HILDEBRAND. ÉLABORATION POLITIQUE DU CATHOLICISME
I. — Considérations sur V ensemble de V évolution catho" tique de l'an 400 à l'an J300.
Avant d'apprécier Hildebrand et le rôle capital qu'il a joué dans la constitution sociale du catholicisme, il est indispensable de jeter un coup d'œil général sur l'ensemble de l'évolution catholique pendant sa période essentielle, c'est-à-dire le moyen âge.
Ce n'est que de cette manière que le grand homme pourra être apprécié, en le voyant dans sa vraie situation historique, travaillant sous le poids des antécédents, les
(1) Cette leçon a été professée au Collège de France, le Ditnaoche 2 Bichat 104 (3 Décembre 1892), de 3 heures à 5 heures.
coordonnant, les dirigeant et donnant ainsi une impulsion décisive.
Je dois rappeler que, d'après la théorie d'Auguste Comte, le moyen âge dure essentiellement de l'an 400 à Tan 1300. Il se partage en trois phases d'à peu près trois cents ans chacune. Pendant les deux premières, de l'an 400 à l'an 1000, le régime catholico-féodal s'installe définitivement. C'est alors que s'opère la séparation décisive du catholicisme oriental et occidental. C'est de celui-ci qu'il sera désormais question exclusivement : il constitue le catholicisme social, c'est-à-dire vraiment romain, propre aux cinq grandes populations réellement homogènes de l'Italie, de la France, de l'Espagne, de l'Angleterre et de l'Allemagne. C'est ce catholicisme qui, grâce à des antécédents et aune situation convenables, a seul pu réaliser tous les effets moraux et sociaux que comportait celte religion transitoire ; l'Orient n'ayant servi que pour l'claboration dogmatique, indispensable pour servir de procédé de ralliement.
La troisième phase, de l'an 1000 à l'an 1300, est celle du plein éclat; elle est caractérisée par la prépondérance sociale de la papauté. C'est Hildebrand qui, au début de cette phase, installe le sacerdoce catholique à la tête de la hiérarchie sociale, assurant enfin à la papauté son plein ascendant. Mais cette prépondérance dure peu; et, à partir du xiv° siècle, la décomposition s'accentue de plus en plus et prépare la disparition finale de cette grande religion. 11 était nécessaire de rappeler cette vue d'ensemble au début de notre appréciation systématique de la papauté, et spécialement d'Hildebrand.
Notre théorie serait trop peu claire si nous ne rappelions quelques principes de statique sociale sur le pouvoir spirituel. Le principal mérite du catholicisme est précisément d'avoir, pour la première fois, organisé
empiriquement la division des deux pouvoirs, et d'avoir accompli ainsi le progrès le plus décisif que comporte l'organisme social, progrès que le positivisme seul pourra instituer systématiquement et définitivement.
Il y a, dans toute opération sociale, deux fonctions distinctes : concevoir et exécuter. A mesure que l'évolution sociale se complique et s'étend, ces deux fonctions se séparent de plus en plus, et exigent, pour leur accomplissement, des organes véritablement distincts. La séparation entre l'abstrait et le concret devient la condition nécessaire de la séparation entre le pouvoir spirituel et le pouvoir temporel. Il est clair, en effet, qu'une modi fication étendue des phénomènes suppose une étude abstraite des lois correspondantes. Cette étude indépendante des lois abstraites s'accomplit d'abord dans les phénomènes les plus simples et essentiellement envers les phénomènes géométriques; elle s'étend graduellement aux phénomènes les plus compliqués et essentiellement jusqu'aux phénomènes moraux et sociaux. A ce moment, la séparation entre le pouvoir spirituel et le pouvoir temporel devient absolument nécessaire, c'est-à-dire aussi indispensable qu'inévitable. On est alors arrivé à l'état positif ou normal, caractérisé par cette division systématique des deux puissances. Nous allons l'apprécier dans cette situation normale, ce qui nous permettra de mieux comprendre l'évolution historique spontanée qui nous y a conduits.
La fonction essentielle du pouvoir spirituel est l'éducation. Il coordonne l'ensemble des capitaux intellectuels et moraux de l'Humanité; puis il les transmet par l'enseignement et le culte, de manière à préparer ainsi chaque individu à l'accomplissement des fonctions, privées ou publiques, qu'il doit ultérieurement remplir. Par conséquent, le perfectionnement, ou l'augmentation du capital intellectuel et moral, est une fonction essen-
tîelle du pouvoir spirituel; mais elle se subordonne à sa haute destination sociale, l'éducation. Au fond, nous pouvons dire, d'après cela, qu'il y a deux sortes d'actions ou de puissances : celle qui modifie les choses , c'est le pouvoir temporel; et celle qui modifie l'homme : c'est le pouvoir spirituel. Il résulte de là une distinction immédiate dans le caractère des deux puissances, à savoir la généralité du pouvoir spirituel et la spécialité du pouvoir temporel. De cette destination générale du pouvoir spirituel, l'éducation, résultent toutes ses autres fonctions; d'abord le conseil. Il est évident, en effet, que la puissance qui aura élevé les hommes sera naturellement appelée à les conseiller. Ce conseil, dans le catholicisme, a reçu surtout la forme passagère de la confession. Dans le Positivisme, le conseil aura une plénitude qu'il n'a pu avoir jusqu'ici ; car il embrassera tout aussi bien la vie physique que l'existence intellectuelle et morale. L'hygiène doit rentrer définitivement dans la morale et, finalement, la fonction médicale dans le sacerdoce. Mais le conseil ne sera pas seulement privé, il s'étendra aussi bien aux êtres collectifs qu'aux individus; et le prêtre s'adressera souvent aux familles, aux classes et aux gouvernements.
A l'état normal, la planète entière sera dirigée par une même religion; par conséquent, le sacerdoce aura organisé partout une éducation essentiellement uniforme. Par suite, son caractère sera pleinement planétaire; delà sa fonction la plus générale. Il sera, en effet, le grand appareil de coordination entre les diverses parties de la planète, qui, soumises à des pouvoirs distincts, auront néanmoins une religion commune. De là, la diplomatie supérieure que dirigera ultérieurement le sacerdoce ; non seulement au point de vue négatif, pour empêcher les conflits, ou les résoudre, mais surtout au point de vue positif, pour organiser les opéra-
lions collectives qui exigent le concours de plusieurs ou de toutes les parties de la planète. La grande opération des croisades, organisée en Occident parla papauté, est un exemple empirique des opérations collectives que peut organiser le sacerdoce. Enfin, une fonction nécessaire du pouvoir spirituel consiste dans la consécration, au nom de l'Humanité, des pouvoirs, des fonctions et des actes principaux de la vie humaine.
Le sacerdoce seul, en vertu de la généralité qui lui est propre, de la doctrine qui le place au point de vue de l'ensemble des affaires humaines, et aussi par son influence nécessaire sur l'opinion publique, doit consacrer les pouvoirs. C'est à lui, en effet, qu'il appartient de rappeler à chacun, dans l'accomplissement de ses fonctions, depuis les plus modestes jusqu'aux plus éminentes, les règles générales d'obéissance et de commandement qui y sont inhérentes, et, par suite, en donner la consécration religieuse. Dans cette fonction du sacerdoce rentre l'organisation des sacrements, c'est-à-dire la consécration, au point de vue religieux, des actes essentiels de la vie humaine, de la naissance jusqu'à la mort. C'est là ce qui constitue un des éléments du culte domestique, base du culte public, qui est une des formes les plus élevées de l'éducation générale. Mais, pour compléter cette conception des fonctions du sacerdoce, il nous faut indiquer les bases de son mode d'action et de discipline.
Le mode le plus général d'action de la puissance spirituelle, c'est la persuasion. C'est aussi le mode le plus pur, le plus efficace, et qui, finalement, sert de base à tout le reste. Ce mode résulte nécessairement de ce que le sacerdoce aura élevé tous les citoyens, ce qui lui permettra une action personnelle, en invoquant la doctrine générale universellement acceptée. Quand la persuasion ne suffira plus, il faudra avoir recours au blâme privé,
et, finalement, public. L'efficacitd de celui-ci résultera toujours de l'universelle adoption d'une doctrine commune, sans laquelle il n'y a pas d'opinion, mais qui rend celle-ci décisive, quand la première existe. Enfin l'excommunication morale représentera le terme extrême de cette action disciplinaire quand tous les autres moyens auront été inutiles. Tel est l'ensemble de l'organisation et des fonctions du pouvoir spirituel à l'état normal, constitué d'une manière pleinement indépendante du pouvoir temporel.
Au début de l'évolution humaine les deux pouvoirs ont dû être nécessairement confondus. Le catholicisme est la première grande tentative spontanée qui ait été faite pour accomplir cette division des deux puissances. A la lumière de la théorie précédente, nous pourrons juger de la valeur de la tentative, et du degré oii la papauté s'est rapprochée de la véritable organisation normale. Nous devrons, du reste, pour être justes envers les hommes, nous rappeler la difficulté extrême d'une tentative aussi prématurée.
