‹ Le CatholicismeChapitre 29 sur 42 · CG · texte numérisé non relu

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riaux, dominant 4,o72 manses tributaires, plus 197 hospices.

En somme, la contenance totale, d'après les calculs fondés sur des observations précises de Guérard, peut être évaluée à 429, 9H7 hectares, dont 345,404 en bois, 84,523 en terres labourables, vignes et prés ; les terres labourables l'emportant de beaucoup. Guérard en évalue les produits à 1,133,739 francs, sans compter celui des bois qu'onne peut évaluer.

En 1789, le produit total, quand on supprima l'abbaye, était évalué à 1,300,000 livres. En 1730, les moines avaient dressé eux-mêmes un état des revenus de l'abbaye ; déduction faite de tous les frais^ le revenu effectif fat évalué à 142,32o francs, dont 90,780 livres pour l'abbé et 31,543 francs pour les moines. L'on voit que la part de ceux-ci était mince et celle de l'abbé large; et, en voyant l'usage qu'en faisait le comte de Clermont, abbé de Saint-Germain-des-Prés, pour le judicieux perfectionnement des danseuses, l'on ne regrettera pas trop la mesure de la Constituante pour la suppression d'institutions désormais sans destination.

Un domaine ou fisc se composait d'un manse seigneurial ou dominant, entouré de manses tributaires qui étaient de trois sortes : ingénuiles, lidiles et serviles. Le mot manse désignait donc ainsi une division agricole d'une étendue plus ou moins considérable. Au fond, le manse était une portion du territoire assignée à un ou plusieurs individus, pour l'accomplissement d'une fonction privée ou publique. La possession plus ou moins complète du manse constituait donc le mode fondamental de paiement de la fonction; l'argent n'y jouant qu'un rôle secondaire. La substitution de l'argent au manse territorial, comme mode de paiement, a été une très grande révolution.

Nous allons voir l'ensemble des divers manses del'ab-

baye de Saint-Gcrmain-des-Prés, dans les 24 fiscs dont on a conservé la description.

Le manse seigneurial était cultivé, d'une part, par des gens attachés au manse lui-même et, d'autre part, au moyen des services, corvées, etc. des tenanciers des manses tributaires. Il contenait une habitation ou manoir seigneurial, des logements pour les serfs directement attachés au manse, cuisine, boulangerie, ateliers ou fabriques de plusieurs espèces, écuries, étables, pressoirs, cours, jardins, vergers, viviers, etc., etc. Il y avait le plus souvent un gynécée, contenant des ateliers de femmes, souvent une église faisait partie du manse seigneurial ; le service de l'église était fait par un ou plusieurs ecclésiastiques, qui étaient nantis d'un manse spécial. Mais la surveillance et la direction der. travaux du manse dominant et des manses tributaires exigeait des agents ou officiers désignés sous le nom de ministeriales, et dont les supérieurs étaient ordinairement libres, mais plusieurs étaient d'origine servile. Le premier était lejudex qui, outre ses fonctions de surveillaiicc, avait une véritable juridiction et un droit de pénalité. Au-dessous, le maire, ou villicus, avait des fonctions analogues, sans juridiction. Les manses seigneuriaux décrits dans le polyptyque étaient d'étendues diverses, leur total représentait 204,470 hectares, ainsi répartis :

6,041 hectares de terres labourables.

496 hectares de vignes.

476 hectares de prés.

6 hectares 4/2 de pâturages

4 hectare 4/2 de marais.

497,750 hectares de bois.

204,470 hectares.

Les manses tributaires décrits sont au nombre de

4,646. Ils se décomposent, comme nous l'avons dit, en mauses ingéuuiles, lidiles et serviles.

Manses ingcntiiles, au nombre de 4,430; ils représentaient 15,14S hectares répartis de la manière suivante :

j 4,41 8 hectares de terre labourable.

212 hectares de vignes.

278 hectares de prés.

85 hectares de pâturages.

452 hectares de bois.

45,445 hectares.

L'on peut évaluer la valeur des redevances en traduisant en argent le prix des chevaux, bœufs, porcs, vin, œufs, etc., etc., à la somme de 466,447 francs, dont 61 ,804 francs en argent même. Les services imposés aux tenanciers ingénuiles consistaient en labourage, charrois, clôtures, fauchages, etc., etc. La contenance moyenne d'un manse ingénuité était de 40 hectares 53 ares qui payaient en moyenne 183 fr. 63 c, à savoir: 416 fr. 59 c. pour redevances et 67 fr. 24 c. pour les services. Ces manses étaient occupés par 2,396 ménages, donnant 8,643 individus.

Manses lidiles. Les manses lidiles décrits étaient au nombre de 25, ayant une contenance de 344 hectares. En moyenne l'étendue du manse lidile était de 43 hectares 76 ares. Les redevances et services évalués en argent étaient en moyenne de 370 francs, dont 60 francs pour les redevances et 240 francs pour les services. La population était de 67 ménages, formant ensemble 257 individus.

Manses serviles : Il y en a 191 de décrits dans ce que nous avons d,u polyptyque de l'abbé Irminon. La contenance totale était de 4,420 hectares, dont 1.35^ hectares déterre labourable, 19 hectares de vignes. o6 hectares

de prés, 1 hectare de pâturages et 12 hectares de bois. La population était de 558 ménages, formant en tout 1,126 personnes. Le manse servile était en moyenne de 7 hectares 43 ares et rendait 162 francs dont 48 francs pour les redevances et 114 francs pour les services.

Pour donner plus de précision à ces indications sommaires, je crois devoir, d'après Guérard, donner quelques indications sur le fisc de Palaiseau, qui est devenu la commune de ce nom.

Le manse seigneurial se composait de terres labourables oh l'on pouvait semer 1,300 muids de blé, de vignes produisant 808 muids, de prés où l'on récoltait 150 voitures de foin, enfin un bois d'une lieue de tour, qui suffisait pour engraisser 50 porcs, et 3 moulins chargés d'un cens de 150 muids de grains. 2 églises étaient renfermées dans le fisc de Palaiseau, auxquelles étaient attachés àes manses avec des tenanciers dépendant du curé, ces deux églises devaient donner un cheval à l'abbaye. Les manses tributaires étaient au nombre de 117 1/4, savoir : 108 ingénuiles, 4 vacac*'^ et 5 serviles 1/4. Les 108 manses ingénuiles étaient occupés par 180 ménages, dont les personnes étaient de conditions diverses, dont 166 de colons, 2 de serfs et 6 de mixtes ; parmi ceux-ci, il y en a un dans lequel un colon aune femme libre, un dans lequel un colon a pour femme une serve, et 4 où les serves ont épousé des colons. Dans ces 180 ménages, on en compte 14 d'hommes veufs, 7 de femmes veuves, 45 d'hommes non mariés ou de veufs sans enfants et deux de femmes non mariées ou de veuves sans enfants. La population des 180 ménages s'élevait à 628 individus j dont 293 chefs de famille et 335 enfants. En tenant compte des 5 manses serviles, la population était de 190 ménages, occupés par 656 individus.

Ce fut le roi Pépin qui donna le fisc de Palaiseau àl'ab-

Laye de Saint-Germain-des-Prés, le 25 juillet 5S4. Palaiseau, comme on sait, est chef-lieu de canton de l'arrondissement de Versailles et est situé près de l'Yvette. La terre dePalaiseau fut aliénée vers le milieu du x' siècle, par Hug-ues le Grand, abbé de Saint-Germain-des-Prés î't tomba ainsi entre les mains des seigneurs laïques. Elle fut érig-ée en marquisat par Louis XIV, en faveur d'Antoine de Harville, dont la famille la possédait depuis la fin du xiv" siècle, et passa successivement à la maison de Pomponne, à Louis XV, à Mile de Sens et au prince de Gondé. Pendant la Révolution, ayant été déclaré domaine national, le château fut vendu 244,000 fr. en assignats, qui représentaient une valeur numéraire de 2,440 francs. De toutes les anciennes constructions, il ne reste plus aujourd'hui que le portique du pontlevis. Le finage de la commune de Palaiseau (émané du fisc correspondant) contient 1,151 hectares, savoir : 336 en champs, 43 en vigne, 54 en prairie, 25 en bois, et le surplus en jardins, cours, bâtiments, chemins, rivières, etc., etc. En 1837, la population était de 4,675 âmes, réparties en 419 feux; il y a deux moulins à eau (voir Guérard, Polyptique de l'abbé Irminon).

Si l'on considère l'ensemble de cette constitution économique de la propriété, que l'on retrouve, du reste, dans les domaines de Charlemagne et qui fut importée en Germanie, l'on voit que c'est une organisation en pleine voie de transformation ; cela résulte de ce qu'il n'y a pas accord entre l'état des personnes et celui des terres, ce qui devait être évidemment au début. Car les manses ingénuiles et lidiles appartenaient d'abord à des tenanciers libres et jouissant, tout au moins, de la liberté que possédait le colon ; tandis que les manses servilcs étaient occupés par des tenanciers esclaves ou serfs. Or, au ix^ siècle, rien de tout cela n'a plus lieu. Les manses ingénuiles sont occupés par des serfs et réciproquemenL

C*est qu'en effet il s'opérait une transformation profonde dont sont sorties les classes agricoles de la France. Les manses, comme les fiefs, tendirent vers l'hérédité; et les personnes vers un état de liberté, qui fit de tous les tenanciers des sujets plus ou moins subordonnés, mais ayant leurs droits, leurs propriétés et leurs familles. Au xnf siècle, cette révolution était accomplie. Et M. Guérard a pu dire, avec raison, qu'au xni° siècle il était aussi difficile d'enlever à un vilain son manse qu'à un seigneur sa seigneurie.

Nous devons remarquer que l'organisation de la propriété territoriale, telle que nous la révèle le polyptyque de l'abbé Irminon, nous présente un grand phénomène, par rapport au système de l'Empire romain, à savoir : l'établissement systématique d'une immense décomposition de la propriété territoriale. Cette organisation de la puissance économique des grands monastères bénédictins avait des limites morales et sociologiques nécessaires, et ne convenait qu'à la situation transitoire propre au moyen âge. Les tenanciers, tout à fait subordonnés au début, étaient graduellement devenus libres; ils avaient, comme nous l'avons vu, conquis lentement et graduellement, avec la liberté, la famille et la propriété. Ils avaient acquis, en outre, sous la protection matérielle et morale du monastère, cette puissance de se gouverner soi-même, sans laquelle on est incapable et indigne d'acquérir et de conserver la liberté. Dès lors, la constitution économique primitive du monastère ne permettait plus suffisamment le développement de l'initiative individuelle, base essentielle des nouveaux progrès. En outre, dans cette nouvelle situation, l'étendue des propriétés monastiques était véritablement démesurée. La vie monastique avait créé elle-même cette situation qu'elle ne pouvait plus convenablement gouverner. Car le défrichement des forêts rendait plus frappants les abus d'une propriété dé-

mesurée ; ces abus étant peu considérables quand la propriété ne consiste que dans une vaste étendue de forêts. Mais l'évolution politique devait, de son côté, pousser à mettre en lumière les inconvénients de l'organisation économique des grandes abbayes, et à une lutte où devait succomber l'organisation monastique. C'est ce qui eut lieu par l'avènement, en Occident, des grandes nationalités et, surtout en France, par celle d'une royauté puissante. Tous les souverains tendirent à s'emparer des propriétés monastiques, qu'une destination morale et sociale ne justifiait plus. Les protestants détruisirent ces propriétés et les catholiques, sous des formes différentes, réalisèrent quelque chose d'analogue ; jusqu'à ce que la Révolution française terminât, en France, cette lente évolution séculaire.

II. Des résultats politiques de révolution monastique au rnoyen âge.

Le monastère, aussi fortement organisé que nous l'avons vu dans la dernière leçon, et possédant la grande puissance économique que nous venons d'apprécier, a dû jouer, au moyen âge, un rôle politique considérable. C'est ce qui a eu effectivement lieu. Le monastère, avec la papauté et la puissance temporelle, a été un des trois éléments d'une des plus grandes opérations politiques et des plus capitales, à savoir : l'incorporation de la Germanie et des Iles Britanniques dans la société occidentale ; ce qui a permis la constitution de la République chétienne, dont la République occidentale actuelle n'est que la continuation. Il faut rattacher cela à une conception générale sur l'ensemble de l'évolution humaine, considérée dans son passé comme dans son avenir.

