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II. — De la vie monastique en Orient

La vie monastique a surgi en Orient, chez des populations où le caractère militaire n'était pas absolument prépondérant. L'exemple le plus considérable, celui du bouddhisme, a, par sa nature monastique môme, porté un coup décisif au régime des castes ; puisque la chasteté était recommandée et que les moines bouddhistes se recrutaient partout. Mais, quoique la vie monastique chrétienne ait des rapports naturels de similitude avec le bouddhisme, néanmoins elle s'est développée avec une originalité propre. Chez les Juifs, l'exemple de saint Jean-Baptiste et de quelques autres nous offre un type qui a dû probablement influer sur l'avènement de la vie monastique dans l'Orient chrétien, de même que l'exemple de la vie des premiers disciples immédiats de Jésus-Christ. Il en est de même de l'exemple célèbre des esséniens et des thérapeutes. Ce sont là, sans doute, des antécédents qui ont dû servir à l'avènement de la vie monastique orientale ; néanmoins, il est évident qu'ils ne peuvent être qu'un phénomène d'excitation et que le développement rapide, en Orient et en Occident, de la vie monasti;jue devait tenir à des causes profondes ; sans quoi, l'extension d'un tel phénomène resterait inexplicable; il y aurait disproportion entre la cause et les effets.

En effet, l'avènement de la vie monastique en Orient tient à des conditions très profondes de la situation même : 1° la nature de la doctrine chrétienne poussait les âmes ardentes à la réalisation du type de perfection morale que le christianisme proclamait; 2° la conduite mondaine du clergé lui-même et aussi des fidèles, absorbés par les affaires, devait être une se-

conde cause d'excitation pour les natures énergiques et logiques qui mettaient en opposition la réalité avec le type proclamé; 3° l'insuffisante prépondérance du régime militaire pur, chez les populations orientales, devait disposer les natures ardentes à poursuivre la conquête de la vie future, par l'organisation, sur cette terre, d'une vie directement morale. A ce sujet, on voit qu'il n'y a rien d'étonnant à ce que le phénomène ait surgi dans l'Egypte.

Nous avons ainsi une conception générale des raisons qui ont amené la rapide propagation de la vie monastique, quand elle eut enfin surgi, sous l'impulsion de saint Antoine, vers 310 après Jésus-Christ. Mais il nous faut maintenant analyser le phénomène avec plus de précision.

Et d'abord, quels sont les caractères essentiels du type idéal que la vie monastique avait la prétention de réaliser? Ce type idéal était la conception même du Christ, conçu comme Dieu et homme et qui devait, par l'imitation môme de sa vie, nous conduire à la vie éternelle. L'imitation de cette vie put s'organiser par l'effort continu pour refréner nos deux instincts fondamentaux, sexuel et nutritif, et aussi par l'assujettissement à des privations et à des souffrances spéciales. C'est d'après un pareil type qu'a été réalisée, sous des formes très variées, la vie subjective, élément essentiel de toute vie monastique.

Un second caractère de la vie monastique, c'est que les moines étaient des laïques indépendants du clergé lui-même. Sans doute, celui-ci a fini par exercer une action plus ou moins considérable et quelquefois toutepuissante sur les moines ; néanmoins leur caractère d'indépendance a toujours persisté sous une certaine forme, et les corporations religieuses ont constitué une force sociale distincte de la hiérarchie sacerdotale pro-

prement dite. On peut dire la même chose du caractère laïque, car ce n'est que dans la période de décadence du catholicisme, comme chez les jésuites, par exemple, que les membres de la corporation ont pris un caractère essentiellement ecclésiastique, quoique le besoin de laïcité se soit toujours fait sentir par des annexions plus ou moins bien organisées.

Ce caractère de laïcité est resté exclusivement dans le cas des corporations féminines; puisque le catholicisme, et avec raison, avait exclu les femmes de tout sacerdoce.

