III. — Hildebrand
Résumons d'abord quelques notions biographiques sur Hildebrand. Hildebrand est né à Soanne, en Toscane, vers l'an 1013; et il est mort, à Salerne, en 1085, à l'âge de 72 ans. Il fut élu pape en 1073, c'est-à-dire à l'âge de 60 ans. Il fut, par conséquent, pape pendant douze ans. Il avait été moine bénédictin à Cluny, en France, et il y contracta des relations qui lui firent, plus tard, trouver en France des agents aussi intelligent» que dévoués de sa grande politique. Dans un voyage qu'il fit à Rome, il s'attacha au prêtre Gratien, depuis pape sous le nom de Grégoire VI. On a, d'Hildebrand, un très grand nombre de lettres qui permettent de suivre d'une manière authentique toute son évolution, et qui inspirent la plus grande admiration pour l'élévation de ses sentiments, la fermeté de son caractère, et la grandeur de son génie politique.
Les divers détails principaux de sa vie se retrouveront dans la théorie que nous allons exposer.
Il faut d'abord indiquer la situation générale de la papauté au moment où va surgir Tinfluence d'Hildebrand- Le rôle de la papauté avait été vraiment admirable jus-
qu'au IX* siècle, puisque c'est grâce à elle que s'était accomplie l'extension de la civilisation aux populations septentrionales. Mais, depuis la seconde moitié du ix^ siècle jusqu'au xi% la papauté et, en général, l'ensemble du clergé occidental, avaient offert le plus déplorable spectacle. La possession de vastes propriétés, du reste indispensable, avait développé une incontinence et des mœurs tout à fait contraires à la dignité sacerdotale. Le mariage des prêtres, leur concubinage public, menaçaient la constitution môme de la hiérarchie ecclésiastique, en tendant à transformer les évêques en de simples chefs féodaux. La simonie prévalait partout, et déterminait, par suite, une subordination extrême du pouvoir spirituel par rapport au pouvoir temporel. Mais Rome surtout, pendant plus d'un siècle, donna le spectacle d'une honteuse démoralisation; la papauté, presque à l'enchère, fut à la disposition de quelques courtisanes. Néanmoins l'institution restait avec se. traditions, son ancien prestige; et, en elle, et en elle seule, se trouvait le point d'appui qui pût permettre de relever le catholicisme de cette éclipse passagère, de manière à ce qu'il pût accomplir sa destination finale. Un mouvement de réaction s'était déjà prononcé, dès le commencement du xi'' siècle ; mais il fallait un homme d'un génie puissant pour accomplir une telle réformalion. Cet homme fut Hildebrand. Grâce à lui, le catholicisme, dignement remis à la tête de la civilisation occidentale, put atteindre enfin, au xni" siècle, son plein éclat.
Nous allons d'abord indiquer systématiquement le plan d'Hildebrand, tel qu'il se dégage de toute sa vie ; et il n'est pas douteux que ce plan avait été nettement conçu par lui, sauf les modifications successives et secondaires qu'exige toute réalisation effective. Du reste, cette manière systématique de procéder facilitera singu-
iièreinent l'exposition de notre théorie. Voyons d'abord le problème final qu'il s'agissait d'atteindre. Le problème était, en effet, de constituer un pouvoir spirituel distinct et indépendant du pouvoir temporel, organe de réaction morale ayant pour fonction essentielle de diriger l'effort continu nécessaire pour assurer la prépondérance de la morale sur la politique, et qui, enfin, pût être l'organe systématique des opérations collectives propres à l'Occident tout entier. Ce problème était, sans doute, préparé par tous les antécédents du catholicisme; mais la difficulté était de le résoudre effectivement, au moins pour quelques siècles, suivant la fonction transitoire du catholicisme. La papauté devait, en outre, remplir la fonction de diplomatie supérieure qui consiste à régler autant que possible les rapports des diverses puissances temporelles de l'Occident entre elles ; cette fonction était d'autant plus nécessaire au moyen âge qu'il y avait une plus grande dispersion politique.