Le but final de l'évolution de notre espèce, c'est ae constituer l'unité du genre humain. Ce problème est

évidemment de la plus haute difficulté. Sur la surface de notre planète, qui est le siège commun, ont surgi un nombre, pour ainsi dire, infini de petites sociétés qui se sont d'abord développées^ sans réaction les unes sur les autres, d'après la constitution même de notre planète, mais qui ont fini par exercer des actions réciproques qui, au premier abord, ne semblent pas comporter une résultante finale. Néanmoins, la base d'une solution a surg-i par la constitution du groupe méditerranéen, dont l'Empire romain a été la plus haute expression. Il s'est formé là, comme nous le verrons tout à l'heure, un groupe de civilisation qui a d'abord semblé assez puissant pour résister aux attaques constantes des peuples nomades et essentiellement des peuples pasteurs. Néanmoins, il fallait une action intellectuelle pour que le problème fût réellement posé. Cet élément mental du problème est résulté de la grande tentative de religion universelle instituée par le catholicisme; qui, quoiqu'ayant avorté, de même que les deux grandes opérations analogues de l'Islamisme et du Bouddhisme, n'en a pas moins mis le problème à l'ordre du jour ; or, les grands problèmes ne se posent qu'autant qu'on en donne une solution ; cette solution provisoire pouvant, du reste, durer un grand nombre de siècles. De nos jours, la suprématie de l'Occident est aussi incontestable qu'incontestée, il y a donc là l'élément capital de la fondation de l'unité du genre humain. Et le Positivisme, qui fonde une religion universelle sur la science, sera l'élément mental et moral de la solution du grand problème. L'opération sera longue, singulièrement difficile ; elle exigera même des travaux théoriques du premier ordre, mais nous voyons désormais la solution. Or, la formation de la République occidentale, à partir du xiv" siècle, repose sur deux opérations prélimir; aires : l'Empire romain et la chrétienté du moyen âge. Celle-ci

ost la plus difficile à apprécier, parce qu'elle est le terrain intermédiaire d'une succession qui part de l'antiquité romaine pour arriver à l'occidentalité moderne. C'est elle que nous voulons surtout apprécier, en spécifiant le rôle des ordres monastiques au moyen âge dans ceite grande opération. Je spécifierai d'une manière plus approfondie l'influence temporelle dans ma théorie des grands types de l'Humanité.

En considérant l'évolution romaine dans sa double période d'incorporation républicaine et d'assimilation impériale, nous pouvons dire qu'elle a eu pour but de former la synergie des trois grandes populations militaires de l'Occident ; l'Italie, l'Espagne ou la péninsule Ibérique et la Gaule. Rome a ainsi conquis ces énergiques populations militaires, qui voulaient la conquérir, et elle a formé ainsi un ensemble qui est resté indestructible, après même que le moyen âge a eu supprimé l'unité purement politique, en y substituant, comme nous allons le voir, un système autrement souple et progressif. Mais l'opération romaine était la plus décisive et toutes les autres ont dû en émaner. Sans doute, Rome s'est incorporé et la Grèce et les théocraties méditerranéennes; et cette double incorporation était nécessaire, c'est-à-dire aussi inévitable qu'indispensable; néanmoins elle n'a été que passagère et l'Orient s'est finalement séparé de l'Occident, à la fin du vni" siècle et au commencement du ix" ; l'action de Charlemagne y a été décisive. La chrétienté occidentale, définitivement constituée, a poursuivi ses glorieuses destinées, qui conduiront enfin, sous la direction du Positivisme, à l'unité du genre Immain. Nous allons caractériser d'une manière sommaire les principaux aspects de cette grande opération, afin d'y placer nettement l'action monastico-papale.

Le régime du moyen âge a substitué à Tempire romain, qui constituait un corps unique, un système, en

prenant ce mot au sens mathématique ; ce que j'ai fait, du reste, plusieurs fois. Le système consiste dans la liaison de corps distincts, ayant une activité propre, mais assujettis néanmoins aux conditions de liaison avec les autres. Sous l'influence d'un nombre considérable de circonstances, parmi lesquelles les invasions jouent un rôle, l'empire romain se décomposa en trois groupes principaux : Gaule, Italie et Espagne, se subdivisant eux-mêmes en d'autres groupes moins étendus. Mais cette décomposition de l'Occident ne ressemble qu'en apparence à la division qu'avait fait cesser )a conquête romaine. Les états décomposés ont entre eux des relations continuelles et des caractères communs de civilisation, d'habitudes et même de langues. En outre, l'Eglise catholique, coordonnée autour de la papauté, établit l'unité de foi et l'unité de culture entre ces groupes politiquement distincts.

L'avantage de la substitution du système occidental au corps romain, c'est de donner au progrès une base d'une puissance extrême. En effet, chaque élément du système ayant une activité et une puissance propre, accomplit ou tend à accomplir tous les progrès qui résultent de sa nature et de sa situation. Mais ces progrès profitent nécessairement, par les conditions même de liaison, aux autres éléments du système. Il résulte de là une excitation au progrès véritablement considérable et dont l'évolution occidentale est une grande manifestalion.

En outre, il faut remarquer que le système est susceptible d'une extension pour ainsi dire indéfinie qui permettra l'incorporation de tous les éléments de la planète ; car les conditions de liaison comportent une variété à peu près indéfinie, susceptible de s'appliquer certainement à tous les cas quelconques, tandis que la fondation du corps romain était nécessairement assu-

jettie à des limites plus ou moins déterminées, et perdait en s'éteudanl de sa puissance d'initiative et de progrès, car l'extension territoriale croissante d'une même nation suppose une concentration croissante de la puissance politique.

Cette théorie générale comporte une vérification immédiate ; car, à peine le système occidental eût-il surgi, qu'il reçut un accroissement immense par l'adjonction des Iles-Britanniques et delà Germanie proprement dite, comprenant non seulement l'Allemagne, mais aussi graduellement le Danemark, la Suède, la Norwège et la Pologne. C'est à cette grande opération capitale qu'a présidé le moyen âge, depuis le v" siècle jusqu'à la fin du xnf .

Les forces qui y ont concouru sont d'ordre temporel ou politique et d'ordre spirituel ou religieux. La force politique est émanée essentiellement de la France et de ses chefs : Mérovingiens, Carlovingiens et féodaux. Nous ne pourrons en donner ici la théorie complète, que nous exposerons plus tard ; nous nous contenterons d'en indiquer l'action principale. Quant à l'action religieuse qui a concouru avec l'action politique proprement dite, elle est due à l'action directrice de la papauté et à celle des ordres monastiques, surtout bénédictins; e' c'est elle que nous voulons apprécier.

L'opération comporte deux cas : d'abord celui des Iles- Britanniques, comprenant l'incorporation de l'Irlande et celle de la Grande-Bretagne. Dans ce cas très curieux, l'action religieuse et l'action politique sont séparées par une grande distance de temps ; car l'action politique est, pour moi, représentée par la conquête de l'Angleterre par les Normands. Cette grande opération, à laquelle la papauté a tant concouru, ne paraît pas avoir été ni convenablement ni systématiquement appréciée. Mais comme, dans mon exposition, je suivrai l'ordre chrono-

logique, j'apprécierai d'abord l'annexion religieuse à la société chrétienne de l'Irlande et de l'Angleterre ; puis l'annexion politico-religieuse de la Germanie, et enfin j'étudierai l'annexion politique de l'Angleterre, en appréciant sa conquête par les Normands.

Voyons d'abord comment l'Irlande fut convertie et annexée, par suite, à la société religieuse qui dominait en Italie, en Gaule et en Espagne (1). L'Irlande celtique avait échappé même à toute tentative de conquête romaine. Par des raisons de situation et de communauté de race, elle était en relation avec l'Ecosse, oii se trouvaient les Pietés et les Scots, qui avaient résisté aussi aux tentatives d'incorporation romaine. D'un autre côté, elle était en relation avec l'Armorique, qui était restée la plus celtique de toutes les parties de l'Occident; la communauté de langue facilitait de tels rapports. Il était bon de noter ces deux sortes de relations de l'Irlande avec le nord de la Grande-Bretagne et avec le continent. Au point de vue politique, l'Irlande était soumise au régime des clans ; et, au point de vue religieux, le druidisme s'y était installé, sans arriver néanmoins à aucune forte concentration, comme le prouve le peu de résistance que ce druidisme put opposer à la conversion de l'Irlande au christianisme.

Les premières tentatives de conversion eurent lieu vers la fin du iv" siècle. Quatre Irlandais, Kiaran, Aïlba, Déclan, Ibor, venus à Rome, poussés par le goût des

(1) La Germanie au viil^ et ix" siècles, sa conversion au chnstia" nisme et son introduction dans la société civilisée de l'Europe occidentale. — Mémoire lu à l'Académie des Sciences morales et politiques, dans les séances des 31 août, 12 et 19 octobre et 2 novembre 1839. — Ce beau et remarquable mémoire de M. Mignet a été publié dans le 2e volume des Notices et Mémoires historiques, qui ont paru à Paris, chez Paulin, libraire-éditeur, en 1843. Il a été depuis reproduit souvent et il mérite d'être lu; car il est vraiment digne de l'éminent auteur de VHistoire de la Révolution française

aventures, furent convertis au christianisme et appor- Icrent en Irlande les premiers germes de la foi chrétienne; mais ce fut en 431 que le pape Célestin conçut le projet systématique d'une mission en Irlande et y envoya le diacre Palladius, qui y fonda trois églises, ei néanmoins fut ohligé de quitter l'île.

Ce n'étaient là que quelques tentatives qui posaient le problème qui fut résolu finalement par saint Patrick, rattaché à la direction suprême de la papauté romaine. Saint Patrick était né sur les côtes de l'Armorique, vers 372, de parents chrétiens; enlevé par des pirates bretons, il fut transporté en Irlande et il y garda les troupeaux d'un des chefs. Sous l'impulsion d'une haute nature religieuse et dans cette situation méditative que permet la vie pastorale, son âme s'exalta. Bientôt il parvint à s'évader.

Arrivé en Gaule, il se soumit à une longue préparation pour l'accomplissement de son grand projet pour la conversion de l'Irlande. Il se rendit d'abord au Majus ]\Ionasterium (Marmoutiers), fondé par saint Martin de Tours. Il y fut ordonné clerc. Puis il se rendit à Lérins, le grand centre cénobitique du Midi, où il resta plusieurs années. Il vint ensuite à Auxerre,souslafortc discipline de saint Germain. Y ayant appris la mort de Palladius, il partit pour Rome, pour demander au pape d'être investi du pouvoir de prêcher en Irlande; il fut accepté comme successeur de Palladius, demanda et obtint la bénédiction apostolique. Consacré évêque, il se transporta en Irlande, ordonna des prêtres et même des évêques, fonda plusieurs monastères, notamment celui d'Armagh, et mourut à Saballum, dans un âge très avancé.

Ses disciples continuèrent son œuvre, surtout par l'immense développement des établissements monastiques. Le plus important de ces monastères fut celui de

Bancor ou Bangor, fondé par saint Comgall, vers 559 et qui contenait de 2 à 3,000 moines. Un monastère non moins important fut fondé par saint Colomban, dans l'île d'Iona, l'une des Hébrides ; par ce monastère, il s'établit des relations avec l'Ecosse, où le christianisme avait été porté par saint Minian.

L'Irlande fut ainsi incorporée à la civilisation occidentale, au point de vue mental et moral, mais non au point de vue polilique; celte seconde incorporation n'eut lieu que beaucoup plus tard et d'une manière imparfaite, par l'action de l'Angleterre. Il est très probable que ce mode de l'incorporation de l'Irlande est l'élément sociologique qui explique quelques-uns des caractères différentiels de ce pays dans la République occidentale.

