‹ Le CatholicismeChapitre 34 sur 42 · III. — Saint Vincent de Paul, — Vàbhé de VEpée · texte numérisé non relu

III. — Saint Vincent de Paul, — Vàbhé de VEpée

L'Humanité est évidemment à elle-même sa propre providence, consistant à prévoir pour pourvoir. A mesure que l'Humanité se développe, cette providence de-

(1) Auguste Comte, Cours de Philosophie ■positive, t. VI, p. 349 et 355.

Paris, 1842.

vient de plus en plus systématique, et do plus en plus consciente d'elle-même. Pendant la période préliminaire de l'évolution humaine, la providence réelle a été remplacée par des tuteurs subjectifs, fétiches ou dieux, par le moyen desquels s'accomplissait la systématisation. Celle-ci n'est vraiment possible que par des conceptions positives, mais elles étaient alors trop spéciales et trop incohérentes pour permettre une systématisation subjective.

Cette providence résulte du travail effectif et total de notre espèce ; et elle prend un caractère analogue à celui de la providence antique, quand l'individu est considéré comme placé en dehors de l'espèce, et recevant son action modificatrice. Quoi qu'il en soit, la providence totale doit être décomposée analytiquement, suivant la conception de Comte , en providence morale , intellectuelle , matérielle, finalement générale. La providence morale est celle par laquelle s'accomplit notre perfectionnement moral, à considérer d'abord dans sa base par la transmission des préjugés et des habitudes^ condition nécessaire de notre existence morale ; et suivie d'une action modificatrice plus ou moins systématique. C'est surtout par la femme, considérée essentiellement dans la famille, que se fait la transmissionnécessaire des préjugés et des habitudes, base indispensable de toute moralité ultérieure. La providence intellectuelle a pour mission de transmettre à chacun l'ensemble des conceptions et des notions indispensables à la vie de chaque individu. A l'état systématique, le sacerdoce est l'organe d'une pareille providence, et quand il n'y a pas de sacerdoce organisé ou que son action se trouve altérée dans les périodes révolutionnaires, cette providence, quitransmot à chacun les capitaux intellectuels de notre espèce, s'accomplit par des organes indépendants plus ou moins acceptés, comme nous le voyous maintenant. Môme à

l'état normal, il devra y avoir toujours, à cet égard, une libre et entière concurrence sans laquelle on arrive vite à l'inertie et même à l'abaissement moral et mental.

La providence matérielle représente l'action par laquelle les capitaux et le travail sont répartis ; le patronat, ou, comme dit Aug. Comte, le patriciat en est l'organe naturel et nécessaire, le prolétariat étant l'agent d'exécution. Abandonné à lui-même, il arriverait nécessairement à l'anarchie et à l'inertie. Mais, pour compléter la providence humaine, il faut une providence générale, qui soit comme un contre-poids aux abus inévitables de toutes les providences spéciales. Ce rôle appartient nécessairement au prolétariat, qui reçoit plus ou moins le contre-coup de tous les abus. Ce rôle fondamental s'est développé depuis la libération des classes laborieuses au moyen-âge, et son insuffisance tient surtout à l'absence d'une doctrine générale, au nom de laquelle chacun puisse agir comme opinion sur l'ensemble des autres.

Cette action providentielle de notre espèce se manifeste surtout dans les pertubations pathologiques, inévitables dans un organisme aussi compliqué que l'organisme social : non seulement au point de vue matériel, mais aussi au point de vue intellectuel et moral, et même biologique, comme dans le cas des maladies, soit héréditaires^ soit acquises, aiguës, ou chroniques. 11 y a là une immense pathologie sociale qui s'est nécessairement agrandie depuis l'abolition de l'esclavage et la libération des classes laborieuses sous l'action catholico-féodale.

Le catholicisme, qui a été jusqu'ici la religion la plus systématique et la plus vigoureusement organisée qui ait existé, a abordé un tel problème avec une grande activité, une rare énergie et beaucoup de sagacité. Il s'est occupé de cette pathologie sociale autant que le comportait sa nature et sa situation ; et, dans sa période moderne de décadence, il a fait de remarquables

efforts systématiques , dont saint Vincent de Paul et l'abbé de l'Épée sont pour nous deux types fondamentaux que nous nous proposons d'étudier.

Néanmoins, ce serait méconnaître toute la valeur de saint Vincent de Paul et toute sa portée que de réduire là son action, qui d'ailleurs, à ce point de vue, est universellement appréciée. Saint Vincent de Paul n'a pas «éparé son action systématique en faveur des déshérités de cette terre, d'une autre action connexe, à savoir la réformation du clergé, d'un côté, et, de l'autre, la réforraation intellectuelle et morale, non seulement des malheureux, mais des gens de toutes les classes. Saint Vincent de Paul fut à cet égard un génie très synthétique, agissant toujours sous l'impulsion des sentiments les plus vifs et les plus sincères de dévouement. Il joignait à cette admirable impulsion morale une rare intelligence et une capacité pratique du premier ordre. Le tout était fortifié par les plus rares qualités du caractère. Prudent autant que ferme et décidé, il présente un caractère complet dans une vie systématique. Nous voyons en premier lieu qu'il sut toujours associer les forces sociales prépondérantes à la réalisation de ses projets : habile à conquérir et à conserver l'appui des puissants, il montra toujours dans ses relations avec eux, outre la sagesse,^ cette dignité de l'homme qui poursuit un grand but, de grands projets sociaux. Cela n'est nullement incompatible avec la prudence et la conception des réalités, car il serait vraiment pénible que les grandes natures dévouées dussent être des incapables. Le vrai dévouement pousse à la sagesse ; et les vrais dévoués repoussent les déclamations révolutionnaires qui excitent les mauvais sentiments sans aboutir.

