‹ Le CatholicismeChapitre 21 sur 42 · LIEUX · texte numérisé non relu

LIEUX

Nicée

Constaatinople.

Ephè?e . . . .

Ciialcf'doine . .

Constantinople.

Id.

loO

(Guizot, Histoire de la Civilùation en France, tome I, page 348; Paris 1840.)

Il faut remarquer^ du reste, que le pouvoir temporel a eu une grande influence sur ces conciles, soit pour les aider, soit pour les contrarier. C'est à partir de Constantin^ en effet, que se décident définitivement dans ces grandes réunions quelques-unes des questions les plus capitales préparées par les siècles précédents. Les empereurs ne décident pas eux-mêmes, mais ils facilitent la réunion des conciles et finissent, surtout depuis Théodose, par donner à ces décisions une sanction légale.

Quant à l'Eglise latine ou romaine, nous verrons qu'elle a seule opéré les grandes applications sociales du catholicisme et a été seule à ce sujet vraiment efficace. De telle sorte que, quoique les deux éléments du monde antique aient vraiment concouru ensemble, la distinction entre l'évolution romaine et l'évolution grecque s'est néanmoins maintenue dans cette production suprême du catholicisme.

Abordons maintenant les conceptions dogmatiques du catholicisme, en commençant par la plus capitale, puisqu'elle sert de base à toutes les autres, à savoir la théorie de l'Etre suprême.

L'homme, à mesure surtout que la civilisation dans laquelle il vit se développe et se complique, a besoin d'un régulateur extérieur à lui, qui détermine et précise les manifestations de son activité, de son intelligence et de ses sentiments. L'état social complique tellement notre activité cérébrale, les impulsions qui la caractérisent sont si nombreuses et souvent si divergentes que, sans une action extérieure puissante et régulatrice, nous flotterions dans d'infinies divagations.

En premier lieu, il est nécessaire que nous subissions pour toutes les conditions fondamentales de notre existence une véritable fatalité. Cette fatalité se manifeste d'abord par les lois immuables du monde. Notre liaison k un siège déterminé, la planète ou une portion détermiîrée de cette planète, nous soumet aux lois astronomique? , physiques et chimiques. Mais nous subissons aussi le poids des fatalités sociologiques, d'abordpar l'action du passé qu nous lie d'une manière de plus en plus précise à des corditions sociologiques que notre naissance représente, car elle détermine pour nous l'époque de la civilisation, la société particulière, et même la famille.

Cette action du passé se combine avec celle du présent qui nous règle d'après les lois précises de la solidarité. Il y a plus, c'est à travers le milieu social que nous su- ])issons l'action du monde, et c'est par l'action sociale qu'il se trouve modifié dans une mesure sans doute secondaire en elle-même, mais importante pour nous.

En somme, donc, l'on peut considérer la société comme résumant pour nous l'ensemble de toutes les fatalités i|ue nous subissons, mais cette domination de la société représente aussi notre puissance modificatrice secon- <laire des choses, puisque c'est par elle et par elle seule que nous pouvons l'accomplir.

La société représente donc pour nous un véritable Être suprême, et c'est par rapport à elle que toute notre

vie individuelle peut être réglée, car nous pouvons concevoir notre activité comme ayant pour but de servir la société, notre intelligence ayant pour destination de la connaître, et notre affection de l'aimer. Aimer, connaître et servir la société ou la patrie à laquelle nous appartenons, tel est donc le but de l'existence humaine.

Mais cet Être suprême, quoique composé surtout de morts, ne peut néanmoins persister sans l'intervention active de chacun de ses membres, et la patrie ne peut pas dire comme Dieu dans V Imitation :

Je te suis nécessaire et tu m'es inutile, quoiqu'elle soit supérieure à chacun de ses membres. Et il y a dès lors homogénéité entre la patrie et chacun de ceux qui la composent, et réciprocité de services rendus. Il faut même comprendre que, si c'est la notion d'une patrie déterminée qui règle et idéalise notre existence, la Famille nous prépare et rHumanité nous complète.

La nécessité d'un tel Etre suprême s'est fait sentir nécessairement et de plus en plus à mesure que la société s'est développée, et comme l'esprit scientifique et philosophique était encore incapable de nous révéler suffisamment le véritable Etre suprême, l'Humanité y a suppléé par la création de tuteurs subjectifs qui ont été les dieux, et auxquels on a attribué, avec plus ou moins de convenance, les propriétés qui permissent de remplir les conditions nécessaires auxquels le véritable Etre suprême est assujetti pour atteindre sa vraie destination.

C'est à ce point de vue qu'il faut juger les diverses théories de Dieu qui ont été données par les théologiens et les philosophes. En outre, la patrie à laquelle nous appartenons a une durée infiniment plus grande que la nôtre, et les services que nous aurons pu rendre, quelque minimes qu'ils puissent être, laisseront des traces nécessaires dans l'existence de cet être collectif auquel

nous appartenons; ce qui nous assure une immorlalilé subjective proportionnelle à notre mérite, môme quand notre nom serait rapidement oublié.

Mais comme la valeur de chaque individu est une condition nécessaire de l'existence de la patrie ellemême, il en résulte la nécessité d'un développement et d'un perfectionnement le plus grand possible dans chaque individualité particulière ; ce qui suppose un degré le plus grand possible d'indépendance personnelle. Le service de la patrie combine donc la subordination et l'indépendance dans le développement de notre existence, ainsi réglée pour la poursuite d'un but supérieur extérieur à nous.

Néanmoins, il faut remarquer que ces diverses patries agissent plus ou moins les unes sur les autres et qu'elles tendent à former un Etre suprême plus étendu et qui embrassera la planète entière : c'est l'Humanité. Cette Humanité est en voie de formation, mais nous pouvons, à l'abri de tout arbitraire, la concevoir dans la limite idéale vers laquelle elle marche ; de telle sorte que sa conception est à la fois réelle et idéale ; et, sous ce second rapport, elle est une source de perfectionnement en présentant k tous nos efforts un grand type à réaliser.

L'Humanité est donc le véritable Être suprême que nous devons aimer, connaître et servir. Mais il faut concevoir que la Famille et la Patrie en sont deux éléments nécessaires pour satisfaire plus ou moins inconsciemment aux conditions indispensables de l'action de tout Être suprême. Cette théorie positive de l'Être suprême ou de l'Humanité permettra seule de bien juger la nature des créations des dieux destinés à en remplacer la notion définitive.

On ne sera pas étonné de voir que le théoîogisme, doctrine nécessairement insuffisante, n'a pu résoudre la

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question quo d'une manière approximative et avec de grandes complications.

Dans le polythéisme, la condition d'homogénéité entre l'Etre adoré et ses adorateurs est suffisamment remplie; mais la condition de dignité de l'Être, ou des Etres suprêmes, est vraiment insuffisante; d'autant plus que le polythéisme ne comportait qu'à un très faible dogré une réelle systématisation. Mais le monothéisme nous présente de bien autres difficultés. Nous avons souvent établi que le monothéisme seul, dans l'ordre théologique, comporte une véritable systématisation morale. La croyance en un Être unique satisfait évidemment à la condition de prépondérance et de dignité ; mais il n'en est pas de même de la condition non moins indispensable de l'homogénéité entre l'adorateur et i'être adoré; car quel rapport peut-il y avoir entre l'homme et un Etre tout puissant, infiniment bon, infiniment sage? Gomment le connaître? Gomment l'aimer? Comment le servir? Peut-il réellement servir d'idéal? Evidemment non; car, pour nous, la conception de la toute-puissance est contradictoire avec celle d'une bonté et d'une intelligence infinies. L'être qui peut tout ne peut avoir que des caprices; car la sagesse suppose la subordination de nos efforts à des nécessités extérieures, qu'apprécie notre intelligence et que notre mutuel dévouement nous aide à vaincre. Un dieu tout puissant n'est donc pas un véritable idéal qui puisse guider nos efforts. En second lieu, la conception du pur monothéisme n'est vraiment pas compatible avec l'existence d'un pouvoir spirituel distinct et indépendant du pouvoir temporel ; car qu'est-ce que le sacerdoce, si ce n'est l'organisation des interprètes coordonnés de l'Etre suprême ayant pour mission de diriger l'idéalisation humaine, en manifestant constamment la volonté d'uo être ù la fois supérieur et

inaccessible? Aussi le déisme pur conduit-il à la suppression de tout sacerdoce, et l'islamisme, qui, sans arriver au pur déisme, s'en est rapproché, a-t-il déterminé la confusion des deux pouvoirs, et, par suite, il ne nous a pas offert un vrai sacerdoce. On voit, d'après la théorie que je viens d'expliquer, à quelle difficulté profonde la systématisation morale catholique fondée sur le monothéisme se trouvait acculée, difficulté qu'il fallait résoudre à tout prix, sous peine d'une absolue insuffisance ; car, avec le pur monothéisme, il était évidemment impossible d'établir ni une systématisation, ni un culte ; et la situation romaine ne permettait nullement à saint Paul de fonder comme Mahomet son monothéisme sur la confusion des deux pouvoirs. Assurément il n'était pas possible à saint Paul de concevoir la théorie systématique que le génie seul d'Auguste Comte a pu réaliser; mais sa puissante intelligence, excitée par une incomparable sociabilité, lui a fait pressentir avec une profondeur inouïe la condition nécessaire de sa rénovation. Il y a satisfait par sa conception du Christ, qui, sans être encore absolument un dieu, est néanmoins plus qu'un homme, et devient l'objet plus direct de nos adorations; dételle sorte que les bases de l'étonnante construction du Christ se trouvent réellement posées. Christ est homme, il a souffert pour nous, il y a donc homogénéité entre lui et nous; mais il y a aussi prépondérance, puisque, plus qu'homme, il est vraiment le fils de Dieu; et nos hommages ne s'adressent à Dieu qu'à travers le Christ et par son intermédiaire. La condition d'homogénéité et de dignité se trouve ainsi satisfaite, et Jésus-Christ apparaît, dès lors, comme le chef direct du sacerdoce qui doit diriger la coordination morale. C'est dans cette voie puissamment tracée par saint Paul que va s'accomplir l'évolution graduelle de la conception du Christ. Elle se précisera par les luttes mêmes surgies

des diverses hérésies qui ont méconnu l'un ou l'autre des éléments de cette construction si complexe et si étonnante. Partie de saint Paul, qui en a posé les vraies hases, elle se termine, après plusieurs siècles, par le formulaire du concile de Nicée.