Il faut remarquer l'intervention de la papauté dans l'institution de cet admirable système de missions. Au fond, c'est la transformation de la conquête romaine et de son grand système d'assimilation, le point de vue religieux remplaçant le point de vue politique; ce qui permet une bien autre extension. Et, dans ce système, le monastère remplace la légion. Au commencement du \° siècle, les traditions romaines étaient encore profondément vivaces surtout à Rome; la conception du vaste système d'assimilation du Sénat romain et de l'Empire y était présente à tous les esprits cultivés. Devenus chrétiens, il n'est pas étonnant que les papes aient conçu cette transformation de la politique romaine. En réalité, il y a dans l'histoire infiniment plus de continuité qu'on ne le suppose; et ce sont toujours les morts qui gouvernent les vivants^ en leur donnant une impulsion et des procédés. D'un autre côté, les papes héritèrent naturellement de cet esprit d'ensemble qui avait caractérisé la haute politique romaine, et l'appliquèrent à la conception comme à la réalisation des grands projets qui ont tant contribué au développement de l'Humanité.

Ce que nous venons de dire se vérifie nettement dans le cas de Grégoire le Grand, à qui est due la conception, comme la réalisation, de l'incorporation religieuse de l'Angleterre à la société occidentale; en outre, son système, sagement et fortement coordonné, fut celui que la papauté appliqua à l'incorporation religieuse de la Germanie, avec les différences^ naturellement, des deux cas. Or, Grégoire le Grand appartenait précisément au patriciat romain, aux traditions de qui il avait été initié dans sa famille même; et, doué d'un haut génie, il sut les appliquer en les transformant.

Grégoire le Grand fut pape, sous le nom de Grégoire P"", de 590 à 604. Il avait conçu, dès 577, la conquête religieuse de l'Angleterre. Le pape Pelage le chargea de la réalisation; et il était déjà parti pour remplir sa mission, lorsqu'il fut arrêté par la résistance du peuple de Rome, qui s'opposa à son départ. Arrivé à la papauté, il chargea de la réalisation de son grand projet Augustin, prieur de son couvent du mont Aventin, qui partit pour l'Angleterre en 596. L'Eglise l'honore sous le nom de saint Augustin; et Auguste Comte l'a inscrit dans le calendrier positiviste sous le nom de saint Austin.

Et d'abord, donnons quelques notions sur saint Grégoire le Grand, avant d'exposer son système de conversion et le mode effectif de réalisation. Saint Grégoire eut pour père Gordien, sénateur romain, qui avait d'immenses propriétés, dont son fils hérita; ses parents étaient chrétiens. Sa mère, Sylvie, est même honorée comme sainte, et sa fête se célèbre le 3 novembre. Grégoire eut donc une double préparation, romaine et chrétienne, dans sa famille même, au sein de laquelle se développa sa haute nature morale et pratique. Il fut préteur à Rome et exerça ainsi des fonctions civiles de la cité. Après la mort de son père, il renonça défini-

livement aux hautes fonctions civiles où l'appelaiont sa naissance et ses talents. Il fonda six monastères en Sicile et un septième à Rome, sur le mont Aventin. Il s'y livra à la vie monastique et prit l'habit. Dans cette solitude active, outre les exercices moraux, il étudia fortement, non seulement les Ecritures saintes, mais aussi ce qu'on appelle les études profanes. On connaît ses travaux sur la liturgie et notamment sur la musique. Son éducation politique fut complétée par les missions dont le chargea le pape Pelage, notamment en l'envoyant comme ambassadeur auprès de l'empereur, à Constantinople, pour demander appui contre les Lombards qui étaient, comme l'on sait, le grand obstacle à la fondation de l'indépendance papale. Il arriva donc ainsi lui-même à la papauté, avec une grande nature, convenablement développée par la plus haute culture morale, pratique, politique et mentale, qu'il fût possible d'acquérir alors, Mais l'opération politique la plus décisive de son pontificat fut la réalisation de son plan de conquête religieuse (le la Grande-Bretagne, plan qui, avec quelques modifications, servit à organiser la conquête religieuse de la Germanie.

Il choisit le moine Augustin, prieur de son couvent du mont Aventin, et le mit à la tète de la mission anglaise; il lui envoya le pallium qui lui déléguait l'autorité apostolique. Il le nomma archevêque métropolitain, avec droit de créer des évoques. Le siège métropolitain Fut, comme l'on sait, Canterbury. Car l'on sait que c'est dans le pays de Kent qu'Augustin descendit avec les moines qui l'accompagnaien'.: ; c'est là aussi que César débarqua, quand il ébaucha la conquête de la Grande- Bretagne. Grégoire enjoignit, du reste, à Augustin, de soumettre ses conquêtes religieuses à des divisions territoriales empruntées à celles de l'administration romaine. Du reste, il avait songé à le mettre en rapport

avec Chiklebert, roi d'Austrasie, à qui il avait écrit à ce sujet, en 595. Celui-ci étant mort, il le recommanda spécialement à Brunehaut, qui gouvernait au nom des fils de Childebert, et lui demanda son appui pour les missionnaires qu'il envoyait en Angleterre. Augustin, en arrivant dans le pays de Kent, trouva un appui auprès de Bertlie, fille du roi mérovingien Cliaribert, femme d'Ethelbert, qui régnait dans le royaume de Kent. Toutes les précautions possibles avaient donc été prises pour assurer autant que possible la réussite de cette grande opération sociale.

Saint Grégoire le Grand donna des instructions pour diriger la mission, qui venait ainsi apporter à l'Angkterre une foi supérieure, au point de vue mental et moral, aux croyances des Anglo-Saxons et les lier ainsi à la civilisation occidentale. Ce qui frappe dans ces instructions, c'est la prépondérance de l'esprit relatif, combiné avec la stabilité des principes chrétiens. Je cite à cet égard M. Mignet : « Afin d'agir plus facilement sur « les populations païennes, et de les attirer dans les « lieux où elles avaient l'habitude de venir, il avait re- « commandé de ne pas détruire leurs temples et de les « transformer en églises, après les avoir purifiés. Les « Anglo-Saxons ayant l'habitude d'immoler des bœufs « dans les sacrifices, il ordonna que les jours de dédi- « cace des églises, ou lorsqu'on y célébrerait les fêtes « anniversaires des martyrs auxquels ces églises étaient (c consacrées, on élevât autour d'elles des tentes avec « des branches d'arbres, pour s'y livrer à des festins c religieux. Retrancha' tout à la fois dans les âmes « sauvages, disait-il, est impossible, et celui qui veut « atteindre le faite doit s élever par gradations et non « par élans. » (1).

(1) Mignet. Inlroditction de Vancieiuie Germanie dans la société civilisée de l'Evrope occidentale. — Notices et Mémoires. Pages 20 et 21. — Paris, 1844.

Cette opération organisée par saint Grég-oire, dont la première réalisation fut due à Augustin et à ses collaborateurs, apportait des progrès considérables dans la famille et dans Tindividu, au point de vue mental et moral; comme, au point de vue sociologique, elle allait lier les populations anglo-saxonnes à la société occidentale et poser ainsi les bases de tous les progrès ultérieurs.

Voyons d'abord ce qui est relatif à la famille. La famille occidentale et, par suite, la femme, sont un produit de quatre influences prépondérantes : romaine, chrétienne, féodale et, finalement, moderne, sous l'influence du grand mouvement qui entraîne l'Occident depuis le xiv* siècle. Le Positivisme coordonnera tous les antécédents, par une profonde connaissance de la nature humaine et constituera ainsi la famille normale. L'action du christianisme pour fonder chez les Anglo- Saxons la famille chrétienne présentait d'autant plus de difficultés que ces populations n'avaient pas été assouplies par la discipline romaine. Le but essentiel du catholicisme était de régler l'instinct sexuel, en l'assujettissant à des règles morales, d'après lesquelles la femme n'était plus un simple instrument de plaisir, pas plus qu'un appareil producteur d'enfants, mais bien une compagne, dont la destination principale, néanmoins, était la maternité. L'opération essentielle pour le catholicisme fut d'étendre le cas des incestes en interdisant le mariage à des degrés très éloignés, afin d'empêcher les facilités que peuvent produire les rapprochements inévitables de la famille. L'Eglise interdit les mariages jusqu'au septième degré. Mais, se plaçant à, un point de vue relatif, saint Grégoire ne l'interdit que jusqu'au quatrième. Il est vrai que ce n'était que provisoire, mais il n'eut pas moins à lutter à cet égard, même contre des observations d'évêques, placés à un

point de vue trop absolu. Il autorisa le mariage de deux frères avec deux sœurs.

Mais la culture morale personnelle ne porta pas seulement sur l'instinct sexuel ; elle porta aussi, avec une efficacité plus ou moins grande, sur l'esprit de violence si naturellement propre aux hommes primitifs; mais, à cet égard, comme à tant d'autres, et nous le verrons plus tard, l'influence temporelle eut une très grande action.

Au point de vue sociologique, la conversion au christianisme fit entrer l'Angleterre dans la République occidentale, quoique d'une manière imparfaite. La conquête normande fut un complément nécessaire. Les couvents établis en Angleterre conservaient, non seulement le christianisme, résultat complexe des évolutions grecque, romaine et théocratique , mais aussi, directement, les produits intellectuels et esthétiques de l'évolution gréco -romaine.

L'opération instituée par Grégoire mit plus d'un siècle à se répandre au sud et surtout au nord ; et York devint une nouvelle métropole religieuse.

Une seconde grande opération devenait nécessaire, et celle-ci bien autrement difficile ; mais l'opération de eaint Grégoire le Grand fournissait un type qui servit de règle et à la papauté et aux moines. Cette opération fut double. Elle consista d'abord à 'conquérir tout le nord de la Gaule, la rive gauche du Rhin et la rive droite du Danube. L'action du christianisme y avait été, au fond, très imparfaite et tout à fait altérée par les invasions. Ce mouvement fut dû aux moines irlandais, spécialement à saint Colomban. La seconde opération consista dans l'organisation des missions au-delà du Rhin et du Danube ; elle fut l'œuvre des moines anglosaxons et spécialement de saint Boniface ; mais toujours sous la haute direction de la papauté

Voyons d'abord sommairement l'opération de saint Colomban :

Saint Colomban naquit en Irlande dans le Leistcr, vers 560, Il fit toutes les études compatibles avec l'époque où il vivait, de grammaire, de géométrie, de rhétorique, etc., etc. Mais il était dominé aussi par cette combinaison de la vie religieuse et de la vie d'action, que la vie monastique seule pouvait alors satisfaire ; il entra alors dans le monastère de Bangor, sous la direction de saint Comgall et il fit son fort apprentissage de la vie monastique. Préoccupé d'organiser en Gaule une mission où il pouvait trouver emploi à son haut dévouement, il s'y rendit vers 590 ; il traversa ce pays de l'ouest à l'est, en parlant de l'Armorique ; il arriva enfin dans les Vosges et s'établit à Anagray. Il y fonda avec ses compagnons un monastère. Bientôt il en fonda un second à quelque distance^ à Luxeuil. Ce monastère devint un des grands centres de la vie monastique ; et c'est de là que partirent les divers missionnaires qui firent pénétrer la civilisation chrétienne en Suisse et jusqu'au Danube et, au nord, retendirent de la Meuse jusqu'au Rhin. Parmi ses collaborateurs, l'on doit citer saint Gall, qui fonda le monastère qui portait son nom et qui devint un des centres de la civilisation en Ilelvétic. La nature de mon exposition ne comporte pas de détails plus étendus. Je dois remarquer seulement que les courageuses admonestations de saint Colomban, pour ramener à la morale les chefs austrasiens qui l'avaient d'abord appuyé, lui valurent la haine de Brunehaut et de son petit-fils Théodoric. Expulsé de Luxeuil, il se rendit en Italie ; il y fonda le monastère de Bobio et il y mourut vers 615. Mignet, dans le beau mémoire que j'ai souvent cité, a très bien remarqué que le mouvement de la conquête monastique suivait la même marche ^juc celui de la conquête romaine, et même, chose nul-

lement fortuite, les fondateurs de monastères se plaçaient presque toujours près des ruines d'anciens camps romains ; les stations avaient été bien choisies. Mais à ce grand mouvement monastique, qui portait ainsi la civilisation jusqu'au Rhin, vers la fin du \f siècle et dans la première moitié du vn*, succéda enfin l'opération capitale de l'incorporation de la Germanie à la société occidentale. Ici l'opération fut double: c'est-à-dire religieuse et aussi politique et militaire. Sans l'action militaire, la première n'eût certainement pas réussi ; la famille des Pépins qui la dirigea, en la combinant avec l'action religieuse, y acquit une gloire immortelle, surtout l'incomparable Charlemagne, dans ses grandes guerres civilisatrices contre les Saxons. Nous étudierons cet aspect de la question dans l'appréciation du grand type de Charlemagne. Je veux seulement faire' observer ici que cette combinaison du pouvoir spirituel et du pouvoir temporel, pour l'organisation d'une grande opération sociale, offre le plus beau type connu jusqu'ici, quoique bien insuffisamment apprécié, de ce qui aura lieu à l'état normal. La papauté fut un organe nécessaire d'une pareille combinaison. Seul, il était placé au point de vue de l'ensemble et seul il avait assez de poids pour combiner, avec le pouvoir temporel, la coordination des efforts, où chacun apportait néanmoins son activité propre et sa véritable indépendance; il y avait harmonie malgré d'inévitables discussions secondaires. La combinaison, pour réussir complètement, eut besoin néanmoins de papes éminents et d'un génie politique aussi incomparable que Charlemagne. Pour ceux, si peu nombreux, hélas! qui cultivent les hautes méditations sociologiques, il y a là un sujet fécond de profondes méditations. Mais cette opération ne pouvait réussir sans l'instrument cénobitique ; et l'organe en fut Wilfrid, que l'Eglise honore sous le nom de saint