Après ces considérations préliminaires indispensables, nous devons résumer sommairement la théorie de l'avènement du vrai catholicisme, c'est-à-dire du catholicisme romain. La phase d'installation du catholicisme, jusque vers la fin du v° siècle, est commune aux deux parties de l'empire romain. Le caractère de cette religion étant spontanément privé et domestique, s'appliquant, par suite, essentiellement à la direction de la vie personnelle, les différences sociologiques propres aux deux parties de l'empire romain devaient peu influer sur sa propagation générale. On doit môme remarquer que l'élaboration dogmatique du catholicisme est due à l'Orient, comme le rend frappant la liste des principaux conciles, et comme l'exigeait du reste la nature des antécédents du monde grec.
Mais quant au catholicisme social, autant du moins qu'il peut l'être, il ne pouvait surgir que dans le monde occidental, ou dans le milieu romain proprement dit. Nous allons voir, en effet, que là seulement était la si tuation qui permettait et sollicitait l'action sociale du catholicisme, développait ses avantages et diminuait les inconvénients inhérents au caractère individuel de la doctrine catholique. On voit, par suite, le caractère profondément relatif de notre appréciation et combien, dès lors, sont irrationnelles, antiscientifiques, les appréciations absolues qui insistent tant sur la doctrine sans parler de la situation.
Ce qui caractérise le catholicisme romain, ce qui a fait sa grandeur et son efficacité, c'est d'avoir réalisé spontanément la division des deux pouvoirs, et d'avoir, par suite, introduit dans l'organisme social le plus profond perfectionnement dont il soit susceptible. Or, nous allons faire voir que cette division fondamentale ne pouvait réellement s'opérer que dans l'Occident décomposé, qui seul réalisait en même temps les conditions essentielles de son action.
La décomposition de l'empire d'Occident en plusieurs nationalités distinctes a conduit spontanément à la division des deux pouvoirs. En effet, ayant que cette décomposition eut lieu, un clergé plus ou moins indépendant et fortement coordonné avait surgi dans l'empire^ et lorsque les nécessités de la défense et l'invasion des barbares eurent amené la décomposition , se trouva ainsi spontanément réalisé le grand phénomène d'un sacerdoce commun à des populations gouvernées par des pouvoirs différents. Or, c'est là un caractère essentiel du pouvoir spirituel. Le cas de l'empire grec, où cette décomposition n'a pas eu lieu, et où n'a pas surgi, non plus, la division des deux pouvoirs, vérifie notre théorie. En second lieu, les Occidentaux,
ou les vrais Romains avaient des dispositions admirablement propres à leur faire appliquer socialement la doctrine catholique une fois élaborée. L'Occident, sous l'influence romaine, offrait, en effet, une race sociologique où la spéculation avait été profondément subordonnée à l'action : il devait en résulter, dès lors, dans les membres du sacerdoce, une disposition aux applications sociales et politiques. En outre, l'exemple et le souvenir de l'admirable organisation romaine devait exciter le sacerdoce à l'imiter. En second lieu, le caractère profondément pratique du pouvoir politique disposait peu les représentants aux prétentions théoriques. Et, en effet, les chefs pratiques de l'Occident ont offert très peu d'exemples de prétentions pédantocratiques. L'avènement des chefs barbares n'a pu qu'aug-menter cette disposition naturelle, vu leur ignorance profonde, qui devait les prédisposer à une subordination théorique et les éloigner de toutes prétentions dogmatiques. L'exemple inverse de l'Orient confirme cette théorie. En effet, les Orientaux ou les Grecs étaient une race essentiellement pédantocratique, où la spéculation, bien loin de se subordonner à l'action, avait toujours proclamé les prétentions à la suprématie. De là une prédisposition exagérée aux spéculations théoriques que ne contrebalançait aucune habitude constante des applications sociales. Aussi, jusqu'à sa chute, l'empire grec nous offre le spectacle de populations constamment livrées, sous le nom d'hérésies, à d'infinies divagations, cherchant sans cesse un équilibre dogmatique jamais atteint, au lieu de chercher l'application sociale d'une doctrine acceptée une fois pour toutes.
D'autre côté, les chefs de cette population participant à son esprit mettaient obstacle à l'organisation de cette division des deux pouvoirs dont l'esprit de la population empêchait l'application. Les empereurs grecs, domi-
nés par des préjugés pédantocratiques, ont tous, en effet, la prétention de décider les questions dogmatiques, et ils appliquent constamment leur puissance matérielle à faire prévaloir, au milieu du sang, leurs décisions théoriques. De là une véritable théocratie; de là aussi le spectacle honteux que nous offre ce régime si justement qualifié àe bas-empire ^ où les divagations théologiques persistent sous le coup même du canon turc, détruisant le dernier refuge de ce triste régime.
Cette double analyse comparative explique donc l'avènement, en Occident, de la division des deux pouvoirs, et, par suite, celui de l'action sociale et politique du catholicisme. Mais cette division des deux puissances ne pouvait durer et être efficace qu'autant que le pouvoir spirituel se subordonnait à un chef unique. Cette condition est du reste normale et se réalisera à l'état positif mieux et plus facilement qu'à l'état théologique. Or, il est facile de voir que la situation occidentale favorisait la subordination du clergé à un seul évêque, tandis que la situation orientale lui était contraire. En effet, en Occident, Rome avait sur toutes les autres villes une prépondérance incontestée ; par suite, l'évêque de Rom.e avait, par cela même , une supériorité spontanée sur tous les autres. La longue habitude de recevoir, dans l'ordre temporel, l'impulsion de Rome avait été spontanément transportée à l'ordre spirituel. Rien de semblable, en Orient. Trois villes, à des degrés divers, se disputaient la prééminence spirituelle, Constantinople, Antioche et Alexandrie. Des avantages divers se contrebalançaient, de telle sorte qu'aucun des patriarches n'a jamais pu obtenir sur les autres une prépondérance incontestée. Lorsque Alexandrie et Antioche furent passées sous la domination islamique, Constantinople resta sans doute, mais à la tête d'une nation qui se réduisait de plus en plus et finit par disparaître sous la domination turque.
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Une seconde raison facilita en Occident la prépondérance d'un chef spirituel unique, savoir la diificulté dô plus en plus grande de réunir des conciles. Il est incontestable, en effet, que la prépondérance des conciles, leur fréquence trop grande aurait empêché l'indispensable concentration monocratique qui a fait la grandeur du catholicisme romain. Et, ce qui, en effet, caractérise la décomposition catholique, c'est la prétention révolutionnaire de mettre les conciles au-dessus des papes. Or, la décomposition politique de l'Occident favorisait peu la réunion des conciles généraux, et, par suite, permettait à la papauté d'être exclusivement l'élément de réunion du sacerdoce. Il n'en n'était pas de même en Orient : les conciles généraux pouvaient se réunir avec la plus grande facilité, et, de plus, une longue habitude avait, depuis Constantin, familiarisé les Orientaux avec ces grandes assises sacerdotales. Enfin, une dernière considération explique l'indépendance en Occident du pouvoir spirituel par rapport au pouvoir temporel. M. de Maistre a très bien expliqué comment l'indépendance papale exigeait une certaine puissance temporelle, sans laquelle le chef de la catholicité fût devenu finalement le simple chapelain de quelque prince. Or la décomposition féodale était spontanément propre à la puissance temporelle des papes ; car, dans cet organisme si varié de la féodalité, contenant des éléments si multiples et si divers, la puissance matérielle du pape ne présentait aucune sorte d'anomalie. Cette théorie est si exacte qu'elle se vérifie par le fait de la puissance temporelle qui a été conférée aux évêques et aux monastères, conformément à la nature dispersive du régime féodal. Il ne pouvait en être de même en Orient avec l'intense unité temporelle qui caractérisait cet empire.
Ainsi donc il résulte de cette démonstration que l'Occident seul permettait la division des deux puissances et
poussait à l'avènement d'un sacerdoce, qui, dirigé par un chef unique, quoique dispersé chez des peuples distincts, pût, avec une indépendance convenable, appliquer socialement et politiquement une doctrine universellement acceptée , de manière à tendre à réaliser la prépondérance générale de la morale.
Pour compléter cette analyse préliminaire, je vais donner un concept général de l'organisation du sacerdoce catholique et de la coordination que lui a assurée la prépondérance nécessaire de la papauté.
Le sacerdoce catholique s'est graduellement formé à partir de saint Paul et le catholicisme n'eût jamais pu surgir d'une manière décisive, pas plus en Orient qu'en Occident, s'il n'avait eu précisément, dès les premiers temps, une direction sacerdotale bien organisée, qui maintenait dans son sein un ralliement et une unité peu conformes à l'esprit de divagation inhérent aux théories théologiques.
Ce sacerdoce n'a acquis la plénitude de sa puissance en Occident que vers le xuf siècle, lorsque la suprématie incontestée de la papauté lui eût donné toute la perfection qu'il comporte.
Nous allons donc indiquer d'une manière sommaire, dans son organisation et ses fonctions, cette hiérarchie sacerdotale qu'Auguste Comte considère comme le chefd'œuvre politique de la sagesse humaine.
