Chapitre XI
« 1. Or, la foi est ce qui nous rend présentes les choses qu'on espère, et ce qui nous convainc de celles que l'on ne voit point.
« 3 C'est la foi qui nous apprend que le monde a été fait par la parole de Dieu, et que tout ce qui est visible a été formé d'une manière ténébreuse.
« 5. C'est par la foi qu'Hénoch a été enlevé du monde afin qu'il ne mourût point.
« 6. Or, il est impossible de lui plaire (à Dieu) sans la foi, car pour s'approcher de Dieu ilfaut croire qu'il existe et qu'il récompensera ceux qui le cherchent. »
Il passe ainsi en revue l'ensemble de l'histoire juive et montre que c'est par la foi que ces divers événements principaux se sont accomplis.
Quand même on admettrait avec la critique moderne la non authenticité de l'épître aux Hébreux, il n'en est pas moins vrai qu'elle est conçue sous l'inspiration et
ians la direction des vues du grand apôtre et qu'on peut iég-itimement l'invoquer comme étant l'expression de cette idée du fondateur.
Une question se posait immédiatement et pour la première fois dans l'histoire du monde ; c'est là le premier germe de la dynamique sociale. L'antiquité et le monde entier, avant le catholicisme, avaient conçu l'ordre social comme immuable et ses modifications inévitables étaient toujours proclamées comme des déviations d'un type primitif. Pour la première fois, la fondation de saint Paul, dans les conditions oii il se trouvait, faisait surgir ce grand problème, base de la dynamique sociale : un régime religieux succède à un autre en reconnaissant l'utilité préalable et la nécessité de celui qui l'a précédé.
Saint Paul annonce ce grand fait et c'est là le point de départ d'une révolution capitale dans l'histoire de l'esprit humain; mais il est évident qu'il était impossible à saint Paul de donner la théorie positive d'un tel phénomène. Le positivisme seul peut l'accomplir de nos jours, on expliquant l'avènement de la doctrine nouvelle comme surgissant de la série des antécédents.
Comme il faut néanmoins une théorie pour expliquer un grand fait social constaté, saint Paul, à défaut de théorie scientifique, en a donné la théorie théologique.
Nous allons voir quelle est cette théorie théologique dont la faiblesse, inévitable du reste, montre l'immense supériorité de la science sur la théologie ; nous admirerons néanmoins la grande profondeur déployée par saint Paul dans la constatation de la succession légitime d'un état religieux à un autre qui l'a préparé.
11 y a au fond, deux théories de ce phénomène social, l'une dans l'épître aux Romains, et l'autre, dans lépitre aux Hébreux. Celle qui est contenue dans l'épître aux Romains est incontestablement de saint Paul, puisque l'authenticité de cette épilre est certaine. Il n'en est
pas de même de cello aux Hébreux, dont l'aufliniilicilé a élé contestée dès les premiers siècles de l'ère chrétienne. Mais l'apparition d'une nouvelle théorie succédant à celle de saint Paul prouve l'importance qu'on attachait avec raison au phénomène social que l'on voulait ainsi expliquer; c'est pour cela que les successeurs de saint Paul ont cherché une théorie distincte de la sienne.
Celle de saint Paul est exposée dans le chapitre III de l'épitre aux Romains. Saint Paul pose au début très nettement la question : « Quel est donc l'avantag-e des juifs, et quelle est l'utilité de la circoncision ? Leur avantage est grand en toute manière, principalement en ce que les oracles de Dieu leur ont été confiés. » Saint Pau) invoque ensuite l'histoire juive pour montrer qu'Abraham a reçu la promesse de Dieu, avant la circoncision et non pas après, et que, par suite, cette promesse a été accordée à la foi d'Abraham et non pas à sos œuvres suivant la loi judaïque, ce qui conduit saint Paul à la théorie fameuse de la justification par la foi, sur laquelle nous reviendrons tout à l'heure.
Mais on voit ce qu'a d'arbitraire une telle théorie puisqu'elle n'exphque nullement la durée assignée par Dieu pour conserver ses oracles dans le peuple juif. Ce sont, dira-t-on, les desseins impénétrables de Dieu; mais cela n'explique absolument rien. Nous venons d'expliquer ainsi quelques-uns des dogmes du catholicisme formulés par saint Paul. Toute religion se compose du dogme, du régime et du culte, le régime étant caractérisé dogmatiquement par la systématisation morale. 3Iais nous ne suivrons pas, dans notre exposition de saint Paul, cet ordre scientifique, le passage d'un sujet à l'autre se faisant spontanément, comme nous le voyons pour la théorie de la grâce qui se rapporte à la fois au dogme et au régime.
Nous allons exposer celle théorie fameuse, qui a servi
de base à la vraie morale catholique et qui a constitué, avant Gall et Auguste Comte, un des progrès les plus décisifs dans la théorie de la nature humaine.
Saint Paul, en effet, a posé par cette conception le dualisme capital entre V altruisme et Yégoïsme^àQ telle sorte qu'il a donné une théorie théologique du fait le plus capital de notre nature. Il a fait faire ainsi à la conception, comme au gouvernement de la nature humaine, un pas décisif. Pour mieux le comprendre, il faut résumer la théorie d'Auguste Comte sur la nature humaine.
Le cerveau, siège des fonctions intellectuelles et morales, contient trois ordres de dispositions irréductibles, quoique intimement solidaires, grâce à leur siège dans un même appareil. Ce sont les fonctions intellectuelles pour apprécier, les fonctions du caractère pour réaliser, et les fonctions du sentiment qui donnent l'impulsion à tout le système. Les fonctions du sentiment constituent ce qu'on nomme le cœur, condition de l'unité humaine. Mais il y a deux ordres de fonctions dans le cœur, les unes, à la fois plus nombreuses et plus intenses, se rapportent à nous : elles constituent l'égoïsme fondamental de notre nature. Les voici, dans l'ordre de leur intensité décroissante : instinct conservateur, sexuel, maternel, destructeur, constructeur, orgueil et vanité. Les autres constituent l'altruisme ou la sociabilité. Elles sont au nombre de trois : l'attachement, la vénération et la bonté.
Le problème moral consiste essentiellement à faire prévaloir de plus en plus l'altruisme sur l'égoïsme ; c'est là la limite idéale qu'il faut poursuivre sans cesse sans l'atteindre jamais, si ce n'est dans des cas tout à fait exceptionnels. Or, c'est ce dualisme que représente saint Paul par sa conception delà nature et de la grâce. La nature est l'ensemble des penchants qui forment la personnalité humaine ; la grâce est l'ensemble des peu-
chants et des aptitudes sympathiques par lesquels nous r<ous dévouons aux autres. Aufond, c'esiV altruisme. ^diini Paul a, dans un grand nombre de passages, décrit admirablement cette lutte de l'égoïsme et de l'altruisme. On peut notamment en voir une admirable description à la fin du chapitre YII et dans le chapitre VIII de l'Epître aux Romains et dans le chapitre V de l'Epître aux Galates ;