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III. — Saint Augustin

Nous allons d'abord donner quelques notions biographiques indispensables sur saint Augustin afin de préciser les conditions d'espace et de temps dans lesquelles il s'est développé. Saint Augustin est né le 13 novembre 354, à Tagaste, dans la Numidie, actuellement régence de Tunis, et il est mort à Hippone en 430, durant le siège de la ville par les Vandales. 11 avait, par conséquent, 76 ans. Ses parents étaient chrétiens. Son père paraît avoir été un homme honorable, quoique de mœurs un peu légères. Ses parents étaient de condition assez modeste. Sa mère, sainte Monique, catholique ardente^ était une femme de grande valeur morale, et avait digne-

ment supporté les inévitables souffrances de sa vie intérieure. Ses parents, aidés par des amis généreux, purent lui faire étudier la rhétorique et la grammaire, c'est-àdire le faire participer à ces études libérales, plus tard désignées sous le nom d'humanités, qui étaient alors une condition indispensable pour ceux qui voulaient suivre la carrière de l'administration et des honneurs. 11 étudia donc ainsi à Mador, non loin de Tagaste, la grammaire et la rhétorique jusqu'à l'âge de seize ans ; puis il revint passer un an dans sa ville natale, et partit pour Carthage, où il compléta ses études dans cette véritable métropole de l'Afrique.

Quoique catéchumène, sa jeunesse fut assez dissipée, malgré l'ardeur extrême qu'il portait à ses études. A l'âge de 19 ans, il revint à Tagaste enseigner la rhétorique et la grammaire ; puis il se rendit sur un plus grand théâtre, et devint professeur de rhétorique à Carthage. Sa mère, devenue veuve, ne l'abandonna jamais ; et, avec un mélange admirable de dévouement, de prudence et de sagesse, elle agissait sur lui comptant sur la continuité de ses efforts, sans aucune indiscrète intervention, pour l'amener enfin à la plénitude de la vie catholique. Ce fut à l'âge de 19 ans que la lecture d'une œuvre morale de Cicéron détermina en lui une profonde émotion morale, et ce désir sincère et ardent de bien faire que les chrétiens ont désigné sous le nom de grâce. Cela le ramena aux études chrétiennes; mais des circonstances spéciales lui firent adopter, à ce moment-là, le manichéisme. Il resta manichéen pendant neuf ans, c'est-à-dire jusqu'à l'âge de 28 ans, de l'an 373 à l'an 382. Pendant qu'il enseignait la rhétorique à Carthage, l'ambition, le désir de connaître, le conduisirent à Rome. Tombé gravement malade, il guérit heureusement. C'est alors que, par la protection des manichéens, il obtint, à Milan, une position qui lui permit de vivre ; et cela, dans

les conditions suivantes : la ville de Milan avait demandé au fameux Symmaque, préfet de Rome, un professeur de rhétorique, aux gag^es de la \i\le. C'est ce Symmaque qui eut, avec saint Ambroise, la discussion célèbre dans laquelle il défend le polythéisme en invoquant tout le passé glorieux au développement duquel il avait été profondément lié, tandis que saint Ambroise invoquait le progrès pour justifier l'avènement du catholicisme. De nos jours, la position est devenue inverse : à son tour, le catholicisme invoque son passé glorieux, tandis qu'on proclame contre lui les nécessités du progrès. Le Positivisme seul marche résolument vers l'avenir, en glorifiant le passé et s'appuyant sur lui; car, seul, il sait subordonner le progrès à l'ordre, en faisant la juste part de l'un et de l'autre. Quoi qu'il en soit, sous la protection de Symmaque, Augustin s'installa, comme professeur de rhétorique, payé par la ville de Milan. Sa mère vint l'y rejoindre, et fut bientôt en des relations affectueuses et dignes avec saint Ambroise, à qui elle confia ses préoccupations maternelles sur son fils bien-aimé ; et il est certain que c'est l'action continue du grand évêque de Milan qui a définitivement amené la transformation de saint Augustin.

Quand celui-ci vint à Milan, en 384, à l'âge de 30 ans, il était déjà dégoûté des manichéens, quoiqu'il n'eût pas rompu complètement avec eux, puisque c'était par leur protection qu'il avait obtenu sa position à Milan. Quoi qu'il en soit, Augustin n'était pas encore catholique, mais il n'était plus manichéen. C'est dans cette situation favorable à une grande transformation qu'il écouta, à Milan, l'enseignement de saint Ambroise, et qu'il put réfléchir et être frappé du spectacle de cette grande existence sacerdotale, mélange continu de dévouement, de prudence et de fermeté, dans le règlement moral des affaires les plus diverses, depuis les modestes intérêts

