Conférence faite à Bruxelles, en février
Le Catholicisme libéral i 7
te des œuvres où est fait le procès de la révolution. Un autre motif me détermine à en parler au début de cette conférence. Il place dans le meilleur jour les hommes et les institutions qui ont provoqué la renaissance de la littérature contre-révolutionnaire, à laquelle je me propose de vous faire assister.
Ceux qui parlent et agissent sur le théâtre de la vie politique exécutent des rôles. Ce sont des vivants, mais les idées qui tombent de leurs lèvres et les actions qu'ils produisent sont inspirées par des êtres que vous ne voyez pas. Ce sont des morts qui discourent et gesticulent par le moyen des vivants.
Observez attentivement la situation du pays; prêtez l'oreille aux discours prononcés à la Chambre, au Sénat, dans les réunions électorales; lisez les journaux, les revues, les livres, où se reflètent les opinions politiques. Des discours et des votes, passez aux idées; comparez-les entre elles et classez-les avec un soin intelligent. Demandez-vous alors d'où elles viennent.
Pendant ce travail vous aurez assisté aux divisions passionnées des citoyens d'un même pays. Ce sont bien des Français qui luttent ainsi les uns contre les autres par la plume, par la parole, par l'intérêt. Ils parlent et ils écrivent la même langue; ils se réclament du même patriotisme. Le spectacle qu'ils vous offrent a tous les caractères de la vie. Mais, à mesure que vous analysez les idées, saisies dans les discours et dans les gestes, un doute s'élève dans votre
esprit. Sont-ce des vivants qui crient et s'imitent sous vos yeux? Vous continuez votre analyse; vous classez les idées; vous cherchez leurs origines. Et le cloute, peu à peu, fait place à une certitude à laquelle vous ne songiez guère. Ceux dont vous recueillez les paroles, dont vous observez les actes, n'expriment pas les pensées et les sentiments de leurs contemporains. Ils répercutent les sentiments et les pensées de maîtres qui ne vivent plus.
Vous n'en êtes certainement pas à croire que Ton parvienne jamais à extraire la pensée générale d'un peuple au moyen des opérations qui se déroulent devant les urnes électorales et qui ont pour terme les votes du Parlement. S'il en était ainsi, ce sont des vivants que vous pourriez entendre et voir. Mais non; la mentalité d'une nation est chose trop complexe pour qu'on puisse la saisir par ces procédés. On peut la discerner, en examinant les lectures qui plaisent à ses citoyens. Les livres à succès et les revues qui ont des lecteurs nombreux n'ont rien de commun avec les idées politiques auxquelles la France obéit. Prenez les journaux qui ont les gros tirages, ils gardent une certaine réserve. Il leur faut, pour servir impunément les hommes au pouvoir, user d'une prudence extrême. L'opinion n'est pas avec eux. Avec qui donc est-elle? Avec personne. Elle se moque des hom-
mes et des choses. D'instinct, elle est conservatrice de tout ce qui a la chance d'exister. Le Souverain Peuple ne demande que la sécurité pour ses affaires et pour ses plaisirs. Celui qui saura le satisfaire et l'amuser le conduira sans peine. Il n'a pas d'idée générale. C'est un sceptique. L'intérêt personnel absorbe toute son attention. Il vit pour l'heure présente. Que lui importe le passé? Il ne l'a point connu. Que lui importe l'avenir? Il n'y sera point.
La presse, la littérature et le théâtre cultivent soigneusement ce scepticisme maladif. Leurs professionnels spéculent sur son développement. L'art est refoulé par eux à F arrière-plan. Le théâtre, la littérature et la presse ne sont plus qu'une industrie. Chacun cherche les affaires où l'on gagne de l'argent. Les hommes oublient leur mission et, en amusant qui les écoute et qui les lit, ils détournent l'attention publique des événements qui devraient la solliciter. Du même coup, ils préparent le peuple aux duperies des charlatans. Ils le rendent indifférent à tout ce qui n'est pas son intérêt ou son plaisir immédiat. Il ne veut pas de la persécution, croyez-le bien; mais il la laisse faire, les yeux fermés. On réussit aisément à la lui cacher.
Le politicien n'exprime pas toujours, dans sa vie publique, sa pensée propre. Il y a souvent deux hommes en lui : l'homme politique et l'homme privé. Sauf de rares exceptions, ils ne s'accordent pas. Le dernier subit l'influence de
la famille; il n'a pas rompu avec toutes tes habitudes chrétiennes; on les respecte dans son entourage. L'anticléricalisme n>sl pas de mise A son foyer. Ce dédoublement de la personne humaine se renouvelle parfois dans les diverses phases de la vie publique. Il en est de même des simples citoyens.
