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SAINT FRANÇOIS-XAVIER. IGNACE DE LOYOLA. SAINT

VINCENT DE PAUL. l'aBHÉ DE l'ÉPÉE.

I, — Considérations générales sur l'organisation de l'action catholique pendant la période de décomposition et de décadence systématiques (lSOO-1789).

Le catholicisme, à partir du xvi^ siècle, a org-anisé dans son sein une réformation véritable; car le protestantisme, depuis le luthérianisme jusqu'au simple déisme philosophique, ne nous présente que les phases successives d'une démolition graduelle du système théologique. Cette démolition déblayait peu à peu

(1) Cette leçon a été professée au Collège de France, le dimanche 8 janvier 1893, de 3 heures à 5 heures.

le terrain pour préparer l'avènement définitif de la science, lorsque celle-ci aurait pris, par la construction d'Auguste Comte, la g-énéralité qui lui manquait; tandis que le catholicisme opérait une réformation véritable, c'est-à-dire conservait le système en y apportant toutes les améliorations qu'il comportait, sans en détruire l'économie elle-même. Le catholicisme a fait, sous ce rapport, des efforts véritablement remarquables et a tiré de la doctrine, de la situation et de son organisation tout ce qu'il était possible d'en tirer, en utilisant autant que possible les propriétés du régime théologique. Le catholicisme a même essayé dans cette période de tenir compte, autant que faire se pouvait, des conditions nécessaires du régime nouveau, scientifique et industriel, qui surgissait de tous côtés. Ce sont les principaux types de cette évolution finale que nous voulons apprécier en portant essentiellement notre attention sur ceux qu'Auguste Comte a placés dans le calendrier positiviste.

Le concile de Trente (1545-1563) avait, comme je l'aï déjà dit, soumis l'ensemble de l'organisme catholique, dogme, régime et culte, à un scrupuleux examen, d'où était résultée la notion précise de la cohérence des diverses parties de ce système, si lentement élaboré. Mais il avait en même temps signalé les perfectionnements qu'on pouvait apporter à un tel organisme. Ce sont ces perfectionnements que le catholicisme a réalisés pendant le xvf et le xvn* siècle. Il nous a ainsi montré, par une vaste expérience, tout ce que pouvait le système théologique vraiment coordonné. En dehors, il n'y a autre chose que la démolition et le remplacement du système théologique par le système positif.

Cette manière de procéder a eu sur les populations restées, tout au moins nominalement, catholiques une influence générale qu'il est bon d'indiquer. Par le con-

cile de Trente, le dogme proprement dit a été déclaré immuable, et toute l'activité a été dirigée vers les applications et les perfectionnements qu'il comporte. Il est résulté de là que l'ensemble des esprits ont été détournés des discussions théologiques ; ce qui a été un grand avantage, car, la masse des populations étant ainsi éloignée de pareilles discussions, la mentalité théologique a tendu à une véritable désuétude. Le protestantisme, au contraire, portant sa discussion sur le dogme, a maintenu une culture générale plus ou moins intense de la mentalité théologique. Aussi, Témancipation spontanée des masses catholiques a toujours été plus grande que celle des masses protestantes ; en mettant de côté, bien entendu, les hautes intelligences qui dirigeaient l'avènement du régime positif.

A cet égard, le protestantisme constituait évidemment une sorte de rétrogradation mentale ; quoiqu'il rendît le service d'empêcher le rétablissement de l'unité propre au moyen âge, qui, après avoir été progressive, serait devenue profondément rétrograde.

Le système catholique, ainsi conservé et perfectionné autant que le comportent sa nature et la situation, a développé son action dans un milieu qui lui échappait de plus en plus. Il a développé dans ce milieu une résistance à un mouvement de décomposition trop rapide, puisque le système positif qu'il devait remplacer n'était pas suffisamment élaboré. En outre, ce système conservait des habitudes, et maintenait des problèmes qu'il fallait que l'esprit scientifique abordât définitivement sous peine d'avortement : par exemple, le problème de la nécessité d'un culte et celui de la culture du cœur, qui lui est connexe.