Boniface et que le Positivisme célèbre à son tour; Aug-uste Comte l'a placé dans le calendrier positiviste, dans la semaine consacrée à saint Bernard. Wilfrid, qui était Anglo-Saxon, s'entoura des moines de sa nation, pour l'accomplissement de sa grande mission. Donnons sur lui quelques notions.

Saint Boniface (Wilfrid) naquit vers 680 à 683, à Kirton, dans le domaine des Saxons occidentaux ; et il mourut en Frise, massacré par ceux qu'il allait évangéliser, le 5 juin 735, il avait donc de 72 à 7S ans. Il se livra jeune à la vie monastique, et il avait acquis toutes les connaissances que la culture introduite dans les monastères fondés sous l'impulsion primitive de Grégoire le Grand et de saint Augustin avait pu lui procurer. Doué d'un génie vaste, d'une âme ardente et sage, d'un caractère indomptable, saint Boniface conçut, jeune, le plan de la vaste mission d'où est résultée l'incorporation de la Germanie à la société occidentale ; ce qui constitua un événement capital dans l'histoire et le plus considérable du vnf siècle. Ce plan supérieur fut réalisé essentiellement par saint Boniface, par le concours de trois forces sociales : 1° l'organisation monastique, sous la règle prépondérante de saint Benoît, qui combinait le travail agricole ou manufacturier avec la culture mentale et morale ; 2° la papauté. Saint Boniface réalisa son opération avec l'approbation et le concours de la papauté, avec laquelle il eut constamment des relations pleines à la fois de déférence et de dignité. Il fut successivement en rapport avec les papes Grégoire II, Grégoire III, Zacharie et Etienne IL II trouva en eux confiance et appui, et Grégoire II, de grande origine romaine, avec lequel il arrêta définitivement l& plan c!e sa grande mission, lui fit connaître et lui confia la correspondance de Grégoire le Grand avec saint Augustin. La continuité de la grande politique papale se

montrait ainsi; de même que la solidarité des deux opérations germanique et britannique ; 3° il établit d'intimes relations avec les chefs francs et essentiellement avec cette étonnante famille des Pépins. 11 eut spécialement des relations avec Charles-Martel et ses deux fils Carloman et Pépin, desquels il obtint l'appui le plus efficace et le plus décisif pour sa grande mission civilisatrice au delà du Rhin. Il fut le principal auteur de la relation systématique entre la papauté et Pépin ; il sacra celui-ci et l'engagea à demander au pape Zacharie la consécration religieuse qui sanctionna l'avènement de la monarchie carlovingienne. Et enfin il ménagea l'entrevue entre Etienne II et Pépin, qui amena, d'un côté, l'intervention décisive du chef franc pour dégager la papauté de l'oppression longobarde et la constitution du patrimoine de Saint-Pierre, qui constitua la puissance temporelle des papes, indispensable pendant le moyen âge à l'indépendance spirituelle de la papauté. Dans ce patrimoine entra l'exarchat de Ravenne, dont la possession par le pape consommait enfin la séparation si nécessaire du catholicisme romain d'avec le catholicisme byzantin. Il y a là un ensemble d'opérations vraiment admirables et où l'on peut étudier les types immortels de ce que devront être, sous le régime positif, les grandes opérations collectives où interviendront à la fois le pouvoir spirituel et le pouvoir temporel. Puissent nos successeurs méditer de pareils types et se trouver à leur hauteur dans les conditions nouvelles que présente la civilisation pacifique et industrielle eiimôme temps que scientifique !

Je ne puis faire une histoire détaillée de la réalisation de ces vastes opérations; du reste, ce n'est pas là la portion difficile et neuve de mon appréciation, qui consiste surtout à saisir l'ensemble et à le lier à la conception précise de l'évolution humaine. Ceux qui voudront des

détails plus nombreux pourront consultor les écrivains ecclésiastiques et lire spécialement le beau mémoire de Mignet que j 'ai souvent cité. — C'est en 71 5 que Boniface quitte l'Angleterre et tente une mission en Frise, sous Je vieux missionnaire Willibrod ; mais il est obligé d'abandonner sa mission par la révolte dos Frisons contre Charles-Martel. En 718, il passe à Rome, soumet son projet à Grégoire II, qui, issu d'une puissante famille romaine, était bien digne de continuer la grande politique de Grégoire le Grand. Enfin, il part de Rome, en mai 719, pour réaliser sa mission; il y employa une pleine génération, puisqu'il mourut en 755 transmettant à des disciples dignes de lui, Anglo- Saxons, Francs et Germains, la continuation désormais certaine de son œuvre. Il se rend d'abord en Thuringe, où il obtient de grands succès. Il eut l'appui efficace de Charles-Martel et celui de Grégoire II, auprès de qui il revint en 723, pour s'entendre avec lui. Le pape lui confia une autorité supérieure, non seulement pour l'accomplissement de sa mission, mais aussi pour l'opération corrélative de la réformation de l'épiscopat franc, qui était tombé dans de grands désordres.

La conception de l'opération de saint Boniface ne serait pas complète, si je ne parlais pas de la mission féminine, dont Lioba, la douce et savante, suivant l'expression de Mignet, fut l'organe décisif. Cette jeune religieuse anglo-saxonne fonda la vie monastique féminine en Germanie et fut Tinitiatrice d'un grand mouvement civilisateur. Mignet en parle en termes excellents: « Outre les deux Testaments, elle possédait les paroles « des Pères, les décrets des conciles et le droit ecclé- « siastique. Elle usait de tout avec discrétion. Elle « avait un aspect serein, un langage agréable, un esprit « élevé ; elle était très patiente dans son espérance ; <( jamais nul n'entendit une malédiction sortir de sa

« bouche et jamais le soleil ne se coucha sur sa co~ « 1ère... » Boniface fonda pour elle le monastère de Bischofsheim, qui devint l'école des femmes germaniques et qui fournit des supérieures à toutes les abbayes d'outre-Rhin. Boniface l'aima d'une affection chaste et pure ; et il demanda qu'à sa mort leurs os reposassent dans le même sépulcre: « Afin qu'après avoir servi le Christ pendant leur vie, ils pussent aussi attendre ensemble le jour de la Résurrection (1).

Grégoire III succéda à Grégoire II en 731 ; il continua, comme nous l'avons dit, la protection de Grégoire II, qui avait substitué au nom de Wilfrid le nom romain de Boniface, pour bien marquer la liaison intime avec la papauté romaine. Grégoire III, auprès de qui, en 738, Boniface s'était rendu à Rome, lui donna le pallium, le pouvoir d'instituer des évêques et une sorte de délégation d'un pouvoir analogue à celui de la papauté, quoique subordonné. Boniface usa de ce pouvoir pour rétablir en Gaule l'usage des conciles qui, sous sa direction, subordonnés à Rome, étaient un procédé si fécond d'entente, d'appui et de perfectionnement mutuel. Les conciles de Germanie, de Leptine et de Soissons adoptèrent l'ère latine de l'Incarnation, qui devint le mode uniforme de compter pour l'occident chrétien, et donnèrent à tous les moines la règle de saint Benoît. Pour donner une idée de la puissante action de Boniface, il faut remarquer qu'il fit nommer les trois archevêques de Reims, de Rouen et de Sens et leur obtint le paliium (2). Boniface parvint à grouper autour de lui des disciples de diverses nations, comme l'Anglo-Saxon Lui, le Bavarois Sturm et le Franc «^régoire. Zacharie, successeur de Grégoire III, l'appuya avec la rMm.à

(1) Mipuet, pafïe 62.

(2] Miyuul, puge 78.

énerg^ie que ses prédécesseurs. Boniface, pour mieux coordonner les efforts de la conquête monastique, conçut le projet de fonder un monastère central, au moyen duquel tous les efforts seraient mieux coordonnés. Il choisit pour cela son disciple chéri, Sturm; et celui-ci, en 744, fonda définitivement le monastère de Fulde, qui devint, en effet, le centre de l'action monastique en Germanie. Boniface, par une vue politique qui honore song-énie, plaça le nouveau monastère sous la puissance directe de la papauté ; il comprenait profondément que celle-ci était seule capable de maintenir l'action civilisatrice du christianisme ; mais ce mélange profond de subordination et d'initiative montre sa grande valeur morale, Sturm fut le premier abbé de ce monastère. Boniface, élevé au siège de Mayence, avait, en 745, obtenu que cette ville devint la métropole religieuse de la Germanie. Il assura la continuité de son oeuvre, en faisant nommer, comme son successeur au siège de Mayence, son disciple bien aimé, Lui; donnant ainsi un bel exemple d'hérédité sociocratique.

L'œuvre accomplie par Boniface était enfin fondée sur des bases désormais inébranlables. Cette opération fut, il est vrai, favorisée par la faiblesse des croyants germaniques et par l'absence, chez les peuples d'outre- Rhin, d'aucune caste sacerdotale véritablement organisée. Elle n'en fut pas moins l'une des plus grandes opérations sociales, par l'unité du but, combinée avec le concours des trois grandes forces papale, monastique et temporelle qui y concoururent ; outre le génie supérieur et la grandeur morale de ceux qui réalisèrent ces grandes choses. L'importance de l'institut monastique de saint Benoît apparaît ici; car, grâce à lui, la conquête fut non seulement intellectuelle et morale, elle fut aussi économique, par le défrichement des forêts, l'introduction de l'agriculture et celle des arts et métiers.

L'œuvre de saint Boniface se continua après lui et le mouvement se poursuivit de l'ouest à l'est et au nord, en s'étendant graduellement à l'Elbe, à l'Oder, à la Vistule et dans les pays Scandinaves. Nous traiterons plus spécialement ce sujet, en appréciant les grands types de la féodalité.

Néanmoins, je dois indiquer sommairem/îxit la transformation qu'éprouva, sous le génie puissant de Charlemagne, le problème de l'incorporation de la Germanie à la société occidentale. Jusqu'à lui, la prépondérance comme l'initiative avaient appartenu à l'action monastico-papale, le pouvoir politique était essentiellement un aide. Sous Charlemagne, la marche de l'action civilisatrice changea ; le pouvoir politique et militaire prit la, tête du mouvement et l'action religieuse se subordonna, quoique avec une légitime indépendance. En 772, dix-sept ans après la mort de Boniface^, Charlemagne commença ses grandes guerres, si capitales pour la civilisation, contre les Saxons ; elles durèrent une génération. Mais elles auraient été inefficaces, s'il n'avait pas transporté en même temps, chez les peuples vaincus, l'organisation religieuse du catholicisme, fécondée par la puissante et bienfaisante action monastique. L'opération de Charlemagne fut le complément nécessaire de celle de Jules César, conquérant les Gaules, avec les différences de méthode, que nécessitaient les différences de situation.