Vous avez de la peine à vous rendre compte de cet état d'esprit. Il est pourtant réel; Vous ne devez jamais l'oublier, quand il s'agit d'apprécier ce qui se passe en France.
C'est par leur dédoublement politique que les élus et les électeurs sont dominés par les morts. On les voit, à ce titre, prendre rang dans une école, dont ils suivent les doctrines et les tendances. Cette école est une secte impérieuse. On ne perd rien à y entrer. Elle détient la puissance de monnayer les idées. Ses membres sont ainsi liés les uns aux autres par l'intérêt et par la doctrine. La doctrine se transforme pour eux en situation. La logique des collectivités s'empare de leurs personnes et ne leur laisse aucun moyen de lui échapper. Elle les pousse en avant. Tant pis pour qui refuse de marcher. Le groupe et l'opinion l'abandonnent. Il aura beau conserver le vocabulaire de la secte et se gargariser avec ses formules; on le laisse en marge; il ne compte plus.
Voilà longtemps que cette marche a commencé. Ceux qui la mènent continuent les oeuvres de la grande révolution, de la révolution de Juillet, de la révolution de 1848, de la révolution
de 1870. C'est un même idéal qui les sollicite; ils procèdent des philosophes et des encyclopédistes du XVIIIe siècle. Ils veulent l'Etat laïque, c'est-à-dire, sans Dieu et aussi, qu'ils le veuillent ou non, sans morale. Leur marche se fait en arrière; elle aboutit à un nouveau paganisme. Nous l'entrevoyons déjà sous la forme du panthéisme collectiviste.
Je n'ai en vue, dans ce tableau, que les politiciens d'un anticléricalisme avéré. Il en est beaucoup, même de gauche, qui n'y trouveraient point leur figure. Mais aussi n'appartiennentils pas au groupe qui préside aux destinées du pays. Connaissant leur majorité, les ennemis de l'Eglise ne lui livrent jamais le dessein qu'ils exécutent. C'en serait assez pour perdre leur confiance. L'électeur ne comprend rien aux grands intérêts qui se trouvent engagés dans les luttes politiques. Tout se rapetisse au niveau de l'intérêt personnel ou local. Les adversaires se laissent eux-mêmes prendre au jeu. Ils adoptent ainsi le terrain de combat qui leur est préparé par l'ennemi. Cette étrange tactique est le prélude de défaites inévitables. Et des échecs répétés, la lumière ne jaillit point.
Ce spectacle douloureux vous fait monter aux lèvres une question à laquelle il n'est pas toujours facile de répondre. Que faites-vous donc en France? On fait beaucoup. Les efforts se mul-
tiplient; les œuvres sont Innombrables ei il y en
a pour tous les besoins; on donne L'argent siins
mpter; on paie de sa personne plus enc que de sa bourse. Il est des Français qui récriminent sans ersse contre leurs coreligionnaires et compatriotes. Rien n'est plus contraire à la vérité et à la justice. Les catholiques de France dignes de ce nom, et il y en a beaucoup, sont admirables de générosité et de dévouement. On pourrait, à meilleur compte, sauver le pays cent fois pour une. Je crains fort que cela ne continue. Comment ne pas craindre en voyant le crédit obstiné dont jouissent les organisateurs inlassables de nos défaites? Et alors, tout espoir serait-il perdu?
Quand il s'agit de la destinée des peuples, ne prenez pas au tragique ce qui se passe sous vos yeux. Les peuples durent. Ils ont eu un passé et ils auront un avenir. Le présent dont nous sommes les témoins n'est que le lien de l'avenir et du passé. On ne comprend rien aux événements actuels, lorsqu'on les isole de ce qui les a précédés et de ce qu'ils préparent à leur tour. La multitude des hommes qui s'agitent et la vanité de leurs actes obscurcissent, il est vrai, l'horizon. Cette poussière n'interrompt point l'unité de la vie nationale. Par sa continuité, elle amène aux générations présentes les pensées qu'ont élaborées les générations antérieures.
C'est ainsi que s'exerce la poussée des morts sur les vivants.