Un des problèmes les plus importants, et l'on peut dire qu'il constitue jusqu'ici une lacune en sociologie, c'est celui du rôle des résistances dans les organismes

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collectifs. La mécanique rationnelle a, sans aucun doute, posé ce problème dans le cas le plus simple, mais aussi le plus précis. C'est là qu'il faut logiquement l'étudier. J'ai, dans mon Cours de philosophie première, indiqué les considérations générales à ce sujet : mais il y faut nécessairement de nouvelles méditations. Dans tout système, en effet, considéré d'une manière complète, il y a des points fixes offrant une résistance plus ou moins grande, qui, dans certains cas, prend même^ théoriquement, un caractère absolu, lorsque cette résistance peut être regardée comme infiniment grande ; dans la pratique, néanmoins, la résistance n'est jamais absolue. Ces points résistants ont n rôle important, soit en empêchant un mouvement trop rapide, soit en maintenant les oscillations du système dans des limites déterminées. Mais les résistances ont encore un autre rôle : elles développent les forces ellesmêmes. Il faut donc savoir, dans l'organisme collectif, les apprécier, les comprendre, et même les utiliser, au lieu de les maudire d'une manière vague et métaphysique.

Pour bien les apprécier, il faut avoir bien présent à l'esprit le rôle utile et efficace du catholicisme pendant la période moderne. Il est certain que cette résistance à un mouvement qui se présentait nécessairement comme anarchique a empêché de profondes perturbations, a utilisé etmaintenu des habitudes et des formules morales d'une incontestable utilité, et mis obstacle à des divagations indéfinies. Il ne fallait pas cependant que ces résistances dépassassent une certaine limite, car elles auraient compromis l'avènement même du régime définitif de notre espèce, ou l'aurait rendu d'une lenteur dangereuse. C'est ce que l'on peut constater en comparant le cas de la France à celui de l'Espagne. Ce dernier pays a offert le spectacle d'un immense abaissement politique, écono-

inique et scientifique, qui a tenu à la prépondérance absolue de la résistance catholique. Car la population correspondante présente un caractère incontestable d'énerg-ie et de force qui contraste avec le rôle effacé et presque négligeable de l'Espagne dans la préparation du régime nouveau. Du reste, il faut considérer que la décomposition de l'Occident en protestantisme et catholicisme rendait difficile, ou plutôt impossible, la constitution d'une résistance catholique vraiment insurmontable.

Si nous considérons la réformation du catholicisme organisée à partir du x\f siècle, nous voyons qu'elle porte d'abord sur son organisation elle-même, à savoir : sur celle du clergé et des ordres monastiques. Ces deux grands éléments de l'organisme catholique ont été perfectioimés à quelques égards et adaptés, autant que possible, aux nécessités de la nouvelle situation. De nombreux efforts ont été faits pour améliorer le recrutement, l'instruction et la situation du clergé proprement dit, en respectant néanmoins, bien entendu, les bases mêmes de sa constitution naturelle et historique. Nous en étudierons les détails avec plus de précision en appréciant les types concrets; je veux signaler, néanmoins, deux opérations importantes : la création des séminaires et la rédaction des catéchismes.

Par la création des séminaires, qui se sont peu à peu et graduellement étendus partout, le catholicisme a assujetti à une marche régulière et systématique le recrutement, comme l'instruction et l'éducation de son clergé. Il a pu ainsi lutter contre le clergé protestant proprement dit, dont la prépondérance au début avait été incontestable.

La conception et la réalisation graduelle du catéchisine me paraît être une opération capitale sur laquelle je voudrais présenter quelques observations.

