de la grande œuvre de restauration qui se poursuivait alors. Ils campèrent, dès le début, en pleine Contre-Révolution. Ils ne craignirent pas de poser en fidèles du Syllabus. Pendant qu'une partie de l'Episcopat sous la direction du Souverain Pontife appliquait dans l'ordre religieux les enseignements

de l'Eglise et continuait ainsi l'œuvre du concile du Vatican, pendant que les hommes politiques préparaient le retour de la Monarchie très chrétienne, ils organisaient la réaction contre le Libéralisme économique. Sans insister sur la décentralisation administrative, qui est le fait de la politique, ils s'appliquèrent à la recherche des lois, qui devraient régir les hommes dans la formation et le fonctionnement de leurs groupes sociaux. Ils refaisaient ainsi dans les intelligences, sur le plan que comporte le monde actuel, la société démolie par la Révolution. Rien n'était plus opportun. L'action de l'Eglise et l'action de la Monarchie eussent été impuissantes sans cela. La réorganisation corporative ou professionnelle du pays était donc à la base de leur système.

C'était la Contre-Révolution poussée jusque dans les fondements de la société moderne. Je n'ai pas à dire les enseignements lumineux qu'ils donnèrent sur ce sujet.

On aurait dû les accuser d'archaïsme. Point du tout. Ils passèrent pour des novateurs dangereux; on les traita presque de socialistes. Ceux qui tentèrent plus tard d'allier cette rénovation sociale à la Démocratie politique, méritèrent dans une certaine mesure ces reproches, c'est certain; mais tel n'était point le cas des promoteurs de l'Œuvre. Il n'y eut chez eux aucune trace d'infiltration démocratique ou socialiste. Les hommes d'alors, surtout les professeurs, les industriels, les financiers et les praticiens de la po-

litiquc n'étaient en rien préparés à les compn ndre. Tout en se croyant et en se disant partisans de la Contre-Réyolutkm, ils se cramponnaient

à la société individualiste. Ils étaient, à leur insu, libéraux, La réaction contre le Libéralisme

économique leur paraissait une Révolution, le Libéralisme sortait inévitablement de l'Individualisme économique. Sans s'en douter, ces royalistes et ces chrétiens généreux étaient retenus par la peur de voir compromis des intérêts immédiats. Mais le temps a fait sa besogne, en un quart de siècle. Les idées se ressentent de la modification des choses. La peur du Socialisme a eu raison des timidités. Les Monarchistes sociaux de l'Œuvre des Cercles avaient eu le tort ou l'avantage de voir, de penser, de parler avant leur époque.

Ils se heurtèrent à un autre obstacle, dressé par les préoccupations de la politique constitutionnelle. L'Action électorale ne pouvait être leur fait. Les méthodes qu'elle emploie répugnent essentiellement au but qu'ils poursuivent et aux moyens dont ils se servent. Ils doivent, en premier lieu, agir sur les esprits. Quand les hommes ont bien compris les lois nécessaires au rétablissement de la paix et de l'ordre dans une société, ils s'efforcent de les appliquer autour d'eux. La culture de la souveraineté populaire est généralement incompatible avec ce souci. L'Action sociale a forcément, j'en conviens, une influence sur les électeurs. On ne peut pas dire que la

préoccupation électorale soit de nature à la favoriser.

Les chefs du parti conservateur ajoutaient la plus grande importance au recrutement de la majorité, qui seule pourrait leur donner l'exercice du pouvoir. Ils subordonnent tout à cela. Les penseurs de l'Œuvre des Cercles leur produisirent l'effet de rêveurs originaux. Sans prendre la peine de l'étudier, ils l'écartèrent. Les professeurs qui partageaient leurs sentiments, examinèrent leurs discours et leurs écrits. Ils n'eurent pas de peine à découvrir des inexactitudes et des erreurs chez des hommes dont le langage n'avait aucune prétention scientifique. D'autres les accusèrent d'essayer une diversion inutile, qui risquait de diviser les troupes conservatrices. On y devina d'autres dangers encore. Ces critiques ne les auraient pas ébranlés. Mais quelques-uns de leurs chefs, le plus répandu se trouva du nombre, crurent sage d'entrer au Parlement avec l'espoir d'user de leur mandat pour améliorer la législation sociale et pour combattre les ennemis de la religion. Un conseiller, religieusement suivi, les engageait dans cette voie. Ils entraînèrent les meilleurs éléments de l'Œuvre, qui grossirent les ouvriers de la politique constitutionnelle. Ce fut au détriment de la belle entreprise de Contre-Révolution, à laquelle on s'était voué dès l'origine. Cette faute politique, malgré la générosité des sentiments qui la déterminèrent, eut pour effet la désagrégation de l'Œuvre, l'oubli de ses principes fondamentaux,

la subordination de l'action sociale aux nécessités de la politique électorale et de l'œuvre parlementaire. Elle se mit à la remorque de l'opinion, au lieu de la remorquer; une grande force fut ainsi perdue.

Il est temps d'aborder l'examen de cette politique constitutionnelle, que le parti conservateur adopta. Si on peut la juger à ses fruits, comme T arbre de l'Evangile, elle est bien mauvaise. Elle a conduit la France et l'Eglise, par toute une série de défaites morales et matérielles, au point où elles en sont. Et vous savez ce qu'il y aurait à en dire. Chose étrange! ses agents et ses victimes s'aveuglent à tel point que cette réalité leur échappe. Ils ne songent même pas à y voir une cause politique de ces maux. Ils préfèrent les attribuer, tantôt à l'habileté de leurs ennemis, tantôt à la maladresse de ceux qui ont usé de l'instrument électoral et parlementaire. On peut charger impunément les adversaires de la religion. Leur grand crime consiste en ce fait, qu'ils sont les maîtres. Les autres se sont tirés d'affaire comme ils ont pu. Qu'on accuse à qui mieux mieux leur inexpérience et leur lâcheté, cela est sans intérêt. Leur tort est dans le choix de l'instrument politique dont ils ont usé. D'autres que moi sont ici pour en faire la critique, au nom des intérêts nationaux et à la lumière des principes de la politique rationnelle. Je me bornerai à vous soumettre quelques enseignements des Souverains Pontifes, qui la concernent. J'en prendrai deuix dans le Syllabus ; j'emprunterai

les autres à Léon XIII. Ce Pape a exposé dans ses encycliques la doctrine de l'Eglise sur la constitution chrétienne des Etats. Certains hommes politiques, qui ont eu sans cesse son nom sur leurs lèvres pour s'en autoriser, auraient bien fait de les lire et de les comprendre. Cela les eût dispensés de servir à leurs partisans tant d'idées téméraires. Rien ne ressemble moins à leur Libéralisme que ces enseignements officiels.

La politique constitutionnelle sous notre régime républicain n'est pas autre chose que la souveraineté populaire en exercice. Léon XIII en a tracé les caractères dans son Encyclique Immortelle Dei : « Tous les hommes, dès lors qu'ils sont de même race et de même nature, sont semblables et, par le fait, égaux entre eux dans la pratique de la vie; chacun relève si bien de lui seul, qu'il n'est d'aucune façon soumis à l'autorité d' autrui; il peut, en toute liberté, penser sur toutes choses ce qu'il veut, faire ce qu'il lui plaît; personne n'a le droit de commander aux autres. Dans une société fondée sur ces principes, l'autorité publique n'est que la volonté du peuple, lequel, ne dépendant que de luimême, est aussi le seul à se commander. Il choisit ses mandataires, de telle sorte qu'il leur délègue moins le droit que la fonction du pouvoir, pour l'exercer en son nom. La souveraineté de Dieu est passée sous silence, exactement comme si Dieu n'existait pas, ou ne s'occupait en rien de la société du genre humain, ou bien comme si les

hommes, soil en particulier, soil en société, ne devaient rien à Dieu, ou qu'on pût imaginer une puissance quelconque dont la cause, la force et l'autorité ne résidassent pas tout entières en Dieu môme. De telle sorte, Y Etat n'est autre chose que la multitude maîtresse et se gouvernant elle-même. »

Telle est bien la République française. On la reconnaît à ces traits. Elle est le type de ce droit nouveau, inauguré par la Révolution, et que le Souverain Pontife déclare « inconnu jusqu'alors et sur plus d'un point en désaccord, non seulement avec le droit chrétien, mais avec le droit naturel. » Comment peut-on s'engager résolument dans l'exercice de la politique constitutionnelle sans accepter en fait cette souveraineté du peuple, qui est à la base de la constitution? C'est, par conséquent, accepter une erreur. Il s'agit expîiquera-t-on, du fait et non de Terreur. Cette distinction est subtile. Beaucoup cependant la firent au début. Mais les années les ont transportés en grand nombre du fait à Terreur ellemême.

