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Chapitre XIII

« 1. Quand je parlerais toutes les langues des hommes et des anges, si je n'ai point la charité, je ne suis que comme un airain sonnant et une cymbale retentissante.

« 2. Et quand j'aurais le don de prophétie, que je pénétrerais tous les mystères, et que je posséderais toutes les sciences : quand j'aurais encore toute la foi possible, jusqu'à transporter les montagnes, si je n'ai point la charité, je ne suis rien.

« 3. Quand je distribuerais mon bien pour nourrir les

pauvres, et que je briserais mon corps pour être brûlé, si je n'ai point la charité, tout cela ne me sert de rien.

« 4. La charité est patiente, elle est bienfaisante : la charité n'est point jalouse, elle n'est point téméraire et précipitée, elle ne s'enfle point.

« 5. Elle n'est point dédaigneuse, elle ne cherche point ses propres intérêts, elle ne s'aigrit point, elle ne pense point de mal.

a 6. Elle ne se réjouit point de l'injustice; mais elle se réjouit de la vérité avec ceux qui y marchent.

« 7. Elle souffre tout, elle croit, elle espère tout, elle supporte tout.

« 8. La charité ne finira jamais. »

Mais quelque utilité qu'ait pu avoir cette conception théologique, on voit combien tout cela est loin de cette solidarité, dans le temps et dans l'espace, que le Positirisme démontre dans la Famille, la Patrie et l'Humanité.

Mais la nature même des doctrines théolog-iques, t'elles que le passé tout entier l'avait manifesté, exigeait une conception nouvelle, qui a été constituée par saint Paul, dans sa grande théorie de la justification par les mérites de Jésus-Christ, ce qui fournit la base de la Rédemption.

On peut constater, en effet, que, de tout temps, les sacrifices ont été employés dans les diverses religions. Cela résultait naturellement de l'assimilation, avec ses degrés variables d'intensité, des dieux à l'homme. On cherchait, par des hommages et des offrandes, à calmer leur courroux et à obtenir leur faveur. Naturellement la grandeur de l'hommage dépendait de la valeur même de ce qu'on offrait. Mais, chez les Hébreux surtout, où, grâce à un monothéisme prématuré, on a pu poursuivre une systématisation morale, il se dégagea nettement l'idée que le sacrifice obtenait la purification de nos fautes, qui se trouvaient accumulées, pour ainsi dire,

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sur la tête de l'objet sacrifié. C'est ainsi que nous voyons le bouc-émissaire qui porte les péchés d'Israël. Or, sous l'influence de la situation, qui ne permettait guère aux premiers chrétiens de faire de véritables sacrifices, au sens antique de ce mot, saint Paul fit faire un pas capital à cette théorie, par la justification au moyen des mérites de Jésus-Christ.

Saint Paul n'avait pas connu Jésus; de sorte qu'il a pu en faire, non pas encore nettement un dieu, mais déjà plus qu'un prophète. Or Jésus étant mort crucifié, il a représenté cette mort comme un sacrifice dont les mérites appliqués aux divers hommes pouvaient obtenir ainsi de Dieu leur véritable rédemption. Les sacrifices sanglants étaient ainsi abolis : ils devenaient absolument inutiles, et c'était là, il faut le dire, un très grand progrès moral que la destruction de ces boucheries religieuses données constamment en spectacle au peuple. Mais il faut préciser davantage quels étaient les péchés dont la rédemption devait être obtenue par les mérites du sacrifice de Jésus-Christ. Ces fautes sont de deux sortes, celles que nous commettons actuellement dans notre vie, et aussi celles qui proviennent de l'altération primitive due au péché d'Adam. Nous sommes ici à la source de la conception du péché originel. Le crime d'Adam ne l'a pas altéré seulement lui-même, mais aussi tous ceux qui sont nés de lui. L'homme naît donc mauvais, en vertu d'une tache primitive du premier père, et sans qu'il y ait rien de sa participation personnelle. Mais, si nous avons tous péché en Adam, nous serons tous justifiés en Jésus.

La théorie du péché originel et celle de la rédemption par les mérites de Jésus se tiennent donc intimement ; elles sont solidaires l'une de l'autre. Si nous nous plaçons au point de vue scientifique, il n'est pas douteux que le péché originel existe et que nous sommes né-

cessairement solidaires de nos prédécesseurs, au sens physiologique du mot. Les lois fatales de l'hérédité nous dominent, et, au point de vue le plus strictement biologique, nous sommes bien les fils de nos prédécesseurs. Pour nous c'est un fait fatal dont nous subissons les conséquences heureuses ou mauvaises en augmentant les unes et diminuant les autres. Sous ce rapport, M. de Maistre a raison, plus même qu'il ne le croyait. Mais si nous concevons le péché originel comme la volonté d'un individu, alors cette conception prend un autre aspect, elle nous apparaît comme étant d'une immoralité arbitraire. On conçoit, dès lors, que Joseph Fourier affirmât que c'était là l'absurdité la plus révoltante du catholicisme, tandis que Laplace, plus préoccupé des besoins intellectuels que des nécessités morales, proclamait que c'était la présence réelle (1). Quoi qu'il en soit, la théorie du péché originel, comme celle de la rédemption par les mérites du sacrifice de Jésus- Christ, se liaient au caractère nécessairement arbitraire de la volonté surnaturelle de Dieu. Car, au fond, celui qui est tout puissant ne peut avoir que des caprices, et François I", imitant Dieu, justifiait finalement ses décisions par la formule vraiment divine : « car tel est notre bon plaisir ».