Dans l'opération de l'incorporation de la Germanie à la société occidentale, il y eut une intime combinaison entre l'action religieuse et l'action politique. Il n'en fut pas de même pour l'incorporation de la Grande-Bretagne à la société civilisée ; il y eut une grande distance de temps entre l'opération religieuse et l'opération politique. L'opération religieuse précéda de beaucoup la seconde, qui n'est autre chose que la conquête de l'An-

gleterre par les Normands. C'est sous ce point ae vue nouveau que je vais apprécier ce grand évènenient, si profondément méconnu jusqu'ici, surtout dans les travaux d'Augustin Thierrj^, qui l'a étrangement défiguré. La conquête de l'i^ngleterre était nécessaire pour la constituer définitivement comme un élément de la République occidentale. La Grande-Bretagne n'était, en effet, ralliée au système de la République chrétienne que par la communauté des croyances. Or, ces croyances étaient essentiellement théologiques ; par conséquent, l'activité, qui est la base et le but de notre existence, s'y trouvait insuffisamment représentée; de là, la nécessité de la conquête pour faire pénétrer tous les progrès de la civilisation féodale dans la Grande-Bretagne. A l'état positif, cette nécessité aura de moins en moins lieu, parce que la doctrine représente fortement l'activité pratique; et, par suite, les populations retardées peuvent s'incorporer graduellement, sans conquête, les résultats de l'évolution des populations plus avancées. Par conséquent, la conquête de l'Angleterre par le continent était indispensable, par suite, légitime. Mais on peut dire qu'elle était inévitable ; car, dans un régime où l'activité militaire existe et est prépondérante, il est impossible que le peuple le plus avancé en civilisation ne conquière pas le voisin : cette civilisation ellemême assurant au premier un meilleur armement militaire, des ressources matérielles plus nombreuses et mieux administrées. L'on peut même ainsi déterminer à priori d'où devait partir la conquête. Il était naturel qu'elle émanât de la portion du continent qui regardait l'Angleterre elle-même et où s'étaient établis régulièrement les derniers conquérants, qui avaient le mieux conservé l'esprit d'aventure. La conquête devait donc émaner de la Normandie, quand les circonstances favorables se présenteraient et quand un homme supérieur pourrait

en devenir l'organe. Ce qui rendait encore plus utile cette conquête ainsi inévitable, c'est l'isolement insulaire de r Angleterre, qui augmentait davantage sa séparation du système occidental.

Sans doute, la conquête normande fut complétée par la conquête gasconne, qui n'en fut qu'un complément plus ou moins accidentel; mais c'est de la conquête normande seule que nous voulons nous occuper.

Mais la puissance spirituelle, c'est-à-dire la papauté, avait un intérêt direct et légitime à une telle conquête. L'Eglise anglo-saxonne, après avoir été sous la puissante subordination papale, tendait à se nationaliser. Or, on était au moment où le grand Hildebrand organisait la grande opération qui devait placer le catholicisme sous la direction papale, à la tête de la civilisation occidentale. Les papes qui ont précédé Hildebrand depuis Léon IX, qui occupa le trône pontifical de 4049 à 1054, jusqu'à Alexandre II, de 1061 à 1073, au fond, subissaient l'influence et agissaient sous la direction du diacre Hildebrand. La conquête de l'Angleterre, qui eut pour base la bataille d'ïïastings, en 1066, eut lieu dès lors sous Alexandre II; mais c'est sous Hildebrand et avec son constant appui, qu'elle se consolida définitivement, car Hildebrand fut pape de 1073 à 1085 et Guillaume le Bâtard domina en Angleterre de 1066 à 1087. L'alliance entre Guillaume et la papauté était donc une alliance naturelle et légitime ; d'autant plus que les papes avaient avec les Normands d'Italie des relations indispensables au maintien de l'indépendance spirituelle contre l'oppression de l'empire germanique.

L'activité monastique fut un élément de cette alliance entre la papauté et le duc de Normandie. Elle est représentée, dans le calendrier positiviste, par les deux types de Lanfranc et de saint Anselme de Canterbury. Le premier représente surtout l'action diplomatique, dont la pa-

pauté trouvait dans les ordres monastiques les agents supérieurs, et saint Anselme est davantage le type de l'action monastique, pour les progrès intellectuels et ceux de réforme morale. Nous avons donc ainsi la théorie générale complète de la conquête de l'Angleterre par les Normands. On voit combien nous sommes loin des effusions sentimentales d'Augustin Thierry et de sa théorie métaphysique des races. Il est utile néanmoins de donner quelques détails plus concrets, afin de mieux préciser, pour les lecteurs, une théorie qui apparaîtrait comme trop abstraite.

Nous voyons, en premier lieu, que l'Eglise d'Angleterre ne contribuait plus, par l'envoi régulier de son tribut, aux dépenses nécessaires de la papauté. Sous Edouard et sous Harold surtout, le pouvoir temporel se désintéressait de l'envoi du tribut ecclésiastique à Rome. En second lieu, en 1052, l'archevêque de Canterbury, dépossédé de son siège, fit appel à Léon IX. Léon IX prit légitimement parti pour Robert, d'autant plus que Stigaud, qui avait pris le siège de Canterbury, osa officier revêtu du pallium laissé par Robert. C'était là une offense directe et une véritable révolte contre la légitime puissance de la papauté. L'invocation que fait Augustin Thierry, pour justifier un pareil acte, en y voyant une lutte légitime contre l'intervention de l'étranger, est tout à fait irrationnelle. Augustin Thierry se trompe de date; la papauté n'était pas étrangère à l'Angleterre au moyen âge. La tentative de nationalisation du clergé était alors illégitime et, au fond, profondément rétrograde. Ce phénomène de nationalisation n'eut que beaucoup plus tard sa légitimité. La science ne peut exister, en histoire, que si l'on ne se trompe pas de date; mais l'application de l'esprit scientifique aux événements sociaux, surtout dans" leur évolution, est aussi nouvelle que difficile.

L'archevêque élu, Stigaud, attendit la mort de Léon IX, pour obtenir de la papauté la ratification de son élévation au siège de Canterbury ; mais les deux papes successifs, Victor II et Etienne IX, furent inébranlables. Stigaud aggrava ce qu'avait d'irrégulier sa conduite, en prenant parti pour l'anti-pape, Benoît X, que Nicolas II fit dégrader. En lOGl, le pape Alexandre II interdit àStigaud les fonctions métropolitaines qu'il l'accusait d'avoir usurpées. Ces divers exemples montrent à quel degré de tension étaient arrivées les relations entre la papauté et l'Eglise britannique; et combien celle-ci était en dehors du mouvement légitime qui poussait la papauté à organiser l'unité chrétienne de l'Occident, Aussi Alexandre II prêta-t-il son appui direct à la conquête normande.

Guillaume avait soumis le jugement de ses prétentions contre lîarold, dont nous n'avons pas ici, chose secondaire, à discuter la nature, à la décision du pape Alexandre IL L'archidiacre Hildebrand fit décider la légitimité des demandes du duc de Normandie ; et le pape, en conséquence, rendit à ce sujet son jugement Je cite textuellement Augustin Thierry^ qui, s'il a bien mai jugé, a bien raconté : « Aux termes de la sentence, qui « fut prononcée par le pape Alexandre II, il était per- « mis au duc Guillaume de Normandie d'entrer en « Angleterre à main armée, pour y établir son droit « comme héritier du royaume, en vertu du testament « du roi Edouard. Une bulle d'excommunication lancée « contre Harold et tous ses adhérents fut remise au « messager de Guillaume, et l'on joignit à cet envoi « une bannière de l'Eglise romaine et un anneau con- « tenant un cheveu de saint Pierre enchâssé sous un <( diamant de prix. Il y avait là comme un double sym- « bole d'investiture militaire et ecclésiastique ; et l'éten- « dard, qui allait consacrer l'invasion de l'Angleterre « par le duc de Normandie, était le pareil de celui que>

« trois ans auparavant, le même pape avait envoyé à (' Roger, comte de Sicile, pour qu'il le déployât contre f> les musulmans dominateurs du pays (1) ».

Hildebrand, arrivé au souverain pontificat, contmua son appui à Guillaume le Bâtard; nous avons de lui des instructions à Hugues, son légat en France, où se montre le caractère de relativité et d'habile modéra tion avec laquelle cet énergique génie savait traiter les questions politiques et se dégager, dans une grande mesure, des inconvénients d'une doctrine absolue. « Le « pape, dit Fleury, lui écrivit ainsi : Quoique en cer- <( taines choses le roi d'Angleterre ne se conduise pas « avec autant de religion que nous souhailerions, tou- « tefois, il s'attire plus d'estime et de considération que « les autres rois, en ce qu'il ne détruit et ne vend point « les églises, qu'il procure la paix et la justice entre ses « sujets, qu'il a refusé défaire alliance avec les ennemis « de l'Eglise, et qu'il a obligé les prêtres à quitter leurs « femmes, et les laïques à abandonner les dîmes qu'ils « retenaient. C'est pourquoi il est raisonnable de traiter « plus doucement ses sujets et souffrir en partie leurs « fautes (2) ».

Mais il nous faut maintenant, pour atteindre le but de notre exposition, parler de Lanfranc et de saint Anselme, qui nous offrent une expression concrète de l'intervention monastique, dans celte grande opération de la conquête de l'Angleterre par les Normands.

Lanfranc en est surtout le type et saint Anselme représente davantage l'action de la force monastique sur le mouvement intellectuel. Lanfranc était né à Pavie d'une grande famille. Après avoir reçu une forte édu-

(1) Augustin Thierry, Histoire de la conquête de l'Angleterre par les Normands, livre III.

(2) Fleury, Histoire ecclésiasiique, livre 63*.

cation, tourmenté surtout du désir de connaître le devoir, et aussi d'agir en enseignant, il quitta l'Italie et se rendit en France, au temps où Guillaume le Bâtard gouvernait la Normandie. Il ouvrit un enseignement à Avranches; il quitta cette ville, s'avança vers le Nord, Il fut arrêté par des voleurs sur les bords de la Risle et trouva un refuge à l'abbaye du Bec, qu'avait fondée Ileilouin, sept ans auparavant. Celui-ci, d'une grande famille, avait renoncé au monde pour se livrer à la vie monastique. Ilavait travaillé lui-même à la construction de son monastère, qui avait été placé d'abord à Borneville et qu'il transporta ensuite au Bec. C'est en 1041 que Lanfranc arriva au monastère du Bec. Il y passa trois ans en une retraite profonde. Mais sa réputation croissait sans cesse et attira un nombre considérable d'enfants, surtout de la noblesse, qui vinrent y étudier sous sa direction. Son action à l'intérieur du monastère n'était pas moindre; et bientôt, sous la suprématie d'IIellouin, il eut dans le monastère une autorité prépondérante. Il eut une grande influence dans la lutte contre l'hérésie que fit surgir, vers lOoO, Bérenger, qui appartenait au chapitre de Saint-Martin de Tours. Cette hérésie portait sur un point capital du catholicisme ; l'Eucharistie et la présence réelle, où peut se condenser synthétiquement le catholicisme, dans son dogme, son culte et finalement son régime. Les deux premiers points païaisseuL suiiisammeiiL évidents; il n'eu est pas de môme du troisième, qui est resté trop inaperçu. Néanmoins, cela est certain, car, par le mystère eucharistique, le prêtre acquiert une fonction que nulle puissance temporelle ne peut remplacer, celle de faire descendre Dieu par une action surnaturelle ; cette puissance lui étant, du reste, transmise par une succession continue, que l'on peut faire remonter jusqu'aux apôtres. Mais ce n'est pas seulement au point de vue social et

politique que le mystère eucharistique résume le régime catholique, c'est aussi au point de vue moral. En effet, la réception d'un tel sacrement implique, pour les fidèles comme pour le prêtre, la nécessité d'efforts continus pour s'en rendre digne, et par suite, la nécessité de la confession, cet autre élément supérieur du régime de la morale catholique. Ceux qui voudront avoir un sentiment familier de ce sacrement capital liront avec fruit le livre IV de l'Imitation de Jésus-Christ : De Sacramento. Ce livre immortel se termine en montrant l'imitation et l'amour croissants de Jésus-Christ ayant pour couronnement final une identification mystique, qui est la plus sublime et la plus incomparable conception de l'amour que l'Humanité ait jamais rêvée. Le catholicisme, qui est la religion la plus systématique qui ait existé avant l'avènement du Positivisme, peut se résumer ainsi en un mystère unique ; tandis que le Positivisme, suivant l'observation de Comte, doit se résumer finalement en une utopie systématique.