Voici la formule orthodoxe :

« Nous croyons en un seul Seigneur Jésus-Christ, « fils de Dieu, fils unique du Père, Dieu né de Dieu, «t lumière émanée de la lumière, vrai Dieu, né du vrai « Dieu, engendré et non pas fait, consubstantiel à son (( Père. »

La première condition était de faire cesser enfin le caractère indécis du Christ, comme intermédiaire entre Dieu et l'homme, et de lui concéder enfin, d'une manière précise, le caractère divin. Un premier pas est accompli, à ce sujet, très peu de temps après saint Paul; et le quatrième évangile, ou l'évangile dit de saint Jean, en est la formation.

Nous avons vu, dans l'appréciation de la philosophie grecque, comment a surgi la théorie métaphysique de l'abstraction. Les spéculations alexandrines ont développé de plus en plus la partie métaphysique de cette doctrine en en voilant la partie positive. Les Alexandrins ont ainsi été amenés à concevoir en Dieu, comme profondément distincte, l'intelligence, ou le Aoyo?, siège des idées éternelles. Par une réaction incontestable, quoique nous ne puissions pas en suivre les traces, du platonisme alexandrin sur le catholicisme, le Christ fut conçu, au moins dès le début du second siècle, comme l'incarnation du Verbe, ou de l'intelligence même de Dieu (1). La conception du Christ comme Dieu, indépendant du Père, et néanmoins ne formant qu'un avec

(1) Malel)ranche a dit : le Verbe est le lieu des intelligences comme rcspace est le lieu des corps.

lui, était ainsi posée. Mais la formulation précise et définitive d'une telle théorie n'eut lieu que dans le concile de Nicée, à la suite des luttes suscitées par Arius. Disons quelques mots et de ce personnage et de sa théorie. Arius était né en Cyrénaïque ; il fut prêtre à Alexandrie; et il mourut, en 328, à Constantinople, laissant après lui une des hérésies les plus redoutables que le catholicisme ait eu à affronter. Arius nie la divinité du Christ : il affirme que le Verbe est une créature, sans doute une créature supérieure à toutes les autres, créée avant toutes les autres, mais néanmoins inférieure au Père; car, disait-il, il est impossible qu'un fils soit coéternelàsonpère. Par suite le Christ apparaissait comme une sorte de divinité, mais créée, n'ayant pas toujours existé. Cette doctrine était fort dangereuse ; car elle aurait amené graduellement à ce qui fut depuis le Soci- /zmm5me, c'est-à-dire l'affirmation que Jésus n'est qu'un simple prophète, ce qui détruisait toute l'économie du système catholique, et ce qui était effectivement contraire au vrai mouvement d'évolution du catholicisme. Après de longues discussions qui eurent lieu surtout à Alexandrie, l'Arianisme se développant de plus en plus, Constantin se décida à convoquer à Nicée, en Bithynie, un concile qui fut le premier concile œcuménique. La réunion du concile eut lieu en 325. Constantin, fort étranger à ces discussions théologiques, et incapable même d'en comprendre toute la vraie portée, jugeait la question surtout en politique, et espérait pacifier l'Eglise par une de ces transactions que comporte la pratique politique. Après de longues discussions, dans lesquelles il est inutile d'entrer et dont les détails se trouvent dans toutes les histoires ecclésiastiques, le concile décida que le fils est consubstantiel (o/xoouo-tof) au père, <et non pas (opoiou^toç) semblable au père. Le pas décisif était accompli par cette formulation définitive. Sans

doute tout cela est fort contradictoire et presque incompréhensible, mais néanmoins indispensable, d'après ce que nous avons dit précédemment. Au point de vue politique, le Christ étant Dieu et étant égal au Père, et étant, en même temps, le chef direct de l'Eglise, ou du sacerdoce proprement dit, il en résultait pour celui-ci une véritable condition d'indépendance et de pouvoir; car il se trouvait avoir pour chef propre et distinct un dieu même. L'hérésie d'Arius avait conduit à formuler la divinité du Christ, et, par suite, à assurer en lui le caractère fondamental de prépondérance et de dignité, mais la condition d'homogénéité entre les adorateurs et l'être adoré, condition non moins indispensable, se trouvait voilée. Deux grandes hérésies, celles de Nestorius et d'Eutychès, permirent de formuler avec précision ce qui, au fond, était dans la conception de saint Paul et s'était traditionnellement développé depuis lui, à savoir la combinaison de la nature divine avec la nature humaine.

La première de ces hérésies fut celle de Nestorius. Nous allons en faire un historique sommaire et nous apprécierons ensuite la solution donnée par le concile d'Ephèse et acceptée par l'Eglise catholique à la question soulevée par Nestorius.

Nestorius, né près d'Antioche, fut élevé au siège de Constantinople en 428. Préoccupé des questions soulevées par Arius sur la nature du Christ, il fut conduit à une théorie spéciale sur la combinaison entre la nature divine et la nature humaine en Jésus-Christ. Il voulut résoudre le problème de cette combinaison et, en interprétant certains textes, il donna la solution suivante : il admit que les deux natures donnaient lieu à deux personnes, ces deux natures étant pour lui plutôt juxtaposées que combinées en un terme unique. Selon lui, il y avait donc en Jésus-Christ deux personues. Cette con-

ception, soutenue par un homme actif, d'une grande pureté de mœurs, au dire même de ses adversaires, et occupant le siège principal de l'Orient, eut bientôt de nombreux partisans. Mais Nestorius trouva dans saint Cyrille, évèque d'Alexandrie, neveu et successeur de Théophile, l'ennemi acharné de saint Jean Chrysostome, un redoutable adversaire. Doué comme son oncle d'une rare activité, il organisa contre Nestorius une puissante opposition. Il proclama qu'il y avait en Jésus une nature divine et une nature humaine, mais que les deux natures étaient intimementcombinées et, suivantl'expressionofficielle, leur union était hypostatique, de telle sorte qu'il n'y avait qu'une seule personne.

Un concile fut réuni à Ephèse en 431 pour décider la question. Le concile condamna Nestorius, accepta la solution de saint Cyrille et déclara officiellement qu'il y avait en Jésus-Christ deux natures, mais une seule personne. Le concile avait décidé avant l'arrivée des envoyés de l'Eglise d'Occident, mais ceux-ci sanctionnèrent sa décision et la théorie de saint Cyrille devint celle de l'Eglise catholique. Il y a plus, malgré la moralité assez suspecte de Cyrille, la papauté, appréciant la grandeur du service rendu à la fondation du dogme catholique, a élevé Cyrille d'Alexandrie au rang des saints. Théodose II obligea ensuite Nestorius à quitter le siège de Constantinople et cet évêque se retira dans un monastère, d'où il continua néanmoins à agir sur ses adhérents.

Les luttes violentes provoquées par cette hérésie se compliquèrent, du reste, d'un schisme provoqué par Jean, évêque d'Antioche, blessé dans sa vanité de ce que le concile d'Ephèse eût décidé avant son arrivée et celle des évêques qui l'accompagnaient. Mais, si le schisme finit bientôt par s'éteindre, il n'en fut pas de même de l'hérésie, elle subit de violentes persécutions, Nestorius

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avait donné lui-môme l'exemple en exerçant les plus brutales violences contre les ariens. Quoi qu'il en soit, les nestoriens furent obligés de se retirer sur les bords de TEuphrate et au-delà et quelques-uns pénétrèrent jusqu'en Cliine.

Les nestoriens ont d'ailleurs joué un rôle important, car c'est surtout par leur intermédiaire que la philosophie et la science grecques, transmises aux Abbassides, fournirent le point de départ de Fadmirable évolution mentale qui fera vivre éternellement le nom de Bagdad. Une saine philosophie scientifique doit approuver la solution catholique, sagement adoptée par l'Occident et, par suite, blâmer l'hérésie nestorienne.

Eneffet, il est évident que pour que l'Etre divin, qui combinait en lui la nature divine et la nature humaine, fût susceptible de développer en nous une adoration convenable et une action morale vraiment efficace, il fallait nécessairement qu'il se présentât à nous comme une personne unique ; sans cela l'adoration eût été dispersive et la contemplation se fût portée ou sur l'une ou sur l'autre des deux personnes ; tandis que le vrai et décisif problème consistait à offrir à notre habituelle contemplation un être parfait en tant que dieu et néanmoins homogène avec l'adorateur en tant qu'homme. Sans aucun doute et d'une manière abstraite, cette conception paraît contradictoire et incompréhensible quand on conçoit la Divinité avec ce caractère de perfection absolue en puissance, en intelligence et en affection; mais néanmoins la théorie scientifique de la nature humaine, en éliminant le côté métaphysico-catholique, permet de concevoir l'image d'une telle combinaison qui en assure l'efficacité.

Pour le Positivisme, l'homme est un être unique ; mais cet être n'est pas simple à la manière absolue des métaphysiciens. Il est au fond une résultante, et cette

résultante provient surtout de deux forces distinctes au point de vue des mobiles cérébraux de nos actions : l'altruisme et Tégoïsme ; Fintellig-ence appréciant les moyens d'exécution que le caractère assure. L'altruisme représente le côté idéal ou divin de notre nature et l'égoïsme le côté inférieur ou humain. De telle sorte qu'il y a effectivement deux natures et une personne. Dans la contemplation de cet être que nous adorons : par l'une des deux natures nous sommes dans un rapprochement plus intime avec lui, et par l'autre, plus idéale, il nous excite et nous régie.

Mais une seconde hérésie, celle d'Eutychès, surgit bientôt de la lutte même du catholicisme contre les nestoriens; exposons d'abord l'histoire sommaire de cette hérésie.