11 montra encore de rares aptitudes pratiques dans l'action qu'il eut sur les femmes. S'il sut grouper autour de lui les puissantes, les dévouées et les charitables pour

les associer à son œuvre, cela ne Tempêcha pas d'être en même temps un directeur plein de sag^esse, comme on le voit dans la direction de Mme de Gondy, atteinte de la grave maladie "du scrupule, dont Ig-nace avait signalé les dangers ; maladie qui fait perdre l'équilibre moral et mental, et place l'âme trop absorbée par la vie subjective dans une suite indéfinie d'oscillations. On doit reconnaître, soit dit en passant, qu'elle n'a pas transmis une pareille disposition à son célèbre fils, le cardinal de Retz, qui n'a guère brillé par là, quoique ayant reçu les enseignements de saint Vincent de Paul. Saint Vincent de Paul consacra systématiquement à la réformation du clergé et à la coordination de son action une activité aussi sage que grande : il suivait en ceci le mouvement de réformation formulé par le concile de Trente, que des prédécesseurs avaient tenté avec assez d'efficacité de faire pénétrer dans la pratique : saint Charles Borromée et son neveu Frédéric Borromée nous ont déjà offert à cet égard deux types remarquables. Les contemporains ont très bien compris ce rôle de saint Vincent, et je crois ne pouvoir mieux faire que de citer l'un d'eux, Antoine Godau, évêque de Vence. Dans son Traité des séminaires^ il signale la nécessité de la réformation du clergé qui était tombé dans un profond abaissement mental et moral et fait l'historique des efforts tentés en France à ce sujet. « L'honneur de ce commencement se doit rendre à feu M. Bourdoise, prêtre du diocèse de Chartres, et à M. Froger, curé de Saint-l^icolas du Chardonnet. Celui-là fut le promoteur de la première communauté de prêtres^ et celui-ci la reçut et l'entretint dans sa paroisse avec un soin véritablement paternel. A ces ouvriers se joignit M. Vincent, qui assembla à Saint- Lazare des prêtres que l'on appela de la mission, parce que leurs fonctions est d'aller par les villages enseigner aux paysans et aux pauvres les principes de la religion

chrétienne. A cet exercice il joignit celui d'instruire les clercs qui aspiraient aux ordres sacrés, et que feu Monseigneur l'archevêque de Paris obligeait de demeurer dix jours dans sa maison pour y faire quelques exercices de piété, et y apprendre les offices de l'ordre qu'ils voulaient recevoir. Il y eut des personnes de qualité, et de plus grande vertu, qui fournirent à la dépense que fai- ,sait le grand nombre de ceux qui s'y retiraient, et on ne peut dire le fruit que produisit cette retraite, encore qu'elle ne durâtque fort peu de jours. Ceux qui n'avaient point songé à la sainteté du ministère ecclésiastique, et qui ne le distinguaient guère d'une autre possession séculière, entendirent des vérités qu'ils n'auraient jamais méditées, et apprirent qu'il fallait apporter des dispositions si pures, et si saintes, que plusieurs ou changèrent de dessein, ou n'allèrent pas si vite à s'engager dans une profession si redoutable. Les semences de piété qu'ils y reçurent demeurèrent dans leur cœur, et y produisirent des fruits en leur saison, qui commencèrent à répandre une odeur de vie dans le monde, dont chacun fut d'abord étonné, et après édifié. Leur bon exemple fit ouvrir les yeux à beaucoup d'ecclésiastiques, qui vivaient, ou dans le désordre, ou dans une grande négligence. lisse corrigèrent, et on vit plusieurs personnes de qualité se faire gloire d'exercer les offices de leur ordre dans les paroisses, d'allerconsoler les malades dans les hôpitaux, de visiter les prisonniers dans les cachots les plus noirs, et d'instruire les pauvres de la ville et de la campagne. Monsieur le cardinal de Richelieu contribua de sa part à l'avancement de cette réformation du clergé, par le choix qu'il fit (si on m'en excepte) pour les évêchés, d^hommes recommandables par la piété^ et pour leur doctrine ; ils répondirent à ses espérances, et portèrent dans leurs diocèses l'esprit dont ils étaient remplis, de sorte queplusieurs, ou établirent desséminaires, ou s'ap-

pliquèrent à corriger les abus de leur clergé, et ne donnèrent plus l'ordre sacré qu'à ceux dont ils avaient éprouvé la vie, et qui étaient dignes de cet honneur. Je ne puis oublier en cet endroit la communauté et le séminaire que feu M. Olier, curé de Saint-Sulpice, homme d'une éminente piété, et à qui Dieu avait donné beaucoup de lumière, établit dans sa paroisse, aussitôt qu'il en eut la conduite. M. de Bretonvillers, qui lui succéda, a fait le bâtiment extérieur du dernier, qui est très magnifique , mais le bâtiment intérieur, je veux dire le gouvernement des ecclésiastiques, est beaucoup plus digne de louange ; et^ au lieu que les apôtres disaient au Fils de Dieu: Vide quales lapides, on pourrait dire avec raison : Videte quales homines, voyez quels hommes se forment dans cette maison. Les autres grandes paroisses de Paris ont suivi l'exemple de cette communauté ; et la plupart des prêtres que l'on appelle habitués y vivent ensemble avec beaucoup d'édification. Ainsi l'Eglise a commencé de refleurir dans toutes les provinces du royaume, par le nombre des bons prêtres qui se sont «onsacrés à son service, et qui lui ôlent toutes les rides, et toute la crasse dont les prêtres ignorants ou vicieux avaient chargé son visage dans le siècle précédent (1). »

Il faut ajouter aux indications fournies par Godau à cet égard, la congrégation des Oratoriens, ou prêtres de l'Oratoire de France, fondée en 1611 par celui qui devint plus tard le cardinal de BéruUe. De BéruUe était, du reste, très lié avec saint Vincent de Paul, et leur action se poursuivait dans une direction semblable à beaucoup d'égards, quoique distincte.

