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DIXIÈME LEÇON

La réaction contre le Catholicisme

libéral

Sommaire : Les erreurs modernes et le milieu politique. La réaction nécessaire dans l'Eglise. L'attitude du Saint- Siège. La tradition cathoLique. L'intransigeance sage. Nécessité d'une doctrine politique.

Deux éléments concourent à la formation du Catholicisme libéral. C'est d'abord la tendance naturelle de l'homme à s'adapter au milieu dans lequel il se trouve. Il en prend les idées et il en contracte les habitudes. Quelques individus sont capables de réagir contre ces influences extérieures. Mais cela suppose de leur part une grande énergie. Le second élément est dans l'organisation de la société contemporaine. Sa constitution politique et ses institutions sociales lui viennent de la Révolution. Les erreurs philosophiques du dix-huitième siècle en sont la source directe. La Déclaration des droits de l'homme, qui tient lieu de décalogue à ce système, est entrée par elles dans les mœurs publiques. C'est la négation des droits de Dieu sur la société et sur les citoyens. Ce qui équivaut à la négation du Dieu Créateur et de sa Providence. La France est, de ce fait, en plein athéisme politique et

social. Tout Tordre surnaturel s'en va. La religion naturelle, qui lui sert de base, disparaît aussi. Il ne reste plus que les hommes et la nature visible. On a créé un mot pour désigner cette déchéance morale; c'est le naturalisme ou le naturisme.

Mais, quoi qu'ils fassent et quoi qu'ils disent, les hommes ne peuvent se passer de la Divinité. Après avoir expulsé de l'organisation politique le Dieu véritable, ils ont dû pourvoir à son remplacement. La nation a d'abord été déifiée par eux. Ils ont ensuite conféré les attributs divins à la société elle-même. La voilà qui peut créer le droit; elle le fait en légiférant. Elle crée la vérité, en prenant l'opinion pour règle de la pensée. Des philosophes mettent au service de ces erreurs une science prétentieuse et une terminologie obscure. Des théories, qui répugnent au bon sens, prennent ainsi l'air de quelque chose. Elles varient avec ceux qui les professent. Ils prétendent cependant les imposer à la foule de leurs contemporains. Ils s'arrogent volontiers la mission de penser pour la collectivité. Les citoyens n'ont à recevoir dans leurs intelligences que le rayonnement de ces esprits supérieurs. Ce sont les membres de cette oligarchie, que l'on rencontre dans les Démocraties. Une Démocratie est incapable de s'en passer. Elle reçoit ses idées et son impulsion d'un groupe de penseurs, qui prétendent avoir une âme d'élite. Ils pensent bien mal et bien faux dans notre Démocratie française.

Le public n'aperçoit guère ces conducteurs secrets du peuple souverain. 11 connaît les gouvernants et les croit maîtres de tout. C'est une illusion. Il devine la puissance des détenteurs de grosses fortunes. Ces financiers peuvent beaucoup; ils dominent les gouvernants. Mais gouvernants et financiers se contentent d'appliquer les doctrines des penseurs à l'âme d'élite. Ils obéissent à une oligarchie intellectuelle. C'est là qu'il convient de chercher les vrais souverains d'une Démocratie. Ceux qui répandent la pensée sur les foules par la parole et par la plume ne possèdent pas l'autorité suprême. Elle appartient aux esprits supérieurs, aux créateurs de systèmes et d'idées. Ils siègent dans les chaires de nos principales Universités. Beaucoup portent, en ce moment, des noms qui n'ont rien de français. Ils sont juifs et on les écoute.

Les doctrines qu'ils enseignent ont changé au cours du dix-neuvième siècle. Toutes tendent à une même fin, éloigner les hommes de la foi en Jésus-Christ et en son Eglise et de la morale évangélique. Elles sont des variantes du Libéralisme. On ne compte plus les Français d'aujourd'hui qui acceptent toutes ces erreurs sans examen. Elles leur arrivent par les canaux de la transmission publique de la pensée. Ce sont eux qui forment la majorité avec laquelle la République existe et fonctionne.