Mais la double théorie que nous venons d'apprécier se liait à une autre qui en est inséparable, c'est celle de la prédestination. En effet, malgré le sacrifice de Jésus, les uns sont bons et les autres méchants, et comme tout dépend de la volonté suprême de Dieu, t'est qu'aux uns il a donné la grâce, sans laquelle on ne peut rien, et qu'il ne l'a pas accordée aux autres. Au fond, on est donc prédestiné. Et si nous apprécions la portée dogmatique

(1) Ceci résulte d'un récit que m'a fait Auguste Comte d'une convereation eutre Laplace et Joseph Fourier, et qu'il tenait de Joseph Fourier lui-même.

et historique de cette conception de saint Paul, nous en verrons la grande importance. Au fond, il est vrai de dire que, scientifiquement, cette prédestination existe, puisque nous naissons avec l'ensemble des dispositions principales qui déterminent notre nature. De même, la situation qui concourt avec elle à notre destination finale est indépendante de notre volonté. Saint Paul n'a donc fait que formuler, sous forme théologique, une profonde réalité des choses.

Historiquement, cette conception de la prédestination a une valeur capitale, elle est la condition des efforts énergiques et des dévouements indomptables qu'exige toute rénovation du premier ordre. Cette croyance a toujours dominé ceux qui ont fait de grandes choses, depuis les vrais croyants de Mahomet jusqu'aux puritains de Cromwell. Mais le Positivisme combine ce grand dogme avec celui de la modificabilité secondaire, mais croissante à mesure que les phénomènes se compliquent. Le catholicisme a eu l'équivalent de cette théorie, en admettant^ contradictoirement au dogme absolu de la prédestination, le dogme non moins absolu dulibre arbitre, évidemment contradictoire à l'absolue prépondérance de Dieu. Mais l'Humanité jusqu'ici a vécu de contradictions.

Saint Paul a cherché, en effet, aussi par quels moyens nous pouvions mériter, dans une certaine mesure, la justification par l'imputation des mérites de Jésus- Christ, et il a été ainsi conduit à la fameuse théorie de la justification par la foi et non pas par les œuvres. Cette conception, qui, au premier abord, peut paraître singulière, s'explique néanmoins facilement en appréciant la situation qui l'a fait surgir. La foi, avons-nous dit, était la condition capitale et néces^^aire d'un régime fondé tout entier sur des théories subjectives déterminées par leur destination morale et sociale.

Le chapitre XI de l'Epître aux Hébreux, qui, du reste.

n'ew'è pas a© «aint Paul, mais qui se rapporte à sa direction, formule admirablement, après saint Paul, une telle nécessité. Il n'est donc pas étonnant que le grand réformateur ait été conduit à proclamer la prépondérance capitale de la foi, et en ait fait la condition essentielle de notre justification. Mais une autre raison plus immédiate explique l'avènement de cette théorie. Les judéochrétiens ou les disciples immédiats de Jésus croyaient, comme les juifs, à la justification par les œuvres de la loi. Or, c'est d'eux qu'il fallait énergiquement se dégager pour fonder une religion universelle. Saint Paul, avec son audace et sa sagesse habituelles, leur a opposé la justification par la foi : qu'on compare à cet égard l'Epître aux Corinthiens avec l'Epitre de saint Jacques.

Nous voyons donc ainsi dans saint Paul toutes les ^iiéories catholiques, les unes fortement constituées, comme celles de la grâce, de l'incarnation et de la rédemption, et d'autres instituées dans leur premier fondement, comme celle de la divinité de Jésus-Christ. Celle-ci devait bientôt conduire à la théorie de la Trinité, puisque le rôle du Saint-Esprit, quoique un peu vague, était cependant universellement admis par les disciples de Jésus, ce qui donnait les trois termes de la ttrinité finale.

L'audacieuse et admirable suppression des sacrifices sanglants au nom de la rédemption par les mérites de Jésus-Christ supprimait ainsi une partie capitale et essentielle de culte antique.

Mais il n'y a pas de religion sans culte, car le culte est la manifestation extérieure et profondément efficace de l'unité de foi. Yoyons donc ce qui, à ce sujet, appartenait en propre à la nouvelle doctrine et suppléait à la lacune faite par la révolution de saint Paul. Une première cérémonie, empruntée au monde juif, mais profondément annexée à la religion nouvelle fut la base du nou-

veau culte. C'est le baptême. Par cette cérémonie, tous les péchés passés, et surtout le péché orig-inel, étaient effacés, et une grâce spéciale pour mieux faire était attachée par Dieu à une telle opération. On voit ici le germe de la théorie théologique des sacrements, d'après laquelle Dieu attache une grâce spéciale à leur réception; ce qui n'est du reste que la formulation théologique de ce fait positif que toute manifestation cultuelle excite nos sentiments élevés et nous prédispose à de nobles efforts.

Mais ce sacrement ne pouvait être reçu qu'une fois, et, par suite, ne suppléait pas à la fréquence nécessaire des manifestations du culte. La dernière réunion de Jésus et de ses disciples fournit à ce sujet la base d'une manifestation cultuelle périodique. Elle consiste dans le dîner eucharistique, qui rappelle, sous le nom de communion, la dernière réunion touchante de Jésus et de ses apôtres. Ce fut là la base de l'institution finale du sacrifice de la messe où se résume finalement le catholicisme. Si le royaume de Dieu avait dû, comme on le croyait d'abord, surgir immédiatement, il n'aurait été besoin que du seul sacrifice de Jésus dans sa passion. Et, au fond, c'était là la théorie primitive. Mais le monde durant, et ses péchés aussi, on fut graduellement conduit à admettre le renouvellement du sacrifice de Jésus, que l'on plaça dans la communion. Le germe de cette étonnante construction du sacrifice de la messe était donc posé dans le dîner eucharistique. Mais, en le considérant au début, on voit qu'il fut un précieux et admirable instrument de ralliement, le moyen de rapprochements fréquents entre les fidèles de toutes les classes. Cette institution a certainement contribué pour une part énorme à la propagation et à l'unité morale du monde catholique. On voit, du reste, saint Paul donner à ce sujet les conseils pratiques les plus sages, et ses successeurs ont graduelle-