11 était nécessaire, au point de vue philosophique où nous sommes placé, de donner une vue d'ensemble de

(1) Trailé des Séminaires, parAnt. Godau, évêquect seigneur de Vence. A Aix, chez J.-B.-Etienne Roize; imprimeur du Roi et de l'Université, d660. l'ii volume.

Cl vigoureux effort de réformation qu'il ne faut pas séparer ni de la compagnie de Jésus ni des travaux de saint Charles Borromée, et qui montre que l'on fit tout ce qui pouvait être fait véritablement pour la réformation, en restant dans les conditions du système catholique. Quoique ce grand effort ait dû finalement avorter, il faut néanmoins reconnaître sa valeur transitoire, puisqu'après tout, la masse humaine restant, au moins partiellement, à l'état catholique, il valait mieux qu'elle fût dirigée par un clergé honnête, moral et instruit.

Saint Vincent de Paul arriva à Paris au commencement du xvn" siècle; il fut d'abord curé de Clichy, et il commença là son apostolat, en tant que prêtre, pour l'amélioration matérielle et morale de ses paroissiens. Il faut remarquer qu'il procéda d'une manière moins systématique qu'Ignace de Loyola; ir commença toujours par des cas particuliers, et dans un cercle très restreint; puis étendant graduellement son action, il arrivait finalement à une coordination systématique. C'est ce qui arriva dans la création des Prêtres de la Mission. Attaché à la maison de Gondi, il fit des missions spéciales pour les villageois, en joignant à cette action morale l'effort constant pour améliorer la situation matérielh;, si affreuse à cette époque. Après avoir été ensuite curé à Châtillon-les-Dombes, en Bresse, il revint à Paris et commença, en 1625, à réunir auprès de lui, au collège des Bons-Enfants, un certain nombre de prêtres dont le but était de se préparer à des missions, surtout dans les villages. Ce fut là l'origine de la Congrégation des Missions. La maison plus considérable de Saint- Lazare lui ayant été concédée, il y organisa enfin sa congrégation qu'Urbain VIII reconnut et sanctionna. Saint Vincent de Paul fit à ce sujet un voyage à Rome, où il établit une maison de sa congrégation, qui bientôt se répandit non seulement en France, mais dans les

diverses parties de l'Europe. Les missions de saint Vincent de Paul n'ont pas le caractère systématique et politique de celles de saint Ignace; elles ont toutes une tendance à se rapporter aux pauvres et aux déshérités. C'est caractéristique dès le début, car elles avaient primitivement pour destination les villageois, si malheureux et si abandonnés à cette époque dans leur vie matérielle et morale. Le même caractère apparaît dans celle qu'il organisa en Barbarie, et spécialement dans la régence de Tunis où lui-même avait été esclave. Il n'avait pas évidemment pour but de convertir l'islamisme au catholicisme, ce qui eût été radicalement extravagant ; mais bien d'apporter des secours moraux, et même matériels aux esclaves des pays barbaresques que les corsaires renouvelaient constamment. Les missions ont donc eu pour but surtout de relever l'état moral des pauvres et des malheureux, en même temps que de concourir à leur amélioration matérielle.

Mais saint Vincent de Paul liait cette grande action des missions à l'amélioration morale des prêtres euxmêmes: c'est pour cela qu'il fonda cette belle institution des retraites, où le prêtre reprend de nouvelles forces intellectuelles et morales pour mieux accomplir sa fonction sociale. Il organisa cette belle institution à Saint- Lazare; elle eut un très grand succès; et Bossuet, jeune encore, y contribua. Un historien de saint Vincent de Paul dit : « L'assemblée des mardis ou la conférence de Saint-Lazare, car c'est sous ces deux noms qu'elle fut connue; cette assemblée, dis-je, devint bientôt si célèbre que, au rapport d'un homme qui dans cette matière ne saurait être suspect (1), il n'y avait pas un ecclésiastique de mérite qui n'en voulût être. On ne parlait dans cette ville que de la régularité et du zèle

(1) Mémoire de Lancelot sur Saiat-Cyraa.

infatigable de ceux qui la composaient. Le cardinal de Richelieu, qui en fut informé par la voix publique, fit appeler Vincent, et s'en entretint avec lui. Le saint homme lui rendit compte de la nature de ses entretiens, des sujets qui en faisaient la matière, et de la bénédiction que Dieu commençait à y donner. Ce grand ministre en parut fort satisfait ; il exhorta le saint à continuer ses bonnes œuvres, l'assura de sa protection et le pria de le venir voir de temps en temps. Avant de le congédier, il voulut savoir les noms des ecclésiastiques qui se trouvaient à son assemblée, et quels étaient ceux qu'il jugeait les plus propres à l'épiscopat » (1).