Eutychès était abbé d'un monastère auprès de Constantinople. Il fut ardent à soutenir la lutte contre les nestoriens ; et comme il insistait très vivement sur l'unité de personne dans Jésus-Christ, cela le conduisit bientôt à une hérésie contraire à celle de Nestorius et non moins dangereuse. Il enseigna que la nature humaine se confondait tellement avec la nature divine qu'elle s'y perdait absolument. Et suivant sa comparaison, la nature humaine était comme une goutte d'eau qui se perd dans la mer. La doctrine d'Eutychès se propagea d'autant plus vite parmi les moines que ceux-ci rivaient pris énergiquement parti contre Nestorius, et que la doctrine d'Eutychès pouvait leur paraître une manifestation extrême contre l'hérésie ; Eusèbe de Dorylée, qui avait lutté contre Nestorius, et qui était ami d'Eutychès, après avoir essayé de le ramener à d'autres idées, soumit la question à des évêques assemblés à Constantinople. Eutychès refusa de paraître : le concile condamna sa doctrine, lui enleva la conduite de son monastère et fit appel à un autre concile. L'empereur en

convoqua un à Ephèse, mais composé de partisans d'Eutychès et dont le président, Dioscore, patriarche d'Alexandrie, lui était complètement dévoué. Le concile, malgré l'opposition des légats du Pape saint Léon, approuva les doctrines d'Eutychès. La chose resta en l'état jusqu'à la mort de Théodose II, qui maintint les décisions du concile d'Ephèse. Mais Marcien, son successeur, en l'an 450, sous l'inspiration de sa femme Pulchérie, convoqua un concile à Chalcédoine pour traiter de nouveau la question. Il confirma les décisions du concile de Gonstantinople contre les doctrines d'Eutychès, contre sa personne et ses adhérents. « Le concile déclare que, suivant les écrits des SS. Pères, il fait profession de croire un seul et unique Jésus-Christ, Notre Seigneur, fils de Dieu, parfait en sa divinité et parfait en son humanité ; consubstantiel à Dieu, selon la divinité, et à nous, suivant l'humanité : Qu'il y avait en lui deux natures unies sans changement, sans division, sans séparation ; en sorte que les propriétés des deux natures subsistent et conviennent à une même personne qui n'est point divisée en deux, mais qui est un seul Jésus-Christ, fils de Dieu, comme il est dit dans le Symbole de Nicée. » En 451, après le concile de Chalcédoine, Marcien donna force de loi à ces décisions, et, dès 454, il n'est plus question d'Eutychès. Mais son hérésie était bien loin d'être détruite : les luttes des eutychéens contre les catholiques durèrent jusqu'à l'invasion des mahométans, et l'eutychéisme se conserva jusque de nos jours parmi les chrétiens d'Egypte; les Arméniens diffèrent aujourd'hui des catholiques, en ce qu'ils repoussent le concile de Chalcédoine. Ces luttes furent sanglantes : les empereurs de Constantinople y prirent, jusqu'à l'invasion islamique, une part ardente; et ces dissensions religieuses, comme celles des nestoriens, ne contribuèrent pas peu au swccès du monothéisme arabe.

Si maintenant nous voulons porter un jugement sur la doctrine d'Eutychès, nous serons conduits à approuver absolument la conduite du concile de Chalcé- <ioine, et, par suite, nous approuverons la doctrine de l'Eg-lise catholique. Cette doctrine est, en effet, conforme à la destination sociale et morale propre à la théorie du Christ. Le but de celle théorie était, en effets comme nous l'avons déjà dit, de créer un être qui fût pour nous un idéal suprême, à la fois notre régulateur ot notre aide; de là la nécessité de sa nature divine. Mais il fallait aussi qu'il nous fût homogène, qu'il n'y eût pas entre lui et nous cette distance infinie qui empêche tous rapports ; de là la nécessité, en lui, de la nature humaine. Qu'eussent signifié, en effet, les souffrances de Jésus-Christ, sa mort, son sacrifice,, s'il n'y avait pas eu en lui la nature humaine? L'efficacité morale du type du Christ eût été complètement détruite. Cette possibilité d'adoration et d'amour que produit en nous la contemplation d'un tel type aurait été supprimée. Enfin, une dernière hérésie, celle des monothélites ^ conduisit l'Egiise à constituer la théorie complète du Christ. Cette hérésie résulta d'une tentative pour expliquer comment deux natures très distinctes et très différentes composaient une seule personne. Voici la solution monothélite : « Elle suppose que la nature humaine était réellement distinguée de la nature divine ; mais qu'elle lui était tellement unie qu'elle n'avait point d'action propre ; que le Verbe était le seul principe actif dans Jésus-Christ ; que la volonté humaine était absolument passive, comme un instrument entre les mains de l'artiste, » (Voir abbé Pluquet, Dictionnaire des hérésies, tome second, page 377. Paris, MDCCLXIIL)

Au fond, cette théorie était la doctrine d'Eutychès adoucie : elle fut combattue par les catholiques, et finalement condamnée. L'Egiise adopta qu'il y avait en

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Jésus deux opérations réellement distinctes, qu'on appela thcodoïques, ou divinement humaines. Les opérations théodoïques résultent de deux opérations parfaitement distinctes et actives toutes les deux, l'une divine et l'autre humaine, de telle sorte que les actes de Jésus- Christ étaient toujours divinement humains. Le monotliclisme se répandit surtout en Orient, comme à l'ordinaire ; l'empereur Constantin, fils de Constant, provoqua, en 680, la réunion du sixième concile général et le troisième de Constantinople. Le concile prononça une définition de la foi qui fut unanimement acceptée, sauf l'opposition de Macaire, évêque d'Antioche. Voici le résumé de la décision du concile : « Dans cette définition du sixième concile général, on reçoit les définitions des cinq premiers conciles généraux : on déclare qu'il y a en Jésus-Christ deux volontés et deux opérations; et que ces deux volontés se trouvent en une seule personne, sans division, sans mélange et sans changement; que ces deux volontés ne sont pas contraires, et que la volonté humaine suit la volonté divine ; qu'elle lui est entièrement soumise. »

L'empereur donna force de loi aux décisions du concile ; et, après quelques luttes provoquées par les défenseurs du monothé Usine ^ cette hérésie fut oubliée surtout à cause des luttes provoquées par les iconoclastes; et, finalement, ses derniers représentants se perdirent dans l'hérésie d'Eutychès.

Nous avons ainsi exposé la longue évolution qui a graduellement conduit le catholicisme au milieu des luttes successivement provoquées par l'arianisme , le nestorianisme, l'eutychéisme et le monothélisme, à la construction définitive de la théorie du Christ. 11 nous faut maintenant apprécier le rôle de cette théorie dans la culture morale de la nature humaine. Il est évident que la théorie du Christ n'a pu avoir d'efficacité qu'au-

tant qu'elle représentait, sous forme théologique, ui:a vue réelle de la nature humaine. Il serait absolument absurde d'admettre le contraire ; car il serait tout à fait contradictoire qu'une notion qui n'aurait rien d'humain, aucun rapport quelconque avec les dispositions fondamentales de notre cœur et de notre esprit, ait pu cependant modifier efficacement notre vie cérébrale. Sans doute, dans la conception du Christ, il y a un élément théologique contradictoire, ou môme incompréhensible; mais au fond, il ne fait que voiler, en la sanctionnant, une véritable réalité humaine. C'est ce côté humain qu'il s'agit de dégager, afin d'expliquer le rôle moral et social de la conception du Christ.

Je puis formuler ma théorie sur cette grande construction en disant qu'elle constitue une théorie théologique de l'idéalisation appliquée surtout à la construction d'un type qui puisse servir à l'organisation du culte et surtout du culte intime et, par suite, au perfectionnement élémentaire de la vie subjective. Le culte intime consiste, en effet, dans la contemplation de types qui, à la fois supérieurs et sympathiques, soient pournous un idéal et un excitant à l'amélioration de notre nature, c'est-à-dire à la prépondérance de l'altruisme sur l'égoïsme. Voyons quelles sont les conditions positives de la création de ces types et de leur action dans le culte intime. La première condition, c'est que le type se présente à nous par une image nette et précise d'un être déterminé. Sans cette unité, l'efficacité du type serait compromise. Il faut donc que le type soit l'image d'ua être déterminé, dans le temps et dans l'espace. La seconde condition c'est qu'il soit idéalisé. Cette idéalisation se produit de deux manières : 1° par abstraction, et 2° aussi par exagération ou augmentation des propriétés conservées dans le type. Sans cela sa contemplation ne pourrait ni nous exciter, ni nous améliorer. Mais il faut

enfin une troisième condition , c'est qu'il y ait homogénéité entre l'adorateur et l'être adoré; qu'il n'y ait pas une distance infiniment grande entre eux deux^ mais bien possibilité de combiner l'affection avec la vénération et c'est cette combinaison qui constitue l'admirable phénomène cérébral désigné sous le nom à'adomtion. Or, dans la théorie catholique du Christ, ces diverses conditions de la création idéale du type ont été satisfaites, autant que le comportait le caractère absolu de la doctrine théologique. Et à ce sujet, il faut remarquer que la théorie positive de la nature humaine permet de comprendre beaucoup mieux la conception catholique que la théorie métaphysique. Dans la conception métaphysique, l'unité humaine est représentée par l'âme, et, par suite, elle est absolue. Au contraire, dans la théorie positive de la nature humaine, l'unité est une résultante de l'action de forces très diverses, variables en intensité comme en direction. Il en résulte que l'unité n'est autre chose en nous qu'un équilibre stable, seulement entre certaines limites, de forces cérébrales distinctes suivant une sorte de parallélogramme analogue au parallélogramme des forces physiques et reposant sur la loi de l'indépendance des actions simultanées. Et si nous jetons un coup d'œil d'ensemble sur cet équilibre, nous verrons qu'il résulte de deux groupes principaux de forces, dont l'un constitue l'altruisme et l'autre l'égoïsme ; l'idéalisation consistant à diminuer l'égoïsme , surtout en l'oubliant , et à augmenter l'altruisme, en respectant néanmoins essentiellement les conditions d'harmonie de ces deux grands éléments de l'unité humaine. Or, un vrai sentiment de ces grandes vues de la théorie positive de la nature humaine se retrouve dans la conception du Christ. Il est une personne unique, mais néanmoins cette personne unique résulte de la combinaison intime de deux natures ou de deux.

forces distinctes, la nature humaine et la nature divine. L'une est la condition d'idéalisation, ou de vénération, et l'autre l'élément d'affection , d'homogénéité entre l'adorateur et l'être adoré, de manière à produire l'adoration. Le culte intime, dont l'org-anisation est une des gloires éternelles du catholicisme, repose en effet sur l'adoration du Christ dont nous venons d'indiquer la construction. Nous allons sommairement apprécier le rôle de la conception du Christ dans l'organisation du culte intime.

Il est de toute évidence que la contemplation régulière de cet Etre divin et par suite parfait, mais néanmoins humain puisqu'il avait participé à nos souffrances, à nos douleurs et à nos misères, sans avoir subi nos imperfections, la contemplation, dis-je, de ce type excitait en nous le respect en même temps que l'attachement; de plus, c'était évidemment un excitant continu à la recherche de la perfection.

Mais la supériorité du type idéal par rapport à non* était trop grande pour développer en notre âme le sentiment de la bonté, par lequel nous sommes un aide pour les autres. Cela n'a pas lieu dans le Positivisme où l'Humanité, par exemple, tout en nous étant supérieure, a besoin de nous. Da.nsV hnitation (traduction de Corneille), Jésus-Christ dit, au contraire : Je te suis nécessaire et tu m'es inutile.