Si nous considérons le sacerdoce catholique d'une vue d'ensemble et d'une manière abstraite, nous voyons au sommet de la hiérarchie un chef unique : le pape, et nous voyons, comme dans toute organisation sérieuse, les pouvoirs s'instituer du sommet à la base, la puissance descendre au lieu de monter. Le chef suprême seul est choisi par l'élection, mais le corps électoral, homogène avec le chef qu'il doit choisir, se compose de représentants peu nombreux et éminents de la hiérarchie
catholique, placés par leur position au véritable point de vue d'ensemble. Le Positivisme a pu perfectionner une telle conception en instituant l'hérédité sociocratique modifiée par l'intervention des quatre doyens occidentaux du clergé positiviste.
La papauté, sous des formes très sag-es, institue les évêques, et les évoques instituent les prêtres, les diacres et sous-diacres.
L'institution se fait au nom de Dieu et de Jésus-Christ et des pouvoirs conférés à son Eglise par Jésus-Christ lui-même, transmis ainsi de l'un à l'autre et remontant à l'origine même du catholicisme ; le principe de continuité se trouve ainsi respecté. La papauté a, dans les ordres monastiques répandus sur toute la surface de l'Occident et même de la terre et qui, étant soustraits à la direction sacerdotale, lui sont plus directement subordonnés, des agents actifs et dévoués qui lui constituent un élément de prépondérance sur tout le reste de l'épiscopat. Cet élément de puissance a servi à la papauté pour l'exécution de ses projets les plus généraux. Il a été d'autant plus efficace que les ordres, à la fois masculins et féminins, présentaient dans leur organisation une variété extrême oii s'exerçait le génie politique et social des fondateurs d'ordres, et oii, par suite, la papauté trouvait des instruments spéciaux convenablement subordonnés à ses vues d'ensemble.
En effet, depuis l'organisation bénédictine jusqu'à l'organisation jésuitique qui en est si profondément différente, en passant par les ordres des dominicains et des franciscains , on a le spectacle de la plus extrême variété de tous les modes divers d'association et d'action.
Il faut maintenant approfondir davantage l'étude de cette organisation, eu combinant l'appréciation statique &VCC l'appréciation dynamique qui étudie l'évolutiou.
Je n'ai pas la prétention ni la possibilité de faire un cours de droit ecclésiastique, je voudrais néanmoins faire comprendre toute la puissance et la perfection de cette merveilleuse organisation politique.
L'évêque est le point de départ du sacerdoce catholique; au début, il se réduisait en effet à Vévêque, ce qui veut dire inspecteur. Le groupe catholique formé dans chaque ville, peu nombreux, était dirigé par un seul chef qui enseignait la morale et conseillait les fidèles, ayant sous ses ordres pour les soins temporels inévitables, sous le nom de diacres et de diaconesses, des agents subordonnés. Entendons Fleury donner la conception générale des fonctions de l'évêque : « L'évêque est un homme que « Dieu a établi pour sanctifier les autres et les conduire à cf la vie éternelle. Il doit donc faire des chrétiens par la « prédication, l'instruction et le baptême ; les nourrir de <( la parole de Dieu et des sacrements ; les faire prier et « prier lui-même pour eux en particulier et en public ; « offrir pour eux et avec eux le sacrifice; juger les pé- « cheurs et les réconcilier à Dieu par la pénitence ou les u retrancher de l'Eglise; conserver l'union de l'Eglise « en remédiant aux divisions et à sa pureté en préve- « nant tant qu'il se peut toute sorte de péchés ; procurer « aux pauvres les nécessités de la vie et généralement à (( tous les misérables le soulagement nécessaire pour (( les mettre en état de s'appliquer au soin de leurs « âmes. »
Mais l'extension, dans chaque ville et môme dans les campagnes, du christianisme, obUgea d'instituer des prêtres qui pussent diriger les groupes eauxquels ne pouvaii pas atteindre l'action directe de l'évêque et qui fussent subordonnés à celui-ci.
« Les prêtres eurent les mêmes fonctions, excepté les « deux qui sont propres aux évêques, de confirmer le « chrétien en lui donnant le Saint-Esprit par l'imnosi-
« tion des mains et de faire des clercs, c'est-à-dire des « diacres, des prêtres et des évêques. »
L'extrême variété des soins temporels obligea de distinguer du diaconat, sous le nom d'ordres mineurs, les fonctions les plus directement matérielles, ce qui donna lieu aux portiers et aux acolytes ; l'acolyte ayant surtout pour mission d'accompagner l'évoque, de lui servir de messager et de secrétaire. D'un autre côté, l'importance de certaines villes donna à leurs évêques une plus grande prépondérance ; de là le primat, les patriarches et les archevêques et, en Occident, l'évêque de Rome, qui, sous le nom de pape^ titre par lequel il fut exclusivement désigné à la fin du xi'' siècle, devint le chef de la hiérarchie catholique. Voilà comment s'est accomplie l'évolution naturelle de cette organisation. Les ordres mineurs, composés essentiellement des portiers et des acolytes, ne font pas partie du clergé proprement dit, leurs fonctions peuvent être conférées à des laïques. Le sacerdoce est exclusivement composé de ce qu'on nomme les ordres majeurs. Il se compose des sous-diacres, diacres, prêtres, évêques. Il y avait des caractères de moralité qui étaient communs à tous; ainsi, il fallait que les membres du clergé fussent irrépréhensibles et même, suivant l'expression de Fleury, qu'ils fussent en bonne réputation chez les infidèles.
On rejetait ceux qui, après le baptême, étaient tom bés dans quelques crimes comme l'homicide ou l'adultère, même lorsqu'ils en avaient fait pénitence, « parce « que la mémoire en reste toujours et que l'on a le (( droit de les croire plus faibles que ceux dont la vie « est entière. »
On allait plus loin : on regardait comme irréguliers, c'est-à-dire exclus des ordres, ceux qui avaient tué par accident, qui avaient porté les armes même en guerre
uiste, ceux qui avaient cause la mort même d'un crimi-
iiel, soit comme partie civile, soit comme juge ou autre ministre de justice; enfin, certaines difformités physiques étaient une cause d'exclusion. Sans doute les malheurs des temps ont conduit les évêques à faire souvent des concessions et à accepter, dans des époques troublées, des membres peu dignes; c'est ce qui conduisit l'Eglise à cette maxime inspirée par le plus sage esprit social : Que la puissance spirituelle et la validité des sacrements ne reçoivent aucune atteinte de l'indignité du ministre.
La hiérarchie ou Yordre, suivant une admirable expression, commence au sous-diacre. Le sous-diacre doit garder la continence^ avoir un titre, c'est-à-dire sa subsistance assurée, ou aux dépens de l'Eglise ou de son patrimoine, et réciter tout l'office de l'Eglise au moins en particulier. Ces trois obligations sont communes à tous les ordres, le sous-diacre reçoit l'ordination, il ne peut être ordonné avant sa 22" année.
Cette ordination est accomplie par l'évèque dans une cérémonie publique : l'évèque le prévient en ces termes de la gravité delà décision qu'il va prendre : « Jusqu'ici, il vous est libre de retourner à l'état séculier ; mais, si vous recevez cet ordre, vous ne pourrez plus reculer : il vous faudra toujours servir Dieu, dont le service vaut mieux qu'un royaume ; garder la chasteté avec son secours et demeurer engagé à jamais au ministère de l'Eglise. Songez-y donc pendant qu'il en est encore temps; et si vous voulez persévérer dans cette sainte résolution, approchez au nom de Dieu. » L'ordre immédiatement supérieur à celui du sous-diacre est celui du diaconat. L'ordination, faite par l'évèque, est analogue à celle du sous-diaconat. En souvenir de l'intervention du public dans les élections des diacres, l'évèque interpelle directement l'assistance, pour savoir si nul n'a rien à dire contre celui que l'on va ordonner.
Les fonctions du diacre sont de deux sortes : il sort à l'autel, il aide le prêtre ou l'évoque dans la distribution de l'Eucharistie ; en outre, il peut prêcher et baptiser au besoin ; mais une fonction essentielle du diacre était dans le soin du temporel de l'Eglise, pour la distribution des aumônes, la réception des offrandes et la pohce générale de l'Eglise. Au début, il y avait des diaconesses, et cela a duré au moins jusqu'au vi° siècle de l'ère chrétienne.