des pauvres, jusqu'aux affaires d'Etat. Cette action, directe et indirecte, de saint Ambroise sur saint Augustin, combinée avec l'affectueuse et continuelle action de sa noble mère, détermina enfin en lui une crise décisive, analogue à celle de saint Paul sur le chemin de Damas. Du reste, il s'était, depuis quelque temps, livré à une étude approfondie et constante des œuvres du fondateur du catholicisme. Un jour que saint Augustin se trouvait avec son ami et compatriote Alipius, qui, depuis, fut évêque,unde leurs amis communs, Ponticien, qui occupait une position élevée dans l'administration romaine, vint les rejoindre, et il fut amené à leur parler de saint Antoine et de la vie qu'il menait au désert. Il leur raconta toutes les merveilles de la vie monastique qu'ils ignoraient l'un et l'autre, quoique très connue dans le monde chrétien, à ce point qu'il ne savait pas que saint Ambroise avait établi un monastère dans les environs mêmes de Milan. Frappé du récit d'une telle vie, Augustin, au départ de Ponticien, fut pris d'une agitation extraordinaire. Suivi d' Alipius, il se promenait dans le jardin; et là, Augustin frémissant d'indignation et de colère de ne pouvoir faire le pas décisif qui devait l'amener à une nouvelle vie, se frappait la tète, s'arrachait les cheveux. Tenant ensuite la tête appliquée contre ses genoux, bientôt après il versa un torrent de larmes et criait : « Quand, Seigneur, finira votre colère? Pourquoi demain? Pourquoi non maintenant. » Alors il entendit d'une maison voisine une voix, comme d'un enfant, qui répétait souvent, en chantant, ces deux mots latins : toile, lege, c'est-à-dire : prenez et lisez. Il changea de visage , et pensa très attentivement si les enfants avaient accoutumé de chanter ainsi en quelque lieu; mais il ne se souvint point d'avoir ouï rien de semblable. Il retint ses larmes et crut que Dieu lui recommandait d'ouvrir le livre et de lire le premier article qu'il trouve-

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rait; se souvenant que saint Ambroise avait été converti à la lecture de l'Evangile. Il revint donc promptement à l'autre extrémité du jardin, où Alipius était resté. Il prit le livre de saint Paul qu'il y avait laissé, l'ouvrit et lut tout bas le premier article où il jeta les yeux. C'était celui-ci : ni dans les festins et l'ivrognerie, ni dans les couches et les impudicités, dans les querelles et la jalousie ; mais revêtez-vous du Seigneur Jésus- Christ, et ne cherchez pas à contenter la chair et ses désirs. Il n'en lut pas davantage, et aussitôt toutes ses incertitudes se dissipèrent. Il ferma le livre après avoir marqué l'endroit ; et d'un visage tranquille dit la chose à Alipius, qui demanda à voir le passage, et lui en fit remarquer la suite : « Recevez celui qui est faible dans la foi ». Ils rentrèrent et vinrent dire cette heureuse nouvelle à sainte Monique qui fut transportée de joie (Fleury, Livre XYIIP).

J'ai voulu faire connaître tout au long le tableau de ce drame cérébral si remarquable, et qui s'est reproduit dans tous les actes principaux des hommes qui ont eu une action importante sur la destinée de notre espèce. On y voit d'abord la crise lentement préparée par une série d'efforts antérieurs, où se montre la lutte entre des aspirations plus ou moins contradictoires. Ainsi préparée, la crise éclate, sous l'influence d'une circonstance secondaire ; mais la liaison de cette circonstance à une vive et décisive agitation cérébrale nous offre un type frappant de ce qu'Auguste Comte a nommé la logique des sentiments et aussi des images. La crise se synthétise, et, finalement, se résout par sa liaison intime à cette circonstance morale qui apparaît d'abord comme purement secondaire, et qui devient la représentation synthétique de la crise cérébrale. Il faut remarquer, en outre, que l'intensité de cette crise se caractérise par la réaction du cerveau sur le système musculaire et sur la vie-

organique elle-même. Et il est important d'observer que c'est sur les sécrétions que se produit cette réaction du cerveau sur la vie végétative. Nous voyons, en effet, dans le cas de saint Augustin, que la crise d'où va résulter l'unité cérébrale est accompagnée d'agitation musculaire, de cris et de pleurs.

Il faut aussi considérer combien, dans cette belle observation de physiologie cérébrale, apparaît le dualisme fondamental de la nature humaine, ou la lutte formidable entre l'altruisme et l'égoïsme, lutte qui, chez les grands cœurs, se termine par la prépondérance du dernier, d'oh résulte enfin l'unité de la vie, c'est-à-dire l'activité et le sentiment voués, d'une manière continue, au service de la sociabilité.

Saint Augustin se trouvait initié ainsi, par son expérience, aux luttes de la nature et de la grâce. Il pouvait alors être le continuateur de saint Paul dans la création et l'application de la doctrine dans laquelle, pour la première fois, a été posé le problème humain. De tels esprits, comme saint Paul et saint Augustin, sont très aptes à comprendre par les vives oscillations de leur existence les luttes qui posent nettement le problème humain. Quoi qu'il en soit, après ce violent orage cérébral, l'unité obtenue, le calme renaît, et saint Augustin va, à partir de là, en développer l'application et nous donner le spectacle d'une grande vie. Il renonce à sa profession et commence sa nouvelle existence en recevant le baptême de la main de saint Ambroise, avec son ami Alipius et son fils Adéodat, qui avait alors 45 ans. Le baptême eut lieu la veille de Pâques, 25 avril 387.

Depuis la mort de sa mère, saint Augustin habita Rome pendant quelques années, c'est-à-dire de 387 à 389, où il revint en Afrique. Il passa trois ans à la campagne près de Tagaste dans la solitude et le recueillement, dégagé de tout soin temporel et livré à la contemplation

et à la prière. 11 fut ordonné prêtre à Hippone en 391 et il org^anisa une sorte de vie monastique avec d'autres personnes pieuses qui sans doute vivaient de leurs travaux, puisqu'il avait lui-même renoncé à son modeste patrimoine.