Déjà Pie IX avait condamné cette doctrine politique dans la soixantième proposition du Syllabus : « L'autorité n'est autre chose que la somme du nombre et des forces matérielles ». Léon XIII a commenté cette sentence dans le document cité plus haut: « Quant à la souveraineté du peuple, que, sans tenir aucun compte de Dieu, Ton dit résider de droit naturel dans le peuple, si elle est éminemment propre à enflammer et à

Le Catholicisme libéral t^

flatter une foule de passions, elle ne repose sur aucun fondement solide et ne saurait avoir assez de force pour garantir la sécurité publique et le maintien paisible de l'ordre. » Pour ces motifs et pour d'autres qu'il expose, le Souverain Pontife condamne ces erreurs : « Ces doctrines que la raison humaine réprouve et qui ont une influence si considérable sur la marche des choses publiques, les Pontifes romains, nos prédécesseurs, dans la pleine conscience de ce que réclamait d'e^x la charge apostolique, n'ont jamais souffert qu'elles fussent impunément émises. » Léon XIII formule ensuite, en quelques propositions très claires, les vérités que signalent ces condamnations : « Il faut absolument admettre que l'origine de la puissance publique doit s'attribuer à Dieu et non à la multitude; que le droit à l'émeute répugne à la raison; que ne tenir aucun compte des devoirs de la religion ou traiter de la même manière les différentes religions, n'est permis ni aux individus ni aux sociétés; que la liberté illimitée de penser et d'émettre en public ses pensées ne doit nullement être rangée parmi les droits des citoyens ni parmi les choses dignes de faveur et de protection. »

Le Pape ajoutait une telle importance à cet enseignement sur l'origine et la nature du pouvoir dans la société qu'il jugea bon de le renouveler dans son encyclique Diuturnum Hlud. Il le fait en termes encore plus formels. Je ne me lasse pas de le citer : « Plusieurs, parmi les

modernes, suivant la trace de ceux qui, au siècle dernier, se sont attribués le nom de philo plies, prétendent que la toute-puissance dérive du peuple, en sorte que ceux qui ont l'autorité dans la société, ne l'exercent pas comme s'ils la possédaient en propre, mais à titre de mandataires du peuple et à la condition que la même volonté du peuple qui leur a confié ce mandat puisse toujours le leur reprendre. Mais les Catholiques n'admettent point cette doctrine, car ils placent en Dieu, comme en son principe naturel et nécessaire, l'origine du pouvoir de commander... Refuser de rapporter à Dieu le pouvoir de commander aux hommes, c'est vouloir ôter à la puissance publique et tout son éclat et toute sa force. En la faisant dépendre de la volonté du peuple, on commet d'abord une erreur de principe et, en outre, on ne donne à l'autorité qu'un fondement fragile et sans consistance. De telles opinions sont comme un stimulant perpétuel aux passions populaires qu'on verra croître chaque jour en audace et préparer la ruine publique, en frayant la voie aux conspirations secrètes et aux séditions ouvertes. » Le passage suivant, où sont indiquées les origines protestantes de la souveraineté du peuple, doit être remarqué : « C'est de cette hérésie (la Réforme) que naquirent au siècle dernier et la fausse philosophie et ce qu'on appelle le droit moderne, et la souveraineté du peuple et cette licence sans frein, en dehors de laquelle beaucoup ne savent plus voir la vraie liberté. »

Les Catholiques, en acceptant l'application de ces erreurs, devaient en être les victimes. Il n'a pas fallu attendre longtemps la logique des faits. Je ne ferai pas l'injure aux partisans d'une politique constitutionnelle de croire qu'ils suivent tous ces fausses doctrines. Mais leurs convictions personnelles n'ont ici qu'une importance secondaire. Leur attitude publique doit seule être prise en considération. Elle concorde avec ces erreurs; ce sont elles qui la leur imposent. Voilà pourquoi ils méritent le reproche de Libéralisme. Cette erreur leur vient du dehors. Ils ne Font pas inventée. Elle ne perd rien pour cela de ses énergies de décomposition.

Ceux qui aiment à rechercher les causes profondes découvrent aisément sous ces théories une sorte de panthéisme politique et social. Le peuple souverain cache mal une divinité inhérente à la société, et à l'humanité tout entière. Elle préside à son évolution. Elle crée la vérité et le droit. Les individus lui en reconnaissent pratiquement la faculté. Ils reviennent ainsi à la notion antique de l'Etat-Dieu. C'est du paganisme politique. Il m'inquiète plus que le paganisme reproché à tel ou tel adversaire du peuple souverain.

HUITIÈME LEÇON Le ralliement

Sommaire : Ultramontains et Libéraux. L'avènement de Léon XIII. L'Anticléricalisme politique. Les pièges du Libéralisme. L'Esprit nouveau. Le rôle de la Presse.

Ncus avons vu les succès du Libéralisme dans l'ordre politique. Il nous faut maintenant l'étudier dans son développement religieux et, pour cela, le prendre au lendemain du concile du Vatican. La définition de l'Infaillibilité pontificale, que ses partisans redoutaient avec tant de raison, fut une défaite, ajoutée à celle que le Syllabus lui avait précédemment infligée. Car toute condamnation d'une erreur par l'autorité compétente équivaut à une défaite pour le système philosophique ou théologique dont elle fait partie. Cette définition condamnait indirectement les théories du Catholicisme libéral sur la Constitution monarchique de l'Eglise. Mais une défaite n'est pas l'anéantissement d'une force ennemie. Les Libéraux, un instant décontenancés, reprirent pied et leurs idées ne tardèrent pas à retrouver une faveur, qui avait paru leur échapper.

Ultramontains et Libéraux travaillèrent à la renaissance catholique, qui suivit en France les épreuves et les humiliations de la guerre. On

les rencontrait dans les mêmes œuvres. Leur union pour l'exercice de la charité et de l'apostolat était sincère. Chacun cependant gardait ses pensées et ne manquait pas une occasion de les faire prévaloir.

Louis Veuillot continuait dans Y Univers ses vaillantes campagnes contre toutes les erreurs courantes. Sa verve ne tarissait guère, quand il s'en prenait aux Catholiques libéraux. Le nombre de ses lecteurs augmentait et les curés lui témoignaient toujours la même confiante admiration. L'évêque de Poitiers voyait son autorité grandir et ne cessait de répandre une doctrine, sûre d'elle-même; il était le docteur irrépréhensible des Eglises de France. Mgr de Ladoue, évêque de Nevers, auteur des biographies de Gerbet et de Salinis, engageait une lutte ouverte contre le Catholicisme libéral. Mgr Freppel se fit bientôt un renom par l'étendue de ses connaissances et la fermeté de son enseignement théologique. Mgr de Ségur, que sa charité et sa cécité rendaient populaire, fut particulièrement goûté des ouvriers et des étudiants; il prêchait par la parole et par la plume l'attachement au Pape. Je ne puis nommer ici les évêques, les prêtres, les religieux et les laïques eminents, qui suivirent la forte impulsion donnée par le Concile. L'enseignement théologique bénéficia de cette renaissance. On reconnaît encore les prêtres formés à cette époque dans la plupart des diocèses.

Pie IX prenait grand plaisir à ce progrès de

l'orthodoxie. 11 ne manquait pas une occasion de

le Taire savoir. Aucun témoignage ne parut plus significatif que celui exprimé à Louis Veuillqt, quand le ministère de Broglic infligea, sur l'invitation de Bismarck, une suspension de deux mois au journal l'Univers. L'échec de la restauration monarchique affligea les Ultramontains, sans modifier leur attitude. Les responsabilités encourues par les Libéraux ne leur échappèrent pas. Ils dirent bien haut leur pensée.

Mais la mort fit dans leurs rangs des vides, qui ne furent point comblés. Dom Guéranger mourut en janvier 1875. Ce fut ensuite le tour de Pie IX, du cardinal Pie, de Louis Veuillot et de combien d'autres. Quelques-uns parmi les derniers survivants purent continuer le combat; de jeunes émules se formaient à leur côté. Malgré leurs efforts, ils ne parvinrent pas à exercer une action prépondérante. Les circonstances leur devenaient par trop défavorables. Les Libéraux se trouvèrent en meilleure posture. Ils occupaient à l'académie, dans les assemblées parlementaires, au gouvernement, dans l'Episcopat et ailleurs des postes, d'où l'influence était facile. Ils étaient en petit nombre, je le reconnais, mais, grâce à leur talent, ils surent se faire valoir. Les attaques, dont on les criblait, les laissèrent assez indifférents. Ils ne manquaient pas d'accuser les Ultramontains de provoquer par leurs exagérations les représailles des ennemis de l'Eglise. C'était leur vengeance au grand jour. Ils excellaient à se défendre et à attaquer dans

l'ombre. Les Catholiques de province n'acceptaient guère leur direction, si toutefois Ton excepte certaines familles ayant avec leurs chefs des affinités d'esprit ou de sentiment. Les Parisiens leur étaient plus sympathiques. Leur Clergé passait pour être en majorité libéral.

Le Correspondant restait leur organe officiel. Il avait une clientèle sélecte. Ses lecteurs devinrent nombreux, grâce à l'habileté d'un nouveau directeur, M. Lavedan, un protégé et un ami de Mgr Dupanloup. Les Etudes religieuses des Pères Jésuites leur témoignaient quelques égards. Les supérieurs, pour soustraire la rédaction à l'influence du milieu parisien, ordonnèrent de les transférer à Lyon, qui, à cette époque, avait un Clergé antilibéral.