Ainsi donc, la vie monastique nous offre ce grand phénomène de la société laïque produisant, par sa spontanéité propre, un élément du pouvoir spirituel, qui. s'est plus ou moins bien coordonné avec le sacerdoce proprement dit et qui a contribué au développement de l'organisme catholique. Ce rôle de la vie monastique a été profondément heureux, quoique ne pouvant avoir, comme les doctrines correspondantes, qu'une existence passagère. Le sacerdoce, en effet, tendait trop à être absorbé par ses fonctions spéciales, lesquelles aussi le liaient beaucoup trop à un lieu précis et déterminé ; ce qui tendait à lui enlever le caractère de généralité indispensable au pouvoir religieux. La vie monastique remédiait dans une grande mesure à un tel inconvénient. En outre, les privilèges du clergé, ses richesses croissantes, entre les mains des évoques, nuisaient à son indépendance". Les indépendants sont ceux surtout qui ont peu de besoins; chez les moines, cette condition se trouvait remplie, surtout dans la vie monastique orientale, mais aussi en Occident.

On peut remarquer, en effet, que les moines ont été un élément précieux de lutte pour les types éminents du sacerdoce, quand ils osaient se mettre en opposition légitime avec le pouvoir tempt)rel.

Cette vie religieuse et, par suite, cette possibilité d'intervention sociale offerte aux laïques constitua un phénomène de la plus haute importance, pour l'utilisation de toutes les natures, quelque inférieure que fût leur situation. La vie des moines, surtout en Orient, et partout dans les premiers temps, n'était rien autre chose que celle des pauvres et des malheureux ; la vie des moines n'était pas plus dure, au fond, que celle des serfs et des esclaves. Mais elle se combinait avec un assujettissement volontaire et une culture morale. Il y a là un type dont l'avenir devra tenir compte ; car, quoi qu'en pensent les socialistes, la vie matérielle de l'ensemble des hommes devra toujours être modeste, et, une fois les premiers besoins satisfaits, l'insuffisance de la vie matérielle devra trouver sa compensation dans un développement moral et intellectuel. Car, le développement effréné des jouissances matérielles, outre qu'il abaisserait de plus en plus le type humain, rendrait impossible l'existence même de la vie sociale.

L'initiative de la vie monastique fut due sans doute à des natures énergiques, ardentes et dévouées, et la direction monastique supposa toujours de pareilles conditions; mais une fois la vie monastique établie, celle-ci remplit, au contraire, une fonction précieuse, en permettant d'utiliser des natures honorables et quelquefois éminentes, mais dépourvues d'une suffisante personnalité. Ces natures constituent actuellement pour la société occidentale un immense impedimentum ; d'autant plus grave, que l'esprit révolutionnaire développe l'insubordination croissante et la prétention grandissante à puiser d'autant plus dans le capital humain qu'on contribue moins à l'augmenter. La libération des classes laborieuses au moyen âge a donné à ce problème une extension extrême ; ce n'est pas avec des déclamations sentimentales furibondes qu'on parviendra aie résoudre.

Les grands hommes du moyen âge avaient un sens plus profond de la réalité, en ne séparant jamais le problème matériel du problème moral.

Voyons maintenant sommairement comment la vie monastique s'est développée en Orient.

Le type vraiment complet de l'évolution monastique se trouve dans la vie môme de saint Antoine, qui en fut le véritable fondateur. Il fut successivement ascète^ ermite ou anachorète et finalement moine. L'ascète était le chrétien qui, sans se retirer dans la solitude^ réalisait autant que possible le type de la vie évang-élique, en s'imposant une vie austère et très souvent le célibat. L'ermite ou l'anachorète était celui qui se retirait dans la solitude, pour y mener celle vie contemplative, pleine d'austérité et autant que possible à Tabri des contacts du monde. Les moines étaient ceux qui, au lieu d'être absolument solitaires, rapprochaient leurs cellules, de manière à se soumettre à des exercices communs et à accepter une certaine direction. Enfin, les cénobites étaient les moines qui, vivant dans un même local, poussaient la vie monastique à son plus haut degré de coordination. Ces divers degrés de vie monastique ont coexisté, mais le mot moine est devenu l'expression générique.