L'évoque d'Hippone, Valère, lui donna immédiatement le droit de prêcher, qui n'appartenait en Afrique qu'aux évêques. Pour bien apprécier le rôle d'Augustin en Afrique, il faut remarquer que ses amis les plus intimes devinrent évêques. Aurélius à Carthage et Alipius à Tagaste. De telle sorte que, quoique Augustin ne fût que simple évêque d'Hippone, néanmoins son action s'explique, outre, bien entendu, son mérite supérieur, par ses relations; ses amis et ses disciples occupant de hautes positions dans sa province. En 39o, il est institué évêque d'Hippone comme successeur de Valère par Yalère encore vivant, et lui-même, à son tour, au déclin de la vieillesse, institua son successeur, de manière à nous fournir ainsi un de ces beaux exemples de l'hérédité sociocratique où l'on choisit son successeur.

A partir de là on voit jusqu'à sa mort saint Augustin constamment sur la brèche. D'un côté, il lutte contre le terrible schisme des clonatistes qui tourmentaient l'Eglise d'Afrique depuis un siècle. On le voit, agissant par tous les moyens possibles sur ces schismatiques, luttant avec eux dans des conférences publiques, écrivant et prêchant pour les combattre, essayant d'éviter l'emploi de la force séculière, dont l'intervention fut néanmoins nécessaire; et il était vraiment difficile de l'éviter et l'on ne peut guère en blâmer l'emploi, vu le caractère absolu d'une doctrine où chacun se croyait le droit d'employer la force et où les discussions prenaient bientôt le caractère de guerres civiles.

En 395, Augustin assiste au troisième concile de Garthage, où son influence fut prépondérante; sous son ins-

piration, probablement, on décida que le concile de Carthage serait annuel et l'on voit, en effet, ces conciles se succéder jusqu'à la fin de la vie de saint Augustin. Ils furent le signe comme le moyen de l'intervention du grand apôtre dans les questions de discipline, de dogme et de morale.

Son action trouvait dans les décisions de ses collègues sacerdotaux une sanction qui en assurait l'efficacité et la durée. Il continua en outre sa lutte entreprise depuis Milan contre les manichéens, soit par des prédications, des livres, des discussions ou des conférences où il luttait publiquement avec ses adversaires. Mais à partir de 412 surgit une nouvelle lutte plus décisive encore pour les destinées du catholicisme, puisqu'elle portait sur la question de la nature et de la grâce ; il s'agit de la lutte contre les pélagiens, elle se continue jusqu'à la mort d'Augustin.

Enfin le grand lutteur eut à condenser la lutte du catholicisme contre le polythéisme dans son grand ouvrage, couronnement de sa vie : la Cité de Dieu, que l'on peut à bon droit regarder comme son testament philosophique et sacerdotal.

La prise de Rome par Alaric, en 410, avait été le dernier coup porté au polythéisme antique, base de la civilisation romaine, et sa coïncidence avec la prépondérance du catholicisme fut, pour les païens, l'objet d'une décisive accusation contre celui-ci, considéré comme la cause de la grande catastrophe. De là, le grand travail d'Augustin pour répondre à de telles accusations.

On voit donc une vie d'une étonnante activité portant sur tous les points du dogme, de la morale et de la discipline. Augustin est donc le véritable docteur du catholicisme, s'il n'en est pas le fondateur. Enfin, comme saint Ambroise, il donna l'exemple de la plus haute

fonction sacerdotale en intervenant dans une question politique capitale par les conseils qu'il donne au comte Boniface pour empêcher sa révolte contre la prépondérance d'Aétius.

Après la plus noble vie vouée à tous les aspects de la vie sacerdotale, le grand docteur s'éteignit à Hippone, à l'âge de 76 ans, en 430, la veille même de la prise par les Vandales de sa ville épiscopale.

Pour compléter ces considérations générales sur la vie de saint Augustin, il est nécessaire de donner, non pas une bibliographie complète, mais tout au moins une idée des principaux ouvrages publiés par saint Augustin. Nous pourrons, de cette manière, compléter l'idée que nous nous sommes faite de l'activité extraordinaire d'une telle existence. Les premiers ouvrages de saint Augustin furent composés dans les environs de Milan, vers la fin de 386 : 1" Contre les académiciens, qui prétendaient que tout est douteux ; 2" De la vie bienheureuse^ qu'il place dans la parfaite connaissance de Dieu; 3° le Traité de l'ordre des études; 4° les Soliloques, qui sont un dialogue avec sa raison; 5" le Traité de l'immortalité de l'âme. Enfin il écrivit des traités sur la Grammaire, la Rhétorique, la Dialectique, la Géométrie et la musique. On a encore les livres sur la musique. Le but qu'il se proposait, en publiant ces traités sur des sujets profanes, était précisément d'y introduire le point de vue de la morale chrétienne, en montrant, dans ces diverses études, un moyen de s'élever jusqu'à Dieu.

Pendant son séjour à Rome, il composa les deux livres sur les Mœurs des catholiques et sur celles des manichéens, afin de faire voir la supériorité des premiers sur les seconds. Enfin il composa son livre De la morale chrétienne. Dans ce livre, il la coordonne tout entière autour du principe de l'amour de Dieu. Il composa aussi, à Rome, un Dialogue avec Evolius sur l'âme.