Il faut remarquer, en outre, que ce Dieu fait homme avait une histoire bien précise et déterminée dans le temps et dans l'espace, susceptible d'une représentation plastique et que, par suite, on évitait tous les inconvénients de la vague conception de l'unité divine.

On trouve ainsi les avantages du polythéisme sans avoir ses inconvénients.

On peut, du reste, remarquer que, dans la pratique effective, ce qu'avait de contradictoire la combinaison de l'infinité divine avec la nature humaine dispa-

raissait nécessairement; car, comme nous ne pouvonî^^ en définitive, nous représenter un Dieu infini, pour le fidèle qui invoquait le Christ, l'idée de sa divinité n'était rien autre chose que le sentiment de sa perfection. Quand on voit, par exemple, le voyage de Paula, la descendante des Scipions, avec saint Jérôme, aux lieux où le Christ naquit et souffrit, on peut juger, par la profondeur des émotions que produisit surtout l'imago de la passion de Jésus, combien était efficace cette étonnante création. On doit remarquer, en outre, que tous les détails de la vie de l'Etre divin incarné pour nous furent la hase des manifestations cultuelles les plus touchantes et les plus efficaces, depuis la gracieuse adoration du petit Jésus dans sa crèche jusqu'à la douloureuse succession dos diverses étapes de son agonie.

De cette manière une base a été fournie, non seulement à l'organisation du culte intime, mais aussi à tout l'ensemble des constructions esthétiques qui le perfectionnent et le développent, depuis la représentation par la peinture de la Sainte-Famille jusqu'aux merveilleuses créations musicales de Ilaendel et de Bach.

Le catholicisme put ainsi développer autour de cette grande création à la fois philosophique et sociale la combinaison du culte intime avec toutes les manifestations de l'art. Mais, si, dans la systématisation du culte intime par la construction du Christ, le catholicisme fut réellement original et vraiment admirable, il n'en fut pas de même dans le culte public. Le point de vue catholique étant, par sa nature môme, personnel et non social, le culte public n'en résulte pas spontanément comme dans le Positivisme, ou même comme dans le polythéisme qui avait su sanctionner la vie civique. Aussi, à cet égard, il ne présente aucune originalité et le mérite résulte du profond sentiment social du sacerdoce, qui, remédiant aux inconvénients de la doctrine, sut, à partir du iv"" siècle^

s'incorporer purement et simplement les procédés polythéiques, en éliminant seulement les grossières pratiques des sacrifices sanglants. Gibbon a remarqué avec raison que les fondateurs du catholicisme auraient été sans doute bien étonnés des pompes du culte catholique à partir de la fin du iv° siècle. L'observation est juste, sans aucun doute, puisque ce culte était plutôt une juxtaposition qu'une déduction rigoureuse de la fondation primitive ; mais celte incorporation cultuelle, bien loin de mériter un blâme, doit, au contraire, recevoir l'approbation des philosophes réellement émancipés qui y voient un exemple de la sagesse du sacerdoce remédiant autant que possible aux inconvénients de son dogme. Grâce à l'admirable conception du Christ qui seule a permis, sans une trop choquante contradiction, l'incorporation du plus grand nombre des manifestations cultuelles du polythéisme, le catholicisme put incorporer les arts plastiques à l'établissement de son culte, ce que n'avait pas permis le monothéisme strict des juifs et des mahométans. Aussi, dès la fin du iv'' siècle et le commencemont du v% l'emploi des images devint de plus en plus fréquent et actif dans le monde catholique, tant en Orient qu'en Occident. Le culte des saints facilitait d'ailleurs cet usage à mesure que l'évolution catholique en faisait surgir de plus en plus et dans les conditions les plus variées. Comme d'ordinaire, une hérésie, celle des iconoclastes, permit au catholicisme de formuler dogmatiquement ce qui n'avait été d'abord qu'une pratique spontanée résultant de l'influence de la situation. Celte hérésie eut pour cause une réaction du judaïsme et de l'islamisme sur le catholicisme. L'empereur Léon L'Isaurien qui en fut le promoteur était un soldat de fortune sans instruction et qui avait subi pendant longtemps l'influence des juifs et des musulmans.

Des raisons politiques très naturelles poussèrent aussi

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ce souverain. En combattant les images et leur culte il combattait par cela même l'influence des moines et poussait, comme dans l'islamisme, à la confusion des deux pouvoirs et, par suite, à la prépondérance du pouvoir temporel.

Il proclama la destruction des images, obtint d'un concile réuni à Constantinople l'approbation de ses vues, et voulut, mais en vain, les imposer à l'Italie et au pape Grégoire II, qui résista énergiquement. Continuée par ses successeurs, cette hérésie disparut enfin après 120 ans de durée, en ayant permis au catholicisme de définir avec précision ce que l'on a nommé le culte des images.

L'Eglise déclara, en effet, que ce culte n'était pas un culte d'adoration, et que l'image n'était qu'un signe propre à rendre plus vives nos émotions religieuses. Mais il faut, à ce sujet, remarquer que si les catholiques ont officiellement raison contre les protestants, il n'en est pas moins vrai, en fait et dans la pratique, que, pour le plus grand nombre des fidèles, le culte des images est un simple retour au fétichisme ; car c'est bien à l'image que le public, en général, attribue une puissance mystérieuse. Du reste, il faut remarquer que, si les prolestants ont été injustes envers les catholiques, ceux-ci l'avaient été bien davantage contre les polythéistes à qui ils attribuaient puérilement l'adoration des statues des dieux. Quoi qu'il en soit, le culte catholique incorpora définitivement, en le développant même, tout le système esthétique du polythéisme, musique, sculpture, poésie, mimique, concourent ensemble à la manifestation de nos plus nobles émotions. Le développement croissant du culte des saints fournit de nouveaux excitants aux manifestations esthétiques et cultuelles. Et à ce sujet, il faut remarquer la sagesse catholique dans la glorii'izLiÎLOu des saints, puisque toutes les classes y

sont représentées, y compris les filles puLliques, sanctifiées parle repentir et le martyre. Je dois néanmoins faire observer de nouveau que, quoi qu'en ait dit Chateaubriand, dans sa lourde élaboration sur le Génie du Christianisme, cette religion est, par elle-même, antiesthétique, comme tout monothéisme quelconque; et c'est la sagesse seule du sacerdoce qui a corrigé les inconvénients spontanés de la doctrine. Au point de vue cultuel, le catholicisme se caractérise enfin par une construction systématique, qui lui est absolument propre, où viennent se condenser, à la fois, le dogme, le régime, le culte : il s'agit de la grande institution de \di Messe.

La messe repose dogm-^tiquement sur la plus étrange conception mentale qui se soit jamais produite, à savoir: le dogme de la présence réelle, c'est-à-dire la transformation de l'hostie dans le corps de Jésus-Christ. A ce sujet, Auguste Comte racontait, d'après le grand géomètre Joseph Fourier, qu'une discussion s'était élevée entre ce dernier et Laplace pour savoir ce qu'il y avait de plus absurde dans le catholicisme. Fourier prétendait que c'était le péché originel, et Laplace soutenait que c'était la présence réelle. Au fond, Laplace avait raison, et Auguste Comte observait que la différence morale des deux géomètres se traduisait dans leur appréciation. L'un, plus sec et strictement placé au point de vue purement mental, était, en effet, choqué de la profonde singularité mentale du dogme de la présence réelle. L'autre, plus affectueux, était surtout indigné au point de vue moral, de la brutalité d'un Etre tout-puissant qui impose à tous la responsabilité du crime d'un seul. Mais sans entrer dans une discussion absolument inopportune sur la valeur mentale d'une conception purement subjective, nous devons, suivant l'esprit de la méthode qui nous a jusqu'ici dirigés, apprécier le rôle que le sacerdoce catholique a fait jouer, au point

de vue moral et social à cette conception, en remarquant môme que c'est le sentiment d'une telle destination qui a poussé une telle institution à son dernier degré de perfectionnement.

Au point de vue dogmatique, la croyance à la présence réelle résume, en effet, les bases essentielles du dogme ; car elle rappelle d'abord la grande conception du Christ, son incarnation et sa passion. Et c'est de là, sans aucun doute, la partie décisive et caractéristique du dogme catholique. Au point de vue du culte, il est évident que la messe représente l'immense progrès accompli par le catholicisme, qui, tout en conservant le sacrifice, inhérent à tout théologisme, détruit néanmoins à jamais les sacrifices sanglants qui faisaient du culte antique une immense boucherie. De plus, le sacrifice quotidien de Jésus-Christ rappelle constamment la justification, par les mérites du médiateur, et la théorie de la grâce, qui y est intimement jointe. Mais c'est surtout au point de vue politique que celte grande institution doit être appréciée. Elle a été la condition fondamentale d'indépendance du pouvoir spirituel par rapport au pouvoir temporel ; car la puissance de faire descendre Dieu par une opération mystique était inhérente au caractère sacerdotal; et aucune puissance humaine ne pouvait le conférer à la plus haute autorité temporelle, puisque elle résultait d'un sacerdoce, d'une institution canonique qui remontait, par continuité, jusqu'à la fondation même du catholicisme. L'auteur de r/wï?7«/io/i a consacré tout le livre IV à l'appréciation du sacrifice de la messe; et, dans le chapitre II (qui correspond au chapitre V de la traduction de Corneille) (1), il indique admirable-

(1) Chapitre II. — De dignitate sacramenli et statu sacerdotali. — I. Si haberes augelicaiu puritatem et sauctL Joanuis-Baptistae sanctitatem, nou esses diguus hoc sacramcatuoi accipere uec tractare; uon eaim hoc ineritis debetur homiuum, quod homo coasecret et tiactet

ment quelle digiiiié ce sacrifice confère au sacerdoce.

C'est donc politiquement une institution capitale qui a assuré la dignité du sacerdoce et son indépendance, et empêché toute usurpation de ses fonctions par la puissance temporelle.

Au point de vue moral, l'institution de la messe n'est pas moins caractéristique. Pour le prêtre, elle lui impose un effort continu et journalier de purification morale, afin d'être digne d'offrir le mystique et redoutable sacrifice. Pour les fidèles, leur participation, de temps à autre, à la communion, c'est-à-dire à l'incorporation de Dieu lui-même, était une occasion fréquente d'un retour sur l'ensemble de la vie morale et un excitant admirable pour de profonds efforts de perfectionnement. On ne peut donc qu'éprouver la plus profonde admiration pour d'aussi admirables constructions sociales, en regrettant que la faiblesse des bases mentales ne permît qu'une durée bien passagère à cette belle construction.