Le degré immédiatement supérieur à celui du diaconat est la prêtrise. Les conditions de l'ordination sont encore plus strictes que pour le degré précédent. Le prêtre doit avoir au moins vingt-cinq ans et avoir été diacre pendant un an au moins; et même, dans la primitive Eglise, le minimum d'âge était de trente ans. Le prêtre a le droit de prêcher, d'offrir le saint sacrifice de la messe et de conférer tous les sacrements, sauf deux qui appartiennent exclusivement à l'évêque, l'ordre et la confirmation; seulement, la confession et la pénitence, qui constituent une des fonctions les plus intimes et les plus délicates, sous des formes diverses, de tout sacerdoce, ne peuvent être administrées que par les prêtres spécialement approuvés de l'évêque. L'ordination du prêtre se fait avec une grande solennité; les paroles adressées à l'ordinant sont belles et sagement choisies. L'évêque lui dit : « Un prêtre doit offrir, bénir, présider, prêcher; il faut donc monter à ce degré avec une grande crainte, et se rendre recommandable par une sagesse céleste, de bonnes mœurs et une longue pratique de la vertu. » Puis l'évêque ajoute une prière, où il dit, entre autres choses : « Seigneur, auteur de toute sainteté, donnez-leur votre bénédiction, afin que, par la gravité de leurs mœurs et la sévérité de leur vie, ils se montrent vieillards; qu'ils profitent des instructions que saint Paul donnait à Tite et à Timothée ; que, méditant nuit et
jour votre loi, ils croient ce qu'ils liron' ; qu'ils enseignent ce qu'ils croiront, et pratiquent cj qu'ils enseigneront; que l'on voie en eux la justice, la constance, la compassion, la force et toutes les autres vertus; qu'ils en montrent l'exemple, et qu'ils y confirment par leurs exhortations. »
Dans les temps primitifs, il n'y avait pas d'ordination vague, c'est-à-dire que le prêtre était ordonné pour un siège déterminé; mais le développement des bénéfices poussa aux ordinations vagues à un degré considérable, qui contribua à abaisser le niveau moyen du sacerdoce. La dignité de l'épiscopat, suivant l'observation de Fleury, fut moins atteinte que celle de la prêtrise, parce qu'on s'est montré plus attaché à ne point ordonner d'évêques, si ce n'est pour un siège vacant. Au début, l'élection était le moyen de faire surgir Févêque, qui était ensuite ordonné et consacré par le métropolitain, ou par un autre évoque. Evidemment, c'était là une situation révolutionnaire; car, dans l'ordre spirituel, bien moins que dans l'ordre temporel, les inférieurs ne doivent pas instituer les supérieurs. Sans doute cette élection était plutôt une indication qu'une véritable nomination, puisqu'il fallait toujours l'intervention de Vévêque pour accepter et consacrer. La population a été graduellement éliminée du choix des évoques; et, finalement, il résulte d'une combinaison entre l'action papale et l'intervention du pouvoir temporel. En général, c'est le pape qui donnait les évêchés, librement et directement en Italie, et, en France, sur la nomination du roi. La consécration de Févêque est faite par un autre évoque, avec une extrême solennité. Le consécrateur examine l'élu sur sa foi et sur ses mœurs, sur sa subordination convenable au Saint-Siège apostolique : il lui demande s'il veut obéir au pape, s'il veut éloigner ses mœurs de tout mal, pratiquer et enseigner la chasteté,
la sobriété, l'humilité et la patience; elro pitoyable et affable aux pauvres ; être dévoué au service de Dieu et éloigné de toute affaire temporelle et de tout gain sordide. (Fleury).
L'évêque seul possède la plénitude des fonctions sacerdotales : seul, il peut confirmer, et surtout ordonner, c'est-à-dire transmettre à d'autres la fonction spirituelle, en maintenant ainsi cette continuité, depuis l'origine de l'Eglise catholique. A lui appartient la direction des prêtres de son diocèse. Il a donc le gouvernement d'une portion plus ou moins considérable de la hiérarchie sacerdotale. Enfin, il a une part de la fonction judiciaire ; il peut excommunier les simples fidèles, et à l'égard des clercs, il a sur eux la puissance de correction, même pour les fautes les plus légères.
Si nous continuons à monter les degrés de cette admirable hicrarchie, nous arrivons aux archevêques, patriarches et primats. La distinction vient surtout de l'importance des villes oii se trouvaient ces évoques, car, canoniquement, les évêques sont tous égaux entre eux; quant à ce qui est de l'ordre et de l'essentiel du sacerdoce, il n'y en a qu'un qui soit, de droit divin, établi audessus des autres, pour conserver l'unité de l'Eglise et lui donner un chef visible, c'est le pape (Fleury). Il ne nous est pas possible d'indiquer, même sommairement, tous les éléments complémentaires de cette organisation, tels que l'archiprôtre, l'archidiacre, le vicaire, le coadjuteur, au moyen desquels l'on perfectionnait et l'on facilitait l'action du sacerdoce. En outre, l'institution des chanoines, due surtout à saint Augustin, c'est-à-dire uo prêtres vivant en commun auprès de l'évêque, et souvent avec lui, constituait comme une transition au système si varié et si puissant des ordres monastiques. Mais l'élément capital, sans lequel tout cela n'eût été rien, et n'eût pas même persisté ou tout au moins fût resté sans effi-
cacité, c'est l'avènement, au sommet de la liiérarcliie, d'un chef unique, le pape. En lui se condense l'Eglise tout entière. C'est grâce à la prépondérance papale que les éléments de la hiérarchie ont été liés entre eux, de manière à former un corps plus général que chaque nationalité distincte et suffisamment indépendant du pouvoir temporel; de manière à pouvoir réaliser la prépondérance de la morale sur la politique, but et destination de la division des deux pouvoirs.
Dans le pape se condense l'Eglise entière, et apparaît la plénitude de la puissance spirituelle. De Maistre a relevé les divers titres, dans la série des âges, qui ont été attribués à l'évêque de Rome, le patriarche universel,\e chef de l'Eglise du monde, le souverain pontife des évéques, le souverain prêtre, ï origine de l'unité' sacerdotale, le lieu de l'unité', le chef de toutes les Eglises, et, enfin, le port très sûr de toute communion catholique.
Il faut maintenant aborder sommairement la théorie de la fonction papale ; car elle contient, sous des formes théologiques, les bases de la théorie du pouvoir spirituel. Et d'abord, parlons de l'infaillibilité papale. L'infaillibilité, dans un certain sens, appartient, au fond, à tout pouvoir spirituel; seulement, à l'état positif, elle est relative, tandis qu'à l'état théologique, elle est absolue. Il est évident, en effet, que l'organisation de tout système d'enseignement et de toute religion quelconque suppose l'acceptation, avec confiance de la part du public, de la vérité des doctrines qui lui sont enseignées, doctrines qui ne sont, au fond, que le résultat de la longue élaboration positive des âges antérieurs. A l'état scientifique, les conceptions supposent et permettent des modifications, qui ne doivent jamais être que très lentes et très peu fréquentes. Mais à l'état théologique, où les questions sont insolubles, il est évident qu'il y avait utilité et nécessité sociale d'attribuer à un individu unique
leur décision, pour porter toute l'activité sur l'application de la doctrine une fois acceptée. Mais on voit, d'après cela, que la situation de la papauté était instable, et que l'infaillibilité, n'étant, au fond, maintenue que par des besoins sociaux, serait attaquée et disparaîtrait le jour où ceux-ci ne l'exigeraient plus. C'est cette seconde partie de la théorie qu'a méconnue de Maistre, et qui constitue la profonde imperfection de sa conception ; car elle n'explique le passé que jusqu'à la Réforme, et au delà, elle ne sait plus que faire intervenir puérilement la volonté arbitraire de Dieu.
Une fonction capitale, dont s'empara justement la papauté, fut celle de la canonisation. Si on dégage la canonisation de la forme théologique, qui lui a été jusqu'ici nécessairement jointe, nous voyons qu'elle consiste à choisir les hommes du passé qui méritent le culte public, c'est-à-dire la glorification régulière et plus ou moins fréquente de leur mémoire. Cette fonction a appartenu au sacerdoce à l'époque théocratique. Dans le régime gréco-romain, où le pouvoir spirituel fut absorbé par le pouvoir temporel, celui-ci posséda aussi cette fonction supérieure. Mais lorsque la papauté, à partir du onzième siècle, eut enfin acquis, par les efforts d'Hildebrand, sa juste prépondérance, elle se réserva cette fonction suprême. Et, il faut le dire, elle apporta dans son accomplissement, tous les soins les plus systématiques et les plus judicieux. Elle fut d'abord obligée de sanctionner la sanctification qui avait été, on peut le dire, spontanément accomplie dans les premiers âges du catholicisme, et qui porte quelquefois sur des types tout-à-fait légendaires. Il est utile de voir d'une manière plus complète comment la papauté a finalement organisé la glorification des saints. Nous y verrons à la fois la grandeur et l'insuffisance de la dernière religion provisoire.