La solution de ce grand problème fut réalisée par Ilildebrand, par une suite d'opérations qui, toutes, tendaient au même but. La première, base de toutes les autres, fut la moralisation du clergé. Car comment pousser à la tête de l'Occident une corporation méprisable! Outre des efforts pour augmenter l'instruction ecclésiastique, Hildebrand s'attacha, avec son énergie habituelle, à combattre l'incontinence des clercs. La chasteté lui parut, avec raison, le signe décisif de la puissance sur soi, condition préliminaire de l'action sur les autres. Le second abus auquel il s'attaqua fut la simonie qui, faisant de l'office ecclésiastique métier et marchandise, le corrompait à sa source même et lui enlevait tout prestige, surtout auprès des chefs. Enfin, la troisième condition de cette réforme ecclésiastique fut la proclamation absolue, sans aucune exception quelconque, du célibat des prêtres. Hildebrand rendait,
par là, le clergé véritablement indépendant, en le dégag-eanl des préoccupations de famille, qui, dans une situation aussi difficile, lui aurait enlevé presque toute possibilité d'agir. D'un autre côté, soit dit en passant, le célibat ecclésiastique portait au régime des castes un coup décisif, puisqu'il le supprimait dans le cas le plus élevé, celui de la caste sacerdotale. Ainsi systématiquement opposé, pour la première fois, à la naissance, le mérite devenait la condition essentielle du recrutement de la vaste hiérarchie ecclésiastique. On voit combien est puérile la théorie révolutionnaire qui ose reprocher à ce grand homme le projet d'établir le régime théocratique, quand, au contraire, il lui portait un coup décisif.
La seconde grande opération d'Hildebrand fut d'organiser la subordination décisive et systématique du clergé à la papauté. Il poursuivit ce projet avec son énergie et sa persévérance habituelles. Les deux grands agents de l'opération furent, en premier lieu, les moines, qui, par leur organisation môme, indépendants des liens de famille et des intérêts trop spéciaux de chaque localité, se trouvaient, comme la papauté, placés à un point de vue général et, par suite, pouvaient sympathiser avec elle. Hildebrand se servit en outre des légats, qui, très bien choisis par lui, parcourant sans cesse l'Europe, présidant les conciles, rendaient partout sensible l'action de la papauté.
Enfin, une troisième opération indispensable au grand but poursuivi par Hildebrand, ce fut d'assurer l'indépendance du pouvoir spirituel par rapport au pouvoir temporel. De là la terrible question des investitures 3tles luttes constantes d'Hildebrand à ce sujet.
Telle est la conception de cette vaste opération, une des plus admirables que nous offre l'histoire, par la grandeur du but, la coordination systématique des di-
verses parties du plan, la sagesse et l'énergie indompfable de la réalisation. Nous allons maintenant en indiquer sommairement l'historique.
On ne comprendi^ait pas l'action d'Hildebrand si on 'appréciait pas les papes qui l'ont précédé, qui ont agi sous son influence directe, et qui ont ainsi préparé son règne. On ne peut, non plus, séparer l'appréciation d'Hildebrand do celle de ses deux successeurs immédiats, qui, indiqués par lui, ont continué son œuvre sous son impulsion directe. Cette grande opération peut être considérée comme un vaste drame, qui a duré à peu près un demi-siècle, de 1049 à 1099, of qui se compose de trois actes distincts, mais liés v ,tr eux, et oii se trouve l'action constante d'Hildebrand.
Le premier acte est le préambule : il prépare, sous Faction d'Hildebrand, son pontificat. H dure vingtquatre ans, de 1049 à 1073. Le second acte, ou l'acte décisif, est le pontificat d'Hildebrand lui-môme : il dure douze ans, de 1073 à 1085. Enfin, le troisième acte, ou la conclusion, dure quatorze ans, de 1085 à 1099, et il est rempli par les doux successeurs immédiats d'Hildebrand.
En considérant cette vaste opération, on est frappé d'un rapprochement avec la période des Antonins. Hildobrand fut, en effet, pour ses prédécesseurs comme pour ses successeurs, le grand électeur. C'est sous son influence que se font les choix des papes qui l'ont précédé comme de ceux qui lui ont succédé. Aussi a-t-on une succession homogène d'hommes éminents. C'était, depuis les Antonins, le second exemple du procédé sociocratique du choix, pour faire surgir les pouvoirs. Le troisième exemple important que nous offre l'histoire est cette succession remarquable qui conduit de Richelieu à Mazarin et de celui-ci à Colbert. La première période, qui, avons-nous dit, prépare, sous l'influence
d'IIildebrr'nd, son propre pontificat, dure vingt-c^ur-lre r.ns, et est occupée par les papes suivants :
Léon IX, de 1049 à 1054.
Victor II, de 1054 à 1057.