C'est là qu'il commença les trois livres Du libre arbitre contre les manichéens. Il quitta Rome, comme nous l'avons vu, en 389 et fut ordonné prêtre en 391. C'est vers cette époque qu'il écrivit le livre de V Utilité de la foi, puis celui des Deux âmes. Dans ce dernier ouvrage, il avait en vue les manichéens, qui admettaient, en effet, deux âmes, l'une bonne et l'autre mauvaise. Il combattait cette théorie qui transportait dans la nature humaine le dualisme des deux principes qu'ils admettaientdéjà pour l'explication générale de la nature. C'est alors qu'il publie sa lettre à Aurélius, Sur les Agapes. En 394, il commença à écrire contre les deuxDonatistes. Nommé évèque d'Hippone, en 395, Augustin, dès 391, compose deux livres sur V Ecriture; et, à cette même ■époque, le livre du Combat chrétien contre les manichéens. Vers l'an 400, il publie un grand nombre d'ouvrages : 1° le Petit traité des choses qu'on ne voit pas; 2° quatre livres De la conformité des évangélistes; 3° le livre Du lien conjugal; 4" les livres du Baptême ; enfin c'est à cette époque qu'il commença son grand ouvrage de la Trinité, qu'il n'acheva que quinze ans après. Outre cela, il faut signaler les Lettres à Janvier et les livres contre Parménien à propos de la grande lutte contre les donatistes. C'est en 403 que saint Augustin eut sa dispute célèbre avec saint Jérôme, à propos de l'interprétation de VE pitre aux Galates. Saint Jérôme, animé du véritable esprit de la critique historique, avait nettement signalé la lutte vive que caractérise cette épitre entre saint Pierre et saint Paul, tandis que saint Augustin, placé surtout au point de vue de l'utilité sociale qui exigeait l'hypothèse d'un accord parfait entre saint Pierre et saint Paul, employait une exégèse arbitraire pour établir contre l'évidence des faits une harmonie qui n'avait pas existé. En 404, il publie son traité de la Nature du bien contre les manichéens, outre diverses lettres rela-

livesau même sujet. C'est en 410 qu'eut lieu à Hippone le tumulte dans lequel la population voulait ordonner, malg-é lui, Pignien, réfugié de Rome, afin de profiter de ses grandes richesses. Saint Augustin écrivit à ce sujet la Lettre sur le serment de Pignien. Il faut reconnaître que dans ce cas, où il n'eut pas du reste l'approbation d'Alipius, son ami, évêque de Tagaste, il montra une insuffisante fermeté contre les violences d'une populace imposant, par intérêt personnel, un serment qui, par cela même, pour tout homme sensé, perdait toute sa valeur. En 412, commencent, comme nous l'avons dit, les luttes de saint Augustin contre les pélagiens, tandis que, jusque-là, il avait surtout combattu contre les manichéens et les donatistes. Il composa alors deux livres contre les pélagiens, sur le Mérite des péchés et leur rémission : il fit, en outre, plusieurs sermons contre les mêmes hérétiques. C'est en 417 qu'il acheva son livre sur la Trinité. Dans la même année, il publia son travail sur les Actes du concile de Palestine, qui avait acquitté Pelage, et aussi le traité de la Correction des donatistes. L'année suivante, saint Augustin publia ses livres sur le Péché originel et sur la Grâce de Jésus- Christ. C'était la continuation de la grande lutte contre Pelage, qui sapait les bases mêmes du catholicisme, en. supprimantla grande théorie de lanature et de la grâce. En 420, il publie les livres de la Nature de l'âme et de son origine, et aussi les Règles et sermons sur la vie en commun. L'année 427 fut féconde en publications nombreuses : d'abord le Livre de la grâce et du libre arbitre; puis celui de la Correction et de la grâce; et, enfin, celui des Rétractations. Ce dernier livre est vraiment conforme au noble caractère moral de saint Augustin, puisqu'il a pour but de signaler et de rétracter les diverses erreurs dans lesquelles il est tombé. En 428, il publie son livre de la Prédestination des saints; et, enfin, le livre de la

Persévérance. Quant à son œuvre la plus systématique, c'est-à-dire la Cité de Dieu, l'ouvrage fut composé de 413 à 427. Ce grand travail est l'ouvrage le plus systématique de saint Augustin. Et, comme nous l'avons dit déjà, le grand saint mourut deux années plus tard, le 28 août 430.

Parmi ce nombre immense d' œuvres diverses, ovi toutes les questions du catholicisme sont abordées, Auguste Comte a fait choix pour la bibliothèque positiviste de trois ouvrages. Et, à ce sujet, il est bon d'indiquer le vrai caractère, trop souvent méconnu, de cette bibliothèque. Elle représente le passé : elle contient donc un spécimen des œuvres principales de l'esprit humain dans les divers ordres de sujets. C'est à ce point de vue qu'auraient dû se placer ceux qui ont fait là-dessus tant de critiques aussi malveillantes qu'absurdes. Il est certain, par exemple, que le catholicisme remplit dans l'histoire du monde, et surtout de l'Occident, un rôle trop considérable pour que les livres de ses principaux penseurs ne fussent pas représentés. Parmi ceux-là, Augustin occupe un rang supérieur.

Les trois ouvrages dont Auguste Comte a fait choix sont : les Confessions, le Commentaire sur les sermons de Notre-Seigneur Jésus-Christ sur la montagne, et enfin, la Cité de Dieu. Les Confessions devaient nécessairement être placées dans la bibliothèque positiviste; car elles contiennent l'exposé sincère des erreurs d'une noble vie. Au milieu de dissertations théologiques, où se retrouve malheureusement le caractère trop déclamatoire des ouvrages catholiques, on trouve des vues vraiment profondes sur la nature humaine, sur le dualisme qui en est le vrai fonds, comme l'avait si bien senti le grand saint Paul. Les Commentaires sur le discours sur la montagne contiennent un résumé de la morale chrétienne. Enfin la Cité de Dieu surgie, à la fin de l'anti-

quité, après la chute de Rome, et à l'aurore du moyen âge, résume, au point de vue catholique, la grande lutte, désormais terminée, entre le monothéisme triomphant et le polythéisme expirant. Telle est la vue sommaire que nous devions donner de la vie et des œuvres de saint Augustin. Il nous faut maintenant porter un jugement sur cette élaboration dogmatique. Nous réduisons, pour cela, notre examen à l'appréciation des trois grandes luttes de saint Augustin : 1° lutte contre les manichéens; 2° lutte contre les pélagiens; 3° enfin, discussions avec les païens qui se résument finalement, dans le livre de la Cité de Dieu.