En premier lieu, la théorie de la justification a conduit
le catholicisme à introduire dans le culte des saints un plus grand degré de théologisme et d'ég'oïsme que ne l'avait fait la relig"ion polythéique, excepté dans les cas où les héros s'étaieat élevés à la dig"nité de dieux. Les mérites du saint, en effet, peuvent être appliqués à ceux qui l'invoquent dans des conditions convenables, de telle sorte que la glorification se trouve toujours plus ou moins souillée d'un intime développement de la personnalité. Si nous comparons, sous ce rapport, la g'iorification catholique à la g'iorification positive, nous voyons la supériorité de celle-ci ; car nous ne pouvons demander à nos saints et à nos héros que le perfectionnement de l'esprit et du cœur qui résulte de la contemplation de leur œuvre accomplie pour le service de l'Humanité. Sans doute, cette g'iorification perd en intensité, comparée à celle du catholicisme, mais elle gagne en pureté et en efficacité morale. Si on compare, au contraire, la glorification catholique à la glorification polythéique, elle la surpasse profondément au point de vue moral. En premier lieu, le catholicisme a hautement développé la glorification féminine ; en second lieu, appréciant le mérite moral en dehors de la position sociale, il a introduit parmi ses saints des personnes empruntées aux plus modestes positions, même à l'esclavage. Il y a plus, le catholicisme a proclamé l'expiation du passé, et a osé placer dans la hiérarchie de ses saintes une femme venue de la prostitution. Ainsi, pour lui, il n'y a plus eu, comme pour le polythéisme, de péché inexpiable, et même les plus grands coupables ont pu espérer la sanctification par leur repentir et la grandeur des services rendus. Mais l'insuffisance catholique, l'étroitesse de son point de vue éclatent quand on le compare au Positivisme, car il est incapable de rendre justice à aucun de ceux qui sont en dehors de sa ligne directe. 11 ne peut ni comprendre, ni apprécier, ni le passé gréco-romain qui l'a pré-
cédé, ni révolution moderne qui lui a succédé, ni les immenses civilisations qui, avant lui ou depuis lui, ont surgi dans les diverses parties de la planète. NiAristote, ni Archimède, ni Homère, ni César, ni Confucius, ri Bouddha n'ont pu être honorés, non plus que Descartes, Bichat, Shakespeare, Richelieu ou Cromwell. Que l'on compare le calendrier étriqué et désordonné du catholicisme, où les saints se pressent sans autre ordre que celui de la date de leur mort, au vaste système organique, oii tous les g'rands types de la planète ont pu être jug^és sans arbitraire, au moyen d'une théorie qui permet d'apprécier leur participation à l'œuvre collective de notre espèce.
Depuis la fin du moyen âge, la glorification effective a, de plus en plus, échappé à la papauté. On a honoré de grands types que, non seulement le catholicisme ne pouvait apprécier, mais qui môme lui étaient hostiles. Cette haute fonction de la canonisation, que la papauté avait possédée au moyen âge, elle l'a donc irrévocablement perdue, signe décisif du caractère purement provisoire de ce pouvoir spirituel. Suivant la nature de l'évolution révolutionnaire, cette fonction est tombée, on peut le dire, dans le domaine public. Mais ce ne peut être là qu'an état provisoire, qui devient dégradant à mesure qu'il se prolonge, car cette haute fonction a finalement été usurpée par le journalisme, c'est-à-dire par la série des esprits incompétents, qui, décidant à tort et à travers au gré de leurs passions et de leurs intérêts, font et défont des grands hommes aussi éphémères que leurs articles. Il n'y a d'accord que pour faire obstacle à l'avènement des hommes vraiment supérieurs, qui doivent percer une telle couche pour arriver jusqu'au public
Le signe caractéristique de ravènoment d'un nouveau pouvoir spirituel a été dans ia inain-niisC; par Auguste Comte, sur cette suprême fonction. 11 a inauguré son
autorité sacerdotale en établissant une glorification systématique du passé. Naturellement il a été accusé d'oppression par le monde du journalisme et de la littérature, étonné et indigné de voir décider des questions par un homme compétent. Pour ces gens-là, la liberté c'est de juger sans compétence; et l'autorité c'est d'apprécier en remplissant les conditions intellectuelles et morales de l'appréciation.
Une autre fonction inhérente à tout pouvoir spirituel, c'est la direction et le choix des lectures. C'est le complément naturel et inévitable de la fonction d'éducation propre au pouvoir spirituel. La papauté l'a systématiquement organisée : elle a rempli là un devoir essentiel et fourni le type de ce que réalisera définitivement le sacerdoce positif. Mais, après avoir possédé cette fonction, la papauté l'a graduellement perdue : elle lui a définitivement échappé ; et même la plupart des catholiques sincères ne s'inquiètent guère le plus souvent dans le choix de leurs lectures des décisions de l'autorité pontificale. La fonction est révolutionnairement tombée dans le domaine public, et ne se trouve limitée que par l'intervention nécessaire, plus ou moins sagement appliquée, du pouvoir civil. Le journalisme s'en est, au fond, emparé; et, aux conditions d'incompétence qui lui sont propres, il joint le plus souvent des conditions plus précises de cupidité. En résumé, le plus souvent, le journalisme n'est que l'agent de puissants éditeurs, qui se trouvent ainsi, en vertu de leur argent et de leurs intérêts, s'être emparés d'une des plus hautes fonctions du pouvoir spirituel. Mais lorsque Auguste Comte, remplissant une fonction vraiment sacerdotale, a voulu user du droit qu'ont tous les citoyens en conseillant, dans la Bibliothèque positiviste, un système de lectures, il a naturellement été accusé d'oppression par le journalisme souvent anonyme, protestaut au nom de la liberté. Car
que deviendrait-elle, si le public s'habituait à demander à ses guides spirituels de parler sans intérêt et avec compétence sur les choses que seuls ils peuvent vraiment juger?
Mais la plus haute des fonctions du pouvoir spirituel fut larégularisation, par l'audacieux génie d'Hildcbrand, du droit d'insurrection. En principe, le pouvoir temporel doit être respecté et obéi; néanmoins, il y a tel cas extrême oh les abus ne pouvant être régulièrement supprimés, 011 le pouvoir ayant dépassé, et depuis longtemps, les limites normales d'abus que comportent l'époque et la situation, le recours à la force devient alors nécessaire. C'est là une chose aussi délicate qu'indispensable à certains moments. Ces phénomènes se sont produits, dans le passé, spontanément, avec tous les dangers et les inconvénients inhérents à ce mode de procéder. La régularisation de celte opération sociale est des plus difficiles. Mais qui, mieux que le pouvoir spirituel, peut la remplir ? Le sacerdoce se trouve placé, par sa situation, au véritable point de vue d'ensemble : il peut donc, mieux que qui que ce soit, juger si les limites d'abus ont été dépassées. D'un autre côté, par ses habitudes, sa position, la responsabilité personnelle directement attachée à ses décisions, il doit apporter, dans cette fonction redoutable, une modération nécessaire. Enfin, son prestige auprès de l'opinion publique, le respect qui s'attache à ses décisions peuvent rendre plus douces et plus rapides les modifications indispensables. Cette fonction, la plus élevée, peut-être, du pouvoir spirituel, lui appartient donc naturellement ; mais néanmoins on doit reconnaître que sa constitution systématique par Ilildebrand est une des preuves les plus décisives de la haute portée de ce vaste génie.
Pendant la dernière phase du moyen âge, la papauté a possédé cette haute attribution; et quoi qu'on en ait
dit, elle en a sagement usé pour le service de l'IIumanité. Mais, à partir du xiv" siècle, elle l'a, de plus en plus perdue; et, comme les autres fonctions du pouvoir spirituel, celle-ci est tombée dans le domaine public.
En résumé, donc, la papauté a graduellement coordonné toutes les fonctions indispensables du pouvoir spirituel dans la phase caractéristique du moyen âge (de 1000 à 1300), elle en a joui avec l'appui du public et l'approbation, au moins en principe, de ceux qui en éprouvaient les atteintes. Mais, à partir du xnf siècle, la papauté a de plus en plus et enfin définitivement perdu ces attributions, qui ont fait retour au domaine public, jusqu'à ce qu'un nouveau sacerdoce les coordonne de nouveau sous la libre acceptation des citoyens.
Ainsi se démontrent par l'histoire l'importance et la grandeur du rôle joué par le catholicisme dans la fondation d'un pouvoir spirituel distinct du pouvoir temporel. Mais aussi les événements ont démontré le caractère essentiellement provisoire de cette tentative doublement prématurée par la nature théologique de la doctrine et l'activité militaire inhérente à cette situation.
II. — Considérations générales sur les principaux types de la semaine consacrée à Hildebrand (1).
La semaine consacrée à Hildebrand représente l'élaboration politique du catholicisme, et celle de saint Bernard le plein éclat de cette religion, en même temps que l'organisation monastique. Nous allons nous occuper exclusivement ici de la semaine d'Hildebrand. Ne pou- Ci) Constantin, Téodose, saint Chrysostome, saint Basile, sainte Pulchérie, Marcien, sainte Geneviève de Paris, saint Grégoire le Grand,
HlLDEi3RAND.
vant pas étudier en 'Stailles divers types individuels, nous poserons les principes d'appréciation en considérant les hommes les plus caractéristiques. Ainsi, dans la semaine d'Hildebrand, nous prendrons surtout Constantin, Théodose, saint Jean Chrysostome et saint Grégoire le Grand. En jugeant ces divers types nous aurons indiqué tous les éléments essentiels de l'organisation politique et sociale du catliolicisme.
Constantin et Théodose constituent un groupe très naturel. Ils nous offrent les types décisifs de la relation du pouvoir temporel avec le pouvoir spirituel, en tant que ces deux pouvoirs sont, non pas ennemis, mais bien sympathiques, poursuivant un but analogue, malgré les inévitables conflits qui surgissent entre les éléments les plus homogènes d'un même système. Il faut bien distinguer, en effet, dans les luttes entre le pouvoir spirituel et le pouvoir temporel, suivant qu'il s'agit de la période ascensionnelle du catholicisme, du uf au xiv^ siècle, ou bien de la période purement révolutionnaire, du xiv" jusqu'à nos jours. Dans la première, en effet, ces deux éléments sont souvent en lutte ; mais, en définitive, ce sont les éléments concourants d'un même système et agissant dans des conditions normales, c'est-à-dire en rapport avec les nécessités de la situation. Dans la seconde période, au contraire, c'est un régime qui se décompose ; et la lutte tend à détruire le régime, au lieu de n'être que l'inévitable conflit d'éléments au fond concourants.