11 y a deux choses dans la notion du catéchisme : le but que l'on se propose, et la manière de le réalis.T. Le but est de donner un résumé sommaire d'une doctrine religieuse sous tous les aspects qui lui sont propres, et qui peuvent se ramener à trois chefs : dogme, réirime et culte. Le résumé doit être fait de telle manière que chaque croyant puisse de temps en temps, partiellement ou dans l'ensemble, se représenter les notions principales de la doctrine qui doit diriger sa vie. Pour cela il est nécessaire que chaque aspect de la doctrine puisse être exprimé en des formules courtes et précises, susceptibles d'être retenues. Mais cela n'est possible que si la doctrine a. été profondément élaborée, et il est difficile, pour toutes les doctrines qui ont précédé le Positivisme et qui se sont élaborées d'une manière plus ou moins lente, que le catéchisme surgisse au début. Le premier catéchisme catholique date, à ma connaissance, du moins, de 1S33 et est dû à Erasme. Le développement d'une telle institution devait suivre le grand concile de Trente qui venait de soumettre l'ensemble du catholicisme à une révision systématique et qui avait ainsi été conduit aux formules plus ou moins précises que nécessitait une telle révision, formules que les habitudes de rigueur de la langue scolastique rendaient plus faciles à établir. Le catéchisme correspondait, du reste, aux nécessités de la lutte contre l'agitation protestante, et c'est sans doute ce motif qui avait agi sur Erasme.

Mais le but à atteindre a poussé, dans la réalisatio:., à une très heureuse institution, à savoir l'exposition par demandes et réponses qui conduit nécessairement à des formules précises, d'abord dans les demandes, puis dans les réponses. Aussi les vrais chefs-d'œuvre du catéchisme catholique sont-ils ceux qui sont destinés aux enfants, et où se trouve une merveilleuse condensa-

tion de tout l'ensemble du vaste système catholique ; tandis que le grand catéchisme de Canisius, au contraire, ne remplit nullement une telle destination.

A partir du concile de Trente, les catéchismes se sont développés dans l'Eglise chrétienne. Les protestants ont suivi de loin l'Eglise catholique, comme le montre, par exemple, le catéchisme de Théodore de Bèze. Bossuet, en 1701, publia un petit volume composé de trois catéchismes. Les titres méritent d'être rappelés : « catéchisme du diocèse de Meaux, divisé en trois; dont le premier contient l'abrégé de la doctrine pour ceux qui commencent ; le second regarde ceux qui sont plus avancés dans la connaissance des mystères ; et le troisième traite des fêtes et autres solennités de l'Eglise. »

Il serait intéressant de comparer les deux premiers de ces catéchismes pour voir comment Bossuet gradue ses instructions afin de les adapter à l'intelligence des enfants ; mais il serait inopportun de faire ici un pareil travail. Je me contente de faire une seule citation.

Dans le premier catéchisme, par exemple, il indique combien il y a de sacrements, mais il ne définit pas le sacrement in abstracto, il se contente de rappeler le but et la nature de chacun d'eux. Dans le second catéchisme, au contraire, il définit le sacrement.

— Qu'est-ce que le sacrement?

— C'est un signe visible de la grâce invisible, institué par Jésus-Christ pour sanctifier nos âmes.

— Qu'appelez-vous chose visible?

— Visible ou sensible est ici la môme chose, et c'est dire ce que nous apercevons par nos sens, comme ce que nous voyons, ce que nous entendons, ce que nous touchons.

Les demandes comme les réponses sont d'une extrême précision. Ce catéchisme, fait en 1686 pour le diocèse de Meaux, a paru en 1704.

Auguste Comte a placé dans la bibliothèque positi-

viste le catéchisme de Montpellier qui le mérite à tous égards. La première édition fut publiée en 1702, sous le titre de : « Instructions générales en forme de catéchisme, oii l'on explique en abrégé par l'Ecriture sainte, et par la tradition, l'histoire et les dogmes de la religion, la morale chrétienne, les sacrements, les prières, les cérémonies et les usages de l'Eglise. — Imprimées par .ordre de messire Charles-Joachim Colbert, évêque de Montpellier, à l'usage des anciens et des nouveaux catholiques de son diocèse et de tous ceux qui sont chargés de leur instruction, avec deux catéchismes abrégés, à l'usage des enfants ».