La lutte contre le manichéisme est caractéristique. Au point de vue intellectuel et dans l'ordre des spéculations théologiques, il n'est pas douteux que le manichéisme est plus rationnel que le monothéisme, car, dans la diversité des phénomènes que nous pouvons constater, le mal qui nous apparaît de tous côtés ne permet pas d'admettre l'existence d'un être absolument parfait au point de vue de la science, de l'intelligence et de la bonté.

Par conséquent, il est beaucoup plus rationnel de concevoir tout au moins un dualisme théologique, l'un des termes représentant le bien et l'autre le mal, et dont la lutte continue traduirait les variétés simultanées ou successives que nous présente l'observation des phénomènes qui nous entourent. Il est, en outre, intéressant de remarquer que l'existence de ces deux êtres implique l'élimination nécessaire de la perfection dans l'un ou dans l'autre et c'est là un des privilèges du polythéisme qui en assure l'incontestable supériorité rationnelle sur le monothéisme.

Si donc nous nous plaçons à un point de vue purement intellectuel, point de vue qui nécessite une certaine concentration du polythéisme, il n'est pas douteux

que le dualisme entre le principe du bien et celui du mal propre au manichéisme ne soit la meilleure des solutions théologiques. Aussi, on s'explique l'étonnante persistance de cette grande hérésie, sa réapparition au moyen âge dans les doctrines des albigeois et l'extrême lenteur avec laquelle saint Augustin l'a abandonnée.

C'est donc à un point de vue autre que le point de vue mental qu'il faut se placer pour juger et approuver les décisions de l'Eglise catholique. La destination du monothéisme n'est pas mentale mais surtout morale : elle a pour but de permettre une certaine systématisation morale de la vie humaine incompatible avec la variété et la multiplicité des dieux. Quelles que puissent être les absurdités inévitables de la conception d'un Dieu unique et tout -puissant, néanmoins la coordination morale exigeant un tel dogme, on ne doit pas être étonné qu'un homme d'un cœur aussi élevé qu'Augustin ait finalement surmonté les hésitations d'un rationalisme exagéré et subordonné les scrupules intellectuels aux nécessités morales.

Le catholicisme, en effet, comme nous l'avons vu, cherche à constituer une religion universelle par la prépondérance absolue de l'altruisme ; par conséquent, il fallait que cette prépondérance fût représentée par celle d'un être unique absolument parfait en même temps que tout-puissant, et que l'adoration ne fût pas divisée; il était donc indispensable qu'on ne fût pas obligé de tenir compte, si ce n'est comme ennemi, du représentant de l'égoïsme.

Les imperfections de notre nature ont donc pour représentant, non un dieu, mais un démon inférieur dont le Dieu tout-puissant permet l'action comme moyen d'épreuve. Le Positivisme seul, en vertu de sa réalité caractéristique, permettra de combiner la conception de la limite idéale de la prépondérance de l'altruisme avec

les nécessités effectives de noire nature et de notre situation.

Quant aux raisons qu'il peut alléguer, elles ont pour nous une importance très secondaire, et si nous voulions rentrer dans la discussion, nous pourrions indéfiniment disserter, sans arriver à un résultat satisfaisant.

Il faut, dans ce cas de l'appréciation du catholicisme comme dans tant d'autres, apprécier la valeur de la doctrine, non dans sa réalité qui nous échappe toujours à cause de son caractère subjectif, mais bien dans l'harmonie des théories avec le problème moral qu'il fallait surtout résoudre.

Le pélagianisme nous offre un autre caractère que l'hérésie précédente, et d'abord il faut constater que c'est la seule grande hérésie véritablement propre à l'Occident dans la période de la fondation du catholicisme. Les hérésies qui ont surgi plus tard parmi nous sont surtout relatives à la graduelle démolition de ce vaste système plutôt qu'à sa lente installation.

L'hérésie de Pelage consistait, comme nous l'avons déjà indiqué, à déclarer que la grâce accordée gratuitement par Dieu ne nous était pas absolument nécessaire, pour atteindre l'état de perfection morale indispensable à notre salut, ou, tout au moins, que cette grâce pouvait être obtenue par nos mérites. Dans ce cas, elle était une conséquence nécessaire de nos propres efforts, et non plus le résultat d'une volonté arbitraire de Dieu. On voit les conséquences immédiates d'une telle doctrine. Toute l'organisation catholique se trouvait par là complètement détruite; en premier lieu, la grâce, n'étant plus le résultat de la volonté arbitraire de Dieu, l'action théologique se trouvait par là même supprimée, et l'on se trouvait, par suite, sur la voie d'un simple déisme philosophique sans efficacité morale et sociale. En second lieu, que