Constantin et Théodose dominent par leur action tout le iv" siècle, c'est-à-dire, cette période décisive qui termine l'évolution romaine et prépare l'avènement du moyen âge. On y sent, à la fois, la nécessité de l'action politique des empereurs romains pour instituer le catholicisme comme religion universelle, mais aussi le danger profond qu'aurait offert la continuation de cette
action pour ravènement de la division des deux pouvoirs,, œuvre capitale du catholicisme, et que le moyen âge a seul complètement permise. Comme dans toute transition on sent l'utilité du régime qui finit et la nécessité de celui qui va surgir. Cette vue générale domine toute notre appréciation de Constantin et de Théodose. Sous l'un des points de vue, nous apprécierons l'utilité de leur action ; et sous l'autre^ nous en ferons comprendre les inconvénients, de manière à faire sentir la nécessité de l'avènement d'un régime nouveau.
Ces deux empereurs occupent essentiellement le IV® siècle, l'un à son début, et l'autre à sa fin. Constantin, nommé empereur en 306, meurt à Nicomédie, le 22 mai 337, tandis que Théodose , associé à l'empire en 379, meurt le 17 janvier 394. L'intervention impériale va en augmentant de l'une à l'autre, sous l'influence croissante des antécédents. Constantin est encore un véritahle empereur romain qui protège le catholicisme avec de grandes préoccupations d'intérêts politiques; Théodose, pleinement chrétien, apporte dans sa protection une manie de fanatisme qu'on n'aperçoit pas dans son éminent prédécesseur. L'action de Constantin s'éclaire, outre sa valeur propre, par la connaissance des antécédents.
D'abord Constantin était fils de Constance Chlore, qui, César dans les Gaules, avait montré pour les chrétiens de la tolérance et de la sympathie. D'un autre côté, il faut remarquer que Dioclétien avait profondément modifié l'esprit comme l'organisation de la puissance impériale. Le pouvoir politique avait pris entre ses mains un caractère plus théocratique que dans celles de ses éminents précurseurs, plus fidèles que lui au véritable esprit romain. Cette transformation se consolidait et se caractérisait par la prédilection de Dioclétien pour l'Orient ; car son domicile habituel se trouvait le plus sou-
vent à Nicomédie, près de Byzance, siège futur de la domination de Constantin. Cet esprit plus tliéocratique poussa Dioclétien à intervenir plus que ses prédécesseurs dans les questions religieuses ; aussi la seule vraie grande persécution que le catholicisme a éprouvée dans sa fondation émane de lui. Ainsi donc Constantin était placé, par la paissante action de son prédécesseur, dans la direction même du mouvement qu'il a accompli depuis, c'est-à-dire , intervention religieuse accentuée, prédilection pour l'Orient où il place le siège du pouvoir.
Mais Constantin apprécia mieux que son prédécesseur les nécfessités de la situation : il sentit, et ce fut là sa gloire, que le catholicisme était la force réellement ascensionnelle et progressive, en même temps qu'il comprit que son appui consoliderait la puissance impériale. D'abord le catholicisme était la plus forte puissance sociale du temps; non pas qu'il eût, il s'en fallait de beaucoup, la majorité. En effet, la campagne presque tout entière lui échappait, et il avait, dans les villes, une forte opposition. Mais il était à la fois puissamment organisé et plein d'ardeur, tandis que ses adversaires étaient inertes et sans organisation. En outre, le caractère monothéique du catholicisme, cette notion d'un être unique dominant tout, gouvernant tout, rapportant tout à lui, était plus conforme aue le polythéisme à l'accomplissement de la révolution préparée par Dioclétien et que Constantin voulait terminer et réaliser. Il faut remarquer, enfin, que le catholicisme, malgré sa puissance, n'offrait pas cette formidable unité que lui donna plus tard la papauté, et que, par suite, il pouvait être un appui, sans être un danger. Telle est l'appréciation scientifique de la politique de Constantin. J'ai tenu compte de la situation créée par les antécédents, situalion acceptée et développée par l'esprit supérieur de ce
grand homme. Il faut remarquer, à sa louange, que sa protection pour le catholicisme fut, en général, pleine de modération pour ses adversaires, et qu'il fut encore plus un politique sage qu'un croyant convaincu.
Constantin débuta par l'édit de Milan (313). L'édit de Milan fut un édit de tolérance dans lequel le catholicisme obtint la liberté qu'il avait si longtemps réclamée : on s'y servit spécialement du mot de divinitc très propre à être accepté à la fois par les polythéistes et les chrétiens. Mais cet édit ne fut pour le christianisme qu'un point de départ; et il faut bien le dire, le début d'une politique qui l'eût fait avorter complètement, puisqu'elle eût empêché la séparation des deux pouvoirs, qui en effet ne s'est jamais réalisée en Orient. Heureusement , la division entre l'Orient et l'Occident modifia profondément cette situation politique et sociale, et permit, avec la division des deux pouvoirs, le véritable rôle social du catholicisme.
La politique que l'édit de Milan inaugura consista en ceci : le catholicisme avait réclamé la liberté ; dès qu'il l'eût, il en fit le point de départ de nouvelles exigences et réclama l'égalité (l'action de l'édit de Milan ne dura, au fond, que de 313 à 325). Le polythéisme, religion nationale et élément du gouvernement de l'Etat, avait accordé aux membres de son sacerdoce toute une série considérable de privilèges sans compter les privilèges pécuniaires ; mais, dans une telle situation, le clergé acceptait pour chef le chef de l'Etat. Or, le clergé catholique demanda, comme le clergé national, outre l'exemption des charges municipales, des secours d'argent du gouvernement, des honneurs officiels, etc. La conséquence immédiate fut celle-ci : l'empereur devint, dès lors, un chef de l'Eglise, et suivant une expression consacrée ; l'cvêque extérieur. L'Eglise aliéna ainsi sa pleine indépendance antérieure. Cette nouvelle situation
fit sentir immédiatement ses effets ; c'est Constantin qui convoqua les conciles de Rome et d'Arles pour terminer le schisme africain des donatistes; c'est à sa décision, même dog^matique, que l'on fit appel; de sorte, qu'à peine converti, il fut appelé à résoudre des questions de dogme. Sans doute, cette intervention, grâce surtout à son habile modération politique, eut d'excellents effets pour assurer la prépondérance du catholicisme; mais, comme je l'ai déjà dit, elle était pleine de périls quant au rôle social du catholicisme.
Avant d'en poursuivre le sommaire historique, je dois terminer l'appréciation de Constantin.
Poursuivant des efforts très sincères pour maintenir l'unité chrétienne, il convoqua le concile de Nicée pour mettre fin à l'une des plus redoutables hérésies du christianisme, celle d'Arius, dont j'ai apprécié déjà le caractère philosophique. En résumé, l'on peut dire que cet homme politique vraiment éminent, s'il assura la prépondérance du catholicisme, sut se montrer, on somme, plein de tolérance pour le polythéisme, qui comptait encore dans sa décomposition finale de nombreux et honorables adhérents.
Mais les inconvénients pour le christianisme d'une politique qui le liait si intimement à l'Etat ne tardèrent pas à se faire sentir et donnèrent lieu, après la mort de Constantin, à deux g-randes perturbations dans l'évolution catholique; elles furent dues à Constance et à Julien.
Constance prit parti pour les Ariens, persécuta énergiquement les catholiques, et aug-menta ainsi l'influencs et la durée d'une hérésie dang'ereuse. 11 fut imité par ses successeurs, qui intervinrent constamment, ou pour ou contre, dans ces luttes théolog^iques, de manière à en aggraver les inconvénients.
La seconde tentative d'intcrvontion spirituelle du pou-
voir impérial fut celle de Julien, pour rétablir la suprématie du polythéisme. L'homme était vraiment remarquable à beaucoup d'égards, surtout au point de vue militaire, et sa marche de Paris sur Constantinople est une opération digne du génie de César ; mais la valeur politique de Julien n'était pas à la hauteur de sa capacité militaire et un esprit sophistique et chimérique altérèrent chez lui d'éminentes qualités actives. Sa tentative doit être flétrie : elle fut, en effet, un puéril et romanesque effort pour rétablir le vieux polythéisme, même dans ses formes les plus démodées, comme les sacrifices, par exemple, que l'action catholique avait abolis. Un véritable homme politique du premier ordre, à la manière de César, eût accepté le catholicisme comme un fait social insurmontable. Sans croire à la réalité objective de toute cette théologie, il l'aurait considérée comme un fait fatal dont il aurait seulement cherché à diminuer les inconvénients : d'un côté, par un système de sage tolérance; de l'autre, en comprimant la rapacité souvent extrême du nouveau sacerdoce. Mais tel ne fut pas Julien, et, malgré de rares qualités, il est de la famille de? Philippe II et des Bonaparte et non pas de celle des Frédéric ou des César.