Les vrais catéchismes sont ceux évidemment qui sont faits à l'usage des enfants. Ce sont ceux-là qui sont décisifs et caractéristiques. Les deux catéchismes, comme dans Bossuet, répondent à deux âges différents. Quant à l'ouvrage proprement dit, son titre est parfaitement exact : «Instructions générales en forme de catéchisme ». C'est en effet l'exposition systématique du catholicisme avec l'indication des sources et une rare et forte érudition.

L'ouvrage, du au père Pouget, eut un immense succès à ce point que les jésuites cherchèrent à s'en emparer en y introduisant quelques modifications, le catéchisme de Montpellier étant suspect de jansénisme. Mais ce sont là des discussions spéciales sur lesquelles nous reviendrons quand nous publierons le catéchisme de Montpellier dans la bibliothèque positiviste. La conception du catéchisme donne lieu à une observation fondamentale qui montre l'immense supériorité du catholicisme, et combien son sacerdoce s'est trouvé, par son histoire et sa situation à la fois morale et sociale, bien plus, il est vrai, que par sa doctrine, en rapport avec les nécessités de toute nature : c'est que le catholicisme a posé toutes les grandes questions en en donnant une solution générale.

Le grand problème sur lequel repose l'organisatiori définitive de notre espèce consiste évidemment en ce que chaque membre de la société soit initié à tous les résultats généraux de la plus haute évolution mentale. C'est ainsi seulement qu'il pourra y avoir une certaine harmonie entre tous les membres d'une société par une communauté de vues, de sentiments et de formules qui aboutissent, finalement, à l'expression des devoirs réciproques des hommes dans l'organisme social. Ce grand et admirable problème, le catholicisme l'a résolu autant que le comportait la situation ; car le catéchisme le plus élémentaire est, au fond, un exposé court et systématique de la plus vaste élaboration métaphysico -théologique, mise suffisamment à la portée de tous les âges et de tous les esprits. On n'admire pas assez, à mon avis, toute la portée de cette incomparable construction.

Néanmoins, il faut reconnaître que les philosophes du xvnf siècle sentirent toute l'importance de cette institution : ils cherchèrent à satisfaire avec les nouvelles doctrines à la même destination. 1789 vit éclore un grand nombre de catéchismes. Le plus remarquable, à mon avis, est celui ded'Holbach, absolument dégagé de toute théologie. Naigeon, qui le publia en 1790, nous apprend qu'il avait été rédigé dès 1768. Auguste Comte devait nécessairement aboutir à la publication d'un catéchisme, qui a été publié en octobre 1852; c'est une condensation vraiment admirable de l'ensemble du Positivisme. Néanmoins, il faut reconnaître qu'il nécessite une œuvre nouvelle, à savoir la rédaction d'un catéchisme analogue au catéchisme élémentaire du catholicisme, consistant en des demandes courtes et des réponses de même nature, constituant des formules générales très précises. C'est à ce besoin que j'ai essayé de satisfaire, et j'en ai publié un premier essai (1).

(1) Voir Revue occidentale, n° de mai 1885.

L'organisation catholique se compose de deux org-anisations distinctes coordonnées : la hiérarchie sacerdotale, d'un côté, et les ordres monastiques, de l'autre. La réformation catholique a porté non seulement sur la première partie, mais aussi sur la seconde, qu'on a essayé d'adapter aux nécessités d'une situation nouvelle ; ce qui a été fait dans la mesure du possible. Il faut considéror deux choses dans les ordres monastiques : d'un côté, leur constitution môme, d'après les principes du christianisme; et, d'un autre côté, comment ces appareils souples et variés reçoivent les influences du milieu sociologique, s'y adaptent et le modifient.