Les Catholiques, qui ont une foi éclairée et une conscience en éveil, restent étrangers à ce courant. Il leur faut pour cela résister aux ten-

dances qui sollicitent les hommes vers leur milieu politique et social. L'éducation qu'ils ont reçue et les pratiques du Catholicisme leur rendent cette attitude facile. Mais il en est à qui ces efforts coûtent. Ils se résignent malaisément à ce qui leur semble un exil de la vie moderne. Ils voudraient comme les autres penser et agir en fonction de leur époque, suivre le courant de l'opinion et prendre les habitudes de tout le monde. À force de vouloir, ils finissent par faire. Les uns s'abandonnent à la loi du moindre effort; ce sont des faibles; on aurait dit, au temps de saint François de Sales, des imbéciles. Les autres sont des prudents; ils vont au monde moderne pour le rendre chrétien et le conquérir à l'Eglise. S'aperçoivent-ils que ce monde moderne conquiert leurs intelligences, en leur imposant ses idées?

Quoi qu'il en soit des mobiles qui les déterminent les uns et les autres, les deux éléments, dont est fait le Catholicisme libéral, se sont rejoints. Des catholiques acceptent quelques erreurs contemporaines. Ils ont cru s'en tenir à des institutions, s'accommoder de faits existants. Mais il leur a fallu passer du fait des institutions aux idées qui les soutiennent.

Cette genèse du Catholicisme libéral vous en révèle les dangers. Il est le produit du milieu politique et social. Les Français de notre époque sont plongés dans une atmosphère intellectuelle chargée des germes insaisissables de cette er-

reur. Comment l'en débarrasser? Il n'y a qu'un

moyen : supprimer la cause du mal, sablata causa, tollitnr effectué. Celte opération ne regarde point l'Eglise; elle relève de la politique. Aussi qu'on ne lui demande ni intervention, ni conseils. Une fois la chose faite, ou la verra s'en accommoder aisément. Elle saura témoigner une indulgence très large à ceux qui auraient pu, sous la force des circonstances, user d'actes violents, dont le souvenir serait troublant pour eux. L'Eglise est une reine et une mère; sa présence dans les exercices de la politique violente gênerait autant et plus que celle d'une femme vénérée sur un champ de bataille. Le simple bon sens le fait pressentir. Je ne m'occuperai donc pas de cette question.

L'Eglise a des devoirs à remplir envers ellemême et envers ses fidèles, que les circonstances placent au milieu d'un monde où circulent en toute liberté les erreurs les plus dangereuses pour leur foi. Les papes, les évêques et les théologiens sont tenus de dénoncer ces doctrines fausses, les écoles où on les enseigne et les livres qui les propagent. Ils ont à prendre les mesures nécessaires pour empêcher leur diffusion dans les familles catholiques. La presse, qui fait profession de servir l'Eglise, doit de son côté travailler à les prémunir. Il faut, en somme, user de tous les moyens d'agir sur l'opinion. Ce n'est pas de trop, quand l'erreur a pour elle toutes les ressources de l'enseignement public, de vastes organisations scientifiques et

littéraires, et les puissances officielles. Peut-on dire que les hommes d'Eglise aient rempli tout leur devoir? Non. Car leur action énergique, soutenue et concertée, aurait suffi à préserver de la contagion intellectuelle la plupart des catholiques. Il faudrait tenir les yeux clos à l'évidence pour ne point constater les progrès des fausses doctrines dans nos rangs. Ceux-là même qui devraient par leur enseignement et leur action mettre les laïques en défiance contre les organes de l'erreur, les étonnent trop souvent par des hardiesses déconcertantes et des relations téméraires. Ils se croient tout permis.

Ils fréquentent des maîtres dont renseignement fait scandale; ils lisent des ouvrages et des périodiques qui contaminent leurs intelligences. Quelques-uns vont jusqu'à les faire lire autour d'eux. D'autres se compromettent avec les politiciens qui combattent ouvertement la religion. Ils prennent leurs avances pour des propositions de paix; ce qu'elles ne sont pas. Jamais on n'a vu de notre côté autant de dupes et de complices. Et, circonstance aggravante, nous sommes en un temps où il est moralement impossible d'être dupe sans devenir aussitôt complice. Dans ces conditions, le catholicisme libéral se propage avec une rapidité effrayante. On le constate partout.