devenait dans un pareil système le rôle de Jésus-Christ? Il se trouvait annulé, car la grâce ne nous est accordée que par les mérites de Jésus-Christ, mérites qui résultent de sa passion et des souffrances qu'il a éprouvées comme victime expiatoire des péchés des hommes. Dès lors, cette grande création du Christ, dont nous avons apprécié avec soin l'éminente importance morale, se trouve atteinte dans sa base, et il n'est pas douteux que, quels que fussent, du reste, les sentiments spéciaux de Pelage, les conséquences naturelles de ses doctrines n'auraient pas tardé à se produire par la force même des choses. On voit donc qu'au point de vue catholique l'hérésie de Pelage était de la plus excessive gravité. Le résultat final aurait été la destruction même du catholicisme. Or, nous avons démontré la nécessité de cette religion, par conséquent saint Augustin, en se consacrant avec tant d'ardeur à la réfutation et à la destruction de cette dangereuse hérésie, a rendu à l'Humanité un grand et incontestable service. La nature des motifs invoqués par saint Augustin est conforme à la méthode qui sert de base à la doctrine catholique et qui consiste, comme nous l'avons vu, à invoquer l'autorité et la tradition, la première sanctionnant les conséquences que la succession graduelle des âges oblige de tirer de la seconde. Et, en effet, nous voyons saint Augustin invoquer, avec raison, à l'appui de ses opinions, l'autorité décisive de saint Paul qui a posé à ce sujet toutes les bases. Augustin ne fait que tirer des conséquences plus précises des principes posés par le fondateur du catholicisme.

Après avoir ainsi invoqué la tradition à l'appui de ses déductions, saint Augustin invoque l'autorité, c'est-àdire l'intervention de l'Eglise, Et, en effet, plusieurs conciles condamnèrent Pelage, et l'Eglise catholique a finalement sanctionné les décisions d'Augustin. De toulcs

les luttes entreprises par l'évêque d'IIippone, celle-là est la plus importante, aussi a-t-elle mérité à saint Augustin le titre de docteur de la grâce.

Nous venons de considérer la doctrine de Pelage au point de vue purement catholique, c'est-à-dire dans sa relation avec le maintien et l'application de cette doctrine. 11 nous faut maintenant l'apprécier en tant que théorie de la nature humaine, c'est-à-dire, dans sa relation avec les conceptions positivistes. A ce point de vue, il faut le reconnaître, elle est très inférieure, en effet, à la doctrine catholique de la grâce, qui offre, sous forme théologique, une bien meilleure approximation de la nature humaine. La théorie de saint Paul, en effet, reconnaît, ce qui est l'incontestable réalité, que les penchants fondamentaux de notre nature sont absolument indépendants de notre volonté. Pour le catholique, ils sont un don gratuit de Dieu; pour nous, ils sont tout aussi gratuits et indépendants de notre volonté que pour le catholique : ils constituent un fait primitif absolument indépendant de nous, et sur lequel nous n'avons qu'une légère action modificatrice. Notre mérite n'est pour rien dans les qualités essentielles de notre nature, pas plus que le sexe, ou l'espèce ; car, après tout, c'est un avantage d'être homme plutôt que cheval ou tout autre mammifère, mais, en définitive, notre mérite n'y entre pour rien. Pelage, au contraire, exagérant, à un degré absurde, notre action modificatrice sur nous-même, semblait présenter nos plus hautes facultés comme une conséquence nécessaire de nos efforts. Est-ce à dire que saint Paul et le catholicisme, poussant à l'excès l'élément fatal inhérent à notre organisation, nient l'action modificatrice ou perfectionnante ? Il n'en est rien. Le catholicisme a toujours admis l'action perfectionnante de l'homme, mais il a toujours nié, avec raison, qu'elle fût suffisante, indépendamment des dispositions primitives^

pour atteindre, comme le dirait le Positivisme, l'état de pleine unité morale. Par conséquent, nous devons donc sanctionner, au double point de vue de l'histoire, et d'une saine théorie de la nature humaine, les décisions de saint Augustin et de l'Eglise catholique contre Pelage.

Nous avons dit qu'outre la lutte contre Pelage et les manichéens, Augustin en avait entrepris une troisième contre le paganisme. Mais cette expression, à cet égard, est imparfaite. Dans le cas du paganisme, il n'y a pas eu réellement lutte, au sens strict d'un tel mot. Il s'agit plutôt d'une appréciation dogmatique, qui, prenant le catholicisme dans son ensemble, et le comparant à la grande religion qu'il vient remplacer, montre la supériorité de la nouvelle foi sur l'ancienne. Au fond, tout se résume dans le grand ouvrage systématique de saint Augustin, la Cité de Dieu. Il est bon d'indiquer dans quelles circonstances a surgi ce grand travail. Rome fut prise, en 410, par Alaric. L'effet fut formidable dans le monde antique. Ce vaste empire créé par Rome, ce système puissant dans lequel avaient été coordonnées et groupées les populations civilisées, se trouvait enfin abattu définitivement, après une lente série de défaites, par la prise de Rome par Alaric. Il y eut comme un déchirement dans la conscience humaine : on sentait que l'on assistait ainsi à la fin d'un monde, sans apercevoir nettement l'avènement d'un monde nouveau. Aussi, pour ceux qui n'étaient pas chrétiens, il n'y eut jamais d'époque où pour l'homme il fut plus pénible de vivre. La vie apparaissait sans but, sans destination, sans avenir, ni individuel, ni collectif. Aussi que fut devenu le monde, si saint Paul n''avait, quatre siècles auparavant, fondé la grande religion catholique?