Les œuvres littéraires des Catholiques libéraux avaient un grand succès. La renommée était au service de leurs hommes, morts ou vivants. La presse mondaine les appréciait. Les jeunes gens commencèrent bientôt par les trouver supérieurs aux Ultramontains. On s'aperçut que les Républicains en faisaient cas, dès qu'ils arrivaient au pouvoir. Les évêques, qui avaient un renom de Libéralisme, obtenaient aisément les faveurs des ministres. C'est ainsi que Mgr Thomas, évêque de La Rochelle, devint archevêque de Rouen; Mgr Meignan fut évêque de Châlons, puis d'Arras et enfin archevêque de Tours ; Mgr Guilbert, évêque de Gap, reçut l'archevêché de Bordeaux. Les prêtres, qui avaient des attaches libérales, semblaient désignés pour l'Episcopat. Les no-

minations de Nosseigneurs Lagrange, Bougaud et Chapon, particulièrement liés avec Mgr Dupanloup, furent remarquées. Cependant nul d'entre eux ne se déclarait républicain, sauf Mgr Guilbert, qui lit un mandement plein d'idées républicaines, à L'époque où M. Etienne Lamy ségarait au milieu des 363.

Celui qui aurait finement observé les hommes et les choses entre l'échec de la restauration monarchique et la mort de Pie IX se serait dit: l'avenir est aux Libéraux. Ils s'en doutaient un peu, je crois. Aussi la patience leur était-elle facile. Ils attendirent donc des jours meilleurs, qui ne tardèrent pas à se lever.

L'élection du cardinal Pecci au Souverain Pontificat était un événement prévu. Les évoques qui s'opposèrent à la définition de l'Infaillibilité avaient su l'apprécier. On prétend qu'ils le donnaient comme favorable à leurs idées. C'est inexact. Il eut pour leurs personnes une sympathie dont il ne faisait point mystère. Devenu Pape sous le nom de Léon XIII, il continua les enseignements de Pie IX. Ses encycliques renferment une véritable somme des vérités les plus contraires au Libéralisme. Mais, sa manière de gouverner l'Eglise différa sensiblement de celle qu'avait adoptée son prédécesseur. Ce fait ne présentait rien d'anormal. Il est rare que deux pontificats successifs se ressemblent. Après un pape, qui a régné longtemps, une réaction est inévitable. C'est ce qui eut lieu à la mort de

Pie IX. Tout en maintenant les principes avec énergie et avec science, il se montra conciliant. La comparaison entre son gouvernement et le précédent lui déplaisait. Il le fit voir. Les querelles d'Ultramontains à Libéraux ne lui étaient pas moins désagréables. Il le dit. Non content de le dire, il demanda et il imposa un silence, qui tourna tout à l'avantage du Libéralisme. Les survivants des luttes anciennes le remarquèrent dès le début. Le cardinal Pie, en particulier, ne se faisait aucune illusion.

Le Souverain Pontife avait des raisons sérieu ses d'agir ainsi. Cette pacification religieuse entrait dans le plan qu'il se fixa de bonne heure. Il lui fallait un Episcopat fortement uni sous sa haute direction, pour lui imposer une attitude qui faciliterait ses rapports avec les divers gouvernements. L'action diplomatique devait prendre durant son Pontificat une place importante. Comment l' aurait-il exercée utilement, s'il n'avait pas eu tous les évêques dans la main? Un Episcopat uni est pour le Pape, ce qu'est une armée forte pour un souverain.

Les événements politiques avaient précipité leur marche en France. Les Catholiques perdirent la majorité au Parlement. Les Républicains arrivèrent ainsi au pouvoir. Leur avènement était redouté par la plupart des nôtres. Le pays n'avait aucune expérience de leur programme; il ne pouvait l'apprécier qu'en lisant les déclarations des chefs. Elles n'étaient pas rassu-

rantes, Tous affectaient une fidélité entière aux maximes et aux traditions des grands ancêtres. Ils continueraient l'œuvre interrompue des révolutionnaires de 1848. Un anticléricalisme farouche était le premier article de leur Credo. La Commune de Paris ne les rendait pas politiques; on était d'accord pour les croire responsables de cette révolution et de celles qui faillirent éclater dans plusieurs autres villes. Ceux qui prirent, en 1871, la tête de l'opposition au gouvernement des Catholiques appartenaient en grand nombre et depuis longtemps à la Maçonnerie. Ils avaient eu soin de déclarer une guerre ouverte à l'Eglise avant la chute de l'Empire. L'illusion n'était donc pas possible. Les Républicains se trouvèrent ainsi en mauvaise posture devant l'opinion dans la plupart des communes rurales et des petites villes. Mais les nécessités des luttes politiques leur donnèrent l'art de tempérer l'expression de leurs sentiments. Leurs idées restèrent les mêmes, pendant qu'ils travaillaient à les rendre acceptables pour la foule. Ils profitèrent surtout par de vigoureuses attaques des faiblesses de leurs adversaires et des fautes que f indécision leur faisait commettre.

Le choix de leurs candidats à la députation fut fait avec intelligence. C'étaient, dans les campagnes, des bourgeois, occupant une situation honorable, ayant par conséquent des intérêts à sauvegarder. On les voyait rarement à l'église, il est vrai, mais cette indifférence religieuse

ne passait pas forcément pour de l'hostilité. Ils surent faire entre le Cléricalisme et la Religion une distinction habile, sur laquelle leur parti vécut longtemps. Le cri de guerre, Le Cléricalisme, voilà Vennemi, poussé par Gambetta, reçut des commentaires, qui en dissimulaient le péril. De telle sorte que les paysans catholiques ou subissant l'influence d'un milieu chrétien commencèrent par perdre de leur horreur pour la République, devant les hommes qui la représentaient. Ils virent que l'on pouvait être républicain et honnête homme. Ce fut, pour beaucoup, une révélation. L'état d'esprit qui en résulta fit des progrès rapides. Les ressentiments que le curé provoqua par le simple exercice de son ministère paroissial furent très bien exploités à cette fin.

Ce qui se passait dans^ les sphères électorales se reproduisit au moment opportun dans l'action politique. Gambetta peut servir de type. Il représente assez bien les idées et les tendances de son parti. Son anticléricalisme fut sans pudeur, aussi longtemps qu'il se vit éloigné du pouvoir. Il affectait de ne jamais franchir le seuil d'une église, même pour un enterrement. Mais, à mesure que les Catholiques perdaient du terrain, il donnait à sa passion antireligieuse une liberté moindre. On le vit même assister à un service célébré dans l'église de la Madeleine. C'était à l'époque où ses relations avec Rismarck faillirent l'amener à une rencontre. Son patriotisme diminuait en même temps que son anticléricalis-

me. La comédie politique, dans Laquelle il Jouait le rôle principal, lui en faisait une obligation.

Il entreprit te voyage de Home dans les derniers temps du Pontifical de Pie IX. Il avait l'esprit trop en éveil pour ne tenir ::ucun compte des nécessités internationales de la politique. La question religieuse lui apparaissait sous un autre jour. Ce qui se passait dans la capitale du monde chrétien prit à ses yeux une réelle importance. Ses compagnons de lutte électorale n'y auraient rien compris. Il n'y avait donc pas à leur en parler. Quelques familiers eurent assez de sens pour se faire à ces idées nouvelles. Nul n'était mieux préparé que Spuller à les recevoir. Il ne faudrait pas se figurer que ces hommes fussent capables de changer leurs convictions personnelles; non. Ils furent tout aussi incrédules et ennemis de l'Eglise que par le passé. Ils imposèrent une sourdine à leur haine, voilà tout. Cette attitude et le langage, qui la manifestaient, ne purent échapper longtemps à certains Catholiques. Ils étaient faits pour s'entendre, et l'entente était inévitable. Le loyalisme monarchique des libéraux put la retarder de quelques années seulement. La mort et le découragement aplanirent peu à peu cet obstacle. Alors le Catholicisme libéral eut les destinées que Lamennais avait entrevues après 1830.

Gambetta le comprit. Et c'est de sa part une preuve incontestable de sens politique. Il exerçait une fascination sur ceux qui se plaçaient dans la sphère de son action personnelle. Tous

ne se rendirent pas immédiatement compte de sa pensée. Le temps se chargea de la faire entrer dans leurs têtes. Il ne faut pas oublier l'éducation que donne l'exercice du pouvoir à ceux qui le détiennent. Il leur communique bon gré mal gré un sens conservateur. Et la religion est l'une des choses qui doivent être conservées.

Il n'y avait aucun espoir de réaliser cette entente directement avec les Ultramontains. Les Catholiques libéraux ne l'accepteraient que si l'on usait avec eux de beaucoup de diplomatie. Gambetta discerna très vite la marche à suivre pour aboutir. Le Pape Léon XIII conquit son admiration. Il crut possible de contracter, sous son gouvernement, un mariage de raison entre l'Eglise et la République. Cela faillit réussir. Et nous aurions eu le ralliement douze années plus tôt. Mais les esprits n'étaient pas préparés ni du côté des Catholiques, ni du côté des Républicains. Rome ne crut pas devoir insister. Elle engagea seulement les évêques, le Clergé et les hommes placés sous leur influence à se montrer conciliants. Le Vatican donnait l'exemple. De hauts personnages s'efforcèrent d'engager tous les Catholiques dans cette voie.