Il est de ces pensées dont l'action est irrésistible. Ceux qui les ont émises sont au premier rang des bienfaiteurs d'un pays. Ils sont ses éducateurs. On peut quelquefois reléguer dans l'oubli leur nom et leur doctrine. Mais ils finissent, un jour ou l'autre, par forcer l'attention. Des esprits vigoureux s'emparent de leurs idées; ils les humanisent de nouveau et ils les mettent en circulation avec une vigueur qui a raison de tous les obstacles. Ce ne sont pas seulement des penseurs et des écrivains. Leur succès tient à ce qu'ils se montrent avant tout hommes d'action. Ils ambitionnent de transporter leurs idées dans l'ordre pratique des institutions et des faits.
Les disciples de la révolution ont agi de la sorte pendant tout le cours du dix-neuvième siècle; voilà pourquoi ils ont fini par mettre les événements à leur service. Cette méthode, qui est la bonne, peut réussir à d'autres. L'expérience a fait entrer cette conviction dans quelques âmes généreuses. Déjà nous les voyons à l'œuvre. Elles ont puisé les doctrines nécessaires à la santé morale et même à l'existence du pays aux pures sources de la tradition. Leurs intelligences en vivent. Cette vie se communique intense autour d'eux. C'a été le point de départ d'une littérature saine et exubérante. Cette littérature est déjà par elle-même une action. Elle a une influence considérable. Nous ne sommes ce-
pendant qu'au débat. Le nom que cette école s'est donné indique bien son caractère. Elle est
une Action française.
La Révolution s'était faite contre les doctrines
religieuses, sociales et politiques, dont la France avait vécu. Durant les années qui suivirent cette crise, deux écrivains furent les interprètes autorisés des vérités traditionnelles, Joseph de Maistre et de Bonald. Les ruines accumulées de toutes parts et les difficultés, au milieu desquelles se faisait la reconstruction nationale, auraient dû prédisposer la France entière à écouter leurs enseignements. On ne les entendit guère. Parmi ceux qui leur donnèrent quelque attention, beaucoup les prirent pour des exagérés. C'étaient cependant des prophètes. Les événements se sont chargés de ratifier leurs paroles. Cette vérification n'est pas encore terminée, A mesure qu'elle s'effectue, les écrits de de Maistre et de de Bonald sollicitent les esprits, capables de suivre les leçons qui guérissent les peuples.
Ces deux illustres penseurs ne furent cependant pas oubliés complètement. Ils ont eu des fidèles qui méditaient avec eux les enseignements de l'histoire et ceux de l'heure présente. Leurs sentiments furent quelquefois partagés par des hommes que tout semblait éloigner d'eux. Un des écrivains de Y Action française, M. Louis Dimier, a présenté au public, dans un curieux volume, plusieurs de ceux qu'il appelle Les maîtres de la Contre-Révolution. On enrichirait sans peine cette galerie de figures intéressantes. Elles
s'élèvent toutes, avec un ensemble parfait, contre les erreurs des encyclopédistes et leurs conséquences sociales et politiques.
Malgré le discrédit où ses idées parurent devoir sombrer, une partie du programme de Joseph de Maistre eut sa réalisation. Des hommes d'église et des laïques éminents s'inspirèrent de la tradition théologique, dont il s'était fait le vigoureux interprète. On leur dut la renaissance catholique, qui aboutit au Concile du Vatican et à la définition de l'Infaillibilité pontificale. Il y eut parmi eux des écrivains de haute valeur. Je n'en citerai que deux: Louis Veuillot et le cardinal Pie. Quelques-uns s'imposèrent à la renommée. Mais, il faut l'avouer, les circonstances les soumirent à une rude épreuve. Ils en sortirent fortement amoindris. La restauration de la monarchie, à laquelle ils travaillèrent de toutes leurs forces, échoua entre leurs mains. Ce fut un désastre pour leur école. Ses chefs disparurent les uns après les autres. Personne n'hérita de leur talent ni de leur autorité. Leurs continuateurs furent tenus à l'écart.
Ceux qui jouirent alors de la confiance des catholiques et les guidèrent dans la défense religieuse et sociale n'avaient plus le même idéal. Ils étaient les disciples d'hommes à qui des services éclatants et une haute valeur méritaient l'estime et la reconnaissance. L'ultramontanisme les effrayait. L'origine divine du pouvoir, théoriquement vraie, leur semblait inopportune à soutenir. L'alliance du Christianisme et des prin-
ripes inaugurés par la révolution leur parut nécessaire. Ces défenseurs, souvent admirables, de la vérité religieuse et des droits des catholiques, ont laissé des œuvres littéraires, dont le succès est loin d'être épuisé.