Mais ce qui caractérise bien l'esprit à la fois pratique et élevé de saint Vincent, c'est qu'il obtint de Richelieu le secret de son crédit, afin d'éviter l'afflux de ceux qui n'auraient cherché dans ces conférences qu'un moyen de satisfaire plus leur ambition que leur piété et leur dévouement à l'Eglise.

Enfin sa conduite envers le jansénisme fut sage et digne. En premier lieu, il le repoussa comme ne montrant pas envers la papauté la subordination nécessaire dans le grand effort de réformation qu'on accomplissait alors; en second lieu, plus préoccupé de la destination morale que de la rigueur logique, il repoussa, comme la cour de Rome, ses dures doctrines sur la grâce, qui, au lieu d'admettre que Dieu était mort pour tous, conduisaient à la constatation d'un inflexible destin où l'on souffre sans l'avoir mérité.

Nous allons maintenant sommairement apprécier les efforts de saint Vincent de Paul pour contribuer à l'organisation de la providence matérielle et morale pour ce qu'on peut appeler les déshérités et, à quelques égards, les éléments pathologiques des sociétés com-

(1) Vie âe saint Vincent-de-Paul, par Collet, prêtre de la|MissioQ.

pliquées. A mesure, en effet, que l'organisme social se développe et se complique, le nombre de ceux qui, dan;» celte société, ne trouvent pas les moyens convenables soit d'y vivre, soit de concourir d'une manière déterminée au fonctionnement même de cette société est, nécessairement, très considérable. Ce sont les criminels, les infirmes, les malades, les enfants trouvés et les mendiants. Avec le haut esprit synthétique dont était doué saint Yincent de Paul et sous l'ardente impulsion d'un cœur dévoué, il aborda le problème dans tout son ensemble, et procéda à sa solution non pas seulement avec ardeur, mais aussi avec une rare sagesse et une extrême activité. Il apporta dans l'emploi des fonds nécessaires pour poursuivre son œuvre la plus sage et la plus stricte économie. Il était doué d'une rare fer^ meté. Son historien a dit de lui: c( La plus juste tendresse le trouva inexorable; en un mot, que dans le cours d'une longue vie il ne lui arriva pas une fois de dire oui^ quand son devoir l'obligeait de dire non. Il fut un prodige de fermeté. » Cette fermeté se traduisait dans l'air naturellement grave et austère qui lui était propre. Il avait môme fait des efforts heureux pour adoucir cet aspect de sévérité naturelle.

L'ancien régime traitait les criminels avec une sévérité excessive et un manque absolu d'humanité. Le spectacle de la dureté des répressions n'était propre qu'à développer des sentiments d'inhumanité excessive. Sans embrasser dans son ensemble le traitement des criminels (ce qui certainement eût été très difficile et même impossible), saint Yincent de Paul l'aborda dans un cas particulier et très étendu en réalité : c'est celui des galériens.

Saint Yincent de Paul avait appartenu à la maison de Gondi; il avait conservé, dans cette maison, une immense influence, puisqu'il était resté longtemps le direc-

tcur de M""^ de Gondi. M. de Gondi était gouverneur général des galères de France. Un nombre plus ou moins considérable de forçats étaient dispersés à Paris dans diverses maisons, en attendant qu'on les expédiât dans le midi pour les galères. Saint Vincent de Paul demanda à M. de Gondi à visiter ces malheureux. Il y trouva une misère affreuse et souvent un désespoir sans limite. C'était, à proprement parler, l'enfer. Il s'occupa immédiatement de leur amélioration matérielle d'abord, puis finalement aussi de leur amélioration morale. Il obtint des résultats inespérés. Louis XIII le nomma alors aumônier général des galères de France par un brevet du 8 février 1619. L'évéque de Paris (car Paris ne fut élevé en archevêché que pour M. de Gondi, le 20 octobre 1622), par un mandement du 1" juin 1618, engagea les fidèles à concourir à cette bonne œuvre. Plus tard, saint Vincent y associa les membres de la congrégation des Missions et y apporta une véritable amélioration.

Comme je l'ai déjà dit, saint Vincent de Paul avait embrassé, dans son ensemble, le problème de l'amélioration des déshérités. Sa manière de procéder était sage et vraiment expérimentale. Il se méfiait fortement des solutions hâtives qui, très séduisantes en théorie, cessent de l'être en pratique parce qu'on a négligé les conditions du problème que celle-ci met en évidence. Il commençait donc par résoudre la question dans des cas très particuliers; et ce n'est qu'après avoir prolongé plus ou moins longtemps ses essais qu'il arrivait enfin à une solution systématique ; il avait, en effet, un esprit particulier de système et d'arrangement.

Il s'était toujours occupé de venir en aide aux malheureux, surtout dans les campagnes, et avait su associer à son œuvre les personnes puissantes et animées de bons sentiments. Il était doué à un haut degré de