Etienne IX, de 1057 à 1058.
Nicolas II, de 1058 à 1061.
Alexandre II, de 1061 à 1073.
Voyons sommairement l'histoire de chacun de C3S papes, et de leurs efforts continus dans la même direction, sous l'influence d'IIildebrand.
Léon IX, de 1049 à 1054. C'est sous lui que commence l'action d'IIildebrand, dont ce pape appréciait hautement la valeur. Il commence la réformation du clergé, poursuivant la simonie et faisant tous ses efforts pour épurer les mœurs des ecclésiastiques. Il avait entrepris, quoique vainement, comme l'explique une saine théorie sociologique, de ramener l'Eglise d'Orient à rentrer dans le sein du catholicisme. Les différences, qui pouvaient paraître secondaires, tenaient au fond le plus intime des deux situations sociales; ce que l'empirisme seul était insuffisant à apprécier. Aussi les tentatives recommencent sans cesse, sans jamais aboutir.
Victor II, de 1054 à 1057, fut nommé sous l'influence directe d'Hildebrand. «... Cependant les Romains, après la mort du pape Léon, avaient envoyé à l'empereur Henri Hildcbrand, sous-diacre de l'Eglise romaine, avec charge d'élire en Allemagne, au nom du clergé et du peuple de Rome, celui qu'il jugerait digne de remplir le Saint-Siège, parce qu'il ne s'en trouvait point dans l'Eglise romaine. » (Fleury). Hildebrand choisit alors pour pape, malgré sa résistance, un parent de l'empereur, l'évoque Gebehard, qui fut installé sous le nom de Victor II. Il envoie comme légat, en France, Hildebrand, pour combattre la simonie. Celui-
ci tint à ce sujet un concile à Lyon et, plus tard, un autre à Tours. L'effort principal consistait à combattre la simonie et à obtenir la continence des clercs. Du reste, ce pape développa complètement le système des légations, et fit tenir, par ses légats, un concile à Toulouse.
En 1056, sous ce pape, mourut l'empereur Henri liï. Il eut pour successeur le fameux Henri IV, avec qui nildebrand devait soutenir, plus tard, la grande lutte des investitures. A la mort de Victor II, les Romains voulurent attendre, pour faire l'élection, le retour d'IIildebrand, qui se trouvait en Toscane, avec ce pape. Mais on précipita l'élection et Etienne IX fut élevé au siège pontifical II subit, comme ses prédécesseurs, la haute influence d'IIildebrand, continua leur politique et leurs efforts pour la réformation du clergé, condition indispensable de sa prépondérance. Le pape ordonna expressément que, s'il venait à mourir pendant l'absence du sous-diacre Hildebrand, on ne fit point d'élection tant que cette absence durerait, mais qu'on laissât le Saint- Siège vaquer jusqu'au retour d'IIildebrand, pour en disposer selon son conseil.
Nicolas II (de 1038 àlOGl) succéda à Etienne IX. A la mort de celui-ci, un certain nombre de seigneurs romains nommèrent pape Jean, évêque de Velletri^, pendant l'absence dTIildebrand, qui était alors en ambassade auprès de l'impératrice. Celui-ci ayant appris cette décision, revint en toute hâte ; et s'arrêtant à Florence, il écrivit aux Romains les mieux intentionnés, et, avec leur approbation, il élut pour pape Gérard, évêque de Florence, qui était né dans le royaume de Bourgogne; et celui-ci devint pape , sous le nom de Nicolas IL Pierre d'Amiens approuva hautement la conduite d' Hildebrand, et lui donna ainsi le poids de son immense réputation. Nicolas II apporta dans la nomination du pape, jusque-là tumultueuse
et irrégulière, un grand perfectionnement pour tendre à la dégager de l'intervention populaire si radicalement absurde dans un tel cas, et qu'on avait conservée par une continuation empirique des habitudes de la primitive Eglise. 11 décréta, en effet, que l'initiative du choix papal appartiendrait aux cardinaux, et que le peuple n'au rait que son consentement à donner, ce qui était un pas décisif pour lui enlever définitivement toute interven tion. Mais il fallait se dégager aussi de la suprématie impériale dans la nomination du pape. Jusque-là, en effet, le consentement de l'empereur avait été jugé nécessaire. Nicolas II fit décider, dans ce même concile de Rome, que ce pouvoir serait concédé personnellement au roi Henri qui n'était pas encore l'Empereur Henri IV, et que cet honneur serait accordé personnellement à ses successeurs, si le Saint-Siège le jugeait convenable. Ce fut là une opération décisive due à l'habile politique d'Hildebrand pour dégager la papauté, à la fois de l'élection populaire et du choix impérial, pour la faire surgir directement, ainsi qu'il convient, de l'action même de la partie supérieure de la hiérarchie ecclésiastique.