Enfin, pour terminer cette appréciation générale de l'évolution dogmatique du catholicisme, je dois dire quelques mots de l'élaboration de sa morale proprement dite. Sans doute il faut faire justice des puériles déclamations par lesquelles les docteurs catholiques prétendaient que leur doctrine avait inventé la morale, et qu'avant elle il n'y avait que démoralisation. Ce sont là des déclamations absurdes et même immorales ; car elles rompent la continuité humaine, et, soit dit en passant, c'est là une profonde imperfection du catholicisme : il n'a jamais pu rendre justice à ses prédécesseurs et, à

Christi sacramentum et sumat in cibum panem angelorum. Grande niystnrium, et magna dignitas sacerdotum quibus id datum est quod angelis non est concessum! Soli namqtie sacerdotes rite in Ecclesia ordinati potestatein habeut celebraudi et corpus Christi consecrandi.

co lilre, c'est la doctrine révolutionnaire par excellence. La seconde lacune décisive du catholicisme, c'est sa méconnaissance absolue du point de vue social; la doctrine est absolument personnelle. Le but à atteindre est strictement personnel; et les autres ne sont qu'un moyen plus ou moins arbitrairement établi par Dieu pour nous fournir l'occasion de l'atteindre. Cette absence du point de vue social, non moins que l'étrangeté mentale de la doctrine expliquent la répugnance des hommes d'Etat romains pour la nouvelle religion. Corneille a nettement formulé, dans un beau vers, ce caractère personnel du catholicisme.

Où tous les hommes vont aucuns ne vont ensemble.

Molière, dans son chef-d'œuvre du Tartufe, a traduit, dans la sincère effusion de l'honnête Orgon, en vers magnifiques, cette personnalité inhérente à la doctrine -•catholique :

Oui, je deviens tout autre avec son entretien;

Il m'apprend à n'avoir affection pour rien,

De toutes amitiés il détache mon âme

Et je verrais mourir frère, enfant, mèro et femme

Que je m'en soucierais autant que de cela.

— Les sentiments humains, mon frère, que voilà I

Il n'est pas, à ce sujet, inopportun de rappeler que Mme Périer raconte que son frère, l'illustre Pascal, était arrivé à un tel degré de perfection chrétienne qu'il blâmait jusqu'aux caresses de ses neveux à leur mère, comme un détournement de l'amour que doit avoir la créature envers le Dieu jaloux, distributeur des récompenses éternelles. Quoi qu'il en soit, tout en signalant cette profonde imperfection morale du catholicisme in hérente à la nature de son dogme, il faut néanmoins reconnaître les services que, grâce à son sacerdoce, le catholicisme a rendu au progrès moral de l'Humanité. Il

faut remarquer quele problème moral est double : i" purifier, c'est-à-dire comprimer l'égoïsme, ou, du moins, en diminuer l'intensité ; 2" exciter V altruisme. Ce second problème est, au fond, plus important quele premier. Il faut reconnaître que, sans le négliger, le catholicisme s'est surtout occupé du premier.

Si nous considérons le premier groupe de nos penchanls, c'est-à-dire l'instinct conservateur et l'instinct sexuel, nous verrons que le catholicisme a surtout brillé dans ses efforts pour régler le second. Sous ce rapport, il a eu profondément raison ; car cet instinct est d'autant plus redoutable qu'il est plus équivoque dans sa destination, et pousse à d'indéfinies satisfactions. L'Humanité sera donc toujours reconnaissante au catholicisme de ses efforts continus pour la solution d'un tel problème. Mais son action a été surtout caractéristique et originale dans le monde gréco-romain, dans le règlement du groupe intermédiaire, qui se compose de l'orgueil et de la vanité. Les docteurs catholiques n'ont pas suffisamment distingué, comme l'a fait Auguste Comte, ce> deux dispositions cérébrales. Mais le catholicisme les a également combattues par la proclamation de l'humilité ; et même il aurait été trop loin dans cette direction, s'il n'avait été contrebalancé par la dignité féodale.

Au point de vue positif, et non plus négatif, le catholicisme a proclamé l'amour universel sous le nom de charité. Il a rendu ainsi un réel service, qu'il faut reconnaître, en éliminant néanmoins les étranges déclamations d'après lesquelles il semblerait que le catholicisme a inventé l'amour de l'homme pour ses semblables. Mais il faut reconnaître que la profonde intolérance nécessairement propre au dogme catholique a beaucoup limité, dans la pratique, les effets de cette solennelle proclamation de la charité.

Tel est l'ensemble sommaire de notre appréciation de l'élaboration dogmatique du catholicisme. Il nous faut maintenant étudier d'une manière générale la semaine consacrée à saint Augustin.

II. — Appréciation sommaire de la semaine consacrée à saint Augustin, qui représente concrètement l'élaboration dogmatique du catholicisme.

Après avoir exposé la théorie de la construction dogmatique du catholicisme, il faut dire quelques mots de la semaine consacrée à saint Augustin, avant d'étudier l'œuvre de ce grand docteur de FEglise. Cette semaine représente, sous forme concrète, les divers aspects de cette élaboration dogmatique. Tous ceux qui en font partie sont ou les prédécesseurs ou les contemporains de saint Augustin. Nous allons d'abord citer les divers noms, dans l'ordre où les a disposés Auguste Comte.

1 . Saint Luc vivait probablement de 25 à 100 ans après Jésus-Christ. Il a comme saint supplémentaire saint Jacques^ le frère de Jésus, mort à Jérusalem, vers 44.

2. Saint-Cyprlen, évoque de Carthage, né probablement vers 210, mort le 14 septembre 238.

3. Saint Athanase^ patriarche d'Alexandrie, né en 296 et mort en 373.

4. Saint Jérôme^ né en Illyrie, à Stridon, vers 331, probablement mort vers l'an 430, dans les environs de Bethléem.

3. Saint Amhroise ^ archevêque de Milan, né vers 340, mort en 397, àl'âge de 57 ans.

6. Enfin sainte Monique^ mère de saint Augustin, morte à Milan, en 384, née en 332.

Tous les éléments intellectuels et moraux de l'éiabo-

ration du dogme catholique, dont saint Augustin fut pour ainsi dire la synthèse, se trouvent représentés dans cette semaine, dont les degrés successifs nous conduisent jusqu'au noble coordinateur qui, à la fin de l'antiquité et à l'aurore du moyen âge, opère le passage entre la grande période d'incubation du catholicisme et la période où se fit, en Occident, sous la direction de la papauté, sa véritable application sociale et politique.

Voyons d'abord le rôle de saint Luc et de saint Jacques. Ils représentent ensemble la période apostolique qui dure à peu près jusqu'à la fin du premier siècle de l'ère chrétienne. SaintLucreprésente l'élément principal, c'est-à-dire l'élément paulinien, et l'autre, saint Jacques, Vélévaeni judéo-chrétien ; sa subordination à saint Luc traduit bien la profonde infériorité de la seconde influence comparée à la première, conformément à la vraie théorie scientifique de l'établissement du catholicisme que nous avons précédemment exposée. Saint Luc était d'Antioche, il était médecin et fut un des disciples et des collaborateurs de saint Paul. On lui attribue deux ouvrages, l'un YEvangile qui porte son nom et l'autre le récit connu sous le nom à' Actes des Apôtres. L'un et l'autre de ces ouvrages ont paru après saint Paul et quand déjà la prépon dérance de sa grande fondation était définitive. Ces deux ouvrages sont évidemment du premier siècle ou de l'âge apostolique.

Leur authenticité a donné lieu à des discussions où des vues de détail intéressantes ont été émises. La question peut rester douteuse ; mais de môme que nous avons conservé la type de Prométhée ou d'Hercule, nous pouvons, quoiqu'à un moindre degré, rapporter à saint Luc ces deux créations. Dans l'Evangile de saint Luc, comparé aux deux autres synoptiques Mathieu et Marc et surtout Mathieu, le ca.ra.cVere pauiinie7i, c'est-àdire universalisle, apparaît d'une manière très frap-

pante, comme plusieurs critiques l'ont judicieusement remarqué. Sans doute, l'auteur, qui se donne au début comme travaillant d'après divers documents, a conservé le caractère juif de Jésus ; mais, comme il écrivait sous l'influence de saint Paul, un reflet du grand apôtre apparaît avec une vivacité et une intensité que l'on n'aperçoit pas dans saint Mathieu. Le catholicisme, en l'acceptant comme œuvre canonique, a fait acte de sagesse pratique, puisqu'il a conservé un document qui lui permettait de rapporter à Jésus lui-même la conception d'une religion universelle. C'est sans doute historiquement faux, mais c'était politiquement nécessaire, sous peine de rompre la continuité hypothétique qui rattachait tout le mouvement au prétendu fils de Dieu.

Les Actes des apôtres donnent lieu à des réflexions analogues. Les miracles qui y sont rapportés prouvent évidemment que l'auteur n'a pas vules événements qu'il raconte. L'œuvre, comme l'a très bien établiBauer, porte le caractère décisif d'une œuvre de conciliation. Il fallait, comme je l'ai si souvent expliqué, que la grande conception de saint Paul parût émaner, comme première origine, de Jésus et de ses disciples immédiats ; aussi l'auteur des Actes^ par un artifice qu'explique à la fois Féloignement où il se trouvait des événements et le sentiment profond du besoin social de la continuité, est conduit à supposer, contre la réalité si nettement émanée des épitres de Paul, que saint Pierre et saint Paul étaient d'accord; il va plus loin et il admet que la première conversion d'un païen émane de Pierre lui-même. C'est là une transformation sincère et inconsciente de l'histoire déterminée par des besoins sociaux et que l'Eglise a dû sagement sanctionner. Quant à saint Jacques, esprit des plus étroits, mais honnête, il représente pour nous l'influence, secondaire en elle-même, mais capitale quant à la transformation que lui a imprimée Paul, qui

résulte de l'action de Jésus-Christ. L'Eg^lise l'a reconnu en conservant l'épître dite de saint Jacques, quoiqu'elle affirme, au milieu de conseils sages mais étroits, à J'inverse de la conception paulinienne, la prépondérance des œuvres sur la foi.