Rien n'aide à sa diffusion plus que le concours de l'organisation politique et sociale ellemême. Et c'est ce dont on se préoccupe le moins. Rome dénonce, signale avec instance les pièges

que cache ce catholicisme déformé. Les écrivains qui mettent leur science et leur talent au service de sa doctrine, développent sa pensée. Mais combien en est-il qui osent s'attaquer à l'organisation politique et sociale et à son fonctionnement pour engager les catholiques à se prémunir? La pudeur constitutionnelle les retient. Cependant l'action contre les dangers du catholicisme libéral sera inefficace aussi longtemps que les défenseurs du vrai n'auront pas eu raison de ces timidités inexplicables.

L'Eglise romaine a frappé toutes les grandes manifestations du Catholicisme libéral. Vous vous rappelez comment Grégoire XVI condamna Lamennais. Les résistances de Pie IX sont présentes à vos mémoires. On parle moins de Léon XIII. Les catholiques libéraux résument toute son action dans la politique du ralliement. Ils se trompent eux-mêmes et ils égarent l'opinion. Qui voudra se donner la peine de lire trouvera dans les encycliques de ce pape une véritable Somme contre les erreurs libérales. On a réussi au moyen d'une très habile exploitation du ralliement, à priver ces enseignements lumineux de leur application chez nous. Cette conspiration s'est tramée en France et c'est en France qu'elle s'est développée. Je ne reviens pas sur ce qui a été dit. Mais tenez pour certain que Léon XIII s'en rendit exactement compte avant la fin de son pontificat. Que pouvait-il faire pour déjouer ces intrigues à son âge et dans les con-

ditions où il se trouvait? Pie X, mieux servi par les événements, et malgré les facilités que donne un changement de règne, ne s'en tire qu'à grand' peine. Il se heurte à des embarras de toutes sortes. Le Libéralisme lui oppose l'inertie de ses chefs. C'est une tactique très habile. Ses actes et ses enseignements sont altérés par le silence et les commentaires tendancieux. Cette expérience fait apprécier avec plus de justesse tels ou tels actes qui ont eu lieu sous le gouvernement de son prédécesseur.

Léon XIII ne se contenta point d'enseigner par ses encycliques. Il y eut de son temps des condamnations retentissantes. Celle de l'américanisme et des projets de la Mère Marie du Sacré-Cœur causèrent un certain désarroi dans les groupes libéraux et démocratiques. Son successeur n'eut qu'à continuer. Ses encycliques opposent au naturalisme, qui sévit sous le couvert du catholicisme libéral, la saine tradition du catholicisme intégral. Il ramène la vie et l'action des prêtres et des chrétiens à la direction surnaturelle, dont on les a détournés. Son gouvernement, je vous l'ai déjà dit, est une réaction voulue et énergique contre le libéralisme. Je n'énumérerai pas tout ce qui s'est fait à Rome avant et depuis la condamnation de l'hérésie moderniste. C'a été le coup le plus fort qu'ait reçu le Catholicisme libéral. Ses partisans recourent à tous les moyens pour en atténuer la portée. On dirait qu'ils réussissent. Pie X ne perdra point courage. Et sa mort ne pourrait

interrompre celle réaction de la vérité contré Perreur, Elle continuera; car elle est pour L'Eglise une condition de vie.

II importe de suivre avec une curiosité intelligente ce qui se fait à Rome. Les intrigues, qui se jouent autour du Vatican, n'ont aucun intérêt Il faut ne prêter qu'une attention distraite à une multitude de paroles et d'actes auxquels la renommée donne de l'ampleur. Ce sont des riens, qui captivent les amateurs d'actualité. Ils ne laissent aucune trace dans la vie de l'Eglise. Ceux d'aujourd'hui font oublier ceux d'hier. Et ainsi de suite. Les nouvelles communiquées aux journaux par leurs correspondants romains ne peuvent être admises sans un contrôle sérieux. Les feuilles qui se réclament d'un monopole catholique, ne méritent pas plus de confiance que les autres. Tenez-vous-en aux actes officiels du Saint-Siège. Ne leur accordez pas à tous une égale importance. Car, en fait, ils ne sauraient l'avoir. Allez à ceux qui ont un caractère doctrinal. Ne les isolez pas les uns des autres. Il y a dans le gouvernement de l'Eglise romaine et dans son enseignement une continuité, à laquelle on ne peut rien soustraire. Les actes et les paroles, que nous apprenons aujourd'hui, se rattachent ainsi à ceux et à celles des années précédentes. Le lien qui les unit en donne le sens véritable. On risque de ne point les comprendre, en négligeant les applications de cette loi de la continuité.