Quel que soit leur enthousiasme pour l'Eglise et sa mission politique et sociale dans l'histoire, il ne viendra à l'idée de personne d'en faire des maîtres de la Contre-Révolution. Ils cherchèrent plutôt à la christianiser. Ce fut en vain; car, pour devenir chrétienne, il lui faudrait tout d'abord cesser d'être ce qu'elle est, c'est-à-dire, la Révolution, et se faire autre chose.
Ils n'avaient pas ménagé les reproches aux disciples de de Maistre et de de Bonald. A les entendre, leurs exagérations étaient la cause des haines soulevées contre l'Eglise.
Après une expérience longue d'un quart de siècle, que dire de leur tactique? Ont-ils apaisé une haine, évité une persécution?
Les faits répondent d'eux-mêmes.
Mais voilà que les doctrines de Joseph de Maistre et de de Bonald n'ont pas attendu la faillite du libéralisme catholique pour s'affirmer dans des conditions que rien ne faisait prévoir. Elles nous reviennent plus fortes et rajeunies par des maîtres qui n'étaient pas de chez nous. Déjà l'incomparable écrivain que fut Balzac leur avait dû quelques-unes de ses inspira-
tions les plus heureuses. Avec eux et par eux. il écrivit en prophète du passé et en prophète de l'avenir. Il eut, pour apprécier les événements du passé, une sagacité d'historien rompu aux meilleures méthodes, sans avoir jamais fait un travail d'histoire. L'avenir lui révéla plusieurs de ses secrets. Autant que nul autre, Balzac eut la fortune de penser avant ses compatriotes. Ses écrits, auxquels va la faveur d'un public nombreux, font dans les intelligences une œuvre puissante de Contre-Révolution. J'ignore s'il faut leur attribuer des conversions. Ils y coopèrent néanmoins. Leur lecture achemine vers la vérité. L'engouement dont ils sont l'objet est donc un heureux symptôme.
Auguste Comte a travaillé à la Contre-Révolution. On ne s'en doutait guère parmi les catholiques, ses contemporains. Les négations radicales de son positivisme les effrayaient, et il y avait de quoi. Son système philosophique est incompatible avec le christianisme. Mais il en va tout autrement de sa méthode appliquée aux faits que l'histoire ou la connaissance du présent livrent aux observateurs. Comte ne travaillait pas en face du public, comme il sied à un homme de lettres. La solitude de son laboratoire lui convenait mieux. Il ne se préoccupait pas de la multitude dont il était inconnu. Quelques disciples et collaborateurs lui suffisaient. Avec eux, cependant, il accumulait des pensées, qui, tôt ou tard, devaient ravonner. Les hommes de
lettres les ont prises, afin de les communiquer
à la foule des lecteurs. Ils les ont popularisées,
L'Auguste Comte qu'ils ont servi n'est pas le véritable, paraît-il. Ils ont modifié su doctrine sociale et politique au point de lui attribuer juste le contraire de ce qu'il a écrit et pensé. M. Léon de Montesquiou en a fourni la preuve manifeste dans ses brillantes leçons sur Le système politique d'Auguste Comte, données à l'Institut d'Action Française. On ne peut donner ce système comme étant catholique. Ce n'est, du reste, pas la peine. Le catholicisme n'a pas de système politique qui lui soit propre. Mahomet en a fait entrer un dans son organisation religieuse. Au temps du paganisme, les cultes se confondaient avec la politique. Jésus-Christ a rompu avec cette coutume abusive. Vous chercheriez vainement dans son Evangile de quoi dresser un système politique et social. Il ne se désintéresse pas cependant de l'organisation et de la conduite de la cité humaine. Sa morale domine les hommes dans leur vie publique, comme dans leur vie privée. Elle a les caractères du levain de la parabole. Un système politique et social n'a qu'à recevoir ses maximes pour devenir chrétien sous leur action mystérieuse et toute-puissante. Celui que Comte propose ne répugne à aucune des transformations qu'elle est capable d'opérer. On peut même dire qu'il la réclame. Examiné de près, il ressemble singuliè-
rement au système traditionnel professé par de Maistre et de Bonald. Son auteur n'a guère fait que le laïciser.