Cependant le gouvernement républicain appliqua quelques articles essentiels de son programme destructeur. Cela fait, les chefs, hissés au gouvernement, songèrent à s'y maintenir. Ils avaient contre eux les ennemis de droite et les ennemis de gauche. Ceux-ci se recrutaient parmi

les Républicains conséquents avec leurs idées; on les nommait radicaux. La Foule républicaine, logique à sa Façon, les poussait en avant. Chaque campagne électorale augmentait leurs

forces. Les Républicains de la première heure se trouvaient donc en minorité. Ils eurent des hommes très versés dans l'art de manier un parlement. Les Catholiques se joignaient à eux contre les radicaux, toutes les fois qu'il était question des grands intérêts du pays; et les radicaux esquissaient un mouvement semblable, quand il ner au Socialisme. Les opportunistes, c'était le gouvernement eut toujours à sa disposition une majorité servile.

Mais le pays se prêtait mal à ce jeu de bascule. Il allait au Radicalisme, en attendant de se donner au Socialisme. Les Opportunistes, c'était le nom que portaient les continuateurs de la politique de Gambetta, avaient lieu de craindre. Ils songèrent alors à lier partie avec les Catholiques. La chose n'était pas impossible après 1890. Deux de leurs hommes politiques avaient tout ce qu'il faut pour mener cet accord à bon terme, Constans et Spuller. Celui-ci ne cachait pas la répugnance que lui inspirait l' anti-cléricalisme. Une politique de conciliation avait été dans ses goûts, même avant la conquête du pouvoir. La figure de Lamennais lui était sympathique. La liste déjà fort longue des études, consacrées à ce personnage depuis un quart de siècle environ, s'ouvre par un livre de Spuller. Cette prédilection le disposait à lancer l'esprit nouveau.

Il s'agissait de mettre la main sur les masses électorales catholiques. Elles se composaient de dignes gens, surtout dévoués à la question religieuse. Elles étaient disciplinées. Les prêtres avaient sur elles un grand ascendant. Les comités, qui prenaient leur direction politique, se rattachaient à des bureaux et à des journaux, qui avaient leur siège à Paris. Il suffisait de mettre les membres directeurs de cette organisation sous l'action d'hommes prêts à un accord. Dans ces conditions, le gouvernement aurait pour lui ces nombreux électeurs, qui avaient fait l'une des meilleures forces de l'Empire et des Monarchistes. Les conservateurs n'avaient pas de partisans plus résolus. On pourrait avec ce concours s'assurer une majorité suffisante.

Il n'y avait pour cela qu'une marche à suivre: gagner des influences dans le Clergé, faire le siège des organes directeurs et agir à Rome. La première chose à faire serait de détacher les troupes catholiques de la politique royaliste et conservatrice, en leur déclarant que cette union avait gravement compromis l'Eglise dans le passé et qu'elle la compromettrait plus gravement encore à l'avenir. Une intervention de l'autorité ecclésiastique viendrait ensuite fort à propos dissiper les scrupules, qui pourraient en retenir plusieurs.

Vcus voyez comment les choses allèrent. Le ralliement fut commencé en France sur l'initiative d'hommes politiques, résolus à faire dans leur intérêt un mariage de raison entre la République

et L'Eglise. C'était Le programme de Gambelta. Le

plan de Lamennais allait enfin se réaliser. On usa des moyens diplomatiques. C'était Tacite avec noire ambassade auprès du Vatican et les agents ecciésiasliques dont elle disposait Le Souverain Pontife avait un faible pour Faction diplomatique. Il y excellait du reste. L'intervention sollicitée de lui correspondait à certaines idées, remontant au début de son Pontificat. Le succès qu'elle obtiendrait lui donnerait, pensait-il, quelques droits auprès du gouvernement français. Il en userait pour le bien de l'Eglise au dedans et au dehors. Les négociateurs ne manquaient pas de mettre bien en évidence les signes d'apaisement et ils insistaient sur les promesses faites par le gouvernement de la République. Rome pouvait donc espérer de cette intervention des avantages immédiats. Ce qu'on lui demandait n'avait rien d'excessif. Les Catholiques seraient assez dégagés des partis, s'ils adoptaient franchement la constitution actuelle de la France. Quelques évêques, Mgr Lavigerie n'était pas le seul, entraient dans les vues du gouvernement.

Vous connaissez le reste. L'action diplomatique et religieuse du Saint-Siège en France par les nonces s'exerça dans cette direction; celle de la Secrétairerie d'Etat sur les Evêques, les Ordres religieux et les Catholiques influents suivit la même voie. Des avis furent donnés. On y revint à diverses reprises. L'étonnement fut général. C'était prévu.

Mais tout concourut au succès de cette po-

litique, même l'opposition qu'elle souleva. Le Pape voulait s'en tenir à une intervention d'ordre diplomatique. Il y avait eu des antécédents en Belgique et en Allemagne. Les Belges et les Allemands ne virent jamais là une direction doctrinale. Leur résistance respectueuse sauva la religion dans leurs pays. Je ne sache pas que Rome leur en ait su mauvais gré. On agit tout autrement chez nous, et tout autre a été l'issue. Des hommes, qui nourrissaient des ambitions politiques, firent leur le ralliement et ils l'exploitèrent par les procédés qui ont cours en politique. Tout en reprochant avec une bonne foi douteuse aux Royalistes d'engager la religion dans les luttes de parti, ils faisaient exactement la même chose en organisant les Catholiques en parti constitutionnel. Leur premier soin fut de former politiquement ce parti nouveau. Ils usèrent pour cela des autorités ecclésiastiques, en provoquant leur intervention de la manière la plus indiscrète, toujours sous le prétexte que les intérêts de l'Eglise se trouvaient engagés. Ils ne réussirent que trop.

Les journaux leur furent acquis. L'Univers avait longtemps résisté aux conseils et aux injonctions de gens qui se prétendaient autorisés à les donner. On put admirer la souplesse et la fermeté de son directeur, Eugène Veuillot, qui, durant quelques années, resta fidèle à la ligne de conduite adoptée par son frère. Mais il se lassa et, un beau jour, ses lecteurs le virent avec pei-

De renoncer d'une manière très sensible à l'attitude militante. Ce fut au retour d'un voyage de son fils Pierre à Tunis, où le cardinal Lavigerie le combla de prévenances. Le journal inclina de plus en plus vers le Républicanisme, entraînant avec lui son public. Ceux qui gardaient la haine du Libéralisme accueillirent avec reconnaissance la Vérité française, fondée par MM. Roussel et Loth. L'esprit et l'œuvre de l'ancien Univers revivaient sous la plume de ses rédacteurs. L'Univers ouvrit ses colonnes à des écrivains, qui propageaient les doctrines les plus contraires à celles qu'il avait combattues depuis sa fondation. Quelques-unes des erreurs les plus graves que Rome eut à condamner y trouvèrent des porte-voix. Ce fut un organe du Catholicisme libéral. Il concourut pour une part très large à républicaniser notre Clergé et nos Ordres religieux. De nombreux journaux de province suivirent son exemple, sans parler des semaines religieuses, des bulletins et des revues, qui avaient dans les presbytères le meilleur de leur clientèle. La Croix donna sa contribution à cette même cause. Ses fondateurs avaient eu cependant des idées tout autres. Les Assomptionnistes s'étaient proposé, en la fondant, de continuer la propagande ultramontaine et anti-libérale que la Croix de Gand avait menée sous les auspices du Comte de Hemptines, jusqu'à l'avènement de Léon XIII. Ils restèrent fidèles à ce dessein longtemps; mais on finit par les contraindre à la politique constitutionnelle. Ils l'interprétèrent d'abord comme

si elle était une forme nouvelle de la résistance catholique. Ce n'était point cela. Ils ne purent donner assez de gages aux promoteurs du ralliement. On le leur fit payer cher. Ces religieux avaient créé à Paris et dans la France entière une vaste organisation de presse. Nous n'avions rien eu de pareil. Il y avait de 'tout sous le couvert de la Bonne Presse: des livres, des revues, des journaux. Chaque diocèse eut sa Croix hebdomadaire. Plusieurs furent quotidiennes. La presse royaliste des départements eut fort à souffrir de cette concurrence inattendue. Cette organisation puissante a beaucoup servi le Catholicisme libéral. Le Clergé de la Bonne Presse, qui a remplacé les Assomptionnistes, est en général républicain et démocrate. Ses membres travaillent à la rédaction et à la vente du journal. Leur présence accrédite parmi les Catholiques cette idée que la Bonne Presse a un monopole religieux. Ce n'est pourtant que la raison sociale d'une entreprise, dont les directeurs poursuivent, il est vrai, un but religieux. Ce n'en est pas moins une entreprise commerciale, comme il en existe d'autres tout aussi recommandables.

Une organisation politique bien comprise pouvait aisément, avec l'appui de YUnivers et de la Croix, républicaniser les Catholiques de France, en commençant par le Clergé. On s'en préoccupa de bonne heure. Finalement, ce fut Y Action libérale de M. Piou, qui l'emporta. M. Piou reçut un de ces mandats discrets, qu'on ne peut avouer en public, mais qui suffisent pour accréditer un

homme et son œuvre. Il eut la projection des Kvcques. Les directeurs d"(e livres enllioliques comptèrent avec lui. On les tenait en suspicion, dès qu'ils lui portaient ombrage, Cela arrivait toutes les fois qu'ils passaient pour être hostiles à la politique constitutionnelle. La plupart des comités conservateurs acceptèrent son influence. Il en fonda d'autres un peu partout. Sa ligne électorale s'étendit ainsi à tous les diocèses de France. Ce n'était pas assez. L'Association catholique de la Jeunesse française fut placée sous sa haute direction. La Ligue patriotique des femmes françaises mit le sexe féminin et généreux à sa remorque. Il y eut donc à l'Action Libérale du monde, des moyens d'action et de l'argent.