Sans doute, ces conceptions, à quelques égards incomparables, ne pouvaient avoir qu'une durée passagère, faute d'une base objective suffisante; mais le devoir du catholicisme était de veiller soigneusement au maintien d'un tel dogme, qui était une base si capitale de son action. Aussi l'Eglise lutta, avec efficacité, au moyen âgo, contre l'hérésie de Bérenger, qui, au fond, niait la présence réelle et effective dans le sacrement de l'Eucharistie, pour le réduire en une sorte d'image intellectuelle, qui enlevait à ce sacrement sa puissante efficacité politique et morale et supprimait cette suprême expression de l'amour, qui se manifeste par une sorte d'identification de l'être aimant et de l'être aimé. Le pape Léon IX convoqua un concile à Rome, auquel se rendit Lanfranc, prieur de l'abbaye du Bec; Lanfranc alla ensuite au concile de Yerceil, qui fut tenu la même

année, lOuO, et enfin à celui de Paris, auquel se transporta le pape Léon IX. L'hérésie de Béreng-er fut condamnée. Lanfranc la combattit, par ses écrits, où les i.isons théologiques cachent les réalités qui agissent effectivement. L'hérésie de Bérenger, nullement opportune, fut comprimée; mais, plus tard, les efforts du protestantisme furent efficaces.

Lanfranc avait été admis à la familiarité intime de Guillaume, quand celui-ci n'était encore que duc de Normandie. Il le tira de l'abbaye du Bec, où il était prieur, pour le faire abbé de celle de Saint-Etienne de Caen, qu'il venait de fonder. Voici dans quelles circonstances : Guillaume avait épousé Mathilde, fille du comte de Flandre, qui était sa parente au degré prohibé. Lanfranc leur fit à cet égard de sévères remontrances ; et le pape Nicolas II jeta l'interdit sur la Normandie. Guillaume résistait, non seulement par des raisons légitimes d'affection, mais aussi par des raisons politiques; car, en renvoyant Mathilde, il s'exposait à une guerre avec le comte de Flandre. Lanfranc, qui l'avait blâmé, se rendit auprès de Nicolas II , lui fit comprendre la gravité du cas et parvint à obtenir du pape Nicolas II une dispense qui régularisa la situation. Lanfranc rendit là, par une diplomatie habile et sage, un service capital à la paix, mais, en même temps, il établit, entre la papauté et le duc de Normandie, des relations qui eurent plus tard de si grandes conséquences.

L'intimité de Guillaume et de Lanfranc en fut encore consolidée; et, en 1070, Lanfranc fut élevé par Guillaume au siège métropolitain de Canterbury. De cette position si élevée, il put développer une action indirectement efficace à la consolidation de la conquête normande et aussi une action directe pour la propagande de l'instruction, de l'enseignement et de la culture men-

taie, qui était une destination de la vie monastiaue. Il mourut le 28 mai 1089.

Saint Anselme nous offre un type moins caractérisé politiquement que celui de Lanfranc, mais davantage au point de vue de l'activité mentale. Saint Anselme naquit à Aoste, en Italie, en 1033, et mourut le 21 avril 1109, à l'âg-e de 76 ans. De bonne famille et ayant reçu une bonne éducation, mais maltraité par son père, il quitta son pays et passa trois années successivement en Bourgogne, en France et en Normandie. Dans cette dernière province, il lia des relations avec Lanfranc, dont il conquit l'amitié. Après beaucoup d'hésitation, il choisit finalement la vie monastique, qu'il pratiqua dans l'abbaye du Bec. Lanfranc étant devenu abbé de Saint- Etienne de Caen, Anselme devint prieur du Bec. Il s'y livra à de profondes études de théologie et de morale, qui servirent aux nombreux ouvrages que nous avons de lui. Doué évidemment d'une haute valeur théorique, d'un autre côté, constamment absorbé par les soins multiples qu'exigeait la fonction de prieur, il voulut se dérober à celle-ci et renoncer à la haute position qu'il occupait. Cependant, sur les conseils sages et très bien motivés de l'archevêque de Rouen, qui, sous forme théologique, invoquait au fond des raisons morales et sociales, saint Anselme continua ses fonctions, qui étaient d'autant plus considérables que Hellouin, abbé du Bec, était d'un âge très avancé et se déchargeait sur Anselme du plus grand nombre de ses fonctions propres. Hellouin mourut le 6 août 1078, à l'âge de 84 ans. Anselme fut, tout d'une voix, élu abbé du Bec; et il occupa cette position pendant quinze ans, jusqu'en 1093. Comme l'abbaye du Bec avait de nombreuses possessions en Angleterre, Anselme y passa pour surveiller leur administration. Il y forma de nombreuses relations, non seulement monastiques, mais aussi avec

les principaux personnages qui occupaient des fonctions politiques et sociales. Aussi le siège de Canterbury étant disponible, Guillaume le Roux, successeur de Guillaume le Conquérant et qui régna en Angleterre de 4087 à IdOO, offrit ce siège de Canterbury, qui avait la primatie en Angleterre, à saint Anselme. Celui-ci refusa obstinément et ne céda qu'après une résistance désespérée. Les natures superficielles et d'élévation médiocre traitent facilement ces refus de simples comédies et d'affectation d'humilité, sans sincérité. A mon avis, elles jugent mal; et ces refus, du moins dans un grand nombre de cas, ont une parfaite sincérité. Dans le cas qui nous occupe, Anselme étant doué de hautes aptitudes intellectuelles, trouvait dans leur développement, appliqué au service de l'Eglise, qui était alors la plus haute expression de la civilisation, une ample satisfaction à son activité; outre que l'administration de l'abbaye du Bec lui donnait une suffisante occasion d'activité temporelle. Mais le siège de Canterbury était une bien autre affaire ; et la sagacité politique de saint Anselme était trop grande pour ne pas comprendre que, malgré les sollicitations sincères de Guillaume le Roux, il aurait probablement à lutter contre lui, pour les questions si graves et si délicates relatives aux possessions temporelles de l'Eglise d'Angleterre, oii les intérêts du pouvoir temporel et du pouvoir spirituel étaient entremêlés d'une manière presque inextricable. Des deux côtés, en effet, il y avait des prétentions légitimes, mais qui, pour l'Eglise, n'avaient qu'une valeur temporaire, tenant à une situation sociologique transitoire, exigeant alors pour l'Eglise des possessions matérielles qui, à l'état normal, ne doivent pas avoir lieu pour le pouvoir spirituel. Il accepta enfin et sut remplir ses devoirs d'évêque, à la fois avec la plus grande prudence et la plus grande modération, mais aussi avec la plus iné-

branlable fermeté. C'est que dans la fermeté dans le gouvernement il y a autre chose que l'orgueil, quoi qu'il en faille toujours un certain degré à la base même de cette haute disposition cérébrale ; ceux qui commandent le mieux ne sont pas touj ours ceux qui sont dévorés de l'envie de le faire, et quand il n'y a que ce goût aveugle de commandement, sans la pondération des facultés morales supérieures^ on a des chefs infiniment insuffisants. Je n'ai pas à faire ici, dans une leçon déjà trop longue, une application de ma théorie des fonctions composées du cerveau, à laquelle je viens d'apporter récemment de grands perfectionnements. Je puis dire seulement qu'il m'est possible de fixer exactement le degré légitime d'action de l'orgueil dans la nature humaine. Cette théorie s'applique surtout au cas féminin oii l'orgueil, à son degré le plus simple^ sert de base au sentiment de la dignité personnelle, qui résulte alors de la combinaison de l'orgueil proprement dit avec le sentiment de la vénération ou du respect, appliqué à soi-même au lieu d'être appliqué aux autres. Aussi trouve-t-on des femmes de haute valeur qui ont l'aptitude au commandement, sans en avoir le désir.

Quoi qu'il en soit, saint Anselme eut à lutter avec Guillaume pour les possessions temporelles de l'Eglise; mais en montrant pour le roi la plus grande modération ets'efforçant toujours d'éviter les mesures extrêmes et de respecter les droits légitimes de la royauté. Néanmoins, il fut obligé de quitter l'Angleterre. Il se rendit à Rome, insuffisamment soutenu, semble-t-il, par le pape Urbain II; mais il trouva un appui plus ferme dans le pape Pascal. Il avait fortement contribué à l'avènement de Henri P"", frère et successeur de Guillaume le Roux, contre les prétentions de Robert, duc de Normandie, fils aîné de Guillaume le Conquérant. Henri I" fut sans aucun doute reconnaissant d'un appui si décisif. Néan-

moins, les situations sont plus fortes que les sentiments; et l'archevêque de Canterbury fut obligé de lutter avec le roi Henri I" dans la question complexe des investitures. Saint Anselme y apporta, comme à l'ordinaire, un mélange parfait de modération et de fermeté.

Au point de vue théorique, saint Anselme s'occupa de questions théologiques, telles que le péché originel, le libre arbitre, etc. Mais il entra dans une voie qui ouvrait la porte à l'émancipation mentale, en voulant donner de prétendues démonstrations philosophiques de l'existence de Dieu. Il ne voyait pas qu'il ouvrait par cela même la voie au doute sur ce principe fondamental. Pascal en a pressenti le danger; car, si l'on peut démontrer que Dieu existe, on pose la possibilité de sa nonexistence.

in. — Des résultats intellectuels de l'évolution monastique au moyen âge.

L'activité monastique au moyen âge eut, comme nous venons de le voir, un rôle considérable dans l'évolution économique , comme dans l'activité politique de cette grande époque. Mais cela ne représente pas tous les aspects de l'activité de la force monastique; cette force eut aussi une grande influence au point de vue de l'évolution intellectuelle. En premier lieu, la force monastique contribua à la préparation au sacerdoce et elle exerça une grande influence sur ce problème capital de la hiérarchie catholique; elle joua aussi un rôle important dans l'enseignement, soit général, soit dans le cas spécial de l'évolution philosophique. Elle eut enfin une influence capitale dans le développement de la musique, comme dans celui de l'architecture. Nous allons examiner successivement ces divers aspects de l'action de la force monastique, dans l'ordre que nous venons d'indi-

quer. Nous terminerons par une théorie sommaire des limites nécessaires de l'activité de la force monastique en tant qu'elle fut progressive, et de l'inévitable décadence qui devait bientôt se manifester dans une force qui, après avoir rendu les plus admirables services à la cause de la civilisation humaine, devait cesser d'être en harmonie avec la situation croissante que crée révolution moderne.

Voyons d'abord l'action de la force monastique sur la préparation au sacerdoce. On n'a pas assez remarqué que cette préparation n'a reçu sa coordination décisive qu'à partir du Concile de Trente ; c'est-à-dire dans la période définitivement décadente du catholicisme. Et ce manque de systématisation a eu certainement de grands avantages, précisément parce que, en dehors d'une coordination étroite, elle permettait à la sagesse sacerdotale, surtout papale, de tenir compte de toutes les situations et de toutes les particularités que faisait naître l'évolution effective.

Il est certain que la vie monastique était, au point de vue moral, une admirable préparation aux plus hautes fonctions sacerdotales. Cette vie monastique développait évidemment au plus haut degré la puissance de l'homme sur lui-même, le règlement de nos instincts personnels les plus élémentaires comme les plus intenses, à savoir, les instincts nutritif et sexuel. La vie monastique était une forte école d'obéissance ; mais elle était aussi une école de commandement et de direction ; car l'abbé surtout était obligé de gouverner à la fois les hommes et les choses ; puis il lui fallait diriger ses moines, administrer de vastes domaines et soutenir des relations fréquentes et délicates avec les puissances temporelles et spirituelles.