Le fondateur du positivisme n'a pas poussé la méthode d'observation aussi loin que Le Play. Ce dernier a été moins préoccupé que lui par la la constitution politique des peuples. Les conditions qui doivent régir les relations des hommes entre eux et avec la société au milieu de laquelle ils vivent, ont été de sa part l'objet de patientes observations. Il a vécu parmi les peuples les plus divers. Tous lui ont fourni des éléments sur lesquels son esprit vigoureusement synthétique a pris de quoi former une doctrine sociale. Aucune idée préconçue ne le guidait. Il se comporte en savant impartial qui obéit au désir de connaître toute la vérité. Sa méthode d'observation est rigoureusement scientifique. Les conclusions auxquelles il aboutit méritent, à cause de cela, l'attention respectueuse de toute intelligence droite.
Je ne vous rappellerai pas ses admirables enseignements sur la famille et sur le décalogue éternel, Ses doctrines sont celles de vos hommes d'Etat En les appliquant à la nation, ils lui garantissent les biens les plus précieux que son gouvernement est capable de lui procurer, la prospérité publique et la paix sociale.
Le Play aboutit, par ses recherches scientifiques, aux vérités que nos maîtres es sciences sociales puisaient directement dans le dépôt de
notre tradition chrétienne. Il pense el il parle comme Blanc de Saint-Bonnet. L'ami le plus intime qu'il eût dans ses vieux jours, Emmanuel de Curzon, lui donna tout son cœur, après avoir constaté l'harmonie parfaite qui existait entre sa doctrine et les idées qu'il avait lui-même reçues par son éducation familiale. Ce fut le cas d'un disciple qui lui voua la plus affectueuse admiration, M. René de la Tour du Pin. Les siècles d'éducation qu'il avait dans les veines le prédisposaient à comprendre cette méthode et cet enseignement. Il a depuis lors travaillé dans le même esprit. Ceux qui ont le bonheur de profiter de sa longue expérience savent en quelle estime il tient l'œuvre de Le Play.
Auguste Comte et Le Play avaient la Révolution en horreur. Ce dernier a caractérisé les erreurs au nom desquelles on l'a faite, d'un mot qui restera, les faux dogmes de quatre- vingt neuf. Le public ignora longtemps les travaux qu'ils poursuivaient l'un et l'autre. Les résultats de leurs recherches, du moins tels qu'ils les formulaient, n'auraient eu pour lui aucun intérêt. Mais la vérité ne pouvait rester prisonnière dans leurs laboratoires. C'est pourtant ainsi que débutent la plupart des enseignements destinés à avoir sur les peuples une action profonde et durable. Quelques rares génies ont la mission de les penser d'abord pour les autres et longtemps avant eux. Quand l'heure est venue, d'autres ouvriers de l'intelligence se rencontrent à leur école. Le penseur chez eux est doublé d'un
artiste. Ils possèdent l'art d'écrire. Les vérités fortes et nécessaires sont arrachées par eux des récipients scientifiques. Ils les versent toutes vives dans les œuvres qui forcent, violemment s'il le faut, l'attention du public. C'est ainsi qu'elles sont livrées à la circulation. De Bonald, de Maistre, Le Play et Comte ont eu cette fortune.
Ceux d'entre vous qui ont trente années de lecture gardent, sans aucun doute, le souvenir de l'impression produite par le premier volume des Origines de la France contemporaine. C'était l'œuvre d'un maître. On le connaissait depuis longtemps. Mais rien dans ses antécédents littéraires ne faisait soupçonner l'orientation d'esprit que ce livre manifestait. Cette circonstance augmentait l'intérêt d'un sujet, qui en avait tant par lui-même et auquel le talent de l'auteur en ajoutait beaucoup. Taine n'était ni Monarchiste, ni Catholique. Il était penseur indépendant et il présentait avec art toute sa pensée. Il fit donc œuvre de philosophe et d'artiste. Ces œuvres ne s'excluent pas, elles se complètent.
Les Origines de la France contemporaine ne sont pas le fruit de quelques mois de travail. C'est l'œuvre de toute une vie et le résultat d'observations maintes fois renouvelées. L'état d'esprit dans lequel Taine les commença s'est précisé peu à peu. Quand l'heure fut venue de
les abandonner au public, il exprima dans les premières lignes de sa préface4 le jugement qui s'était formé lentement chez lui.