Ce mode normal du choix du pape fut complété plus tard par Alexandre III, qui abolit compètement l'intervention populaire, et attribua aux seuls cardinaux le choix du pape. Enfin Grégoire IX perfectionna ce mode d'élection, en prenant une série de précautions pour obliger le collège électoral des cardinaux à se prononcer dans un temps très court. Le mode d'élection du chef suprême du catholicisme atteignit ainsi tout le degré de perfection dont il était susceptible. Il appartenait à Auguste Comte d'apporter un perfectionnement décisif en proclamant le grand principe de la nomination du successeur par le prédécesseur. Dans ce même concile de Rome, furent pris des décrets énergiques oii apparaît nettement la réalisation persévérante du vaste plan
d'Hildebrand. Défense est faite au peuple d'entendre la messe de tout prêtre que l'on sait certainement avoir une concubine ; défense à celui-ci de la célébrer, de demeurer dans le sanctuaire pendant l'office, de recevoir sa part des revenus de l'Eglise. Ordre de déposer sans miséricorde les simoniaques. Mais avec cette profonde sagesse politique qui caractérisera de plus en plus la papauté romaine, il est décidé que ceux qui ont été ordonnés gratuitement par les simoniaques seront <îonservés dans les ordres. Le pape poursuivit avec activité et énergie la réalisation de ces décrets dans la chrétienté. L'ami d'Hildebrand, Pierre d'Amiens, vint apporter le poids de son influence à cette grande opération en écrivant sur la nécessité du célibat ecclésiastique.
Le pape Nicolas II mourut à Florence, à la fin de juin 4061. La nomination du successeur donna lieu à. quelques hésitations; mais au bout de trois mois, l'archidiacre Hildebrand ayant réuni les cardinaux et les principaux Romains fit élire pape le Milanais Anselme, évoque de Lucques , qui devint pape sous le nom d'Alexandre II, et tint le siège pontifical de 1061 à 1073. On se passa, dans cette nomination, de l'approbation du peuple et de celle du roi Henri, ce qui était un grand pas vers une complète émancipation. Nous avons, à ce sujet, un curieux écrit de Pierre d'Amiens, l'ami d'Hildebrand et son ardent coopérateur dans la réalisation de son vaste plan politique, qu'il appuyait sans cesse de ses nombreux écrits. Son ouvrage est un dialogue dans lequel il défend Alexandre II de s'être passé, dans sa nomination, de l'approbation du peuple et surtout de celle du roi. Mais néanmoins, il conclut justement à l'accord des deux puissances, chacune cependant dignement indépendante. «... Que le pape, comme le père, ait la prééminence; que le roi, comme un fils unique et bienaimé, repose toujours dans son sein; et
qu'ils concourent ensemble à faire refleurir la religion »► (Fleury). Cet admirable défenseur de la politique d'Hildebrand mourut en 1072, avant l'avènement de Grégoire VII comme pape. Il avait été évêque d'Ostie; mais il s'était livré ensuite complètement à la vie monastique. Il faut remarquer, soit dit en passant, qu'il pousse au culte de la Vierge et approuve et propage autant que possible l'usage d'un petit Office spécialement destiné à la Vierge, et aussi la consécration spéciale du samedi en l'honneur de la Vierge.
Alexandre II continua les efforts de ses prédécesseurs contre la simonie et l'incontinence des clercs. Mais ce qu'il faut spécialement apprécier comme ayant été un des antécédents du pontificat de Grégoire VII, ce sont les relations de la papauté avec les Normands , soit en Angleterre, soit en Italie. Alexandre II approuva, en effet, l'expédition de Guillaume le Bâtard en Angleterre. Cette grande opération politique se fit donc avec l'approbation et l'appui systématique de la papauté, qui instituait ainsi son juste concours consultatif dans toutes les grandes opérations sociales, dont elle prenait quelquefois l'initiative, comme, par exemple , dans le cas des croisades. Une saine théorie historique, malgré les préjugés courants, fait approuver la décision d'Alexandre II. La conquête de Guillaume fut progressive ; et la situation de l'Eglise anglo-saxonne, sous Harold, justifie la décision du pape. La papauté trouvait ainsi dans Guillaume un point d'appui indispensable dans ses luttes inévitables contre les puissances temporelles.