Au premier point de vue, la vie monastique a pour destination de mieux atteindre la vie éternelle, en reclierchantla perfection de la vie chrétienne : pour atteindre cette perfection, on a organisé une vie subjective et cultuelle autour de l'adoration continue du type de Jésus- Christ.

Dans le second point de vue, il y a quelque chose de contingent qui dépend de la nature des circonstances et aussi de la nature des hommes qui en profitent. A cet égard, il y a, comme nous l'avons déjà exposé, trois choses principales dans l'évolution de la vie monastique. Dans la première phase , qui va j usqu'au xnf siècle , l'adaptation de l'organisation monastique au milieu sociologique a été la plus parfaite et a produit les plus éminents résultats. L'état mental et moral des populations s'adaptait autant que possible à l'action des ordres monastiques ; la situation offrait à l'activité de ceux-ci ime grande destination. De telles circonstances ne se sont plus produites depuis.

Dans la troisième phase de l'évolution monastique, l'adaptation de ces organismes au milieu a été de moins en moins favorable. Une nouvelle mentalité surgis^sait,

prépondérante, et opposait une résistance croissante à l'action de la mentalité chrétienne; aussi l'action des ordres monastiques a été, comme celle du catholicisme lui-même, une action d'opposition à un mouvement de décomposition irrésistible. Au point de vue de leur action positive, les ordres monastiques ont résolu des problèmes d'une importance plus secondaire ; on y trouvait, du reste, l'influence croissante de la société laïque. Aussi la valeur intellectuelle propre de ceux qui dirigeaient les divers ordres a-t-elle été décroissante, suivant une loi naturelle.

Les diverses vues que je viens d'exposer permettront de juger systématiquement l'action des ordres monastiques pendant la période moderne jusqu'à la Révolution française.

Mais, entre la période primitive et la troisième période de l'évolution monastique, se place la période intermédiaire qui fait la transition, à savoir celle de la grande fondation, au commencement du xiif siècle, des dominicains et des franciscains, par deux hommes éminents à des titres divers, saint Dominique et saint François d'Assise. Ces deux ordres nous présentent, en effet, des caractères propres à la fois à la première et à la troisième phase de l'évolution monastique. D'un côté, ce sont des ordres de résistance comme ceux de la troisième phase ; et, d'un autre côté, ils poussent à la fois à une réformation morale et à une énergique évolution mentale, aussi puissante que pouvait le comporter l'organisation catholique.

Parmi les questions que le catholicisme, dans son action sacerdotale et dans son action monastique, a cherché à résoudre, il en est une sur laquelle je dois insister: c'est celle de l'organisation, au nom de Dieu, delà véritable providence humaine; question qui est, au fond, celle qu'on appelle, d'une façon un peu vague, da nom de question sociale.

Depuis la libération des classes travailleuses au moyen âge, une situation nouvelle a surgi. Chaque famille est devenue responsable de sa propre existence matérielle. Or, la solution d'un tel problème est très difficile, puisque beaucoup sont peu capables de gouverner leur propre vie, quand même les circonstances sont favorables ; et souvent ces circonstances sont > presque i;;surmontables aune action individuelle^ même pour les mieux doués. En outre des imperfections sociologiques et cérébrales, il y a de simples imperfections biologiques comme le montre le cas des infirmes, des sourds, des muets et des aveugles. Il y a là un lourd impedimentiim que la civilisation traîne avec elle; il faut alors, pour ces déshérités, que la providence générale de la société supplée aux imperfections de l'activité individuelle. Le catholicisme, dans la période moderne, s'est attelé avec une grande énergie à ce problème et a rendu d'incontestables services qui mériteront toujours notre respect. Mais là aussi son action a été en diminuant et s'est trouvée en concurrence avec l'intervention croissante de la providence civile. Il y a quelque chose de plus à observer; le catholicisme a été poussé à aborder de telles questions sous l'impulsion du sentiment profond de sympathie pour les malheureux qui est une des bases de la religion catholique ; mais le problème a été pris d'une manière véritablement trop absolue. On a trop oublié qu'il n'y a de réelle, après tout, que la providence humaine. Ce n'est qu'au moyen des produits de l'activité sociale qu'on peut venir à l'aide des malheureux et des imparfaits de toute nature. Le jour oii la démocratie, adoptant un point de vue étroit et exclusif, en est venue à ne plus se préoccuper que- des malheureux, des déshérités et des impuissants, on a fini par oublier que ce sont les forts, ouvriers, patrons, savants, etc., qui seuls peuvent nourrir les