feaint Antoine était d'origine égyptienne ; il était né à Coma près d'Héraclée, dans la Haute-Egypte ; il est mort le 3 janvier 356, à l'âge de 105 ans. Il était donc né en 251 ; ses parents étaient, parait-il, riches et non pas, comme on l'a prétendu, de simples paysans. Il est probable, et c'est l'opinion de Tillemont, qu'il n'était pas dénué d'instriction. La supposition qu'il était un paysan ignorant semble être une de ces légendes chrétiennes, par lesquelles on cherchait à mieux faire ressortir la supériorité de la sagesse divine des saintb sur la science orgueilleuse des philosophes. Il mena très jeune la vie

ascétique, se livrant à une vie d'austérité, d'abnégation, en suivant, pour ainsi dire, pas à pas le type de Jésus- Christ, qu'il semble avoir voulu réaliser entièrement. On le voit, en effet, prendre ses diverses déterminations à la suite d'une audition opportune de telle ou telle partie de l'Evangile, oij l'on raconte les événements de la vie de Jésus. Il mena jusqu'à 35 ans la vie ascétique ; mais, vers 286, il prend enfin sa décision, confie sa sœur à des femmes chrétiennes et se retire dans la solitude. Il est soumis par le démon à diverses tentations, analogues à celles de Jésus-Christ, comme par exemple de rencontrer sur sa route des plats d'argent et des monceaux d'or. Au bout de quinze ans de cette existence, c'est-à-dire vers 301, il s'enfonce tout à fait dans le désert, marche à l'Orient du Nil et enfin pénètre dans un château abandonné, 011 il resta vingt ans. On venait deux ou trois fois par an lui porter du pain qui, parait-il, dans le climat sec de l'Egypte, se conserve, dit-on, une année entière. Là, il fut soumis aux tentations du démon les plus variées, c'est-à-dire qu'il eut, en cette vie si exceptionnelle, de nombreuses hallucinations. Sa réputation allait croissant et il obtint ainsi sur la population égyptienne une puissance énorme d'opinion, augmentée, il ne faut pas l'oublier, par la croyance qu'on avait de sa puissance à chasser les démons des corps des possédés et de guérir les maladies. Après vingt ans d'une telle existence, il abandonna son château^ sa vie absolue d'anachorète ; il permit à S3s disciples de se grouper autour de lui et commença ainsi à mener la vie monastique, dont il fut le véritable fondateur. Il se fonda, dans son désert et dans la montagne, divers monastères, en nombre toujours croissant et qui acceptaient sa direction morale ; il les instruisait par son exemple et aussi par ses discours, oii il prêchait le grand exemple de Je-

sus-Christ. Systématisant à un degré absolu la distinction entre le corps et l'âme, il était pris par moments du dégoût de toute nourriture, n'acceptant l'alimentation que comme une sorte de honteuse nécessité.

Mais la puissance morale acquise par saint Antoine ne fut pas inerte entre ses mains ; il s'en servit noblement et dignement. En 311, il vint à Alexandrie protester contre la persécution de Maximien, et sa vie fut respectée, probablement par l'effet du respect qu'inspirait cette existence faite d'abnégation.

En 328, il prit parti énergiquemeni pour Athanase contre Arius ; il écrivit en sa faveur, agit énergiquement pour la divinité du Christ. Cette acceptation, par saint Antoine, de la thèse de saint Athanase sur la divinité du Christ tenait, sans aucun doute, à des raisons profondes. La systématisation de la vie contemplative ne pouvait véritablement se faire que par l'adoration d'un type qui, sans doute, avait revêtu la nature humaine, sans quoi l'écart avec l'homme aurait été trop considérable, et qui cependant était un Dieu que l'on devait adorer.