L'histoire des dogmes et de la discipline de

l'Eglise permet de vérifier la sagesse de ces indications. Celui qui en tient compte se trouve dans une situation avantageuse. Son esprit est orienté par les jugements antérieurs du Siège apostolique. Il s'habitue à ce qu'on pourrait appeler sa jurisprudence doctrinale. Le sens catholique devient en lui très affiné. Les actes en apparence les plus simples, tels qu'une lettre du pape, un arrêt de congrégation, une mise à l'index, deviennent des indices, qui n'égarent jamais l'observateur. Il peut prévoir quel jugement sera prononcé sur telle question. Cela donne une grande supériorité morale. On reconnaît aisément ceux qui la possèdent. Les décisions romaines et l'adhésion des autorités théologiques sont venues, en maintes circonstances, des appréciations qu'ils avaient portées d'abord. Ils ont, en d'autres termes, dénoncé l'erreur avant sa condamnation et enseigné la vérité, avant qu'elle ne soit constatée officiellement. Tout autre est la condition des écrivains et des maîtres qui écrivent et qui parlent comme si la condamnation transformait une idée de vérité en erreur. Les jugements de l'autorité doctrinale ne changent rien aux idées; ils constatent leur vérité ou l'erreur. Les catholiques doivent leur confiance à ceux qui n'ont pas eu à modifier leur attitude après les décisions de l'Eglise. Ce sont les maîtres qui possèdent le sens de l'orthodoxie. On peut les croire.

Pour réagir utilement contre le Catholicisme

libéral, les hommes, qui ont l'honneur de tenir une plume et de parler en public, doivent s'élever au-dessus du christianisme individuel. Les dogmes et la morale, que l'Eglise enseigne, sont applicables à la société. Il faut pour cela qu'il y ait une harmonie possible entre les vérités chrétiennes et son organisation sociale ou politique. Qu'il s'agisse des individus ou de la société, les principes restent les mêmes. Leur application se fait dans des conditions différentes; voilà tout. La connaissance de la nature des actes humains est nécessaire dans le premier cas : il faut dans le second connaître la nature des actes sociaux; ce qui suppose la science des lois naturelles qui régissent les sociétés.

Il n'est pas question, vous le comprenez, des devoirs du citoyen envers la société. Je songe plutôt aux devoirs de la société envers lui et envers Dieu. Ces devoirs ne sont pas une fiction. Ils sont de rigueur. La société ne saurait prétendre au droit de les nier ou de les abroger. Elle n'y peut rien. Un certain nombre d'hommes se trouvent appelés par leur situation et leurs aptitudes à jouer un rôle dans le gouvernement du pays. Les théologiens, qui ont la compétence requise pour le faire, s'adressent à eux quand ils veulent enseigner les obligations naturelles de la société. Cela ne concerne point directement la multitude. Elle est inapte à comprendre leur langage. Ceux qui détiennent le pouvoir ou qui gravitent autour ont les moyens de faire appliquer les lois de la morale sociale et politique.

Ces lois sont incompatibles avec les licences du Catholicisme libéral, qui ramène tout au droit individuel.

Il y a dans l'Eglise catholique toute une tradition qui va de la Bible au Pape régnant. On y rencontre les Pères de l'Eglise, les Maîtres de la Scolastique, Suarez, Bellarmin et Bossuet avec les grands penseurs, de Bonald et de Maistre. La société démocratique se déclare indépendante de ces lois. Cette prétention est inadmissible. Dans tous les cas, nous ne pouvons en tenir compte. Ce serait plutôt un motif d'affirmer avec plus d'insistance le droit qu'elle conteste. Les prêtres et les laïques, qui assument cette tâche, rendent des services éminents. On ne saurait trop les encourager. La génération qui court à la vieillesse feint de ne pas les entendre, parce que leur doctrine la gêne et l'humilie, en révélant les causes de ses défaites. Mais celle qui grandit ne tardera point à les prendre pour maîtres. Leurs enseignements lui montrent les écueils où ont échoué les hommes d'hier et il jalonne la route qui conduit aux succès de demain.