Qu'a-t-elle fait de toutes ces ressources? Si la réponse à cette question vous intéresse, cherchezla dans le Ralliement de Léon de Cheyssac et dans les divers ouvrages de M. l'abbé Emmanuel Barbier. Je la résume en quelques mots : l'Action Libérale, par ses journaux et par ses agents, persuadait aux prêtres et aux fidèles qu'elle poursuivait un but catholique et, en réalité, on leur imposait une politique libérale. Les Catholiques de France furent ainsi amenés en plein Catholicisme libéral. Ils ne s'en doutaient point. Où cela nous a-t-il conduits? Ouvrez les yeux et voyez la situation des Catholiques en France. Les malheurs de l'Eglise chez nous sont une condamnation écrasante du Libéralisme. Ses fauteurs aggravent encore la responsabilité qui pèse sur eux, en taisant la vérité. Ils continuent à mysti-

fier les braves gens qui les croient. Pauvres gens, qui se figurent être vainqueurs, quand ils sont en pleine déroute.

On plaint de tout cœur ces troupes du Libéralisme, qui sont si mal conduites. Leurs chefs les ont entraînées au nom de Rome. Quand Rome désabusé a esquissé des signes contraires, ils ont fermé les yeux dans la crainte de les voir. Et ils ont écrit et dit, rien n'est changé, quand tout était changé.

Lorsque certains Français parlent du ralliement, ils prononcent avec indignation les noms de Léon XIII et du cardinal Rampolla. Le Souverain Pontife et son Secrétaire d'Etat ont eu dans cette politique un rôle important. On ne saurait le nier. Mais ils n'en sont pas les auteurs. Le ralliement s'est fait en France. Il résulte d'un accord entre quelques gouvernants républicains et des ecclésiastiques haut placés. Les initiés ne furent pas nombreux. Les mouvements de ce genre sont l'œuvre de quelques personnalités influentes.

Par le ralliement, les projets de Lamennais et le plan de pacification religieuse, esquissé par Mgr Dupanloup, recevaient leur réalisation. L'intervention du Souverain Pontife fut sollicitée et obtenue en temps opportun. On la renouvela aussi souvent qu'elle parut nécessaire. Les preuves de ce que j'affirme existent. Les principaux artistes de cette politique vivent encore. Ce ne sont pas ceux dont les noms furent prononcés. C'étaient des hommes très habiles.

Le comble de l'art pour eux consiste a ne rien se permettre qui puisse trahir leur présence et leur action. Quelques-uns sont encore à Rome; les autres habitent la France. Ils veillent d'un œil jaloux sur leur œuvre. Après l'avoir exécutée sous Léon XIII, ils veulent qu'elle résiste au gouvernement de Pie X.

NEUVIÈME LEÇON Conséquences du ralliement

Sommaire : Pacification religieuse et ses conséquences. Catholiques de droite et catholiques de gauche. Les Modernistes. Les Sillonistes. Catholiques électoraux. La loi de Séparation. Le gouvernement de Pie X.

Vu du côté de Rome, le ralliement apparaît comme un acte de diplomatie. Il faut y voir encore un conseil donné à des Catholiques qu'un scrupule religieux empêchait de se dire républicains. On espérait par ce moyen dissiper les préventions de l'électeur français, qui, pensait-on, refusait son suffrage aux candidats catholiques, parce qu'il les croyait hostiles à la constitution. Après leur adhésion à la République, cette réserve n'aurait plus de raison d'être et les Catholiques sortiraient des urnes électorales en nombre suffisant pour avoir une majorité parlementaire.

En France, les choses allèrent de tout autre façon. Le ralliement opéra la jonction des Catholiques libéraux et des troupes catholiques, qui recevaient depuis si longtemps leur mot d'ordre des Uitramontains. Ce fut, comme on se le figure aisément, le triomphe du Libéralisme. Pour mesurer les conséquences de cette évolution politi-

que, il n'y aurait qu'à comparer Pétai d'esprit de notre Clergé actuel et de la .Jeunesse catholique avec celui qui se manifestait après le Concile du Vatican. Ceux qui trouveraient cette date trop lointaine pourraient s'en tenir aux hommes qui luttèrent contre les persécuteurs de l'Eglise entre les années 1880 et 1890. Leur état d'esprit a laissé son expression dans YUnivcrs d'alors et dans les ouvrages que l'on publiait. Il semblerait qu'un siècle se soit écoulé depuis cette époque, tant les idées sont différentes.

Je me souviens d'un discours prononcé à la clôture d'un congrès d'œuvres sociales, auquel j'assistais, il y a dix ou douze ans. L'orateur appartenait à l'Association catholique de la Jeunesse française. Peut-être en était-il le président. Il fut très applaudi par l'auditoire. De fait, il parlait bien. On lui avait demandé d'exposer les aspirations de la jeunesse contemporaine. Voici un tableau qu'il traça : « L'Eglise ressemble à une cité du moyen-âge. La cathédrale est au centre. C'est un édifice majestueux, mais il est généralement vide. Les maisons s'entassent à l'ombre de ses tours. Les habitants sont peu nombreux. Ils ne sauraient remplir la cathédrale. Toute une population est dispersée dans les campagnes et au loin. Elle n'entre pas. Les hautes murailles qui enserrent la ville lui font peur. Comme si ce n'était pas assez, on a creusé un fossé profond, qui rend l'enceinte plus inabordable encore. La jeunesse contemporaine veut attirer cette foule et remplir la cathédrale. Qu'on ren-

verse dans ce but les remparts : les débris serviront à combler les fossés. »

Cette image donne une idée assez exacte de ce qui s'est fait par le ralliement. Dans l'espoir d'attirer les indifférents retenus par des préjugés, on a démantelé l'Eglise. Contrairement à ce qu'espérait la jeunesse contemporaine, la cathédrale ne s'est point remplie. Les vérités protectrices ont été passées sous silence. La pudeur de la foi s'est amoindrie. Les jeunes et ceux qui ont cessé de l'être se sont permis avec l'erreur un flirt imprudent. Et il est arrivé ce que nous voyons. La pacification s'est faite, mais au détriment de la vérité.

Je ne fais pas seulement allusion au Modernisme. Car il ne faudrait pas absorber dans ce mot toutes les erreurs qui ont cours chez nos contemporains. Pie X en a précisé la signification, en exposant le système religieux qu'il désigne. Il est le fruit le plus dangereux du Libéralisme. Ce n'est pas le seul. Le Libéralisme prédispose l'intelligence qui en est affligée à recevoir toutes les erreurs, qui semblent réussir. Il détruit l'intransigeance de l'esprit et il l'engage à concilier le vrai et le faux, c'est-à-dire à sacrifier la vérité à l'erreur. Certains hommes peuvent avoir une maîtrise d'eux-mêmes suffisante pour éviter de trop grands écarts. Mais combien y en a-t-il? Les concessions plaisent au grand nombre, parce que le grand nombre préfère la faiblesse au courage. Il est pour la loi du moindre effort. Quand des personnalités respecta-

blés en donnent L'exemple, quand surtout les

concessions paraissent dictées par un sentiment généreux, on ne les taxe plus de faiblesse; elles semblent hardies. C'est une marche en avant. Les jeunes s'ébranlent et ils vont très loin. Leur esprit accueille toutes les doctrines d'aventure. Il les amalgame avec la vérité et on assiste à un phénomène curieux et troublant de l'anarchie intellectuelle.

Dieu merci, rattachement à l'Eglise survit dans la plupart des cœurs. La foi reste sincère. Cela suffit pour en retenir beaucoup. Ceux qui conservent leur fidélité entière aux enseignements religieux traditionnels sont moins protégés contre les erreurs sociales et politiques. Ils acceptent ainsi les pensées les plus contradictoires. A une époque et dans un pays, où toutes les erreurs circulent librement et ont chance de conquérir l'opinion, ces tendances libérales ont de funestes effets. Il entre de tout dans les cerveaux. Les idées se manifestent tôt ou tard et elles produisent dans la pensée et dans l'action des Catholiques les diversités les moins attendues. Il en résulte forcément des divisions, qui ne restent point à la surface.

Je n'ai pas à vous dire comment les erreurs modernes ont réussi à diviser les forces catholiques. Cela nous entraînerait trop loin. Ces divisions se manifestent avec l'éclat d'un fait brutal. Je me propose de les analyser. Ne vous attendez point à reconnaître ici les éléments d'une

classification rigoureuse. Les Catholiques peuvent, il est vrai, se distribuer par groupes. Mais cette classification est factice. Elle ne correspond à aucune réalité. Ces groupements ne sont pas toujours affaire de doctrine. Mieux vaut limiter son observation aux idées et, dans ce but, rechercher celles qui ont cours et les organes de publicité qui les mettent en circulation. Nous arrivons ainsi à constater que les Catholiques se partagent en diverses écoles. Chacune a sa façon propre de comprendre le Christianisme et d'appliquer cette connaissance à l'ordre intellectuel, à l'ordre social et à l'ordre politique. La terminologie en usage dans les Parlements nous permettra de les caractériser.