Constantin, s'inclinant devant cette grande renommée, écrivit à saint Antoine, qui lui répondit avec simplicité et dignité, en lui donnant des conseils moraux. Un peu plus tard, il intervint directement auprès de Constantin, en faveur de saint Athanase. Saint Hilarion, dont nous parlerons tout à l'heure, vint voir le désert oh avait vécu saint Antoine et où ses disciples avaient fondé divers monastères. Fleury nous fait, avec beaucoup de charme, le récit de cette visite : « Après avoir marché « trois jours dans un terrible désert, ils arrivèrent à la « montagne de saint Antoine où ils trouvèrent deux « moines, Isaac et Pélusien, dont le premier avait été « interprète du saint. Cette montagne était de roche et « très haute, étendue d'environ mille pas; du pied sor- « talent des sources, dont les unes se perdaient dans le

« sable, les autres tombaient plus bas et peu à peu for- « maiont un ruisseau : sur les bords duquel croissaient « une infinité de palmes, qui rendaient le lieu très « agréable et très commode. Saint Hilarion s'y prome- « nait de tous côtés avec les disciples de saint Antoine. « Voici, disaient-ils, où il chantait ; voici oii il priait ; là, « il travaillait, là, il se reposait quand il était las. Il a « planté lui-même ces vignes et ces petits arbres ; il a i( dressé ce terrain de ses propres mains; il a creusé « avec un grand travail ce réservoir pour arroser son « jardin; il s'est servi pendant plusieurs années de ce « boyau pour labourer... Quand ils furent arrivés au « jardin planté d'arbres et d'herbes potagères : Yoyez- « vous, dit ïsaac, il y a environ trois ans, comme une '< troupe d'ânes sauvages le ravageait, il arrêta un de « leurs chefs, le frappant de son bâton par les côtés et « leur dit : pourquoi mangez-vous ce que vous n'avez « pas semé? Depuis ce temps-là, ils se contentaient de « venir boire sans toucher aux arbres ni aux herbes (1). Nous voyons dans saint Antoine une véritable manifestation de la force morale. Il y a trois sortes de forces : la force matérielle, qui est la base de toute société, et deux forces modificatrices, la force intellectuelle et la force morale. Saint Antoine ne nous offre point un type de force intellectuelle, quoiqu'il fût un homme de beaucoup de sens et d'expérience : la règle qu'il a rédigée et quelques lettres que nous avons de lui le prouvent ; mais il fut une grande manifestation de l'influence que peut acquérir une grande force morale. H y a là une véritable expérience sociologique, que l'on retrouve, du reste, dans beaucoup de types de saints catholiques. Néanmoins, pour ne rien exagérer, nous devons rappeler ce que j'ai déjà dit, que cette force morale était aug-

(Ij Fleury, Histoire ecclésiastique, livre xni.

mentée par la puissance que Ton supposait à saint Antoine de chasser les démons et de g-uérir les maladies. La vie monastique établie par saint Antoine se répandit avec une immense rapidité dans toute l'Egypte ; et c'est par milliers qu'il faut compter ceux qui adoptèrent cette vie. Sans doute, le fait d'appeler à une véritable puissance morale des hommes de la classe tout à fait inférieure, pour qui la vie monastique n'était guère plus dure que leur vie habituelle, fut un élément de succès; mais il y eut aussi l'influence due à la nature môme de la population égyptienne. Dans tout cela, quel rôle joua l'ancien clergé égyptien ? C'est là sans doute une question difficile à résoudre. Au point de vue positif, un travail sur saint Antoine aurait un véritable intérêt. Il permettrait d'aborder la grande question de la combinaison de l'état d'hallucination avec l'état de raison.

La vie monastique instituée en Egypte par saint Antoine se répandit rapidement au dehors de cette province. Saint Hilarion, en Palestine, vers l'an 307, embrassa la vie de l'anachorète, à quelque distance de Gaza, et fut suivi bientôt de nombreux imitateurs. En Syrie, près d'Antioche, saint Siméon Stylite adopta un mode particulier de vie contemplative, en se plaçant sur le haut d'une colonne. Il acquit ainsi un grand renom de sainteté et une puissance morale considérable, dont il fit, le plus souvent, un bon usage; car il était doué d'un véritable bon sens. Dans le Pont, sainl Basile, ordonné prêtre en 362, qui avait reçu une culture élevée des lettres divines et humaines, répandit la vie monastique; il fit même une règle célèbre, qui contient, comme celles de ses prédécesseurs, un certain nombre d'indications plutôt qu'un code bien coordonné. Les femmes se lancèrent aussi dans cette nouvelle voie qui, à quelques égards, leur convenait spécialement Mais ce fut la vie monastique proprement dite qu'elles adoptèrent.