Mais les relations avec les Normands d'Italie avaient une importance encore plus grande; et l'appui qu'ils fournirent à Grégoire VII eut une influence assez capitale pour que nous donnions, à ce sujet, quelques explications. 11 est évident, en effet, qu'Hildebrand n'aurait pas pu soutenir la grande lutte, à la fois contre l'empire
et contre une partie du clergé sans un appui politique qui lui garantît suffisamment l'exercice de son indépendance spirituelle.
Il y a plus, sa situation matérielle à Rome était extrêmement précaire, ayant habituellement pour adversaire une noblesse turbulente habituée depuis longtemps b une indépendance anarchique. Grégoire VII eut^ à cet égard, deux sortes d'appui. D'un côté l'appui politique, très délicat à manier, dû aux Normands d'Italie , et notamment à leur chef éminent Robert Guiscard. J'ai dit difficile à manier; car la puissance normande, qui était un appui, pouvait facilement, et au-delà de certaines limites, devenir un danger; et il fallait satisfaire à ces deux conditions en quelque sorte contradictoires. Et, en effet, la papauté obtint des chefs normands la reconnaissance d'une certaine subordination à la papauté, en compensation de l'appui moral qu'elle leur accordait. D'un autre côté, Grégoire VII trouva un appui plus efficace, parce qu'il était plus désintéressé, dans Béatrix et la fameuse Mathilde de Toscane. Sans son appui matériel, il n'aurait certainement pas pu soutenir sa lutte énergique contre l'empire. Aussi les noms d'IIildebrand et de Mathilde doivent-ils être liés entre eux d'une manière indélébile dans les souvenirs de la postérité reconnaissante. Enfin pour apprécier la sagesse vraiment étonnante mise par Hildebrand dans la réalisation de son plan politique, il faut remarquer que, dans les pontificats qui ont précédé et préparé le sien, il avait établi des relations en Occident avec les plus nobles natures morales, les avait groupées autour de lui, et en avait formé une puissante force sociale. Aussi c'est en voyant tout cet ensemble de précautions mises au service d'un plan aussi vaste qu'audacieux qu'on peut appliquer justement à Grégoire VII la grande formule que j'ai construite pour caractériser les opérations politiques et
sociales du premier ordre : concevoir avec audace ; réaliser avec prudence, persévérance et énergie.
A peine arrivé au pontificat, Grégoire VII entame la réalisation définitive des diverses parties de son plan, préparée sous ses prédécesseurs : célibat des prêtres, élimination de la simonie, indépendance du pouvoir spirituel par rapport au pouvoir temporel, le tout pour assurer la prépondérance de la morale sur la politique et pour permettre à la papauté la vaste opération collective des croisades.
Pour le célibat et la simonie, Hildebrand montra une énergie indomptable : il fut jusqu'à ordonner au peuple, non seulement de s'abstenir de toute relation avec les prêtres réfractaires, mais encore de les chasser et de les poursuivre. Il comprenait trop bien, en effet, que la moralisation du clergé était la condition préliminaire de sa prépondérance. 11 est intéressant de remarquer que c'est à ce moment môme que l'hérésie de Bérenger conduisit à formuler définitivement la croyance à la présence réelle dans le sacrement de l'Eucharistie. Il est clair, comme nous l'avons déjà remarqué, que ce dogme contribue à l'indépendance du sacerdoce, en lui donnant une puissance mystique absolument incommunicable au pouvoir temporel.
Il entama une lutte énergique avec Henri IV à propos de la question des investitures (1). Non seulement il ex-
(1) Nous reviendrons dans le mois de Charlemagne sur la question des investitures que faisaient surgir les possessions temporelles nécessaires au clergé. Hildebrand a affirmé d'une manière légitime, mais trop absolue, l'indépeudauce du pouvoir spirituel à cet égard. Dans le concile assemblé à Rome au mois de février 1075, Hildebrand fit rendre le décret suivant : « Quiconque désormais recevra des mains d'une personne laïque un évêché ou une abbaye ne sera pas compté parmi les évêques ou les abbés. Nous lui interdisons l'entrée de l'Eglise et ia grâce de saint Pierre jusqu'à ce qu'il ait abandonné la place qu'il aura occupée, à la fois par ambition et par désobéissance, péché semblable à l'Idolâtrie. Nous statuons de même touchant les dignités ecclésiastiques
communia l'empereur, mais il proclama le droit de la papauté de dégager les sujets du serment de fidélité et systématisa ainsi, pour la première fois, la théorie des insurrections. «... Je crois que votre intention (il s'adresse à saint Pierre et saint Paul) est que le peuple chrétien m'obéisse suivant le pouvoir que Dieu m'a donné à votre place de lier et de délier au ciel et sur la terre.