ment éliminé ce qu'il pouvait y avoir de trop matériel dans de pareilles réunions, en en faisant une simple commémoration, combinée plus tard avec une manifestation mystique. Mais, au début, cette matérialité a profondément servi. De plus, ces réunions étaient accompagnées de lectures et de prières pieuses, et aussi de manifestations soi-disant prophétiques, qui auraient fini par devenir profondément dangereuses et anarchiques, comme l'indiquait déjà saint Paul, si le sacerdoce, en s'accroissant, ne les avait graduellement diminuées, et finalement éliminées. Tel est l'ensemble du grand mouvement donné par saint Paul pour la construction de la religion universelle. Mais tout cela n'eût été qu'un vœu, ou qu'un désir plus ou moins vague, si saint Paul n'eût agi. Mais aussi grand dans l'action que dans la conception, il institua, comme nous l'avons vu, d'Antioche à Rome, les diverses églises, qui, ralliées entre elles par des relations constantes, constituèrent la base inébranlable du catholicisme.

III. — Vue générale de révolution catholique de saint Paul à Constantin (64 à 314).

L'immense construction de saint Paul fut ainsi lancée dans le monde gréco-romain, et elle s'y est graduellement développée sous l'influence de la situation, avec laquelle elle était, comme nous l'avons vu, dans une harmonie essentielle. Mais avant de suivre jusqu'à Constantin la marche de cette évolution, il faut que nous indiquions la condition capitale sans laquelle toute cette organisation eût avorté, et que nous montrions sommairement comment elle s'est réalisée. Cette condition, c'est l'organisation du sacerdoce.

Cette évolution a pris pour base, sans aucun doute,

la construction de saint Paul. Mais il faut comprendre qu'en en respectant les bases fondamentales, il y a eu adaptation aux nécessités pratiques, et comme les théories théologiques ont, par leur nature même, un assez haut degré d'indétermination, on en a tenu compte spontanément pour s'adapter à la réalité effecnve des choses.

Je n'ai pas besoin d'ajouter que cela se fait sans aucune espèce de machiavélisme quelconque. Ceux qui ont dirigé une telle évolution obéissaient seulement à deux sortes d'influences : en premier lieu, la construction de saint Paul, dont le respect essentiel était la base de toute stabilité; et en second lieu, les nécessités de la situation sociale. On tenait compte de cette seconde condition en subordonnant toujours à la tradition les modifications apportées. Cette marche normale a été suivie de saint Paul à Bossuet.

Le catholicisme consistant en une création subjective dont les dogmes sont déterminés par la destination morale et sociale, il est de toute évidence que sans l'intervention d'une autorité spirituelle, maintenant énergiquement la tradition, interprétant et développant le dogme d'après elle, le catholicisme se fût décomposé en une infinité de petites sectes plus ou moins étranges et que, par suite, toute la grande efficacité de cette religion eût complètement avorté.

Cette condition a été heureusement réalisée avec les bases essentielles qui lui étaient indispensables. Le sentiment de sa nécessité a dû profondément agir sur les grands cœurs et les dignes esprits qui poursuivaient alors la réformation morale de l'espèce humaine, mais il faut voir néanmoins quelles sont les circonstances spéciales qui ont facilité la formation de ce sacerdoce.

L'influence grecque lui était au fond très peu favorable, deux impulsions, l'une initiale et l'autre continue.

ont facilité l'avènement et le développement de cette grande construction. La première est l'influence juive, l'organisation des synagogues donnait le type extrêmement précieux d'un groupement systématique d'individus partageant les mêmes croyances. Ces réunions périodiques, mélange d'enseignement et d'effusions, offraient un modèle que saint Paul a immédiatement réalisé, et c'est ainsi qu'il a formé dans les diverses villes des églises, qui, ralliées entre elles par la même foi et des relations constantes, formaient l'Eglise générale.

D'un autre côté, tout l'ensemble de l'histoire hébraïque et juive montrait une succession d'hommes directement inspirés de l'esprit divin, et les apôtres se crurent certainement doués de ce privilège par l'intervention de Jésus. Saint Paul, du reste, invoqua sa propre inspiration divine^ il y 9- plus, au début, l'on croyait à la possibilité de cette intervention de rEsprit-Saint,sans aucun assujettissement à des conditions régulières. Mais, dès le début, saint Paul aperçut les graves dangers de cette inspiration individuelle et chercha à la combattre de manière à réduire à un certain nombre d'esprits choisis, vrais successeurs des apôtres, ceux qui avaient le privilège d'être les vrais interprètes de la foi nouvelle.

On voit donc comment il y avait là le premier germe d'une succession de chefs spirituels dirigeant les groupes des fidèles. Mais une seconde influence vînt compléter celle-là, ce fut l'influence romaine.

Suivant la conception de saint Paul, le catholicisme se développe dans le monde gréco-romain dans lequel n'existait pas la tradition familière des inspirations divines; par suite, le nouveau public auquel s'adressait cette religion fut mieux disposé à accepter les limitations que les chefs de l'Eglise étaient naturellement disposés à introduire dans les manifestations d'inspirations

individuelles. En outre, le spectacle de Torg-anisation romaine dut être un excitant et un modèle.

Dès lors, les adhérents émanés du monde romain et même du monde grec, dont plusieurs avaient participé à rorganisation romaine apportèrent leurs habitudes d'esprit dans l'org-anisation de l'Eglise.

Telles sont les influences générales qui contribuèrent à rorganisation et au développement du sacerdoce.

On peut voir dans saint Paul le sentiment profond des conditions de l'organisation sacerdotale. [Epître aux Galates^ chapitre IV, § n, — chapitre V.)