cette action personnelle qui, par un concours de dévouement et de sagacité, sait faire concourir les autres à des opérations utiles. Il savait surtout employer ses rares aptitudes dans son action sur les femmes; et il sut déterminer un grand nombre d'entre elles, comme M"" d'Aiguillon et M"^ de Gondi, à lui prêter un heureux con- i cours et un actif dévouement. Cela le conduisit à fonder \ des confréries de dames de charité qui l'aidèrent, non seulement de leur argent, mais aussi de leur concours personnel, dans son action continue en faveur des malades, des infirmes et des malheureux. Mais il comprit bientôt que, quoique ces dames de charité fussent une aide précieuse et indispensable, il fallait un appareil plus systématique, et cela le conduisit à la fondation de la congrégation des Filles de la charité. Ce fut en 1639 qu'il commença l'organisation de ce nouvel appareil, où se montra la souplesse du grand procédé des ordres monastiques dont le catholicisme avait tiré déjà de si précieux résultats. Ce furent d'abord de simples filles de la campagne et des servantes plus ou moins dévouées, mais il comprit bientôt que cela serait insuffisant s'il ne coordonnait pas leurs efforts par une organisation morale qui ne pouvait être, bien entendu, empruntée qu'au catholicisme. Le règlement des Filles de la charité fut simple et sage. La vie subjective ou religieuse y fut réduite à son minimum ; elles n'étaient astreintes à l'oraison mentale que deux fois par jour, et pendant peu d'instants, le temps devant être essentiellement employé au service actif des malades. Elles ne devaient reculer, à cet égard, devant rien^ et affronter, sans hésitation, tous les dangers et même la mort. Il ne séparait pas les soins matériels des soins moraux; et leur règlement leur prescrivait de faire auprès des malades tous les efforts pour provoquer la confession et la communion indispensables à leur salut.

Mais saint Yincont aborda enfin, après beaucoup^ d'hésitations, le grand problème des enfants trouvés ; ce fut en 1638. C'est là, en effet, un problème aussi difcile que nécessaire, et saint Vincent recula longtemps devant les difficultés pratiques. C'est à Paris que le problème se présentait dans toute son étendue. La situation de ces malheureux enfants était affreuse; ils , étaient, pour ainsi dire, abandonnés complètement. Le plus grand nombre périssait de misère et souvent aussi par de véritables crimes.

Saint Vincent de Paul associa d'abord à son œuvre les femmes dévouées qu'il avait su grouper autour de lui; mais ce dévouement eût été insuffisant sans le concours officiel d'Anne d'Autriche d'abord et de Louis XIV ensuite. Enfin, il y fit concourir la congrégation des Filles de la charité qu'il avait fondée. Cette congrégation, du reste, s'était répandue en dehors de la France.

Pour compléter la conception d'ensemble de cette ceuvre si étendue, il faut ajouter l'organisation des secours pour remédier à la misère épouvantable qui sévissait en Picardie et en Champagne, à la suite des guerres qui avaient désolé ces provinces vers la fin du ministère de Mazarin et avant la paix des Pyrénées. Tel est l'ensemble de l'œuvre systématiquement organisée par saint Vincent de Paul pour résoudre le problème de l'amélioration matérielle et morale do la misère. Cette solution catholique était naturellement insuffisante; elle n'en constitue pas moins la première grande tentative systématique qui ait été faite, et, outre les immenses services qu elle a rendus, elle a maintenu la position d'un grand problème.

Les opérations de l'abbé de l'Epée se rattachent, sans aucun doute, à la grande imoulsion de saint Vincent

de Paul, mais avec un caractère de pcsitivité que comportait l'époque où il surgit et la nature du problème. Le problème résolu par l'abbé de l'Épée pour les sourds et muets et par Valentin Haiiypour les aveugles se rattache à un grand problème de philosophie générale, celui de l'entente sociale des hommes par la comparativité des sensations et des notions qui en sont la conséquence. Toute existence sociale repose, en effet, nous le savons, sur une entente qui permet seule l'existence des forces sociales; mais cette entente suppose nécessairement une comparabilité suffisante des sensations et aussi des émotions. L'invention des instruments pour perfectionner nos sens a successivement augmenté la comparabilité et par suite l'entente morale et sociale. Mais un cas pathologique très grave est celui d'individus privés d'un ou de plusieurs sens et notamment d'un des deux sens principaux, la vue ou l'ouïe. Diderot a admirablement conçu le problème dans sa Lettre sur les aveugles de 1749, et celle sur les sourds et muets de 1751. Il se pose même cette question, qu'il n'a fait qu'ébaucher, mais dont la position est si remarquable : que deviendrait une société où chaque homme n'aurait qu'un des sens? Et il arrive à faire voir que l'on s'entendrait encore en mathématiques, surtout sur les conceptions numériques et même analytiques. Il avait surtout profondément analysé la conception du langage des gestes et de sa relation avec le langage articulé. Il présente à ce sujet des réflexions aussi originales que justes; néanmoms l'absence du point de vue historique l'a empêché de saisir le problème dans toute son extension. Il n'a pas compris, par exemple, que le langage des gestes n'a qu'une valeur secondaire, si on le considère sans un développement historique conduisant à l'invention des signes artificiels, propres à représenter toutes le§ combinaisons mentales. Il n'a

pas vu que l'écriture constitue un langage de gestes en harmonie avec lo langage articulé. C'est à Auguste Comte qu'est due enfin la véritable théorie du langage, exposée dans le deuxième volume de son Syatème de Politique positive, théorie si profonde au point de vue historique ; maniée par ce grand génie, elle a posé toutes les bases des plus fécondes méditations ultérieures.

Quoi qu'il en soit, la pratique, précédant, comme toujours, la théorie, a conduit de bons esprits, animés de sentiments élevés, à résoudre le grand problème de l'assimilation d'abord des sourds et muets et finalement des aveugles au reste de la société, en les rendant aptes à s'assimiler les résultats du travail de l'Humanité, et par suite en les rendant aptes à les utiliser, de manière à concourir au mouvement comme à l'équilibre des sociétés humaines.