faibles ; et que, par conséquent, il est absolument nécessaire de s'en préoccuper autrement et de se garder, sous l'impulsion d'un sentiment excellent, mais aveugle, d'imposer à la société toutes sortes de charges sans s'informer du degré de possibilité. On en est venu même à dispenser les malheureux de toute reconnaissance; cela peut finir par fatiguer les forts qui, jusqu'ici, ont accepté le fardeau sans murmurer.

L'organisation catholique, en se réformant et se perfectionnant d'après les principes généraux que j'ai indiqués, s'est proposé d'abord, comme nous l'avons dit, d'opposer une résistance au mouvement de décomposition commencé dès le xiv° siècle. Cette résistance a eu un double caractère : d'un côté, le catholicisme a lutté contre les hérésies, telles que les diverses formes du protestantisme; d'un autre côté, il a fait tous ses efforts pour maintenir dans les vrais principes de la foi et de la pratique catholique les fidèles qui se laissaient dominer par ce qu'on a appelé les influences du monde. Surtout le catholicisme a essayé de lutter contre l'indifférence qui tenait à une cause profonde, à savoir : les habitudes positives, intellectuelles et morales de la vie moderne, remplaçant les préoccupations, d'une intensité décroissante, du salut ultra-terrestre. A cet égard, le catholicisme a réagi avec la plus grande énergie et le plus grand dévouement. Les moyens employés ont consisté dans l'enseignement, les lectures prescrites ou prohibées, et les prédications.

Le catholicisme a ainsi organisé des missions intérieures au moyen desquelles on agissait périodiquement ou de temps à autre sur les fidèles, avec une efficacité, du reste, décroissante; mais le catholicisme n'a jamais renoncé à aucun des grands buts qu'il s'était proposés, quoiqu'il ait été de moins en moins capable de les atteindre. Il n'a pas oublié aue son but primitif était, au

fond, une religion universelle, et dans cette période moderne que nous examinons, il a organisé avec sagesse et activité des missions pour conquérir le reste de la planète à la foi chrétienne. De grands dévouements et des efforts mémorables ont été dépensés à ce sujet ; mais les résultats ont été bien loin d'être en rapport avec l'intensité des efforts ; cela a tenu aux résistances croissantes du milieu sur lequel le catholicisme agissait.

Il nous faut, à ce sujet, présenter quelques considérations générales qui donneront le vrai conspcctus de l'action catholique pendant la période moderne.

On est d'abord frappé, comme je viens de le dire, de la disproportion considérable et croissante entre l'intensité des efforts et la faiblesse des résultats. Cela sera bientôt manifeste quand nous apprécierons le jésuitisme, cette puissante et étonnante construction qui recommence sans cesse, avec une énergie sans limite, ses efforts pour reconquérir la domination intérieure de l'Occident et la conversion totale de la planète, et qui échoue toujours en se croyant toujours près d'atteindre le but.

L'on peut, en effet, constater qu'au fond, dans l'action du catholicisme pendant les trois derniers siècles, ily a eu avortement complet, malgré toute l'activité et le dévouement, et la perfection supérieure d'un organisme qu'Auguste Comte appelait en 1841^ dans le cinquième volume de la Philosophie positive : le chef-d'œuvre politique de la sagesse humaine.