« En 1849, ayant vingt -et un ans, j'étais électeur et fort embarrassé; car, j'avais à nommer quinze ou vingt députés, et, de plus, selon l'usage français, je devais, non seulement choisir des hommes, mais opter entre des théories. On me proposait d'être royaliste ou républicain, démocrate ou conservateur, socialiste ou bonapartiste; je n'étais rien de tout cela, ni même rien du tout, et parfois j'enviais tant de gens convaincus qui avaient le bonheur d'être quelque chose. Après avoir écouté les diverses doctrines, je reconnus qu'il y avait sans doute une lacune dans mon esprit. Des motifs valables pour d'autres ne l'étaient pas pour moi; je ne comprenais pas que, en politique, on pût se décider d'après ses préférences. Des gens affirmatifs construisaient une constitution comme on construit une maison, d'après le plan le plus beau, le plus neuf et le plus simple. Chacun construit à faux après avoir raisonné à vide. C'est que les peuples n'ont pas à choisir eux-mêmes leurs constitutions. Leurs préférences seraient vaines. La nature et l'histoire ont choisi pour eux. La forme sociale et politique dans laquelle un peuple peut entrer et rester n'est pas à son arbitraire, mais déterminée par son caractère et son passé. Il faut que, jusque dans ses moindres traits, elle se moule sur des traits vivants auxqjuels on l'applique; sinon, elle crèvera et
tombera en morceaux. » Vous croiriez entendre de Bonald.
Après avoir consacré un volume à l'ancien régime et trois à la Révolution, Taine aborda l'œuvre de Napoléon Ier} qui a consolidé et complété Tordre social révolutionnaire dans la France contemporaine. Ecoutez son appréciation; elle serait ratifiée par de Bonald et par de Maistre:
« A force de vivre dans cette forme sociale, nous nous y sommes accoutumés; elle ne nous étonne plus; si artificielle qu'elle soit, elle nous paraît naturelle; nous avons peine à en concevoir une autre, plus saine; bien pis, nous y répugnons; car une telle conception nous conduirait vite à une comparaison, par suite, à un jugement, et sur beaucoup de points, à un jugement défavorable, à une désapprobation motivée, non seulement de nos institutions, mais aussi de nous-mêmes. Appliquée sur nous pendant trois générations, la machine de l'an VIII nous a façonnés, en bien comme en mal, à demeure; si, depuis un siècle, elle nous comprime, et nous avons contracté les infirmités qu'elle comporte, arrêts de développement, troubles de la sensibilité, instabilité de l'équilibre interne, travers de l'intelligence et de la volonté, idées fixes et idées fausses. Ce sont nos idées; à ce titre, nous y tenons et elles nous tiennent ».
Voilà les fruits; vous n'avez qu'à juger l'arbre. Prenez le dernier volume de Taine, allez au chapitre où sont examinés les défauts et les effets du système; lisez et réfléchissez. Re-
venez alors aux volumes qui précèdent. Laissez les enseignements qui s'en dégagent se grouper dans leur harmonie naturelle. L'élat d'esprit développé en vous par les Origines de la France contemporaine vous aura conduit à de Bonald et à de Maistre.
Taine cherchait la vérité pour lui et pour les autres. S'il éclaire les esprits, il ne cherche pas à diriger les volontés sur l'action. Ses disciples et ses émules, soit dans la littérature indépendante, soit dans l'enseignement officiel, n'ont généralement pas tiré les conséquences pratiques de leurs Œuvres. Par calcul ou par goût, ils ont évité de paraître hommes d'action. Ne nous plaignons pas trop de cette attitude réservée. Il est bon que la vérité s'infiltre lentement, comme d'elle-même, dans les âmes qu'elle illumine. Elle fait son travail bienfaisant; rien ne peut l'en empêcher. Elle ne demande que du temps. Ce concours lui est indispensable.
Mais il en est qui s'accommodent mal de cette réserve. Sa tenue scientifique ne leur va pas. Ce sont en même temps que des penseurs et des écrivains, des hommes d'action. S'ils s'adressent d'abord à l'intelligence, c'est pour atteindre avec plus de sûreté et de force la volonté. M. Paul Bourget et M. Maurice Barrés sont au premier rang de ces écrivains éducateurs. Ils vous guident sur le chemin de la vérité et de l'action. Ils se rattachent, l'un et l'autre, à Taine et aux maîtres de la Contre-Révolution qui l'ont précédé. Barrés n'a pas encore dit son dernier mot.