Il y a les Catholiques de droite et les Catholiques de gauche. Ceux-ci appartiennent au Catholicisme libéral; ceux-là restent fidèles au principe d'autorité et à la tradition. On ne peut guère les nommer Ultramontains. Ce qualificatif a perdu de son intérêt. Ils conservent cependant les idées et les tendances des hommes ayant passé pour tels durant les années qui suivirent le Concile du Vatican. Vous vous faites honneur d'appartenir à cette école.

Un mot seulement pour dissiper une équivoque. Les Catholiques de droite se trouvent fréquemment d'accord en politique et en sociologie aveic des Français, qui ne partagent point leurs convictions religieuses. On part de ce fait pour les accuser de se mettre sous la direction d'incroyants. Ces alliés, par leur talent et leur

activité, donnent à La monarchie chrétienne un

concours précieux. Ce n'est pas une raison d'intervertir tes rôles. Ils sont venus à nous. Ce qui passait, sans la moindre diiii ulté, pour conforme aux aspirations catholiques avant ces adhésions retentissantes aurait-il perdu depuis ce caractère? Vraiment, il faut, pour le prétendre, une dose peu commune de pharisaïsme. Au reste, ceux qui prennent cette liberté se montrent moins prudes quand il s'agit d'eux et des leurs. Je n'en dirai pas davantage pour ne point me donner l'air d'essayer une justification, dont je n'éprouve nul besoin. Passons aux Catholiques de gauche.

Vous avez chez eux toutes les nuances, que produit le mélange du faux et du vrai. Le dosage de l'erreur et de la vérité suit une progression régulière. Il n'y a donc pas à chercher les points précis où commence le programme d'une école et où finit celui d'une autre. La part faite aux erreurs théologiques est loin d'être la même. Elles abondent à l'extrême gauche, tandis qu'elles deviennent rares, à mesure qu'on s'en éloigne. Ceux qui voisinent avec la droite n'ont guère que des erreurs politiques ou sociales. Ces erreurs ellesmêmes s'atténuent, si bien que la transition de la gauche à la droite est insensible.

C'est sur la gauche extrême qu'il importe de fixer son attention. Ses membres sont de beaucoup les moins nombreux. Leur influence cependant est considérable. Ils ont tous l'esprit cultivé et largement ouvert. Le talent ne leur

fait pas défaut. Ils ne reculent devant aucune témérité. On les voit fréquenter des hommes qui professent des doctrines dangereuses; ils lisent leurs écrits. D'instinct, ils s'appliquent à y rechercher ce qui n'est pas absolument inconciliable avec la vie chrétienne. Souvent cet instinct les égare et ils associent des idées faites pour s'exclure. On ne peut pas les traiter d'hérétiques, car ils évitent assez généralement les erreurs qui méritent une note pareille. Si, par hasard, une de leur doctrine vient à être déclarée contraire à un dogme catholique, ils s'empressent de lui faire subir une purification, et l'interprétation qu'ils en donnent alors rend assez difficile le reproche d'hérésie. L'hérésie n'est pas, il est vrai, le seul péché grave contre la foi. Il y a eu, de tous temps, des hommes qui ont recherché ces positions dangereuses sur les confins de l'erreur et de la vérité. Leur rôle a toujours été funeste. C'est par eux que les hérésies et les erreurs contre la foi se sont insinuées chez les Catholiques. Elles ont germé en premier lieu dans des esprits étrangers à l'Eglise ou tout au moins placés en dehors de son action. L'accueil qu'elles ont reçu chez les gens de l'extrême gauche — il y a toujours eu parmi les Catholiques une extrême gauche, — a fait leur fortune. Les théologiens, qui ont la mission de veiller à l'intégrité de la foi, doivent les observer attentivement. C'est, sur les frontières de l'Eglise, le point faible, exposé par conséquent aux assauts de l'ennemi.

Les Modernistes, on le comprend, se trouvent à cette extrémité. Je ne parlerai pas ici de leurs

erreurs théologiques. Il me suffit de vous dire qu'en politique et en sociologie ils ne s'effraient point des conséquences du Catholicisme libéral le plus hardi. Ils entrent en plein dans l'œuvre politique et sociale de la Révolution pour se l'approprier. Ce sont des Républicains sincères et des démocrates ardents. Leur loyalisme embrasse la république de M. Briand, comme il a embrassé celle de M. Clemenceau et de Waldeck- Rousseau. .Ils s'inclinent devant la République de Dreyfus. Il y eut parmi eux de nombreux dreyfusards. Leur démocratie s'attache à l'évolution de notre Démocratie présente; elle la suivra jusqu'au Collectivisme. Je me demande ce qu'ils pensent de la patrie. Quelques-uns empruntent leur langage aux théoriciens de l'humanité future.

Deux ouvrages, parus il y a trois ans, expriment l'état d'esprit, qui règne dans ces groupes. Le premier est l'œuvre de deux jeunes universitaires, MM. Chevalier et Legendre. Il a pour titre Le Catholicisme et la société. Il fait partie d'une collection dirigée par M. Mater, qui collabore activement au succès de la politique anti-religieuse de M. Briand. Le R. P. Laberthonnière crut pouvoir honorer cet ouvrage d'une préface. Le chapitre quatrième, où les auteurs traitent de V Eglise et de la Révolution, est absolument inacceptable. Les rôles sont intervertis. A les croire, la Révolution aurait servi l'Eglise, en

brisant ses entraves, en rendant le despotisme impopulaire, en propageant dans toute l'Europe la civilisation chrétienne française. Sa politique religieuse fut sa grande erreur, ils l'avouent; mais ils s'empressent de dire qu'elle appliquait avec plus de franchise et de logique des méthodes inaugurées par l'absolutisme royal. C'est le contre-pied de la vérité. Vous entrevoyez l'attitude que prennent en face des ennemis actuels de l'Eglise, ceux qui se prononcent ainsi sur le passé.

La Crise morale des temps nouveaux de M. Paul Bureau, professeur à l'Institut catholique *de Paris, occupa davantage l'opinion. Ce livre eut, avant sa mise à l'Index, un gros succès de vente. On le propagea dans plusieurs séminaires, où les étudiants le lurent avec intérêt. L'auteur idéalise singulièrement les socialistes et le socialisme. Il ne ménage guère ses sympathies et son admiration aux « hommes de l'Esprit nouveau », en qui nous sommes peu habitués à reconnaître des amis du Catholicisme et de l'ordre social. Les « hommes de la tradition », Catholiques et Conservateurs, sont fort malmenés par lui. Leur inintelligence et leur égoïsme seraient, à le croire, la cause principale des maux, dont la France pâtit. M. Bureau entrevoit le moment où les « hommes de l'Esprit nouveau » se placeront sous l'autorité de l'Eglise; il reconnaît en M. Loisy, en Marc Sangnier, etc., des Catholiques, capables de les comprendre et de leur faire bon accueil. Cette pacification religieuse lui ap-

parait comme une heureuse solution de la crise morale actuelle. Le Catholicisme libéral u mais rien présenté de plus audacieux.

M. Bureau esl un type achevé du catholique d'extrême gauche. Les tendances, qui se maiiifestent dans son livre, se retrouvent sous la plume de M. Léon Chaîne, des abbés Dabry dt Naudet, des collaborateurs du journal hebdomadaire Demain, qui a disparu, et de quelques rédacteurs des Annales de philosophie chrétienne. La crainte des censures ecclésiastiques les empêche de publier tout ce qu'ils pensent «a matière religieuse. Il ne faudrait pas en conclure que le Modernisme a fait son temps. Ses fidèles ne renoncent à rien. Comme les hérétiques d'autrefois, ils se recueillent après leur condaiTenation, en attendant des jours plus propices.

Le Libéralisme de cette école se trouve à Taîs^ dès qu'il est simplement question de politlqae et de sociologie. La poussée de la Démocrate française vers le Collectivisme ne leur cause pas trop de frayeur. Ils sont gouvernementaux, le Pape leur semble avoir suivi une mauvaise inspiration, quand il a condamné la loi de séparation des Eglises et de l'Etat. Ils ne font point mystère de leur indulgence pour le gouverae*ment de Clemenceau et de Briand. Leur attitude! et leur langage les feraient aisément prends» pour des complices de nos persécuteurs. Pa-r contre, ils n'ont aucun égard pour les services que les monarchistes rendent à l'Eglise. Ils Ses traitent volontiers comme de dangereux pro^o-

Le Catholicisme libéral ï$

cateurs. Leurs fréquentations surprennent. Par goût et par position, ils se font les accumulateurs d'erreurs pernicieuses, qui s'écoulent ensuite dans les groupes voisins. Ils ont l'art de prendre les postes qui leur permettent d'agir sur la jeunesse intelligente.