Nous voyons de plus en plus pendant cette période s'affirmer la prépondérance du sacerdoce ou, en d'autres termes, de l'Eglise, car l'Eglise ou l'ensemble des fidèles se condense dans le sacerdoce, comme l'ensemble d^s chrétiens se condense en Jésus, et Jésus apparaît ainsi comme le chef direct et spécial de l'Eglise ou du sacerdoce.

Nous pourrions citer un grand nombre de textes qui montrent pendant ces trois siècles la prépondérance «roissante du sacerdoce catholique. Nous voyons, dans la seconde partie du if siècle, saint Irénée affirmer qu'il ne faut pas chercher la vérité en dehors de l'Eglise.

Voyons maintenant en quoi a consisté essentiellement l'organisation sacerdotale fondée pendant cette grande période.

Dès le début, à la tête de l'Eglise unique, surgit dans chaque ville un évêque (surveillant); mais lorsque le nombre des fidèles augmenta, un seul individu devint insuffisant pour les diriger; de là la nécessité d'un plus grand nombre de chefs spirituels. Une très heureuse inspiration établit que ces nouveaux membres du clergé étaient subordonnés au chef unique qui dirigeait chaque ville et les environs, s'il y avait lieu; d'où la distinction capitale entre l'évêque et les prêtres. Les uns

comme les autres avaient le caractère sacré qui faisait d'eux, par une ordination spéciale, les successeurs des apôtres et les organes nécessaires de l'Eglise ; mais le prêtre fut subordonné à l'évêque et l'évoque seul eut le droit sacré de l'ordination, c'est-à-dire de l'institution sacerdotale ou de l'opération par laquelle on devenait membre du clergé. On voit là une des causes essentielles par lesquelles put se fonder la hiérarchie catholique et sans laquelle la nouvelle religion eût avorté.

Il y avait, en outre, un ensemble d'obligations subordonnées, telles que les aumônes, les soins des malades et le détail des affaires matérielles de l'Eglise. Cela donna lieu à l'institution des diacres, ils faisaient partie du sacerdoce sans avoir le caractère définitif et sacré qui résultait de l'ordination.

Naturellement, les évoques des villes prépondérantes acquirent par cela même une importance supérieure qui se systématisa et devint officielle sous Constantin.

Enfin, pendant toute cette période, l'habitude croissante des conciles, ou des réunions d'évêques ou de prêtres assemblés pour traiter des affaires de l'Eglise, augmenta de plus en plus. On voit croître, à mesure que l'histoire se développe, l'action de ce sacerdoce qui se coordonne et s'organise de mieux en mieux.

Pendant que le catholicisme constituait ainsi le pouvoir indispensable à l'efficacité de son action, la propagande se continuait dans l'empire romain.

Dans cette propagande on a remarqué que le nom de saint Paul n'a pas été aussi souvent invoqué qu'on l'aurait cru. Cela est vrai, mais son système seul fut suivi et son impulsion seule fut efficace. Comme je l'ai fait remarquer, la mort de saint Paul empêcha une active propagande immédiate en Gaule et en Espagne, et, en effet, ce n'est qu'à partir du milieu du u° siècle que le catholicisme pénètre en Gaule par l'établisse-

ment à Lyon des apôtres venus d'Asie-Mineure. Ce n'est guère que dans lenf siècle que ces deux éléments de l'Occident furent suffisamment pénétrés par la propagande catholique. Le Catholicisme atteignit ainsi ses limites naturelles. En Orient, il s'arrête essentiellement à l'Euphrate ; en Occident, à l'Océan et au Rhin, qu'il ne dépasse que plus tard, dans la première phase du moyen âge et par l'incorporation de nouveaux éléments à la République occidentale. Cette religion n'est, en effet, que locale avec des prétentions à l'universalité ; c'est la conséquence du caractère subjectif de son dogme qui ne ce précise et ne devient stable que par son rapport avec Ame situation déterminée dans l'espace et dans le temps. Pendant toute cette période, le rôle essentiel d'élaboration appartint à l'Orient, et ce n'est qu'au moyen âge que l'Occident joua le rôle prépondérant, non plus pour élaborer, mais bien pour appliquer.

Mais on se ferait une fausse idée de cette propagande du catholicisme si on s'imaginait que, même au moment où Constantin lui donna une consécration officielle, il avait converti l'ensemble de l'empire romain. Il n'en était rien.

D'abord, la grande masse des campagnes était restée, sinon hostile, du moins étrangère au catholicisme. Les catholiques se recrutaient surtout dans les villes ; mais, dans ces villes mêmes, ils ne constituaient qu'une minorité ; seulement cette minorité était coordonnée et active en face d'une majorité inerte et décomposée. La direction de la société devait donc leur appartenir finalement; c'est là d'ailleurs une loi sociologique fatale : le gouvernement et la direction n'appartiennent jamais en réalité au nombre^ ils appartiennent à la minorité qui sait et qui veut, quand cette science et ce vouloir sont en rapport avec les nécessités d'une situation.

Nous avons dit que pendant la période initiale, c'est

à l'Orient surtout qu'est due l'élaboration dogmatique. Les résultats n'en furent directement arrêtés que dans le iv" et le V siècle par l'action des conciles, et l'intervention des grands docteurs dans les décisions. Celles-ci recevaient alors une sanction de la puissance temporelle ; mais, sous l'infiuence de la situation, les bases posées par saint Paul furent graduellement développées, en respectant toujours et en invoquant l'autorité traditionnelle.

Ainsi, la notion capitale du rôle du Christ s'étend et se précise, le caractère divin, pressenti par saint Paul, se dégage de plus en plus, la conception philosophique du Verbe, telle que l'avait élaborée l'école d'Alexandrie et notamment Philon, vient se joindre et se fondre dans la notion du Christ à mesure que les adhésions philosophiques du monde grec devinrent plus nombreuses.