Il lui reste à sonder quelques-unes des plaies que la Révolution a faites à la France, avant d'affirmer très haut une doctrine qui est latente dans toute son œuvre. En attendant, chacun de ses livres concourt à l'éducation Contre-Révolutionnaire du public, qui sait lire. Il dispose les intelligences et les cœurs, en créant un état d'esprit favorable.
Paul Bourget Ta devancé; c'était bien naturel. Le voilà depuis plusieurs années en pleine vérité. L'esprit de de Bonald et de de Maistre vit dans son Œuvre. De tous nos écrivains, il est celui qui possède le mieux notre doctrine traditionnelle. Cette doctrine reçoit de son travail et de son expérience un développement qui accroît ses chances de succès. Trois livres de lui surtout demandent à être lus: h' Etape, le Divorce, YEmigré. Il y met à nu quelques-uns des vices constitutionnels de la France contemporaine. On trouve sous sa plume les vérités les plus saines, les plus fortes, les plus opportunes. Symptôme consolant, les œuvres de Paul Bourget sont très lues et très goûtées.
Nous avons en France un groupe d'hommes de lettres, à qui les succès de M. Bourget répugnent. Ils étaient jeunes, il y a quelques années. On eût dit alors que l'avenir leur appartenait. Plusieurs trouvèrent chez nous une sympathie, qui alla jusqu'à la confiance. Ils excellaient dans l'art de faire à l'étranger l'opinion sur les hommes et les choses de chez nous. Paul Bourget n'a pas évolué dans le sens qui était le leur. C'est
une faute irrémissible, une erreur. Ils le lui font sentir. Certaines revues ecclésiastiques, qui courent de l'avant, quelquefois à tort et à travers, gardent un écho de leurs critiques. Ce n'est pas trop méchant; jugez plutôt.
Après avoir fait observer que la théorie aristocratique de Paul Bourget se précise et s'affirme dans Y Emigré, M. Ducrocq ajoute: « Ce n'est pas pour le rendre moins déplaisant à ceux qui ne l'aimaient pas. Il s'isole, lui aussi, et perd contact avec le peuple qui lisait ses romans et sur qui il avait une action. C'est une raison sérieuse de regretter qu'il se soit engagé dans cette voie. Voilà un critique bien informé; il a découvert que Paul Bourget était, par sa littérature, en contact avec le peuple, que le peuple lisait ses romans!
M. Bourget fait de la Contre-Révolution; il la fait vivante, efficace. C'est ce qu'on ne peut lui pardonner. Et on essaie son exécution en le traitant de réactionnaire. II l'est. Sa réaction est celle de la santé contre la maladie, de la vie contre la mort; la réaction de la vérité contre l'erreur, qui sévit sur les peuples comme une épidémie. « Nous sommes des cliniciens, disaitil un jour; notre devoir est de dire aux hommes le mal dont ils souffrent, de leur en signaler les causes et de leur en offrir le remède. Nous n'avons pas le droit de les tromper par notre silence ou d'entretenir leur mal par des complaisances coupables. »
Son exemple a été suivi. Les idées qui lui
sont chères sont courantes en littérature. Les évolutions d'hommes de lettres, pour ne pas dire conversions, commencent par devenir nombreuses. Toutes ne l'affirment pas, il est vrai, comme celle de Léon Daudet, par des œuvres de grande valeur et par des attitudes courageuses. Ce n'est pas un motif de les contester ou de les croire inutiles. Quiconque prête l'oreille à ce qui se dit et prend la peine de lire les œuvres symptomatiques, sait bien que la vérité fait son chemin. Les livres qui l'affirment trouvent des lecteurs, et les conférenciers qui le proclament font salle comble. Vous n'avez pas oublié le succès de Jules Lemaître, il y a un an, lorsqu'il entreprit de déboulonner la statue de Rousseau. Le Panthéon révolutionnaire s'en émut.
J'arrive à un écrivain qui est dans toute la force de l'âge et la maturité de son talent. Paul Bourget le traite avec égard. Maurice Barrés et Léon Daudet voient en lui un maître. Ceux qui subissent la fascination des idées traditionnelles, surtout après les avoir ignorées ou oubliées, l'entourent comme un chef. Il est très sympathique. On le voit, sans préoccupation mesquine, tout entier au service d'idées vraies et de sentiments généreux. Il pouvait légitimement attendre tous les succès littéraires. La renommée le caressait avec complaisance. Il a sacrifié le succès, la renommée, pour le rôle modeste, mais glorieux, du chevalier de la plume. La vérité pour laquelle il travaille et il écrit absorbe toute sa vie. C'est sa meilleure satisfaction. Une
infirmité sans remède la lui l'ail apprécier comme elle le mérite. Il ne peu! guère se mêler aux hommes que par la vie des idées. Rien d'autre ne le sollicite. Sa surdité, en l'isolant, concentre toutes ses forces sur le but qu'il poursuit. Les objections et les obstacles n'existent pas pour lui.