Des tentatives ont successivement surgi depuis le commencement du xvn^ siècle. En 1620, Juan Pablo Bonnet, secrétaire du connétable de Castille, qui avait un fils sourd et muet, publiait un ouvrage intitulé : Arte para ensehar a hablar a las mudos. Il a eu la conception de l'alphabet digital. En Allemagne, mais surtout en Angleterre, le grand géomètre anglais John Wallis s'occupa de la même question. On arriva à certains résultats et l'on parvint môme à instruire un certain nombre de sourds et muets, mais néanmoins le problème n'était pas résolu, puisque tous ces efforts ne donnaient pas lieu à l'établissement d'une institution régulière d'enseignement pour les sourds et muets. Le juif portugais Jacob Rodriguez Pereire, né en 1715 et mort eu 1780, fit une tentative des plus systématiques qui eut à Paris un succès considérable, et reçut môme du roi Louis XV une pension, après que celui-ci eut communiqué avec un des élèves de Pereire. Le système do Pereire consistait, d'un côté à faire parler les sourds et

muets, et de l'autre à introduire un alphabet labial au moyen duquel ils pouvaient correspondre entre eux. Ces essais ont précédé ceux de l'abbé de l'Epée. Pereire donna plusieurs expositions publiques auxquelles assistaient Buffon, Jean-Jacques Rousseau, d'Alembert, Diderot, La Condamine, le Cap, le père André, etc. En 1749, Pereire lut devant l'Académie des sciences un mémoire dont le rapport fut fait par Buffon, Mayran et Perrens. Buffon en a parlé dans son histoire naturelle. « Nous pouvons citer à ce sujet un fait tout nouveau duquel nous venons d'être témoins. M. Rodrigue Pereire, portugais, ayant cherché les moyens les plus faciles pour faire parler les sourds et muets de naissance, s'est exercé assez longtemps dans cet art singulier pour le porter à un grand point de perfection; il m'amena, il y a environ quinze jours, son élève, M. d'Azy d'Etavigny. Ce jeune homme, sourd et muet de naissance, est âgé d'environ dix-neuf ans. M Pereire entreprit de lui apprendre à parler, à lire, etc., au mois de juillet 1746, au bout de quatre mois il prononçait déjà des syllabes et des mots, et après dix mois, il avait l'intelligence d'environ treize cents mots, et les prononçait tous assez distinctement. Cette éducation si heureusement commencée fut interrompue pendant neuf mois par l'absence du maître, et il ne reprit son élève qu'au mois de février 1748; il le retrouva bien moins instruit qu'il ne l'avait laissé, sa prononciation était devenue très vicieuse, et la plupart des mots qu'il avait appris étaient déjà sortis de sa mémoire, parce qu'il ne s'en était pas servi pendant un assez long temps pour qu'ils eussent faits des impressions durables et permanentes. M. Pereire commença donc à l'instruire, pour ainsi dire, de nouveau, au mois de février 1748; et depuis ce temps-là il ne l'a pas quitté jusqu'à ce jour (juin 1749). Nous avons vu ce jeune homme sourd et

muel à l'une de nos assemblées de l'Académie; on lui a fait plusieurs questions par écrit, il y a très bien répondu tant par l'écriture que par la parole ; il a à la vérité la prononciation lente et le son de la voix rude ; mais cela ne peut guère être autrement, puisque ce n'est que par l'imitation que nous amenons peu à peu nos organes à former des sons précis, doux et bien articulés, et comme ce jeune sourd et muet n'a pas même l'idée du son et n'a par conséquent jamais tiré aucun secours de l'imitation, sa voix ne peut manquer d'avoir une certaine rudesse que l'art de son maître pourra bien corriger peu à peu jusqu'à un certain point. Le peu de temps que le maître a employé à cette éducation et le progrès de l'élève qui, à la vérité, paraît avoir de la vivacité et de l'esprit, sont plus que suffisants pour démontrer qu'on peut avec de l'art amener tous les sourds et muets de naissance au point de commercer avec les autres hommes; car je suis persuadé que, si l'on eût commencé à instruire ce jeune sourd dès l'âge de sept ou huit ans, il serait actuellement au même point que les sourds qui ont autrefois parlé, et qu'il aurait un aussi grand nombre d'idées que les autres hommes en ont communément » (1).

Néanmoins le problème n'était pas résolu, car, même en restant dans la direction établie par Pereire, il aurait fallu organiser un système d'enseignement. C'est à l'abbé de l'Epée qu'est due la solution du problème tant au point de vue théorique que dans sa réalisation pratique.

L'abbé de l'Epée (1712-1789) comprit le problème autrement : avec une judicieuse profondeur, à mon avis, il inventa un alphabet digital. Cet alphabet digital représentait l'alphabet phonétique ; mais l'alphabet pho-

(1) Histoire naturelle, générale et particidit^re , avec la description da cabinet du /{oï,t. III, i).cî50-aiJl. Paris, de l'impiiuiene royale MDCCXLIX.