Le 4® évangile est l'expression de ce mouvement et le Christ devint ainsi le Verbe ou la sagesse même de Dieu, d'après laquelle il crée et dirige.

C'est encore pendant cette période que parurent ceux qu'on a nommés les apologistes.

Parmi ceux-là on doit signaler surtout saint Justin le martyr et TertuUien. Il est bon d'indiquer l'esprit de ce système d'apologie, qui s'est continué jusqu'à nos jours. Les apologies repoussent facilement les vagues accusations d'immoralité qui s'adressent toujours à toute nouvelle doctrine, et qui étaient d'autant plus faciles contre les chrétiens qu'ils mettaient plus de précautions dans leurs réunions pour éviter l'intervention de l'autorité.

Sous ce rapport, leurs réponses sont décisives. Mais ils ne se contentent pas de se défendre, ils attaquent énergiquement le polythéisme; et à cet égard, ils ont les inconvénients d'une doctrine absolue. Ils ne voient, dans cette grande religion polythéique, qui a tant fait

pour l'Humanité, qui a présidé aux grandes civilisations qui ont posé les bases de l'Humanité, qu'un ramassis de superstitions et d'immoralités.

Ce n'est pas là une appréciation sérieuse, qui, du reste, n'est devenue possible qu'avec le Positivisme, qui seul peut expliquer les grandes constructions du passé en les rapportant à leur destination temporaire et locale. Les apologistes catholiques ne sont pas moins exagérés et superficiels dans les qualités qu'ils s'attribuent à eux-mêmes.

Mais cette double disposition de mépris pour les autres et d'admiration pour eux-mêmes était nécessaire dans la pénible et difficile lutte que soutenaient ces réformateurs, et aussi à cause du caractère absolu de leur doctrine. H faut remarquer, du reste, que, sauf saint Paul et Hildebrand, les directeurs du catholicisme ont plus brillé par la valeur morale que par la force intellectuelle. Et ils offrent trop souvent dans leurs œuvres le caractère littéraire et déclamatoire.

Pendant la période de fondation que nous examinons actuellement, la propagande catholique s'accomplit essentiellement par la prédication et l'action presque individuelles. L'enseignement de l'Église reposait essentiellement sur la tradition maintenue et interprétée par le sacerdoce. C'est alors que s'établit le grand principe catholique que le sacerdoce seul, s'inspirant de la tradition, était l'autorité visible, décrétait finalement ce qui devait être cru comme ce qui devait être repoussé. Mais le besoin de représenter les bases de cette tradition dans quelques ouvrages fondamentaux ne tarda pas à se faire sentir. M. Michel Nicolas (1) a traité cette question d'une manière complète et remarquable, et avec lie caractère pleinement scientifique. Il faut d'abord re-

(1) Voir Etudes sur le Nouveau Testament, par M. Michel Nicolas.

marquer que la nouvelle doctrine ne s'est pas formulée dans un livre. Jésus n'a rien écrit, et saint Paul, le vrai fondateur, n'a écrit que des épîtres ou des lettres, dans lesquelles les questions dogmatiques étaient traitées à propos des divers incidents que faisait surgir son active propagande.^ Il n'y avait donc, au début, qu'un testament, lAncien Testament. Ce n'est qu'à la fin du iv^ siècle, en 397, sous l'action de saint Augustin, qu'en Occident, le Nouveau Testament, ou le canon de la nouvelle loi fut définitivement arrêté et formé des vingtsept œuvres distinctes qui le constituent. Résumons, en quelques mots, l'historique de cette construction.

On n'a fait, au début, aucun recueil d'ouvrages apostoliques, soit d'évangiles, soit d'épitres. Ce n'est qu'à partir de la deuxième moitié du second siècle qu'on commence à lire, dans les réunions du dimanche, pour l'édification des fidèles, quelques livres ou parties de livres de la nouvelle loi. A la fin du deuxième siècle^ il existe des recueils d'évangiles et d'épîtres, mais variables d'un lieu à l'autre et n'ayant pas encore le caractère officiel qu'ils ont acquis plus tard. A partir du nf siècle, ces recueils constituent un Nouveau Testament que TertuUien cite concurremment avec l'Ancien. Mais ce Nouveau Testament varie d'église à église, de docteur à docteur, sauf une partie fondamentale qui se retrouve essentiellement dans tous. C'est Origène qui, le premier, essaie un classement des divers ouvrages qui doivent former le canon du Nouveau Testament. Saint Athanase proclame le canon qui a été, plus tard, définitivement adopté sous l'action prépondérante de saint Augustin. Mais il faut remarquer que, conformément à son caractère directement social, l'Église d'Occident seule fixa définitivement le Nouveau Testament, et que, dans les Églises d'Orient, la question ne reçut jamais de solution précise. On conçoit, du reste, pour-

quoi la nouvelle doctrine ne pouvait émaner d'un livre qui en fut le point de départ systématique. Cette religion surgissait du concours d'un fondateur réel avec un fondateur hypothétique qui n'avait tout au plus donné qu'une première et vague impulsion. Cette première cause fondamentale empêchait nécessairement toute formulation systématique d'un livre unique. En second lieu, la résurrection, que les nouveaux fidèles croyaient prochaine, ne devait pas les disposer à formuler leur foi en un livre systématique.