La vie monastique prit donc en Orient comme une traînée de poudre ; et bientôt il y eut toute une population monastique, combinant une grande liberté effective, puisqu'on entrait et sortait de la vie monastique à son g-ré, avec un règlement moral coordonné et vraiment intense. Cette milice se recruta d'autant plus facilement qu'elle appelait à un rôle, souvent considérable, les éléments les plus actifs de la classe inférieure. Néanmoins cette milice, tout en conservant son indépendance, accepta une subordination réelle envers le sacerdoce. Pour bien juger son rôle et les dangers qu'il offrait, il faut entrer dans quelques considérations sociologiques.

Il est de toute évidence que la conception de la vie monastique chrétienne est absolument incompatible, si on la prend au pied de la lettre, avec le vrai but de l'existence sociale et humaine, qui est de vivre pour et par la Famille, la Patrie et l'Humanité. Elle exagère, au-delà de toute limite, l'inconvénient inhérent au monothéisme chrétien, comme à tout monothéisme, qui est de superposer au but réel de la vie^ tel que des nécessités fatales nous l'imposent, un but surnaturel et chimérique, poussant à un complet isolement. La vie monastique offrait donc ainsi un danger des plus graves; elle énervait l'activité militaire et abaissait le sentiment social. La vie monastique n'a pu donc rendre de véritables services qu'en permettant la création de certaines forces morales, que la papauté a su utiliser au point de vue politique et qui, dans certaines circonstances spéciales, ont pu concourir au développement social et intellectuel. La vie monastique doit donc être considérée en elle-même comme contradictoire avec le but réel de la vie humaine; et n'ayant eu que, grâce à des circonstances particulières, une utilité transitoire dans l'évolution de l'Humanité.

En Orient, les dangers de la vie monastique se sont

complètement développés; et, quoiqu'elle ait fourni des agents au sacerdoce, comme ce sacerdoce n'a jamais eu de véritable indépendance par rapport au pouvoir temporel, il n'a pas pu corriger les inconvénients, si extrêmement graves, de la vie monastique, en lui donnant une destination sociale efficace, quoique passagère.

L'action des moines en Orient contribua non seulement à la propagation de la théorie du Christ, mais aussi à celle de la virginité de Marie ; et cela tenait à. des raisons analogues dans les deux cas. La vie monastique reposant sur la systématisation de la vie contemplative, adoptée exclusivement par des personnes des deux sexes, devait être nécessairement sympathique à la création de types subjectifs propres à la développer. C'est ce qui a eu lieu pour la virginité de Mario, dont les moines orientaux se firent les plus énergiques adeptes.

Les moines furent encore les fervents propagateurs du culte des images et de celui des saints ; ce culte est, au fond, contradictoire avec le monothéisme pur. Mais le mérite du christianisme a été précisément de savoir être contradictoire, pour représenter tous les aspects effectifs de notre nature. Aussi le culte des reliques des saints, en premier lieu, finalement celui de leurs images et, au-dessus de toutes, de celles de la Vierge et de Jésus-Christ, prit un immense développement. Les moines y participèrent naturellement, et cela pour une raison générale tirée de leur nature même, à savoir le rôle naturel d'un tel culte dans la vie subjective ; mais il y eut aussi des considérations tirées de l'utilité dont ce culte fut pour les moines. Il se forma ainsi une succession de reliques et d'images miraculeuses, qui achalandaient de nombreux monastères et provoquaient d'abondantes donations.

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Ce culte des images peut être sans doute, comme l*a si bien expliqué Bossuet, restreint dans les limites les plus positives, si on le conçoit comme un mode d'excitation cérébrale. Mais, dans la réalité effective et pour le plus grand nombre des natures médiocrement intelligentes, et c'est la majorité, il constitue une profonde rétrogradation fétichique ; car on en vient à attribuer à telle image spéciale, dans un lieu déterminé, une puissance effective, non seulement pour nous assurer la vie future, mais aussi la santé dans cette vie; comme le montre l'immense troupeau de malades qui, à certains moments, se réunissent à des points déterminés