Les Sillonnistes ont avec eux de nombreux points de contact. Il y a des idées communes. Le Sillon est largement ouvert aux hommes de leur gauche. M. Sangnier et ses disciples ne partagent cependant pas leur prédilection pour les témérités théologiques. Ils affectent d'éviter ces questions. Les reproches qu'on leur fait sont motivés par leur théories sur la vie, sur les caractères de l'âme d'élite, sur leur manie d'allier l'Evangile à leurs idées sociales. On les a accusés d'illuminisme. A les lire et .à les entendre, on croirait à l'existence, chez quelquesuns d'entre eux, d'un ésotérisme démocratique. La Démocratie devient dans leurs groupes une sorte de religion, ce qui explique certains actes de fanatisme. M. l'abbé Barbier et M. Niel Aries nous ont beaucoup appris sur le Sillon. Mais tout n'est pas encore connu. Si le Sillon était ce qu'il prétend être: un groupe de jeunes catholiques, voulant prendre part à la vie démocratique de la France républicaine, les Evêques et le Souverain pontife ne s'en occuperaient guère. Mais il y a autre chose. La Démocratie évangélique de M. Sangnier ne peut laisser l'Eglise indifférente. L'action très étendue qu'il exerce

sur le jeune clergé, dans les séminaires, dans les collèges et dans les œuvres de jeunesse, a occasionné de graves désordres. Il fait songer aux évoques en redingote, dont parlait récemment le cardinal Vives. C'est un rôle dangereux et ridicule. Le fondateur du Sillon en fait l'expérience... (1)

Ses prétentions furent plus modestes au début. Mais les circonstances le poussèrent en avant. Les prêtres organisaient en groupes les anciens élèves des collèges et des écoles. L'Association catholique de la jeunesse française passait pour être l'œuvre des Pères Jésuites et des jeunes gens élevés chez eux. Ils avaient la réputation d'être royalistes. Les autres tenaient au ralliement. L'A. J C. F. leur déplaisait. M. Sangnier s'en aperçut. Ses courses oratoires à travers les diocèses lui fournirent l'occasion de les affilier à son œuvre. Il est ainsi devenu le chef d'une nombreuse jeunesse cléricale et laïque. Les évêques l'ont beaucoup encouragé et flatté. Ces témoignages, joints à son talent et à sa générosité, l'ont grandi outre-mesure. C'est un chef puissant.

Qu'adviendra-t-il de son œuvre? On ne saurait le dire. Mais quelle que soit sa destinée, l'influence du Sillon sur le clergé et sur la jeunesse, a été et elle reste considérable. On peut lui attribuer en grande partie les progrès dans ces milieux du Catholicisme libéral. Tous les prêtres qui ont suivi ce mouvement n'étaient

1. Ces lignes étaient écrites avant la condamnation du Sillon.

pas de nature à supporter longtemps cette immixtion d'un laïque, dans un domaine, qui n'était pas le sien. On accuse en effet, M. Sangnier, de jouer parfois au curé. Plusieurs s'en plaignirent. Le départ de M. l'abbé Desgranges, l'un de ses plus chauds défenseurs, fit quelque bruit Ces séparations n'allèrent pas au delà d'un schisme. M. Desgranges et ses émules sont démocrates, tout comme par le passé.

Ces démocrates abondent parmi les curés et les professeurs de séminaire ou de collège. Leur hardiesse ne se limite point aux seules questions sociales. Ils accueillent volontiers les témérités en philosophie, en théologie, en écriture sainte, en histoire. Quiconque va de l'avant, pique leur curiosité et s'attire leur admiration. Les plus intelligents ont fréquenté les Universités. Ils ont le sentiment du mandarinat. Aussi élèvent-ils au pinacle les professeurs des Facultés de l'Etat, qui vont au clergé. Tels ou tels de ces messieurs se sont attribué le rôle de conseiller, ou de directeur laïc des intelligences sacerdotales. M. Fonsegrive est celui dont on a le plus parlé. Les livres qu'il a publiés sous le pseudonyme d'Yves le Querdec sont pour beaucoup dans la nouvelle orientation de notre Clergé. Des revues entretiennent avec soin cet état d'esprit. Il faut mentionner la Revue du Clergé français. Les Catholiques libéraux s'y sont trouvés chez eux. Je pourrais citer d'autres recueils périodiques et des journaux de Paris ou de province, si cela ne risquait pas de m'entraîner loin.

Ces prêtres, cela va sans dire, oui eu sur les laïques une influence réelle. Il y a parmi eux des hommes doués d'un véritable talent. Leur science est clendue et ils savent écrire et parler. On peut regretter qu'ils aient fait aux études lliéologiques la part si faible. Néanmoins le prestige qui s'attache à leur nom est, par certains côtés, légitime. Les travaux de Y esprit n'étouffent pas en eux l'amour des âmes. Ce sont fréquemment des prêtres zélés. Leur action religieuse serait profonde, s'ils avaient le sens ecclésiastique qui caractérisait la génération précédente.

Nous avons ensuite la foule des chrétiens enrôlés dans l'Action Libérale et ses annexes. Leurs journaux les entraînent au Libéralisme politique. Ce que j'en ai dit précédemment suffit pour les faire apprécier. Leur soumission à l'Eglise est sincère. Leurs dispositions restent ultramontaines, mais on a réussi à leur imposer pour chefs des Catholiques libéraux. Tout le mal est là, et il n'est guère que là. Cela vient de l'importance excessive donnée aux élections.

Les préoccupations électorales détournent les esprits d'une politique de principes. Le candidat vise un succès personnel et il tait les vérités qui pourraient le compromettre et lui faire perdre la majorité. Sa tactique lui prescrit le silence en bien des cas où son devoir serait de parler. Comme on s'est donné le tort de placer au-dessus de tout les bonnes élections, il en résulte que l'ao

tion religieuse elle-même est soumise à la même loi du silence prudent. Le prêtre ne doit rien dire qui puisse effaroucher l'électeur et enraciner un préjugé dans son intelligence. Cette réserve, Dieu merci, ne s'étend pas aux dogmes chrétiens et aujx préceptes de la morale; mais, en dehors de ce cercle où l'Eglise exerce une vigilance sévère, il n'y a guère de limite aux vérités.

Cette prudence est funeste. Car celui qui la prend au sérieux, craint d'aborder certains sujets d'une gravité exceptionnelle. Il est impossible d'enseigner ce qui touche à l'ordre politique et à l'ordre social. Comment le faire, sans aborder les questions de droit naturel et de droit chrétien, qui sont inconciliables avec les idées courantes? Qui donc ose parler monarchie dans une assemblée religieuse? Cette peur des vérités impopulaires est surtout gênante en tout ce qui concerne les rapports de l'Eglise et de l'Etat. D'autre part, le désir de rendre la religion et ses ministres populaires, en flattant les idées de la foule, enlève la crainte que toute erreur doit inspirer. Ceux qui ont cette faiblesse n'hésitent jamais à souiller l'enseignement religieux par d'étranges témérités sociales ou politiques. Chacun de vous a de nombreux exemples présents à la mémoire. Cela se fait avec une bonne foi indiscutable, dans l'intention de gagner les âmes a Dieu.

Cette attitude dénote une grande timidité. Or, les timides sont des faibles. Et les faibles ne peu-

vent exercer aucun empire. Nous en avons sous les yeux une preuve éclatante. Jamais les prêtres et les fidèles ne se sont donne autant de peine que de nos jours. Ils multiplient les écoles et les œuvres de toutes sortes et pour assurer leur fonctionnement, ils ne reculent devant aucun sacrifice. Des spécialistes dépensent un art extraordinaire pour tirer de ce travail et de cet argent tout le fruit possible. Il y aurait certainement de quoi sauver un pays cent fois pour une. Quels résultats obtient-on! C'est triste à dire; on n'obtient tnême pas de bonnes élections. Il faudrait tout de même conclure que toute cette activité pèche par quelque endroit. L'action n'est efficace, que si elle est au service d'une vérité entière.

Les conditions dans lesquelles la loi de séparation de l'Eglise et de l'Etat a été discutée au Parlement, témoignent de la diminution du sens catholique, causée par le Libéralisme. Un seul député, M. le marquis de Rosambo, a eu le courage de déclarer, au début de la discussion, que la Chambre n'avait pas le droit de l'aborder. C'était, pour un chrétien, de toute évidence. Que demandait-on, en effet, aux législateurs? De rompre un concordat sans l'accord de l'une des parties contractantes; et, dans l'espèce, la partie lésée se trouvait être le dépositaire de l'autorité la plus élevée qui soit au monde, le Souverain Pontife. Le Parlement prenait sur lui de changer les conditions légales de l'existence de l'Eglise

œa France et de leur en substituer d'autres. Il hTcsq avait pas le droit. Les membres de l'opposâSon le savaient et ils ont passé outre. Le langue de M. de Rosambo ne fut pas compris. On «mit habile de travailler à rendre la loi acceptais par des amendements. Il aurait mieux valu ise point se départir d'une intransigeance, qui eût été un bel acte de foi, et laisser à la gauche fente la honte de cette législation inique et sa- Œxilège. Mais, pour le faire, on aurait dû porter atteinte au dogme de la souveraineté nationale. Iles Catholiques ont reculé devant cet acte de lèse-majesté.