« C'est dans cette confiance que, pour l'honneur et la défense de l'Eglise, de la part de Dieu tout-puissant. Père, Fils et Saint-Esprit, et par votre autorité, je défends à Henri, fils de l'empereur Henri, qui, par un orgueil inouï, s'est élevé contre votre Eglise, de gouverner le royaume teutonique et l'Italie : j'absous tous les chrétiens du serment qu'ils lui ont fait ou lui feront, et je défends à personne de le servir comme roi. Car celui qui veut donner atteinte à l'autorité de votre
Eglise mérite de perdre la dignité dont il est revêtu
Je le charge d'anathèmes en votre nom, afin que les peuples sachent, même par expérience, que vous êtes Pierre, que sur cette pierre le fils du Dieu vivant a édifié son Eglise, et que les portes de l'enfer ne prévaudront pas contre elle. »
Nous avons, du reste, une lettre où Hildebrand expose la théorie de l'excommunication des rois. Cette théorie est nécessairement théologique, c'est-à-dire justifie des nécessités sociales non point par une méthode scientifique alors impossible, mais bien par des textes des livres sacrés. « Peut-être veulent-ils dire (les opposants) que quand Dieu dit à saint Pierre : Paissez mes
du second ordre. De plus, si quelqu'un des empereurs, des ducs, des marquis, et des comtes ou autres pouvoirs séculiers ose donner l'investiture d'un évêché ou de quelqu'autre dignité de l'Eglise, qu'il sache avoir encouru l'anatbème. » ( Vie et Histoire de Grégoire VII. par Villemain, T. 2, p. 4.)
brebis, il en exempta les rois : mais ne voient-ils pas qu'en lui donnant le pouvoir de lier et de délier, il n'en excepta personne? Que si le Saint-Siège a reçu de Dieu le pouvoir de juger les choses spirituelles, pourquoi ne jugera-t-il pas aussi les temporelles?.... Mais ils croient peut-être que la dignité royale est au-dessus de l'épiscopale. On en peut voir la différence par l'origine de l'une et de l'autre. Celle-là a été inventée par l'orgueil Immain, celle-ci instituée par la bonté divine; celle-là recherche incessamment la vaine gloire, celle-ci aspire toujours à la vie célesLe. Aussi saint Ambroise dit-il dans son Pastoral que l'épiscopat est autant au-dessus de la royauté que l'or est au-dessus du plomb ; et l'empereur Constantin prit la dernière place entre les évoques. »
On aperçoit sous ces formes théologiques un sentiment très profond et trèsréol de la fonction et de la dignité du pouvoir spirituel. Grâce à l'énergique initiative de ce puissant génie, le catholicisme donna, pendant quelques siècles, le spectacle de la division entre le pouvoir spirituel et le pouvoir temporel. C'est ainsi que la dernière religion préliminaire apporta dans l'organisme social le plus grand progrès dont il soit susceptible, en établissant la division des deux pouvoirs. Sans doute cet incomparable perfectionnement, base de tous les autres, puisque, seul, il permet la combinaison de l'indépendance et du concours, de la dignité avec la soumission, le groupement de la planète entière pour former l'Humanité, et assure enfin la prépondérance de la morale sur la politique (1), ce perfectionnement, dis-je, était
(1) La prépondérance de la morale sur la politique est sans doute une limite idéale vers laquelle l'Humanité tendra de plus en plus en faisant toujours à la politique sa part nécessaire, que celle-ci, du reste, saura toujours se faire. C'est la combinaison des intérêts permanents et de» intérêts passagers dans la vie de l'Humanité. Hildebrand en a montré
prématuré, vu la nature tliéolog-ique de la doctrine et le caractère militaire de la situation. Néanmoins, dans ce cas plus que dans aucun autre peut-être, le problème ne pouvait être réellement résolu qu'après une première ébauche résultant d'une énergique tentative de solution. C'est la gloire immortelle du catholicisme d'avoir rendu à l'Humanité un tel service. C'est aussi l'éternel honneur d'Hildebrand d'avoir été l'organe indispensable d'une telle opération. Aussi l'Humanité, grâce au Positivisme, jouira des bienfaits de cette division systématique des deux puissances, et manifestera son éternelle reconnaissance pour ce puissant réformateur.