Tous ces immenses inconvénients de la vie monastique en Orient devaient frapper nécessairement les hommes politiques; et ils donnèrent lieu à une énergique réaction organisée par Léon l'isaurion et ses successeurs,et qu'on a désignée sous le nom caractéristique de l'hérésie des iconoclastes. Cette réaction dura de 726 à 840, c'est-à-dire pendant plus d'un siècle. Mais elle fut enfin emportée par la résistance des populations byzantines ; et la situation créée par les antécédents fut plus forte, comme cela devait avoir lieu, que les résistances, raisonnables au fond, des politiques. Le christianisme byzantin entra alors dans sa basse et définitive décadence, après avoir rendu le service de la création du dogme, que le catholicisme latin a utilisé dans sa vie passagère.

L'évolution de l'islamisme fut sans doute l'excitant et le type d'après lequel Léon l'isaurien organisa sa grande centative. Ce fat une réaction de l'islamisme sur le monothéisme byzantin, par des hommes qui voulaient donner la prépondérance aux militaires.

Léon l'isaurien mit beaucoup de prudence dans la poursuite de ses desseins. Il attendit d'être bien affermi pour entrer dans la réalisation de ses projets contre

les images; déplus, il chercha et obtint assez facilement, ce semble, l'assentiment du clergé séculier. Ainsi, on 754, il réunit à Constantinople un concile où siégèrent 338 évêques et qui approuva, à l'unanimité, la suppression du culte des images. Mais lui et ses successeurs eurent contre eux les moines, les femmes et la situation. Son fils, Constantin, à partir de 773, continua avec énergie la politique de son père. Il s'attaqua non seulement aux images, mais aussi aux moines qui en étaient les véritables et les plus énergiques défenseurs. 11 supprima les couvents, confisqua leurs propriétés et comprima les insurrections populaires, qui s'élevèrent en faveur du culte des images. Son fils, Léon IV, soutint la même politique, mais avec beaucoup plus de mollesse et moins d'habileté. A peine fut-il mort, en 780, que sa veuve Irène organisa la réaction contre la politique de son mari et de ses prédécesseurs. Elle régnait au nom de son fils. Suivant la marche ordinaire, elle commença par proclamer la liberté de conscience, afin de pouvoir organiser la persécution contre les iconoclastes. Elle parvint à dissoudre momentanément l'opposition des militaires qui soutenaient les iconoclastes. Elle réunit à Nicée, en 787, un concile composé de 3o0 évêques qui rétablirent, avec non moins de docilité, le culte des images que leurs prédécesseurs, au concile de Byzance, avaient aboli. L'empereur Théophile fut le dernier et le plus violent des empereurs iconoclastes; mais à peine fut-il mort que sa veuve Théodora rétablit définitivement le culte des images; et le byzantinisme suivit sa marche naturelle. Outre l'opposition des moines et des femmes, contre la tentative iconoclaste, il y eut, comme je l'ai dit, la situation, dont il n'était que l'expression. Il était, en effet, contraire à la nature des choses, de vouloir donner à la population grecque l'énergie monothéiste des islamites. Les Grecs étaient plus

ou moins abaissés par des siècles de luttes théoîog-iques- Ils construisirent sans doute le dogme catholique, mais ce furent les Occidentaux qui l'utilisèrent, grâce à une meilleure situation sociale et à de meilleurs antécédents d'esprit et de cœur. Les Grecs furent, au fond, dans ce cas-là, une population sacrifiée.

Mais la tentative iconoclaste eut une réaction considérable et, au fond, heureuse; ce fut d'amener la séparation définitive de l'Orient et de l'Occident et d'émanciper définitivement la papauté de sa fâcheuse subordination envers l'empereur de Constantinople. Grâce à cette émancipation, la papauté se trouva dans une situation homogène, par rapport à l'Occident, au lieu d'être tiraillée entre les tendances orientales de Constantinople et celles propres à l'Occident oii clle.siégeait.