Cet avortement inévitable tenait aune raison profonde, agissant sans cesse avec une puissance croissante, à savoir : le développement continu du régime positif, au triple point de vue pratique, intellectuel et moral. Sans doute, ce régime positif, à cause de son caractère fragmenlaire, de son absence de S3'stématisation, n'a pu prendre encore le gouvernement systématique et direct de la société occidentale (le Positivisme seul pourra

résoudre le problème); mais ce mouvement positif opposait des résistances de plus en plus insurmontables aux efforts catholiques pour revenir à un régime complet et prépondérant. D'après les considérations précédentes, on comprendra facilement la nature des deux couples de types que nous allons plus spécialement apprécier dans cette leçon.

Le premier couple est formé par saint François-Xavier et Ignace de Loyola.

Dans ces deux types, nous avons, au fond, toute la représentation de l'institut des jésuites. Les appareils dont la destination est rétrograde arrivent très rapidement à la décadence, et leur action n'a une valeur véritable que pendant peu de temps après la fondation. L'examen que nous accomplirons de l'œuvre d'Ignace de Loyola vérifiera cette loi sociologique. Elle tient à ce que tout organisme qui résiste à un mouvement nécessaire trouve bientôt des obstacles tels, dans le milieu dans lequel il surgit, qu'il ne conserve de son action que ce qui lui est nécessaire pour lui permettre de vivre; par conséquent, les grandes pensées de l'institution baissent graduellement, et une certaine médiocrité finit par triompher.

Ignace de Loyola est né dans le Guipuscoa en 4491 ; il est mort à Rome en 15o6, le 31 juillet, à l'âge do 65 ans. Il était de famille nobiliaire et fut même attaché comme page à la cour de Ferdinand. Il fut toujours un catholique fervent, même dans la carrière militaire qu'il avait d'abord naturellement adoptée. D'une nature profondément enthousiaste, il eut cet esprit d'aventure quo le passé de l'Espagne avait noblement développé. Il avait été, paraît-il, grand lecteur des livres de chevalerie, de même que de la vie des saints, notamment de saint Dominique et saint François d'Assise. Une blessure qu'il reçut au siège de Pampelune, en combattant les Français, lui procura des loisirs forcés, il les em-

ploya à des lectures mystiques qui l'amenèrent enfin à abandonner la carrière militaire pour adopter celle des combats contre les hérétiques et les infidèles. Il commença, à l'âge de 33 ans, ses études à Barcelone, puis se rendit à Alcala, à Salamanque, et enfin en France. Il arriva à Paris au commencement de février 1528, à l'âge de 37 ans. C'est en 1534 qu'il groupa autour de lui ses premiers compagnons : le premier fut son professeur Lefèvre, puis François-Xavier, et enfin quelques Espagnols. Ils firent leurs premiers vœux dans l'église de Montmartre. Ignace quitta Paris en 1537, à l'âge de 46 ans. Il arriva à Rome à la fin de l'année. Enfin Paul III, après quelques hésitations, reconnut le nouvel ordre, en 1540. Ce nouvel ordre se présentait comme exclusivement dévoué au pape, ce qui lui donnait un caractère spécial que la papauté devait apprécier dans les grandes luttes qui, à cette époque, agitaient l'Europe.

Le grand procédé de conversion d'Ignace consistait surtout dans ses Exercices spirituels dont nous aurons occasion de parler bientôt.

François-Xavier naquit le 17 avril 1506 au château de Xavier, au pied des Pyrénées ; il était de famille nobiliaire. Il enseigna la philosophie à Paris au collège de Beauvais. Il mourut en 1558, dans une île en face de la Chine, qu'il voulait convertir. Il fut le compagnon et le disciple dévoué d'Ignace de Loyola.