Je veux insister sur un point capital : celui du célibat ecclésiastique, imposé définitivement par Grégoire VII

.'i la hicrarcaie sacerdotale. Ce problème a une grande importance, même actuelle. Il est évident que Grégoire VII, moine lui-même, avait dû, par la familière pratique de la vie monastique, apprécier la haute importance du célibat, au point de vue moral et surtout social et politique.

Le célibat a, pour les hautes fonctions sociales, un avantage qui lui est propre ; il crée une disponibilité et une indépendance dans l'accomplissement de fonctions intellectuelles et sociales difficiles et délicates. Aussi, cette question devra être reprise et soumise, ce me semble, à un nouvel examen, plus approfondi qu'on ne l'a fait jusqu'ici, pour déterminer avec plus de précision le rôle du célibat dans l'organisme social. La question présente de graves difficultés, sans aucun doute, et des plus délicates, surtout dans le cas féminin; outre que, au point de vue moral et social, certains êtres doivent s'interdire la reproduction, ces êtres étant les uns inférieurs et d'autres souvent tout à fait supérieurs. Le perfectionnement de notre espèce exige un examen de ces questions, sur lesquelles nous avons encore évidemment trop peu de renseignements positifs. Mais la question devait être posée.

Quoi qu'il en soit, Grégoire VII, par une vue puissante et forte, que la pratique de la vie monastique avait dû développer en lui, comprit toute la portée du célibat ecclésiastique; il l'imposa énergiquement; et c'est ainsi que le sacerdoce catholique pût être placé, sous la direction papale, à la tête de la civilisation occidentale. De plus, par cette mesure, suivant la belle remarque d'Auguste Comte, il porta un coup décisif au régime des castes, en supprimant, pour les plus hautes fonctions, le recrutement d'après la naissance et en tendant à la remplacer par l'ordre de mérite.

La force monastique devait, au moyen âge, avoir.

comme l'expérience l'a prouvé, une influence considérable sur le développement intellectuel, c'est ce que nous allons expliquer.

Le monastère était un appareil complet, ayant sa puissance économique, mais aussi sa puissance mentale. Il fallait évidemment que cela eût lieu, pour que la papauté et les souverains pussent trouver dans le monastère des membres du sacerdoce ; il le fallait aussi pour pouvoir fournir les missionnaires susceptibles de répandre la foi chrétienne. L'organisation monastique permettait de remplir ces diverses fonctions, par l'inévitable richesse qui résultait, non seulement des dons, mais surtout de ce que le monastère produisait, en consommant peu, un excédent de capitaux suffisant pour créer des disponibilités. Le grand nombre des moines, la variété de leur origine étaient des conditions très favorables pour trouver des sujets, dont les aptitudes fussent susceptibles d'être appliquées aux diverses formes de la culture mentale. Il y avait donc là tous les éléments d'un progrès intellectuel ; il est vrai que ce progrès était nécessairement borné et ne comportait pas une évolution indéfinie. Car la base était toujours le catholicisme et, par suite, l'évolution ne pouvait dépasser certaines limites. Néanmoins ces limites étaient plus étendues qu'on ne les suppose habituellement; car le catholicisme distinguait le domaine sacré du domaine profane. Le domaine sacré coordonnait surtout la morale et ses règles, au point de vue de la conduite humaine ; mais, en dehors , il y a un grand nombre de questions dont la solution positive ne présentait rien de contradictoire, du moins en apparence, avec les solutions théologiques du domaine sacré. Il pouvait donc y avoir une évolution mentale assez étendue, sans que la lutte s'engageât entre la foi positive et la foi théologique. Le catholicisme a sincèrement cherché jusqu'à

nos jours à établir un certain équilibre, qui sera finalement impossible. J'ai moi-môme, systématisant à cet égard l'évolution moderne, donné une formule propre à [lirig^er la situation actuelle : ce Dieu n'est plus que d'ordre privé, au moins en France. »

Dans les divers monastères on établit des écoles ; elles étaient de deux sortes. Les unes, intérieures, servaient à l'éducation générale et étaient fréquentées par des enfants et des jeunes gens appartenant souvent aux meilleures familles. En outre, la facilité du voyage, que présentait l'organisation des divers monastères, aidait singulièrement à la propagande des doctrines par des moines qui se transportaient dans divers centres. En outre, l'amour naturel que l'on porte à la collectivité à laquelle on appartient poussait à des efforts de féconde émulation, entre les divers monastères. Au fond, malgré les préjugés courants, le moyen âge était infiniment plus favorable à la diffusion générale des lumières que l'antiquité; il y a eu à cette époque, sous ce rapport, un immense progrès. L'antiquité n'a été supérieure que par ce nombre limité d'hommes de génie qui, en Grèce surtout, ont posé les bases éternelles de la science.

L'observation que je viens d'indiquer s'applique spécialement au cas des bibliothèques, qui sont comme l'appareil conservateur des connaissances humaines. Chaque monastère d'une certaine importance voulait avoir la sienne, faisait des efforts pour l'agrandir et multipliait les copies, qui se distribuaient souvent à des monastères de moindre importance (4).

Il se produisit nécessairement d'après cela un mouve-

(1) Pour préciser les idées à ce sujet, on peut lire le Mémoire de M. Léopold Delisle sur la bibliothèque de l'abbaye de Corbie. — Mémoires de riiistitut national de France. — Académie des Inscriptioas et belles-lettres, tome 24e, Paris. Imprimerie impériale, MDGGCLXl.

ment philosophique, dont les monastères furent à ce moment des agents principaux et que continuèrent, au xnf siècle, les ordres nouveaux des franciscains et des dominicains, qui représentent la seconde phase de l'évolution monastique. Il faut indiquer le caractère fondamental de cette évolution.

Le catholicisme s'est incorporé l'évolution métaphysique de la Grèce, surtout platonicienne, en lui donnant une haute destination morale et sociale^ et, par suite, une efficacité qui lui aurait manqué sans cela. Par conséquent, l'étude du dogme catholique devait pousser ceux qui s'y livraient à une culture métaphysique. Sans doute, cette culture était liée à des dogmes; et cette liaison n'était pas oubliée par ceux que préoccupait^ par position ou par nature, la destination morale et sociale du catholicisme. Mais la vaste hiérarchie catholique contenait nécessairement des esprits surtout théoriques; et l'enseignement du dogme par ceux qui s'y livraient plus exclusivement devait pousser à leur développement. Celui-ci devait surtout se produire dans les monastères, dans les écoles qu'ils organisaient, et dans la disponibilité de toute espèce qu'ils procuraient aux natures théoriques; disponibilité résultant, non seulement de l'absence des soucis matériels, mais aussi de l'absence des soucis domestiques. En outre, de tels moines avaient inévitablement une haute excitation cérébrale, résultant de la culture morale qui servait de base à l'institution monastique .

Il résulta de ces diverses causes un premier degré de développement mental métaphysique, en dehors du dogme proprement dit. Sans doute, cette culture philosophique était surtout logique; mais elle avait l'avantage, si profond, d'être abstraite. Assurément^ l'abstraction n'a toute sa valeur et toute ses difficultés que dans la science proprement dite; mais elle est alors spéciale et

à la portée d'un nombre très limité d'esprits. Dans la métaphysique, au contraire l'abstraction, plus facile, du reste, est générale; de telle sorte que, dans ce mode d'enseignement on cultive à la fois l'abstraction et la généralité. Or, cet enseignement métaphysique a été donné par les moines à l'ensemble de la population tout entière et, plus tard, continuée par les universités, plus spécialement pour les classes disponibles. 11 est résulté de là la formation, l'on peut dire, d'une race abstraite^ chez qui, par une culture si longtemps prolongée, l'abstraction avec la généralité a été développée, non plus seulement dans quelques esprits d'élite, comme en Grèce, mais chez les masses elles-mêmes, suivant le grand caractère que le moyen âge a imprimé, comme je l'ai déjà dit, à toutes ses institutions principales.

Si nous examinons maintenant plus spécialement le rôle de la force monastique, au moyen âge, dans l'évolution esthétique proprement dite, nous constaterons qu'elle a été capitale pour la musique et l'architecture. C'est ce que nous allons établir sommairement, autant que le comporte la nature de notre exposition.

L'on peut dire, en thèse générale, qu'en musique, le moyen âge a introduit l'harmonie d'une manière distincte et caractéristique, avec les institutions propres à son développement ; ainsi ont été posées les bases de l'immense développement musical qui caractérise l'évolution moderne depuis le xvi" siècle. Mais il faut préciser davantage et dire que c'est la force monastique proprement dite qui a posé toutes les bases de l'harmonie, dont le d- .eloppement néanmoins n'a pu s'exercer qu'en dehors d'elle. L'harmonie est, comme chacun sait, la partie de la musique qui emploie les sons simultanés, tandis que la mélodie se rapporte aux sons successifs. Sans doute, les Grecs ont connu un certain degré d harmonie ; mais ils n'employaient que les accords conson-

nants de l'octave, de la quinte et de la quarte, évitant habituellement les accords dissonants, qui sont l'âme même de l'harmonie. En outre, ils n'avaient pas constitué celle-ci d'une manière distincte avec tous les éléments nécessaires à un développement, on peut le dire, indéfini. C'est la force monastique qui, au moyen âge, a fait faire à l'Humanité ce prog^rès décisif. La constitution de l'harmonie se compose de trois parties nécessaires : 1° l'emploi des tons simultanés, procédant par des accords consonnants et dissonants, coexistant d'après des règles de plus en plus compliquées, et présentent notamment, quant à la durée, ce phénomène particulier de plusieurs sons composant un élément d'un accord, dont l'autre terme se compose d'un son unique; 2° il est évident que, sous peine d'une cacophonie inévitable, les sons employés dans de tels accords doivent être soumis, quant à la durée, à une mesure exacte et rigoureusement précise, au lieu du rythme, nécessairement plus vague, que comporte la mélodie. Le second élément de la constitution de l'harmonie, c'est donc l'introduction des sons mesurés; 3° il fallait enfin un troisième élément pour fonder la constitution définitive de l'harmonie, à savoir : l'établissement d'un système de notations figurées et proportionnelles, et d'une simplicité suffisante pour convenir aux développements indéfinis de l'harmonie. La force monastique a, au moyen âge, fondé ces trois bases de l'harmonie proprement dite. C'est là ce qu'il nous faut maintenant indiquer d'une manière générale.

A partir du iv" siècle, le catholicisme, jusque-là toléré et désormais triomphant, organisa le développement de son culte public. Le chant et la musique en faisaient nécessairement partie. Saint Ambroise, à la fin de ce siècle, fait une première tentative pour organiser la liturgie musicale ; mais c'est à la fin du vi° que Grégoire

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le Grand fonde sur ces bases le chant ecclésiastique qu'on désigne quelquefois sous le nom de chant grégorien. <( Ce chant, dit M. de Coussemaker, s'appelle aussi « plain-chant^ cantum planum, parce qu'il est composé <c de notes de même valeur; chant choral^ parce qu'il « se chante en chœur et chant romain parce que Rome <( est son berceau (1). )^ Grégoire le Grand fonda à Rome une école de chant, d'où partirent des chanteurs pour toutes les parties de la chrétienté. Les moines furent les propagateurs du chant grégorien ; et il se fonda ainsi, dans toute l'Europe occidentale, une organisation musicale semblable. Charlemagne, à son tour, contribua activement à l'extension et au développement du chant ecclésiastique.

La musique fut donc ainsi cultivée, grâce à sa liaison au culte catholique ; mais ce fut dans les couvents qu'elle reçut une culture systématique, d'où résulta la création de l'harmonie. Cette création fut un travail essentielle ment scientifique et didactique, bien plus qu'un travail purement musical. L'on sait que l'enseignement du moyeu âge se composait de deux séries : le trivium, comprenant la grammaire, la rhétorique et la dialectique, et du quadrivium comprenant l'arithmétique, la géométrie, la musique et l'astronomie. Le quadrivium était donc l'enseignement scientifique proprement dit ; et la musique, dans les écoles monastiques, était donc enseignée, outre la pratique, comme un élément de la science proprement dite. Et c'est à ce titre que Hucbald, moine du monastère de Saint-Amand, du diocèse de Tournai, et qui vivait de 840 à 930, l'enseignait. Ce fut l'un des fondateurs de l'harmonie; et certainement le principal, du moins autant qu'on peut en juger par les traités qui nous en restent, qui ont été publiés. M. de

(1) Hucbald, par E. Je Coun^euiaker, page 194.