nétique n'est que la représentation de sons par des sig-nos visuels. Les mots sonores qui expriment toutes nos idées sont, grâce à l'écriture, représentés par des signes visuels : il est donc possible d'arriver par des signes visuels à représenter toutes les idées qui avaient été introduites par le langage articulé. L'abbé de l'Epée avait profondément senti cette conception générale, et le sentiment qu'il en a eu lui a permis de répondre aux objections de certains philosoplies qui prétendaient que le l roblème posé par l'abbé de l'Epée était impossible. Ils oubliaient, au fond , que l'écriture repoussait leurs objections. Néanmoins, il n'est pas sûr que cette écriture alphabétique eût pu être trouvée sans le langage articulé; mais, une fois l'invention faite, elle peut être communiquée en supprimant des phases nécessaires à 'invention. Du reste l'abbé de l'Epée a fait connaître ses idées dans deux publications successives : la première. Institution des Sourds-Muets par la voie des signes méthodiques (1774-177^), et cet autre ouvrage : Véritable 'manière d'instruire les sourds et muets confirmée par une longue expérience (1784). L'invention est, au fond, bien due à l'abbé de l'Epée, puisqu'il a déclaré, et il parait qu'on ne doit nullement contester sa véracité, avoir ignoré la tentative de Bonnet, en 1620, pour l'invention d'un alphabet digital ; en tous cas, il a eu l'incomparable mérite de l'avoir réalisée, d'en avoir fait une institution sociale sous l'impulsion d'un grand cœur et du plus actif dévouement. L'abbé de l'Epée jouissait, parait-il, d'à peu près 12,000 livres de rentes : il réservait 2,000 francs pour les besoins de sa vie personnelle, et 10,000 francs étaient employés tous les ans à l'accomplissement de son œuvre. 11 commença en 1753, et poursuivit activement son œuvre jusqu'en 1789; mais c'est vers 1760 qu'il organisa systématiquement ses opérations. Yoici quelle était la situation en 1789. Il y avait

trois pensions de sourdes-muettes confiées à des dames» une de sourds-muets, rue d'Argenteuil, dont M. Chevreau avait la direction, et une autre tout près de là, dans une maison sise me des Moulins, n" 14, à la butte Saint-Roch, dans le modeste appartement du second, le premier étage étant occupé par son frère. Les mardi et vendredi de chaque semaine il réunissait ses enfants de 7 heures du matin à midi : c'est là l'origine de l'institution des Sourds-et-Muets en France et à l'étranger. « L'abbé de l'Epée admettait, en outre, le public aux exercices de ses élèves qui avaient souvent lieu de 3 h. à S heures. Son dévouement allait parfois jusqu'à renouveler ses démonstrations de 5 heures à 7 heures (1). »

Il est incontestable qu'un grand sentiment chrétien animait et soutenait l'abbé de l'Epée dans sa grande œuvre morale et sociale ; et il faut reconnaître que si l'esprit positif joue un rôle considérable dans son invention, l'impulsion morale qui en a permis la réalisation est une manifestation du sentiment chrétien ; quoique le grand esprit d'humanité qui dominait le grand siècle lui ait procuré de divers côtés un appui pour la propagation de son œuvre une fois instituée.

Il faut reconnaître, néanmoins, qu'il a trouvé dans la théologie des obstacles. Plusieurs théologiens, en effet, opposaient à l'abbé de l'Epée ces paroles de l'apôtre : Fides ex auditu (première aux Romains), la foi vient par l'ouïe. Il est vrai que d'autres théologiens répondirent qu'il ne fallait pas prendre la chose d'une manière absolue et que la vue pouvait suppléer à l'ouïe. Mais, au début, la protection de Louis XVI lui manqua par des raisons théologiques, « Si l'on s'en rapporte à un journal mensuel de l'époque [Revue ecclésiastique, 33* édil.,

M) L'ahbé de L'Epée, par Ferdioand Berthier, sourd-muel. Paris, Michel-Lévy, 1852.

février), Louis XVI aurait dit à l'abbé de Radonvilliors ex-jésuite, son sous-précepteur : l'abbé de l'Epée rend un grand service à ses élèves, mais mieux vaudrait pour eux qu'ils restassent sourds et muets que d'ouvrir l'oreille au jansénisme (1). » Il faut reconnaître cependant que Louis XVI ne resta pas dans une pareille disposition, outre qu'il paraît bien que l'abbé de l'Epée avait fini par accepter la bulle Unigenitus, Louis XVI et Marie- Antoinette avaient probablement subi l'influence de Joseph II qui, venu en France, avait beaucoup apprécié l'œuvre de l'abbé de l'Epée et lui avait proposé de venir en Autriche ; celui-ci refusa et se contenta de former un professeur qui transporta en Autriche sa méthode et ses procédés. Catherine II s'intéressa aussi à l'œuvre des sourds et muets, Louis XVI fit aussi à l'œuvre de l'abbé de l'Epée don d'une rente de 6,000 livres sur sa cassette particulière.

Telle est donc la grande fondation par laquelle l'abbé de l'Epée compléta l'établissement, sous l'impulsion catholique de cette providence matérielle et morale instituée par la capacité supérieure et l'incomparable dévouement de saint Vincent de Paul.

Nous venons de voir, d'après tout ce qui est relatif à saint Vincent de Paul et à l'abbé de l'Epée, comment, sous l'impulsion de la doctrine catholique, avait pu s'établir pour les malheureux et les deshérités une partie indispensable de la providence humaine. Sans doute, la spontanéité des sentiments bienveillants dans notre espèce poursuit à s'occuper plus ou moins des malheureux. Mais l'organisation des soins nécessaires à cet égard dépend non seulement des sentiments, mais aussi des doctrines au moyen desquelles s'organisent les forces collectives nécessaires à toute réalisation effective. Par

(1) Vahhc de L'Epée, par Fcrdmaad Berthier, p, 81.

conséquent, il est évident que l'org-anisation de la providence humaine envers les malheureux a dû subir l'influence prépondérante des doctrines; elle a donc dû passer par l'état théologique ; et comme le catholicisme constitue la plus forte organisation théologique qui ait existé, il n'est pas étonnant que ce soit aussi dans le catholicisme qu'ait surgi la plus forte tentative préliminaire d'organisation de la providence humaine envers les malheureux. Il faut sommairement apprécier par une vue d'ensemble la portée comme le caractère inévitablement préliminaire de cette organisation.