Il est juste d'observer qu'avant d'en venir à cette terrible extrémité, Hildebrand avait mis toute la modération et toute la prudence possible dans sa conduite envers l'empereur. C'est ce qu'il explique très bien dans une longue lettre à tous les évêques, seigneurs et fidèles du royaume catholique. Il leur fait voir que ce n'est qu'après des avertissements prolongés, des exhortations personnelles vainement employées, qu'il a enfin, constatant l'impénitence finale, formulé l'excommunication.
Sans entrer dans les détails, étrangers à notre but, de cette lutte mémorable, nous devons dire qu'Henri IV fut enfin obligé de se soumettre. Grégoire VII s'était retiré dans une forteresse de Lombardie qui appartenait à la
un exemple caractéristique dans ses efforts pour imposer aux puissants le respect du mariage et de la monogamie spécialement. Il a formulé, du reste, dans des termes vraiment admirables cette moralisation nécessaire de la puissance matérielle.
M Nous avons soin, avec l'assistance divine, de fournir aux empereurs, aux rois et aux autres souverains, les armes spirituelles dont il ont besoin pour apaiser chez eux les tempêtes furieuses de l'orgueil. » (De Maîstre, « du Pape is T. 1", p. 291). De nos jours il faut ajouter aux souverains signalés par Grégoire VII : les peuples.
De Maistre, après avoir cité ces belles paroles de Grégoire VII : « C'est à dire je leur apprends qu'un roi n'est pas un tyran », ajoute : « Et qui donc le leur aurait appris sans lui? ». (Joseph de Maistre. Du Pape, T. i", p. 291).
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comtesse Mathilde. C'était le château de Canusium ou Canossa, près de Reggio. C'est là qu'Henri IV vint, nupieds, demander l'absolution; c'est là qu'il reconnut le pouvoir du pape; c'est là qu'il accepta l'arbitrage papal entre lui et les Allemands ses sujets.
Quant à nous, et quelle que doive être plus tard notre approbation pour les princes qui combattirent la papauté devenue rétrograde, il nous est impossible de ne pas éprouver la plus profonde admiration pour ce premier exemple de la subordination de la toute-puissance temporelle devant la puissance spirituelle formulant, avec l'appui de l'opinion publique, la prépondérance de la morale sur la politique.
Il est inutile de rappeler qu'Hildebrand, toujours placé au point de vue d'ensemble, avait constamment présentes toutes les affaires principales de la chrétienté, depuis le Danemark jusqu'en Orient. Il avait renoué d'activés relations avec les chrétiens d'Afrique soumis à la domination musulmane.
Enfin, placé à un point de vue systématique, il avait compris le danger que l'ardeur islamique, renouvelée par le mouvement turc, faisait courir à la chrétienté. C'est ainsi qu'il fut conduit à concevoir le plan des croisades. Mais ses efforts étaient absorbés par la grande lutte qu'il soutenait. L'empereur Henri, violant ses promesses, avait recommencé la bataille : il vint assiéger le pape Grégoire dans le château Saint- Ange. Mais celui-ci fut délivré par Robert Guiscard. Grégoire se retira à Salerne, où il tomba malade. Sollicité de nommer son successeur, il indiqua aux évoques et aux cardinaux trois sujets à choisir : Didier, cardinal et abbé du Mont- Cassin; Othon, évêque d'Ostie; et Hugues, archevêque de Lyon ; mais comme ces deux derniers étaient absents, il conseilla de choisir Didier. On lui demanda s'il voulait montrer quelque indulgence envers ceux qu'il avait
excommuniés. Il répondit : «....Excepté le prétendu roi Henri, l'antipape Guibert et les principales personnes qui les soutiennent par leurs conseils et leurs secours, j'absous et je bénis tous ceux qui croient que j'en ai le pouvoir. » Ses dernières paroles furent : « J'ai aimé la justice et haï l'iniquité; c'est pourquoi je meurs en exil. » Il mourut ainsi le 25° jour de mai 1085, et fut enterré à Salerne, dans l'église de Saint-Mathieu.