Si nous examinons maintenant la manière dont a été arrêté le canon de la nouvelle loi, nous ne pourrons qu'admirer la sagesse politique du sacerdoce catholique. On a, en effet, réuni dans le Nouveau Testament un en-

^mble de productions du i" siècle représentant les divers éléments qui avaient concouru à la fondation du Catholicisme, ou qui étaient venus se grouper autour delà fondation paulinienne. Les critiques modernes ont soumis le Nouveau Testament à une analyse en général très judicieuse, quoique péchant souvent par la disposition à vouloir résoudre les questions avec plus de précision que ne le comporte la nature des documents. Une chose était surtout importante : il fallait que le profond

Aialisme de saint Paul et des disciples de Jésus fût atténué, et que l'unité apparût, au début mèlne de la fondation. Le livre des Actes des Apôtres résoud la question, en attribuant à saint Pierre la conception caractéristique de saint Paul sur la fondation d'une religion universelle ; et en adoucissant les luttes que l'Epitre aux. Galates nous représente en traits de feu. Et, depuis lors, l'Eglise, avec une grande sagesse sociale, a identifié, contre la réalité de l'histoire, Pierre et Paul. Je n'entre pas dans l'analyse détaillée de ces discussions, nécessaires pour fonder la théorie positive de la fonda-

tion catholique; elles reçoivent à leur tour de cctlc théorie une nouvelle lumière.

Le catholicisme arrêta donc ainsi les li\Tes de la nouvelle loi. Mais néanmoins, la tradition interprétée par l'autorité visible du sacerdoce fut toujours et heureusement la solution finale des diverses questions. Pendant que le dogme s'élaborait ainsi graduellement sous l'impulsion et dans la direction tracée par Paul, l'organisation morale se développait aussi. On a exagéré, à un degré presque ridicule, la supériorité morale du catholicisme, néanmois il faut reconnaître le service immense rendu par la nouvelle religion. La culture morale fut, en effet, fondée en elle-même, en dehors de toute destination politique. On organisa donc ainsi systématiquement la culture des sentiments. D'un côté, l'on proclama la charité ou l'amour de son prochain comme précepte fondamental de la loi, et les manifestations de cette charité comme constituant nos principaux devoirs. Mais c'est surtout au point de vue négatif, encore plus qu'au point de vue positif, que la nouvelle loi fut caractéristique : elle s'adressa au plus perturbateur de nos instincts, à celui dont la destination est la plus équivoque, l'instinct sexuel. Saint Paul, à cet égard, insiste avec une rare énergie. Il dépasse même, on peut le dire, la limite en donnant à la virginité une prépondérance presque absolue et n'acceptant le mariage que comme une imperfection nécessaire. Les deux autres instincts contre lesquels le catholicisme entreprit une vigoureuse lutte furent la vanité et l'orgueil, quoiqu'il ne les distinguât pas suffisamment. Néanmoins il les combattit simultanément en proclamant l'humilité comme une des principales vertus chrétiennes.

Le problème moral comporte deux aspects, l'un positif : exciter nos bons sentiments ; l'autre négatif, quo

l'on peut désigner sous le nom de purification, et qui consiste à diminuer l'intensité de nos instincts personnels. C'est surtout de cette seconde question que s'occupa le catholicisme en organisant la culture morale. Il ne s'occupa, au fond, que de la morale personnelle, fut très insuffisant pour la morale domestique, qu'il améliora surtout par la proclamation de la chasteté, et fut nul dans la morale sociale ; car, si le catholicisme a eu une action politique et sociale incontestable, il le doit, non pas à sa doctrine, mais au fait d'un pouvoir spirituel distinct du pouvoir temporel, et qui a surgi dans son sein. Mais toute organisation de la culture morale repose nécessairement sur l'institution de la vie subjec^ tive. Il faut concevoir celle-ci sous deux aspects : 4° quant à la variété, c'est-à-dire à la diversité des êtres avec lesquels nous vivons subjectivement; 2° quant à la systématisation ou à la coordination des divers aspects de la vie subjective vers une destination unique. Sous le second point de vue, la supériorité du catholicisme est évidente : il a, le premier, en effet, systématisé la vie subjective; car tous nos efforts doivent tendre finalement à vivre en Jésus-Christ et pour Jésus-Christ. De là cette construction étonnante de Jésus dieu et homme, que nous apprécierons dans notre prochaine séance. Si, comme cela n'est pas douteux, la grandeur de l'homme se mesure par l'étendue et la coordination de sa vie subjective, il est certain que l'on doit au catholicisme un des progrès les plus décisifs, puisqu'il a construit, par une longue culture, une race capable au plus haut degré de vie subjective. Il est certain, en effet, que, plus la civilisation se développe, et plus la vie subjective dévier t indispensable ; car il nous faut vivre avec des morts de plus en plus nombreux, des successeurs qui ne sont pas encore, et nous représenter le nombre croissant de nos contemporains; et cela ""intis les actes élémentaires de

notre existence, à moins de passer à l'état de misérable machine inconsciente. Le Positivisme seul peut apprécier l'immensité d'un tel service, que ne soupçonne même pas la métaphysique révolutionnaire.

Mais, si le catholicisme reste supérieur au polythéisme quant àla systématisation de la vie subjective, au début, il lui est inférieur quant à la variété. Mais, à mesure que le catholicisme s'est développé, il a remédié à cette iff fériorité inévitable au début. Nous voyons, en effet, le catholicisme, tout en maintenant la puissante systématisation de la vie subjective, en développer de plus en plus les divers aspects. D'abord il institue et, plus tard, coordonne le culte des saints. Comme base d'un tel culte, et, par une généralisation de la théorie paulienne de \di justification^ il pose le principe que les mérites des saints peuvent nous être imputés de même que les mérites de Jésus-Christ. Ces mérites constituent ainsi une sorte de capital moral utilisable pour tous les autres hommes. La création du purgatoire constitue une immense extension de la vie subjective ; car, de cette manière, nous sommes poussés à vivre avec ceux qui ne sont plus. Mais il y a plus ; nos mérites actuels leur sont imputables : le bien que nous pouvons faire doit adoucir leur sort. Le catholicisme, incapable de représenter scientifiquement la solidarité des morts et des vivants, l'a néanmoins proclamée dans une admirable conception théologique, dont la durée était nécessairement limitée ô^ ])0uvait donner lieu à bien des abus, mais dont il a ^ tirer de merveilleux résultats pour l'amélioration morale de notre espèce.