Je l'avoue, ceux qui distribuent ces vérités sont bien rares. La raison en est peut-être dans la rareté des citoyens disposés à les suivre. Il vous appartient d'augmenter leur nombre. Soyez assurés alors que ces bienfaiteurs intellectuels ne vous manqueront pas. Pour le moment, vous avez toujours à votre portée les principaux représentants de la doctrine de l'Eglise en matière politique et sociale.

Je viens au traitement que chacun doit suivre s'il veut ne point s'abandonner à la faiblesse conciliante qu'il porte en lui-même. C'est

une triste conséquence du péché originel. On réagit contre elle en fortifiant par des actes réitérés la vertu contraire, qui est la force. Il faut pour cela l'exercer au service du droit et de la vérité. La méthode tracée par l'Evangile reste la bonne; elle consiste dans la franchise qui n'admet aucune transaction entre le vrai et le faux, le droit et l'injuste, £sf, est; non, non. Nous n'avons pas à discuter Terreur et la vérité, dès qu'elles sont connues. L'Eglise a plein pouvoir pour nous dire où est la vérité, où est l'erreur, où est le droit, où est l'injustice dans les questions religieuses et morales. Ses décisions ont force de loi ; nous leur devrons une soumission entière de l'esprit et de la volonté. Cette simplicité chrétienne répugne aux intelligences, qui ont le tort de reconnaître à l'erreur des droits incommunicables de la vérité, et aux caractères pour lesquels la licence se confond avec la liberté. Ces intelligences et ces caractères ont la faiblesse de trouver le joug de l'autorité insupportable.

L'intransigeance, qui développe dans l'homme le respect effectif de toute autorité légitime, ne va pas sans une certaine force. L'âme sent ses énergies croître à la mesure où elle discipline ses facultés. Il lui suffti de chercher sa discipline dans l'ordre, que l'Eglise conserve par ses enseignements. Le faux libéralisme, dont les

esprits contemporains se sont fait une habitude, détourne ses adeptes de cette méthode. Ils proclament l'indépendance de leurs raisons de toute autorité. Ce qui les éloigne de la liberté sage pour les égarer dans la licence. Le seul moyen de résister à ces systèmes séduisants consiste à remettre l'autorité à sa place. Au lieu d'entraver l'exercice de la liberté, elle la préserve des excès qui la compromettent. Elle n'opprime pas la raison. Il lui suffit d'assurer son fonctionnement, en la garantissant contre l'erreur. Par le respecl de l'autorité, l'individu sort de sa faiblesse personnelle; il s'approprie l'expérience de ceux qui l'ont précédé et de ceux qui le dominent. C'est autant de gagné sur l'ignorance et sur l'erreur. On ne saurait trop faire pour se donner les avantages dont elle est la source. Les hommes quand ils rendent à ses dépositaires ce qui leur est dû, se servent eux-mêmes beaucoup plus qu'ils ne les servent. Ils lui doivent respect et soumission partout où elle se présente à eux, dans l'Eglise, dans l'Etat, dans la famille. Cette soumission ne saurait être aveugle; elle peut, elle doit être intelligente. Sans quoi, elle serait stérile.

Mais pour cela, un travail préalable est nécessaire. Ceux qui nous ont précédés allaient à l'autorité de confiance, comme à une bienfaitrice, qui depuis longtemps a fait ses preuves. Le scepticisme moderne et le libéralisme, qui en est la conséquence, ont vidé les âmes de cette disposition bienfaisante. Elles ont besoin de la

retrouver. 11 Tant qu'elles découvrant auparavant les motifs, qui la légitiment Leur confiance doit être raisonnée. Il ne s'agit pas d'une raison qui discute pour diminuer l'obéissance, mais d'une raison qui s'éclaire pour mieux obéir.