Charles Maurras, c'est lui dont il est question, ne se laissa pas retenir à mi-route par les nationalistes, ses amis. Sa logique impeccable ne put s'accommoder de cette situation fausse. Il bondit droit au nationalisme intégral. Son enquête sur la Monarchie ne laissa aucun doute. Les hommes qui conservaient avec un soin religieux l'idéal social et politique de leurs pères, ne l'entendirent pas sans surprise émettre leurs pensées et formuler leurs revendications. Il y eut quelque chose d'autre sous la plume de Maurras. La doctrine restait la même; mais son expression recevait une jeunesse à laquelle on ne s'attendait guère. C'en fut assez pour faire ressortir son harmonie avec les besoins permanents de la société. Elle répondait aux nécessités les plus impérieuses de l'heure présente. Elle était actuelle.
Maurras eut, dans la Gazette de France et dans V Action française, une tribune. Il put écrire, au jour le jour, avec la plus entière franchise, toute sa pensée. Un public se forma pour le lire et le suivre. Ses qualités littéraires lui conquirent les intelligences. On subit la séduction de sa langue claire et expressive, de sa dialecti-
que vigoureuse et souple, de son esprit d'une inépuisable fécondité. Il a fait école. Son école est devenue un foyer d'action. On rencontre auprès de lui des croyants pieux et des hommes, ne partageant pas une foi religieuse, qu'ils savent néanmoins admirer et respecter chez les autres. Cet accord de catholiques et de citoyens honnêtes, demandé avec tant d'instances par tous ceux que préoccupe l'avenir du pays, méritait un accueil sympathique. Il n'en fut rien. Ceuxlà même qui passent leur temps à préparer et à seconder les compromissions d'où l'Eglise est toujours sortie diminuée, crièrent au scandale. Ce n'est pas encore fini.
Les catholiques n'ont rien perdu, rien risqué dans cette marche parallèle. Maurras vous donnera lui-même les raisons de cette confiance réciproque. Que pense-t-il de l'Eglise et de ses enseignements?
« Nous vénérons de tout notre cœur le symbole catholique. Quiconque le profère est qualifié par nous d'ami. Nous ne pouvons l'entendre sans nous rappeler les grands jours de la civilisation, une forme splendide donnée à l'univers et la puissante discipline donnée aux âmes. Rien d'individualiste, rien de libéral làdedans. Les plus violentes passions du catholicisme, comme la charité, sont justement nommées vertus, à cause du rythme secret qui les mesure et les défend ainsi de déviation ou d'excès. Le mysticisme catholique est ainsi lui-même régi, policé, soumis à des lois. L'Eglise con-
trôlc les visions et les extases de ses héros : sa discipline condescend aux dernières moelles de L'être. Elle forme, proprement, la cité de l'ordre, dont tous les mouvements peuvent être dils des progrès. » Ecoutez ceci: « Elle est une société de sociétés, dans laquelle la solitude même se hérisse de saintes fortifications tutélaires. Je ne sais pas d'enchantement comparable à celui de la considérer en moraliste, en politique, en critique et en historien. (1) » C'est bien de l'Eglise actuelle qu'il parle.
Il écrit ailleurs: c II faut définir les lois de la conscience pour poser la question des rapports de l'homme et de la société; pour la résoudre il faut constituer des autorités vivantes chargées d'interpréter les cas conformément aux lois. Ces deux conditions ne se trouvent réunies que dans le catholicisme. Là et là seulement l'homme obtient ses garanties, mais la société conserve les siennes; l'homme n'ignore pas à quel tribunal ouvrir son cœur sur un scrupule ou se plaindre d'un froissement, et la société trouve devant elle un grand corps, une société complète avec qui régler les litiges survenus entre deux juridictions, semblablement quoique inégalement compétentes. L'Eglise incarne, représente l'homme intérieur tout entier; l'unité des personnes est rassemblée magiquement dans son unité organique. L'Etat, un lui aussi, peut conférer, traiter, discuter et négocier avec elle (2). »