Saint Cyprien occupe le second rang-, dans l'ordre chronologique, dans la semaine consacrée à saint Augustin. Il est né à Carthage, au commencement du m^ siècle de l'ère chrétienne, probablement vers 210. Il était professeur de rhétorique, et nous verrons qu'il en fut de même de saint Augustin. Du reste, il faut, à ce sujet, remarquer, en effet, d'une manière générale, que, sauf le grand saint Paul et ceux qui, comme Hildebrand, furent de grands politiques, les pères de l'Eglise montrèrent beaucoup plus d'aptitudes littéraires que de capacités philosophiques; seulement ils montrèrent, en même temps, une grande valeur morale, en mettant ce genre de talents au service d'une grande construction morale et sociale. A ce sujet, on a dit que saint Cyprieii était le fondateur du style ecclésiastique. Ce style consiste, en général, dans des amplifications morales le plus souvent très vagues, sur des textes nombreux empruntés aux Evangiles ou à la Bible. On doit y remarquer aussi l'abus des imputations vagues et blessantes contre les adversaires. Le sentiment exact de la mesure dans l'appréciation des hommes et des choses manque trop souvent. En un mot, ce style offre beaucoup trop le type des vagues déclamations littéraires d'après une rhétorique trop conventionnelle. Mais , heureusement , le sentiment d'une destination morale compense ces abus évidents du style ecclésiastique. Saint Cyprien fut converti au christianisme dans les années 244, 245 et 246, par un prêtre de Carthage, nommé Cœcilius; et, par reconnaissance, saint Cyprien ajouta ce nom aux deux qu'il portait déjà; de sorte

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qu'il se nommait Talius Cœcilius Cypiianus. Il fut nommé évêque de Carthage en 249. La persécution de Décius commença en 249 : saint Cyprien se cacha pour éviter les effets de cette persécution et ne revint reprendre son siège de Carthage qu'en 2ol. A ce sujet, il faut remarquer que saint Cyprien appuya la décision très sage de l'évêque de Rome, qui voulut que, après une pénitence préalable, l'on reçut dans le sein de l'Eglise ceux qui, pendant la persécution, avaient eu la faiblesse, pour éviter le martyre, de se prêter à quelques-unes des cérémonies qu'exigeaient les païens. On voit ici, comme à l'ordinaire, la sagesse pratique du sacerdoce occidental, et surtout romain, se tenant à égale distance du relâchement et d'un rigorisme excessif. Il y a à cela d'autant plus de mérite que le catholicisme, par sa doctrine propre, est nécessairement absolu.

Une nouvelle persécution ayant été ordonnée en 237, par Yalérien, saint Cyprien y succomba, il fut décapité, le 14 septembre 258. On a de lui quatorze ouvrages différents, le plus souvent assez courts, et quatre-vingttrois lettres, dont quelques-unes montrent un homme doux, aimable et modéré dans le commerce habituel de la vie. Le plus grand nombre de ses œuvres porte sur des questions morales traitées à la manière ecclésiastique, c'est-à-dire, consistant en exhortations, appuyées des exemples des apôtres, ou des anciens sages de la Bible. Je signalerai d'abord d'une manière spéciale son traité de Y Unité de l'Eglise. Cette œuvre est importante parce qu'elle contient la première exposition systématique de ce principe capital de l'unité religieuse représentée par l'organisation sacerdotale qui veille aux schismes et aux hérésies.

Un mérite capital du catholicisme est d'avoir introduit, d'une manière décisive, la conception de l'Eglise, ou de l'association religieuse comme distincte de l'as-

sociation politique , quoique lui étant inévitablement connexe. Auguste Comte, dans le deuxième volume de la Politique positive, a donné, pour la première fois, la théorie scientifique et définitive des trois modes successifs d'association dont le concours final et coordonné constitue l'état normal : association domestique, civique et relig-ieuse, ou, en d'autres termes. Famille, Patrie, Humanité. Mais cette théorie, comme toute autre doctrine vraiment scientifique, ne pouvait surgir qu^après une pratique spontanée plus ou moins prolongée. Le mérite de saint Cyprien, dans son court traité de V Unité de l'Eglise, est d'avoir fortement fait ressortir la nécessité d'une intime unité religieuse pour atteindre efficacement le but moral, qui est sa destination finale. « Il n'y a, dit-il, qu'un Dieu, qu'un Jésus-Christ, qu'une Eglise, qu'une foi, et qu'un peuple fidèle, uni en un même corps par le lien indissoluble de la concorde. L'unité ne peut pas être divisée, et un corps ne subsiste plus quand il est démembré et mis en pièces. »

Saint Cyprien proteste avec énergie contre les hérétiques et les schismatiques, et il déclare que le mérite même du martyre ne peut les sauver. Saint Cyprien a consacré un petit traité intitulé : « De ceux qui sont tombés pendant l'année 2ol » à la question du degré de pénitence et de pardon qu'il faut combiner vis-à-vis de ceux qui lâchèrent pied pendant la persécution. Il s'y montre modéré et ferme. Du reste, quant aux confesseurs de la foi, l'on voit, quand ils avaient échappé aux souffrances de la persécution, qu'ils devenaient trop souvent des éléments de désordre, en troublant la prépondérance épiscopale par leurs prétentions exagérées. Il est bon d'observer, une fois pour toutes, comment des décisions qu'une saine analyse scientifique peut démontrer, et qu'un sage empirisme a inspirées, sont, le plus souvent, justifiées, par les docteurs catholiques, au nom de prin-

cipes qui ne pourraient, de nos jours, que les compromettre, et qui, en effet, sont souvent puérils. Ainsi, par exemple, saint Cyprien proclame l'unité de l'Eglise par la prépondérance de saint Pierre sur les autres apôtres : «f Jésus-bhrist, dit-il, parle ainsi à saint Pierre : « Je « vous dis que vous êtes Pierre, et sur cette pierre je « bâtirai mon Eglise ». Il a édifié son Eglise sur un seul, et quoique, après sa résurrection, il donne à tous les apôtres une puissance égale, néanmoins, pour montrer l'unité, il en a établi l'origine, par son autorité, en la faisant descendre d'un seul ». Ceci est la raison théologique décisive par laquelle on évitait toute discussion, en invoquant la tradition et la faisant remonter finalement jusqu'à l'autorité du Christ. Dans ce cas, saint Cyprien était dans la donnée nécessaire de la méthode théologique propre au catholicisme, et sans laquelle il n'aurait pu obtenir la stabilité indispensable à l'efficacité sociale. Mais que dire, au point de vue mental, des raisons suivantes ? « C'est cette Eglise que le Saint-Esprit, en la personne de Notre Seigneur, marque être unique, lorsqu'il dit, dans le Cantique des cantiques, ma colombe et ma belle est unique, elle est unique à sa mère, elle est choisie à celle qui l'a engendrée ». Il est évident que l'unité catholique, socialement indispensable, mais justifiée par de telles raisons, avait une base mentale insuffisante, et par suite, une telle construction était essentiellement instable et temporaire. Le mérite de saint Cyprien est néanmoins considérable, et son rôle dans l'évolution catholique éminent, pour avoir hautement formulé cette unité nécessaire.

Je termine et justifie mon appréciation de saint Cyprien par la citation suivante du Traité de V Unité de l'Église catholique :

« Nous devons donc garder et maintenir cette unité, surtout nous autres évêques qui présidons dans l'Eglise

afin de montrer que l'épiscopat aussi est un et indiviîsible. L'épiscopat est un et chaque évêqueen possède solidairement une portion. L'Eglise, de même, est une, et elle se répand, par sa fécondité, en plusieurs personnes, comme il y a plusieurs rayons de soleil, mais il n'y a qu'une lumière, comme un arbre a plusieurs branches et n'a qu'un tronc et qu'une racine, comme une source se divise en plusieurs ruisseaux, mais conserve toujours son. unité dans son origine. Vous ne sauriez séparer un rayon du corps du soleil.

« Ainsi l'Eglise, tout éclatante de la lumière du Seigneur, répand ses rayons par toute la terre, et cependant ce n'est qu'une seule lumière, qui est ainsi répandue de toute part, et l'unité du corps n'est point divisée ».

Saint Cyprien eut donc un sentiment profond de la fonction épiscopale, considérée comme une conséquence de l'unité même de l'Eglise. Mais il y a plus, il en remplit les fonctions de prédication et d'enseignement et l'on peut y voir, à la fois, la portée comme l'insuffisance de la morale catholique.

La culture morale catholique a pour but, comme nous l'avons vu, de perfectionner les mobiles considérés en eux-mêmes indépendamment du résultat terrestre et effectif, précisément parce que la destination finale est surnaturelle et, par suite, indépendante de la réalité terrestre.

Je prends pour exemple le petit Traité de saint Cyprien, écrit en 234 : « Des bonnes œuvres et des aumônes. » Saint Cyprien y prêche avec énergie l'aumône et les bonnes œuvres, en admettant que l'on ne doit nullement se préoccuper des conséquences terrestres, attendu que le but c'est la vie éternelle, et que l'aumône doit être faite pour une telle destination. Il y ajoute, il est vrai, que, sur cette terre môme, il n'y a pas beaucoup à se préoccuper des conséquences, puisque Dieu n'abandonne

jamais, même ici, ceux qui, par l'aumône, exécutent absolument ses prescriptions; et il cite les conceptions de Jésus : cf Regardez, dit celui-ci, les oiseaux du ciel! Ils ne sèment, ni ne moissonnent, ni n'amassent dans des greniers; etcependant votre père céleste les nourrit : n'êtes-vous pas plus qu'eux? Croyez-vous que Jésus- Christ ne nourrisse pas ceux qui le nourrissent ou que les choses delà terre puissent manquer à ceux à qui l'on donne même celles du ciel! N'est-ce pas là une pensée infidèle? Ce sentiment n'est-il point impie et sacrilège? »

Cette théorie économique qui laisse singulièrement à désirer au point de vue réel des choses contient une exaltation extrême du sentiment; néanmoins, son utilité passagère a été d'apprendre à apprécier la valeur morale du mobile indépendamment du résultat. Et cela conduit, sans aucun doute, à des appréciations touchantes et qui introduisent, avec de grandes exagérations, il est vrai, un point de vue nouveau.

Citons, d'après saint Cyprien, la veuve de l'Evangile qui, se souvenant des commandements de Dieu, au milieu de la dernière pauvreté, mit dans le tronc deux deniers qui étaient tout ce qu'elle avait. « Aussi Notre- Scigneur la voyant, et prenant moins garde à son action qu'à sa volonté, et à la somme qu'elle donnait qu'à celle d'où elle tirait ce qu'elle donnait, dit : En vérité, je vous dis que cette veuve a donné plus que toutes les autres; car les autres n'ont donné que de leur abondance, au lieu que celle-ci a donné de son indigence même. »

Il y a certainement une part très élevée de vérité à considérer la dignité du mobile indépendamment du résultat; et cela a relevé la dignité de la nature humaine dans les faibles et les petits ; mais évidemment cela est insuffisant et aurait présenté des dangers incalculables sans le contrepoids nécessaire de la raison pratique ; car les biens de la terre sont rares et difficiles à repro-

duire; il n'est nullement vrai que les vertus morales en amènent la reproduction nécessaire : l'ordre moral est, au contraire, subordonné aux lois cosmologiques.