Il y aurait beaucoup à dire, si je voulais donner à ces affirmations les développements qu'elles comportent. Ce serait, je crois, inutile. Car une fois posées franchement, elles se développent d'elles-mêmes devant les esprits, qui désirent voir et qui veulent réduire à la pratique les vérités aperçues.

Je ne puis mieux terminer ces leçons, qu'en vous disant les services que rend la doctrine monarchique aux enfants de l'Eglise, soucieux de se prémunir contre les erreurs et les tendances du catholicisme libéral. La société, au milieu de laquelle ils vivent, est empoisonnée par le libéralisme révolutionnaire. C'est une erreur extraordinairement contagieuse. Elle est propagée par le fonctionnement de l'organisme social et politique. Cela se fait automatiquement. Il n'y a qu'à se laisser faire pour être contaminé. Et on se laisse faire toutes les fois que l'on s'abandonne d'esprit et de cœur à l'influence de la constitution et des institutions de la France démocratique. Elles créent dans le citoyen une mentalité politique libérale, qui s'accorde mal avec le sentiment de l'autorité inculqué par l'Eglise à ses fidèles. Le Catholicisme libéral naît

et grandit dans les intelligences et les caractères à la faveur du malaise qui en résulte.

Le Catholique français, qui accepte la doctrine politique et sociale de la monarchie traditionnelle, provoque en lui la formation et le développement d'un état d'esprit tout contraire. Il se met en réaction. C'est justement ce qui le préserve de la contagion. Anti-libéral en politique, il l'est forcément en tout ce qui touche à la pensée et à la vie religieuse. Le Catholicisme libéral n'a aucune prise sur lui. Il y voit une injure au bon sens. Cette erreur a beau se modifier à l'infini avec l'évolution que subit le système révolutionnaire, il reste toujours indemne. Aussi importe-t-il de cultiver dans les familles catholiques les convictions monarchistes. Elles forment, dans une société que le libéralisme désole, des oasis, où l'on retrouve avec joie un catholicisme pur de tout alliage. L'Eglise y trouve des refuges, où la foi et les pratiques chrétiennes sont en sûreté.

Je ne dirai qu'un mot des services que le clergé reçoit de ces doctrines politiques et sociales. Elles entretiennent chez ses membres le sentiment de la tradition. Vous savez de quelle utilité il peut être, en un temps et dans des circonstances où les hommes ne reculent devant aucune témérité. Il fait si bon rester soi-même, quand tous se dispersent à l'aventure. Un fait confirme ces réflexions. Où se sont recrutés les modernistes de tout calibre? Où trouve- t-on de nos jours les adeptes du Catholicisme libéral?

Ge n'est guère dans les milieux monarchistes. La fidélité à la tradition n'en fait pas cependant les ennemis du progrès scientifique et social. La forée du passé les pousse vers le vrai, en les retenant sur les voies qui aboutissent à Terreur. Ils gardent pures et fécondes les vérités, nécessaires à l'ordre politique et social. Les hommes seront ramenés à eux par l'expérience décevante des erreurs libérales. Ils apparaîtront alors comme les gardiens avisés du progrès pacifique et raisonnable.

Il me faut terminer cet enseignement. Je vais le faire eu vous rappelant deux textes de nos Saints Livres : Veritas liberabit vos, et Odio perfecto oderam illos.

La vérité est seule capable d'assurer la liberté des individus et des peuples. C'est la vérité religieuse, la vérité sociale, la vérité politique. Il n'y a pas à les disjoindre. Leur union fait les sociétés chrétiennes et prospères. Ces vérités sont la source du bien et de l'ordre.

Les erreurs contraires produisent le désordre et le mal. Il faut les combattre et pour cela les haïr, comme on hait le mal. Cette haine ne diffère pas de l'amour du bien. Elle procède du même sentiment. Cette haine serait inutile si elle ne se fixait pas sur un objet réel. Cet objet est l'agent qui propage le mal et les moyens dont il use. Il ne s'agit pas d'une haine folle, qui s'en prend aux personnes et aux choses, heurtant nos intérêts et nos passions; mais de la haine sage, qui poursuit dans les personnes et

dans les choses le mal et le vice dont elles sont les réceptacles dangereux. Les Saints ont expérimenté cette haine parfaite, qui est un hommage nécessaire à la vérité et à la vertu.

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