Jean III, roi de Portugal, ayant de nombreuses possessions aux Indes orientales, eut le désir d'y propager la foi chrétienne. Il demanda pour cela à Ignace de lui envoyer François-Xavier afin d'organiser cette mission. Celui-ci partit de Lisbonne le 7 avril 1541 et arriva à Goa4e 6 mai 1541. Comme il mourut en 1552, il consacra donc une dizaine d'années à cette grande mission. Elle avorta, au fond, complètement. Le problème était

fort au-dessus de tous les efforts que pouvait faire le catholicisme pour le résoudre; mais la question de l'unité du genre humain se posait ainsi, quoique la solution ne puisse résulter que de l'irrésistible prépondérance de l'état positif. François-Xavier prêcha la foi sur les côtes de Comorin, à Malacca, aux Moluques, au Japon, et, comme nous l'avons dit, il mourut en face de la Chine. D'autres jésuiles accomplirent une mission qui fut au xvnf siècle une gloire de leur ordre.

Enfin, Auguste Comte a placé dans le calendrier positiviste un autre couple : c'est celui de saint Vincent de Paul et de l'abbé de l'Epée. Ce couple représente, comme le précédent, mais dans des conditions différentes, la tentative de réformation de l'Église, pour lui permettre de mieux accomplir sa fonction et de reconquérir la prépondérance mentale et morale qui tendait de plus en plus à disparaître. Saint Vincent de Paul fut, à tous égards, par le caractère autant que par le coeur, un type vraiment remarquable. Ses efforts se portèrent essentiellement sur la réformation du clergé, et l'action de ce clergé régénéré sur les fidèles par l'exemple comme par la prédication.

Vincent de Paul naquit le 24 août 1576 à Pouy, dans le diocèse de Dax, et mourut à Paris le 26 septembre 1660, à l'âge de 84 ans. D'une famille modeste, il dut, pour pouvoir continuer ses études, enseigner dans quelques familles. Il étudia successivement à Dax, à Saragosse et à Toulouse ; il reçut le sous-diaconat à Tarbes le 19 septembre 1598 et finalement la prêtrise en 1599. Voulant aller de Marseille à Narbonne, il prit la voie de mer et fut fait prisonnier par les pirates barbaresqucs. Il fut amené esclave à Tunis, et finit par tomber entre les mains d'un renégat de Nice. Dans des aventures presque romanesques, il convertit une des femmes musulmanes de son maître; enfin, il agit sur

celui-ci, et ils s'échappèrent pour revenir en France, où le renégat fut réconcilié. Vincent de Paul^ rentré en France, fut chargé de diverses cures, notamment de celle de Clichy, qui lui fut procurée par la protection d'un prêtre de l'Oratoire, C'est dans ces cures qu'il commença les diverses Missions, afin de ranimer parmi les catholiques et la foi et la pratique de la vie chrétienne. En 1626, il fonda la congrégation de la Mission Préoccupé du sort des malheureux et des misères contemporaines qui étaient grandes, il fonda les Filles de la Charité, institua les Enfants trouvés. Il s'occupa beaucoup du sort des forçats , et fut nommé par Louis XIII aumônier général des galères de France.

La Lorraine, ravagée par la guerre, offrait le spectacle d'une misère indicible. Il consacra une activité et une sagesse très grandes pour venir à son aide, et obtint des résultats considérables.

Mais, dans ses conceptions d'ensemble, il n'oublia pas les missions extérieures à l'Occident, et fit des tentatives surtout en Barbarie, mais plutôt pour améliorer le sort des prisonniers chrétiens et les maintenir dans leur foi que pour développer la chimérique prétention de convertir des islamistes.

Nous aurons lieu d'apprécier la portée et la valeur relatives de l'œuvre de saint Vincent de Paul. Sa grandeur morale sera toujours digne de notre admiration; nous y voyons le caractère au service du cœur avec une sagacité très remarquable.

Auguste Comte a adjoint à saint Vincent de Paul l'abbé de l'Epée. De l'Epée (Charles-Michel) est né à Versailles le 24 novembre 1712 : il mourut à Paris, sur la paroisse Saint-Roch où il habitait, le 23 décembre 4789, à l'âge de 77 ans. Il fut enterré dans l'église Saint-Roch qui contient, comme on sait, les corps de beaucoup d'hommes célèbres, Diderot et le baron

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