Nous allons voir maintenant les principaux obstacles qu'a dû surmonter le catholicisme dans sa formation, €n dehors, bien entendu, de la conversion même des \if dividus. Il y a eu deux obstacles principaux, les hérésies et les persécutions : occupons-nous d'abord des hérésies.

L'hérésie est un phénomène tout à fait spontané dans le catholicisme et, on peut le dire, dans tout monothéisme, car la systématisation monothéique est nécessairement subjective, et déterminée par des raisons sociales et morales, sans comporter la vérification objective qui, dans l'ordre scientifique, peut faire cesser la divergence mentale. L'hérésie n'est rien autre chose que le défaut d'accord sur les conceptions subjectives du monothéisme. Aussi n'ont-elles pas cessé , pas plus dans l'islamisme que dans le christianisme, depuis l' origine de ces deux religions. C'est une des plus étranges prétentions du catholicisme d'être surtout une doctrine propre à établir l'unité mentale. Aussi ne l'a-t-il jamais réellement obtenue, quoiqu'au début, saint Paul, avec raison, ait proclamé la foi comme la qualité fondamentale du chrétien. Par suite, le catholicisme a été conduit, dès qu'il l'a pu, à l'emploi de la force comme complément de la persuasion; et cela avec d'autant plus d'âpfeté que c'est une doctrine absolue, qui ne comporte ni approximation, ni mesure. Le catholicisme est la religion intolérante par excellence, témoin toute son histoire, depuis Constantin jusqu'à nos jours; et les sectes chrétiennes l'ont été autant que lui toutes les fois qu'elles l'ont pu. La confusion des deux pouvoirs propre à l'islamisme explique pourquoi cette religion a été infiniment plus tolérante que le catholicisme. La prépondérance religieuse y appartient sans conteste au pouvoir temporel ; mais alors le point de vue religieux s'y trouve plus ou moins subordonné au point de vue politique, qui, par sa nature réelle, est nécessairement plus tolérant.

Une autre cause spéciale des hérésies propres au début du catholicisme, c'est qu'il fut obligé de surgir dans le monde grec, au milieu d'une métaphysique dissol-

vante et dispersive, qui avait développé des habitudesde discussion indéfinie.

Ce fut là le plus grave obstacle à l'avènement du catholicisme; et une saine théorie scientifique sanctionne la flétrissure que le catholicisme a infligée aux hérétiques. En effet, il est certain que l'hérésie supposait toujours des natures inférieures, sacrifiant les nécessités sociales à de prétendues nécessités mentales, sous l'impulsion, le plus souvent, d'une indisciplinable vanité. Les hérésies sont de diverses sortes et portent sur les divers aspects du catholicisme. Quelques-unes se rapportent à la prétendue origine judaïque du catholicisme ; elles sont la continuation de la lutte de saint Paul contre ce qu'on a appelé les judéo-chrétiens. On peut citer parmi celles-là, surtout les Ebionites. Mais ces hérésies, concentrées en Judée, ou dans les environs, se sont obscurément éteintes, sans troubler essentiellement l'organisation du catholicisme. C'est surtout dans le monde gréco-romain qu'ont surgi les hérésies vraiment redoutables; sans parler, bien entendu, de celles qui apparurent au quatrième et au cinquième siècle. L'hérésie des Montanistes condamnée, en 173, au concile d'Héraclée en Phrygie, porta sur la morale. Elle consistait en une exagération extrême de rigorisme moral, qui n'admettait ni retour, ni concession. La sagesse sacerdotale réagit contre un tel excès, si dangereux dans la prati- , que. Une autre hérésie, qui eut une action bien autrement durable, puisqu'elle eut saint Augustin pour partisan pendant de nombreuses années, et qu'elle a duré pendant le moyen âge, le Manichéisme^ fit courir de graves dangers au catholicisme. Elle surgit en Perse, et se développa d'abord sur les limites du monde romain et du monde persan. Elle consistait à admettre deux principes, l'un bon et l'autre mauvais; elle com-

promettait par là le monothéisme et, par suite, la systématisation morale qui repose sur lui. Une des plus énergiques luttes de saint Augustin converti a été contre le manichéisme qu'il avait primitivement adopté. Mais la plus redoutable, peut-être, des hérésies surgit pendant la fondation du catholicisme, c'est le Gnosticisme : il apparaît en Asie-Mineure, vers 115, au commencement, par conséquent, du second siècle. Et, peut-être, peut- on en trouver auparavant des traces assez caractéristiques. La Gnosse était, au fond, une exagération dissolvante de la partie métaphysique du catholicisme. Les gnostiques admettaient entre Dieu et l'homme une suite d'êtres intermédiaires désignés par le nom A'Eons : ils poussaient, dès lors, la nouvelle doctrine dans la voie des divagations métaphysiques indéfinies, qui auraient empêché la stabilité mentale, à la fois si nécessaire et si difficile dans le monothéisme ; car, quand même il serait vrai qu'on eût pu substituer au monothéisme catholique un monothéisme équivalent, il est certain qu'il était dangereux et antisocial de le tenter ; ce qu'il fallait d'abord, c'était se mettre d'accord. Le danger que le gnosticisme a fait courir au catholicisme a été d'autant plus grave qu'il trouvait un appui dans les habitudes métaphysiques de cette époque. Mais les luttes successives contre ces hérésies ont eu l'utilité de consolider le clergé catholique en poussant à des réunions d'évêques et de prêtres, qui, sous le nom de conciles, ont non seulement maintenu la tradition catholique, mais l'ont aussi développée dans la direction même de sa première impulsion. Le groupement est devenu aussi plus intime, et l'Eglise a surgi, mieux coordonnée et plus puissante, des luttes mêmes qui tendaient à la compromettre. Une heureuse coordination sacerdotale fut donc un résultat de ces luttes dangereuses.