Coussemaker a publié sur Hucbald un travail des plus instructifs.

La création de l'harmonie s'accomplit du vf siècle à la fin du xn% et elle est exclusivement due à des moines. Nous voyons d'abord, au vi% Isidore de Séville, qui donne une première définition de l'harmonie, c'est-àdire de la constitution des chants simultanés. Puis Hucbald (de 840 à 930), qui, dans ses traités, nous offre une véritable constitution de l'harmonie, sous la forme de ce qu'on appelait la diaphonie. Puis, 140 ans après Hucbald, Guid'Arezzo, moine italien de Pompose, à qui l'on doit l'invention de la portée, avec l'emploi d'un signe placé sur une des lignes et marquant la note. C'est le grand fondateur du système de la notation musicale ; il réalisa ainsi une grande révolution dans la constitution de la musique. Nous trouvons ensuite Francon de Cologne, écolâtre de Liège, qui a vécu dans la seconde moitié du xn^ siècle, et qui nous offre le premier traité connu de musique mesurée, cantus mensurabilis. La mesure musicale surgit du déchant, second degré de l'évolution de l'emploi simultané. La mesure, surgie ainsi de l'harmonie, a été la condition indispensable de la constitution finale. Enfin, nous trouvons à la fin du xtf siècle, Gui, abbé de Chablis, dépendant du monastère de Citeaux, qui apporte dans le déchant des progrès assez considérables.

La diaphonie, dont nous avons parlé précédemment, consiste dans une harmonie oti l'on n'emploie que des sons de même durée dans les accords employés. Ces accords sont d'abord purement consonnants et marchent dans le même sens, c'est-à-dire que les sons montent ou descendent en même temps ; ce sont des octaves, des quintes ou des quartes. Puis l'on imagina de faire marcher les sons en sens inverse, les uns montant pendant que les autres descendoi>* Puis l'on eut ce qu'on appelb

des intervalles mêlés. Puis l'on introduisit les intervalles demi-consonnants, comme la quinte, et finalement les dissonances. L'introduction de la dissonance est le pas capital accompli au moyen âge ; il est, comme on sait, la condition essentielle de toute harmonie. Enfin, l'on introduisit non plus deux parties, mais trois parties. Le déchant fui un pas nouveau et considérable ; il diffère de la diaphonie en ce que, au lieu de sons de même durée dans un accord, on emploie des sons de durée différente; dès lors, la mesure, qui est le dernier degré de précision du rythme, et sa forme véritablement mathématique, devenait absolument nécessaire. Aussi la mesure surgit avec le déchant (1).

Ainsi donc, nous voyons que c'est la force monat tique qui, au moyen âge, a créé toutes les bases de l'harmonie ; et nous avons vu que cette création par les moines n'est nullement un phénomène accidentel, qu'elle tenait au fond même de la situation du moyen âge. Ce phénomène a été décisif, quoique purement transitoire.

Mais la force monastique a contribué aussi, au moyen âge, au développement de l'architecture et a donné, comme pour la musique, une forte impulsion.

Auguste Comte a placé dans le calendrier positiviste, sous une dénomination collective, les architectes du moyen âge, sans s'expliquer davantage à ce sujet. Il faut distinguer et préciser :' l'architecture du moyen âge, avec son caractère de haute originalité, se manifeste surtout dans les trois siècles qui caractérisent la période finale et décisive du moyen âge, à savoir : le xi% le xn^ et

(Ij Ceux qui dûsireraieut des détails plus étendus sur la création de l'harmonie, liront avec fruit les ouvrages remarquables suivants : Études historiques sur la musique : Hucbald, par L. de Coussemaker; — Histoire de L'Harmonie au Moyen-Age, par L. de Coussemaker. — Paris, librairie archéologique de Victor Didron, MDCCCLII, un volin-40. — Et aussi les vues aussi ingénieuses que sages de L. Vitet : Études sut- l'histoire de l'Art, 4^ série, l'aris, IStJo.

le xiif, c'est-à-dire de l'an 1000 à Tan 1300. Mais il y a, à cet égard, deux phases distinctes, quoique se succédant graduellement. La première, d'où est résulté le caractère original de la nouvelle architecture, va jusqu'à la fin du xn" siècle et elle peut être appelée monacale, car elle est due essentiellement à la force monastique ; au point de vue technique, elle est caractérisée par l'emploi du plein cintre. La seconde, que l'on peut appeler laïque, car elle est due à des architectes libres et non à des moines^ remplit surtout le xnf siècle, quoique ses créations se prolongent bien au-delà. Au point de vue technique, elle est surtout caractérisée par la substitution de l'ogive au plein cintre. Donnons à ce sujet queloues explications.

On peut donner une théorie sommaire de l'avènement de l'architecture monacale : l'ia construction du monastère poussait nécessairement à do grands travaux d'architecture. Il y avait, dans le monastère, deux ordres distincts de constructions. En premier lieu, les bâtiments d'exploitation et d'habitation; puis, il y avait l'église proprement dite ou le siège du culte. C'est dans la construction de l'église que les architectes monastiques ont naturellement introduit des éléments originaux, à savoir, l'emploi des voûtes et du plein cintre ; c'a été là l'élément technique de la nouvelle architecture. Cette révolution a réagi sur le système d'habitation, soit dans le cloître, soit dans la salle capilulaire ; 2° par les raisons que j'ai développées dans le courant de cette leçon, les monastères se trouvaient avoir de grands capitaux disponibles, surtout dans le commencement de cette période du moyen âge, oii a surgi l'architecture monacale. C'est ainsi qu'on peut s'expliquer ces vastes constructions, dont les restes excitent encore notre admiration; 3° le monastère était un organisme collectif qui, dans un certain degré, se suffisait à lui-même. Il y avait non

seulement des agriculteurs, mais aussi des ouvriers et des constructeurs de toute sorte ; et, dès l'orig-ine de la règle de saint Benoît, les édifices nécessaires au monastère étaient construits par les moines eux-mêmes. D'un autre côté, l'enseignement monastique transmettait des connaissances mathématiques, élémentaires sans doute, et aussi certaines traditions de constructions romaines, que durent perfectionner aussi les communications avec le monde grec, qui ne furent jamais complètement interrompues.

Il y avait donc là tous les éléments de la formation d'une grande école de constructeurs, qui ont pu, par un empirisme expérimental, en dehors de connaissances mathématiques bien étendues, arriver à des résultats originaux et considérables. Ceci explique la possibilité du phénomène ; mais il est bon de voir comment il a eu lieu. Il est émané de l'abbaye de Cluny, qui a été, au xf siècle, le grand centre d'impulsion du mouvement monastique, et où le grand Hildebrand s'était formé. En 1089, Hugues, abbé de Cluny, commença l'immense église de ce monastère, dont la dédicace n'eut lieu qu'en 1131. Ce fut un moine clunisien, nommé Gozon, qui commença cette grande construction, qui fut terminée par un moine flamand, nommé Hézelou, devenu clunisien. Cette grande construction servit de type à toutes les constructions clunisiennes. Cette nouvelle architecture se répandit, non seulement dans toute la France, mais dans tout l'Occident, grâce aux nombreux monastères qui s'élevèrent alors, et aussi aux monastères qui, par Citeaux et Clairvaux, s'y rattachaient, malgré des discussions qui n'affectèrent pas cet ordre de relations.

Mais il surgit en même temps une école de sculpture et de peinture, admirablement subordonnée à l'architecture. L'église devenait ainsi un élément synthétique

des arls de la forme. Ce n'est pas tout, la musique ellemême fut rattachée à cet ensemble par les cérémonies du culte, comme aussi l'éloquence. Ainsi se constitua une vaste synthèse esthétique, dont l'équivalent n'a pas reparu encore dans le mouvement analytique et dispersif de l'ère moderne.

Ainsi donc, la force monastique donna une impulsion très forte, quoique transitoire, aux arts de la forme. Cette impulsion, dis-je, ne fut que transitoire ; car, dès le xni" siècle, l'architecture ogivale, qui succéda à l'architecture romane, fut entre les mains des artistes libres du moyen âge.

Nous avons terminé l'appréciation de la force monastique et finalement de son rôle au moyen âge en Occident et des résultats immenses qui en ont été la conséquence pour la civilisation. Il nous faut maintenant conclure. Le régime monastique, normal et progressif, tel qu'il s'est développé sous la règle de saint Benoit, était-il une force constante et permanente ou bien une fonction transitoire dans l'évolution de l'IIumanité? L'histoire a sans doute prononcé d'une manière définitive, mais il s'agit d'expliquer le phénomène d'une manière analytique et précise.

Les institutions humaines sont des fonctions accomplies dans l'organisme collectif. Ces institutions restent légitimes et progressives tant qu'elles remplissent les fonctions auxquelles elles sont destinées; mais elles cessent de l'être quand elles ne correspondent plus aux nécessités d'une situation et que graduellement d'autres organes ont surgi pour les remplacer. Il faut même remarquer que ce sont le plus souvent les institutions elles-mêmes qui préparent les nouvelles situations et les organes de remplacement. Il est facile d'appliquer ce théorème sociologique au cas de la force monastique.

Ainsi, en premier lieu, nous pouvons constater cela jiour le rôle économique de la force monastique. Celle-ci a contribué, sans aucun doute, à la libération des classes travailleuses, par la décomposition de la propriété, par la création des familles agricoles indépendantes et par le travail des moines eux-mêmes. Mais, ces résultats obtenus, il est évident que ces nouvelles forces tendaient à se développer d'après leur propre nature ; que les familles agricoles ont acquis plus d'indépendance, par suite, ont été de plus en plus aptes au développement des forces économiques. Dès lors, à ce point de vue^ le rôle des monastères devenait de moins en moins nécessaire ; de nouvelles forces se substituaient à eux pour le remplir. Les monastères entraient alors en décadence et les abus grossissaient. Les abus ne sont pas la source delà décadence, ils en sont plutôt la conséquence; la décadence résultant du défaut d'harmonie de l'organe avec la fonction.

Ce que je viens de dire pour le rôle économique de la force monastique s'applique exactement à son influence philosophique, scientifique et didactique. A ce triple point de vue, les monastères ne pouvaient avoir qu'un rôle transitoire ; car les forces intellectuelles, une fois formées, tendent à se développer avec une indépendance que ne comporte pas le règlement de la vie monastique.

Il en est de même pour la musique et l'architecture, qui ont sans doute reçu une impulsion aussi forte qu'originale de la force monastique ; mais cette impulsion, une fois donnée, était très susceptible de se poursuivre par des forces absolument indépendantes de la vie monastique qui avait tendu à les produire.

Mais une observation plus générale explique ce phénomène, en remontant à sa source. On n'a pas assez remarqué que la libération des classes laborieuses, que l'immense augmentation des capitaux créaient une in-

comparable disponibilité de temps et de personnes; que, par suite, il y avait là une source de progrès, qui explique la supériorité des temps modernes sur l'antiquité. Enfin, quant au rôle politique de la force monastique, il était nécessairement lié à la prépondérance papale. Mais, celle-ci étant sapée par l'avènement des grandes nationalités, le rôle diplomatique des grands chefs de monastères se trouvait par cela même détruit. Le rôle de la force monastique était donc transitoire. Il n'en a pas moins été de la plus haute efficacité et il n'en présente pas moins, outre sa valeur spéciale, un caractère synthétique qui n'a jamais été égalé depuis; c'est là un phénomène social qui méritera toujours la respectueuse admiration des vrais philosophes.

LES tRÂOS TYPES DE L'HOlÂilTÉ

APPRECIATION

Des principaux Types da l'évolution catholiqua

(S^-Paul, S*-Augustin, Ilildebrand, S^-Bernard, Bossuet)

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