Il ne faut pas confondre l'homme qui rêve un retour puéril au passé, même quand il y emploie des qualités élevées, avec ces génies supérieurs qui préparent l'avenir en montrant pour les croyances des masses une sage tolérance. L'expression dernière de cette situation se montre dans Théodose qui meurt vers la fin du ix" siècle et ferme ainsi cette période de transition, dans laquelle la politique catholique utilisa la puissance de l'Etat pour assurer sa prépondérance finale. Malgré beaucoup d'imperfections et sans être un homme du premier ordre, l'espagnol Théodose fut un homme remarquable. Croyant sincère, il employa la force publique à l'instal-
lation légale définitive du catholicisme; il poursuivit impitoyablement les hérétiques et, par un décret, il abolit le paganisme. Il faut bien le dire, le catholicisme, qui accepta et provoqua une telle décision, montra dans la destruction du polythéisme une brutalité et une rapacité vraiment blâmables. Ce fut, en réalité, la fin d'un, vaste système de spoliation, et il eût été certainement plus digne de laisser s'éteindre graduellement une religion qui n'offrait plus aucune sorte de danger sérieux pour la domination du catholicisme.
En outre, Théodose fournit ainsi malheureusement un type, constamment invoqué par le catholicisme, quand il sollicite la force publique contre ses adversaires. Bossuet, louant Louis XIY de l'odieuse et stupide révocation de l'édit de Nantes, l'appelle, comme éloge final, un nouveau Théodose. Si le catholicisme eut de grandes qualités et rendit de grands services, il fut aussi la plus terrible expression qui ait existé de l'intolérance humaine.
En résumé, nous avons apprécié dans Constantin et Théodose les types de l'intervention politique, utile et nécessaire, malgré ses graves dangers, dans l'installation du catholicisme.
Il est bon de préciser davantage, comme se rapportant à l'appréciation de Constantin et de Théodose, le rôle des empereurs romains dans l'avènement du catholicisme. On l'a, par une très superficielle appréciation, trop considéré comme s'étant produit par une simple prédication; tandis que l'intervention politique y a eu tout naturellement un grand rôle, que je suis, du reste, bien loin de blâmer.
Constantin s'était, de même que ses enfants, déclaré chrétien; mais le polythéisme n'en restait pas moins la religion nationale, et l'empereur, comme souverain pontife, était le chef d'une hiérarchie religieuse puis-
«ante par ses privilèges et ses immenses richesses. La tentative de Julien ne consista donc pas à vouloir faire du polythéisme la religion nationale, elle l'était toujours, mais à montrer que l'empereur avait lui-même, pour sa religion personnelle, non pas le christianisme, mais bien le polythéisme, La situation religieuse était réglée par l'édit de Milan, qui établissait la liberté de conscience et celle des cultes. 11 est certain que c'est au nom de cette liberté qu'il invoquait, que le catholicisme a renversé les privilèges du polythéisme pour s'y substituer ensuite et assurer sa propre domination, mais en éliminant alors l'invocation, qui, pour lui, n'était que purement transitoire, de la liberté de conscience.
Mais la situation, créée par Constantin et dirigée avec une grande sagesse politique, dans laquelle l'empereur était chrétien tout en restant le souverain pontife de la religion nationale, ne pouvait être que passagère. Elle a duré à peu près une génération, elle a été définitivement détruite par les décrets de Gratien, en 378.
D'abord Gratien fit une loi par laquelle il consacrait la liberté religieuse et donnait à chacun la liberté de suivre la religion qui lui convenait et d'honorer la divinité comme il le trouvait bon. Mais, dès 382, Gratien saisit tous les domaines destinés aux sacrifices et au culte polythéiques et à l'entretien des pontifes, qui appartenaient à la partie supérieure de l'aristocratie romaine. Il attribua ces biens au fisc; révoqua les privilèges accordés aux pontifes, et ne laissa au sacerdoce le droit de recevoir que des biens mobiliers ; les privilèges des vestales elles-mêmes furent supprimés (1).
Ce grand acte de confiscation fut effectué, du reste, au nom de la liberté de conscience, afin de placer les deux cultes sur un véritable pied d'égalité; mais, au
(1) Histoire du Paganisme en Occident, par A. BeugQOt, de l'Iûstitut de France. Paris, Didot, 1835. Tome 1, page 328.
fond, c'était une simple dépossession des ressourcesconsacrées par les ancêtres au culte national. Une partie^ sans doute, de ces biens fut attribuée à l'armée et aux besoins du gouvernement; mais bientôt, à partir de Théodose, une autre partie arriva aux mains des évoques et fut employée à des fondations chrétiennes pieuses. Gratien fit un pas de plus. Il supprima l'autel et la statue de la Victoire placés dans le Sénat ; chaque sénateur était obligé de brûler de l'encens sur cet autel, les sénateurs chrétiens eux-mêmes. Les chrétiens, invoquant la liberté religieuse, applaudirent aune telle mesure. Les sénateurs païens tentèrent un coup décisif. Une députation du collège des Grands Pontifes alla trouver Gratien dans les Gaules, et lui présenta la robe pontificale, symbole vénéré de sa puissance religieuse comme grand pontife; mais il refusa de la revêtir, comme ne convenant pas à un empereur chrétien. La. révolution était accomplie et Théodose en tira les conséquences.
Cette politique de Gratien fut inspirée à ce jeune prince par un homme qui joignait à la plus haute valeur morale une capacité politique qui faisait déjà pressentir la papauté romaine : j'ai nommé saint Ambroise. Quand Valentinien U succéda à son frère Gratien assassiné, les sénateurs païens crurent le moment opportun pour tenter le rétablissement de la statue de la Victoire au Sénat. Ils envoyèrent une députation à Milan, à la tête de laquelle était Symmaque, préfet de la ville de Rome. L'habileté et la fermeté de saint Ambroise firent échouer la tentative, car il alla même jusqu'à menacer Valentinien de lui interdire l'église ; et, comme l'a dit un historien, « le pouvoir sacerdotal s'essayait déjà à l'excommunication, » arme naturelle et légitime, dont saint Ambroise donna, du reste^ un admirable exemple vis-à-vis de Théodose lui-même.
C'est alors qu'eut lieu la grande discussion entre Symmaque et saint Ambroise, dont toutes les pièces nous ont été conservées. Symmaque invoqua le respect des ancêtres, la liaison profonde des succès de Rome à la religion nationale et saint Ambroise invoqua à son tour, outre la liberté religieuse, les nécessités de l'amélioration et du perfectionnement. S'il était lég-itime que la cause du catholicisme triomphât des propositions énoncées par Symmaque, celles-ci n'en avaient pas moins une très haute valeur ; mais la conciliation entre l'ordre et le progrès, entre la tradition et le développement, n'était pas possible avec la prépondérance, alors nécessaire, de l'esprit absolu. Cette g-rande révolution a été accomplie par le Positivisme : Aug'uste Comte a fait prévaloir la notion positive de développement, d'après laquelle chaque institution, religieuse ou autre, doit être jugée en la rapportant à sa destination plus ou moins transitoire ; et il a ensuite complété cette grande conception dynamique par le grand théorème qui subordonne le progrès à l'ordre, en concevant le progrès comme le développement de l'ordre; c'est-à-dire que les conditions fondamentales de notre nature et de notre situation tendent, en se développant, vers une limite idéale. Aussi, le Positivisme est-il le seul qui puisse juger ce grand procès : rendre justice au polythéisme dans sa fonction transitoire, et néanmoins proclamer que l'avènement du catholicisme était nécessaire (1).
Mais l'élaboration politique du catholicisme serait incomplète si, après avoir apprécié la participation capi-
(1) Ceux qui voudront convenablement apprécier, avec plus de détails, l'histoire de la chute définitive du paganisme en Occident, pourront lire l'excellent ouvrage de Beugnot que j'ai déjà cité : Histoire de la destruction du Paganisme en Occzden^. Ouvrage couronné par l'Académie royale des inscriptions et belles-lettres en Tannée 1832, par A. Beugnot de l'Institut de France. Paris, Firmin-Didot frères, libraires, rue Jacob, n» 24. — MDCCCxxxv, 2 vol. in- 8.