Entre les amendements proposés, il en est mu qui eut une fortune curieuse. Il était relatif otx inventaires. Les Catholiques n'y prêtèrent aucune attention. Le moment venu, ils virent dans cette mesure, ce que les législateurs n'a- Tsdent pas deviné : le prélude de la spoliation ssKrilège. On se souvient de leur résistance. Les libéraux crièrent au scandale. Quelques-uns eurent l'improbité de dénoncer une prétendue ma- SKeuvre politique. Il n'en était rien. L'opposition mtx agents du fisc fut spontanée. Le sens chrétien se réveillait dans les cœurs. S'il y avait eu fa moindre organisation, ce mouvement aurait pi devenir un signal du salut.

Le Clergé dans son ensemble et les fidèles applaudirent à la condamnation de la loi par le Souverain Pontife. Cet acte répondait à leurs >*œux. Il semblait qu'on aurait dû se le tenir

pour dit. Les chefs, aveuglés par leur libéralisme, en jugèrent autrement. La loi prenait à leurs yeux un caractère sacré par ce simple fait, elle était la loi. Ils cherchèrent comment esquiver les effets de sa condamnation. Ils opéraient de concert avec ses auteurs. Les uns se préoccupaient de sauvegarder certains avantages matériels et de rendre aux Eglises un statut légal; les autres se flattaient de faire ainsi rentrer l'Eglise dans la loi. Le Souverain Pontife, par sa fermeté et sa clairvoyance, fit échouer toutes ces négociations. Elles n'en durèrent pas moins deux ans. Le besoin de négocier avec un gouvernement ennemi hante encore, paraît-il, l'imagination de certains prélats et de quelques parlementaires. Ce sont les coryphées du Catholicisme libéral. Aucune déception ne leur ouvrira les yeux. Ils négociaient avec Waldeck-Rousseau; ils ont négocié avec Clemenceau ; ils mettent leur confiance en Briand. Ils négocieraient avec Thalamas, s'il arrivait au pouvoir. Le Libéralisme a tellement oblitéré l'honneur religieux et l'honneur politique, que cela paraît tout naturel. La légende d'un Briand modéré, d'un Briand accessible au sentiment chrétien, d'un Briand capable de refaire la paix religieuse, se propage dans les presbytères et dans les familles chrétiennes. Vous savez de quelle officine elle peut sortir. Mais il faut que l'erreur libérale ait bien énervé les caractères et altéré les jugements pour que ces aberrations soient devenues possibles. Je n'en finirais point, si je voulais étaler de-

vant vous les destructions morales opérées par le Libéralisme. C'est, du reste, bien inutile, vous ne les connaissez que trop. Je préfère vous rappeler comment le Pape sauva l'avenir de l'Eglise, en maintenant l'intégrité de son droit Le gouvernement de la République lui avait déclaré la guerre de la façon la plus injurieuse en congédiant le nonce apostolique et en rappelant son ambassadeur auprès du Saint-Siège. C'était la violation la plus flagrante des égards qui lui sont dus en sa qualité de souverain; car il est véritablement souverain. Pie X ne pouvait qu'ignorer les hommes politiques capables de le traiter de la sorte. Tous les Catholiques français ne l'ont pas compris. On dirait qu'ils ne donnaient aucune importance à cette rupture des relations diplomatiques avec le Vatican. Rome fort heureusement apprécie les situations avec plus de vérité. L'Eglise a un gouvernement. Ceux qui le dirigent savent ce qui leur est dû et ce qu'ils doivent. Ils n'ont pour appuyer leurs droits ni flotte, ni armée. Ils ont du moins le sentiment de l'honneur.

Le vote de la loi et son application constituaient une injustice flagrante. Il y avait la violation d'un contrat, une usurpation des droits de l'Eglise, et une série interminable de vols et de sacrilèges. Le Pape n'a pas hésité un instant à le dire. L'attitude qu'il a prise était conforme à cette déclaration. Il ne s'en est jamais départi et, quoi qu'on fasse, il ne s'en départira point. Pendant deux années, Pie X sembla se prêter

aux combinaisons de ceux qui cherchaient pour l'Eglise un statut légal. Sa condescendance permit au Libéralisme de déployer toutes ses ressources. Ce fut une impuissance complète. La fermeté romaine ne céda devant aucune promesse. L'auteur de la loi, ses dupes et ses complices en furent pour leurs frais. Ils insistent encore. A l'heure où je vous parle des conciliabules se tiennent. M. Briand dépêche à Rome un agent, qui est, par ses origines, ses relations et ses idées personnelles un type représentatif du Catholique libéral. Rien ne les arrache à leurs illusions. Leurs efforts cependant seront vains. Le Pape restera inflexible; l'Episcopat fera de même.

Cette attitude déconcertent les Libéraux. Il y a de quoi. C'est une réaction prudente mais énergique contre leurs erreurs et les tendances, qu'elles ont imprimées aux Catholiques français. Pie X est l'adversaire du Catholicisme libéral. Ses enseignements ne permettent pas d'en douter. Il le combat et il le condamne surtout par la manière dont il gouverne l'Eglise. Il enseigne de préférence par les actes de son gouvernement. Cette méthode frappe moins l'opinion que l'enseignement oral ou écrit des discours et des encycliques. Mais elle a des effets plus profonds et plus durables. La vérité entre ainsi au cœur même des institutions et elle régit les actes publics des chrétiens autant que leurs pensées.

De fait, ce n'est point la connaissance qui nous manque. De Grégoire XVI à Léon XIII et à

Pie X le Saint-Siège a saisi toutes les occasions de mettre en pleine lumière les vérités que le Catholicisme libéral obscurcit. Il faut les faire passer clans la pratique. Les évêques, les prêtres et les fidèles ne demandent que cela, sauf de rares exceptions. Mais les individus, qui constituent ces exceptions, occupent les postes influents; ils tiennent en main l'outillage avec lequel on dirige l'opinion et l'action publique. L'organisation, dont ils sont les détenteurs, existe et fonctionne en marge du gouvernement de l'Eglise. Les préoccupations religieuses dont ses agents font parade l'engagent néanmoins. L'allure ecclésiastique de certains groupes, qui cherchent à se confondre avec les œuvres catholiques, ferait croire parfois que ces organisations politiques ou sociales représentent l'Eglise. Ce qui engendre des confusions regrettables. Les âmes finissent toujours par en souffrir.

Pie X veut mettre un terme à cet état de choses. Sans détruire ces organisations, il ramène l'action religieuse dans sa voie normale. Elle est sous la direction effective des curés, des évêques et, en dernier lieu, du Souverain Pontife. Ils en ont toute la responsabilité. Cette action ne se borne pas au développement de la vie chrétienne chez les individus et à la conservation de l'orthodoxie; elle s'étend à tout ce qui, de près ou de loin, touche au gouvernement de l'Eglise. C'est le seul moyen de grouper les fidèles autour de leurs chefs légitimes dans les paroisses et les diocèses et de rendre à nos Egli-

ses, pedevenues compactes, toute leur force. Il n'est pas besoin pour cela de recourir aux organes artificiels. L'Eglise a dans sa constitution de quoi réaliser ce programme. Le retour aux prescriptions du droit canonique et aux pratiques traditionnelles de la vie chrétienne suiïit amplement. Le parti que les saints cvèques en ont tiré jadis les recommande pour l'avenir. On gagnerait à orienter dans ce sens l'action religieuse.

Les œuvres parasites, qui absorbent tant d'activité et de ressources, tomberaient en désuétude. Ce serait déjà un premier gain. Les forces, n'étant plus gaspillées, trouveraient un meilleur emploi. En d'autres termes, Pie X cherche à débarrasser l'Eglise de tout ce qui entrave le fonctionnement régulier de ses institutions et à placer le clergé et les fidèles sous l'influence directe de ces mêmes institutions. Il n'a pas à faire plus pour réagir efficacement contre le Libéralisme. Il attaque le Catholicisme libéral dans ses sources.

Il obtient un autre résultat. Les citoyens, enfants de l'Eglise, retrouvent une liberté politique, qui était sans cesse gênée par les organisations artificielles auxquelles je faisais allusion tout à l'heure. Elles dépendaient généralement d'hommes ou d'écoles poursuivant un but politique. Ils s'en servaient pour utiliser les catholiques, électeurs ou non, que l'indifférentisme a désorientés. Cela est fini. Il ne faudrait pas en conclure que chacun a en politique et en sociologie

la licence de faire et de dire ce qui lui passe par la tête.

Ce champ de l'activité humaine n'est pas indépendant de la morale catholique. Ses lois obligent dans la vie privée comme dans la vie publique. Les Etats leur doivent respect et soumission tout comme les individus. Le catholique qui étudie la science et l'art de gouverner les peuples, est tenu de mettre leur constitution et leurs institutions d'accord avec les enseignements de l'Eglise. C'est un devoir qui le suit dans toutes les manifestations de son activité politique. Dès qu'il l'a rempli, il ne lui reste qu'à se conformer aux exigences de l'intérêt national. La hiérarchie ecclésiastique n'a point à intervenir ici. Ses sujets relèvent d'eux-mêmes et des autorités politiques légitimes. Ils ont le droit de se liguer entre eux et d'exercer l'action qu'ils jugent nécessaire. C'en est assez pour qu'ils reviennent peu à peu aux groupes politiques proprement dits où l'on s'inspire d'une doctrine.

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