Les deux papes Grégoire II et Grégoire III luttèrent contre la politique iconoclaste de Constantinople. Nous avons deux épîtres de Grégoire II à l'empereur Léon ; il y fixe très nettement les limites entre le pouvoir temporel et le pouvoir spirituel. Il assujettit le corps à la puissance civile et l'âme à la puissance sacerdotale; celle-ci ayant pour arme définitive l'excommunication. Du reste, il a soin de rappeler à Léon que ses menaces sont vaines; car, outre son bon droit, la papauté a l'appui des barbares pieux dont l'épée, avec l'aide de Dieu, saura soutenir la vérilé et la justice. Ce langage, comme cette politique, tranchent avec la platitude du sacerdoce byzantin. La papauté organise déjà la grande politique de Grégoire YII ; elle en a, à un certain degré, le langage comme les conceptions.

Grégoire III (de 731 à 741) continua la politique de son prédécesseur; l'un et l'autre néanmoins, tout en excommuniant les iconoclastes, ne se séparèrent pas définitivement de Constantinople. Ils préparèrent avec prudence cette séparation. Ils organisèrent pour cela une

alliance définitive avec la famille des Pépins, à qui les liaient tant de raisons politiques et sociales. La séparation fut définitivement accomplie en 800, par Aurélien I", lorsqu'il proclama Charlemagne empereur d'Occident. La papauté put dès lors voguer vers ses véritables destinées. La papauté défendit et conserva le culte des images; mais sans tomber, si ce n'est dans sa décadence finale, dans le fétichisme superstitieux, qui devint absolument prépondérant en Orient. Gibbon a

très bien rendu cela « Les églises de France, d'Alle-

a magne, d'Angleterre et d'Espagne se frayèrent une « route entre l'adoration et la destruction des images a que ces peuples admirent dans leur tente, non comme a des objets de culte, mais comme des moyens propres « à rappeler et à conserver le souvenir de quelques évécc nements qui intéressent la foi (1). »

Les discussions théologiques furent sans doute l'occasion qui amena la séparation de l'Occident et de l'Orient; mais ce ne fut, au fond, que l'occasion. Cette séparation tenait à des raisons profondes tirées du fond même de deux situations très différentes. Le monde grec et le monde romain avaient sans doute des côtés communs, et leur juxtaposition et leur combinaison purent durer, tant que la prépondérance purement romaine eut son caractère militaire, civil et politique; mais l'avènement du monothéisme aggrava les différences et diminua les ressemblances. Dans le monde purement romain, la prépondérance du point de vue social et politique avait définitivement prévalu, et ne put jamais être absolument altérée. En Grèce, au contraire, le point de vue intellectuel l'avait emporté ; sans doute, cette prépondérance nous a valu la création de

(1) Gibbon, Histoire de la décadence de l'Empire romain, chapitre 49, tr&ductioQ Guizot.

la science, mais ce fut l'œuvre de quelques-uns, pour le service éternel de l'Humanité. Pour la grande masse, la prépondérance intellectuelle ne fut que celle d'une métaphysique dispersive. L'avènement du monothéisme chrétien régla sans doute cette métaphysique en lui donnant une destination morale ; mais elle se développa immensément dans l'élaboration du dogme catholique que l'Occident utilisa en y participant peu. La séparation entre les deux populations fut donc profondément aggravée; et, par suite, la division du monothéisme chrétien en monothéisme byzantin et en monothéisme occidental devint absolument inévitable, et aussi indispensable pour que le monothéisme occidental pût poursuivre, sous l'influence d'une situation sociale prépondérante qui limitait les dangers du dogme, ses glorieuses destinées, grâce à la suprématie papale. On eut ainsi le catholicisme romain, si profondément différent du catholicisme byzantin, malgré de vaines similitudes théologiques.

En somme, donc, la prétention du monothéisme chrétien à constituer une religion universelle fut vaine dès le début, puisque cette religion ne put même embrasser les deux portions du monde antique ; et à plus forte raison, le monde islamique, hindou, bouddhique ou chinois. En outre, le mouvement d'émancipation, toujours croissant depuis le xiv* siècle, lui a enlevé en Occident la prépondérance.

Le monothéisme chrétien n'est donc qu'une religion locale et temporaire; c'jst à ce point de vue qu'il faut apprécier ses services.

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