Les polythéistes, comparant cette décomposition graduelle du monde romain avec l'accroissement constant

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<îu catholicisme, en concluaient, avec une très grande apparence de raison, que le second phénomène était la cause du premier. Ils attribuaient donc à l'avènement du catholicisme la chute de l'empire. C'est à cette redoutable attaque que veut répondre saint Aug-ustin. Sans aucun doute, la réponse n'était pas nécessaire pour assurer le succès final du catholicisme et la chute définitive du polythéisme. Quand un mouvement opportun est suffisamment développé, les attaques lui nuisent peu et les apologies ne lui servent guère. Aussi le travail d'Augustin ne pouvait avoir, dans ce cas, une efficacité comparable aux grandes luttes contre le manichéisme et le pélagianisme. Le travail n'en a pas moins été utile en donnant un résumé systématique de la nouvelle doctrine, à la fin du monde antique et à l'aube du moyen âge. Pour nous, il a un grand intérêt historique; il nous permet de juger à la fois la portée et l'insuffisance du catholicisme, comparé au passé qui le précède et à l'avenir qui le suit. L'ouvrage a occupé un grand nombre d'années de la vie d'Augustin. Commencé, en 413, trois ans après la prise de Rome par Alaric, il n'a été terminé qu'en 427, trois ans avant sa mort. L'ouvrage se compose de vingt-deux livres : il repose tout entier sur la comparaison entre la cité terrestre, dont Rome fut la plus haute expression, et la Cité de Dieu, qui, après la résurrection, se constituera dans son éternelle beauté. Augustin trace lui-même, dans le chapitre premier du livre XI, une vue générale de son œuvre, ce Dans les dix livres précédents, dit-il, j'ai répondu aux ennemis de la cité sainte, autant que j'ai pu, avec l'assistance de notre Seigneur et Roi. Maintenant, fidèle à mes engagements, et reconnaissant ma dette, et toujours sur la foi de ce divin secours, j'entreprends de retracer, suivant mes forces, le tableau des deux cités, du ciel et de la terre, que le siècle nous présente mêlées et coufon-

dues; leur naissance, leur progrès, la fin qui les attend. » La conception systématique, au point de vue moral, des deux cités peut se résumer dans la formule suivante : chapitre xxvm, livre XIV, de la Cité de Dieu : Fecerunt itaque civitates duas amores duo : terrenam scilicet amor suîusque ad contemptum Dei; celestem vero amor Dei usque ad contemptum suî. »

Les onze derniers livres de la Cité de Dieu constituent la théorie systématique du catholicisme et montrent à la fois la portée de cette religion, mais aussi sa profonde supériorité mentale. En tête du livre XVIII, saint Augustin résume ainsi cette dernière partie de son œuvre : « J'ai €xposé, dit-il, l'origine des deux cités dans les quatre livres qui suivent le X% leur progrès, depuis le premier homme jusqu'au déluge, en un seul livre, le XV° de cet ouvrage, et depuis cette époque, ces deux cités ont marché dans mon ouvrage comme elles ont marché dans le temps, mais depuis le patriarche Abraham. Il faut donc maintenant reprendre le cours interrompu de la cité temporelle depuis l'époque d'Abraham afin que le lecteur puisse comparer ensemble l'une et l'autre cité. »

Dans ce grand travail, saint Augustin qui débute par la création du monde, l'histoire du paradis terrestre et celle de la chute, nous donne la véritable théorie sociologique du catholicisme. Les anges créés par Dieu et Adam et Eve dans le paradis constituent la cité céleste. La chute du premier homme fait naître la cité terrestre et dès lors toute l'évolution de l'histoire consiste en ceci : une cité terrestre qui va se développer depuis la chute jusqu'à la résurrection de la chair où le cycle de l'histoire, alors achevé, ne nous présentera plus que la cité céleste triomphante.

Mais, outre Dieu et les anges, de quoi se composera cette cité finale? Elle sera formée de ceux qui, depuis la chute, ont, par la bonté et la moralité de leur conduite,

constitué les éléments de la cité finale. De telle sorte que l'histoire n'est que la coexistence des deux cités, la cité terrestre composée du plus grand nombre et la cité céleste composée d'un petit nombre de prédestinés. Au début de l'histoire, ce dualisme apparaît dans les deux personnages d'Abel et de Caïn. Abel est, si l'on peut s'exprimer ainsi, le premier citoyen de la cité de Dieu. Caïn est le fondateur de la cité terrestre, inventeur dos arts, etc.

Saint Augustin suit ce dualisme jusqu'à l'avènement de la cité finale qui est exposé dans les deux derniers livres. Il explique le déluge, la formation d'un peuple d'clite, l'avènement de l'Homme-Dieu, et suit ainsi à travers l'histoire le filon agrandi, mais toujours minime de la cité céleste.

Je me contente de donner la conception générale de l'œuvre, caries détails plus ou moins subjectifs ont, en généra], une bien faible portée, mais l'appréciation de l'œuvre nous conduit à deux considérations générales. Il apparaît ici pour la première fois dans le monde une tentative de sociologie djmamique ou philosophie de l'histoire, il y a un coup d'œil jeté sur les affaires humaines conçues comme ayant un commencement, un développement et une fin. C'est là un pas décisif; plus tard, Bossuet précisera cette conception qui deviendra le sujet positif des vues de Turgot.

Je dis que c'est là une vue générale des affaires humaines. Les Romains seuls avaient eu une conception de leur évolution historique. Mais cette conception, si étonnamment supérieure à celle de saint Augustin comme réalité, lui reste inférieure en généralité. Mais, d'un autre côté, si l'on examine cette vague théorie métaphysicothéologique de l'évolution historique, après avoir rendu justice à ce premier aperçu général, nous devons constater le vice capital et le plus intime de la conception

catholique, à savoir : la rupture radicale de toute continuité.

L'ensemble du monde ou la cité terrestre est flétri, méprisé et honni. Un petit nombre de purs échappe à la réprobation et le monde entier est accusé de perversité et de folie. C'est donc le catholicisme qui a introduit dans le monde l'esprit révolutionnaire, à savoir : le mépris du passé, l'injustice dans les appréciations, à cause du caractère profondément absolu de la doctrine appréciatrice.