Nous pouvons donner un autre exemple très caractéristique, tiré du même travail de saint Cyprien. Il prétend que l'on doit, contre l'opinion commune, donner d'autant plus que l'on a plus d'enfants : « Mais vous avez, dites-vous, plusieurs enfants, et cela vous empêche d'être extrêmement aumônier. Au contraire, c'est ce qui doit vous le rendre davantage ; car plus vous avez d'enfants , plus vous avez de personnes pour qui vous devez prier Dieu, dont vous devez racheter les péchés, dont il vous faut sauver les âmes. Et comme, à mesure qu'ils sont en plus grand nombre, vous êtes obligés de travailler davantage pour les nourrir suivant le corps, vous êtes obligés, de même, de faire plus de bonnes œuvres pour leur conserver la vie de l'esprit. »

Cela nous conduit à des observations nécessaires sur la morale chrétienne, dont il est facile de voir l'insuffisance, malgré les services considérables qu'elle a rendus.

La morale chrétienne reste nécessairement vague, exposée à toute sorte de divagations, puisqu'elle manque d'un but positif, susceptible d'une appréciation expérimentale : le but est surnaturel, par suite non vérifiable. Dès lors les règles morales qui doivent y conduire ne sont pas susceptibles d'une démonstration positive; et dès qu'on discute on entre dans un cercle indéfini de divagations que peut faire cesser seulement la soumission absolue à un pouvoir spirituel indiscutable et indiscuté. Ce pouvoir spirituel ne peut justifier ses décisions qu'en se subordonnant à la tradition dont un des éléments est dans les récits évangéliques, dont la morale, très sentimentale, reste très indéterminée; car elle méconnaît trop souvent les conditions effectives de notre existence réelle; son économie politique est presque enfantine,

ignorant à pou près absolument les conditions réelles de la production comme de la distribution des capitaux. 11 semble effectivement au moraliste catholique, que les capitaux sont indéterminés et que tout le problème consiste dans leur répartition ; qu'on veut organiser en excitant les bons sentiments des riches et en calmant leur égoïsme. Ces considérations, du reste, augmentent notre respect pour les hommes qui ont organisé la culture morale, avec une doctrine si imparfaite à leur disposition.

Dans le Positivisme, au contraire, le but est objectif et très précis. Connaître et servir la Famille, la Patrie et l'Humanité. Les règles morales peuvent alors être déterminées à l'abri de tout arbitraire, dans leurs dispositions générales; et la culture morale personnelle peut être ainsi déterminée d'après sa liaison au but objectif de notre existence. Aussi l'organisation morale positive n'amènera-t-elle pas ces grandes luttes des hérésies qui ont duré jusqu'à nos jours.

Saint Athanase, qui, dans l'ordre chronologique, vient après saint Cyprien, dans la semaine de saint Augustin, réprésente une des luttes les plus décisives dans la constitution du dogme catholique, à savoir la lutte contre l'arianisme, pour arriver à faire prévaloir la divinité du Christ et sa consubstantiabilité avec le Père. Saint Athanase est né à Alexandrie, en 296, et il est mort en 373. Il fut exilé, pendant une vingtaine d'années, et trouva son refuge, en Occident, auprès de la papauté.

Nous avons apprécié d'une manière dogmatique la théorie du Christ^ et, par suite, fait sentir le grave danger de l'hérésie d'Arius. Il nous faut maintenant indiquer sommairement l'intervention du principal ennemi de cette dangereuse hérésie, celui qui a énergiquement porté le poids de la lutte et doit pour cela être glorifié, c'est-à-dire saint Athanase.

Arius était prêtre à Alexandrie et il était natif de la Lydie. Il commença à propager sa théorie en 321, mais il trouva immédiatement dans saint Alexandre, évêque d'Alexandrie, une énergique opposition, Alexandre avait comme diacre attaché à son Eglise saint Athanase, et il est permis de supposer que l'action de ce grand homme, même dans sa première jeunesse, ne fut pas étrangère au rôle actif que prit dans le début saint Alexandre, et en voyant le nombre considérable d'évêques qui adoptèrent les idées d' Arius, il est permis de supposer que la persévérante opposition d'Alexandre fut due à l'inspiration de l'esprit supérieur qui a supporté tous les efforts de cette grande lutte.

Quoi qu'il en soit, Alexandre déposa Arius; mais celui-ci trouva de nombreux partisans et notamment Eusèbe de Nicomédie, puis Eusèbe de Césarée, qui furent d'autant plus dangereux qu'ils se tenaient, tout en appuyant Arius, dans une situation équivoque.

Un concile réuni en Bithynie approuva Arius. Constantin, préoccupé au point de vue politique des divisions qui surgissaient ainsi en Orient dans la religion dont il s'était déclaré le protecteur, essaya d'obtenir la paix en engageant les adversaires à se taire. Un concile réuni dans ce but à Alexandrie n'obtint aucun résultat; ce fut alors que Constantin réunit en 325 le fameux concile de Nicée, Saint Alexandre y parut accompagné du diacre Athanase et le pape envoya deux prêtres pour le représenter et appuyer, en son nom, les décisions du concile. L'influence d'Athanase y fut capitale et le concile résolut, par l'introduction du terme de consubstantielVoipinion qu'exigeait la vraie théorie du Christ, Jésus homme et prophète fut déclaré aussi Dieu, égal et consubstantiel au Père. Le symbole de Nicée formula l'opinion définitive de l'Eglise catholique. Mais si l'Occident, avec une sagesse sociale qu'on ne saurait trop apprécier, accepta

le symbole de Nicée, il n'en fut pas de même pour l'Orient.

La lutte continua et saint Alexandre étant mort en 326, saint Athanase, qui lui succéda en 327, devint le défenseur essentiel del'orthodoxie et l'objet des attaques les plus violentes comme les plus perfides des partisans d'Arius. Constantin, après la mort de sa mère, fut amené à décider le retour d'Arius à Alexandrie, mais Athanase s'y opposa formellement et, dans la lutte énergique qu'il soutenait, il fut appuyé par saint Antoine, qui représentait la force monastique si considérable en Egypte. Athanase fut auprès de Constantin attaqué d'une manière très dangereuse ; celui-ci venait de fonder en 330 Constantinople, et la nouvelle capitale de l'Orient ne pouvant vivre sans les blés de l'Egypte, Athanase fut accusé de vouloir empêcher le transport de ces blés pour Constantinople. Malgré sa défense, il fut exilé à Trêves. La mort d'Arius en 336 et celle de Constantin l'année suivante n'arrêtèrent pas cette lutte formidable. Constantin le jeune décida en 338 le retour de saint Athanase à Alexandrie; mais les partisans d'Eusèbe, mêlant, avec une déplorable habileté, à la discussion théorique des questions relatives à l'administration épiscopale d' Athanase, firent nommer à sa place un évoque à Alexandrie en 341. Athanase eut l'appui, à la fois de la population et de saint Antoine, et aussi celle caractéristique de l'Eglise de Rome qui, dans un concile tenu dans cette cité en 341, appuya le grand évêque alexandrin.

Athanase s'était rendu en Occident pour fuir la violence des attaques des ariens et des eusébiens et, en 346, il assistait au concile de Milan, qui lui fut favorable, de même que celui de Sardique, tenu quelque temps après. C'est en 352 qu'il publia sa grande apologie, où l'ensemble de sa conduite se trouve admirable-

ment justifié. Enfin, il put retourner à Alexandrie, où il mourut en 373.

Ce que nous devons admirer dans une telle existence, c'est la perspicacité supérieure quia permis de voir le danger de l'hérésie arienne et la nécessité de formuler avec précision la théorie du Christ qui se trouvait indiquée par les nécessités de l'évolution catholique. Mais ce qu'il faut admirer aussi, c'est l'énergie et la sagesse pratique, mélange de fermeté et de concessions dans les choses secondaires, que déploya Athanase dans la réalisation du hut qu'il s'était si nettement proposé. Nous ferons remarquer de nouveau que ces hérésies, surgies de l'Orient, y trouvent sans doute d'éminents adversaires; mais que ceux-ci ont constamment l'appui du sacerdoce occidental et surtout romain, placé au vrai point de vue moral et social.

En continuant cette sommaire appréciation de la semaine de saint Augustin, nous sommes conduit à dire quelques mots de saint Jérôme et de son rôle dans l'évolution catholique.

Saint Jérôme est né à Stridon, en Pannonie, c'est-à-dire dans l'Illyrie actuelle. On ne sait pas exactementl'époque de sa naissance; mais onlafixe,en général, à l'an 331. Il est mort à Bethléem, vers l'an 430, à près de cent ans. Il vint à Rome assez jeune, et il ne fut pas immédiatement prêtre. Il joua à Rome un rôle considérable. Il fut le secrétaire du pape Damase. Le grand caractère du rôle de Jérôme à Rome, c'est son action sur la partie féminine de la plus haute société romaine. Dans la seconde moitié du quatrième siècle, nous voyons, en effet, les femmes les plus distinguées du patriciat romain dégoûtées du luxe sans but des classes supérieures de cette ville, on peut dire abjecte, oii l'existence tout entière se coubomme dans une oisiveté absolue, ces grandes dames, dis-je, furent pénétrées de la rénovation morale duca-

tholicisme. Elles sentirent le charme profond et les austères satisfactions de la nouvelle vie subjective que le catholicisme instituait. Quelques-unes d'entre elles fondèrent, sur le mont Aventin, un couvent. Il était établi d'après des règles particulières : il ne s'agissait pas, iien entendu, d'une clôture absolue, mais plutôt d'un lieu de retraite et de méditation où l'on s'assujettissait à une vie profondément austère, et d'où l'on sortait pour soigner les malades et secourir les pauvres. Ces grandes dames consacraient à ces soins non seulement les ressources de leur immense fortune patricienne, mais, ce qui est encore plus noble, leur activité et leur dévouem ent personnels. Jérôme fut, pour ainsi dire, le directeur et le conseil du plus grand nombre de ces natures d'élite. Parmi elles, il faut surtout citer Paula, descendante de Scipion, et sa fille Eustochion. Saint Jérôme entreprit dès lors, à Rome, une lutte énergique contre les désordres, hélas! trop incontestables du clergé romain à cette époque. Il trouva, dans ces nobles dames, l'appui le plus dévoué. C'est à Rome qu'il commença aussi les travaux pour la révision des textes du nouveau et de l'ancien Testaments. Mais tourmenté par des luttes incessantes, et préoccupé du désir d'aller sur les lieux mêmes où se sont accomplis les grands événe- Tnents de la Bible et de l'Evangile, saint Jérôme partit pour la Palestine. Il quitta Rome vers 385. Paula et sa fille Eustochion, accompagnées d'un certain nombre de jeune filles, qui, comme elles, se vouaient à la virginité, partirent bientôt pour la Palestine, afin d'aller, sous la direction de Jérôme, fonder près de Jérusalem un couvent de femmes. C est, en effet, ce qu'elles firent à Bethléem, donnant l'exemple d'une austérité et d'une charité extrêmes, exemple d'autant plus mémorable qu'il émanait des plus nob'*"* représentantes du patriciat romain.