Il est clair que la nature de la doctrine ne pouvait donner à cette organisation qu'un caractère provisoire, et elle avait aussi, quelle que fût la haute valeur des hommes, et malgré l'admirable sagesse pratique qui en corrigeait les dangers, des inconvénients inévitables.

Le principe théorique du dévouement aux pauvres et aux malheureux consiste en ce que, étant des membres de Jésus-Christ, nous leur devons affection et dévouement. Par ce dévouement ainsi motivé nous pouvons plus sûrement atteindre la vie éternelle qui est le but même de notre existence terrestre. Sous cette double excitation nous sommes poussés, du moins certaines natures, à nous imposer toutes sortes de travaux et à vaincre toutes les répugnances. Quant à la réalisation, il est clair qu'on trouvait dans le système des ordres monastiques un procédé d'une souplesse et d'une variété infinies, de manière à fournir aux esprits naturellement pratiques la possibilité d'organiser des forces bien adaptées à chaque cas.

Mais on voit immédiatement que tout cela repose sur des doctrines trop subjectives pour pouvoir toujours durer, et dans beaucoup de cas, si ces doctrines ont fourni la force d'impulsion, les institutions qu'elles ont fait naître ont duré surtout en vertu de la vitesse acquise

et par l'influence simplement humaine qui se produit toujours sous la tutelle théologique. Du reste, la nature (le ces doctrines devait produire dans ces institutions une g-randepart d'imperfection. En premier lieu, le service des pauvres, au lieu d'être organisé au point de vue social pour et par la société, l'était par une préoccupation de culture morale et de salut personnel qui lui donnait un caractère absolu ; elle ne faisait pas assez sentir le danger de cet impedimentum que les sociétés compliquées traînent après elles. Pour plusieurs, en effet, les pauvres sont, après tout, un moyen de faire son salut.

En second lieu, le catholicisme, par la nature même du procédé monastique qu'il devait employer, était trop naturellement porté à se servir du procédé collectif, en négligeant le rôle nécessaire de la famille, par l'intermédiaire de laquelle doit surtout s'organiser la providence humaine envers les malheureux. Ces inconvénients considérables n'ont certainement pas empêché l'utilité de ces institutions bienfaisantes^ néanmoins il fallait les signaler.

En outre, le mouvement positif des sociétés humaines tendait graduellement à éliminer les croyances qui servaient de base à ces institutions^ en leur en substituant d'autres qui donneront une organisation supérieure. Ainsi, par exemple, pour le cas des criminels, le mouvement dont Beccaria a été l'expression systématique au xvnf siècle a produit une amélioration plus profonde que celle qui a tant honoré saint Vincent de Paul. De même, pour les malades et les malheureux de toute nature, le mouvement positif tend à produire une situation bien supérieure. D'abord ce mouvement positif produit aussitôt par lui-même une amélioration matérielle résultant d'une accumulation croissante des capitaux.

C'est ainsi que, sous une impulsion de plus en plus

prépondérante, l'esprit positif s'empare de la direction de la providence matérielle envers les malheureux. Quant à prétendre qu'il faut des motifs surnaturels pour donner l'impulsion nécessaire à l'accomplissement d'une telle fonction, cela n'est vraiment pas soutenable, car c'est contraire à la connaissance de la nature humaine comme à une expérience croissante et continue. Il suffirait de citer le dévouement constant et la mort sans cesse affrontée par nos médecins et leurs élèves pour montrer l'efficacité supérieure des motifs purement humains. Nous valons même mieux, à cet égard, que nos prédécesseurs. Nous voyons, par exemple, au xvin* siècle, le Parlement de Bordeaux fuir dans des villes voisines les dangers d'épidémie. Quels sont les magistrats qui oseraient, de nos jours, suivre un tel exemple?

Madame de Vaux, dans une lettre bien remarquable à Auguste Comte, émet cette profonde formule : « Il faut à notre espèce plus qu'aux autres des devoirs pour faire des sentiments ».

Il est certain que plus la société se développe, plus les devoirs augmentent et plus le sentiment du devoir augmente quoi qu'on en dise. Dès lors, les sentiments surgissent par le fait même de la notion de ces devoirs; et nous voyons, dans chaque situation déterminée, les hommes et les femmes en accepter l'accomplissement avec tous ses dangers, jusqu'à la mort inclusivement. Néanmoins, ce n'est là qu'une situation transitoire, et le catholicisme peut y rendre encore de grands services, surtout par son esprit d'initiative qui empêche les inconvénients d'un trop haut degré de systématisation administrative.

Il faut reconnaître toutefois qu'il y a de grands problèmes à résoudre, d'abord au point de vue mental, pour trouver le meilleur moyen d'utiliser comme de secourir les malheureux et même les criminels, sans porter

atteinte à l'institution de la famille, et même en d(5veloppant son rôle. Il faut reconnaître aussi que le développement de la religion de l'Humanité, en systématisant à nouveau la culture morale trop négligée, apportera des perfectionnements inévitables dans les soins accordés à ceux qui constituent dans la société l'élément plus ou moins pathologique, soit au point de vue social, soit au point de vue individuel.

LES GRAHDS ÏÏPES DE L"HOiÂilTÉ

APPRÉCIATION

Dès principaux Types de l'évolution catholique

(S^-Paul, S^-Augmtin, Ilildebrand, S^-Bernard, Bosmet)

Page 1