Un second obstacle plus passager et moins grave fut celui qui provint des persécutions. Les catholiques ont ridiculement et même odieusement exagéré l'oppression des empereurs romains. Gibbon, le premier, et d'une manière décisive, afait justice de ces exagérations, auxquelles se prête si bien le vague presque indéfini du style ecclésiastique qui, institué dès le début, s'est conservé jusqu'à nos jours. Il faut remarquer, en premier lieu, que le monde romain était essentiellement tolérant. Cela tenait, d'un côté, à la prépondérance du pouvoir politique et, de l'autre, au caractère peu systématique du polythéisme. Mais le monde antique, et surtout Rome, au temps de l'empire, montraient la plus large tolérance. Cela résultait, du reste, de la nécessité où était le gouvernement romain de faire vivre sous une même direction politique des populations ayant des cultes si divers. Le gouvernement romain n'était donc pas persécuteur ; il était tolérant, au contraire, par la nature même de sa construction. Aussi, jusqu'à Dioclétien, il n'y a pas eu de persécution, au sens véritable de ce mot. Il y a eu des actes isolés déterminés par des raisons civiles et politiques bien plus que religieuses, et dont les catholiques, avec leur emphase habituelle, ont singulièrement exagéré l'intensité. Il est utile néanmoins de remarquer que le caractère nécessairement intolérant de tout monothéiste se montre dans la conduite du monothéiste Marc-Aurèle, opprimant les monothéistes chrétiens. Et cette observation est plus frappante quand on compare cette conduite à celle du noble génie émancipé d'Adrien.

La seule persécution vraiment caractéristique fut celle de Dioclétien, qui fut, au fond, imposée à ce grand politique par le fanatisme étroit de Galère, et dont les effets furent compensés, au moins dans les Gaules et en Bretagne, par la sage tolérance de Constance-Chlore.

Mais qu'est-ce, après tout, si l'on compare cette persécution aux flots de sang- que le catholicisme a fait répandre depuis Constantin jusqu'à nos jours? Quelques mois de Philippe II et du duc d'Albe ont plus fait comme sang répandu, que toutes les prétendues persécutions des empereurs romains. Néanmoins, en éliminant ces exagérations déclamatoires, il faut reconnaître que beaucoup de chrétiens, de toutes les classes et des deux sexes, surent mourir pour leur religion avec énergie et dévouement. Il faut reconnaître aussi qu'à cet égard, comme à tant d'autres, les catholiques ont singulièrement exagéré leur supériorité ; car, si les martyrs mouraient avec courage, ils avaient devant les yeux la perspective d'une récompense immédiate, ce qui rend leur dévouement bien inférieur à celui de tant de nobles Romains qui moururent pour la patrie sans autre désir de récompense que l'honorable respect de leurs concitoyens pour leur mémoire. Et, à ce sujet, il faut remarquer que ce n'est que par un effort de foi théologique qu'on peut voiler ce qu'a de puéril la conception du sacrifice de Jésus, puisqu'il avait l'intime conviction de ressusciter trois jours après.

Quant à la prétendue démonstration de la vérité du catholicisme tirée de l'existence des martyrs, il n'est réellement pas nécessaire d'en faire justice. L'on est vraiment peiné de voir le génie de Pascal formuler ces puérilités, en proclamant doctoralement qu'il croit à la vérité d'une religion dont les sectateurs se font tuer. La mort des martyrs prouve, en effet, qu'ils croyaient à leur doctrine, mais non pas qu'elle fût vraie. Il résulterait, en effet, de la proposition de Pascal, ce théorème singulier que toute croyance sincère est par cela même vraie. Quoi qu'il en soit, le catholicisme grandit pendant ces trois siècles et se constitua au milieu de ces obstacles. Au commencement du quatrième siècle, il formait

dans le monde romain une minorité fortement organisée. Elle acquit, par le décret de Milan, la tolérance, puis, bientôt après, la prépondérance officielle ; car la tolérance ne fut qu'un instant dans l'histoire. Disparue sous la domination chrétienne, elle ne devait reparaître enfin qu'au moment de sa décadence.

Nous avons ainsi conduit le catholicisme jusqu'au moment de sa reconnaissance officielle : il nous faudra les deux prochaines séances pour apprécier sa constitution dogmatique et son organisation politique.

Dans cette période de fondation, comme je l'ai déjà indiqué, les catholiques constituèrent en une même doctrine ces traditions distinctes qui ne convergeaient que par certains côtés, comme dans l'identification de Pierre et de Paul et de celui-ci avec Jésus. Ils le firent d'une manière absolue et il ne pouvait en être autrement; mais, à mon avis, ils étaient supérieurs, non seulement socialement, mais même mentalement, aux critiques modernes qui, en sens inverse, ne font ressortir que les différences, sans voir que, dans les réalités effectives de l'histoire, il s'établit un équilibre entre les côtés cohérents des doctrines diverses. Cela se fait plus ou moins spontanément, et les docteurs catholiques l'ont cherché, guidés par le sentiment d'une haute destination sociale, mais avec des subtilités inévitables, que le Positivisme seul peut faire disparaître.

LES GRÂMS TYPES DE L'HeiÂIlI

APPRÉCIATION

Des principaux Types de l'évolution catholique

(S^-Paul, S^-Augustin, Ilildebrand, S^-Bernard, Bossuet)

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