Jérôme profila de son séjour en Palestine pour s'instruire auprès des rabbins de Tibériade de tout ce qui regardait le monde hébraïque; et c'est ainsi qu'il a laissé les travaux d'exégèse dont l'importance est, de nos jours, si justement appréciée. Mais il ne trouva pas dans la solitude toute la tranquillité qu'il y avait cherchée ; et il eut, au milieu de ses travaux, à soutenir des luttes nombreuses. Il perdit bientôt sa noble et admirable amie Paula. Lui-même fit, dans le roc, tailler le sépulcre qui devait la contenir, tout près de la grotte, oti il avait placé lui-même son lieu favori de méditations. Il composa lui-même l'inscription. La première, gravée sur le tombeau, portait : « Que la femme qui dormait là de son sommeil en Dieu était petite-fille de Scipion, de Paul-Emile et des Gracques par sa mère, d'Agamemnon par son père; qu'elle s'appelait Paula, du nom de sa famille; qu'elle était la mère d'Eustochion, et la première matrone du Sénat romain ; qu'ayant embrassé la pauvreté du Christ, elle était venue habiter les campagnes de Bethléem. »

Cette inscription était en vers latins hexamètres. Une seconde, également en vers, fut placée au fronton de la chambre sépulcrale. Elle disait : < Passant, vois-tu ce petit sépulcre creusé par le ciseau dans le rocher? C'est la demeure passagère de Paula, qui habite les royaumes célestes ; frère, enfants, richesses, patrie, Rome enfin, elle avait tout quitté pour venir vivre près de la sainte caverne, à Bethléem : elle y repose, à son tour. Là-bas est le berceau du Christ; plus loin, les mages ont offert à l'Homme-Dieu les dons mystiques de la foi; ici est le tombeau de Paula. » (Amédée Thierry).

Il y a quelque chose de profondément touchant, et de nouveau dans le monde, dans ce spectacle d'une affection pure et profonde, entre la descendante des Scipions, se vouant volontairement à la pauvreté, et ce

prôtre dalmate qui l'appuie et la soutient dans sa vie spirituelle. C'est là, il faut le dire, une création spécialement propre au catholicisme, un perfectionnement décisif dans la direction de la nature humaine. La religion à qui sont dues de telles créations devra vivre tou jours dans le "souvenir respectueux des hommes.

Les dernières années de Jérôme furent tristes : il reçut en Palestine ceux qui fuyaient les barbares d'Alaric. Il éprouva ainsi le contre-coup terrible de la prise de Rome, en 410. L'effet moral en fut terrible : il sembla avec raison aux contemporains que le monde ancien finissait. Et les chrétiens comme Jérôme ne trouvèrent consolation que dans les austérités de la haute culture morale que le catholicisme avait organisée. Il lutta, du reste, jusqu'à la fin. Ses derniers efforts furent contre Pelage. Il aida ainsi saint Augustin dans sa grande lutte^, et ne trouva le calme que dans le repos éternel de la tombe.

Pendant que saint Jérôme développait sa double activité mentale et morale, saint Ambroise remplissait, à Milan, les devoirs de sa fonction sacerdotale. Il était fils du préfet des Gaules : il naquit vers 340, et courut la carrière des hautes fonctions publiques. Il fut gouverneur de la Ligurie; et il n'était que catéchumène, lorsque le peuple, en 374, l'élut évoque de Milan. Il mourut en 397, vers l'âge de 57 ans. Il fut un type éminent de ces hommes, émanés de la classe gouvernante de Rome, qui fournirent au sacerdoce catholique des chefs si remarquables, et qui lui apportèrent la tradition et la sagesse d'une admirable classe gouvernante. Ces hommes illustres donnèrent au sacerdoce romain cette sagesse pratique et cette élévation sociale, qui en font, pour nous, les continuateurs du sénat romain. L'acte caractéristique et décisif de la vie de saint Ambroise fut le refus qu'il fit à Théodose de le laisser pénétrer dans le

chœur de l'Eglise, avant qu'il ne se fût purifié des massacres de Thessalonique. Ambroise était dig^ne de prendie une telle initiative, et Théodose était digne de s'y soumettre. Pour la première fois enfin, dans l'histoire du monde, la force morale se posait en face de la force matérielle; et, sans révolte, lui en faisait volontairement accepter les prescriptions et le blâme mérité. Là commence enfin l'action admirablement sociale du sacerdoce occidental. Ambroise en montre la première haute manifestation, dont la plus éclatante nous apparaît dans l'incomparable Hildebrand. Enfin, pour terminer, nous ne devons pas oublier que l'action de saint AmDroise sur saint Augustin n'a pas été étrangère à la conversion de celui-ci.

Le dernier saint de cette semaine est sainte Monique , mère de saint Augustin. Née en 332, elle est morte en 384. Auguste Comte a surtout voulu représenter le rôle que le catholicisme a donné à la femme dans les sociétés occidentales suffisamment dégagées des traditions théocratiques.

Nous voyons, dès le début, saint Paul associer les femmes à sa grande opération de coordination morale. La nature même de l'opération organisée par saint Paul et continuée par ses successeurs prêtait naturellement à l'intervention féminine, car il s'agissait d'une culture morale ayant pour base un développement de l'altruisme par la participation à des bonnes œuvres; ce qui constituait un but que la femme pouvait aider à atteindre et qu'elle pouvait poursuivre. Aussi nous voyons, dès l'origine, saint Paul, en Macédoine, grouper autour de lui des femmes qui restent ses plus actives adhérentes; parmi elles on peut citer Lilia.

L'impulsion donnée ainsi, dès le début, se continue et toutes les nobles natures féminines trouvèrent ainsi dans le catholicisme une condition de leur développe-

ment moral et une éminente destination à leur activité propre. En outre, il faut remarquer que les plus modestes existences pouvaient participer à une destinée morale élevée de manière à agrandir pour les femmes, à un degré considérable, le cercle de celles qui pouvaient y participer.

Mais outre le rôle de coopératrice, le catholicisme a fait surgir le type de l'amie comme nous en avons vu un exemple dans Paula qui fut autant l'amie de saint Jérôme que sa coopératrice. En plus, la vie monastique s'appliqua tout naturellement aux femmes qui y trouvèrent un refuge dans ce vaste effondrement de la société romaine, en même temps qu'un moyen de développer leur activité caractéristique.

Il est important de remarquer en même temps la sagesse du sacerdoce catholique qui, tout en associant la femme à de hautes opérations morales dépassant le cercle de la vie privée, les excluait des fonctions publiques en leur refusant le sacerdoce proprement dit, où le polythéisme leur avait conservé un rôle.

La systématisation catholique étant essentiellement morale, les femmes purent naturellement jouer dans la famille un rôle d'intimes propagatrices , soit comme épousés, soit comme mères, soit même comme sœurs. Sainte Monique représente précisément cette action où elle déploya, avec la plus grande persévérance^ une prudence et une mesure rares.

La femme occidentale est un produit très complexe où participent tous les éléments de cette civilisation; Rome, le moyen âge et les temps modernes y contribuent également et non pas seulement le catholicisme ou le christianisme, comme on l'a pensé trop exclusivement jusqu'ici.

Le type de la femme féodale, surtout dans les classessujtérieures, est extrêmement remarquable comme of-

frant un exemple de la participation féminine à la vie publique effective par son action d'opinion. En outre, la féodalité a hautement proclamé le rôle de la tendresse que le catholicisme avait exclusivement sacrifiée à la pureté, d'après sa tendance à surtout réprimer les penchants personnels, plutôt qu'à exciter les sentiments altruistes. Auguste Comte donnait la formule suivante de l'homme : courage, tendresse, pureté; ces fonctions cérébrales étant rangées par ordre d'importance décroissante. La formule de la femme était : tendresse, pureté, courage. Le Positivisme considère, en effet, davantage le mérite de faire, même avec des imperfections; tandis que le catholicisme est surtout préoccupé du mérite de ne pas pécher.

Quoi qu'il en soit, le type de la femme chrétienne, quelque éminent qu'il ait pu être et quelques services qu'il ait rendus, reste néanmoins, au fond, imparfait par l'exclusive supériorité donnée à la virginité. Pour nous, la femme est surtout épouse et mère, tout en faisant une part convenable aux divers aspects de l'action féminine que le passé a graduellement introduits par l'amitié et l'activité charitable.

Mais il ne s'agit pas ici de faire une théorie complète de l'action féminine; il suffit d'en rappeler quelques conceptions générales afin d'apprécier avec une juste mesure la part qu'a eue le catholicisme dans la création de la femme occidentale.

Du reste, cette introduction de la femme dans l'idéalisation catholique a fourni à l'art des motifs éminents et nouveaux. Il y a d'abord la conception de la Sainte- Famille qui a donné lieu à des manifestations très variées et très étendues.

Dans le cas de saint Augustin, l'art nous a représenté la mère et le fils réunis dans la même effusion religieuse. Quant aux types des vierges, dans lesquels la

maternité s'associe à la virginité, il y a malgré des beautés supérieures un caractère inévitable de mysticité.

Néanmoins, il faut reconnaître qu'une glorification trop exclusive des faibles, due surtout à l'influence des évangiles, a eU;, dans bien des cas, une influence fâcheuse sur un certain nombre de femmes en développant chez elles une vanité exagérée. Cette habitude d'opposer constamment la sagesse des petits à la folie des savants, et la supériorité de l'ignorance sur la science, pousse trop souvent les femmes à décider souverainement sur les questions qui leur sont le plus étrangères, sans plus de compétence que de convenance. C'est le côté révolutionnaire du christianisme qui apparaît.

De Maistre a surtout très bien fait ressortir dans les Religieuses de Port-Royal cette humilité vaniteuse et obstinée où les formes de l'humilité cachent si souvent l'orgueil et la suffisance.

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