Ses deux successeurs furent les deux premiers qu'il avait désignés. Didier fut pape sous le nom de Yictor III, de 1085 à 1087, et Othon, évêque d'Ostie, sous le nom d'Urbain II, de 1087 à 1099. C'est à celui-ci qu'il fut donné de réaliser le grand projet d'Hildebrand sur les croisades. Il proclama la première croisade dans le concile de Clermont en Auvergne, et fut, comme il appartenait à la papauté, l'organe systématique de cette indispensable opération collective de l'Occident.
En résumé donc, Ilildebrand a constitué d'une manière définitive le rôle politique et social de la papauté, qu'il a placée à la tète de la hiérarchie occidentale. Ce rôle politique et social de la papauté a duré d'une manière progressive jusque vers la fin du xm° siècle. La formation graduelle de la puissance royale, surtout en France, a progressivement éliminé cette prépondérance, dont le rôle avait été jusqu'alors pleinement progressif. Mais à partir surtout du xiv° siècle, les forces nouvelles surgies du moyen âge se sont groupées autour de la royauté. C'est liildebrand qui, utilisant le passé, a placé le clergé, en le réformant et en le groupant autour de la papauté, à la tête de la hiérarchie occidentale. Les papes ses successeurs ont continué son œuvre, dont Innocent III a été la dernière expression supérieure. Grâce à cette prépondérance de la papauté dans la hiérarchie occidentale, le premier grand exemple a été donné de l'intervention régulière de la morale dans la politique. Le carac-
tère transitoire des doctrines théologiques, leur caractère absolu, malgré l'admirable génie politique d'Hildebrand, si dignement continué par tant de ses successeurs, n'a pas permis la solution définitive d'un problème qui appartiendra finalement à l'esprit positif coordonnant un régime pacifique. Mais le problème a été posé d'une manière définitive par une première solution qui inspirera toujours aux vrais philosophes le plus profond respect. La papauté, sous l'admirable impulsion décisive d'Hildebrand, a donné une première solution du grand problème de l'harmonie entre la morale et la politique autant que le comportaient l'insuffisance de la doctrine théologique et la prépondérance de l'activité militaire, tendant toujours, l'une et l'autre, vers l'absolu. Ceux qui comprennent que le problème définitif de la politique humaine consiste dans l'organisation de la division des deux pouvoirs, temporel et spirituel, qui combine la spécialité politique avec la généralité morale, honoreront toujours avec le plus grand respect la papauté qui en a donné une première ébauche, et l'incomparable Hildebrand qui a été l'organe principal de ce perfectionnement capital et définitif des sociétés humaines ; car c'est par cette division que la morale pourra perfectionner la politique en combinant les spécialités nationales et les combinaisons pratiques avec les intérêts supérieurs et généraux de la morale, sociale, personnelle et domestique. L'Humanité honorera donc dans Hildebrand et dans la papauté les hommes éminents qui ont ainsi tenté la solution du plus grand problème politique qui puisse s'imposer : la combinaison de la morale et de la politique, et l'harmonie de la généralité des vues avec les spécialités propres à chaque élément de l'Humanité. La division des deux pouvoirs organisée pour la première fois par la papauté constitue le plus grand progrès dont l'organisme social puisse être capable, en étendant
Jusqu'à Tart social la division entre la théorie et la pratique, et l'harmonie mutuelle qu'elles comportent. Aussi Hildebrand, qui a été le principal organe d'une telle division, réalisée autant que le permettaient la situation militaire et l'esprit théologique, recevra-t-il de plus en plus les hommages des esprits positifs capables de mesurer la portée d'un tel programme. Ce grand génie a, en effet, en poussant la papauté à la tête de la hiérarchie occidentale, montré le rôle du pouvoir spirituel pour organiser des opérations collectives comme dans le cas des croisades, et montré en même temps la nécessité d'assujettir les puissances politiques à l'intervention de la morale en y faisant participer, sous la direction d'un clergé respecté, l'ensemble de l'opinion publique. Aussi, un tel type, sous l'impulsion des vrais philosophes, sera-t-il do plus en plus, et de mieux en mieux apprécié et respecté.
LES GMIDS TYPES DE L'HDIANITÉ
APPRECIATION
Des principaiix Types de l'évolution catholique
(S^-Paul, S^-Augustin, Hildehrand, S^-Bernard, Bossuef)