taie de la puissance politique, nous n'indiquions pas les types principaux de l'action de la puissance religieuse. Ces types de la semaine d'Hildebrand sont : saint Jean Chrysostome, saint Basile, Pulchérie et Marcien, sainte Geneviève, saint Grégoire le Grand. Ils permettent de caractériser, sous une forme concrète, les divers aspects de la puissance sociale du catholicisme. Dans saint Jean Chrysostome, nous voyons surtout le type de l'action du sacerdoce pour réfréner les écarts de la puissance temporelle par l'exhortation et le blâme publics. Saint Jean Chrysostome, né vers 347, mourut en 407, le 14 septembre, à l'âge de 60 ans. Il fut élevé au siège de Constantinople en 398, et fut ainsi évêque pendant neuf ans et demi, dont trois ans passés dans l'exil, oii il mourut. Cet exil fut déterminé par la lutte qu'il entreprit contre l'impératrice Eudoxie, femme d'Arcadius, dont il blâma énergiquement et fortement la mauvaise conduite, de même que celle des courtisans. Soutenu par l'appui insuffisant de la population de Constantinople, il fut combattu par les deux grands métropolitains d'Alexandrie et d'Antioche, qui faillirent ainsi à leurs devoirs sacerdotaux en prêtant leur appui et leur participation active à toutes les intrigues de la Cour. On voit, dans ce cas, combien le manque d'unité dans la direction sacerdotale en Orient, par suite de l'existence de 3 sièges, au fond équivalents, Constantinople, Antioche et Alexandrie, nuisait à l'efficacité sociale de la puissance religieuse. On le voit encore mieux en comparant avec l'Occident, où un seul siège, celui de Rome, était alors prépondérant. Le pape Innocent I" prit, en effet, énergiquement la défense de saint Jean Chrysostome ; la papauté renouvela ainsi le bel exemple qu'elle avait donné en appuyant saint Athanase contre les persécutions orientales. Dans Pulchérie et Marcien nous pouvons apprécier l'actioii de la puissance morale de la religion pour la modifica-
tion intime des souverains. La religion crée ainsi dans leur âme des dispositions morales, des habitudes d'effort sur soi, par lesquelles ils se règlent eux-mêmes. Joseph de Maistre a, mieux qu'aucun autre, compris ce rôle immense de la religion, dont l'efficacité est si profonde et si étendue, quoiqu'on ne puisse pas la mesurer convenablement, puisqu'elle ne donne lieu le plus souvent à aucune manifestation extérieure. Nous en voyons un beau type dans Pulchérie^ cette éminente fille de Théodose, si supérieure à ses deux frères. Elle intervint d'une manière importante dans les affaires de l'Orient : et, quand enfin le pouvoir lui arriva définitivement, elle associa à l'empire, ou plutôt elle éleva au souverain pouvoir, par un mariage chaste, un vaillant soldat, Marcien. Quand Attila vint réclamer à celui-ci le tribut, il répondit : ce J'ai de l'or pour mes amis et du fer pour mes ■ennemis », paroles qu'il appuya d'une active réorganisation militaire, qui seule pouvait les rendre efficaces. Ce mariage, qui associait indissolublement, dans une union chaste, deux natures énergiques, est un résultat frappant de l'action morale si profonde du catholicisme. Il nous faut maintenant apprécier, en Occident même, deux types de Faction sociale du catholicisme : sainte Geneviève et saint Grégoire le Grand : l'une représente cette action comme émanée, par un organe éminent, du fond même de la population ; et l'autre nous montre la puissance sociale du catholicisme dans son organe systématique : le pape.
Sainte Geneviève, justement prise comme patronne de Paris, est un choix que le Positivisme consacre ; car ce fut par son action personnelle et directe que, en la terrible année (451), de la formidable invasion du monde barbare contre l'empire romain, conduite par Attila, la population de Paris se détermina à ne pas abandonner la ville. Sainte Geneviève concourut ainsi au maintien
de la cité qui devait plus tard jouer un si grand rôle dans l'histoire de la France et même de l'Humanité. M. Amédée Thierry a très bien exprimé cela : <f Les Parisiens se laissèrent persuader et restèrent. Geneviève avait bien vu. Les bandes d'Attila, ralliées entre la Somme et la Marne, n'approchèrent pas de Paris, et cette ville dut sa conservation à l'obstination courageuse d'une pauvre et simple fille. Si ses habitants se fussent alors dispersés, bien des causes auraient pu empêcher leur retour, et, selon toute apparence, la petite ville de Lutèce, réservée à de sihautes destinées, serait devenue, comme tant de cités gauloises plus importantes qu'elle^ un désert dont l'herbe et les eaux recouvriraient aujourd'hui les ruines, et où l'antiquaire chercherait peut-être une trace de l'invasion d'Attila (1). »
Outre ce grand service spécial, sainte Geneviève de Paris nous offre un type remarquable, important dans l'évolution du catholicisme. Celui-ci a, sans aucun doute, coordonné plus qu'aucune autre religion la puissance spirituelle en une hiérarchie fortement organisée, néanmoins cela ne l'a pas empêché de savoir honorer, en dehors de l'action officielle, les puissances morales surgies d'une libre initiative individuelle, et se manifestant avec indépendance dans les limites et sous l'impulsion de la doctrine directrice. Avec une souplesse remarquable, le catholicisme a accepté et honoré ces efforts, même quand ils émanaient de la femme, que cependant il avait su ramener aux fonctions privées, puisque le sacerdoce a été scrupuleusement interdit aux femmes. Ce sera au Positivisme à montrer mieux encore cette combinaison de hiérarchie et d'indépendance où se montre la conciliation difficile de l'ordre et du progrès»
(1) Histoire d'Attila et de ses successeurs, par Amédée Thierry. T. !•% pages 159 et 160. Paris, Didier et C'^, éditeurs, quai des Augustios.
De tous les prédécesseurs d'IIildebrand, saint Grégoire le Grand nous offre le type le plus accompli de l'action papale, dans sa plénitude morale et sociale. Il est certainement le précurseur le plus caractéristique du grand pape du xi" siècle, qui a élevé la papauté, c'est-àdire le clergé catholique, au sommet de la société occidentale.
Saint Grégoire le Grand, de famille patricienne à Rome, avait été préfet de cette ville et possédait, outre sa position, de grandes richesses. Doué d'une haute valeur morale, mais aussi d'une intelligence supérieure et d'un ferme caractère, il résolut de se livrer à la vie monastique, qui était alors l'apprentissage moral et aussi politique le plus convenable aux fonctions supérieures du sacerdoce. Car si, dans la vie monastique, on apprenait à se perfectionner moralement par l'effort continu sur soi-même, d'après un idéal élevé, des esprits éminents y faisaient aussi un véritable apprentissage politique par la conduite des hommes et leur connaissance approfondie. Elevé, malgré sa résistance, par le vœu du clergé et du peuple de Rome à la dignité pontificale, avec l'approbation de l'empereur d'Orient, il exerça sa haute fonction de 590 jusqu'à sa mort en 604. Voyons les caractères principaux de son pontificat où tous les aspects de la papauté furent caractérisés. L'opération décisive fut l'organisation, en Angleterre, d'une mission pour la conversion et, par suite, l'introduction de ce pays dans la civilisation occidentale. Il en chargea, en 596, Augustin, prévôt d'un couvent de Rome. Nous reviendrons sur cette opération capitale, dans l'appréciation de la semaine de saint Bernard.
Ceci nous conduit à considérer, en second lieu, l'établissement des rapports de la papauté avec les Francs Austrasiens. Saint Grégoire le Grand organisa, en effet, des relations avec ChildoLort et sa mère Brunehaut et
les continua avec celle-ci, qui possédait le royaume de Bourgogne et celui d'Auslrasie. Il demanda à Childebert el à Brunehaut leur appui pour la mission d'Angleterre, et il fit élever, dans des couvents de la Gaule même, de jeunes Anglais à partir de l'âge de dix-neuf ans, qu'il destina à la grande mission anglaise. Là se posa la base de cette diplomatie supérieure qui, développée sous les Pépins, constitua cette combinaison religieuse et politique qui a tant contribué. à l'évolution de l'Humanité.
En troisième lieu, nous devons considérer comment la papauté tendit à s'assurer une convenable indépendance par sa prépondérance dans la ville de Rome. Cette prépondérance était la conséquence légitime des services que la papauté rendit à Rome, en présidant si souvent à sa défense et aussi à son administration. La prépondérance de l'empire d'Orient sur Rome représentée par l'exarque de Ravenne était finalement plus nominale que réelle et toujours insuffisante pour défendre Rome et la papauté contre l'action perturbatrice des Lombards. Aussi Grégoire le Grand entama-t-il souvent des relations diplomatiques directes avec ceux-ci. Mais, dès lors, la papauté dut concevoir l'importance et la possibilité future des relations avec les rois Francs, comme condition de protection et d'indépendance. On peut voir s'organiser ainsi cette diplomatie supérieure qui embrassait l'ensemble des affaires générales de la chrétienté, tant sous le rapport temporel que sous le rapport spirituel, et qui offre un type que l'avenir seul surpassera.
Quatrièmement, Grégoire le Grand remplit avec non moins de supériorité ses fonctions directement spirituelles. Outre de nombreux sermons, divers ouvrages et une correspondance très étendue, on lui doit un immense perfectionnement liturgique.
Nous venons de voir, dans cotte analyse, comment le
catholicisme occidental, c'est-à-dire le vrai'catholicism«>, ou le catholicisme romain, s'était organisé sous la direction de la papauté, et s'était organisé comme on doit le faire, en agissant et en servant vigoureusement les plus grands intérêts de la civilisation. Il nous faut voir maintenant comment le travail, préparé dans la phase précédente, reçut enfin, grâce à l'incomparable génie d'Hildebrand, sa terminaison définitive, et comment ce grand génie, systématisant l'action papale, fit produire au catholicisme romain tout ce qu'il lui était possible dô faire pour le service de l'Humanité.