Les habitudes révolutionnaires remontent donc loin, comme on le voit, et l'évolution qui commence au XIV® siècle n'est autre chose que la période aiguë de cette maladie. Par conséquent, il ne doit pas être étonnant que le Positivisme éprouve d'aussi grandes difficultés dans le traitement d'habitudes plus ou moins anarchiques, contractées depuis si longtemps et pendant si longtemps ainsi propagées d'une manière systématique. Si nous voulons maintenant, pour terminer, examiner quelques détails caractéristiques de l'œuvre, nous signalerons l'absence décisive de toute connaissance scientifique dans les fondateurs du catholicisme.

Ainsi nous voyons saint Augustin déclarer absurde la conception de la figure sphérique de notre planète; cette proposition capitale de la science alexandrine n'est pas seulement méconnue, elle est niée.

Nous voyons aussi, d'un autre côté, le danger intellectuel de ces conceptions par le déluge de questions insolubles, que cette théologie fait surgir, comme par exemple la nature des anges, celle des corps glorieux, l'état des âmes dans le ciel, etc., etc.

Quant à sa critique spéciale du monde romain et à la démonstration de la prétendue supériorité absolue du catholicisme, qui occupe les dix premiers livres, il faut reconnaître qu'elle est d'une grande faiblesse, lors-

iju'on voit saint Augustin don- or, par exemple, comme une preuve delà supériorité catholique, que dans la prise de Rome les chrétiens ont été plus épargnés que les païens ; mais comme néanmoins plusieurs femmes chrétiennes avaient été violées, il est amené à juger l'histoire de Lucrèce, Sans doute, il faut reconnaître avec lui que la souillure étant involontaire ne dégradait pas celles qui l'avaient subie, mais il faut constater aussi la faiblesse de son appréciation qui le conduit à méconnaître, dans le cas de Lucrèce, cet héroïsme qui rend insupportable la vie, même après une souillure involontaire. Il n'a pas vu ce qu'il y avait de grand dans cet admirable sentiment de la dignité personnelle, et avec quelle force ce suicide célèbre affirmait le respect de soimême.

Néanmoins l'idée de progrès se dégage aussi de cet examen comparatif, et comme, en fait, l'évolution catholique venait suppléer à l'insuffisance bien constatée de la civilisation romaine, le progrès était bien réel quand on compare la généralité de la morale chrétienne opposée à la spécialité et à la puérilité des prescriptions du polythéisme en décadence.

Cette œuvre célèbre terminait donc le monde antique ; elle affirmait sa mort définitive et ouvrait le moyen âge, en proclamant la supériorité de l'unité monothéique et de la systématisation morale sur la dispersion polythéique.

Ce qu'il nous faut maintenant étudier, c'est précisément le rôle nouveau que le catholicisme, définitivement institué, va jouer dans sa période vraiment prépondérante, de l'an 400 à l'an 1300.

Mais avant d'aborder le grand problème de l'élaboration politique du catholicisme occidental, il est bon de dire quelques mots des deux autres ouvrages de saint Augustin, qu'Auguste Comte a placés dan"* la biblio-

thèque positiviste. Outre la Cite de Dleu^ il y ^ lïiis les Confessions et les Commentaires sur le sermon de Notre- Seigneur sur la montagne.

Dans les Confessions, on voit peintes d'une manière aussi sincère qu'intéressante les oscillations d'une âme supérieure au point de vue mental comme au point de vue moral, et qui trouve finalement ce double équilibre en se rattachant définitivement à l'Eglise catholique fortement constituée. Il est intéressant d'y constater la double action de saint Ambroise, d'un côté, e^ de sa mère sainte Monique, de l'autre. Le vrai caractère du catholicisme s'y montre parfaitement en ce que les préoccupations sociales sont éliminées et que le problème porte sur la vie mentale et morale avec la subordination de la seconde à la première.

Le Commentaire de saint Augustin sur le discours de Jésus-Christ sur la montagne, tel qu'il nous est donné par saint Mathieu, est un type décisif de la manière dont les docteurs catholiques, en s'appuyant sur la base fournie par saint Paul, y font rentrer les prescriptions évangéliques dans la systématisation morale que l'Eglise catholique avait pour but de constituer et d'appliquer. On y voit en même temps le vague inévitable et l'arbitraire d'après lesquels se fait la coordination. Saint Augustin énonce avec beaucoup de précision la supériorité de la nouvelle loi sur l'ancienne et néanmoins le rôle nécessaire de celle-ci; mais l'on aperçoit nettement le vague dangereux de la morale évangélique proprement dite.

En résumé, l'élaboration dogmatique du catholicisme s'est accomplie en prenant en fait pour base la construction de saint Paul, en y développant d'un côté les conceptions qui n'y étaient qu'en germe, comme la théorie de Jésus-Christ, et en y incorporant les conceptions purement évangéliques d'après une méthode où le senti-

ment de la destination morale fait accepter des raisonnements vagues et arbitraires. Une pareille constitution, n'aurait pu ni s'établir ni durer sans un sacerdoce qui, par ses décisions infaillibles, appuyées sur la tradition, fît cesser les divagations indéfinies; et il était, de plus, nécessaire que ce sacerdoce se résumât finalement en un organe unique.

LES GeMDS [YPES DE L'eDlÂilïÊ

APPRÉCIATION

Des principaux Types de l'évolution catholiqîig

(S^-Paul, S'-Augustm, Ilildebrand, S*-Bernard, Bossuet)

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